PAGNE. ARRIVÉE A PARIS, APRÈS ONZE MOIS DABSENCE. ARTICLE LITTÉRAIRE
PUBLIÉ DANS LE MercuTe : disgrâce croissante DE l'auteur.
Revenant à Paris, avec toutes les espérances, que lui donnait son ami, et précédé de cette belle lettre sur Rome, dont la publication allait frapper les esprits, M. de Chateaubriand descendit dans un modeste hôtel, ruedeBeaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'amis. Un soin important lepréoccupait, sa réunion avec madame de Chateaubriand : le sage conseil écarté d'abord, avait été compris ; et, à part même les bienséances du monde, il sentait ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté, dans le commerce de la vie. Un motif
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généreux venait aider, en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne de presque toute la fortune de madame de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent redoubler, pour obtenir enQn son retour : et, résolue de l'accompagner dans sa mission du Valais, elle vint promptement le rejoindre à Paris. .
Quelques semaines encore allaient s'écouler en visites amicales, ou même officielles et en préparatifs de voyage. Le nouveau minisire, qui, cette fois, n'allait relever que du département des relations extérieures, vit M. de Talleyrand, fut satisfait de son accueil, et félicité par lui d'une nomination qui charmait, lui fut-il dit, tous les catholiques de la Suisse; et, en effet, à ce moment même, le grand Conseil de la ville de Sion adressait à M. de Chateaubriand une lettre, où élait naïvement exprimée la joie de le recevoir et le prix qu'un peuple religieux attachait au choix d'un tel représentant de, la France.
M. de Fontanes avait accompagné son ami, dans cette entrevue. De tout temps, séduit par M. deTalleyrand, non moins aimable, disait-il, dans la disgrâce que dans la faveur, il aurait voulu rapprocher l'écrivain qu'il admirait le plus de l'homme d'Etat, dont il aimait l'ascendant; mais, ces deux esprits étaient peu compatibles, par diversité de nature, plus encore que d'opinions. D'ailleurs, on était alors dans un moment d'effort et de contrainte, entre les derniers murmures de la Révolution maîtrisée, les espérances tour à tour abattues ou ranimées du parti royaliste, les dépits ailiers, maisinaclifs de quelques généraux et l'ardeur ^d'un nouveau parti formé des transfuges des autres partis, de la jeunesse militaire qui voulait des grades, et des vétérans de révolution, qui voulaient repos et silence, poui"
M. DE CHATEAUBKIAIND. 15^
prix de leur apostasie. Tout déjà tendait à l'empire; mais l'empire n'était pas avoué : et il semblait que celui qui avait tout préparé, tout envahi, tout annulé, en dehors de sa puissance, eût besoin d'être supplié d'accepter légalement ce qu'il tenait d'une main si forte. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires posthumes, sans doute, pour être plus sincères, ne dit rien de ce qui était alors l'entretien, de Paris, comme de la France, la prochaine création de VEmpire. Mais, son intime amitié avec un des conseillers et des augures les plus zélés de cette révolution, ou plutôt de cette transformation nominale, le poste officiel, qu'il avait récemment souhaité, et qu'il allait remplir, tout permettait de le croire adhérent, ou résigné à la Monarchie nouvelle.
Les accidents du fait, et non le fait même le jetèrent dans une voie différente. Le 18 mars, il était aux Tuileries, comme pour audience de congé, dans la foule, que traversait le premier Consul. Il fut frappé, a-t-il raconté lui-même, de Tair sombre de son visage et de son teint livide et brouillé; il le crut malade. — Deux jours après, le 2Q mars, date diversem.ent fatale dans notre histoire, revenant d'une promenade sur le boulevard solitaire des Invalides, il entendit, près des Tuileries, crier le jugement de la commission militaire spéciale siégeant à Vincennes, et la condamnation à mort du nommé Louis- Antoine-Henri de Bourbon. « Go cri, » dit-il dans ses Mémoires, et qui oserait substituer ici quelque chose aux propres paroles d'un tel témoin? « ce cri tomba sur moi, « comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il « changea celle de Napoléon. Rentré chez moi, je dis à « madame de Chateaubriand : Le duc d'Enghien vient « d'être fusillé; et je me mis à écrire ma démission^
« sans qu'elle fit aucun efl'ort pour m'en empêcher. » Quelques détails sont encore à recueillir dans les Mémoires de l'auteur sur ce noble élan d'une âme généreuse, sur ce verdict de la conscience publique représentée par un homme. Un ami de M. de Chateaubriand, M. Clausel de Cousergues, fort attaché au souvenir des Bourbons et indigné, comme l'étaient alors de plus modérés que lui, étant survenu, sous l'impression de la nouvelle funèbre, dont retentissait Paris, fit supprimer quelques phrases de la lettre au ministre des relations extérieures. Puis, la lettre fut envoyée, sans retard, assez expressive par le fait et la date de la démission.
A Dieu ne plaise que notre véracité historique ait rien à retrancherdel'estimedueàcetactedeM.deChateaubriand! L'etïet mol'al en fut grand même, sous l'enivrement ou l'abaissement servile, qu'imposait alors la gloire et la force. Une telle protestation était un service rendu à l'honneur français et à l'humanité, dont elle maintenait les droits. Rien, le lendemain, ne démentit, dans le démissionnaire, ce courage du premier jour. Appelé chez la sœur du premier Consul, qui avec plus d'intérêt de femme que de colère, lui reprochait sa défection, il demeura calme et digne, à la hauteur du devoir qu'il avait accompli, ne désavouant rien de ses motifs et ne détournant pas la persécution, qu'il avait bravée.
