‹ M. de ClérambonChapitre 3 sur 3 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

UN mince filet de lumière glissa par Tentrecroisement des rideaux. M.^^ de Follenbrais bâilla, étira ses bras, et dit d'une voix languissante :

— Charpy, est-ce déjà l'heure de se lever ?

La chambrière, ainsi appelée, répondit « qu'il n'était pas loin de midi ». Elle écarta les pans de satin bleu Inde à petits cygnes d'or, et M.^^ de Follenbrais, éblouie par la lumière qui entrait à flots dans la chambre, soupira :

— Déjà, mon Dieu ! Faut-il donc être ainsi réveillée chaque matin !

Elle essaya de se retourner. Mais les rayons du soleil qui inondaient son lit, par la croisée largement ouverte, la persécutaient sans répit. Alors Diane se dressa cou-

rageusement sur son séant, puis se pencha hors des draperies. Ce qui sortit des rideaux ne ressemblait en rien à la jolie femme que M. Odet de Clérambon gardait soigneusement dans son château de la Roche-Thulon. Une sorte de fantôme s'agitait, de blanc vêtu, et dont la figure disparaissait sous un masque blanc, avec un nez pointu en manière de cornet, deux trous ronds par où luisaient les yeux, et une fente étroite pour la bouche. Autour de ce faux visage, en toile double, que les onguents avaient pénétré uniformément de leur enduit onctueux, se balançaient quelques baguettes de verre, retenues de court par les cheveux blonds qui s'y enroulaient. Un bonnet de nuit très large au fond, à passe plate, avec son couvre-col froissé et ses guimpes fripées, complétait cet appareil et se rejoignait aux plis pressés d'une camisole à aiguillettes. Les manches de ce vêtement nocturne étaient taillées en gigots de mouton, et remontaient aux épaules, ainsi que deux pains de sucre. Très serrées vers les poignets, elles se rattachaient à des gants blancs de Vendôme au moyen de rubans roses noués en bouflfettes. Et de cette momie, tout de blanc emmaillotée, voilée d'une barbute de lin, s'exhalaient des parfums violents, où le musc, la civette et le camphre dominaient, quoi qu'en fissent l'ambre, la bergamote et le néroli, sans préjudice de l'iris et du benjoin. :■

jVlme de Follenbrais, ainsi confite dans les aromates, s'adossa contre un gros traversin et deux oreillers étages par M^^e Charpy. Elle tendit plusieurs fois les bras, comme une suppliante, les leva même au-dessus de sa tête, comme une orante, et, par un mouvement

machinal, essaya de se frotter les yeux, sans autre résultat que d'écraser à demi le cornet qui servait d'étui à son nez. Cette contrariété fit pousser quelques petits cris à la dame. Puis elle condescendit à recevoir les soins de l'attentive Charpy qui s'approchait avec une tasse d'argent d'où montait la vapeur fine d'un potage. Diane, sans encore quitter le bouclier sous quoi s'abritait sa face, porta le breuvage à ses lèvres luisantes de pommade. Et elle demanda à la chambrière ce qu'il en était du temps et si l'huile d'amandes douces était enfin arrivée.

— Depuis plus de dix jours que Je l'attends !... Si M. de Saint-Cendre était ici, il y a beaux jours que j'en aurais reçu une mesure, pour le moins.

^me (Je Follenbrais dit encore plusieurs choses du même intérêt. Enfin, pour renouveler une plaisanterie quotidienne, et qui ne dépassait jamais les murs de sa chambre, tendue de tapisseries au petit point, elle demanda si M. de Clérambon n'avait pas été pendu depuis la veille. Charpy répondit, sans lâcher la soucoupe à godrons :

— Il l'a été si peu. Madame, qu'il se promène dans le petit jardin avec le monsieur allemand dont le nez est coupé en deux, et que vous pourriez le voir en train de dessiner des signes sur le sable, du bout de sa canne. Que le Dieu juste le confonde !

— Qu'une charretée de diables verts l'emporte ! cria M°^® de Follenbrais, pour ne pas demeurer en reste.

Et elle sauta à bas de son lit. Sans même chausser ses pantoufles, elle courut pieds nus jusqu'à la fenêtre.

tant sa hâte de considérer M. de Clérambon était grande. Inclinée jusqu'à mi-corps sur l'accoudoir de pierre, Diane adressa au maître de la Roche-Thulon quelques signes de mépris : elle lui fit les cornes et lui tira la langue. M^^^ Charpy, plus prudente, se tenait en arrière et frottait ses index, en susurrant : « Csi, csi, csi ! »

Quelques pigeons, occupés à se becqueter dans la gouttière en contre-bas, parmi les pots de terre vernissée où prospéraient des basilics, conçurent une belle peur et des cris et de l'apparition fantastique. L'un d'eux fut même assez violemment troublé pour ne point rester maître de ses entrailles ; et il laissa choir on ne sait que trop quoi d'innommable sur le manteau vert de M. de Taubadel, et aussi sur sa tête découverte. Avec un juron immodeste, le rittmestre leva les yeux vers le ciel d'où venait cette chaude offrande qui, un peu plus, aurait pu muer un bon gentilhomme d'Allemagne en un autre Tobie. Mais il demeura bouche bée en apercevant, à une croisée du troisième étage, l'étrange figure qui lui parlait par signes. M. de Clérambon avait vu déjà ces manèges ; connaissant les habitudes dissipées de la dame, il se contenta de sourire vaguement, et pour lui tout seul. Il dit seulement en examinant le velours ainsi déshonoré :

— Le mal est petit. Et puis, c'est très bien porté ! Chacun vous prendra pour un fauconnier qui garde les marques de son oiseau favori.

Il continua de démontrer à M. de Taubadel les désavantages de la formation en relais. Rien ne valait la masse profonde, « toujours capable de faire sa brèche ».

— Mais faut-il que les hommes soient bien encadrés, pressés par des serre-files de toute confiance, et chassés en queue par les officiers qui les aident, Tépée aux reins. N'oubliez pas cette vérité première. Monsieur : c'est toujours par la queue que les déroutes commencent.

Mécontent à cause de son habit gâté et de ses cheveux souillés, M. de Taubadel n'écoutait plus que d'une oreille distraite. A diverses singularités, qui lui déplaisaient dans le château de la Roche-Thulon, s'en ajoutait dès lors une nouvelle. Car ce seigneur goûtait peu les plaisanteries en dehors des siennes. Et il pria M. de Clérambon de lui expliquer quel était ce « phénomène », pareil à un épouvantail à moineaux, qui gesticulait à la fenêtre . Et il la désignait avec son bâton :

— Là, là, voyez ! là !... la troisième !...

— Je ne sais ce que vous voulez dire, — répondit M. de Clérambon, qui se décida à diriger franchement son regard vers la muraille lorsqu'il fut bien sûr que la dame s'était retirée. — Un enfant, peut-être ?... Mais il ne se montre personne... Au reste, ces pigeons sont d'une indiscrétion fâcheuse... Je reprends mon raisonnement.

Et le comte Odet entama un discours sur les manœuvres subtiles de la caracole. Il parlait d'un ton tout à la fois sec, morne et tranchant, accentuant les mots, pesant sur leurs fins. Et le rittmestre, devant une volonté et une culture que tout lui prouvait fortement supérieures, ne pouvait se défendre d'écouter.

^me f^Q Follenbrais avait vivement opéré sa retraite. Car, si grande que fût son envie de mortifier M. de Clérambon, elle ne se risquait pas jusqu'à le braver en

face. Et elle ne se sentait pleinement le courage de Tinjurier que lorsqu'il avait le dos tourné et qu'il se trouvait à bonne distance. Mais, dès que le sévère Odet mettait le pied dans sa chambre, M°^^ Diane se faisait plus petite qu'une souris à l'approche d'un chat, et sa soumission était exemplaire. C'était une Judith chez qui la résolution d'assassiner Holopherne ne naissait que lorsque l'Assyrien était parti. Mais aussi, quand la porte s'était refermée sur le dos du tyran, Diane lançait vivement une mule contre le battant et portait le pouce à son nez avec une irrespectueuse ironie. Elle ne se privait pas de donner d'autres signes non moins équivoques de ses sentiments, et commençait de se revêtir en murmurant des paroles de mépris, des serments de vengeance et de rébellion. Et, à mesure que le bruit des pas du maître s'éloignait, dans le couloir où ils craquaient sur le carreau, puis dans l'escalier où ils se faisaient plus sourds, le courage de la dame grossissait. Rajustant sa chemise et ses bas, elle appelait Charpy. La timide chambrière s'aventurait seulement alors à entr'ouvrir la porte d'une petite chambre où elle se blottissait dès que M. deClérambon annonçait sa venue par la voix d'un laquais. Diane, triomphante, montrait alors à la suivante la chaussure encore collée contre l'huis, et disait :

— Ma fille, il n'a eu que le temps de fermer, sans quoi il la recevait dans le fond de ses chausses !

Et les malédictions se succédaient :

— Il mériterait d'être coiffé avec un pot de chambre !

— Vieil avare!

— Grigou ! Fesse-mathieu !

— Avec son visage à étui !

— Il est laid comme le derrière d'un pauvre homme 1

— Comme un escargot ! Ah ! quel malheur qu'il ne soit point marié ! Il aurait, bien sûr, une belle paire de cornes !

Ainsi M^^ de Follenbrais et M^^^ Germaine Charpy donnaient de la voix : les injures pleuvaient dans le silence du cabinet. Une des plus fortes, et partant des plus usuelles, était : « Singe vert ! » Car Charpy avait ouï-dire par un sien oncle, qui avait navigué avec « M. de Varthèmes >>, — ainsi cet homme de mer appelait-il le seigneur Pierre de Vartema, — « qu'il n'y avait point, en Afrique, de créatures plus malfaisantes et astucieuses que cette manière de marmousets. Et certains les nomment callitriches. Ils pillent ce qu'un chacun nègre laisse en sa maison sans garde, et caressent les demoiselles mores de ces pays, sans leur demander permission ». Pour ces raisons, la qualification de « singe vert » avait été trouvée bonne. Quand elle proférait cet outrage, M.^^ de Follenbrais réunissait ses deux mains en pavillon de cor, et dirigeait l'anathème vers le trou de la serrure. Mais jamais cette extraordinaire invective n'était lancée avant que Charpy eût couru jusqu'au bout du corridor pour s'assurer que M. de Clérambon était bien parti.

Ainsi ces deux captives, dont l'aînée ne comptait guère plus de vingt ans, trompaient-elles leurs ennuis. Au reste, leur prison n'était point très étroite. Un étage entier, uncoin de jardin, une volière avec grande foison d'oiseaux dont beaucoup parlaient et savaient

dire : « Singe vert », un jeu de billard et plusieurs métiers à tapisserie, sans compter une épinette et des luths, tels étaient leur domaine et ses accessoires. jVime Diane avait même licence de se promener au dehors, sur une belle mule grise, avec M. Berruyer, le majordome du château, et trois laquais, à condition de garder son touret de nez. M. de Clérambon l'avait même emmenée plusieurs fois voler la perdrix avec des laniers, et Charpy chevauchait alors en croupe sur le courtaud d'un valet. Mais, quand M. de Saint-Cendre habitait la Roche-Thulon, et le marquis y était resté trop peu, au gré de Diane, il y avait eu de beaux soupers où Ton n'avait pas ménagé la bonne chère. M. de Taubadel s'y saoulait régulièrement comme un bourdon. Alors il devenait tendre, et si, de fortune, Diane s'amusait à jouer du luth et à s'en accompagner pour chanter, des larmes grosses comme des œufs luisaient sur la mine renfrognée du rittmestre. Et il priait la « jeune madame » de le charmer encore avec la « cithare de son pays qui lui rappelait sa tant aimée Allemagne ».

Mais la plupart des jours s'écoulaient, pour la « jeune madame », longs et monotones. Sa principale distraction était la toilette. Aussitôt levée, Diane se faisait baigner, laver, frotter, peigner et friser. Chacune de ses raies était soigneusement tracée avec un style d'ivoire. La pince à épiler était d'or. Tels étaient les soins extraordinaires dont on entretenait sa peau que la nuit souvent venait avant que les travaux de Charpy autour de sa personne eussent encore touché à leur fin. Et la toilette de la nuit continuait la toilette du jour. Ainsi qu'une autre Esther attendant d'être présentée à quel-

que Assuérus, M™* de Follenbrais macérait dans les onguents et les parfums. A suivre un pareil régime, elle avait gagné de l'embonpoint, et sa chevelure fauve avait cru en j&nesse et en longueur. Dans cette nouvelle Toison d'Or, qui, si on l'avait exposée, aurait bien vite suscité des Jasons, — lustrée soir et matin dans des linges chauds, passée, une fois la semaine, à cette lessive d'adiante dont Vénus donna le secret aux femmes de son temps, son corps délicat, souple, revêtu d'une peau de rousse plus fine que les satins atlas, disparaissait maintenant jusqu'aux jarrets. Et, considérant ce naturel et magnifique vêtement dont il connaissait, mieux qu'homme au monde, le dessous, M. de Clérambon déclara que cela seul devrait faire monter la rançon de cette charmante femme à dix mille écus. C'était là le chiffre qu'il avait fixé, dès la première heure, pour le rachat de M^^ de Follenbrais.

Le mari avait été avisé qu'il eût à payer cette somme pour rentrer en possession de sa plus belle moitié. Diane avait écrit à sa mère, M°^® Brissonnet, à son oncle, M. Guérin-Béchu, et aussi à M. de Follenbrais. Mais le commissaire des guerres, qui n'aimait point sans doute à se presser, avait entamé des négociations de longueur. Essayant de marchander, reconnaissant et reniant tour à tour le bien-fondé de la réclamation, il tirait trop visiblement sur le cuir. Après s'être adressé à la munificence royale, à la générosité de M. de Montpensier, s'être vu éconduit sous divers prétextes, il avait déclaré à la veuve Brissonnet que c'était à elle qu'incombait la charge de libérer sa fille :

10 Madame, vous n'ignorez pas que votre fille Diane, ma très chère femme devant Dieu, — quHl vous assiste. Madame / — a été prise, contre tout droit, au château, ou pour parler mieux, avec le château de la Haute- Ganne, par M, le marquis de Saint- Cendre et M. le comte de Clérambon, assistés de retires, aventuriers et aussi d^arquebusiers à cheval, et que ledit seigneur comte a déclaré ne vouloir remettre ma femme en liberté que moyennant une somme de dix mille écus une fois payée. Outre que ce prix est exagéré, je ne possède pas ces soixante mille livres, et tout me dit que je ne pourrai, de longtemps, me les procurer. Aussi me suis-je adressé au Roy, père naturel de tous ses sujets. Sa Majesté rrCa répondu que, ayant à payer les rançons de beaucoup de ses capitaines pris, tant à la journée de la Roche en Limousin qu^en d^ autres circonstances, mais toujours à son service, elle ne pouvait m^ aider de ses deniers. Mme la Reine mère, encore que notre aimée Diane soit sa filleule, ne s'est pas montrée plus généreuse. Elle a allégué la dureté des temps : mon cas n'était pas lé seul, mais.au cours de ces troubles, on devait l'appeler légion, et j'ai cru pleurer d'attendrissement en lisant les belles paroles de cette reine sur les grands maux de la guerre et tant de filles et femmes rapinées par les gens de guerre, sous couleur d'assister la mutinerie de M. l'Amiral. Mais la chose qui m'a le plus ajfligé, dans cette occurrence, c'est assurément le mandement — car comment désigner autrement une missive émanant d'un évêque ? de M. Guérin de Béchu, votre frère. La légèreté du ton m'a percé le cœur, si j'ose dire. Je vous aurais bien envoyé sa lettre, mais le papier en a été délavé par mes pleurs jusqu'à perdre son encre, tant leur amertume l'em-

portait sur Vâcreté du vitriol. Je n'ai pas oublié, toute- 1 1 fois, les principaux termes dont a usé M. votre frère : C'est perdre son temps en ce monde que de parler sagesse à qui n'est guidé que par ses passions. — Je me demande si cela est juste, et si j'' ai jamais nourri d'autre passion que celle de bâtir honorablement ma fortune et de mourir au service du Roy, — que Dieu le bénisse ! — à un âge avancé. M. votre frère dit encore : Quand vous seriez cornard une fois de plus, je ne vois pas où serait le mal ! — Outre que, venant d'une personne de son état, un pareil propos choque, je n^ appuierai pas sur son inconvenante injustice. Vous savez tout comme moi. Madame, encore que d'une autre manière, que Diane est une des dames de France qui honorent le plus leur condition. Je passe, car Dieu ordonne aux gentilshommes chrétiens de pardonner les injures. Mais où M. de Béchu comble la mesure, c'est quand il me dit : Vous avez eu assez d'argent pour acheter votre charge, pour acquérir la noblesse, voire le collier de l'Ordre... — Comme si de pareilles choses se donnaient contre espèces sonnantes ! ... Et que signifie le mérite ? — Et vous manquez de quelques milliers d'écus pour racheter votre femme ! Eh bien. Monsieur mon neveu, et sa dot ! Qu'en avez- vous fait ? — Ce reproche. Madame, ferait crier les pierres ellesmêmes, si les choses inanimées pouvaient parler. Mais, si je lisais cette lettre dans la campagne, les pierres se lèveraient certainement, et M. Vévêque sait très bien que sa nièce votre fille — car c'est, après tout, de votre sang qu'il s'agit — me mange bon an, mal an... Non, je renonce à fixer la somme ! Et tout cet argent est dilapidé en cosmétiques, pommades, robes, cotillons et dragées !... Enfin,

12 Madame i je vous prie de faire un dernier effort^ et de donner ce que vous pourrez. Songez quHl y va de la vertu de votre fille et de notre honneur à tous... X ai parlé à M. de Montpensier, Ce prince, aussi vertueux que magnifiqucy s*est efforcé de me consoler par diverses remarques. Elles sont tout à la fois d^un Socrate et d^un Augustin, je voudrais pouvoir vous les rapporter...

Les remarques de M. de Montpensier étaient d'un caractère pratique : « Payez d'abord, — avait-il dit au commissaire des guerres, — mais gardez votre liberté d'action pour intenter, plus tard, un bon procès. Vienne la fin des troubles, vous ferez, par les voies légales, rendre gorge, non point à Saint-Cendre qui est perdu de biens, mais au comte de Clérambon qui est plus riche que moi, soignez la procédure : je veux que vous soyez assisté par mon procureur. Pour le reste, faitesvous une raison. La première sagesse, et vous y avez manqué, c'est, quand les gendarmes vont par les champs, de rentrer ses poules et ses filles... »

M. de Follenbrais ne répondit point au duc que Diane était allée se promener jusqu'à la Haute- Ganne sans sa permission, et que depuis des mois il s'était désintéressé d'elle parce qu'il filait le parfait amour avec une comédienne. Il se contenta d'exposer diverses raisons et sut présenter son cas sous des espèces pitoyables. Ce cas dépassait assez, en gravité, la moyenne des malheurs publics pour que M. de Montpensier donnât un millier d'écus de sa propre cassette. Le commissaire des guerres n'écrivit pas cela à sa belle-mère ; il ne lui fit pas part davantage de ce que le roi, la reine

mère et même Tévêque lui avaient accordé^ tout en re- 13 fusant pour la forme. Charles IX l'avait, en effet, gratifié de deux mille écus, M°^^ Catherine d'une somme pareille, et M. Guérin-Béchu de dix-huit mille livres. jVlme Brissonnet en envoya vingt-quatre mille, sans compter les lamentations :

Je suis saignée à blanc, y ai hypothéqué quatre fermes ! Mais, pour Dieu, que Diane revienne vite. Je suis effrayée des risques qu'elle court dans une pareille compagnie.

