MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE DANS LE VALAIS. RETOUR A PARL
Au printemps de 1803 (prairial an XI), chargé des vœux et des recommandations de ce qu'on pouvait appeler alors le parti catholique, M. de Chateaubriand quittait Paris, pour se rendre à son poste de Rome, en passant par Lyon, où il devait trouver son ambassadeur. 11 était heureux et triomphant. « Je quitte Lyon, écrivait-il, quelques jours « après, à M. deFontanes\ comblé d'amitiés, d'honneurs « et presque d'argent. Du moins, j'emporte deux cents « louis en or, fruit d'une édition méditée ; les hbraires « m'auraient donné ce que j'aurais voulu. Ma belle et ex- « cellente protectrice m'a fait écrire. Elle est contente de « ma lettre. L'êtes-vous aussi? Veillez à mes intérêts, mon « cher enfant; et encore mieux, souvenez-vous de moi, c< comme du plus sincère ami que vous ayez au monde. »
* Lettres inédites communiquées.
d08 LA TRlBUiNE MODERîsE.
La lettre, dont madame Bacciochi se montra trèscontente, était sans doute un remerciment au premier Consul. Nous ne l'avons pas; mais, on en devine la flatteuse expression, au spectacle même que M. de Chateaubriand avait alors sous les yeux, et à la part qu'on lui donnait dans cette restauration du culte, qui transportait de joie les Lyonnais tombés, naguère encore, des cruels souvenirs de la Terreur sous la licence et l'impiété du Directoire. L'auteur du Génie du Christianisme s'associait de toute son ardeur à ce mouvement public. «Je suis à « merveille avec le Cardinal, écrivait-il dans la même let- « tre. Nous avons fait une procession, qui a ravi les Lyon- « nais. » Puis,' laissant le prélat dans Texercice de ses fonctions épiscopales, où il se plaisait, le secrétaire de légation était parti, pour annoncer ta Rome l'installation de la nouvelle ambassade. Passer le mont Cenis, traverser Milan, oii commandait en chef le beau-frère du premier Consul, le brillant général Murât, trouver partout admiration et faveur dans les jeunes officiers français et les lettrés italiens, ce furent les seuls événements de ce facile voyage qui amenait M. de Chateaubriand cà Rome, pour les solennités de la fêle de saint Pierre ; et ce n'est qu'après quelques jours passés au palais de l'ambassade, que les mécomptes et les difficultés commencèrent.
En attendant la présence du cardinal, la légation française était encore occupée par l'ancien agent du Directoire, M. Cacault, révolutionnaire honnête et sensé, devenu trèsami du pape, et par M. Artaud, secrétaire d'ambassade, homme de lettres, et, plus tard, censeur sous l'Empire. L'éclat de M. de Chateaubriand ne pouvait plaire à ces détenteurs plus modestes de l'ambassade. Le nouveau secrétaire de légation, comme on peut le croire, avait hâte
d'être admis à l'audience du pontife; et il obtint, sans difficulté, cette faveur, en dépit de ranciennc étiquette.
A ce moment, 17 messidor an XI, la joie du secrétaire de légation semblait complète encore. « 11 est impossible, « écrivait-il à M. de Fontanes\ d'avoir été mieux traité « que je ne Tai été, dans tout mon passage en Italie. De- « puis le général Murât, qui m'a comblé de politesses, « jusqu'au Pape, qui m'a reçu comme son fils, je n'ai « trouvé que des marques d'estime et de bienveillance. « Mon ouvrage est entre les mains de tout le monde. Il est « traduit; et les Cardinaux de Rome, bien moins scrupu- « leux que nos docteurs de Sorbonne. trouvent que c'est « un cbef d'œuvre d'orthodoxie. J'aurai toutes les bulles « que je voudrai, pour les nouvelles éditions. Lorsque j'ai « été présenté au Pape, Sa Sainteté est venue au-devant « de moi, m'a pris par la main, m'a fait asseoir à ses cô- « tés, et m'a dit les choses les plus flatteuses et les plus « obligeantes sur mon livre, jusqu'à me citer la page et « le volume, où elle en était. »
Cette lettre, plus authentique, à nos yeux, que la tardive mention consignée dans les Mémoires cV Outre-Tombe, ne parle pas de l'exemplaire du Génie du Christianisme ouvert sur la petite table du Pontife; mais elle n'est pas moins explicite, quant aux témoignages si justement prodigués à l'auteur du livre.
Accueilli avec tant de distinction, sans être initié dans les affaires, comblé de pohtesses par MM. Cacault et Artaud, mais attendant, comme eux, l'installation de Tam- ^bassadeur, M. de Chateaubriand goûta d'abord celte ivresse littéraire de la vue de Rome. « Je travaille déjà sérieuse-
* Lettres inédites comniuni({uées.
jlO LA TRIBUNE MODERNE.
« ment', écrivait-il à son ami. Je cours les ruines; je « recherche les vieilles inscriptions; je me propose de re- « monter, cet automne, le Tibre jusqu'à sa source, voyage « qui n'a pas été fait. Il y a bien quelques dangers; mais « je ne les compte pas. » Puis, sans songer au Corps législatif, il invitait son ami à venir voir le pays des Muses. {( Cela est absolument nécessaire à votre poëme, lui disait- (( il. Six mois vous suffiront, pour voir tout en poëte. » Seulement, par la crainte des fièvres qui régnaient alors et de ces officiers funèbres, dont parle Horace :
Dùm lîcus prima, calorque
Designatorem décorai lictoribus atris,
il ajournait le voyage de son ami, ajoutant avec ce spleen amer, dont l'audience du Pape aurait dû le guérir : « At- « tendez donc une autre saison, et laissez des gens inutiles « et solitaires, comme moi, s'exposer. Je ne tiens à rien au « monde. Si la fièvre m'emporte, personne ne me pleu- « rera. » Quoi! pas même madame de Beaumont, dont vous préparez le séjour en Italie! M. de Chateaubriand, dès lors entouré d'amitié si vives, n'y rendait pas assez de justice; et son détachement du monde, plus hautain que religieux, n'était pas sans sécheresse. 11 se ravisait, toutefois, par ces derniers mots tout intimes à M. de Fontanes : « Adieu, mon très-cher ami. Je vous embrasse « du fond du cœur. Mille tendres compliments à ma- « dame de Fontanes, à M. de Vitry, à Cueneau, qui ne « m'a pas répondu, enfin à tous nos amis. Communiquez « cettrc lettre à notre protectrice, dont la santé, j'espère,
* Lettres inédites communiquées.