Le seul regret qui, dans notre admiration impartiale, se mêle à ce souvenir, ne porte que sur un injuste oubli de M. de Chateaubriand, pour d'autres que pour lui-même. On souffre de lire dans ses Mémoires, à la date de ce glorieux jour de sa vie, « M. de Fontanes devint presque fou de « peur, au premier moment ; il me réputait fusillé, avec « toutes les personnes qui m'étaient attachées. »
Je ne sais ce que la sollicitude d'une vive amitié, le mélange d'éblouissement et d'effroi, que ressentait M. de Fonlanes pour d'autres actes de Napoléon, put jeter, cette fois, d'agitation dans son esprit et d'intérêt passionné dans son langage. Mais, si sa peur pour un autre fut trop grande, elle ne l'atteignit pas, du moins, pour lui-même. Jamais son attachement ne se montra plus assidu, son admiration plus vive pour M, de Chateaubriand qu'à ce moment d'épreuve. J'ajouterai, qu'il ne déguisa pas plus son douloureux blâme que sa fidélité à son ami, en face du puissant coupable lui-même.
Deux jours après le crime, venant, à la tête d'une députation du Corps législatif féliciter le premier Consul de l'achèvement du Code civil, il avait dit, au nom de ce corps : « Citoyen premier Consul , un empire immense « repose, depuis quatre ans, sous l'abri de votre puissante « administration. La sage uniformité de vos lois en va « réunir de plus en plus tous les habitants. » Le lendemain, par une de ces fraudes, où s'abaisse le despotisme, le Moniteur im^rhnsL : La sage uniformité de vos mesures, comme pour extorquer, en faveur de la sanglante mesure du 20 mars, l'approbation du Corps législatif. M. deFontanes indigné courut au Moniteur et exigea, dans un erratum publié le 27 mars\ le rétablissement de ses propres paroles, dont le contraste avec le texte mensonger devenait un accablant reproche. En effet, cette complicité
* Voici lextuellement ce que porte le Moniteur du Q germinal, an X'I ('27 mars 1804), nM86, page 853 :
« D:ins un pelil nombre d'exemplaires du numéro d'hier, il s'est glissé « àl'arlicle Paris, BiscoKr s au premier Consul, une faute que nous nous « empressons de rectifier. Au lieu de ces mots : Jm sage uniformité (Je vos « mesures en va réunir de plus en plus les habitants, lisez : La sage « iiuifcrmité de vos lois, clc. »
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d'un apparent éloge, qu'on n'avait pas eu honte de dérober ainsi, le premier Consul avait voulu d'abord l'obtenir do son président du Corps législatif.
Le 21 mars, dès le point du jour, M. de Fontanes avait été mandé aux Tuileries; et le premier Consul, lui annonçant avec calme l'arrestation du ducd'Engliien, avait paru le consulter. A la réponse de M. de Fontanes, « qu'il fallait « renvoyer ce jeune homme, au nom des victoires gagnées « par son grand-aïeul, » le premier Consul s'était écrié, « que ce jeune homme était coupable et traduit devant « un conseil de guerre. » Puis, aux vives réclamations du président du Corps législatif qui le suppliait « d'avoir « soin de sa gloire, et de ne pas sacrifier une telle victime « aux Jacobins, » il avait répondu : « Nous ne sommes plus « à temps : il est mort. » Certes, celui qui, tenté et averti par semblable confidence, loin de rien changer à son prochain langage public, en revendiqua par un démenti le texte véritable, n'était pas devenu fou de peur, au premier moment.
M. de Chateaubriand, du reste, avait ailleurs, dans une disposition d'esprit plus équitable, rendu plus de justice au courage de son ami. C'est lui qui nous raconte que, plusieurs mois après le crime accompli, lorsque les flots aveugles de la foule et les dernières pompes du Sacre impérial avaient déjà couvert et comme enseveli ce souvenir, le maître , béni et couronné, disant un jour à M. de Fontanes : « Eh bien, Fontanes, vous pensez tou- « jours à votre ducd'Engliien ! » celui-ci osa réj)ondre : « 11 me semble que l'empereur y pense, autant que moi. » Laissons à l'homme de cœur, qui persévérait ainsi jusqu'à la fin, le mérite d'avoir été bien inspiré, dès le premier jour. Avouons-le d'ailleurs, ces marques d'indépendance,
OU plutôt de conscience, qui seraient peu comptées dans un Etat libre, n'étaient pas, alors même, aussi rares que les serviles apostasies de quelques époques pourraient le faire supposer. Ce qui se montra surtout, dans cet ordre de sentiments, nous aimons à le dire, appartenait aux lettres. Près de l'exemple éclatant donné par la jeunesse et le génie de M. de Chateaubriand, il y eut une leçon, peut-être plus sévère, mais moins blessante, parce qu'elle resta d'abord obscure et comme proférée à mi-voix par un ancien ami de la philosophie.