Ainsi M. de Follenbrais réunit-il, sans bourse délier, un peu plus de onze mille écus ; il s'empressa d'en offrir six mille à M. de Clérambon. Mais celui-ci, qui avait ses renseignements, ne voulut pas démordre de ses prétentions premières. M. de Follenbrais s'épuisa en vains efforts : « Que M. de Clérambon y mette du sien, et qu'il se contente de neuf mille écus. » A cette dernière offre, M. de Clérambon avait répondu : « Neuf mille écus lui suffiraient, en effet, mais il y avait le marquis de Saint-Cendre, qui avait droit à une part fixée, dès l'origine, à mille écus, ce qui faisait dix mille. »

« Très bien, — dit alors M. de Follenbrais, — je n'y vois pas d'objection. Que M. de Clérambon traite pour neuf mille écus. Je payerai plus tard à mon vieil ami Saint-Cendre les six mille livres énoncées, en remerciement de ses soins. »

Mais quand M. de Clérambon, qui avait déjà avancé la somme au marquis et ne se rappelait pas que celui-ci

14 eût connu le commissaire dont il se trouvait être, certes, à son insu, « le vieil ami », écrivit à ce mari peu pressé pour lui demander la valeur exacte du terme : « plus tard », M. de Follenbrais se retrancha derrière des incertitudes. Et les mois se passaient, pendant qu'il hésitait encore. Les mille écus, son revenant-bon dans l'affaire, s'il se décidait à en lâcher dix mille, ne lui semblaient pas une compensation suffisante pour un dommage dont il mesurait froidement l'étendue. De temps à autre, il adressait à sa femme des lettres où il l'exhortait au courage et à la patience :

J'espère que Von vous traite bien, et que vous êtes entourée d'égards. Supportez avec patience des maux qui sont sur leur fin. Au premier jour, je vous ferai délivrer... Si besoin en était, je pourrais vous faire passer du linge, ou quelques douceurs... Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde,

Diane répondait sur le même ton. Sans s'affliger ni se plaindre de ses lenteurs, elle continuait à se faire coiffer par Charpy et décoiffer par M. de Clérambon dont ce jeu, en tout agréable, ne lassait point la constance. Jamais, dans les entretiens fréquents qu'il avait avec sa jolie prisonnière, il ne parlait affaires. « Si le singe vert — racontait plus tard M"^^ de Follenbrais — était poète, il ne ferait que des chansons de gestes. » La seule Charpy aurait pu dire ce qui se passait dans ses colloques à huis clos. Mais cette demoiselle d'atour était naturellement discrète, et la respectueuse terreur où la tenait M. de Clérambon, qui la traitait toujours

en maître absolu et réduisait sa pudeur à Tobéissancc 15 de son capricejla rendait plus muette que les gros poissons des douves. A ceux-là, armée d'une ligne, elle livrait toujours inutilement des escarmouches. Depuis les premiers jours du printemps, la pêche était la distraction favorite de la dame et de sa servante. Elles y consacraient les heures les plus chaudes du jour, et cela pour plusieurs raisons.

D'abord Diane, quand elle était toute humide de la lessive d'adiante, se séchait, comme il est recommandé, au grand soleil, sur une petite terrasse. Pour ce faire, elle s'asseyait dans une chaise pliante, avec un carreau sous les pieds. Une visière de carton, façonnée en avance de bourguignotte, était alors fixée, à son masque, car les rayons ardents qui tombaient d'aplomb auraient gâté son teint pétri, comme on dit, de lys et de roses. Cette fraîcheur était conservée par l'usage savant du borax et le débarbouillage au vin blanc. La face et les yeux ainsi protégés, elle devait attendre plusieurs heures que la toison crespelée eût laissé évaporer sa lessive. Aussi M"^^ de Follenbrais tenait-elle, pour se divertir, une ligne qui plongeait en contre-bas, dans la douve. Quand les carpes avaient mangé le pain fixé à l'hameçon, on remettait un autre appât. Cela durait jusqu'au soir. Cependant la douce Charpy séchait pareillement, assise à même les dalles, ainsi que le comportait son état. Sa maîtresse avait eu la fantaisie de teindre en blond les cheveux noirs de cette simple fille. Bien des essais furent tentés. Enfin on s'était arrêté à une décoction de rhubarbe dans du vin de Barsac, employée en lotion, puis séchée au soleil, et qui serait sui-

i6 vie d'une application oléagineuse. Il fallut des jours pour bien doser le mélange de safran^ de curcuma et d*huile d'olive. Galéas Chrysogoni, l'astrologue, qui se piquait d'être versé dans l'alchimie, voulait qu'on y ajoutât un soupçon de kermès. Il fut écouté. L'apothicaire Benoît Flicoteaux, transfuge de la Haute- Ganne, déclara, lorsqu'on l'eut consulté, qu'il n'y avait pas de mal à employer ces liqueurs, pourvu que « le cheveu » fût entretenu en souplesse par la graisse de hérisson. Et le mire Hélion Pélissier, que M. de Clérambon avait pris à son service, envoya une consultation écrite, de la tour où il vivait enfermé avec ses livres. Ce médecin préconisait la graisse d'ours et une lessive dont la base était un hérisson calciné. La molle et facile Charpy se prêta à toutes ces choses. De ces divers bains, sa chevelure sortit d'abord verdâtre. Puis elle devint orangée, vermeille, cuivrée. En quinze jours on obtint un ton roux et chaud, superbe, à tel point que Diane en fut jalouse un moment.

C'est seulement quand Germaine Charpy fut devenue fauve que M. de Clérambon la remarqua. Le contraste charmant que faisaient ses sourcils, ses cils bruns et ses prunelles noires avec sa crinière couleur de tan, soigneusement montée en hauts bourrelets autour de son bonnet à carcasse d'argent, donna au comte Odet l'envie de voir la belle de plus près. Il l'envoya donc chercher le soir même pour qu'elle passât dans sa chambre. La fleur de ses dix-huit ans, la rondeur de sa taille, sa jolie mine, avaient plus d'une fois exposé Germaine à des entreprises hardies ou sournoises. Toujours elle avait glissé entre les mailles de filets les mieux

tendus, comme une anguille, dont elle avait la sou- 17 plesse. Mais, dans l'appartement du maître de la Roche- Thulon, Germaine fascinée, sans volonté et sans voix, sentit se consommer le sacrifice de sa vertu. A son étonnement ne se mêla point la colère.

^me cle Follenbrais devina cet événement important de la vie de Charpy à certains de ces signes qui ne trompent pas les femmes de quelque expérience. Et, malgré sa tendre jeunesse, Diane abondait en dons d'expérience. Elle amena Charpy à conter son histoire. Cette égalité dans la servitude la réjouit sans l'humilier. Elle en prit même quelque estime pour le « singe vert » qui ne la négligeait pas pour cela. Elle se moqua de la pauvrette, la félicita sur le succès de sa teinture, lui prédit les plus hautes destinées.

A dater de ce jour funeste où M. de Clérambon l'avait obligée à s'exhiber sous ses simples habits de chair, — ainsi que ce seigneur s'en était fait une règle depuis qu'il avait arrêté de prendre les femmes pour son plaisir, sans se soucier de leur en donner, — Charpy associa franchement ses malédictions à celles de Diane, tant il est vrai que les mêmes causes engendrent les mêmes effets. M.^^ de Follenbrais ne tint pas rigueur au « singe vert » d'avoir abusé de sa servante, en vertu de cet axiome que « qui peut le plus, peut le moins ». Elle ne lui en parla même point. Et, comme M. de Cléiambon était naturellement avare de ses paroles, surtout avec les femmes, il n'en fut pas autre chose. Charpy, d'abord interdite, reprit peu à peu sa sérénité et continua de coiffer sa maîtresse et de pêcher à la ligne. Ou bien quand un valet de chambre venait lui annoncer que

l8 « M. le comte avait à lui dire quelque chose », elle s'en allait derrière Thomme en livrée, le nez baissé, escortée par le rire perlé de Diane qui criait entre deux hoquets : « Mes civilités au singe vert ! » Si, au contraire, M. de Clérambon faisait demander à M°^® de Follenbrais si elle voulait bien le recevoir, Charpy souriait intérieurement, et Diane rentrait dans sa chambre non sans avoir adressé à la porte, avant que de l'ouvrir, quelques gestes expressifs et gracieux.

Ainsi M. de Clérambon continua, comme par le passé, à jouir de M°^^ Diane. Pour des raisons qui ne se peuvent dire, à moins que ce ne soit en latin, il avait pour sa chair un goût spécial et que rien ne calmait. Ses visites n'étaient espacées que par un sentiment de prudence. Il se rappelait l'histoire de Dalila. Et il n'était sur terre qu'une Dalila à qui il se fût confié sans réserve, quoiqu'elle l'eût désespéré, jadis, par son mépris... Ne visant, avec M'^^ de FoUenbrais, qu'aux satisfactions charnelles, il s'en déclarait pleinement satisfait.

— C'est — dit-il un jour à M. de Saint-Cendre — un morceau de roi, et qui t'irait comme un gant.

Un pareil égoïsme avait fortement déplu au marquis. Après l'abandon à son compère de la triste Isabeau Chesneau, il s'était imaginé que Clérambon lui donnerait les clefs de toutes les chambres, à la Haute- Ganne comme à la Roche-Thulon, en complète communauté d'amitié. Le marquis avait dû en rabattre. Et il s'était juré de se venger, à la première occasion.

— Il me payera cette noirceur, quelque jour î — disait-il volontiers à Dartigois.

L'écuyer, porté à considérer le monde comme créé 19 pour le particulier plaisir de son seigneur^ avait approuvé de tous points :

— Allez, allez. Monsieur, laissez cuire le rôti ; vous aurez votre heure !

^me de Follenbrais ne donna Jamais à M. de Clérambon, seule à seul, des marques de désobéissance, voire de haine ou de mépris. Elle le subit gracieusement, et sans perdre un temps, à bien employer, dans des marchandages oiseux de son corps. C'est qu'elle avait, ou croyait avoir, beaucoup à se faire pardonner. Au grand dépit du marquis de Saint- Cendre, qui comptait mettre la main sur elle, Diane avait été choisie, par M. de Clérambon, parmi toutes les femmes qui se trouvaient à la Haute- Ganne, lors de la prise de ce château, qui, ainsi que chacun sait, arriva le 25 octobre 1569, un peu avant midi.

Emmenée dans un lit à draperies, dont deux piques avaient fait une litière, Diane avait échappé à ces premiers outrages que durent subir les dames et demoiselles du lieu, à la faveur du désordre. Elle put voir, sur son passage, plus d'un tendre corps dévêtu tacher de rose le scintillement des armes. Car les femmes sortirent nues du logis qui commençait à flamber derrière elles. Quant aux laides, — encore que pour d'autres raisons, — leur sort fut à peu près le même, l'avidité des gens de guerre connaissant peut-être moins le frein que leur incontinence. Diane, une fois enfermée au quartier de la Villotière, avait pu encore voir les flammes qui, pendant toute la nuit, entourèrent le manoir des Lanelet d'une couronne ardente. Elle avait entendu les

20 huées monter, les chants farouches des Allemands célébrant la victoire, les détonations des fourneaux. Et elle ne savait rien de ses amies. Qu'était devenue Gabrielle de Vignes ? A qui était échue Gilonne de Bonisse ? Et Madeleine de la Touaille qu'on avait arrachée de ses bras ?

Cachée dans le lit, sous les épais rideaux, elle se sentait tranquille. La protection du marquis de Saint - Cendre la couvrait, cela ne faisait pas doute. D'un moment à l'autre, il allait venir. Et Diane commençait de se lasser dans l'attente, à ce rendez-vous galant où elle était arrivée la première, lorsque quelqu'un était entré, avec un flambeau allumé. Alors elle avait reconnu Charpy, sa fille de chambre, qui apportait le souper. Mais cette jeune personne, encore à demi morte de peur, ne savait rien. Tremblante, elle ne pouvait joindre les mots, et son corsage répétait les battements tumultueux de son cœur :

— Tu es décoiffée, — lui avait dit M°^® de Follenbrais, avec un sourire où se lisait plus de curiosité que de compassion. — Est-ce que l'on t'aurait ?.., Allons, parle !

Germaine Charpy, les mains jointes comme qui prie, essaya de conter son histoire. On l'avait saisie dans un escaher, entraînée à travers les salles ; autour d'elle les gens se menaçaient et se frappaient, jurant et criant. Une épée avait failli lui couper le nez. Mais l'homme qui avait détaché ce coup, happé par un autre à la ceinture, avait disparu par une fenêtre...

— Eh bien! après?... Voyons, parle donc!

Et M^6 de FoUenbrais s'impatientait, curieuse de

détails. Charpy^ que rémotion rendait rose, se laissait 21 tirer les mots : au moment où on la dévêtait, où on allait la lier sur un lit, elle avait crié à s'enrouer, se réclamant de sa maîtresse, et, à tout hasard, du marquis de Saint-Cendre. Un soldat s'était alors subitement interposé, et son mousquet, dont la mèche flambait, avait inspiré le respect. Les dix ou douze compagnons s'étaient dispersés, et sous la conduite de son sauveur, elle avait couru par les couloirs, rajustant ses vêtements. Enfin on avait rencontré un personnage en drap noir, avec une chaîne d'argent au cou, et il avait confabulé avec le mousquetaire.

— C'est bien, qu'on la mène vers sa maîtresse, au quartier de la Villotière. Voici le laissez-passer... Attendez, je vais vous donner deux arquebusiers, pour plus de prudence.

Et le « monsieur en noir » s'exprimait sur un ton de commandement : en quittant Germaine, il lui avait pris le menton très gracieusement, la priant « de présenter tous ses respects à M"^^ de Follenbrais, dont il était l'humble serviteur ».

— Mais t'a-t-il dit son nom?

— Non, Madame. Je crois cependant me souvenir qu'un des arquebusiers l'appelait « M. Berruyer ».

— Tu auras mal entendu. C'était « M. Dartigois ».

— Je ne crois pas. Madame... J'ai oublié... Il me semble aussi qu'on criait sur notre passage : « Place aux gens de M. le colonel! » Enfin j'ai été conduite dans une maison, tout en bas, dans la plaine. Là, un seigneur magnifiquement armé (« Bien sûr, c'était M. de Saint-Cendre ! », pensait Diane) et su-

22 perbement vêtu de velours incarnat m'a donné des ordres. Oh ! ce qu'il avait la voix sévère !... Alors, moi, vous comprenez, je me suis mise à pleurer... Et le seigneur m'a fait voir son dos tout brodé...

— Mais, comment était son visage?

— Ah ! Madame, je n'ai pu le voir. Il portait une belle bourguignotte dorée, avec un panache de paon blanc, et le masque était baissé. Ça lui donnait une figure de crocodile... Alors, le seigneur est sorti tout en disant à un petit gros, couvert d'acier noir : « Cette jolie caillette est plus sotte à elle seule que le reste de ses pareilles... »

— Ah ! s'écria Diane, il est toujours plaisant, ce bon marquis ! et qu'a-t-il dit encore ?

— Quelque polissonnerie, je crois... tout le monde s'est mis à rire en le suivant, parce qu'il partait. Alors le petit monsieur en halecret noir a enfoncé jusque sur son nez son chapeau de fer couvert en velours bleu et m'a pincé...

— Ahï! ahï! ma petite, — interrompit Diane. — C'a été là ton vainqueur?

— Oh! non. Madame, il m'a pincé le bras en me racontant que « j'avais une rude chance d'avoir été aussi bien reçue par le colonel ». Et il ajouta :« C'est en faveur de ta maîtresse pour qui il a un grand penchant. Va la retrouver, ma poulette, et répète-lui sur tous les tons qu'elle n'a rien à craindre. Elle est captive du colonel, voilà tout, et cela peut arriver à tout le monde... Il viendra la consoler après le souper, selon toute apparence. Mais vous aurez votre souper avant lui...» Il appela alors et un valet entra. Bientôt

je fus chargée de ce panier, de cette lumière et de 23 cette lettre pour vous...

— Donne, mais donne donc ! A quoi penses-tu, petite sotte ?

Diane, avidement, avait saisi le papier. Sur le dos du billet, expédié par elle quatre jours avant à M. de Saint-Cendre, elle lut ces quelques lignes d'une écriture droite, ferme et soignée :

Le comte de Cîéramhon offre ses hommages à ma^ dame Diane de Follenbraisy et la prie de le recevoir à souper. Il supplie cette dame, illustre entre tant d'autres par sa parfaite beauté^ de ne point se considérer comme sa captive, mais de voir en lui le plus respectueux de ses valets.

Une expression triviale, mais qui pouvait se pardonner, vu la gravité du cas, sortit de la bouche de Diane :

— Eh bien, me voilà propre 1

C'est que la lettre, composée pour M. de Saint- Cendre, et que celui-ci avait eu la noirceur de donner à M. de Clérambon, n'était pas gracieuse à l'endroit de ce dernier. Diane la relisait attentivement :

Monsieur, Von me dit que vous êtes dans Pintention de reprendre votre femme, ce qui est juste, et de vous em^ parer, par surcroît, de nous toutes qui demeurons ici. Si vous venez à bout de ce généreux dessein, ce que je souhaite en mon particulier, je vous supplie de ne pas oublier que j'ai toujours été votre très dévouée et petite servante^

24 et qv*il rCest aucune femme dans le royaume pour vous admirer autant que je le fais. Et ce rCest point une vaine flatterie. Mon désir augmente chaque jour de devenir votre captive et de vous appartenir, — ne serait-ce que pour un temps, — et de corps, et de biens. C'est pourquoi je vous requiers tout spécialement de me réclamer, lors du sac, comme votre part de butin. Vous trouverez en moi une esclave en tout soumise, et qu^on dit rCêtre point sans beauté. La petite cire peinte qui accompagne cet envoi vous donnera quelque idée de mon visage, et je dois vous dire que mes cheveux sont blonds, et que leurs pointes se plaisent à me caresser le jarret. On laisse souvent entendre que le reste est encore mieux, et il est plus d'un galant qui a langui inutilement pour s'en convaincre. Tout cela.., et même plus... sera pour vous.

Vous avez trop de cœur pour ne pas entendre de reste ce que je vous mande par là. Une femme noble, et qui ne compte point encore vingt ans, ne saurait en écrire plus long, pour son honneur. Qu'il vous suffise de savoir aujourd'hui que je me tiens le ferme propos de servir votre glorieuse et très gracieuse personne de toutes manières. Et je vous demande en grâce de me distinguer.

Je le mérite, d'autant plus que ma rançon pourra peut-être combler les brèches qu'un sort envieux a pratiquées dans votre fortune. Mon mari est là pour payer, et il n'est pas homme à se préoccuper du reste. A la seule idée de ne point vous appartenir, je dessèche d'ennui, A celle de tomber aux mains de M. de Clérambon, mon sang se fige, et je songe à quelque genre de mort pour éviter un malheur dont l'horreur dépasse de beaucoup celle du trépas. Je me percerai le sein, ou boirai

du poison, autant par regret de vous, que par horreur 25 de cet homme dont aucune dame, ici comme ailleurs^ ne peut ouïr le nom sans pâlir, tant on le redoute pour ses mauvais desseins, ses singularités et sa tristesse. Adieu, Monsieur, et sans m^aimer comme je vous aime, ce qui atteindrait à Vimpossihle, faites-moi cette grâce de me garder près de vous.

Brissonnet Follenbrais.

Diane avait soupiré. « Sotte que je suis ! Pour deux mots de trop et un mal placé, je me suis perdue !... Si seulement, j'avais dit, au commencement : une femme, au lieu de « votre femme », si j'avais mis à la fin « Saint- Cendre » en place de « Clérambon » je pourrais, au besoin, exciper de la maladresse du messager, et crier l'erreur... Maintenant, il n'y faut plus songer ! » Mais son espoir était tenace. Peutêtre, après tout, était-ce une facétie du marquis. En ce cas, la plaisanterie était de celles qui donnent la chair de poule aux femmes les plus assurées. Se raccrochant à cette dernière illusion, Diane avait appelé Charpy. La chambrière regardait par la croisée la îueur pourprée de l'incendie. Elle avait tressauté, engourdie, hébétée, encore mal remise de ses frayeurs.

— Charpy, — avait crié M°^® de Follenbrais, — peux-tu voir d'ici quel est le drapeau qui bat audessus du porche?

