AVANT-PROPOS
Nos lecteurs qui ont bien voulu s'intéresser aux tribulations de Louis-François- Alexandre Lehairle de Villebrune, marquis de Courtemer et Saint-Cendre, n'ont pas oublié comment ce seigneur, aussi riche en dons de l'esprit que du cœur, s'empara les armes à la main du château de la Haute- Ganne, sous couleur de reprendre contact avec sa femme, Gabrielle de Vignes, dont il accusait, à tort ou à raison, son oncle, M. de Lanelet, chevaher de l'Ordre de Saint-Michel, de s'être arrogé la gardenoble. Et cela se passa le 25 octobre 1569.
Par une discrétion dont plus d'un lecteur a pu apprécier la haute convenance^ le
II marquis ne se soucia point d'approfondir les raisons pour lesquelles il trouva^ dans ce logis dont la fumée de l'incendie envahissait déjà les chambres^ la marquise, sa femme, jetée en travers d'un grand lit avec une petite dague dans le corps. Mais, ami en toutes choses du bon ordre et respectueux du bon renom de sa maison, il commanda à son écuyer Hannibal- Juste-François Dartigois de recouvrir décemment la feue marquise et d'étrangler sans scandale sa demoiselle d'atours, Marie Peyrusse : c'était là le moyen le plus diligent de s'assurer de sa discrétion. Il n'en fut pas davantage. De cette aventure, M. de Saint-Cendre ne parla jamais à personne.
Ayant ainsi mis la dernière main à ses affaires domestiques, M. de Saint-Cendre s'essaya à oublier dans les plaisirs les chagrins nombreux qui, en ce jour de victoire, étaient venus en foule l'assaillir pour se substituer à ses joies. Parmi ces chagrins, le plus considérable était assurément, pour ce magnifique seigneur, celui de se voir ruiné à plat. La fortune, qui, pour être femme, se joue de nos desseins les mieux combinés, ne lui avait, en effet, s'il est per-
mis de dire, souri que du coin des lèvres, m Quand le coup de feu tiré bien à propos par un ami qui n'en parla point, dans un sentiment de modestie et de prudence facile à comprendre pour qui connaît cette époque, avait mis M. de Lanelet par terre, cette arquebusade rendait M. de Saint-Cendre, conjoint de l'héritière Gabrielle de Vignes, riche à plusieurs millions. Mais lorsque Mlle Gilonne de Bonisse eut, dans sa folie jalouse, envoyé la marquise de Saint-Cendre de vie à trépas, l'héritage s'était envolé d'un même temps.
M. de Saint-Cendre, que son amour pour les belles aurait sufB, avant tous autres avantages, à rendre fameux, prit le grand parti de se consoler entre les bras de Mme Diane de FoUenbrais. Cette dame s'était réclamée de lui, lors du siège de la Haute- Ganne, par une lettre dont on connaît les termes et que le marquis avait eu la noirceur ingénue de montrer à M. de Clérambon, son associé dans l'entreprise de Richemond. — C'est ainsi que l'on appela par la suite l'occupation et le sac de la Haute-Ganne. — M. de Saint- Cendre fut la dupe de M. de Clérambon en cette occurrence. Ses déboires amoureux
IV sont énumérés dans le récit qui va suivre, récit particulièrement destiné à faire connaître la vie d'Odet-Gaspard de Lapoix de Huault, comte de Clérambon. Nos lecteurs ont déjà pu apprécier les qualités despotiques de cet homme de capeline. Aujourd'hui nous tentons d'esquisser à grands traits sa manière d'entendre le gouvernement de ses passions.
Après avoir réparti suivant les us et coutumes le butin entre les ayants part à « l'affaire de Richemond », M. de Clérambon laissa les reîtres de M. de Taubadel incendier le château de « l'oncle Christophe », c'est-à-dire de M. de Lanelet. Ils prirent grand plaisir à brûler la bibliothèque, où maints excellents livres trouvèrent leur perte. Dartigois put sauver un exemplaire des Adages^ et M. de Clérambon quelques volumes, parmi lesquels le Songe de Poliphiky qu'il offrit au marquis de Saint-Cendre, en souvenir de sa victoire. Si M. de Clérambon ne s'opposa pas à l'incendie de la Haute- Ganne, c'est qu'il ne disposait point de forces suffisantes pour occuper utilement cette place, que des lieues de pays séparaient de la Roche-Thulon, où il tenait résidence.
Il se retira ensuite avec son butin et bon nombre de captives dont il comptait tirer de grosses rançons, et mit le tout en sûreté dans son logis fortifié. A la Roche-Thulon le suivirent M. Gaspard de Croisigny et le médecin Hélion Pélissier, ayant leurs raisons pour ce faire, et aussi M. de Taubadel. Ce rittmestre, jugeant plus profitable de mettre tous ses biens mobiliers et ses escadrons de reîtres en sûreté derrière les murailles de la Roche-Thulon, que de courir les champs pour joindre les huguenots si sévèrement frottés à la journée de Moncontour, ne cessa plus de doubler l'ombre de M. de Clérambon. Il attendait de celui-ci, outre une hospitalité facile et déjà connue pour fastueuse, de gros subsides en argent.
Pour des causes mystérieuses et sans doute essentiellement politiques, M. de Saint- Cendre abandonna vite la compagnie de son ami Odet. Ayant touché ses parts de prise, il tira vers la guerre.
Accompagné de Dartigois et de ses trois fameux acolytes qui répondaient aux noms mystiques de la Foi, l'Espérance et la Charité, et portaient de pareils chapeaux de fer en-
VI core moins durs que leurs os^ il sut si bien croiser et brouiller ses traces que les plus fins limiers de police que M. de Clérambon avait attachés à ses chausses tombèrent bientôt en défaut. On croit que M. de Saint- Cendre partit pour les Allemagnes, avec mission secrète de M. l'Amiral d'en tirer des hommes et des chevaux. D'autres prétendent qu'il se rendit à Paris auprès de Mme la Reine Mère qui avait à lui parler.
M. de Clérambon^ sachant que le temps est galant homme, s'en reposa sur lui du soin de retrouver son ami. Il avait d'ailleurs peu de loisirs, tant ses règlements de compte avec M. de Taubadel lui demandaient de patients travaux.
C'est dans les murs de la Roche-Thulon, en Haute-Marche, que l'on va retrouver aujourd'hui le mélancolique partisan qu'Érasme aurait, dans ses Adages^ chers à Dartigois, accusé de monter le cheval de Séjan. On verra comment il essayait à se distraire en mésusant de ses captives de guerre, consacrées à ses plaisirs. Parmi celles-ci, M"^^ de FoUenbrais s'affichait, sans retenue, comme la préférée.
La parfaite beauté et la tendre jeunesse
de cette dame n'avaient d'égale que son vu heureuse humeur et son adroite soumission. Mais ce n'étaient là que les raisons mineures de l'attachement que lui montrait M. de Clérambon. S'il gardait jalousement sous ses clefs la charmante femme de M. de Follenbrais^ commissaire des guerres, c'est que, homme pratique et sachant comme tel que l'argent est le nerf même de la guerre, il attendait que la famille de Diane, à défaut de son époux, se décidât à payer la forte rançon à laquelle il l'avait taxée. Les négociations délicates qui entourèrent cette affaire sont contées ici tout au long.