« continue à s'améliorer, à mesure que le mal de neuf « mois augmente. »
Cette lettre et le ton de satisfaction qu'elle respire, sauf dans un passage, marquait le dernier beau jour de la mission du secrétaire. Le Cardinal venait d'arriver; et il n'y avait encore nulle plainte mutuelle. « Le Cardinal est a bien, très-bien, écrivait M. de Chateaubriand; nous « sommes occupés à recevoir tout Rome : c'est ennuyeux « à mourir. » Mais, avant la fin de cet ennui, d'autres difficultés allaient commencer. La présentation directe et spontanée à l'audience du Pontife avait blessé l'ambassadeur, dont la présence avait été ainsi devancée, et Faction prévenue par un inférieur. Les lettres du cardinal Fesch à son neveu signalèrent dès lors son mécontentement et ses ombrages de la présomption et des imprudences du secrétaire.
D'autre part, le traitement officiel qui fut fait à ce secrétaire ne répondait, ni à ses espérances, ni aux promesses de ses amis. Logé un peu haut dans l'hôtel, chargé seulement de quelques détails insignifiants, jamais consulté sur les grandes affaires, épié et soupçonné, dans ses moindres démarches, il se trouva bien vite déçu et blessé.
Une visite qu'il s'était permis de faire à. l'ancien roi de Sardaigne, en retraite à Rome, parut une double faute dans un secrétaire d'ambassade et dans un ancien émigré, fort accueilli par la famille du maître nouveau de la France. De petits soins de cour, en effet, de flatteuses complaisances se glissaient, par moments, à travers la fierté de M. de Chateaubriand et l'impatience, que lui donnaient quelques tracasseries de l'ambassadeur. Par attrait pour la beauté, sans doute, bien plus que par d'autres motifs, il se présentait chez la princesse Rorghèse, avec la
412 LA TRIBUNE MODERISE.
commission élégante, donnée de Paris par quelque dame, d'apporter à la sœur du Consul une paire de souliers, qu'elle daignait essayer, devant lui.
Mais cela ne désarmait pas l'humeur du Cardinal, ni peut-être les insinuations peu favorables des anciens agents de la légation, qui n'avaient pas encore quitté Rome : et, il faut l'avouer, d'autre part, M. de Chateaubriand ne pouvait être un simple commis d'ambassade. De là bientôt, une lutte, dont les traces se retrouvent dans deux Correspondances longtemps inédites.
Arrivé plein d'ardeur à Rome, le Cardinal qui, à part même cette procession de la Fête-Dieu, où M. de Chateaubriand , nous l'avons vu, réclamait sa part, avait donné de sa main la confirmation à des milliers de fidèles, fut remercié par le Pape en séance du consistoire ; et sa présence, le séjour dans son palais de la mère du premier Consul, sa piété, ou du moins son zèle pour les cérémonies religieuses excitait dans l'Eglise une grande attente, un peu démentie par son absolu silence sur les trois légations, dont la restitution à l'Eglise avait été d'abord espérée.
En butte à l'humeur de ce mécompte, le 10 août 1805, quinze jours après sa venue, l'ambassadeur écrivait au premier Consul , pour se plaindre des maux qui lui étaient suscités^ à Piome, par la folle ambition do M. de Chateaubriand. C'était d'abord la question de la présentation directe au Pape, aggravée par un fait nouveau. J'avais, dit le Cardinal, fait rétablir l'ancienne étiquette jjontificale; mais, M. de Chateaubriand estimrvenuà l enfreindre de nouveau et a conduit au saint-père cinq Français non présentés à l'ambassadeur. Le Cardinal ajoutait : Qu'à cette occasion, l ambitieux secrétaire avait dit au
ministre du Pape que le Consul \ en le choisissant pour celte légation^ voulait V utiliser; qu'il avait en conséquence des commissions particulières, des attributions séparées de celles de V ambassadeur, et que même V organisation nouvelle des secrétaires des légations françaises leur donnait droit de traiter séparément avec les Souverains^ vers lesquels ils étaient envoyés. Il assurait enfin que le Secrétaire d'État du pape lui avait confié d'autres propos extravagants, de cet incommode subordonné ; et il résumait toute sa plainte, par un jugement ainsi conçu : Chateaubriand est venu à Rome, persuadé d'être précédé par la réputation de son ouvrage; mais., ici il ny a que des docteurs de théologie, qui y ont vu des hérésies formelles. Il croyait devenir le réorganisateur de la Religion en France et entamer des négociations entre la clique de certains religionnaires et le Saint-Siège; il dit., avec les prêtres, qu'il veut les entrées libres chez le Pape, ou qu'il s'en ira. Je saurai le surveiller, et déjouer ses intrigues, s'il en formait.
D'autre part, le secrétaire d'ambassade, se confiant peut-être légèrement à quelques influences mondaines, ou trompé par son impatiente humeur, faisait parvenir au premier Consul une note secrète contre le Cardinal, et sur cette direction des affaires, que lui-même était accusé de vouloir envahir. Le ton de cette note semblait d'abord impartial et modéré ; mais, les insinuations défavorables s'y succédaient, avec trop d'amertume, pour être accueillies.
« En rappelant l'ancienne légation, disait cette note^, et
* Pièce extraite de l'ancienne Secrétaircrie d'État. 2 Idejn.
tu LA TRIBUNE MODERNE.
« en envoyant la nouvelle, le premier Consul semble avoir i< en vue quelque grand dessein prochain, ou éloigné.
« Pour seconder les vues du chef de la France, et pour « être, en même temps, en rapport avec le caractère ro- « main, la légation devait se montrer avec éclat.
« Elle devait occuper sur-le-champ le premier rang, qui « lui appartient. Rome a été jadis le centre de la politique « européenne; et, malgré son état apparent d'abaissement, « Rome peut encore devenir le foyer des grandes concep- « tions et des mouvements politiques.
« Un Cardinal ambassadeur qui appartient, par les « liens du sang, au Chef puissant d'un empire, un Cardi- « nal qui peut aspirer lui-même à une dignité souveraine, « et qui, dans un ordre de choses nouveau, succède au « Cardinal ^ de l'ancien régime, qui avait laissé à Rome un « si long souvenir de sa magnificence, doit surtout faire « consister sa politique dans la grandeur des manières et « la splendeur de la vie. Sans cela, il y aura comparaison « défavorable, intrigues dans le sacré collège, dégoût et « mépris chez le peuple.
« Si pourtant, avec de bien plus grands moyens, on « mène une vie plus obscure même que celle d'un mi- (( nistre laïque, que l'on a remplacé à Rome, si on res- « serre et la table, et le domestique, et les équipages, si, « par des discours imprudents, on s'expose aux propos « des valets, ou à la risée publique, on perd tout, on pâte ralyse tout. »
Après ce reproche déjà très-direct, la note secrète* ajoutait que l'administration du Cardinal Gonsalvi empiétait chaque jour sur les privilèges de la France ; que, loin
* Le cardinal do Bernis.