— J'en distingue deux. Madame. Et on les rentre, en ce moment, dans la cour. Il y a une grande enseigne blanche, et une autre qui est verte et...

26 Mais à ce même moment, on avait frappé à la porte de la chambre.

— Entrez ! — avait articulé Diane de sa voix la plus douce.

Et elle avait passé son nez, risqué un œil, par l'entrebâillement des rideaux.

C'étaient des valets, à livrées de sable et de sinople : ils apportaient une table, avec un buffet de vaisselle plate, une nef et des flambeaux. Muets et solennels, ils avaient dressé le couvert. Et il en était entré deux autres, avec un nécessaire de toilette, et l'un portait, soigneusement pliée dans une enveloppe de taffetas, une robe de velours bleu mourant, toute fourrée en martre zibeline. Celui-là s'était adressé à Charpy, seule visible.

— M. de Clérambon envoie cela, en attendant que l'on retrouve vos bagages. On les recherchera demain. M. le comte viendra souper ici dans une heure. Il salue M^® de Follenbrais.

Et les laquais étaient partis. Diane s'était aussitôt fait coiffer, attifer, mettre un peu de rouge aux joues et aux lèvres, car son parti avait été vivement arrêté. Elle se présenterait au vainqueur avec une modestie dont sa mise négligée augmenterait le piquant, avec une mine propre à fléchir la colère. Et, artistement parée pour le sacrifice, elle s'était assise sur un carreau, près de la table, essayant des airs et d'épaules et de tête, dans un miroir à main.

M. de Clérambon avait paru, qu'il n'était pas loin de minuit. Ainsi que le roi d'Espagne, quand ce prince va coucher chez sa femme, il avait son épée engainée

et son broquel à la main gauche. Il avait salué poli- 27 ment de la droite, déposé ses armes sur une chaise, pris une petite boîte ronde passée dans sa ceinture, et en avait levé le couvercle. Il s'était approché de Diane qui reconnut son portrait. Et, ayant comparé, M. de Clérambon avait daigné parler.

— Cette cire n'est point trompeuse. Madame, mais elle ne fatte pas assez votre charmante figure. Le plaisir est grand, pour moi, de vous complimenter, en toute franchise, de votre rare et merveilleuse beauté. On serait heureux d'être aimé de vous.

Diane, qui s'était levée, pantoise, avait senti, malgré sa peur, une forte envie de rire.

« J'aurais juré, — racontait-elle plus tard, — que l'on me chatouillait dans le nez avec une plume. Et j'aurais souhaité mourir, ou rentrer sous terre, à votre choix. »

Mais elle a^ait su remuer les plus beaux cils du monde, rougir à propos, baisser le nez et témoigner d'une innocence qui n'était point dans son cœur. Regardant, en dessous, le seigneur de la Roche-Thulon, elle l'avait trouvé élégant dans sa cloche de camelot minime, sous quoi luisait un pourpoint de soie noire tracé d'or, et de pareilles chausses à la garguesque. Sa figure était peut-être un peu battue et triste. Mais, à le voir traiter ainsi soigneusement sa large épée à fourreau de maroquin brun, M"^® Diane s'était rappelé ces contes où un tyran coupe la tête aux femmes quand son caprice est passé. Et elle avait écouté respectueusement M. de Clérambon qui parlait :

28 — Vous me ferez la grâce. Madame, de me permettre de partager votre souper?

Et Diane, qui avait l'estomac dans les talons, n'ayant rien mangé depuis le matin, avait répondu d'une voix faible et que la faim diminuait encore :

— Ah ! Monsieur !... Monsieur... Je suis confuse... Je vous servirai plutôt... si vous consentez...

Mais, coupant court à ce discours savant, M. de Clérambon lui avait pris la main. Et il la mena à une chaise où il la fit s'asseoir, cependant que Diane songeait : « Heu ! heu ! la façon dont il vous prend sans brusquer indique qu'il est terriblement fort... et expert ! »

On dit que, lorsqu'une tourterelle est liée dans les serres de l'autour, une sorte de paralysie la gagne qui lui ôte tout sentiment. On assure qu'elle subit son sort sans se débattre, et comme si elle ne connaissait plus la souffrance. Nl^^ de Follenbrais avait bénéficié d'une grâce pareille. Elle se plaisait, bien des années plus tard, à conter cette aventure : « Cela s'était passé le mieux du monde. Et, quoique extraordinairement exigeant, au delà même de ce qui peut s'entendre honnêtement, le comte de Clérambon était, à ces heures-là, gentil et plein de mérite. En tout autre temps il se tenait muet comme une borne, et gracieux autant qu'une porte de prison. »

Le seul témoin, qui aurait pu tester utilement sur ces choses, était Germaine Charpy, qui assista au commencement du colloque. Mais son trouble était si grand que les assiettes, paraît-il, roulaient de ses mains moites sur le tapis, ou bien c'était sa serviette.

Et quand M. de Clérambonj sans grands gestes, avait 29 défait la coiffure de Diane, la chambrière avait jugé séant de s'esquiver à pas de loup.

Mais, à rheure où M. de Clérambon, n'imitant point en cela la continence de Scipion, vérifiait ainsi l'assertion de Diane : Mes cheveux sont blonds et leurs pointes se plaisent à me caresser les jarrets^ M. de Saint-Cendre, bouillant d'une généreuse colère, chassait de son lit la désolée M^^^ de la Touaille qui s'y était glissée sous le nom de Diane de Follenbrais. La faute en doit être reprochée à Dartigois et aussi à la première de ces dames qui aVait cru pouvoir se parer impunément d'un faux nom. Comme il ne connaissait pas plus M°^^ de Follenbrais que M™® de la Touaille, Dartigois avait confondu. Retardé dans son pourchas par M. de Clérambon, qui lui avait repris d'autorité les clefs de toutes les chambres où le prudent écuyer enfermait les dames et demoiselles afin que le marquis pût faire sa main, Dartigois avait hésité. Il avait cru se rappeler qu'une très jolie femme blonde était sous les verrous au premier étage. Escorté de ses trois valets, il avait couru, pour arriver avant les gens de Clérambon. Forcer les serrures avec deux fortes dagues avait été une petite affaire, et Dartigois était entré, criant :

— Madame de Follenbrais, vous êtes bien là, n'est-ce pas?

— Oui ! — avait répondu une voix peureuse et flûtée. — Oui ! au nom du ciel, est-ce bien vous, monsieur de Saint- Cendre?

— Non, Madame, mais je viens de sa part. Veuillez sortir, que je vous mène vers lui.

30 — Mais c'est que... je suis... je ne suis pas... habillée !

— Hâtez- vous, en ce cas. Je vous attends dehors, mais ne perdez pas un instant !... sans quoi vous allez être emmenée chez M. de Clérambon.

A ces derniers mots, une dame était apparue, subitement, à demi enveloppée dans une robe de chambre plissée, à pièce, en satin colombin, ourlé de petit gris. Et, tel était son trouble qu'elle ne parvenait pas à en passer les manches, ballonnées et criblées de chiquetades. Dartigois l'y avait aidée avec délicatesse et bienveillance, tout en se disant : « Tudieu ! je l'aurais crue plus fraîche... Sa figure est barbouillée en deux parties égales de rouge et de blanc ! »

La robe avait été fermée, tant bien que mal. On avait retrouvé le chaperon de velours noir et le touret de nez, et, ainsi nippée, coiffée et masquée, M^® de la Touaille se mit en route avec son escorte. Maussades et vexés d'avoir été interrompus dans leurs rapines, la Foi, l'Espérance et la Charité entourèrent la dame, l'épée nue à la main. Et Dartigois, précédant ses valets et la dame, brandissait un épieu à lame dorée, et criait :

— Place aux gens du marquis de Saint- Cendre ! Le petit cortège avait rejoint seulement à la fin

de la journée, tant on avait dû multiplier les détours, les logis de Doumerie où Louis-Alexandre de Villebrune, marquis de Courtemer et Saint- Cendre, mestre de camp de MM. les Princes, tenait son quartier. On y avait trouvé des ordres précis : M°^® de Follenbrais était attendue, et la chambre préparée pour la rece-

voir. Faible de faim, vaincue par la fatigue, les pieds 31 déchirés par les cailloux qui avaient coupé ses minces chaussures, M°^® de la Touaille avait pu tout juste monter Tescalier, boitant plus bas qu'un cheval fourbu et s'appuyant sur l'épaule de Dartigois,

Dans le couloir qui menait à la chambre, trois femmes, unies, pour cet instant, dans une haine commune, guettaient l'arrivée de l'intruse. C'étaient les trois concubines que le marquis de Saint-Cendre traînait partout avec lui. Derrière le pan de tapisserie où Hélène la Grecque avait percé des trous avec son poignard turc, les chuchotements coururent :

— Elle marche ainsi qu'un canard, — murmurait Julie Thouron, — elle a la taille de travers !... Voyez plutôt comme elle est accoutrée !... Ah! c'est pitié, quelle génisse !

— Sa gorge a l'air de battre comme les outres vides ballottent au flanc des chameaux ! — avait insinué Hélène, en crachant de dégoût :

— Misère de moi ! — reprenait Julie Thouron ; sous son masque elle ressemble à un singe de bateleur !

Et Macée Labourlade, la bouche tordue, haletante de haine, avait parlé aussi :

— On dirait une souillon de collège, avec ses cheveux déteints. Elle devrait bien, puisqu'elle est grande dame, faire toucher ses écrouelles par le roy !... Regardez-moi son cou ! Ah ! tu peux faire la fière, avec ta crinière rouge et violette !

Et les trqis concubines se consolaient à répéter :

32 — Elle n'en a pas pour longtemps ! Qu'on la jette aux ordures ! Quelle traînée !

La demoiselle de Chypre avait ouvert un avis :

— Si on la prenait?... On la jetterait par la fenêtre, et ensuite dans le puits de la cour!

Mais Julie Thouron objecta que la porte était gardée. Alors Hélène la Grecque rentra dans sa chambre en claquant la porte, et Julie Thouron, aux écoutes, l'entendit qui pleurait en heurtant sa tête contre le mur, et cela produisait un bruit sourd qui réjouit réponse du boucher Dindaux-Perrinet. Et elle avait dit à Macée Labourlade :

— Si elle pouvait, elle nous tuerait bien aussi, la Cypriote !

La belle aux cheveux couleur de tan avait répondu :

— Sans doute ! Mais le marquis est là !... Laissez donc, il s'en dégoûtera quelque jour, de cette esclave !... Car, qu'est-ce autre chose, après tout?... Il la vendra. Alors nous...

Mais la blonde Julie l'avait interrompue :

— Oh ! nous, ma chère ! Notre sort ne sera pas meilleur !... Allons nous coucher et n'y pensons plus !... Si on tâchait de voir l'autre se mettre au lit? Écoute ! on l'entend qui se gave.

Macée Labourlade avait secoué la tête :

— Non, il n'y a pas moyen. Tout est bien clos... Oh! le porc ! Il lui en faut toujours d'autres ! Et on l'aime quand même !

Celui « qu'on aimait quand même » ne rentra que tard dans la nuit, car il avait soupe chez les reîtres,

où le pasteur Blasius Apfelkopf le harangua sur la 33 mort malheureuse de sa femme :

— Peut-être, Monsieur, aviez-vous eu tort d'épouser une papiste?

M, de Saint-Cendre avait remercié le pasteur en quelques mots choisis : « Son âme, trempée dans l'affliction, comme l'acier de Styrie aux eaux d'Espagne, y reprenait une vigueur et une dureté plus grandes. » Il s'était comparé à Antée : « Renversé à terre, il s'en relevait plus dispos. » M. de Taubadel avait ensuite déclaré qu'il était temps d'aller boire et M. Blasius s'était retiré, non sans bénir la compagnie. En regagnant son logis, le marquis de Saint- Cendre, quoiqu'il eût la tête forte, croyait sentir le sol tourner sous ses pas. Il s'arrêta dans une maison des Lucottes... Qu'y fit-il? Sur cela sa mémoire demeura toujours en défaut. Ses porte-flambeaux en surent peut-être davantage, mais ils ne l'ont point dit. Enfin le marquis se retrouva dans sa chambre. Quand il leva la courtine, il vit qu'un oreiller était occupé par une tête assez mignonne dont la chevelure fauve, poudrée de violet par places, était nouée en queue de cheval. Sous les frisons des bandeaux ramenés sur les joues, des yeux luisaient, brillants et anxieux.

A ce spectacle, M. de Saint-Cendre avait retrouvé un peu de sa mémoire troublée par les vapeurs des vins du Rhin :

— Ah ! ah ! Très bien !... Parfait !... Ils ne m'ont point oublié !... Si je m'étais rappelé... je n'aurais pas inutilement... Enfin... c'est bien, c'est très bien !

Et il s'était mis à parler plus haut :

34 — Belle dame, ma mignonne... souffrez que je vous remercie de la peine que vous avez prise de me visiter... Je vous baise les mains... Il doit être terriblement tard... Mais l'amour et ses doux devoirs ne sont pas esclaves de l'heure...

Trois heures après, le bienveillant marquis, réveillé par quelque cauchemar fantastique, se dressa à demi sur sa couche. Ne sachant plus au juste par qui elle était occupée, il souleva un des lourds rideaux de serge. Sous la lueur de la grosse veilleuse suspendue au plafond, Madeleine de la Touaille apparut dans un désordre qui ne rehaussait pas sa beauté de blonde passée. La teinture rouge, éclatante, vermeille de ses cheveux épars, où couraient des traînées violettes, faisait ressortir la pâleur jaunie du visage. Les épaules sèches et creuses, ravinées aux salières, la gorge fluette et flétrie, manquaient d'ampleur. Le reste, à l'avenant, péchait par trop peu de moelleux. Et l'on eût dit qu'un éphèbe était étendu là, et non une noble dame dans sa première maturité.

M. de Saint-Cendre, qui tint toujours en horreur les femmes maigres et fanées, eut un haut-le-corps :

— Cornes du diable à joindre aux miennes !... (Car, pour pallier sa conduite à l'égard de sa femme, il avait répété, toute la soirée, qu'on l'avait mué en un autre Actéon.) Par toutes les cornes ! Par la dame aux sept cornards !... Mais ce ne peut être là M°^® de Follenbrais !... Et quelle est cette coquine ?

A entendre cette voix grosse de colère, Madeleine de la Touaille s'était réveillée. Elle poussa un cri d'angoisse quand Saint-Cendre la saisit par le bras et la secoua :

— Eh ! par la mort-Dieu ! Madame ! qui êtes- 35 vous ?

Elle se sentit perdue, hésita, balbutia, fondit en larmes. Et comme, furieux, comprenant déjà le ridicule de l'histoire, il se jetait à bas du lit, appelant son monde, elle le suivit, se traîna à ses pieds, dévêtue, lamentable. Et sa poudre, séchant ses larmes à mesure, se collait sur ses joues en plaques violacées.

« Elle avait espéré !... Elle avait eu tort, certes !... Mais elle avait eu si peur... Et puis, elle aimait tant le marquis ! » Et ses prières s'en allaient avec ses larmes, au halètement de sa poitrine pauvre, et dans des hoquets d'épouvante.

Certes, la pécheresse qui essuya de ses cheveux les pieds du Juste, craignant de les souiller de ses pleurs, avait plus péché que la femme prosternée sur le carreau. Et, si barbouillée qu'elle fût d'outremer, si passée qu'elle fût au cinabre. M™® de la Touaille était une créature délicate et ne manquant point de beauté. Mais M. de Saint- Cendre ne se targuait pas d'être un juste, et il avait été blessé dans son amour-propre. Il ne retint de l'histoire que le danger, où il se trouvait, de devenir un sujet de risée. Aussi ne prit-il pas en pitié cette désespérée qui sortait pourtant de ses bras.

— Allez, cessez ces singeries ! Comment vous appelez-vous ?

— Ah ! Monsieur, je suis M.^^ de la Touaille...

La première prudence aurait déconseillé à Madeleine de prononcer son nom d'épouse devant le marquis. Saint-Cendre se recula, furieux :

— Quelle audace !... Eh quoi, vous êtes la femme de

36 ce drôle qui a essayé de m'assassiner ?... Et vous aviez approuvé !... Taisez- vous ! Je connais votre histoire... Mais j'ai fait pendre ou arquebuser l'homme !

— Ayez pitié de la veuve !... Écoutez- moi. Monsieur, mes parents sont riches... On paiera une grosse rançon !

Mais, sans même lui répondre, le marquis appela à tue-tête :

— Dartigois !... Qu'on fasse venir Dartigois !

Il avait passé une robe fourrée, chaussé ses pantoufles. Marchant à grands pas par la chambre, sans plus s'occuper de la femme qui faisait sur le carreau une tache blanche et rouge, il jurait, comme son ami Taubadel, en allemand. Car, pour l'heure présente, le français ne lui fournissait plus un vocabulaire assez riche. Et sa colère s'enflait, à mesure que se dissipaient les dernières fumées de l'ivresse. « Quel réveil I Ainsi tout conspirait contre lui dans cette maudite journée... On l'avait bafoué, berné jusqu'au bout !... Un homme comme lui... et jusque dans son lit !... Tout le monde y avait trouvé son compte, tandis que lui... »

Dartigois était enfin entré. Les vêtements en désordre, les yeux bouflSs, de méchante humeur. Le marquis l'interrogeait :

— Parle !... Voyons, Dartigois, qu'est-ce que cette plaisanterie ? Où est M™^ de Follenbrais ?

— Mais la voici. Monsieur, et toute à vos ordres !

— Homme simple ! Bélître ! Ane bâté ! Dartigois, c'est tout dire !... Mais tu t'es laissé tromper comme une caillette !... Tu vois bien ça ?

Et le marquis poussait sa pantoufle dans la chair qui gémit :

— Eh bien ! c'est M°^« veuve de la Touaille, ou du 37 Torchon, à ton gré ! La veuve de ce monsieur qui a voulu m*assassiner aux Charmettes ! Es-tu content de

ton rabat, maintenant ?

Dartigois, mortifié, non convaincu, pourtant^ héla dans l'escalier :

— Jean Nantiat !

La voix de celui qu'on appelait l'Espérance répondit du bas :

— A vos ordres, mon maître !

— Bien !... Demande partout où se trouve M^^ de Follenbrais, et qu'on l'amène ici, sur l'heure, où qu'elle se trouve ! Tu m'entends ?

Mais une autre voix s'éleva :

— Ne prends pas cette peine, mon garçon ! La dame dont on te parle est chez M. de Clérambon. J'ai fait partie du piquet d'escorte qui l'a accompagnée à la Villotière, avant le souper.

Le marquis, traversant le couloir, s'était penché sur l'escalier :

— Qui es-tu, toi qui racontes une pareille histoire ?

— Jacquet Lescarpin, dit Taillecorset, monsieur le Marquis, première paye aux arquebusiers dans la compagnie verte, capitaine M. de Bastardy.

— C'est bien ! Es-tu sûr de ton dire ?

— Comme de vous voir à la lueur des flambeaux. Monsieur. Je vous l'aflirme. J'ai vu la dame, et elle est merveilleusement belle et jeune ! On l'a fait sortir du château la première, et on l'a emportée dans son lit. Je l'ai aperçue sous un rideau qui battait.

38 — C'est bien ! Qu'on donne à celui-là un écu pour sa peine. Voilà qui s'appelle parler.

Et le marquis, suivi du penaud Dartigois, rentra dans la chambre ;

— Tu vois ce qu'on m'a donné à la place !

Et il montrait avec mépris, de la pointe de sa chaussure, la désolée Madeleine, abîmée dans un coin, sans souflSe et sans voix, écrasée, béante. De longs frissons secouaient son corps, et elle semblait brûlée par la fièvre.

Dartigois se disculpa sans hâte :

— Ah ! monsieur le Marquis, il n'y a point de ma faute ! Voyez et jugez. Quand j'ai trouvé cette dame dans sa chambre, l'autre, la vraie, était déjà enlevée. Et puis, cette bagasse m'a dit qu'elle était M™® de FoUenbrais, et que vous l'attendiez ! Franchement, en tout respect. Monsieur, qu'auriez-vous fait à ma place ?