Académicien des derniers temps de la monarchie, replacé à l'Institut, dans la classe de la langue et de la httératurc française, éditeur du journal le Pdbliciste^ M. Suard avait reçu d'un ministre l'invitation de rectifier l'opinion, qui sé- (jarait sur le fait récent du jugement et de la mort du duc d'Enghien . Sa réponse fut simple et courte : a J'ai soixante- « treize ans, monsieur le ministre. Je ne sens pas que ma « conscience et mon esprit se soient plus assouplis que « mes membres roidis par l'âge. Le jugement et la mort du « duc d'Enghien m'ont frappé, comme un acte politique « que je déplore, et qui renverse toutes mes idées de jus- <( lice et d'humanité. Je ne puis donc redresser une opi- « nion que je partage. »
Que la gloire de M. de Chateaubriand, que son immortel talent popularisent sa belle action et la rendent à jamais instructive! mais, qu'il reste du modeste et noble vieillard, dont la postérité ne hra pas les écrits, le souvenir de sa lettre éloquente, comme un titre de vertu civique!
C'est parce que de tels actes sont trop rares devant la force et la prospérité, que le génie s'emporte à ces attentats qui, plus tard, servent à sa ruine. Souvent, cette justice se fait attendre. La carrière du mal est longue; et, quand
le succès dure et s'accroît, on oublie même ce qui pouvait le flétrir. Parfois, on idolâtre ce que soi-même on avait blâmé; la conscience prend l'air d'un faux prophète, qui s'était trompé, et que les événements se sont chargés de démentir : mais, un peu de patience, et le maître jow\ le jour suprême, juge de tous les autres, arrive enfin, pour flétrir ce crime caché et comme oublié, dans les racines du prodigieux Pouvoir qui, en s'écroulant, le met à découvert. La représaille de la mort du duc d'Enghien ne s'est rencontrée qu'à plus de dix années du fait accompli. 11 est beau d'avoir devancé cette date par une déclaration périlleuse.
Sans retour possible avec le Pouvoir, auquel il avait infligé le blâme de l'honnête homme, M. de Chateaubriand n'eut plus dès lors qu'une vie retirée et plus ou moins suspecte, des travaux plus ou moins contenus et des relations d'amitié étrangères, ou hostiles à l'Empire, hormis cette affection de M. de Fontanes, toujours également admirative, et toujours assidue et publique.
L'Empire, cependant, venait d'être érigé, ou plutôt reconnu, au milieu d'une immense acclamation populaire, devant laquelle se taisait l'improbation, ou la prévoyance refoulées dans bien des âmes. Les pompes mêmes de la Cathédrale, le couronnement par la main du Pape, l'œuvre monumentale du Code civil, et, bientôt après, de nouvelles victoires ébranlaient peut-être la raison de quelques-uns des plus fermes, au milieu du silence de tous. Pendant leséjour du souverain Pontife à Paris, M. de Chateaubriand n'essaya pas d'être admis à sa facile audience, ni de lui rappeler, en rien, son accueil de Piome. Il s'inclinait, disait-il, avec respect devant les condescendances de l'Église pour l'Empire, et se souvenait qu'au cinquième siècle, le Pape saint
Grégoire le Grand avait consacré de ses éloges Phocas, sanglant successeur de l'empereur Maurice. Seulement lorsqu'il apprit, peu de jours après le couronnement, les inquiétudes suscitées au Pape, les obstacles mis à son départ, l'usurpation de ses Etals déjà menaçante, il en parla vivement à M. de Fontanes, et lui prédit que l'anathcme fatal viendrait un jour de la bouche du Consécrateur.
Éloigné d'ailleurs du grand monde d'alors, habitant un petit appartement au second étage, rue de Miroménil, n'ayant guère de relations intimes qu'avec M. de Tocqueville, l'ancien beau-frère de son frère aîné, M. et madame Davaray, madame de Rosambo , madame de Vinlimille, quelques anciens magistrats, M. de Chateaubriand se retrouvait parmi les émigrés à l'intérieur, dans ce cercle plus ou moins restreint, qu'un grand Pouvoir élevé sur des ruines est contraint de tolérer, dans quelque coin de son Empire. Il quittait aussi Paris, pour la campagne de M. Joubert, à Villeneuvele-Roi. Nous l'y trouvons, à lu fin de 1 804, près de sa femme, qu'il avait conduite d'abord aux eaux de Vichy, et qu'il venait rejoindre, dans cette demeure amie.
Il avait visité récemment, à Coppet, madame de Slacl, dont l'exil commençait déjà, pour s'aggraver plus lard. Les deux disgraciés de l'Empire s'étaient communiqué une protestation plus vive dans le cœur de la femme, qiù plus faible, se sentait plus opprimée. Pour lui, il blâmait presque madame de Staël de souffrir si amèrement le malheur d'une opulente retraite, sans autre j)eine que la privation de ce mouvement des salons de Paris, dont, por.r sa part, il se passait volontiers.
A ce moment, sous le dégoût des tracasseiics éprouvées,
et, je le crois aussi, sous le charme poétique de sa conception des Martyrs, rhospitalité de M. Joubert lui plaisait, avant tout : là il travaillait, il rêvait, il oubliait le inonde. « Je serais fort aise, écrivait M. Joubert à un « ami de tous deux, que vous le voyiez ici, pour juger « de quelle incomparable bonlé, de quelle parfaite inno- « cence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au « milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de « quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il « n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué « que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent dans « leur parfait élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un <( spectacle, un sujet de contemplation. Elle m'offre vrai- « ment un modèle ; et je vous assure qu'il ne s'en doute « pas. » Voilà bien, sans doute, le témoignage d'un aimable et doux rêveur, comme était M. Joubert; mais, à la même date, un cruel incident domestique frappait M. de Chateaubriand, et devait lui laisser une autre peine même •que la douleur du deuil.