'^ Mêmes pièces.
de réprimer cet abus, on l'autorisait; que cela excite des réclamations et fomente des haines, et qu'il n'est pas d'une très-saine politique à un ambassadeur de se jeter aveuglément dans les bras du ]\linistre de la Puissance étrangère, auprès de laquelle cet ambassadeur est placé.
Enfin, pour donner sans doute plus de crédit à ces plaintes, l'auteur de la note semblait connaître à fond le fort et le faible du Gouvernement romain, dont il esquissait malignement les principaux personnages.
« Le Secrétaire d'Etat de Rome, écrivait-il ^, est homme « d'esprit et d'adresse. Il a découvert aisément le côté fai- « ble du ministre de France; et, en ayant l'air de tout cé- « der à la légation, c'est lui en effet qui la dirige. On n'é- « coûte, on ne voit que lui. On n'a formé aucune autre « liaison, ni avec les Cardinaux, ni avec le Corps diploma- « tique. On s'éloigne même du secrétaire de légation^ qui « cependant devrait être le conseil naturel et l'ami de « l'ambassadeur. On embarrasse l'esprit du ministre d'une « foule de conspirations imaginaires, pour lui cacher les (( grandes intrigues; et, tandis qu'on le berce de l'existence « de partis qui n'existent pas, il ignore les véritables parce tis qui divisent Rome.
« 11 y a deux partis à Rome : le parti du Secrétaire d'É- « tat, qui domine à présent, et qui dispose de tout. Le « Pape est un homme de paix et de vertu, mais qui n'a « aucune connaissance des hommes et qui se laisse abso- « lument conduire. Le parti du Secrétaire d'État est peu «nombreux. Il se compose du cardinal Caraiidini, once cle du cardinal Gonsalvi , et homme d'intrigues du « cardinal Crivelli, esprit ambitieux et qu'on pourrait
* Pièce annexe.
ne LA TRIBUNE MODERNE.
« avoir; du cardinal Ruffo, grand ennemi des Français, « homme entreprenant, ne méritant pas la réputation « dont il jouit, économiste, et se battant pour l'ancien « ordre de choses, sans religion, et soulevant les peuples « avec la croix, peu à craindre, pendant la paix, dange- « reux, dans les moments de trouble; du cardinal I?oî;^- « rello, d'un caractère dur et faux, esprit détesté, mais « assez redoutable; du car Ama\ Joseph Doria, mannequin « qui prête à son parti l'autorité de son beau nom. »
Pour dernière preuve de sa vigilante sagacité, le secrétaire d'ambassade complétait cette revue politique par quelques détails d'une chronique un peu scandaleuse, qu'on n'attendrait pas d'une plume si grave. « La société du carce dinal Gonsalvi, écrivait-il, se compose en femmes de la « marquise Patrici, vieille douairière ambitieuse, de la « comtesse C«r«rfo/i, ci-devant chanteuse à l'Opéra, femme « froide et sans intrigues, et de la signera Fernezi, maî- « tresse du Secrétaire d'État, femme d'un très-habile pro- « cureur qui dirige toutes les affaires de ce Cardinal. »
Le premier Consul, comme plus tard l'Empereur, et comme tous les maîtres impérieux et vigilants, goûtait fort les renseignements de police, et en recevait un grand nombre. Mais, on peut douter toutefois que la démarche du secrétaire de légation fût habile et qu'elle eût chance de prévaloir sur le bon accord du cardinal Gonsalvi avec le cardinal Fesch.
La note aboutissait à des griefs tout personnels, les mille désagréments, que le secrétaire de légation avait à dévorer. « La faible réputation, disait cette note, dont il jouit « est un perpétuel sujet d'ombrage pour l'ambassadeur. Le a cardinal Gonsalvi a profité de cette faiblesse, pour ôter « au secrétaire de légation ses entrées chez le Pape. La
M. DE CHATEAUBRIAjND. 117
« raison de celte insulte est la crainte que les rapports « directs du secrétaire de légation avec Sa Saintelé ne le « missent à même de découvrir bien des manœuvres se- « crêtes. » Tout se terminait par le procédé de l'ambassa- I dcur qui cherche, en toute occasion, à exclure le secré-
taire de légation, ne lui communique jamais les dépêches, et ne lui laisse que la signature des passe-porls. Puis, pour conclusion, il était dit que : « le secrétaire de légation, jaloux de répondre à la confiance que le premier Consul lui a montrée, en le plaçant à Rome, supporterait un an, s'il le faut, les dégoûts dont il est abreuvé; mais, qu'il suppliait le premier Consul de lui accorder ensuite une place, qui ne fût que dans la dépendance du ministre des relations extérieures, ou de le rendre à la liberté, afin qu'il aille achever ses études et ses voyages dans la Grèce. »
Avec cette note, confiée aux soins d'un missionnaire , partait une lettre pour madame Bacciochi, et des plaintes plus vives encore à M. de Fontanes. Il y était parlé d'une persécution intolérable. « L'envie que cet homme « me porte, était-il dit, et un petit amour-propre révolté <( sont des ressorts, qu'on met en jeu, pour me perdre. Le « secrétaire d'état Gonsalvi est entré dans la cabale. Son « plus grand désir est de m'écarter, à cause de l'autorité <( que je porte, malgré eux, avec moi, et afin de dominer <( entièrement notre imbécile. Je crois bien que celui-ci « finira par fatiguer Talleyrand de ses dépêches et de ses « bêtises. Mais, son sang le rend bien puissant; et, plus « je m'attire l'estime et l'amitié du monde, plus j'irrite « ses petites passions \ »
Dans l'intime abandon de cette lettre, à ces violences
* Lettres inédiles communiquées.
contre l'ambassadeur le secrétaire de la légation joignait des critiques plus générales et plus vives, où peut-être entrait pour quelque chose sa misanthropie du moment. « D'une autre part, écrivait-il à son ami , la re- « ligion va au diable; vous n'avez pas l'idée du scandale « des mœurs et de l'incrédulité de ce pays : cardinaux, « prélats, moines, c'est à qui sera le plus débauché, le « plus insouciant de la grande affaire; ils vivent, comme « s'ils ne voyaient pas s'avancer sur eux la Révolution, qui « va les engloutir, et que nous essayons vainement de re- « tarder. »
Une part de cette indignation pouvait être fondée; mais ce que le secrétaire de légation ajoute, dans un point de vue politique, peut nous mettre en grand doute de sa prudence d'alors et de son juste coup d'œil. « On va, dil-il, « faire faire au pape deux infamies : on va lui faire don- « ner un bref^ pour reconnaître la validité de tout ce « qiiont fait les prêtres constitutionnels, dans Vadminis- « tration des sacre^nents, et lancer une excommunication a contre les évêques non démissionnaires. Mon cher ami, « grâce à Dieu, je trouverai partout du pain ; mais je ne « veux pas manger celui de Finiquité. Je me repentirai « toute ma vie d'être entré dans cette bagarre \ »
Indulgence pour l'humeur d'un grand esprit, encore neuf aux affaires : mais, il est impossible de ne pas relever ici son injustice et son erreur. Les deux infamies, qu'il dénonce, étaient deux dispositions sensées et nécessaires. L'Eglise romaine pouvait-elle , sans manquer à sa prudence et a ses traditions, ne pas vahder l'effet des sacrements conférés par des prêtres , dont elle avait d'ailleurs
* Lettres inédites communiquées.