M. de Saint-Cendre avait trouvé plus simple de ne pas le dire. Tournant le dos, il venait d'articuler ses ordres :

— Qu'on me débarrasse de cette femme ! Dartigois, jette-la dehors, par la porte, par la fenêtre, par où tu voudras ! Je t'en fais cadeau ! Qu'on ne m'en parle plus ! Une autre fois, mon ami, prends mieux tes informations ! Allons, enlève !

Pour la première fois de sa vie, l'écuyer avait hésité devant un ordre de son seigneur. Il murmurait :

— Quoi ! comme elle est là. Monsieur ?

M. de Saint-Cendre avait ouvert la fenêtre tout en disant :

— Il n'importe ! Débarrasse !

L'air froid entra tout d'un coup. M°*« de la Touaille, 39 toujours dévêtue, claqua des dents. Dartigois, maladroitement, mit la main sur l'épaule nue avec un : « Voyons, Madame, habillez-vous I » et tira à lui les vêtements épars sur une chaise. Mais M°^^ de la Touaille poussa un cri d'enfant battu. Le maître du Breuil sentit la sueur perler à son front. Dur à tous, sauf aux femmes, il redoutait leurs plaintes. Et depuis que de ses mains il avait dû étrangler la petite Marie Peyrusse, criant d'angoisse sous le lacet, il se sentait inquiet, gêné, lâche et mou... « Allait-il donc être obligé à tuer celle-là, aussi ! » De sa voix grossie et enrouée il exhortait M^^ de la Touaille : « Il fallait se lever et vite. » Il l'aida à s'habiller. Puis, quand elle fut dans le couloir, où elle tâcha de ramener ses cheveux, de fixer son masque, Dartigois tenta un dernier effort :

— Attendez ici. Madame, et ne craignez rien!

Il rentra dans la chambre. Penché sur l'accoudoir de la fenêtre, le gracieux marquis bayait aux étoiles :

— Qu'est-ce encore ? — fit-il impatienté.

— Mon Dieu, monsieur le Marquis, vraiment c'est ime pitié ! Elle a les pieds tout en sang, et ses souliers sont à jour. Jamais elle ne pourra marcher. Et la nuit est glaciale. Ces jeunes femmes de château, c'est délicat comme des pousses de vigne... Elle prendra mal, bien sûr. Et vous ne commandez point sa morc Vous savez le proverbe : « Nuit d'octobre... »

— Toiurne les talons, tu m'entends ! Et jette-moi cette tendre sorcière au dehors !... Bonne nuit !

Et M. de Saint-Cendre, sur ces paroles criées d'un ton impératif et élevé, poussa le battant sur Dartigois

40 qui demeura seul dans le couloir : Madeleine de la Touaille n*y était plus. Des cris de femme montaient du bas, la porte de la rue était ouverte, les hommes de garde couraient avec des flambeaux.

Hélène la Grecque, Macée Labourlade et Julie Thouron, embusquées derrière la tapisserie, avaient suivi la scène. Quand elles virent Madeleine sans Técuyer, blottie contre la porte, elles se jettèrent sur elle. Macée lui arracha son masque, Julie Thouron lui frappa le visage avec sa pantoufle, la demoiselle de Chypre la frappa de son couteau à l'épaule, ouvrit la manche qui pendit, laissant le bras à nu. Dans la demi-obscurité du lieu, Madeleine tourna sur elle-même, afiblée. Les coups, les injures pleuvaient :

— Vipère ! — Chienne en chaleur ! — Voleuse ! — A la sorcière ! Au feu, la goule !

Macée lui cracha au visage son insulte de brodeuse:

— Voyez-vous la grenouille qui veut passer pour maîtresse !

La Cypriote criait :

— Juive ! Traînée de ghetto ! Lépreuse I

La lame en croissant brilla encore. M°^® de la Touaille sentit le froid du fer, le sang qui coulait dans son cou. Alors, comprenant qu'on allait la tuer, elle courut droit devant elle, n'osant même plus crier. Elle tomba dans l'escalier, se releva. Mais les autres la poursuivirent jusque dans la rue, excitèrent les soldats de garde, ceux qui passaient. Et Julie Thouron criait d'une voix perçante :

— A l'eau, la sorcière ! Elle a volé un enfant de votre compagnie 1

Et Macée Labourlade, Hélène la Grecque hurlaient, 41 du seuil :

— A Teau ! A l'eau ! Elle a voulu empoisonner le marquis ! Elle a le poison dans ses cheveux !

Dartigois ne put rejoindre Madeleine de la Touaille. Les trois concubines du marquis étaient rentrées déjà> se tenant les côtes de rire, et elles assaillirent Técuyer de leurs quolibets. Secouant les épaules, il alla se coucher, au rez-de-chaussée, sur un châlit. Et M°^® de la Touaille courait toujours, dans la nuit. Quelques traînards entreprirent de la traquer, elle leur échappa. Mais, pour son malheur, elle tomba à gauche de la Villotière, sur un quartier de gens de pied où Ton faisait la ribote. Des bas officiers étaient attablés, en plein vent, avec des femmes et des jeunes filles. A la lueur des torches, le vin coulait de deux tonneaux en perce. On buvait dans des brocs d'argent, et les captives laissaient rouler leur tête sur les épaules des uns et des autres, avec une lassitude hébétée. Les courtisanes empanachées, dorées comme des calices, décolletées jusqu'au milieu du dos, se moquaient du froid et dansaient la gaillarde au son de deux violons, d'un tambourin et d'un fifre. Débouchant dans ce cercle de lumière, Madeleine de la Touaille hésita, voulut tourner. Anne de Champoisel, vêtue en page, avec de grandes grègues et un pourpoint de soie brun, à manches chargées d'armoiries, de broderies et de perles, sautillait alors debout sur une table qu'elle avait gagé traverser, en longueur, sans casser un pot. Tournant la tête, elle reconnut sa folâtre amie de la Haute- Ganne.

D'un temps, la fillette sauta à terre, sans lâcher le

42 grand hanap où elle étourdissait sa raison. Elle courut vers Madeleine et lui tendit son bocal, en criant sur le ton aigu :

— A toi qui m'aimes ! à toi, Madeleine, doublure de mon cœur !... Viens-t'en baller avec nous !

Chacun s'était levé pour voir. Les danses en cessèrent du coup. Deux ou trois femmes, réveillées en sursaut, levèrent leurs têtes décoiffées qui reposaient sur la nappe. Plus d'une reconnut la belle dame du château.

La petite Anne, plus ivre que toutes ses compagnes, tendit encore le bocal :

— A toi, que j'aime !... Ah ! tu ne veux plus boire avec moi !... Pourquoi es-tu peinte en bleu ?

Une huée s'éleva, alors, avec des rires et des injures ignobles. Mais toutes ces femmes, quelle que fût leur condition, tendirent le poing vers la vagabonde. Déchirée, sanglante, Madeleine recula encore. Ses cheveux, plus rouges que la scie des enseignes qui formaient pavillons pour les danseurs, se dressaient hérissés, tachés de violet. Et la moitié de sa face était aussi violette, l'autre maculée de sang.

Des voix confuses se rapprochaient. On distinguait maintenant les mots :

— A l'eau, la sorcière ! A l'eau !

Les buveurs comprirent. C'était une goule, un vampire. Alors tous, soldats, courtisanes, filles et femmes, hurlèrent :

— A l'eau ! à l'eau ! la sorcière !

Repoussant Anne de Champoisel, qui roula à terre avec une des manches de satin dans la main, M°^® de la Touaille courut sans s'arrêter, plongea dans la nuit. La

meute gagnait sur elle ; grâce aux torches, on distin- 43 guait sa chevelure rouge, allongée en comète. Un moment, elle crut s'échapper. Mais la chasse la rabattit vers l'étang des Lucottes. Un abreuvoir se trouvait au bout de la ruelle obscure où ses jambes raidies l'avaient portée dans un dernier effort. L'eau verdâtre, sordide, clapota avec un bruit sourd. M™^ de la Touaillc ne cria point. Saisie par le froid, elle coula à pic, et tout retomba dans le silence. Bien loin, maintenant, les autres couraient avec leurs torches, qui s'éteignaient l'une après l'autre, et ils s'épuisaient à crier :

— A l'eau ! à l'eau ! la sorcière !

Et quand les valets de reîtres amenèrent, au matin, les chevaux, ils trouvèrent la femme qui flottait au milieu de l'abreuvoir. Comme cela faisait peur aux bêtes, ils la tirèrent jusqu'au bord et la jetèrent dans un fossé. L'eau avait lavé les taches violettes, et la figure était très blanche :

— Elle était gentille, celle-là, — dit un Hessoîs.

— C'est dommage.

Et il n'en fut pas autre chose. Telle fut la fin de M°^® Luce-Hélione-Madeleine de la Touaille, née Latour-Pontissac, et qui n'avait pas trente-deux ans. Elle passa de vie à trépas le 26 octobre 1569. Diane de Follenbrais ne connut la mort de sa tendre amie que deux ou trois mois après, par hasard. Elle ne s'en afiligea point, et pour cause. Plus d'une fois la jeune dame en plaisanta avec Germaine Charpy. Et la chambrière riait fort à l'idée que ses cheveux, à elle, auraient pu garder une teinte aussi rouge que celle de la défunte Madeleine, prouvant ainsi que les femmes sont sem-

44 blables à ces beaux oiseaux familiers et doux à la maia de rhomme, mais qui harcèlent, déchirent et dévorent facilement leurs pareils quand ils sont faibles ou blessés.

ON heurtait doucement à la porte. M. de Clérambon leva la tête, cessa de mordiller sa plume d'oie, et cria :

— Est-ce toi, Berruyer ?

' — Oui, Monsieur, — répondit-on de l'antichambre, — et avec des nouvelles.

— Entre, et tire le rideau !

Le majordome, de noir vêtu, avait la mine lourde et sévère. Posément, il s'expliqua. Trois ccurriers étaient arrivés dans la matinée, à quelques heures d'intervalle. D'abord M. Dartigois, seul, poudreux, et si brisé de fatigue que, sur le pont-levis, — qu'on avait baissé, dès que les guetteurs avaient reconnu et signalé ce cavalier, — il n'avait pu empêcher sonroussin de butter. La bête était morte aussitôt, le sang aux

46 naseaux, et le maître du Breuil s'était trouvé pris dessous, évanoui. On l'avait rentré, raide comme un bâton, dans une salle où on le frottait avec des linges brûlants et du vinaigre, sous l'œil du mire Hélion Pélissier. Ses valises et sa selle étaient en sûreté dans un réduit :

— Monsieur, en voici la clef.

M. de Clérambon la prit, et demanda :

— Et encore ?

— Un messager qui se dit envoyé par M™® de Jupilly, votre tante, avec une lettre...

Le comte leva les sourcils, regarda en l'air, puis Jusqu'au plafond : « Que diable pouvait bien avoir sa tante de Jupilly à lui écrire de si pressé ? »

— Et — continuait l'imperturbable M. Berruyer, en tirant la chaîne d'argent qui battait son pourpoint piqué — ce valet a déclaré qu'il avait commandement de la remettre en vos mains propres.

— C'est bien ! Qu'on ait soin de lui ! Tu me le présenteras après le dîner. Et encore ?

— L'autre courrier est Claude Persan, le messager de M. de Carpençay, avec sa boîte... Celui-là arrive de Paris et ne tient plus dans ses bottes. On a dû dessangler son courtaud et emporter ensemble l'homme et la selle. Avant tout potage, il a demandé un lit, a prié d'excuser, et a commencé de ronfler comme un moulin de forge.

— Il avait des lettres.

— Les voici, sans doute. Monsieur, dans sa boîte. C'était une custode de cuivre, en forme d'écusson.

Son couvercle émaillé montrait les armes de Car-

pençay, qui sont une carpe d'or, écaillée de gueules, 47 sur champ d'azur, et portant des besicles d'argent. Aux moraillons pendait un solide cadenas d'acier doré, à secret.

— Ah diable ! — murmura M. de Clérambon, — je ne sais plus ce que j'ai fait de la clef ! Vois donc si elle ne serait pas, de fortune, pendue à quelque cordon, dans le cabinet flamand, entre les deux fenêtres.

Et, tandis que le majordome, dans la chambre voisine, cherchait la clef, M. de Clérambon tournait et retournait la boîte du messager :

« Voici, — se disait-il, — qui est singulier, mon cœur bat, comme s'il allait sortir de cet étui quelque chose d'extraordinaire. Et, pourtant, de mon Carpençay, en dehors de ses témoignages de bonne amitié, je n'attends rien d'important. »

M. Berruyer revint :

— Monsieur, je l'ai trouvée ! Elle y était bien. A son cordon tient un rouleau de parchemin ficelé de vert... Monsieur n'a point d'ordres à donner ?

— Non, Quand Dartigois sera dégourdi et reposé, tu me l'enverras.

M. de Clérambon demeura seul, avec l'écusson du messager.

« Après tout, — se dit-il, — je ne sais vraiment quelle sotte bizarrerie m'afflige et me porte à tirer de tout des signes funestes et des pronostics fâcheux... Et pourtant les songes ne nous trompent point... Galéas me l'a prouvé d'une façon certaine. Les visions de la nuit ne viennent point sans cause et leur succession est aussi logique et régulière que le décours des astres...

48 Mon astrologue connaît le fin fond de mon âme, et il sait de quelles fantasques vapeurs ma tête souffre, obscurcie... Ah ! que j'ai passé une mauvaise nuit !... Et ne retrouverai- je donc jamais le sommeil ?... Et toujours j'en rêve... Les années passent. Les plis de mon front se creusent pour témoigner de mes soucis... Et Elle me visite comme autrefois avec sa mine hautaine et naïve... charmante... sans me traiter mieux qu'avant ! Je devrais m'y habituer, puisqu'Elle a disparu, cachant sa trace, et que je ne la verrai plus ! »

Il se secoua, jeta sa plume, la reprit, essaya de se remettre à écrire. Mais il hocha la tête avec impatience, et se renversa dans sa grande chaise à arcatures, dont il taquina les floches de soie.

« Je suis trop mélancolique aussi, et je ne veux point me décider à vieillir !... C'est la boîte de Carpençay, avec son ridicule poisson à besicles, qui me donne ces noires pensées. Rien de plus simple ! Et les raisons se déduisent, claires et limpides. Carpençay est le seul homme sur terre à qui j'aie confié mon mal... Et il est muet comme la carpe qui nage sur son champ d'azur : Perspicillata tacet... Aussi je m'émeus par ricochet... Mais sa lettre n'a rien à voir avec un sujet qu'il a oublié, je gage, quelle que soit la force de son amitié. Il me mande aujourd'hui des choses indifférentes. Sans doute me croit-il menacé dans mes biens. Sans doute m'a-t-il vu pendu en effigie ?...Une fois de plus... qu'importe !... Sans doute encore désire-t-il savoir, si, parmi les espèces sonnantes que j'ai fait rentrer, il ne se trouve point, d'aventure, quelques monnaies rares et autres médailles à l'effigie des Césars ou des Sofis, qui de-

viendraient le principal ornement de son cabinet... Il 49 y a, en effet, bien longtemps que je néglige cet ami unique et que je ne le flatte plus dans son innocente manie. J'en parlerai à Berruyer, de ces as et de ces sesterces !... Aussi bien lirai-je cette lettre après dîner... Je veux me débarrasser de ce comte Taubadel pour expédier le chef et la troupe : j'en ai par-dessus les oreilles ! »

Et, repoussant la boîte de messager parmi les papiers, les livres et les parchemins dont sa table, vaste et carrée, se couvrait, et qui, malgré leur apparent désordre, étaient classés par catégories distinctes, M. de Clérambon marcha par la chambre. Il regardait le carrelage noir et blanc avec attention, comme s'il eût pensé découvrir quelque disposition nouvelle dans les dalles de cette salle haute, la dernière de la deuxième tour du Nord, que l'on appelait la Sénéchale. Le comte Odet chérissait entre toutes les chambres rondes, où il pouvait tourner tout à son gré, sans s'arrêter, tel un ours dans sa cage. Mais sa promenade ne dura point longtemps. Il se rassit à sa table, où il s'accouda, la tête basse, à demi tournée, regardant le vide, sentant venir un de ces accès de mélancolie qui le terrassaient à huis clos.

Avec un rire amer, il lisait dans sa vie, comme s'il se fût agi d'un autre :

« En bonne justice, il méritait plutôt d'être envié, au regard du monde. Car, enfin, il était très riche, extraordinairement craint, et assez puissant. Sa position était précaire, parce qu'elle dépendait de ses armes ? Sans doute !... Mais sa force était aussi de celles avec lesquelles le roi pactise toujo^irs. A la fin des troubles.

50 — car ceux-là finiraient comme les autres entreprises de brouillons que les Français se plaisent à mener^ toujours pour des raisons inconnues de la plupart, tant ce peuple est naturellement enclin aux émeutes et séditions, — à la fin des troubles, il se ménagerait une bonne paix et aurait ses lettres d'abolition, régulières, dûment enregistrées. C'était là affaire d'argent, et il n'en manquait pas, certes. L'ami Carpençay détenait, dans un bon coiSre, toutes les pièces qui serviraient pour les lettres de rémission. Il tenait registre des hauts faits imputés au seigneur de la Roche-Thulon, les notait en toute véracité, et dans leur ensemble et dans leurs particularités infimes. Car souvent, faute d'avoir mentionné un méchant petit crime, on court le risque du billot ou de la roue. »

Et M. de Clérambon sourit :

« Oui ! c'est de cela qu'il m'écrit, ce bon Médéric ! IJ continue de soigner mes affaires. »

Le sourire qui éclaira, un instant, sa figure, l'avait rendue très douce. Qui aurait vu le comte Odet, alors, aurait juré qu'il avait retiré un masque et montré sa face à découvert. Mais cette face reprit vite son expression hautaine et chagrine. Il réfléchissait sur l'inutilité des efforts, la vanité de tout, en ce monde, en dehors de la vie vécue pour elle-même. De ce côté, il n'avait rien à se reprocher. Il avait tout fait pour tenir sa chair et son esprit en joie, et les distraire. Frotté de bonnes lettres, chérissant les livres, les tableaux et les statues, il comptait comme savant parmi ses pareils. La connaissance qu'il avait des auteurs l'aidait à tout comprendre. De leur suc il avait tiré une méthode pratique de philoso-

phie indulgente. Considérant la luxure — ou Tœuvre de 51 chair, au sens ecclésiastique des mots — comme la maîtresse fonction de l'homme, il ne nourrissait pas un tel orgueil qu'il se prétendît supérieur aux bêtes des champs qui se reproduisent tout comme nous, mais sans péché, par les mêmes artifices qui sont les lois de nature.

« Les exemples ne sont pas loin, — dit-il un jour à M. Médéric de Carpençay, dans la cour d'une ferme. — Voyez ce coq doré et crête. Il chasse les cochets rivaux, assaille ses poules tour à tour, sans façons, et s'envole ensuite sur cette butte pour y claironner sa victoire. C'est là l'image la plus complète que l'on puisse rencontrer de la guerre et de l'amour. »

M. de Clérambon aimait donc les femmes pour cette chair qui est leur plus beau vêtement. Mais il ne se donnait point pour législateur et n'entendait pas obliger le monde à se modeler sur son exemple. Détestant l'hypocrisie de ces galants « qui — expliquait-il à ce même ami — parlent aux demoiselles des étoiles, dans l'espoir de quelque terrestre amusement où elles feront briller un tout autre astre à leurs yeux ». Il ne se prodiguait pas en madrigaux et sonnets. Jamais il n'adressa des vers aux dames. Si, de fortune, il en pouvait saisir une de quelque beauté, il en mésusait d'une façon despotique, mais sans brutalité, quoique à discrétion, ce qu'on expliquait par le trouble où entraient celles qui lui tombaient sous la main.