Pendant son séjour chez cet ami, sa sœur Lucile, veuve depuis un an, sous le nom de madame de Caud, vivait seule à Paris. Malade et capricieuse, elle avait quitté le bienséant abri d'une chambre dans un couvent, pour de pauvres demeures, dont elle changeait sans cesse. M. de Chateaubriand apprit tout à coup, à Yilleneuve-le-Roi, non pas le danger, mais la mort de cette sœur chérie, par une lettre de la seule personne, aux soins de laquelle il semblait l'avoir confiée. « Madame de Caud, dit-il à cet égard, dans ses Mémoires, « était ignorée, et n'avait pas un ami. Elle n'était connue « que du vieux serviteur de madame de Beaumont. Il suivit « seul le cercueil délaissé; et il était mort lui-même,. avant « que les souffrances de madame de Chateaubriand me per-
« missent de la ramener à Paris. » M. de Chateaubriand pleura beaucoup cette sœur infortunée ; mais il ignora jusqu'au lieu, où furent ensevelis ses restes. Il eut à se reprocher, sinon cet isolement volontaire, qu'elle avait cherché et qu'il avait permis, au moins une de ces inattentions aux difficultés de la vie commune, où conduit parfois la préoccupation du talent et qui, pardonnables, quand elles ne nuisent qu'à vous-même, peuvent devenir presque sujet de remords, autant que d'affliction, dans leurs conséquences fatales pour autrui.
Quelque fortuite et imprévue que pût paraître à M. de Chateaubriand cette perte de la sœur qu'il aimait le plus, de cette compagne de son enfance, première confidente de son génie, une telle blessure devait saigner longtemps et jeter un deuil secret sur sa gloire. Revenu à Paris, où il prit un logement dans l'hôtel Coislin, il retrouvait une société d'admirateurs et d'amis, ceux que nous avons nommés, et M. deFontanes, le plus ancien, comme le plus affectueux de tous. Mais, ni le monde, auquel M. de Chateaubriand se livrait peu, ni le travail ne pouvaient dissiper sa tristesse, ou occuper assez l'ardeur, dont il était tourmenté.
L'idée d'un voyage en Orient, lié à son étude des premiers siècles chrétiens et au travail commencé des Martijrs, le saisit avec force. Il s'y joignait, je crois, un dégoût du temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part, hors des limites de l'Empire. La chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère de son imagination, à sa vie tout entière et à l'attente du monde sur lui. On regrette seulement la manière, dont il en parle, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe. « Nourrisson du « Pinde et ( roisé à Solyme, j'étais impatient d'aller mêler
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« mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux « larmes de Madeleine. »
Non, le peintre éclatant du christianisme, l'éloquent et pittoresque écrivain de la Lettre sur Rome, l'adversaire avoué de la Dictature, le futur défenseur des chrétiens d'Orient, et de la liberté dans le monde, partait pour l'Asie, avec une autre pensée que de mêler ses pleurs aux larmes de Madeleine. Comme, plus tard, Byron, il cherchait des couleurs à ses pinceaux, de nouvelles émotions pour son ûme; il était inspiré par des vues mondaines et généreuses, des vues de gloire, bien plus que de pénitence.
Quoi qu'il en soit, la résolution était prise, avec Tassentiment même de l'ami le plus dévoué, qui regardait comme salutaire la diversion d'une telle absence, devant la police de l'Empire. « Voyez- vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand? avait dit récemment l'Empereur à M. de Fontanes. — Oui, Sire; il m'a fait hier l'honneur de dîner chez moi, avant son départ pour l'Orient. — Ah ! il part. » Et l'entretien s'était arrêté là. Déterminé donc par plus d'un motif, et par ce granJ intérêt de la nouveauté à donner à son ouvrage, M. de Chateaubriand se prépara pour cette course lointaine par une visite d'un mois, ou deux, en Bretagne, aux re.^tes de sa famille hien décimée par la mort.
Enfin, le 15 juillet 1806, muni d'un passe-port des aftiires étrangères accordé sans obstacle, bien pourvu de lettres de change et d'armes de voyage, M. de Chateaubriand partait de Paris pour l'Orient et la Terre-Sainte, avec madame de Chateaubriand, qui devait l'accompagner jusqu'à Venise seulement. Les petits incidents de sa sortie de France, la peur que ses pistolets et ses poires à poudre
M. DE GHATEÂUBRIÂÎSD. ' 14U
faisaient à sa compagne , la catastrophe de quelques anfiorces brûlées dans sa voiture, en passant à Lyon, tout cela, sans doute, importe peu à la postérité. Mais il n'est point indifférent de noter, d'après une lettre^ authentique la disposition de son esprit, en arrivant à Venise. Il ne projetait plus qu'un voyage de quelques mois. Il regardait la France avec regret, et voyait avec incjuiétude le moment de s'éloimier de sa femme. « Madame de Château- « briand, écrivait-il à une jeune dame, sa parente, est « gaie, aimable, gentille; elle se plaît fort au climat d'Ita- « lie, qui lui fait grand bien. »
A la bonne heure, jusqu'à Venise ; mais, M. de Chateaubriand, malgré cette humeur si favorable, dont il se loue, ne pouvait avoir l'idée d'emmener une si frêle compagne, à travers les hasards d'un laborieux voyage, alors tenté rarement et réputé si dangereux. Se séparant d'elle à Venise, en la confiant aux soins du fidèle et affectueux Ballanche, il se rendit seul à Trieste, d'où il s'embarqua, le l"août 18013, pour commencer, par la Grèce d'Europe, le voyage d'Orient.