M. DE CHATEAUBRIAND. iW
blâmé Tadhésion à une loi civile, qu'elle n'approuvait pas? Pouvait-elle, par exemple, déclarer illicites et non avenus tous les maringes consacrés par des prêtres constitutionnels? cela n'aurait-il pas été le plus grand trouble d,es consciences et le plus fâcheux scandale? Et, quant aux évêques non démissionnaires, malgré l'invitation du pape, et depuis même le Concordat, quelque repeclable que fût le motif de leur résistance, n'est-il pas évident que le Pontife qui, pour un si grand intérêt religieux, avait autorisé une réduction si marquée et une division toute nouvelle des sièges épiscopaux, ne pouvait souffrir et laisser sans blâme la protestation permanente des anciens titulaires? L'idée contraire, chez M. de Chateaubriand, et les manœuvres obscures de quelques prêtres émigrés , qui , par lui , voulaient arriver au Pape, expliquent assez comment la finesse toute pratique du cardinal Gonsalvi le tenait à distance et en échec. Le secrétaire de légation, évidemment, ne connut rien, ne soupçonna rien de la grande affaire^ qui se suivait auprès du Pape, et où la capacité très-médiocre, mais ardemment dévouée du cardinal Fesch importait bien plus au premier Consul que tous les talents du monde. Cette grande affaire était Tintervention future du Pape dans la transformation de Pouvoir méditée par Bonaparte, mais désavouée et obscure encore. Ce concours, cherché à Rome, avant même celui de la Législature de France, était le secret des entretiens du Secrétaire d'Etat romain et de l'ambassadeur français : c'était le nœud de leur intimité.
A part- ces graves questions d'intérêt public et canonique, M. de Chateaubriand laissait voir encore dans cette
* Le cardinal Fesch, etc., etc., par M. l'abbé Lyonnet, t. T, p. 305 et suir*
lettre une impatience plus mondaine, dont l'expression prouve du moins sa complète franchise avec un tel ami : « Voilà, disait-il, où m'ont conduit des chagrins domes- « tiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté « une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes « sottises sont les meilleures; je compte sur votre amitié, « pour me tirer du bourbier. Je vous dirai plus : à présent « que j'y suis, je vois môme que la place de secrétaire « d'ambassade est une place trop inférieure pour moi. « Permettez cette franchise à l'amitié; rien ne m'excuse- « rait d'être ici, si je n'étais auprès du Pape et de l'oncle « du Consul. Tous mes confrères, les secrétaires ici, sont « des jeunes gens sans nom et sans autorité, des hommes « qui commencent ; et moi je dois finir.
« Adrien Lezay a été bien servi; il a obtenu du premier « coup une ambassade. Je suis donc résolu à interrompre « tout à coup cette carrière commencée, sous de si tristes « auspices, à passer en Grèce et, à revenir ensuite m'en- « sevelir dans quelque grenier de Paris, avec mes souve- « nirs et mes amis. Je vous laisse cependant encore un « an , mon cher ami , à voir ce que vous pouvez faire « de moi ; mais, comptez qu'au bout de ce temps, je suis « inexorable et que je jette là le harnais. »
On voit nettement le rapport de cette lettre, que nous avons sous les yeux, avec la note adressée mystérieusement au premier Consul. Quelle impression fit cette note? demeura-t-elle ignorée du Cardinal? lui attira-t-elle un des avis, que son neveu ne lui épargnait pas? nous ne pouvons l'indiquer à coup sûr. Mais , évidemment , le secrétaire de légation, mécontent, était, à son tour, fort épié et fort attaqué;. il avait terminé sa lettre à M. de Fontanes par ces mots : « Réponse, réponse; la poste est sûre, » Mais
quelques semaines après la date de cette lettre , M. dé Fontanes, s'adressant à un jeune ami, dont il préparait ravancement, lui écrit : « Je voudrais bien ', mon cher « ami être heureux, en vous ; car je ne le suis que pour « mon propre compte. J'ai éprouvé quelques amertumes, « depuis votre départ : des étourderies de notre ami Cha- « teaubriand m'ont été vivement reprochées. Je crains « bien que ce pauvre ami n'ait choisi la carrière qui lui « convenait le moins. Son ambassadeur est un sot, j'en « conviens; mais il est oncle et tout-puissant. Le secrétaire, « qui devait user de la plus grande circonspection auprès « d'un ennemi si redoutable, surcharge tous les courriers « de ses plaintes; or, vous savez qu'il y a en Europe un « écho qui redit tout; cet écho est à la poste, où toutes les « lettres sont décachetées. Jugez de l'effet de confidences « pareilles. Rome , le cardinal Gonsalvi, le pape lui- « même sont les premiers dénonciateurs de notre ami, « accusé par son ambassadeur. Le pape n'est plus qu'un «vice-consul; et c'est ce que n'a pas senti Chateau- « briand. »
Tout cela était fort vrai ; et M. de Fontanes avait déjà, on peut le croire, averti et calmé de son mieux l'ami, dont il s'inquiétait ainsi. Mais, nous n'avons pas celte première réponse, ni le détail de ce qui fut dit aux Tuileries. Seulement M. die Chateaubriand, dans une lettre du 27 vendémiaire an Xï, écrit à M. de Fontanes : « Je vous remercie '( mille fois de vos bons sermons, qui sont ceux dhin ami.)) Puis, il ajoute : « Je suis fort bien, et j'ai toujours été fort « bien avec le Cardinal, personnellement; je puis encore « vous dire, que je suis très-aimé à Rome, et qu'il n'en est
* Lettres inédites communiquées.
« pas ainsi du Cardinal. Si rex-ministre m'a dénoncé, « j'en suis fâché pour lui; mais je m'attends à tout, dans ce « monde; et, grâce à Dieu, à présent que j'ai pris la réso- « lution de ne rien être, je me moque des dénonciateurs « et des protecteurs. » Puis, il ajoute, sans doute au sujet de quelque inquiétude un peu exagérée de son ami : « Allons, mon cher ami\ reprenez courage; oubliez-moi « comme secrétaire; j'aime et respecte le Consul; s il me « fait mettre au Temple^ je le lui pardonnerai de tout mon « cœur, parce qu'il est impossible qu'il ne soit pas trompé; « s'ils veulent me donner encore un peu plus de gloire, qu'ils « me persécutent ! » Le climat d'Italie'm'a guéri de tous mes « rhumatismes ; et je puis passer quelques mois au Nord, « sans de grands inconvénients. » Cette dernière phrase^ que n'attend pas ici le lecteur, se rapporte à une des médisances et contre-intrigues, auxquelles le secrétaire de légation était exposé, sur ce terrain agité de l'ambassade française à Rome.