Et, en ce moment, penché sur sa table, M. de Clérambon songeait — ayant chassé ses pensées importunes — à toutes ces belles statues de chair qu'il avait

52 là sous ses clefs : Diane de Follenbrais, pareille à ces déesses que le Primatice avait peintes vêtues d'un anneau d'or à l'arrière-bras ; Germaine Charpy, délicate et molle comme les Grâces dont Raphaël Santi fixa les formes pour arrêter la beauté humaine ; Marguerite de Longepierre, plus ferme et fière de contours que la Junon du Rosso, et qui, orgueilleuse de sa splendeur de matrone, ne s'inquiétait plus que de soigner sa peau et vivait nue ; Henriette, sa fille, qui ressemblait à Hégé ; et ce n'était pas là les seules têtes du troupeau que lui avaient livré les murailles éventrées de la Haute- Ganne. Car, pour les préserver de la férocité des Provençaux et de certains huguenots fanatiques, il en avait racheté vingt-cinq, sans s'occuper de leur rang, et aussi la plupart des petites qui suivaient M.^^ de Saint-Cendre. Ainsi sur les cent et quelques femmes ou filles qu'abritait le château du vieux Lanelet, M. de Clérambon en avait sauvé un tiers. Et, pour le reste, il avait rendu des bans où défense était édictée de les torturer ou de les tuer, sous peine de la hart.

Quand il avait vu le corps de Madeleine de laTouaille dans le fossé, — car il veillait à tout dans le camp, — il avait ordonné une enquête, s'était fait communiquer, par M. de Taubadel, le rapport du cadet Wolfgang de Miihla, qui commandait la corvée d'abreuvoir. Ayant interrogé l'arquebusier Lescarpin, qui parla trop, et sondé Dartigois, qui se coupa ne voulant rien dire, il avait connu la vérité et admiré ces actions par lesquelles M. de Saint- Cendre réussissait à fixer le caprice des belles. Grâce à M. de Clérambon, qui ne fut jamais accusé de mollesse et de bienveillance, la noyée reposa

en terre sainte, avec la marquise Gabrielle et M^^^ de 53 Bonisse. Par ses soins, les corps furent transportés à Bellac. Gaspard de Croisigny les accompagna avec le chapelain de la Haute- Ganne, qui fut déguisé en charretier. Et ce prêtre marchait à Tépaule du cheval, le fouet à la main, marmonnant les prières des morts. Ainsi ces trois dames et aussi Marie Peyrusse eurentelles leur dalle de pierre dans l'église des capucins de Bellac. Comme ces chiens sculptés qui s'allongent en travers des tombeaux pour veiller les effigies dans leur éternel sommeil, la chambrière avait été couchée aux pieds de Gabrielle de Vignes. Cent messes, dont dix chantées, avaient été payées pour le repos de leurs âmes. En remettant le prix de ces messes, de ces obssèques, cinq mille livres bien comptées, M. de Clérambon avait recommandé à Gaspard de ne point se laisser voler par le prieur du couvent : a Veillez-y, et voyez tout par vous-même ! » Et puis il avait tourné le dos en disant, d'un ton sec^ qu'il le tenait quitte de ses remerciements.

Mais, un mois après, par un froid matin de novembre, il avait vu Gaspard de Croisigny entrer à la Roche-Thulon, le jour même où M. de Saint-Cendre en sortait pour rejoindre M. l'Amiral .

« Monsieur, avait dit Gaspard, je voudrais vous entretenir en particulier. — Allons, et soyez bref! avait répondu Odet, car j'ai peu de temps à moi. »

On n'a pas su ce dont les deux hommes parlèrent. Gaspard de Croisigny s'installa dans la tour du Nord, où il vécut seul. De temps à autre, il visitait le mire Hélion Pélissier. Mais, tous les jours, on pouvait le rencon-

54 trer, avec sa toise à la main, et, à la ceinture, son épée large, dont la gaine contenait une trousse complète de géomètre. Il scrutait les murailles, s'inquiétait des aplombs, et parcourait l'enceinte, escorté par une troupe de maçons.

M. de Clérambon songeait à tout cela. Découragé, inquiet, il appuya ses coudes sur la table et cacha son visage dans ses mains. Et qui eût été là, caché derrière un rideau, aurait entendu ses plaintes.

Ah ! Croisigny ! Croisigny ! Tu mourras de chagrin, c'est sûr ! Mais, moi, que deviendrai-je avec le temps } Et quel sera mon sort, puisque je ne peux pas oublier ? Plus heureux que moi, Gaspard, tu sais que ton' malheur est complet, que ton cœur a cessé de battre, sans remède, que tu n'es plus qu'un simulacre pareil aux statues de l'Écriture ! Moi, je continue d'entendre et de voir... en songe, et mon supplice est sans fin... sans fin ! Et cela parce que qui j'aime est vivant, sans doute, quoique je n'en puisse rien savoir !... Croisigny, tu dors, par avance, ton éternel sommeil, tandis que moi, je suis muré tout vif dans un tombeau !

Il releva la tête, car on avait frappé à la porte.

— Qu'est-ce encore ? — cria-t-il sans que sa voix sèche et blanche indiquât la colère ou même l'impatience.

— Monsieur, — répondit-on, — c'est M. de Taubadel qui désirerait vous parler.

Clérambon, haussant les épaules, ordonna qu'on le fît entrer. Le margrave Casimir-Maximilien-Ernest de Taubadel-Frauenbries, qui, n'étant que rittmestre, s'arrogeait le titre de colonel, pénétra dans la chambre.

La pointe de sa barbe rousse prolongeait, en avant, sa 55 mâchoire saillante ; la racine de son nez était fendue en large, par une cicatrice profonde ; ses yeux couleur d'escarboucle, luisants, accusaient la pâleur de sa face grave et revêche ; et ses moustaches arquées, conteurnées en vrille, étaient si longues qu'il devait les lier derrière sa nuque, — disait-on, — quand il voulait boire ou manger. Cet homme carré et solide mesurait six pieds de haut. Il dépassait, de la tête, M. de Clérambon, qui le reçut avec son habituelle politesse et le félicita sur ses beaux habits tannés et rouges :

— C'est là du velours à trois poils, ou je ne m'y connais pas !

Mais le comte Odet ne vit point, sans contrariét l-, se profiler derrière ce reître velouté un autre colosse, plus humble, dont le vêtement à taillades était bigarré de tous draps. Car il avait reconnu le trompette Christian Kopperhorn, homme de confiance du margrave. Et cet homme de confiance, qui ne quittait jamais la bandoulière de loup marin aux écussons de son maître, portait sous son bras une grande vahse plate, de maroquin gaufré, et munie de trois serrures.

— Vous permettez ? — dit M. de Taubadel, en tirant une des allonges de la table. — Christian, pose ceci, et laisse-nous !

« Ah ! que le tonnerre le grille, ce porc à sacoche, et le porcher avec lui ! — songeait Clérambon. — Voici encore l'autre qui s'installe, avec ses comptes de fournitures !... Ne t'inquiète pas, mon compère, tu me payeras mon temps et mon ennui ! »

En effet, M. de Taubadel était venu pour parler d'af-

56 faires. Et, entrant tout aussitôt dans le vif de la question, il s'enquit du prix exact des épées et des pistolets, demanda quels étaient les cours du jour, au 3 mai 1570. Il s'assura par la lecture d'un almanach que c'était bien là le quantième du mois, et déclara qu'il pleuvrait sans doute dans la soirée. Puis il énuméra ses griefs, réclama des diminutions de prix, surtout sur la poudre et le plomb, critiqua la qualité des collets en cuir de cerf :

— Vous en exagérez la valeur, et aussi des buffles ! Mais M. de Clérambon se défendait avec son âpreté

coutumière :

— Les bons comptes, monsieur de Taubadel, font les bons amis. Quand je vous ai reçu ici dans mon château, vous et vos cavaliers n'aviez plus ni bottes ni manteaux. Je vous ai remontés en armes et en vêtements. Après l'entreprise de Richemond (ainsi M. de Clérambon appelait-il la prise et le sac de la Haute-Ganne), vous avez gagné autant que si vous aviez fait campagne pendant trois mois avec l'Amiral...

M. de Taubadel, à ce nom vénéré dans le parti, souleva son bonnet.

— Et vous avez tenu, — continuait le comte, — à rentrer dans mon château pour y rafraîchir vos reîtres. Ensuite, vous avez demandé que nous réglions nos comptes. Depuis deux mois, je ne travaille qu'à cela. Ne faudrait-il pas encore que vous ergotiez sur chaque article, quand, de tous, je vous ai fait gracieusement l'avance... Ainsi, quand je dis quarante-cinq épées, ce n'est point à vous de me répondre quarante- trois, puisque je compare sur vos livres où les chiffres sont nettement tracés...

— Ne vous fâchez point, monsieur de Clérambon, — 57 dit M. de Taubadel, d'un ton paterne. — Je me serai trompé.

— ^Erreur ne fait pas compte. Il y a plus : toutes ces épées, quand on vous les a livrées, étaient en bon état, avec leurs garnitures, ceinture et dague... Vous vous récriez sur le prix ?... Vous devez pourtant le connaître : les lames sont d'Allemagne et, par conséquent, supérieures à ce que l'on fabrique à Vienne...

M. de Taubadel n'y contredit point : il n'avait les épées dauphinoises qu'en petite estime. Mais chacune des épées fournies par M. de Clérambon était estimée cent quarante sous, ce qui était excessif.

Celui-ci s'expliquait sans se troubler :

— Voyez les tarifs : Épées à garde couverte, couleur d'eau...

Mais M. de Taubadel ne tenait pas à cette patine bleue. D'abord, il la trouvait peu solide, et puis le noir était d'un entretien plus aisé.

— Je vous les ferai noircir, si vous y tenez !

— Oui, mais cela me coûtera encore de l'argent !... Et puis, qu'est-ce, s'il vous plaît, que ce prix de trente écus pour un harnois à l'épreuve ?...

— C'est le prix en France. Voyez le tarif...

— Grand Dieu ! Monsieur ! Mais votre tarif compte les corselets gravés, complets, à vingt-quatre livres, suivant en cela les cours du Bourbonnais !...

— Monsieur de Taubadel, là, comme ailleurs, on en a pour son argent. Si vous tenez à posséder uûe cuirasse qui crève sous un coup d'épée, j'en ai encore quelquesunes à dix livres...

58 Ainsi M. de Clérambon défendait-il ses intérêts

contre M. de Taubadel, avant son dîner. Devant cette morne fermeté, l'Allemand cédait toujours, tout en se promettant de ne rien lâcher le lendemain. Il avait déjà passé la porte, précédé par le porte-valise Christian, et M. de Clérambon le croyait parti, quand il revint et dit avec un accent de mystère :

— Ah ! Monsieur, vous savez ? M^^^ de Lamothe- Gondrin, que vous me donnâtes si généreusement, dit qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle voudrait bien se marier avec moi ! Et ses parents ne veulent pas me payer de rançon !

— Monsieur de Taubadel, — répondit M. de Clérambon, — c'est peut-être là une grâce de Dieu qui tient à ce que vous preniez femme en France... Je vous quitte pour aller dîner, et vous souhaite bon appétit !

« Si tu crois, mon pauvre homme, — continua-t-il pour lui seul, — que je t'en aurais fait cadeau si la famille avait été capable de payer !... Et ta simplicité estelle assez vaste pour ne point comprendre que cette jeune beauté préfère le toit d'un cadet poméranien à la cellule d'un couvent ! »

Après son dîner, M. de Clérambon s'enquit de Dartigois. L'écuyer était revenu à lui, mais pour tomber aussitôt dans un sommeil léthargique : le mire Hélion Pélissier pronostiquait que cet état durerait bien jusqu'au lendemain. Persan dormait toujours, botté. Le messager de M°^^ de Jupilly, moins fatigué, sans doute, put remettre entre les mains du comte la lettre qu'il portait cousue, pour plus de sûreté, dans la doublure de ses

chausses. Ainsi Tavait-il gardée depuis son départ de 59 Moulins.

Monsieur mon neveu. Von me raconte sur vous des choses tellement singulières que je crois devoir vous en toucher deux mots, pour connaître le vrai. La réputation où ron vous tient est telle, qu'elle est parvenue jusqu^ à moi. Et ce n^est pas peu dire, puisque depuis la mort de mon très aimé seigneur mari Henri-Charles- Joachim, votre oncle, — que Dieu ait son âme! et cette mort arriva au temps du feu Roy, — je me suis retirée ici, dans une retraite pieuse. Et les vains bruits du monde expirent au pied de ces murailles sans les jamais dépasser, tout comme cette eau agitée en tempête, à laquelle Notre-Seigncur dit un jour : « Tu nuiras pas plus loin! n Le bruit de vos exploits a passé la porte de mon cloître, et j^en ai été troublée dans mon repos.

Vous auriez, m'a-t-on dit, pris définitivement parti dans cette religion prétendue reformée, où, nous avons vu entrer, depuis quelques années, tout ce que le royaume compte de brouillons et de mal contents, et aussi de ces aventuriers pour qui toutes séditions et révoltes à main armée sont occasions de garnir leurs poches. A Dieu ne plaise, mon cher neveu, que je vous confonde parmi ces espèces. Etant de notre sang, vous n"* avez pu faillir aux devoirs que votre condition vous oblige à remplir envers VÉglise et le Roi. Mais on répète aujourd'hui partout que vous êtes Vami des Allemands et que vous trafiquez avec eux, sous cruleur d'actions de guerre, tout comme ce M. Gaspard de Châtillon, que Von continue à appeler F Amiral, je ne sais trop pourquoi, et qui veut jouer dans le royaume le person-

6o nage des anciens maires du palais. Vous m'écrirez^ s'il vous plaîti pour rn' assurer que Von vous a calomnié. Car, si je vous parle ainsi^ c'est aux nom et place de vos père et mère qui sont morts en me laissant le soin de veiller sur vous.

J'ai entendu rapporter aussi que vous détenez en cap' tivité plusieurs dames et demoiselles^ et que vous prétendez en tirer de grosses rançons. Ce sont là, entre nous, des procédés d'un autre âge, et bons, tout au plus, dans ces siècles reculés et barbares où vécurent certains de vos ascendants, tels que ce sire Séguin de Badefol, seigneur de la Linde, votre très arriéré trisaïeid. On parle encore aujourd'hui des pilleries et des vilains massacres qu'il promena, un peu partout, avec sa compagnie de gens de guerre, « la Margot », au temps des guerres contre les Anglais. Votre ancêtre Séguin, mon cher enfant, pour puissant et assuré qu'il se tînt, n'en eut pas moins une très pauvre fin. C'est en Navarre que Dieu l'attendait pour le punir. On l'y empoisonna avec du réalgar, dans des poires cuites ou du cotignac,je ne sais plus au juste. Notre Séguin s'était rendu chez le roi Charles, surnommé le Mauvais, pour débattre ses comptes de solde. Charles lui donna des poudres en payement. On ne saurait blâmer ce prince, tous les moyens étant licites contre les impies... N'avez-vous jamais craint, mon cher neveu, de trépasser d'une pareille manière? A votre place ^ je ne serais pas tranquille. Et ce que votre cas présenterait d'affreux, c'est qu'ainsi empoisonné dans votre réduit de la Roche-Thulon, loin des secours de la religion, vous vous rendriez tout droit en enfer. Je me consolerais du premier malheur, puisque nous sommes mortels, mais jamais, assurément, du second...

On nCa raconté que vous étiez devenu ainsi tyrannique 6l et violent^ à la suite de chagrins intimes^ et que vous en détestiez les hommeSy et surtout les femmes , particulièrement. Mais y je vous prie, quels peuvent être ces chagrins? Et ne les connaîtrais-je pas, s^ils étaient vraiment d* importance? Et, ensuite, si les hommes n'étaient pas, pour le plus grand nombre, injurieux, malfaisants et trompeurs, oit serait le mérite de les supporter? Et pourquoi la bienveillance serait-elle rangée parmi les vertus ? Je parle ici des hommes, car, pour ce qui est des femmes, je ne vois pas trop comment vous pourriez les connaître, puisque vous n'avez jamais été marié. Attendez de Vêtre pour en parler, mon enfant! En tous cas, celles par qui vous avez été élevé ne vous ont jamais donné que de bons exemples...

M. de Clérambon, hésitant, se demandait s'il continuerait de lire ces banalités confites. Mais, sachant que les femmes reculent volontiers jusqu'aux dernières lignes de leurs lettres pour exprimer leurs reproches ou formuler leurs désirs, il alla jusqu'au bout, et connut enfin ce que sa tante de Jupilly avait à lui demander.

Vous tenez sous vos verrous une jeune femme de la plus parfaite innocence et qui est d'une exquise beauté. Diane de Follenbrais est, vous ne Vignorez pas, filleide de M^^ la Reine Mère, et elle est mariée avec un seigneur d'avenir, si Von s'en fie à son mérite éclatant, et aux satisfactions qu'il a toujours données à sa famille. Malgré votre ami, M. de Saint-Cendre, ce magnifique seigneur dont la courtoisie et la modération à V égard des dames sont passées en proverbe, et qui voulait remettre cette tendre Diane entre

62 les mains de son époux, vous avez traîné cette damejusqu^à votre Roche- Thulon. Vous Pavez traînée, dis-je, par les plus mauvais chemins, obligée à faire une partie de la route à pied, ce qui a meurtri sa chair délicate.

Al. de Clérambon interrompit sa lecture : (c C'est dommage — soDgea-t-il — que ma bonne tante n'ait pas vu la litière où cette « chair délicate » a dormi à son aise pendant les quinze jours qu'a duré son voyage de la Haute- Ganne à la Roche-Thulon. C'est plus grand dommage encore que ma tante n'ait pas plumé les trente et quelques chapons que cette dame « de la plus parfaite innocence » a mangés, relevés de diverses sauces, pendant ce temps, sans compter les autres viandes, les entremets et les tourtes ! Misère de nous ! Si l'on nous traite ainsi de notre vivant, que diront les postérités de nos faits et gestes ?... Continuons !

Ne cherchez pas à nier, monsieur mon neveu, je sais tout cela et d'autres choses aussi où la bienséance m'empêche de m' arrêter.,. Ne niez pas. Vous me prouveriez le contraire, avec ces arguties subtiles qui ne vous font jamais défaut, que je ne vous croirais point. Enfin, vous exigez une rançon de dix mille écusl Vous auriez, entre nous, mauvaise grâce à réclamer ces soixante mille livres — une fortune par le temps qui court — à une famille déjà éprouvée et qui compte, outre force personnes distinguées, un M. Guérin-Béchu, évêque de Saint-Germain-en-Dunois, ou d'ailleurs — // ne m'en souvient plus! — et qui est un véritable saint sur la terre. Et un peu plus on allait vous payer cette somme. Heureusement que je veillais. Grâce à

ce prélat, dont la pourpre cardinalice couvrira bientôt — je 63 vous r annonce en confidence — les vénérables épaules^pai pu entamer des négociations. Prenant la parole en votre nom, j^ ai consenti à tout ce qu^on voulait, et j^ai obtenu des conditions inespérées, ainsi que vous allez en juger,,.

Le comte de Clérambon ne riait jamais, suivant la commune rumeur. Il se départit cette fois de sa réserve habituelle et se laissa aller pendant quelques minutes, renversé dans sa chaise. Des hoquets creusaient et enflaient sa poitrine, et la chaîne d'or de son cou en sautait sur son pourpoint de velours noir.

— Ah ! par le nombril du pape ! — murmurait-il, en se serrant les flancs pour réprimer leurs battements tumultueux. — Par les cornes de Follenbrais !... Voici une belle épître !... Croisigny lui-même en rirait I Et je la lui montrerai ce soir !...