Ici lui-même, dans le plus pur éclat de son talent, et sous la vérité d'une impression récente, a raconté en détail cette époque de sa vie et les moindres incidents qui s'y mêlaient. C'est là ce qu'il a nommé modestement Itinéraire de Paris à Jérusalem, etc., tout en y prodiguant la richesse du coloris et le luxe le plus ingénieux de souvenirs antiques et d'allusions. Le hvre n*en est pas moins vrai, dans ce qui touche l'auteur même : il n'y a pas biographie plus exacte que le journal d'un voyageur qui décrit jour par jour ce qu'il lui arrive de voir, ou d'imaginer, en route.
* Annales romantiques 1827-1828), page 200.
On ne saurait, après cette première façon de la main du maître, rien hasarder sur un tel sujet : et lui-même a eu tort d'y revenir indirectement, dans \es Mémoires d'Oub^e- Tombe^ en mêlant à des citations de ses récits anciens et immédiats une sorte de contre-partie, ou plutôt de caricature composée des fragments d'un journal de roule tenu par son domestique. Ce bon domestique est là comme un Sancho Pança, fort inférieur au premier, toutefois, mais représentant aussi le côté prosaïque, l'humble revers des aspects et des souvenirs apparus au génie poétique et chevaleresque du noble adorateur d'Athènes, pèlerin au tombeau du Christ. Mais, ce contraste n'était demandé par personne, et n'est pas heureux.
Disons seulement, qu'il faut relire et qu'on relira toujours de l'éloquent voyageur tant de pages admirables par la splendeur des descriptions, la nouveauté, ou le rajeunissement des images, l'accent élevé du cœur. L'Itinéraire sera dans l'avenir, avec le roman véridique de René, un des titres immortels de M. de Chateaubriand à la gloire d'écrivain original.
Le seul su[)plément qu'il fût bienséant peut-être de placer, à côté des témoignages authentiques d'un tel écrit, ce seraient quelques souvenirs empruntés à l'homme d'un esprit supérieur, qui reçut alors à Constantinople, au Palais de l'ambassade française, le démissionnaire de notre légation dans le Valais, allant visiter les Lieux- Saints.
Le général Sébastiani, connu dans l'époque constitutionnelle de notre pays, surtout comme un tacticien parlementaire et un ministre habilement circonspect, était, en 1806, un brillant officier, un homme de guerre intelligent et instruit, dont l'Empereur avait cru devoir faire
un diplomate. Joignant à la force de la volonté la finesse de l'esprit, avec des manières élégantes et graves, attaché à la fortune de Napoléon, par lien de patrie et même de famille, ayant débuté avec distinction, sous un tel chef,, dans la campagne d'Italie, et servi des premiers le coup d'Etat du 18 brumaire, il comptait pour beaucoup, dans^ ses prospérités, d'avoir obtenu la main d'une héritière de la maison de Coigny, personne très-distinguée d'ailleurs, qu'il aimait avec passion.
Fier d'amener avec lui, à Constantinople ce nom et cette beauté qui décoraient son ambassade, montrant, parmi ses aides de camp, le jeune duc de Coigny, dont il avait employé l'intelligence intrépide, dans une mission secrète près de Passawan-Oglou , chef tartare soulevé contre la Porte, le général Sébastiani était, par ses nouvelles affinités de famille, rapproché, sinon du parti, qu'avait servi, au moins de plus d'un souvenir, qu'avait célébré^ M. de Chateaubriand. Lui-même, d'ailleurs, avait le goût des lettres, la mémoire toute remplie des plus beaux vers de sa langue natale, et une sorte d'admiration classique pour le beau langage, dans la nôtre. Madame Sébastiani, toute charmante de douceur ingénieuse et de grâce, était alors enceinte de l'enfant qui devait, en naissant, lui coûter la vie, de cette belle et sainte personne" élevée avec tant de soin par la tendresse de son père, et immolée, il y a. quelques années, par une effroyable folie.
L'ambassadeur de l'empire français, à Constantinople, consentit avec peine à laisser M. de Chateaubriand logé dans one hôtellerie de Fera; et chaque jour, du moins, il l'invitait à sa table, le comblait des égards les plus empressés, le présentait lui-même à quelques grands per-^ sonnages du Divan, ou faisait avec lui de longues prome-
nades sur le rivage, du palais de l'ambassade à la pointe du Sérail, en vue de ces soleils couchanls qui s'abaissaient sur le port dégarni, les tours mal défendues et les minarets dorés de Byzance.
Le général Sébasliani était là, comme une sentinelle avancée de l'ambition française, épiant, par ordre de son maître, ce qu'il y avait de possible à tirer de l'empire turc, s'il pouvait être un auxiliaire, au lieu d'une proie, et si, dans un avenir obscur encore, il serait capable d'agir contre la Russie, et du moins, par sa masse immobile, de prêter secours sur les bords de la mer Noire, à qui attaquerait le colosse russe, au delà de la Vistule et du Niémen.