Un grand nombre d'influences venait en effet s'y réunir, ou s'y lieurter. C'étaient d'anciens émigrés, des prêtres réfugiés pour défaut de serment, des émissaires étrangers, anglais, ou russes. Un de ces derniers fut chargé d'offrir à l'ambassadeur l'éducation d'un prince de la famille impériale. L'offre ne fut pas acceptée; mais elle fut connue et dénoncée. Ces difficultés diverses, que grossissait un peu l'impatience du secrétaire de légation, se compliquaient des rapports de l'ambassade de Rome avec deux ministères en France, le ministère des affaires étrangères et le ministère des cultes. M. de Chateaubriand se croyait attaqué, surtout près du premier, par le canal de la léga-
* Letlres inédites communiquées.
lion romaine à Paris, et, près du second, par les agents^ de l'ancienne légation; mais, en même temps, il s'était rapproché du Cardinal , et se louait personnellement de lui.
Une lettre à M. de Fontanes, du o brumaire an XI, indique naïvement ces saillies d'imagination et d'humeur : « Cette lettre, mon cher ami ^ , sera un peu plus consoxi. lante que celle que e vous écrivais , par la dernière « poste, en réponse à deux bonnes et longues lettres de « Paris. Je suis toujours résolu à demander mon remplace cément, au printemps prochain. Je n'ai promis que « d'être une année. Je tiendrai ma parole, à moins qu'on « ne me suscite quelque nouvelle persécution. Personne, « après cela, ne peut trouver mauvais que je quitte une « place, que je n'ai prise que dans l'espérance d'être utile à « la religion, et qui ne m'a attiré que d'inutiles calomnies. « Je ne veux plus rien, du reste. Je renonce pour la vie à i{ toute espèce de places; et je me repentirai longtemps « d'avoir désiré et accepté celle-ci.
« Je suis maintenant au fait de tout ce qui s'est fait con- « tre moi, et je commence par vous dire que je suis infi- M niment content du Cardinal. 11 a agi avec loyauté ; et, « loin de m'accuser, il m'a défendu, à mon insu, auprès « du Gouvernement. Le ministre des cultes doit le savoir; « et M. de Talleyraud le saura bienlôt. La plus parfaite « intelligence règne et régnera maintenant entre le Cardi- « nal et moi. Il n'a rien à me reprocher, et me rend ou- « vertement et pubhquement justice; et moi, je me plais « à convenir de la franchise de ses procédés, dans dès cir- « constances délicates. »
* Lettres inédites communiquées.
Celte reconnaissance n'était pas très-fondée. Le Cardinal avait continué ses attaques : j'en vois la preuve dans une lettre de M. de Fontanes à M. de Mussy; et, s'il s'agit de la portée qu'elles avaient, la lettre conlidentielle n'est pas moins explicite à cet égard. « Pour comble de ridicule, « dit-elle, madame de Beaumont est en Italie et se rend à « Rome. Je suis désolé. Le maître s'est plaint hautement « de ce choix. Je défends le mieux qu'il m'est possible « mon ami. Mais que puis-je contre l'orage? Dimanche « dernier, pourtant, on m'a paru moins irrité. Cependant « la prévention reste, etc. »
Cette lettre, cependant, ne fait pas supposer que l'Empereur ait dit de ses lèvres contractées par la colère à M. de Fontanes, ce que répète un docte prélat \ « Voire « protégé, je le /erai amener ici, pieds et poings liés, sur « une charrette. » Il ne parait pas non plus que M. de Talleyrand ait eu besoin de grands efforts, pour apaiser la colère d'Achille, selon l'expression du même historien. M. de Talleyrand avertit, en quelques mots seulement, que le Cardinal, pieux et dévoué, comme il l'appelle, était parfois trop emporté par son zèle , et qu'il fallait lui donner raison, sans donner tort à personne.
Ce fut probablement, sous le contre-coup de cet avis modéré, que le Cardinal s'adoucit dans ses procédés, tout en ne renonçant pas à son extrême désir d'être délivré du secrétaire, mais en voulant son éloignement, bien plus que sa ruine. Le secrétaire se crut donc, un moment, raffermi, et triompha des marques d'intérêt, qu'il avait reçues de toutes parts. « Aussitôt, écrivait-il à son ami, que le « bruit absurde que j'étais au Temple se fut répandu dans
* U cardinal Fesch, etc., etc., par M. l'abbé Lyonnet, t. I, p. 284.