Ayant enfin calmé cet accès de rire convulsif, il reprit le papier où M^® de Jupilly avait tracé ses pattes de mouche. Les caractères pointus et grêles, peu couchés, inégalement espacés, reliés çà et là par des ligatures et des paraphes, disaient une nature bornée, méticuleuse et autoritaire, avec un entêtement sauvage. Et les lignes allaient en montant, pour prouver l'énergie de cette personne qui était toujours sûre d'elle-même, et des autres, par surcroît :

// vous suffira, monsieur mon neveu, de rendre la dame de Follenbrais à son mari, pour recevoir des lettres d^absoîution en bonne et due forme. On passera V éponge sur vos crimes; et, si vous faites votre soumission entière, on vous

64 recevra en grâce, sans vous priver de vos titres et de vos biens. Il est stipulé, entre autres clauses de petite importance y que vous servirez jusqu^ à la fin des troubles, avec vos gensy contre les révoltés. Vous toucherez votre solde comme capitaine, et votre troupe sera payée sur Vordinaire des guerres : c^est dire que, vienne la paix, cette compagnie ne sera pas cassée. Votre ami M. de Saint-Cendre, qui n^a pas épargné ses bons soins pour vous servir en cette ajfairey a écrit à M, de Strozzi — pai vu sa lettre — qu^'û se contenterait de la moitié de tout cela.

Cette fois, M. de Clérambon réprima son envie de rire. Jamais, pourtant, elle n'avait été aussi forte. Et il songeait :

« Dartigois, pour peu que je m'y prenne bien, va m'en raconter de belles !... Saint-Cendre me l'a envoyé en éclaireur, puis il donnera de sa personne ! Tout cela est extraordinairement instructif et distrayant. Voyons la suite ! »

N'hésitez donc pas, mon cher enfant, à saisir cette occasion unique de rentrer honorablement dans la société de vos pairs. Mon courrier, Thomas Boileau, est un homme de confiance. Il accompagnera M^^ Diane de Follenbrais en toute sûreté, pourvu que vous fournissiez une petite escorte. Ainsi cette jeune et intéressante dame gagnera-t-elle tranquillement Moulins où. elle retrouvera son mari,,,

« Ah ! très bien ! se dit M. de Clérambon. — C'est le fesse-mathieu Follenbrais qui est venu entortiller cette simple veuve !... »

.. qui attend^ avec une légitime impatience^ le retour 65 de sa mignonne... Ai-je oublié de vous dire que le Roi songeait à vous donner le collier de V Ordre? La chose sera faite au premier jour que vous rejoindrez V armée. M. de Brissac est avisé d'avoir à vous le passer au cou dés votre arrivée j avant tout autre compliment..,

M. de Clérambon, persuadé que la munificence royale lui réservait un tout autre collier, haussa les épaules, plia la lettre avec soin, la serra dans un tiroir, et répondit, sur l'heure, à sa tante, pour la remercier de ses bontés : \^M

... Mais, faute d'argent, je ne puis rendre la dame, tellement les temps sont durs. M. de Follenbrais m'a écrit, il n'y a point très longtemps. Il se donnait comme décidé à payer. L'affaire, étant ainsi engagée, ne saurait être reprise d'une nouvelle manière... J'ai moi-même des engagements... Mon respectueux attendrissement ne peut m' empêcher de faire honneur à mes affaires. J'ai été obligé de contracter des emprunts, je me suis obéré pour aider Saint- Cendre dans son entreprise contre son oncle Lanelet.., Puisque M. de Follenbrais est assez heureux pour émouvoir votre compassion, ne daigner iez-vous pas lui laisser entendre que, s'il tient à ravoir sa femme, le plus sûr moyen serait de s'exécuter?..»

Et M. de Clérambon ne jugea pas utile de mander à sa tante de Jupilly que, pour une somme relativement minime, M. de Carpençay, à la fin des troubles, lui aurait des lettres de rémission. Quelques milliers de livres.

66 suffiraient, tant alors cette marchandise serait commune, et, partant, dépréciée. Ramené par ces pensées vers son ami Médéric, il étendit la main vers la boîte émaillée. Mais, au moment même où il se disposait à ouvrir le cadenas, on frappa à la porte. C'était Dartigois qui, réveillé contre toute attente, demandait à remettre ses lettres. Et, tout en ordonnant de le faire entrer, M. de Clérambon, repoussant Técusson à la carpe qui disparut sous une pile de papiers dont le choc vint déranger réquilibre, dit sans se déranger :

— Bonjour, Dartigois. Assieds-toi et donne-moi des nouvelles.

Outre les lettres renfermées dans la valise dont M. de Clérambon avait la clef, Técuyer apportait des renseignements utiles. Depuis que M. de Saint-Cendre était parti de la Roche- Thulon, lui, Dartigois, ne l'avait pas quitté. Ils avaient retrouvé M. l'Amiral à Montauban, où l'on s'occupait de rafraîchir et surtout d'augmenter les troupes. Puis on était parti pour Toulouse, et l'on avait vécu sur le pays jusqu'à ce dernier mois de janvier. M. de Saint-Cendre gagnait de jour en jour les bonnes grâces de l'Amiral, et Dartigois en concevait une grande joie :

— M'est avis. Monsieur, que si le marquis eût été — et vous aussi, comme de juste ! — à Moncontour, on aurait évité bien des fautes... M. de Saint-Cendre est de tous les conseils !

Et Dartigois vantait la sagesse, le courage et les autres qualités du marquis : « Ce n'est pas à celui-là qu'on aurait passé du coton pour de la soie ! Un jour même, il avait rivé son clou au mestre de camp Besson-

nières, qui s*était avisé de le contredire sur quelque 67 point... »

— Oui, Monsieur ! Et ils ont failli se battre. M. TAmiral les a accordés, tout aussitôt, et obligés à s'embrasser devant lui. Ce Bessonnières avait tort, car le marquis, comme chacun sait, est bien le meilleur homme qui ait jamais marché sur cette terre !... Et puis nous sommes allés à Carcassonne, avec les reîtres, à Montréal aussi, d'où nous sommes partis... pour des affaires... particulières...

Et Dartigois, gêné, craignant d'en avoir trop dit, devint subitement rouge. Il balbutiait.

— Aurait-il eu quelque aventure galante ? — fit négligemment M. de Clérambon, sans paraître remarquer ce trouble. — Ensuite vous êtes allés dans le Bourbonnais...

— Ah ! Monsieur ! — s'écria vivement Dartigois. — Mais, vous le saviez donc ?

— Cela, et autre chose, mon ami. Ton maître et moi ne sommes-nous pas comme Oreste et Pylade !... Tu as trop de lettres, Dartigois, pour ignorer ces amis des temps fabuleux... Enfin le marquis m'en a écrit, et j'ai reçu ses lettres envoyées de Moulins. Il y demeurait chez une tante à moi, M^^^ de Jupilly.

— Elle-même, Monsieur ! Vous êtes au courant de tout, à ce que je vois ! Et vous savez aussi que nous sommes entrés, déguisés, dans la ville. Le marquis se faisait appeler « M. de Billinges », et moi je passais pour son domestique.

— Et as-tu été bien reçu par le maréchal ?

— Quoi ! Vous savez aussi que je suis allé chez M. de

68 Strozzi !... M. le marquis disait... pourtant... Enfin !...

— Que disait-il, le marquis ?

— Oh ! rien, monsieur ! Rien de particulièrement important !

Pour un peu, Dartigois, qui n'y comprenait plus rien, aurait-il raconté que le maître lui avait recommandé de ne jamais parler de cette mission auprès du maréchal Strozzi.

Ainsi M. de Clérambon tirait-il du défiant Dartigois, par des moyens détournés, quelques renseignements précis. Et l'écuyer, croyant que M. de Saint- Cendre avait tenu son ami au courant de ses démarches les plus secrètes, parla alors d'abondance : « M. l'Amiral cherchait à négocier, c'était sûr, et M. de Saint- Cendre s'employait activement aux négociations. Mais, ne sachant pas encore comment tournerait le vent, il travaillait à se créer des amitiés dans les deux partis... » Dartigois, d'abord muet comme un poisson, était maintenant plus bavard qu'une pie. Les informations de M. de Clérambon étaient si exactes qu'il renonçait, sans pour cela s'interrompre de raconter, « à lui apprendre quoique ce fût de neuf». Il était vexé de voir ses indiscrétions les plus audacieuses reconduites par un : « Je sais, je sais ! » auquel s'accrochait toujours un détail, assez net a ses yeux pour justifier cette réponse; sa prudence s'en allait, mais non point sa confiance aveugle dans le marquis de Saint- Cendres, son seigneur.

M. de Clérambon connut que son glorieux ami songeait sérieusement à abandonner la religion réformée pour rentrer dans le sein de l'Église catholique et romaine. A en croire Dartigois, le roi lui avait fait des ou-

vertures. Et M. de Clérambon comprit encore mîetix le 69 sens de la lettre écrite par M^^ de Jupilly. C'était sous les auspices de Follenbrais — pour ne point dire le duc de Montpensier — que se ferait cet accord.

— Saint-Cendre — dit M. de Clérambon, d'un air détaché, et en regardant en l'air — a bien tort de manigancer ainsi avec tous ces gens-là. A sa place, Dartigois, moi, je n'irais point par quatre chemins : je tâcherais de tuer Follenbrais, et puis j'épouserais sa veuve.

— Voilà qui est raisonner. Monsieur. Mais le marquis a, sans doute, ses raisons... Et, à ce propos, il m'a chargé de présenter ses hommages à M°^^ de Follenbrais, au cas où elle serait encore ici.

Un sourire vague courut sur les lèvres du comte Odet.

— Tu lui feras ta commission quand tu voudras. C'est une jeune et charmante dame que tu prendras plaisir à voir... Ainsi tu crois que le projet de Saint- Cendre de quitter le parti — et il m'en avait touché deux mots, il y a quelques mois — est bien arrêté aujourd'hui ?

Dartigois, sans se prononcer absolument, hocha le menton. M. de Clérambon, pour savoir d'expérience,, et depuis longtemps, combien Saint-Cendre était malheureux dans ses entreprises, se raffermit, au contraire, dans sa résolution de demeurer huguenot. Il décida de consulter, la nuit prochaine, son astrologue Galéas Chrysogoni. Puis, craignant que l'écuyer n'entrât en défiance et ne s'aperçût enfin qu'on le faisait parler, il endigua le torrent impétueux de ses confidences, en affectant une attitude indifférente. Enfin, il se fit badin, et interrogea Dartigois sur les femmes du marquis.

70 « Qu'était devenue Hélène la Grecque ?... Qu'avaitil fait de cette Julie Thouron aux merveilleuses épaules, et de l'autre encore... dont le teint semblait laiteux sous ses cheveux lourds, couleur de tan ? »

Mais, sur ce sujet, Dartigois se montra beaucoup plus circonspect. Une sorte de honte parut le saisir, ses explications restèrent vagues : (( Juhe Thouron avait dû retourner près de son mari, à Seissat... Macée Labourlade avait accompagné le marquis quelque temps, sous des habits d'homme... » Et il hésitait, faisait des restriaions.

— Vous comprenez, Monsieur, qu'au quartier de M. l'Amiral... Enfin... on l'a renvoyée...

— Sans doute comme M^^^ de la Touaille ?

— Ah ! que voulez-vous. Monsieur...

Dartigois passa sa main sur son front, comme pour en chasser quelque importune pensée.

— Oui, j'entends !... Et la Cypriote, Dartigois, qu'est-elle devenue ?

— Ah ! Monsieur ! La demoiselle de Chypre... Ça ne lui a pas porté... Non, je ne sais plus ce que je dis, sur ma parole !... Ma foi, je ne sais pas trop...

— Mais — demanda, à tout hasard, M. de Clérambon — j'avais entendu dire qu'Hélène s'était donné la mort ?

Dartigois baissa les épaules. Pour la première fois, il considéra le seigneur de la Roche-Thulon avec une expression craintive, qui n'était pas simulée, et il gémit :

— Que le Dieu juste nous assiste ! Mais vous savez donc tout ? Et, sauf votre respect. Monsieur, vous êtes donc sorcier !... Aussi vrai qu'il n'est bon cuir que de

Brabant, vous êtes bien informé... C'est vrai, Monsieur, 71 k mort de Macée Labourlade ne lui a pas profité, à la Grecque... Mais qu'est-ce que je dis... par l'Enfer !... Je ne dois...

— Allons, parle ! Crois-tu donc que j'ignore cela ? M™6 de la Touaille aussi mourut par accident, peut-être ?

Dartigois releva la tête, et M. de Clérambon fut frappé alors par la tristesse que disait cette face amaigrie. Les joues de l'écuyer s'étaient creusées, les yeux bridés, les traits tirés. Tout exprimait la lassitude. Et le corps aussi était usé, courbé, sous son habit de deuil. De telle sorte que ce n'était plus M. Hannibal- Juste-François Dartigois, maître du Breuil, jadis mari despotique et bourru de la jolie Catherine Gillot, qui conférait avec M. de Clérambon, mais son spectre. Dartigois, en ces quelques mois qui suivirent la prise de la Haute-Ganne, avait vieilli de quinze ans. Seule en lui vivait aujourd'hui la foi qu'il gardait à son maître. Si rudes qu'eussent été les épreuves, ruiné de corps et de biens, du marquis de Saint-Cendre il n'avait jamais douté. Mais tout le reste s'en était allé, et il avait presque oublié ses proverbes. La mort de sa femme Catherine l'avait affligé, surtout parce qu'elle était venue mal à propos, en s'ajoutant inutilement à d'autres, et en parachevant sa ruine par des dispositions de contrat. Un instant, Dartigois crut que sur lui s'appesantissait la main de l'Éternel. Cette défaillance ne dura pas.

« Il vaut mieux — se dit-il simplement — que ce soit sur moi que sur mon maître ! Car lui en a eu tout son saoul. Une égratignure à sa main est plus importante

72 qu'un grand coup de hache que je recevrais sur la tête. »

La mort de Catherine, sa femme, était venue mal à propos pour Dartigois, parce qu'il en avait reçu la nouvelle peu d'heures après le meurtre de Marie Peyrusse. Jamais l'écuyer ne put oublier cette tête blonde qui avait roulé, tandis qu'il serrait le lacet, sur le tapis clair. Et il le voyait sans cesse, ce tapis gris et bleu, ondoyé de lignes blanches, où tombait goutte à goutte le sang de Gillonne de Bonisse et de Gabrielle de Vignes. Quand il avait étranglé la petite chambrière, obéissant en cela aux commandements du marquis, quelque chose avait pincé Dartigois aux paupières. Une de ces mouches, sans doute, dont la piqûre est si tenace, en automne. Mais sa main, portée à son œil, en était revenue mouillée. Dartigois avait haussé les épaules avec mépris, tant il méprisait les larmes. Du reste, l'œuvre qu'il accomplissait était juste, et hors de sa responsabilité.

Il allait quitter la pièce, quand il avait vu des yeux qui le regardaient : les yeux de la marquise de Saint- Cendre,, ces yeux devant qui il s'était toujours incliné, aux beaux jours, ces yeux vitreux, qui ne verraient plus rien sur la terre, étaient fixés sur lui. Dartigois, qui avait vu la mort de près plus de cent fois, pour son compte, en avait reculé jusqu'à la porte.

Et il avait fermé les yeux de Gabrielle de Vignes, couvert son corps d'une courtine, jusqu'au menton. Puis, il s'en était allé, le dos courbé, en grommelant des malédictions, et en se forgeant des excuses :

« Après tout, tout ça, c'est des bêtises ! Et le marquis avait certainement ses raisons. »

Les yeux de Gabrielle de Vignes le poursuivirent, 73 dès lors, sans répit. Ils volaient autour de lui, venaient battre sa face, à lui donner envie de pleurer. Et depuis ce jour. Juste Dartigois en oubliait de boire ce qu'il appelait son eau bénite de cave. Il rêvait de femmes mortes qui le venaient tirer par les pieds. Marie Peyrusse, un lacet au cou, montrait sa langue ; Gillonne de Bonisse, Gabrielle de Vignes, pâles et raidies, s'avançaient tout d'une pièce et pleuraient du sang; Madeleine de la Touaille, la face peinte en violet, émergeait de l'eau sordide dont les gouttes glacées retombaient sur lui, en pluie ; Macée Labourlade était si blanche que les taches vertes du poison dispersées sur son cou, sur sa face, en semblaient noires, et elle poursuivait Hélène la Grecque, pareillement marquée ; celle-là rôdait autour du lit, les cheveux épars, en hurlant, comme une chienne noire. Enfin Saint-François glissait sur le parquet, et son visage était si transparent que Dartigois croyait voir la muraille au travers. Alors, étouffant, geignant sous le poids du cauchemar, il maudissait toutes ces ombres, râlait :

« Que me voulez- vous ? Ce n'est pas ma faute !... Allez trouver le marquis mon maître !... Ce qu'il a fait est bien !... »

Cependant que, de la pièce voisine, M. de Saint- Cendre, sans se douter qu'on sommait ainsi des fantômes de s'adresser à son tribunal, criait, mécontent d'être réveillé en sursaut par les cris de l'écuyer :

« Dartigois ! Mon ami !... Ne pourrais-tu dormir tranquille et retenir ces clameurs sauvages issues des vapeurs du vin ! »

74 Et Dartigois se réveillait à son tour, suant d'angoisse, remerciait grandement le marquis de la bonté qu'il avait de le tirer de ces songes affreux.

M. de Clérambon, ainsi que beaucoup de ces mélancoliques dont le chagrin a affiné la perspicacité, avait deviné certaines particularités touchant Dartigois. Et, à regarder aujourd'hui le messager de Saint-Cendre, il complétait son enquête au moral, si l'on peut dire, car, pour le matériel, le comte Odet avait appris de Dartigois tout ce qu'il avait besoin de savoir. Il le congédia, en lui recommandant de se reposer. Et il songeait :

« Toi, tu y laisseras ta peau, comme les autres. Chrysogoni, qui ne se trompe jamais, a bien tiré l'horoscope de l'ami Saint-Cendre ; le marquis est une de ces divinités solaires qui demandent des libations de sang !... Voyons ce que disent ces Catherine Gillot, dans la robe brune des filles de lettres ! »

Et M. de Clérambon se mit à dépouiller le contenu de la valise apportée par Dartigois ; deux lettres du marquis, une lettre de l'Amiral, une de M. de Bessonnières, son mestre de camp, quelques autres encore. Allant d'abord aux moins importantes, il en rejeta trois, s'occupa de lire le reste. Mais pour gagner du temps, il fit prier, tout d'abord, M. de Croisigny de vouloir bien traduire, avec le chiffre, les lettres de l'Amiral, et de lui souligner les passages principaux.

« Je lui donnerais bien aussi celles de Saint-Cendre. Mais le compagnon est tellement inconsidéré dans ses propos, que mon Gaspard trouverait là, sans doute, plus d'un sujet de tristesse... Hceret îethalis arundo!... Je passerai la nuit à ce travail... Pour moi, je suis tranquille»

nul sur cette terre ne pourra plus me causer de chagrin. » 75

Si Dartigois, qui était retourné vers son lit, avait connu la nature d'une des missives qu'il apporta à la Roche-Thulon, nul doute qu'il ne l'eût détruite sur , l'heure. M. de Bessonnières, en un billet qu'il avait prié un ami commun, M. Chonsard, de glisser dans sa lettre, mandait à M. de Clérambon des choses abominables sur M. de Saint-Cendre :

C^est charité que de vous avertir. Il passe son temps à vous desservir et intrigue ouvertement contre vous... J^ai eu du mal à le faire taire chez V Amiral où il insinuait que sa femme s'était donné la mort pour ne pas tomber entre vos mains.

« Voici ce qui est très flatteur pour moi : sans être encore entré dans l'histoire, je passe dans la légende !... Et encore ?... »

Sa vie n^est plus qu'un tissu d* intrigues... Je vous aurai tout dit quand vous saurez que Dartigois doit tenter une surprise pour s'emparer de la Roche-Thulon..,

M. de Clérambon sourit, tant l'exagération était évidente. Et, par une réflexion logique, il en vint à penser que le crédit de Saint-Cendre devait fortement remonter, pour qu'il excitât, ruiné et décrié comme chacun savait, et l'attention et l'envie.

— Est-il vrai que le Singe vert va partir pour la guerre ? — demanda Diane de FoUenbrais à Charpy,

La chambrière leva le nez et répondit :

— Mais oui. Madame. C'est ce qu'on dit. Les reîtres mènent un bruit affreux dans leur quartier ; on y bat du fer à croire que l'on est dans une forge, et ce ne sont que chariots qui entrent pleins et qui sortent vides. M. de Taubadel passe maintenant toutes ses journées enfermé avec M. de Clé...