Le général Sébastiani, arrivé tout récemment à Constantinople, le 10 août 1806, avait déjà, par le nom de son maître et sa propre habileté, emporté près du sultan Sélim un grand point, l'interdiction pour tout Arménien ou Grec de se faire naturaliser russe, et le rappel des naturalisations accordées, depuis quatre ans. Fort de ce premier succès, il poursuivait dès lors le double but de soustraire la Porte à l'influence anglaise, et de l'armer ouvertement contre la Russie. Quelques mois plus tard même , il allait porter cette entreprise fort loin : s'il attirait sur le port délabré de Constantinople la redoutable présence d'une flotte anglaise, il devait réussir à la repousser; et, grâce à sa fermeté et au hardi secours de quelques officiers français, on verrait, en février 1807, neuf vaisseaux de ligne anglais forcés de repasser pacifiquement les Dardanelles, qu'ils avaient franchies, et reculant, sous les feux, dont s'était rapidement hérissée la pointe du Sérail.
Celui-là même, cependant, qui devait êlre l'âme de cette
résistance heureuse, croyait peu, quelques mois auparavant, au résultat de sa mission. Loin de tromper l'Empereur par des illusions tirées de son propre succès, il l'avertit toujours de l'impuissance, ou de l'instabilité de l'alliance turque. En cela, sous sa réserve diplomatique, il partageait l'avis du voyageur français, dont il provoquait le libre entretien. Il écoutait, il confirmait ses récits du malheur présent de la Grèce, de l'oppression décrépite des Turcs et des symptômes de renaissance du peuple chrétien, dans les îles et dans la Morée. Tout entier à la pensée d'empêcher que l'unité de communion religieuse ne donnât les populations grecques de l'empire turc à la Russie, il n'espérait pas obtenir davantage, ni faire de l'action extérieure des Turcs, sur un point de l'Europe, un secours actif pour la politique et les armes de la France.
Malgré le zèle novateur du sultan Sélim et les améliorations qu'il avait déjà faites, dans quelques parties du service militaire, le général Sébastiani croyait la barbarie des Turcs irréformable, et, comme il le disait énergiquement, bien des années après, sous une ancienne conviction restée toujours la même : S'allier intimement à la Turquie, c'était embrasser un cadavre, pour le faire tenir debout.
La justesse des pressentiments, qu'avait eus à cet égard, dès le début de sa mission, le général Sébastiani, devait se vérifier bientôt, en dépit même de l'avantage momentané, que ses conseils donneraient au Divan contre la flotte anglaise. Ce succès même, en effet, loin d'affermir Sélim, était suivi de sa chute, et bientôt après, de sa mort, sous un sultan nouveau , tué lui-même, pour faire place à Mahmoud, qui, d'abord en guerre avec la Russie, subirait bientôt à la fois son alliance et celle de TAngleterre. Mais
alors, le général Sébasliani, rappelé par son souverain depuis 1808, aurait quitté Constantinople. Et, on peut le croire, l'absence de ce ténioin si clairvoyant fit grand défaut à Napoléon, lorsque, parmi les chances favorables de son invasion en Russie, il compta la persévérance présumée des Turcs à continuer la guerre contre les Russes pour reprendre sur eux des provinces perdues, dont luimême avait, l'année précédente, ratifié la conquête*.
Quoi qu'il en fût de cet avenir imminent et si obscur alors, le général Sébastiani, dès son arrivée, en août 1806, avait jeté sa tenace influence sur cette cour débile et corrompue, qui devait nous échapper si vile, après lui. Rien de plus facile pour lui que d'entourer d'une protection toute-puissante un voyageur français. Au départ de M. de Chateaubriand pour l'Egypte, l'ambassadeur lui remit force lettres de recommandation et fefta protecteurs; il y joignit un choix des plus saines et des plus délicates provisions de voyage, que fournisse le climat de l'Orient, ou que sache préparer l'industrie de l'Europe. Et enfin, au moment du départ, comme il priait l'illustre écrivain de visiter quelques-uns des champs de bataille récents encore de la valeur française, dans l'Egypte et la Syrie, il lui dit à peu près ces mots : « Je vous recommande cela, pour le « repos de votre conscience, non pas en ambassadeur, « mais en ami de votre gloire, comme de la nôtre : je sais « bien qu'à votre retour, si vous parlez de nos victoires « dans votre journal de voyage, cela ne réussira pas beau- « coup dans le faubourg Saint-Germain, ni même en Eu- « rope ; mais vous écrivez pour l'avenir, et le monde
* « Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni, à son vaste Empire, k Finlande, la Moldavie et la Valachie, etc., etc. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver d'heureux à cet empire, etc. » [Monit. du 4 déc. 1809.)
(( entier. » Tels étaient, sous ce règne de la force et de la conquête, les égards empressés, la déférence gracieuse, que les plus habiles serviteurs du Pouvoir gardaient pour le talent même suspect et disgracié. Le général Sébastiani mêlait à ces égards un peu de solennité, peut-être : mais^ son savoir et son esprit le rendaient aussi bon juge de la vraie supériorité qu'il s'en montrait noblement ami.