« Paris, vingt personnes ont été solliciter mon élargisse- (( ment. On m'a écrit, pour me proposer des retraites et un « asile. Les membres du clergé de France m'ont témoigné « l'intérêt, qu'ils prenaient à ma situation. A Rome, où je « suis très-aimé, même des jacobins français, l'opinion a « été toute en ma faveur. Enfin le Cardinal lui-même a « pris bautcment en main ma défense. Cette persécution « lui a semblé odieuse : le Cardinal secrétaire d'Etat est le « seul qui ait Vu manquer avec cbagrin le projet formé de « me culbuter. » Puis, il ajoutait : « Vous me dites de me « défier des sociétés, dont je me crois le plus sûr, et des Ita- « bennes. Je vois qu'on vous a fait mille contes ridicules. « Je ne vois absolument personne, et surtout point d'Ita- « Hennés. Notre amie de la rue Neuve-du-Luxembourg est « ici mourante, presque abandonnée des médecins : et je (( passe mes nuits et mes jours en larmes, au chevet de son c< lit. Si je la perds, attendez-vous à me voir quitter Rome « sur-le-champ. Le Cardinal et toute la ville s'est conduit (( adrnirablement pour cette femme si intéressante et si « malheureuse : et je vous assure que l'attachement que je « lui témoigne, bien loin de me nuire, m'a fait générale- « ment estimer. Je suis dans un pays, où rarement les amis « mourants sont environnés de leurs amis : cela semble « une espèce de phénomène; Sa Sainteté elle-même a fait « demander plusieurs fois des nouvelles de madame de « Reaumont. Tranquillisez-vous donc, mon cher ami; cette « affaire est terminée; et, quant à l'avenir, j'y renonce « absolument; vous n'avez plus, ainsi que notre bonne « protectrice, à me défendre et à vous occuper de moi. « Quelque grenier obscur, dans un coin de Paris, fera « parfaitement mon affaire, et, pourvu que je vous voie « quelquefois, je serai content. »
Tout cela était vrai, ou dit sincèrement, alors; mais les plaintes du Cardinal n'en subsistaient pas moins; et l'amitié de M. de Fôntanes n'était pas rassurée. Une lettre de l'ambassade de Rome, i lévrier 1804, ne laisse à cet égard aucun doute : « Citoyen premier consul, écrit le Cardinal « à son puissant neveu, permettez que je vous entretienne « un instant de Chateaubriand. Mécontent de n'avoir pu « s'emparer de mon ministère, et voyant que je n'avais « besoin de personne pour faire ma besogne, il a voulu se « venger. 11 a entrepris de corrompre les prêtres, que j'a* « vais amenés à Rome ; il leur a mis dans la tête que je « devais leur faire donner des bénétices et des prélatures « du Pape; et j'ai appris que, par ses insinuations, ils se « plaignaient amèrement d'être à Rome sans considération « et sans crédit. » C'étaient là, il faut en convenir, de pauvres accusations, surtout, le Cardinal ajoutant : qiiil ne pouvait produire les preuves ostensibles de ce fait, ainsi que des propos tenus sur son compte; mais il ajoutai! d'autres reproches sur le langage du secrétaire, touchant le premier Consul lui-même. « Dans mon salon, écrivait- « il, en ma présence, il a osé dire que les Français ne « devaient au premier Consul que le rétablissement de la « religion et la modération de la loi de la conscription^ « qui est encore imparfaite et injuste. En peu de mots, je « le fis taire. » De là, passant à quelques plaintes contre l'abbé Cuillon, que le Cardinal avait appelé en quahté d'auditeur pour le travail des congrégations, et qu il venait de renvoyer, le cardinal ajoutait : « Chateaubriand « n'oubliait rien pour décrier mes opérations, toujours « entouré d'émigrés et de ceux que vous avez exilés de « Paris. » Au fond, c'était là, avec les jalousies de pouvoir d'un homme médiocre, le grand grief du Cardinal.
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il avait pris d'abord ombrage de la partialité du secrétaire pour quelques prêtres émigrés; puis, de ses égards pour des princes décbus. Il lui reprochait maintenant son amitié pour M. Louis Berlin, rédacteur de journal, proscrit sous le Directoire et exilé par le Consul à l'île d'Elbe, d'où il avait obtenu de sortir, pour voyager en Italie. Dévoué d'admiration et de cœur à M. de Chateaubriand, qu'il avait connu à Paris en 1800, M. Berlin s'était offert pour conduire à Rome madame de Beaumont, à sa sortie des eaux du Mont-Dor.
C'était ce voyage, dont M. de Fontanes avait craint l'effet défavorable et que la noble origine de madame de Beaumont, le respect attaché aux malheurs de sa famille, •sa maladie môme et sa fin prochaine rendaient innocent, aux yeux de tous. En arrivant à Rome, pour y mourir, madame de Beaumont avait reçu les marques d'égards empressés de la plus haute société romaine et étrangère. Sa douloureuse langueur lui prescrivait la retraite. Aucune défiance politique ne pouvait s'attacher à la présence de cette jeune femme malade et presque solitaire. Comme beaucoup d'héritiers des anciennes familles proscrites, elle était même considérée avec bienveillance par le gouvernement du premier Consul. Et, c'est ainsi qu'il faut expliquer la dernière et la plus vive insinuation du Cardinal contre ce secrétaire de légation, dont il avait voulu à tout prix, l'éloignement. « Quoique Chateaubriand, écrit-il, soit <( le pensionnaire et le protégé de madame de Beaumont, « il n'est point votre ami. Si vous ne le faites surveiller «où vous l'envoyez, vous ne larderez pas à être assuré, « qu'il fera tout pour les émigrés et pour ceux qui sont « mécontents de votre gouvernement. Cet intrigant esten- « core un méchant homme. »
Ce langage est bien fort dans sa naïve colère; et, il ferait croire que le Cardinal avait eu connaissance de la note secrète du secrétaire de légation, et qu'il en gardait vive rancune, malgré sa réconciliation apparente.
Sans aucun doute, cependant, une cruelle distraction avait enlevé dès lors M. de Chateaubriand à cette activité un peu inquiète, qu'on pouvait lui reprocher. Au premier avis du voyage de madame de Beaumont, il s'était absenté de Rome, pour aller à Florence au-devant d'elle et de son ami M. Bertin. Là il avait vu, non sans une émotion de gloire, les honneurs funèbres d'Alfiéri et le corps du grand poëte exposé dans son cercueil; puis, il était revenu à Rome avec sa noble amie, plus rare et plus constante que celle d'AlOéri. Celte réunion devait être aussi courte que douloureuse. Belle, seulement, par une expression de grâce et de dignité morale, que la souffrance et l'extrême maigreur ne pouvaient détruire, madame de Beaumont ne sentait plus la vie que par le déchirement de la quitter.
Dévouée de tendresse, comme d'admiration, au génie moins sensible de M. de Chateaubriand, elle s'était bée d'une vive aifection avec une des sœurs de son ami, cette mélancolique et charmante Lucile, dont la vie ne devait pas être longue non plus. Leur séjour en commun à Savigny, dans l'été qui précéda le Génie du Chrisimnsme ^ avait formé cette amitié; elle s'était soutenue dans l'absence, par l'affinité des pensées et du dévouement. Retournée à Rennes, n'ayant plus sa mère, presque sans famille et loin de ses amis, Lucile écrivait, le 2 septembre 1805, à madame de Beaumont, avec mille vœux de la plus intime affection, ces mots de triste pressentiment : « J'ai bien la mine d'être déplacée sur la terre. »
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Deux jours après, elle écrivait à son frère, sur lui-même et sur son amie, sur son talent et sur son élévation future, une lettre vraiment admirable d'éloquence naturelle. On souhaiterait, en la lisant, voir ces trois personnes si rares quelque temps réunies et heureuses, autant qu'elles pouvaient l'être ici-bas, l'une par la satisfaction d'une grande gloire et une sorte de bonté calme qui se laisse aimer, les deux autres, par Tenthousiasme le plus tendre et la plus pieuse amitié.
Mais, la fin de l'une d'elles était déjà marquée et se précipitait, avec l'automne de Rome. Entre les soins assidus de M. de Chateaubriand, les égards officiels du cardinal Fesch, les religieux conseils d'un ecclésiastique, aumônier de l'ambassade, les visites empressées encore de quelques nobles étrangers, madame de Beaumont toucha rapidement son dernier jour. Le 4 novembre, elle expira désespérée et ravie, nous raconte son ami, avec cette analyse d'un grand artiste, qui sait décrire ce dont un homme plus simple serait accablé. M. de Chateaubriand était là, veillant, depuis longues heures, au chevet de cette amie mourante. Il touchait celte main dévouée, qui se refroidissait sous l'agonie : il a pu, dans la crise de sa douleur, observer encore ce qu'un jour il devait dépeindre ainsi : Son cœur palpitait avec rapidité^ comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. 0 moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s arrêter.