Mais Diane l'interrompit sévèrement :

— Tu pourrais bien dire le singe vert, puisque c'est son nom ! Ainsi il va nous quitter ?... Quel bonheur ! Nous en serons enfin débarrassées, car, naturellement, il sera tué... A moins que — et ce serait bien mieux — on ne le fasse prisonnier. On le mettra dans une geôle.

avec une grosse chaîne autour du ventre, et M. de Saint- 77 Cendre viendra ici pour nous délivrer.

— Comment cela. Madame ? — fit la naïve Charpy. — Mais M. de Saint-Cendre ne combat-il point sous le même drapeau que monsieur... (elle se reprit) le singe vert ?

Cette objection n'arrêta pas Diane. A ses yeux prévenus, le marquis de Saint- Cendre ne pouvait apparaître autrement qu'en sauveur. D'ailleurs, peu lui importait. L'affaire la plus considérable était la déconfiture et la captivité de M. de Clérambon. Un tel événement ne pouvait manquer de se produire. Et, au beau milieu de l'antichambre, où elle se tenait assise à même le plancher, avec Charpy à qui elle expliquait les sculptures dont les sujets licencieux se déroulaient autour d'un coffre de mariage, la jeune femme battit des mains. Elle se livra ensuite à plusieurs contorsions bizarres qu'elle accompagna de cris joyeux. Et, comme si ces gestes désordonnés ne suffisaient pas à prouver sa satisfaction complète, Diane sauta sur ses pieds, dansa quelques pas, en levant ses jupes bouffantes, ce qui découvrit ses jambes pleines et fuselées. Enfin elle se précipita sur Charpy, honora sa joue gauche d'un petit soufflet et sa droite d'un grand baiser, et cria à tuetête :

— Tiens, regarde ! Voici la réception que feront les dames de la ville (M°^^ de Follenbrais ne la désignait pas autrement) au singe vert, quand on le promènera enchaîné : « Hou ! hou ! hou ! »

Pour ne pas demeurer en reste avec sa maîtresse qui faisait les cornes, tordait sa bouche et remontait son nez

78 au caprice de grimaces inattendues et nouvelles, Germaine Charpy — à genoux maintenant sur le parquet — appuya ces démonstrations de quelques pieds de nez et de ses « csi ! csi ! csi ! » coutumiers.

Mais ce concert fut interrompu subitement par l'entrée du prisonnier lui-même. A la vue de M. de Clérambon, Diane se sauva lestement dans sa chambre. Et le « singe vert » vit la seule Charpy qui, rouge comme une cerise mûre, plus confuse qu'un écolier pris en faute par son régent, retomba assise sur son derrière, en souhaitant que le plancher s'entr'ouvrît pour la dissimuler aux regards de celui qu'elle craignait plus que tout sur la terre.

— Charpy, — dit M. de Clérambon, sans paraître remarquer son trouble, — ta maîtresse peut-elle me recevoir ? Préviens-la que je désire lui parler.

Avant que la servante, interdite, eût trouvé même le temps de se relever, une mine rosée, sournoise et merveilleusement coiffée d'un escoffion doré, à floches rouges, parut entre deux battants légèrement écartés. Et M"^^ de Follenbrais, d'une voix plus douce que miel, pria le comte d'entrer.

Au contraire de ses habitudes, M. de Clérambon se montra loquace, peu exigeant, et même bonhomme. Et Diane en conclut que son ascendant allait grandissant. Elle déploya les artifices d'une coquetterie savante, et parla, une heure durant, sans s'arrêter, tout en croyant, comme elle le dit ensuite à Charpy, « tirer les vers du nez au singe vert ». Cependant, M. de Clérambon apprenait les menées astucieuses de son ami Saint-Cendre, et écoutait Diane imitant les discours de Dartigois. Ce

nouveau Mercure avait dépeint l'angoisse d'amour de 79 son maître en termes savamment gradués et entremêlés de quelques proverbes. Jamais Jupiter ne soupira autant après l'amour d'Alcmène que M. de Saint- Cendre après celui de la dame de.Follenbrais.

— J'en ai failli pleurer. Monsieur ! — disait Diane. — Ce n'est pas vous qui vous abaisseriez à vous rendre aussi touchant !

Et elle expliquait les insinuations du cauteleux écuyer : « Jamais le marquis ne pardonnera à M. son ami la noirceur des ruses par lesquelles vous lui avez été ravie. Ses cheveux en ont blanchi, et les miens aussi. Mais, comme dit l'autre, nous vous tirerons de là ! L'important, en tout, c'est de résister aux premières attaques du mal, le reste va tout seul. Ce qui ne tue pas engraisse, ainsi que le disait le capitaine espagnol qui, au siège de Metz, s'apprêtait à manger, pour tout souper, un rat qu'il tenait par la queue. » Ou bien encore Dartigois soupirait : « Ah ! Madame, si vous étiez veuve, il vous supplierait en grâce de lui donner votre main ! »

M. de Clérambon songeait, en écoutant cela sans rire, que l'écuyer avait bien profité de sa conversation. Et il approuva les paroles de ce Mercure :

— Voilà qui est bien dit, et qui est très raisonnable. Saint-Cendre est homme de goût ; il le prouve une fois de plus en vous priant de le distinguer.

Diane leva des yeux candides :

— Et vous, monsieur de Clérambon, si j'étais veuve, est-ce que vous m'épouseriez ?

A cette question, posée d'un ton suave et que la figure charmante et anxieuse de la blonde assise à ses

8o pieds, sur un carreau de velours tanné, rendait encore plus touchante, M. de Clérambon répondit d'abord par un beau salut de tête. La gaieté, tout intérieure, qui le saisit à la gorge, n'arriva pas jusqu'à ses lèvres. Aucun sourire ne les agita. Pour donner, sans doute, plus de prix à ses paroles, il s 'enfonça davantage dans son fauteuil, croisa les genoux et considéra quelques instants, en silence, la dame qui l'interrogeait ainsi à l'improviste.

Serrée dans une robe de velours brun brodée de gris, Diane de Follenbrais respirait doucement, comme si son corps piqué gênait sa gorge haute et ronde qu'une adroite disposition du buse faisait valoir en pleine saillie, et cette gorge semblait sortir du corsage long et fin, ainsi que d'une gaine. Sa fraise à confusion, de fin linon, large et haute comme une meule de fourbisseur, l'obligeait à lever le menton. Les rouleaux pressés de sa chevelure claire et soyeuse encadraient son front poli et bombé. Et ses sourcils, franchement arqués, se relevaient pour prouver son attention. Rose et blanche, svelte et mince de taille malgré son embonpoint naissant de recluse, elle se tenait assise sur ses talons, et les lourds pHs de son vêtement, pressés en deux masses sur les côtés, rappelaient ces coquillages entr'ouverts d'où sort une déesse des eaux.

M. de Clérambon, les yeux demi-clos, jouissait de ce charmant spectacle. Enfin il parla avec naturel, simplicité et lenteur :

— Il ne me souvient point. Madame, d'avoir reçu, dans toute ma pauvre vie, de déclaration aussi flatteuse. Et celle-ci vaut surtout par les circonstances qui l'en-

tourent. A supposer que vous soyez libre — ce que je 8î souhaite de tout mon cœur, car plus d'un indice me donne à croire que votre mari n'est pas, en tous points, digne de vous — voici ce que je vous répondrais en toute franchise : « Le hasard qui règle les conditions humaines m'a engagé, de par ma naissance, dans les rangs de la noblesse. Étant donc gentilhomme, et comme tel obligé de faire respecter mon nom, je ne saurais être cornard sans déshonneur, parce que les lois du monde en ont ainsi décidé. Dans nos maisons nobles, vous le savez, un époux ainsi coiffé doit tuer sa femme, et sur l'heure, sous peine de passer pour un complaisant, et l'on se sert même d'un autre terme. J'estime, quant à moi, que casser une tête aussi mignonne, percer un sein aussi fier et plaisant, tordre un cou aussi gracieusement tourné, et dont le pareil ne se trouve pas sur la terre, serait un vilain péché ; et je ne saurais le commettre sans en être marri, au delà de tout dire. » Pour ces raisons — et elles me paraissent contenir les autres en elles-mêmes — je ne pourrais accepter cet honneur d'unir mon sort au vôtre par le sacrement de mariage. Mais je demeure, comme par le passé, votre humble et très empressé valet.

Un petit génie malin, et à coup sûr invisible, dut alors voltiger autour de M°^^ de Follenbrais et chatouiller son nez, relevé et rosé, avec les plumes de ses ailes. Du nez, ces caresses subtiles gagnèrent les coins de la bouche, et la jeune femme fut prise d'un rire dont elle ne put arrêter les éclats. Elle joignit les deux plus jolies mains qu'aient jamais chargées trois douzaines de bagues, sur le genou de M. de Clérambon, s'appuya

$2 contre sa jambe et se laissa secouer par les hoquets qui soulevaient sa gorge indiscrètement moulée par le velours à fleurs grises. Sous l'effort, les coutures faillirent se disjoindre. Enfin Diane put respirer. Sauvée d'un étranglement menaçant, elle reprit ses sens et son calme.

— Pardonnez-moi, Monsieur, — dit-elle, encore haletante, — ce n'était pas pour vous offenser. Mais j'ai connu bien des seigneurs riches en dons de l'esprit, bien disants, et de gai savoir. Jamais, je le jure, je n'en ai rencontré un seul qui vous vînt seulement au jarret !.., Ah ! si vous aviez voulu, vous... j'en suis sûre !... vous auriez eu toutes les femmes !... Mais, aussi, pourquoi passez-vous votre temps à vous moquer de nous ? Vous ne savez donc pas ?...

M. de Clérambon demeurait grave et indifférent. Il n'entendit pas le secret que M^^ de Follenbrais grillait de lui dévoiler — et qu'il connaissait autant que personne : à savoir que les femmes, les enfants et les simples ne goûtent pas l'ironie, faute de la comprendre. — Il 3 'interrompit froidement :

— Pour conclure, belle dame, je ne puis que vous conseiller, si vous devenez veuve, — et cela ne tient qu'à vous, — d'épouser le marquis de Saint-Cendre. C'est l'homme qui a été créé pour vous.

^me de Follenbrais essaya de savoir ce que M. de Clérambon entendait par ce : « cela ne tient qu'à vous... » Mais il ne daigna pas s'expliquer. Seul, un sourire impénétrable avertit Diane que la communication était de celles qui doivent retenir l'attention.

Bien des années après, elle écrivait à son amie, M^^ de Boissoudan :

Je rCai jamais vu, ma chère, un homme plus extraor- 83 dinaire et bizarre. Il est, je crois, un peu sorcier. En tout cas, il ne faisait rien comme personne. On aurait toujours dit qu'il savait tout, et il jouait merveilleusement celui qui ne craint ni Dieu ni diable... Quand il m'a dit : « Cela ne tient qu'à vous ^^,j'ai cru que j'allais voir le parquet de ma chambre s' entr' ouvrir et Belzébuth apparaître entre deux compagnons cornus et quelques flammes de soufre. J'ai regardé si, d'aventure, quelque dame du sabbat ne sortait pas de ma cheminée avec un balai pour monture. Quant au reste de l'entretien, encore qu'il se soit terminé de la manière habituelle, il ne saurait s'écrire... Charpy étant entrée pour m' habiller m'a dit que j'avais une drôle de figure et « pas comme à l'ordinaire ». J'avoue que j'étais encore troublée de ces mots...

M. de Clérambon quitta M™^ de FoUenbrais aux dernières heures du jour. Entre autres choses importantes, il lui avait annoncé qu'elle était libre. On avait consenti au règlement de sa rançon. Dès la fin des troubles, elle serait rendue aux siens, à moins qu'elle ne désirât partir, ce mois de mai, au risque de tomber dans les bandes huguenotes qui battaient le pays, ou dans les troupes catholiques qui les poursuivaient. Diane, que le souvenir de son amie Madeleine de la Touaille hantait toujours, avait affirmé son dessein de demeurer à Tabri dans la Roche-Thulon, et de jouir, comme par le passé, de l'hospitalité du singe vert. M. de Clérambon lui avait déclaré aussi sa ferme intention de partir pour la guerre. Pendant son absence, M. Gaspard de Croisigny commanderait dans la place. M^^ de FoUenbrais

84 pouvait donc dormir tranquille, car c'était un galant homme et qui lui tiendrait honnêtement compagnie.

— Ah ! oui, — avait dit Diane, — honnêtement ! Je le crois sans peine. C'est dans ses moyens ! Quel homme ennuyeux et maniaque I... Je bâille rien qu'à ouïr prononcer son nom !

— Il n'est pas, en effet, très divertissant, — répondait M. de Clérambon ; — mais vous aurez, par compensation, la société de Dartigois. Et celui-là est un compagnon jovial. Malheureusement, il est tombé de cheval aujourd'hui et s'est rompu une jambe. Mais Hélion Pélissier a promis de le remettre sur pied en quelques semaines, et l'écuyer de votre principal amoureux ne boitera pas plus bas que le raisonnable. Vous soignerez ce blessé, et il vous entretiendra de son maître, le marquis. Car c'est là un sujet que Dartigois ne laissera jamais tarir.

— Allez donc ! — avait soupiré Diane, qui commençait de s'habituer à son singe vert. — Je tâcherai de me distraire... honnêcement, avec le sage Gaspard, et d'écouter avec patience les proverbes de Dartigois !

Le malheur de Dartigois n'était que trop véritable. Au moment même où il s'engageait sur le pont de la Roche-Thulon pour gagner le Bourbonnais, où l'attendait M. de Saint-Cendre, il avait laissé son roussin butter. Et, comme il l'avait corrigé trop rudement, cette bête, chaude et vicieuse, le portant d'un temps contre la muraille du porche, lui avait écrasé le genou. M. de Clérambon avait envoyé, à la place du blessé, son courrier Justas avec la valise. Les lettres qui la remplissaient étaient destinées à l'Amiral, à M. de Bes-

sonnières, à quelques capitaines amis. Toutes annonçaient la prochaine arrivée du comte, avec ce qu'il possédait de troupes, avec les reîtres de Taubadel, avec de l'argent même. Car, dans sa missive, déchiffrée par Croisigny, c'était surtout de sa pauvreté que se plaignait Coligny :

On ne trouverait pas, parmi nous tous, un seul gentil^ homme encore nanti d'une chaîne en or, ou de quelque hi" jou. Nous avons depuis longtemps tout donné à MM, les reîtres,

L'Amiral ne désespérait pas, cependant, parce son armée, encore que petite, pour avoir résisté à toutes les fatigues de l'hiver passé, était maintenant trempée à l'épreuve ;

Je leur ai fait faire jusqu'à quinze lieues en un jour, et très souvent dix et douze. Ce sont les gens de pied qui supportent le mieux ces travaux. Et, comme ils arrivent recrus de fatigue au bout de V étape, on n'a point trop à redouter qu'ils se livrent à la picorée. Les reîtres ne dé' ploient pas, malheureusement, une pareille diligence : ety avec leur déplorable habitude, de toujours brûler leurs quartiers lorsqu'ils les quittent, ils ne laissent derrière eux que cendres et que ruines.,.

Sans entrer dans de grands détails sur le nombre et la composition de ses troupes, l'Amiral laissait comprendre qu'il ne redoutait rien des catholiques :

86 Ils ne sauraient, de longtemps, entreprendre quoi que ce soit d'important. On me dit que M, de Brissac se fait fort, avec ses Italiens et ses Suisses, de me couper la route de Bourgogne. C'est à quoi il ne réussira pas : par défaut de gendarmes, il ne peut marcher assez bon train. Et j'attends de l'y voir pour le croire.

Énumérant les pays parcourus, il se targuait d'avoir réduit la France du sud de la Loire aux deux mers :

Depuis que j'ai quitté la Saintonge, après cette affaire de Moncontour, dont on a fort exagéré les résultats, — et je ne vous dirai pas que là, comme ailleurs, nos ennemis ont magnifié leurs avantages . . .

A lire cela M. de Clérambon n'avait point souri. Il connaissait trop l'Amiral pour s'arrêter à ses réticences et à ses prétéritions. Il avait passé sur le panégyrique que M. de Châtillon présentait des jeunes princes :

J'ai quitté Saintes avec eux, passé la Drame, Flsle, la Vézère, la Dordogne, et cent autres, avec la grâce de Dieu, et MM. les princes ont montré partout leur généreuse ardeur. David, dans sa petite enfance, non plus que Samson, ne témoignèrent point d'autant de vertu. Quand nous eûmes joint les forces de M. de Montgommery et des sept vicomtes, nous traversâmes l'Agénois où, se refirent un peu les troupes qui manquaient de tout,

M. de Clérambon admira cette sobriété de langage. Il savait que le pays d'Agen avait été pillé et rançonné

de telle sorte que jamais on n'y avait vu tels malheurs 87 depuis l'invasion des Arabes. Le Rouergue et le Quercy avaient été foulés de même. M. de Clérambon n'ignorait rien de cela, et non plus des excès commis aux environs de Montauban et de Toulouse, où l'Amiral avait passé l'hiver :

De Carcassonne, nous avons gagné Alontréaî, pris Casan, près de Narhonne. Nous avons continué par UzèSy Nîmes, où les églises se sont réjouies de notre venue. Par Pont- Saint-Esprit, Saint- Jullien et Saint- Just, nous sommes entrés dans le Vivarais et le Forez. Quand vous aurez ces lettres, îîous serons à Saint-Étienne, C^est là que je voudrais vous retrouver avec votre compagnie de gens de pied, ce que vous avez de chevaux, et aussi les reîtres de M. de Tauhadel. Je vous serais obligé, mon cousin, d'expliquer à celui-ci que son sujet de brouille avec M. de Mansfeld est indigne, en tout, de deux gentilshommes de leur mérite, et que je les veux accorder. Vous aurez trouvé, sous ce pli, une lettre que j^ écris à ce gentilhomme d'* Allemagne, pour lui mander en quelle estime MM, les Princes le tiennent, lui et son parent M, de Schlossberg, qui porte son guidon. Mettez-vous donc en route, mon cousin, et rejoignez-nous avant le mois de juin, si cela vous est possible. Vous 7îe manquerez pas d^ apporter ce que vous aurez d^ argent disponible. Je vous en donnerai reçu, en forme valable, et je veillerai à ce que, lors de la paix, les sommes vous soient intégralement remboursées, et aussi à ce que Von vous fasse des conditions en rapport avec votre personne et Vimportance qu^elle a dans le parti. M. le pasteur Merlin, qui vous aime, a parlé de vos belles

88 qualités, assez récemment, dans un sermon. Le sujet en était la sagesse du roi Salomon. Comme lui, vous avez su réunir de grandes richesses. C'est au service de Dieu qu'il convient de les employer.

M. de Clérambon, à lire ces phrases mesurées, ers avait bien vite pénétré le sens. L'Amiral promenait setroupes et faisait le dégât, en attendant que des négociations secrètes aboutissent. Sa position n'était ni meilleure ni pire qu'au début des troubles ; peut-être même la mort du prince de Condé, les désastres de Mensignac, de Jarnac et de Moncontour l'avaient-ils rendue plus forte. Tous les mécontents se groupaient pour profiter de l'agitation. Au prince mort avaient succédé et son fils et le petit Henri de Navarre; à défaut de ceux-ci, l'Amiral aurait trouvé quelque autre personnage, pour en jouer. Les huguenots d'État croissaient en pouvoir et en nombre, et jamais l'Angleterre ni l'Allemagne ne les abandonneraient à plat. Froidement, M. de Clérambon pesa le pour et le contre. Il savait, de diverses sources, que l'armée des princes ne comptait plus guère que cinq mille hommes, dont moins de la moitié en cavalerie. A ces forces viendraient s'en ajouter un millier, huit cents arquebusiers et trois cents chevaux ralliés à Genève et que devait ramener M. de Briquemaut. Avec les reîtres de Taubadel et ses bandes, lui, Clérambon pouvait amener un contingent d'environ mille hommes, car il avait licencié, à la venue de l'hiver, les deux tiers de ses engagés. Mais il savait aussi que Brissac marchait avec des forces assez considérables dans le Berry, et qu'il continuerait par le Nivernais pour

s'opposer au passage des huguenots par la Bourgogne. 89 Et il savait encore que l'Amiral négociait avec la Reine mère : M. de Clérambon entretenait à Paris un bon seigneur, M. des EysetteSj qui lui fournissait force renseignements pour peu d'argent, car c'était un jeune homme perdu de vices, aimant les femmes et le jeu, et qui avait une petite charge à la cour.