Jusqu'à quel point le conseil de l'ambassadeur fut-il suivi? on peut s'en assurer par l'étude si attrayante des belles descriptions, des éloquentes peintures, qu'à travers l'Egypte, la Syrie, la Judée, le poëte voyageur a recueillies sur sa route. Il passait vite, et n'était pas érudit, quoique souvent exact ; mais, on ne saurait lui dénier ce don puissant de sentir vivement les beautés delà nature. et d'égaler les impressions de l'âme par la parole. Rien de plus fort et de plus neuf, aujourd'hui même, que ses vues du désert, ses aspects de la mer Morte, son entrée à Jérusalem, et les retours de foi, les élans religieux, dont il est S3i\s\^ sur cette terre travaillée par des miracles, comme il dit quelque part. Depuis que la voix du peuple hébreu s'est tue, depuis que la désolation et l'esclavage se sont assis aux lieux, où les prophètes en avaient marqué la place, un seul homme, avant M. de Chateaubriand, avait été plus éloquent que lui, ou du moins plus naturel et plus vrai, dans son effroi des mêmes souvenirs, dans sa recherche et son adoration des mêmes traces divines. Mais, saint Jérôme habitait à demeure, pour y vieilHr et pour y mourir sur la cendre et dans la pénitence, ces régions désolées, ou le voyageur français ne faisait que lever, en passant au pas de course, des empreintes et des images. Saint Jérôme était un athlète chrétien du quatrième siècle', un ouvrier du temple à rebâtir, un apôtre du peuple à rassembler. M. de
Chateaubriand était un pèlerin artiste du dix-neuvième siècle, un grand écrivain, un poëte qui cherchait des émotions et des couleurs, pour distraire la tristesse d'une vieille société fatiguée de servitude, de souffrance et de gloire.
A égalité môme de génie, il fallait que le laborieux hébraïsant de Nazareth, que l'interprète passionné de la Bible, que l'ami sévère et fidèle des Paula et des Marcella, devenues religieuses hospitalières à Bethléem, décrivît la Terre Sainte, en déplorât les profanations et les ruines, d'un cœur bien autrement ému, d'un gémissement bien plus vrai que l'éloquent émigré français ramené par la politique à la religion, et par l'amour de la poésie à la méditation de la Bible.
Quelle que doive être, au reste, la curiosité de l'avenir sur ce voyage en Terre Sainte, renouvelé depuis par un autre grand écrivain, mais plus rare et plus difficile, au commencement de ce siècle, M. de Chateaubriand revint, l'imagination enrichie, la palette chargée de teintes nouvelles, et, lui-même, comme rajeuni par la vue d'un autre nouveau monde, le plus poétique de tous, aussi plein de traditions divines et d'antiquités humaines que l'Amérique en semblait vide.
A son premier voyage, au sud et au nord du monde américain, le jeune et grand peintre n'avait eu que le spectacle de la nature, l'inspiration de son luxe désordonné, de sa grandeur sauvage, dans ses fleuves et dans ses forets, comme dans l'homme inculte, qui les parcourt Il avait rapporté de cette école du désert plus de rêveries et d'images que d'idées. Mais, à ce second voyage, entrepris dans la force de l'âge et de la pensée, le même esprit avait plus grande étude à faire, enthousiasme plus profond à tirer de son propre cœur, à la lumière des lieux
et (les souvenirs qui ont le plus agi sur l'imagination de l'Europe.
Ce i^ublime extraordinaire, cette me surnaturelle des premiers âges du monde, cette vie parfaite de l'Évangile, que Milton et Bossuet ont retrouvée par l'étude enthousiaste des livres saints, et qui rendait le ciel et la terre d'Orient visibles pour eux et resplendissants, sous leur magnifique parole, il en avait, lui voyageur plein de génie, contemplé de ses yeux la grandeur; il avait dormi sous cette voûte d'astres étincelants et touché de ses pas cette terre de feu. Ces noms antiques de la fontaine de Siloë, du mont Carmel et du jardin des Oliviers, étaient pour lui des images présentes, des stations de sa route. Ces noms lui enseignaient toute la poésie de la religion, comme celte terre de Syrie et de Judée, tant ravagée par la conquête, étalait sous ses yeux les hideuses plaies du despotisme et la corruption des esclaves. Ce fut, la pensée toute remplie de ces spectacles et de ces leçons, qu'après avoir prié au tombeau du Christ, il repartit pour la France dans les derniers mois de 1807
Descendu, à son retour, sur la côte septentrionale d'Afrique, dans ces lieux qui continuaient pour lui le souvenir de l'Asie et des Croisades, il voulut suivre, à la trace des ruines, le lit de la^ve du mahomélisme débordé sur l'Europe; et il toucha l'Esfjagne, qui sommeillait encore dans la vague et passive attente d'une prochaine invasion. M. de Chateaubriand, l'effleurant à la surface, n'y cherchait alors, et n'y regarda que ces restes d'architecture moresque, ces poétiques palais de Grenade et de Cordoue, dont les gracieux souvenirs colorent un des plus charmants écrits de son âge mûr, le Dernier des Abencératjes, cet épisode de son second voyage, moins célèiire
quAtala, mais non moins impérissable, aux yeux des amis de l'art.