Yiennent ensuite d'autres détails, accompagnement de la mort, le soin des derniers honneurs à rendre, les consolations de quelques amis, une lettre vive et vraiment touchante de madame de Staël, une autre de ChenedoUé, homme de cœur et d'étude, sincère dans son culte pour M. de Chateaubriand, comme dans son amour pour Lucile, I 9
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mais trop inférieur à ce qu'il admirait et à ce qu'il aimait. M. de Chateaubriand écrivait à son ami, M. de Fontanes, sur cette perle d'une des personnes qui, disait-il, l'attachaient le plus à la vie : « Si c'est une consolation pour a vous, je puis vous dire que jamais mort ne fut plus belle, « plus religieuse, plus courageuse. Votre malheureux ami « a du moins i^ait honorer la mémoire de cette femme si v( bonne et si aimable pour lui; et, vous ne sauriez croire à « quel point ma douleur et ma conduite, à cette occasion, « m'ont fait aimer et respecter ici. Je vous annonce que « je vais demander ma démission, par le courrier prochain. « Le Cardinal, qui m'aime maintenant beaucoup, et qui se « conduit à merveille pour moi, écrira au premier Consul c( et à Talleyrand en ma faveur, de sorte que j'espère sor- « tir de ma place, sans offenser le Gouvernement; mais, « dans tous les cas, ma résolution est prise. Je m'aperçois <( au reste très-bien que la chance a tourné et qu'on vou- « drait me retenir. Je puis dire que je sors de cet emploi, « irréprochable, n'ayant rendu que des services, n'ayant « pas fait une faute. Il ne fallait donc pas me persécuter, « sans cause et sans une ombre même de justice. 11 s'est « élevé une voix populaire en ma faveur; et les ennemis se |
« sont un moment retirés; mais, le coup est porté. Je ne *
« veux plus rien de ceux que la probité et l'honneur ne dés- >
« arment point. Je rentre, pour toujours, dans mon obscu- « rite et dans ma misère ; et jamais je n'importunerai perce sonne de mes plaintes, ni de mes demandes. »
Suivent quelques détails d'affaires concernant une lettre de change, tirée de Rome, sur M. de Fonlanes, qui touchait, à Paris, les quartiers échus du traitement de iS^crélaïve, puis, une mention de la bibliothèque léguée, dans un ancien testament, à M de Chateaubriand par son amie,
M. DE CHATEAUBRIAND. idi
morte ^ dit-il, avec le regret de ne lui avoir pas donné toute sa fortune. Ce dernier souvenir ne mérite d'être ici rappelé que parce qu'il explique une lettre consignée dans les Mémoire d'Outre-Tombe, et où M. de Fontanes semble trop préoccupé du regret que son ami ne soit pas l'héritier de celle qu'il pleure. Cette lettre était une réponse; et le noble cœur, qui s'inquiétait ainsi pour un autre, doit êlre excusé d'une pensée, qu'il n'aurait pas eue pour lui-même.
Quoi qu'il en soit de ce deuil péniblement souffert, les intentions de M. de Chateaubriand furent assez mobiles. Le 8 novembre 1803, il écrivait à M. de Fontanes^ : « Ma résolution est changée. J'ai parlé au Cardinal ; il « m'a traité avec tant de bonté; .il m'a fait sentir tellement « les inconvénients de ma retraite, en ce moment, que je «. lui ai promis, que j^accomplirais au moins mon année. <( — Il n'est donc plus question, pour le moment, de dé- <( mission; et vous pouvez dire hautement, car c'est la « vérité, que non-seulement je reste à Rome, mais qu'on « y est fort content de moi. Mes entrées chez le Pape vont « m' être rendues : on va me traduire, au Vatican; et la « Gazette de Rome fait , aujourd'hui même, un éloge « pompeux de mon ouvrage, qui, selon les chimistes, est « mis à l'index, etc. On me donne un congé de dou^e « jours pour Naples, afin de me tirer un moment de cette « ville, où j'ai eu tant de chagrins. Je désire que cette « lettre, mon cher ami, vous fasse autant de plaisir que c< les' autres ont pu vous faire de peine; mais, je n'en « suis pas moins très-malheureux. J'espère vous embras- « ser, au printemps. En attendant, souvenez-vous que je « ne pars plus. Mille amitiés. »
* LeUres inédiles communiquées.
Sous ce revirement d'impressions et d'humeur, le secrétaire d'ambassade n'en était pas moms fort dénoncé. Un général russe, Ircs-aimé de l'empereur de Russie, avait renouvelé la proposition du titre de gouverneur du grand-duc. Il s'agissait de six ou huit années d'assiduité, pour arriver à une fortune considérable. Une place à l'académie de Saint-Pétersbourg était offerte, avec une pension. Cet exil nouveau, et même l'académie de Saint- Pétersbourg attiraient peu l'illustre écrivain ; mais, la proposition même le rendit suspect; et il s'en irritait, à son tour, au point d'en être malade et de reprendre toute sa colère, en écrivant à son ami : Il est impossible d'avoir été plus indignement persécuté que je l'ai été. C'était le moment même, où l'extradition d'un émigré français, entré au service de la Russie et employé par elle à Rome, marquait la rude surveillance et l'ascendant impérieux du Gouvernement français. Le pape livra cet agent, que, plus tard, l'autorité française même laissa s'évader. Mais l'opinion exprimée du secrétaire de légation, sur ces rigueurs tracassières, renouvelait son malaise avec le Cardinal ambassadeur, qui lui offrait un congé, sous formes amicales, et l'inculpait de nouveau dans sa correspondance. Revenu à son projet de démission, M. de Chateaubriand était enfin résolu de ne plus l'ajourner, au delà de quelques mois. L'amitié de M. de Fonlanes comballait, de Paris, ces reprises d'impatience, non par de grandes vues de politique, ou d'amhition, mais par quelques raisonnements sur les avantages d'une telle place, sur l'aisance de fortune qui convenait à l'homme de lettres, et sur les goûls . f. mêmes de M. de Chateaubriand, qui lui rendaient ce besoin plus sensible.