Ici encore, la fiction était née du souvenir. Dans les jardins de l'Alhambra, une amitié trop tendre, semblable à celles qu'au douzième siècle, on expiait par un voyage en Terre Sainte, était venue attendre le nouveau et plus faible pénitent, au retour de sa mission. Il n'en dit rien, dans ses Mémoires ; mais des mots, épars ailleurs, sous sa plume, ont conlirmé cette médisance de Paris. Il ramena jusqu'au sombre palais de l'Escurial la belle et spirituelle voyageuse, qu'd avait trouvée à Grenade; et, près d'elle, il ne vit pas sans quelque remords les célestes peintures des vierges de Murillo. Un autre jour, sous la voûte d'une autre église, sa compagne lui montra un moine immobile, absorbé dans la prière , et , opposant , pour ainsi dire, l'extase heureuse de la foi au trouble de Tamour, dont il était entouré, sans le voir.
C'est ainsi qu'après onze mois passés hors de France, M. de Chateaubriand revit Paris, dans les premiers jours de juin 1807; il y retrouvait sa femme, sévèrement dévouée, rarement approbative, et quelques amis épris avec enthousiasme de ses ouvrages et ardents pour sa renommée. Sa fortune, qui n'était guère que le produit des éditions réitérées du Génie du Christianisme, demeurait obérée par le dispendieux voyage qu'il venait d'achever: et de nouveaux et grands succès pouvaient seuls la relever un peu. 11 prit alors deux dispositions, qui lui devinrent bientôt également onéreuses : Il entra dans la propriété du Mercure, que quittait M. de Fontanes; et il acheta près Paris, pour trente mille francs, la petite campagne qu'il orna, qu'il agrandit et qu'il a rendue célèbre, sous le nom de la Vallée aux Loups.
La première de ces deux propriétés, la propriété d'un recueil périodique, fort chanceuse souS la censure et la police d'alors, manqua presque aussitôt et compromit gravement l'éloquent rédacteur, le possesseur éphémère du journal.
Engagé par des relations élégantes de société, des complaisances de cœur, à signaler dans le Mercure les premières livraisons du Voyage pittoresque de M. de Laborde en Espagne, M. de Chateaubriand chercha, ou ne put éviter certains accents de liberté généreuse, d'élévation spéculative, qu'avaient éveillés ses courses récentes en Orient, et que n'étouffait pas en lui l'oppression militaire, qu'il retrouvait, en France.
On dénonça surtout un passage, où l'auteur, par une digression inattendue, se complaisant à l'idée du génie en lutte contre la force, disait dans son beau langage : « C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né « dans l'Empire; il croît inconnu auprès des cendres de « Germanicus : et déjà l'intègre Providence livre à un « enfant obscur la gloire du maître du monde. »
D'autres saillies de l'âme éparses, dans ce morceau, et une certaine révolte de la pensée, qu'on y sentait partout, aggravaient ce début. L'auteur, tout préoccupé de' sonpropre voyage, des oppressions et des misères, que venait de lui montrer la Grèce, à côté des niscriptions et des marbres mutilés, remarquait, comme en réponse à certains publicistes d'alors, que, s'il avait cru jamais le gouvernement absolu le meilleur des gouvernements possibles, quelques mois de séjour en Turquie l'auraient bien guéri de cette opinion. Et puis, il oubliait encore M. de la Borde, son texte et ses planches^ pour parler de Sertorius en guerre contre Sylla. Il redisait ; « Il y a des
leO LA TRIBUiNE MODERiNE.
« autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'oban- « donnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n'est « pas anéanti, quoique le temple soit désert. » Et, s'animant, à cette idée, il écrivait : « Après tout, qu'importent « les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va « faire battre un cœur généreux, deux mille ans après « notre vie ! » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans l'allusion : « Nous ne doutons pas que, du temps de Serlo- « rius, les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse « pour de la raison ne trouvassent ridicule qu'un citoyen « obscur osât lutter seul contre toute la puissance de « Sylla. »
Enfin, [)ar une autre hardiesse fort peu nuisible, mais déplaisante au maîtnî d'alors, il rappelait sa \isile aux tombeaux de Mesdames à Trieste, et le bruit des pas d'un Français faisant tressaillir deux Françaises, dans leurs cercueils. A travers le lourd et méticuleux silence, qu'imposait alors la police de l'Empire, Napoléon fut très-irrité de cet article du Mercure. 11 en parla lui-même dans sa cour, avec impatience et menace. «Chateaubriand, dit-il à M. de « Fontanes, devant le grand maréchal Duroc, croit-il que « je Suis un imbécile, que je ne le comprends pas? je le « ferai sabrer, sur les marches de mon palais. »
Tout se borna cependant à la destruction du Mercure, ce demeurant de l'ancien régime qui, depuis quelques années, avait pris une seconde naissance bien supérieure à la première. M. de Fontanes futpour beaucoup dans celte modération relative. Quand l'Empereur retombait à quelque in* jure, à quelque menace contre cet ami, que M. de Fontanes ne déserta jamais; celui-ci répondait: « Après tout, « Sire, son nom illustre votre règne, et sera cité dans « l'avenir, au-dessous du vôtre. Quant à lui, il ne conspire
« pas; il ne peut rien contre vous; il n'a que son talent. « Mais, à ce litre, il est immortel, dans l'histoire du siècle « de Napoléon. Voulez-vous qu'on dise, un jour, que « Napoléon Ta tué, ou emprisonné, pendant dix ans?»