M. de Fontancs faisait plus encore. Toujours admis près
du premier Consul, à ses entretiens du soir, déjà destiné à la présidence du Corps législatif, dont il était membre, il voulait, à tout prix, détourner, ou plutôt changer en avancement la démission de son ami. 11 y réussit : tout à coup, M. de Chateaubriand apprend par lui qu'une légation de la République française est créée près du pays de Vaud, et qu'il y sera nommé, au titre de ministre. Il faut lire sa réponse inédite du 21 décembre 1803 : « Votre lettre, mon cher ami, me confond. Je ne m'at- « tendais pas à ce dénoûment. Oui, le pays de Vaud, « le voisinage de la France, et surtout Findépendance, « sont de très-belles choses. Dois-je me renfoncer dans « une carrière, où j'ai essuyé tant de chagrins? N'est-il pas « plus sage de songer à la retraite? Quoique je sois très- « capable de faire les affaires des autres (bien qu'on en « puisse dire), ne dois-je pas profiter de cette incapacité, « qu'on attribue si facilement aux gens de lettres, pour a me retirer? Ma santé, mes goûts, tout m'éloigne des « places. J'admire le Consul ; et sa personne m'a toujours « été chère, comme le sauveur de la France; mais son « gouvernement m'a suscité une persécution si injuste, « si honteuse, que j'ai le cœur gros d'amertume. Si donc, « au moment où vous recevrez cette lettre, je ne suis pas « nommé officiellement, ne pressez rien, laissez les choses « traîner en longueur. On m'oubliera bientôt; et je don- « nerai ma démission, au bout de mon année; si, au con- « traire, je suis nommé, je respecterai l'ordre du Consul « et le vœu de mes amis : j'irai au pays de Vaud. Mais, « pour Dieu, qu'on me délivre de Rome ! Je meurs ici. » M. de Chateaubriand touchait ensuite, avec un peu d'embarras et d'humeur, une question délicate, sur laquelle, évidemment, son ami avait cru devoir l'avertir,
dans l'intérêt de oette promotion tant désirée. « Je ne puis « m'y résoudre actuellement, répondait-il; et, je vous prie « de ne m'en plus parler. » Puis, il revenait à cet espoir donné et à son impatience de quitter Rome : « Oh ! avec quel « plaisir, écrivait-il, mon cher ami, je vous embrasserai « à Paris, si j'y suis rappelé bientôt, si j'y vais, avant « d'aller en Suisse, en cas que cette place me soit donnée! « Adieu, adieu. Votre lettre est arrivée, au moment môme « du courrier; et je ne sais si vous pourrez déchiffrer cet « infâme barbouillage. Je remets mes destinées à votre « sagesse et à celle de notre excellente protectrice.
« N. B. Observez que je ne puis quitter Rome que sur « une lettre deTalleyrand, qui m'annoncera officiellement « ma nomination; que, quand le Consul dirait cent l'ois « qu'il m'a nommé, cela ne me rendrait pas libre ici. « Voyez donc si c'est dans les bureaux que la nomination « est suspendue. Car, votre lettre est si positive, que je « dois croire la chose faite; et pourtant, le ministre ne « m'écrit pas. » On sent, on voit dans la naïveté de ces détails ce qu'avait'fait M. de Fontanes, à ses visites du soir chez le premier Consul. M. de Chateaubriand n'en doutait pas. Longtemps après, toutefois, dans un monde tout changé, et lorsque hii-mênie revenait en partie de ses rancunes vengeresses contre Napoléon, il s'est souvenu surtout de cette ancienne promotion, pour en faire honneur à la haute sagacité du Chef qui, disait-il, l'avait en cela bien jugé, et avait compris qu'il était de cette race bonne à employer seulement stir le premier plan.
A Dieu ne plaise que personne veuille contester, en général, ce coup (l'œil de Napoléon, pour l'emploi et le choix des hommes. Mais, à dire vrai, la conséquence personnelle, qu'en tire ici M. de Chateaubriand, est un peu forcée. La
petite légation improvisée pour lui dans le Valais ne le mettait nullement sur un premier plan. Ce poste diplomatique était alors, comme toujours, éloigné d'une telle perspective. Les instances du Cardinal pour être délivré d'un voisinage, dont il s'irrilait, concoururent avec les recommandations qui sollicitaient l'avancement d'un homme célèbre, sous le bon plaisir d'un maître qui n'aimait pas à disgracier. Sans prédilection, je crois, pour M. de Chateaubriand diplomate, le premier Consul sentait le prix.de la gloire littéraire, et trouvait bon de la retenir à sa suite, ou du moins de ne pas la sacrifier volontiers à d'obscures intrigues d.e police qu'il méprisait, en y recourant. On peut donc croire que la même sœur du Consul,, cette amie de M. de Fontanes, qui avait fort soutenu le secrétaire d'ambassade à Rome, fut autorisée à lui faire savoir, avec sa nomination dans le Valais, que sa fortune ne s'arrêterait pas là, et que ce nouveau titre serait suivi de la première grande ambassade, qui deviendrait disponible. Enfin averti, dans la forme officielle, et à la grande joie du Cardinal, le nouveau délégué dans le Valais, rêvant bientôt Constantinople, voulut profiter de ce congé, offert depuis quelque temps, et s'attarder encore un peu, sous le ciel d'Itahe. Il partit pour Naples, avec son ami M. Louis Berlin, et même, dans les derniers jours de décembre, il reçut de ces rivages, de ce port, de cette mer qu'il ne devait jamais revoir, l'impression si vive de beauté naturelle et de molle béatitude, dont il a marqué plus tard quelques pages des Martyrs.
C'est en revenant de ce délicieux voyage, et en repassant par Rome, pour s'acquitter de divers devoirs, qu'il écrivit, en quelques jours, son admirable lettre à M. de Fontanes sur l'aspect désolé de la campagne de Rome. C'était
comme un adieu, qu'il faisait à ces grands souvenirs, dont il était las; il y mêlait une allusion à sa propre douleur, mais allusion plus ornée que touchante : « Si l'étranger est « malheureux, disait-il, dans une page de cette lettre, s'il « a mêlé la cendre qu'il aimait à tant de cendres illustres, « avec (juel charme ne passera-t-il pas du tombeau de « Cécilia 3Iétella au cercueil d'une femme infortunée ! »
Pardon , grand écrivain ; pardon, brillant et noble génie! il peut y avoir une sorte de diversion mélancolique dans cet amas de ruines et de bûchers funèbres éteints, dont Rome est comme le poétique musée. Mais, pour nous, homme vulgaires, chez qui l imagination ne domine pas le cœur et la pensée, ni Métella, ni Cornelia, ni toutes les ombres romaines ne sauraient nous faire trouver, je ne dis pas un charme, mais une consolation sur la pierre sépulcrale de notre amie récemment pleurée.
Cette lettre, datée de Rome, le 10 janvier 1804, semblait destinée à devancer le retour du nouveau ministre. Lui-même enfm, après de nombreux adieux dans Rome, et après avoir enfm joui de ce droit d'audience, si longtemps réclamé près du saint-père, il prit la route de Paris, le 21 janvier 1804 : funeste aniversaire que, dans Rome et dans Paris, on semblait oublier alors, au bruit précurseur d'une Souveraineté nouvelle!