« Si — se dit M. de Clérambon — un choc se produit en Bourgogne, ce sera le vainqueur qui dictera les conditions de la paix. Mon particulier intérêt est que ceux de la Religion aient le meilleur. Je dois donc soutenir l'Amiral de tous mes moyens. Le moment est venu de lui donner des troupes et de lui avancer de l'argent. Et, par surcroît, je me débarrasserai de Taubadel, qui me chicane sur chaque compte, qui ne sait s'il doit partir ou rester, et qui élève cette prétention exorbitante de se faire nourrir, lui et son monde, dans mon château, sans débourser florin ni marc. La lettre que lui a écrite l'Amiral vient à point. Et, si cet Allemand retors et cupide, mais simple et même naïf, ne marche pas pour l'orgueil, il marche pour la solde. Car je l'enrôlerai pour le compte de MM. les Princes, et lui paierai un quartier de solde d'avance. »

Et c'est ce que M. de Taubadel avait accepté, tout aussitôt que M. de Clérambon le lui avait proposé. Le rittmestre, flatté de l'épître élogieuse et olographe où l'Amiral ne lui avait pas ménagé ce que Dartigois appelait « l'eau bénite de cour », s'en était même montré plus coulant sur le règlement définitif de son compte avec le seigneur de la Roche- Thulon. Le souci continu de M. de Clérambon avait été d'établir une balance qui

90 mît en équilibre le dû et l'avoir des reîtres, qu'il avait remontés en armes et en chevaux, nourris et entretenus pendant plus de dix mois. Mais M. de Taubadel voulait que M. de Clérambon payât tout et ne retînt rien, quitte à se faire rembourser par le paiti dans des temps meilleurs. Enfin on tomba d'accord sur une somme dernière de deux cent mille livres, une fois payée, que M. de Taubadel se partagerait avec ses reîtres. M. de Clérambon, quand il eut réglé cette différence, put se consoler en pensant qu'il lui restait encore, sur « l'entreprise de Richemond », huit cent mille livres de bonnes. Car le butin enlevé de la Haute- Ganne et des logis voisins, les rançons, les chevaux, les armes^ avaient pu, en justice, être estimés à deux millions. L'argenterie seule valait cent cinquante mille livres en poids, les bijoux de Gabrielle de Vignes cent dix mille livres, et ceux de ses amies, pris ensemble, à peu près autant, pour ne citer que le principal.

Si M. de Taubadel s'était rendu si coulant, c'est que l'amour tenait son cœur et y exerçait ses ravages. M^ie Lucie de Lamothe-Gondrin régnait en souveraine maîtresse sur ce maître à qui M. de Clérambon l'avait livrée comme une proie. Cette jeune fille bloiide, à la mine sereine et timide, menait le lourd margrave à la baguette, et cela depuis cette soirée où M. de Taubadel avait abusé d'elle, encore ému du discours touchant prononcé par M. de Saint-Cendre. Cette demoiselle, d'une rare et délicate beauté, n'était point assez sotte pour se figurer qu'elle pût échapper à son sort. Mais elle se résolut à captiver le brutal qui l'avait ainsi cueillie dans sa fleur. Et, pour cela, elle commença de jouer la

comédie d'une soumission exemplaire. Jamais vierge 91 martyre livrée aux bêtes du cirque ne fut plus résignée, ni plus douce. M. de Taubadel ne tarda pas à se trouver très gêné. Et, ayant été trop prompt à s'excuser, il ne s'aperçut pas qu'on lui fixait, très gentiment, aux épaules le joug de la servitude. Et il soupirait maintenant après le jour où il pourrait épouser la demoiselle dont il avait joui, maintes fois, en pleine et entière possession, ce qu'il n'osait plus faire. Car, aujourd'hui, un scrupule le tenait qui l'empêchait de se livrer à des privautés, même minimes, sur sa future femme dont il était sûr d'avoir au moins un enfant. M. de Clérambon n'ouvrit pas un seul avis pour déconseiller ce mariage. Il se contenta de dire, un soir, à Croisigny qu'il rencontra dans un escalier :

— Notre Taubadel nous fournit un vivant exemple de ce proverbe que je tiens de je ne sais où : c'est qu'il ne faut point honorer son hanap comme le saint ciboire. J'ai donné à ce nigaud une coupe de vin pour le divertir, il n'a pas su la jeter à temps. '

Par un caprice que faisait pardonner sa beauté, Lucie de Lamothe-Gondrin s'obstinait à vouloir être mariée par le pasteur Merlin, non par un autre, et en présence de MM. les Princes, de l'Amiral, et de toutes les notabilités du parti.

— Lorsqu'une fille de mon rang — disait-elle à Taubadel qui se mirait dans ses yeux — se marie, à la mode de Genève, avec un seigneur de votre importance, il faut que la cérémonie soit publique, et que la gloire en soit criée au monde entier !

Le cadeau d'un riche collier, où vingt opales grosses

92 comme des noisettes alternaient avec autant de turquoises, offert discrètement par M. de Clérambon, était venu à propos pour rendre cette décision irrévocable. Et M. de Taubadel se soumit : il mènerait, dans des brancards, M^^^ Lucie de Lamothe-Gondrin jusqu'aux quartiers de MM. les Princes et de l'Amiral.

M. de Clérambon n'avait pas été sans remarquer que M. de Châtillon ne parlait point de Saint-Cendre dans sa lettre. Mais comme il savait, et par M. des EyssetteSj, et par Dartigois, que le marquis multipliait les intrigues,, il ne s'étonna pas de ce silence. M. l'Amiral avait ses raisons pour demeurer muet sur ce point. Au reste, M. de Clérambon n'attachait pas aux menées de son ami une excessive importance. Il connaissait trop Saint-Cendre pour le croire capable de défendre autre chose que ses intérêts et ses plaisirs, et d'édifier quoi que ce fût en dehors du présent.

Depuis que M. de Saint- Cendre avait quitté la Roche- Thulon, six mois s'étaient écoulés. Une lettre, dont il ne jugea pas à propos de communiquer le contenu non plus que la signature à son hôte, l'avait appelé vers d'autres régions. Il était parti, avec M. de Bernstein et son petit escadron de reîtres pour escorte, et avait annoncé qu'il se rendait auprès de M. l'Amiral. Et l'on n'en avait plus eu de nouvelles à la Roche-Thulon. Quand il avait pris congé, plus d'un mois après la prise de la Haute- Ganne> M. de Saint-Cendre avait apuré ses comptes avec M. de Clérambon. Sa part de butin, — toutes reprises opérées strictement par le comte Odet, en vertu de ce principe, pour ce dernier fondamental, que « les bons comptes font les bons amis », — convertie en argent liquide, se

montait à cent cinquante mille livres. M. de Cléram- 93 bon les lui avait remises, en espèces sonnantes et trébuchanteSa sans se croire obligé de lui communiquer ses réflexions intimes : « Voici qui ne durera pas plus de deux mois. Je le verrai revenir avec la mine souriante d'un emprunteur, sans sou ni maille, comme devant. » Gaspard de Croisigny fut le seul à recevoir cette confidence.

M. de Clérambon s'était imprudemment érigé en prophète : le marquis ne revint ni comme emprunteur ni comme ami. Il disparut mystérieusement. Et le détachement que ce bienveillant et magnifique seigneur montra toujours pour les choses de ce monde était si complet, que, quand il écrivit enfin au comte après six mois et d'absence et de silence, il lui parla sur le même ton que s'il l'avait quitté la veille. M. de Clérambon n'en montra ni mécontentement ni surprise. Ainsi que par le passé, M. de Saint-Cendre continuait de vivre pour lui, et de considérer l'humanité comme créée pour subvenir à ses besoins et contribuer à ses plaisirs : « Pour ces diverses raisons, disait le seigneur de la Roche-Thulon, il restera toujours l'homme de France le plus plaisant et sociable. » Ainsi qu'un tableau rare, précieux, qui n'est pas du plus grand modèle, et que l'on entoure d'un cadre beaucoup plus vaste que lui, M. de Saint- Cendre était encadré par ses semblables. Jamais il ne considéra ceux-ci autrement que comme accessoires. Mais il aimait mieux le prouver par l'action que par la parole, et jouissait ainsi de l'estime générale que provoquait la modestie dont se rehaussait son mérite.

Les lettres que Dartigois avait apportées à la Roche-

94 Thulon témoignaient largement de l'opinion que M. de Saint-Cendre avait de lui-même et des autres. Un optimisme que rien ne pouvait troubler s'y donnait librement cours, et il flétrissait la mélancolie « qui glace le cœur dans les frimas d'un éternel hiver «5 préconisant la joie, « printemps qui nous tient toujours verts )), et reprochait à son ami Clérambon de « cultiver les asphodèles en parterre, comme s'il était déjà compère de Proserpine et passager du vieillard batelier Charon ». Il lui reprochait aussi de vivre retiré dans son trou « conrnie un rat dans une barrique crevassée », et de ne point se mêler au monde pour y profiter de ses distractions.

Ce genre de vie est en tout mauvais y et il convient d'en changer. M. F Amiral désire te voir, avec tes troupes, et entreprendre, avec toi, quelque chose de glorieux et digne de nous. Je ne sais que te conseiller... La dernière affaire oïl je fat mis a trop mal tourné — j^entends parler de Mensignac — pour que j'ose intervenir ici comme négo-' dateur.., j

Mais le marquis ne pouvait rester sur cette hésitation fâcheuse. Reprenant aussitôt courage, il prédisait des événements considérables, sans en préciser la nature, et faisait deviner qu'il n'y serait point étranger : ! ■

Tu serais surpris de tous les travaux auxquels je m'ai" telle ; ceux d'' Hercule seront, pour cette fois, surpassés,

Mais le marquis n'énumérait pas ces travaux. Quel- | <

ques lignes seulement aidaient à comprendre que sa |^

vie était nomade. Et voilà pourquoi il avait dû se débar- 95 tasser de ses femmes :

Je crois qu'à cette heure elles sont toutes en bonne santé. Chacune a tiré de son côté, pour nCéviter des ennuis. Et nous avons tous beaucoup pleuré. Mais, mon ami, tu le sais mieux que personne, « à chaque jour suffit sa peine » y ces mignonnes se sont fait une raison. Et tu vois quelles difficultés elles m^auraient créées avec les ministres et autres robes noires qui fréquentent chez V Amiral; Dartigois s^est chargé d'acnés.

C'était tout. Mais la fortune devait une compensation à un homme aussi éprouvé^ et elle l'avait fait tomber sur une belle bourgeoise de Moulins :

Elle a les grâces d'Iris et joue du luth à la perfection. Ses filles sont blondes comme Cérès et en tout pareilles aux nymphes du cortège de Diane.

Enfin le marquis demandait si M"^^ de Follenbrais se portait toujours bien. De celle-ci, il ne parlait que sur un ton discret, au contraire de ses habitudes :

Tu devrais la rendre. Elle est de trop bonne maison pour être ainsi traitée. Au reste, je pense qu'à cette heure, sa rançon a été payée et que tu as remis la dame à son mari.

La seconde lettre ne traitait plus que l'affaire Follenbrais. Elle était encore plus explicite :

96 Un gentilhomme que j'ai rencontré ces jours derniersy

et avec qui j'ai fait route^ m'a parlé de M. de Follenhrais et du grand amour qu'il porte à sa jeune femme. Il m'a dit aussi que Follenhrais n'est pas très à son aise^ et que la captivité de son épouse le jette dans un mortel chagrin. Ne pourrais- tu proposer à ce pauvre mari des conditions plus doucesy et lui restituer cette intéressante Diane qui ne cesse de soupirer après lui ?

Non content de conseiller le désintéressement, M. de Saint-Cendre prêchait maintenant l'apaisement et parlait de prudence :

Tu n'ignores pas plus que moi que la paix se signera quelque jour, et que ce jour n'est pas loin. La guerre branle dans le manche^ c'est sûr. Quand tout sera pacifié^ tu auras un compte terrible à régler et personne ne sera assez puissant pour te tirer du guêpier où tu t'enfonces à plaisir... Et pourquoi ? Pour garder chez toi cette jeune femme^ que mille autres valent en beauté^ mais qui est filleule de Madame la Reine Mère. Tu sais pourtant que s'il est un crime désagréable à la reine Catherine^ c'est assurément le rapt. Tu travailles à t'aliéner ceux-là même qui seraient heureux de t' avoir pour ami I

« Ah çà ! — se dit Clérambon, — est-ce que par hasard il aurait vu aussi la Reine mère ? Il en est bien capable... Et ce M. des Eyssettes, imbécile à ma solde, n'en a rien su, comme de juste !

L'heure est venue de renoncer à ces imprudences^ en

renvoyant Diane de Follenhrais — et Je sacrifice est petite 97 car y entre nous, tu dois en être rassasié et en avoir par-dessus les oreilles..,

« Tu ne dirais pas cela, — songeait M. de Clérambon, — si tu étais à même de connaître le goût de sa chair parfumée et le divin moelleux de sa peau. Saint-Cendre, mon ami, rien qu'à les pressentir, tu serais changé en un autre Tantale !... — Continuons. »

Tu joues un coup de maître, qui te concilie les Follenhrais, les Brissonnet, et M. Vévêque Guérin-Béchu, ce qui est à considérer. Tu abjureras ensuite, comme les autres.,,

« Oui, c'est bien cela ! « Les autres » est magnifique. Saint-Cendre, l'imprudence restera toujours chez toi la qualité maîtresse ! »

Et M. de Clérambon pensait à cette lettre de Diane de Follenbrais, à lui remise, avec une aimable perfidie, par le marquis de Saint-Cendre. « Et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'il sait bien ce qu'il fait, et qu'il ne place pas au hasard sa confiance. Si l'Amiral lisait cela, je ne donnerais pas cher de ta peau, Villebrune, mon garçon ! Mais tu ne me crois pas capable de le lui mettre sous les yeux, et c'est en cela que tu as raison ! »

Car tu ne prends pas, je suppose, la religion prétendue réformée comme un port oii tu mouilleras loin des grands

flots agités, — TURBANTIBUS iEQUORA VENUS. — TouteS

ces séditions prendront leur fin. On arquebusera quelque jour r Amiral et on pendra qui continuera à résister. Tant

98 pis alors pour qui n^aura pas su se pourvoir. Ménage-toi la possibilité (Tune bonne paix avec le Roi, et il te comblera de dignités et de biens... J'^ai répété à ce gentilhomme que je répondais de toi comme de moi-même^ que tu n^ étais huguenot que du bout des lèvres, et aussi que M^^ de Follenbrais était en sûreté dans la Roche- Thulon, comme dans le meilleur couvent ou béguinage, parmi les nonnains. Tu diras qu'il y a exagération. Mais moi f ai parlé dans ton intérêt et pour les besoins de la cause, et cet intérêt for^ donne de mettre la dame en liberté, au plus vite.

Le reste était de même force, et M. de Clérambon alla jusqu'au bout sans sourire plus que ne le commandait la raison. Il ne regretta même pas sa peine, car il avait dû passer des heures à déchiffrer cette correspondance écrite en caractères secrets. Mais il ne répondit pas à son ami Saint-Cendre, et cela pour plusieurs motifs : le premier était qu'ayant consulté son astrologue Galéas Chrysogoni, ce magicien avait reconnu aux signes du ciel que jamais la fortune de M. de Clérambon ne s'était annoncée plus prospère. Et Galéas, pour ne point distinguer clairement certaines étoiles, remit à la séance prochaine la suite de son horoscope.

— Voyez- vous — avait-il dit à M. de Clérambon qui se dressait près de lui, dans la nuit — voyez-vous cette petite étoile qui brille d'un si vif éclat, comme si elle prétendait égaler, par instants, l'œil du Taureau lui-même ?

M. de Clérambon la distinguait très bien. Au contraire d'Aldébaran qui est rouge, celle-ci luisait comme un saphir, et elle palpitait d'une étrange manière. Il en

devinait même une autre. De celle-là^ les feux étaient 99 fantasques et ne se laissaient apercevoir qu'à certains moments, comme le fanal d'une nef tourmentée par la tempête. — Galéas Chrysogoni avoua qu'il ne la reconnaissait pas. Il fallait attendre un temps moins couvert pour tirer quelques pronostics de la conjonction de ces astres :

— Je puis vous annoncer, en tout cas, que cela désigne quelque chose d'important, d'inattendu et d'heureux !

Mais M. de Clérambon, qui n'attendait plus rien d'heureux, était redescendu dans son appartement en songeant à quelque rentrée d'argent, au règlement de quelque rançon. En effet, le lendemain, 12 mai, il avait reçu deux messages, M. de Follenbrais annonçait que les dix mille écus demandés étaient déposés chez le notaire Levrat, à Guéret, et il en fournissait une quittance. Il priait que l'on remît sa femme entre les mains du sieur Levrat, contre échange des espèces. M°^® de Diancey, marquise douairière de Marcheseuil, envoyait un avis à peu près pareil : elle demandait que, contre la rançon convenue de cinquante mille livres, on lui renvoyât M°^6 Marguerite de Longepierre sa fille, et sa petite- fille Henriette. Un intendant attendait avec l'argent.

M. de Clérambon s'empressa de négocier avec la ville de Guéret, dont les bourgeois le redoutaient fortement. Et, faisant d'une pierre deux coups, il consentit à un accord par lequel on s'engageait à laisser passer ses troupes dans le pays, sous cette condition qu'elles respecteraient les gens et leurs biens ; et des sauf-conduits

RIBLÎG..--

100 étaient donnés aux hommes du comte qui accompagneraient les dames. Des otages furent fournis par les deux parties. Enfin les dames de Longepierre firent leurs adieux à M. de Clérambon. L'une et l'autre, en particulier, le requirent de jurer discrétion et reconnaissance. Après quoi elles s'acheminèrent, dans des brancards, vers Guéret. On prit par Drouille, Montmaury et la Villette, pour éviter Saint-Éloi et la Chapelle-Taillefert où ceux de la Roche-Thulon comptaient plus d'un ennemi. M. Berruyer, en personne, menait le convoi avec une douzaine de mousquetaires. Par surcroît de précautions, Gaspard de Croisigny les accompagna à la tête de quelques hommes d'armes, pour garder, comme on dit, les gardiens eux-mêmes. Ainsi ces deux dames firentelles le voyage de Guéret sans accident ; et pour les distraire, on les régalait de temps en temps d'un petit concert, au moyen de deux violons, d'une doucine, d'un tambour et d'un fifre. Les sacs d'argent firent le voyage de retour sans accrocs, couchés côte à côte dans les brancards. M. de Clérambon prouva sa satisfaction en gratifiant chaque soldat d'une pistole, et les musiciens se partagèrent vingt testons.

^me (Je Follenbrais s'était refusée à quitter la Roche- Thulon avant la paix. Ayant déclaré par trois fois qu'elle mourrait de peur en traversant les lieues de pays qui séparent Guéret de Moulins, elle demeura sourde aux représentations du notaire Levrat, qui vint de sa personne à la Roche-Thulon avec les sieurs Pugnot, dit Bloquet, orfèvre, et Replumas, marchand de grains. j\4me Diane signa un acte, en présence de ces deux témoins, où elle reconnaissait demeurer à la Roche-Thu-

Ion de son plein gré, « tant à cause de l'insécurité des lOI routes par le fait des bandouliers et mutins, qu'à cause de diverses incommodités dont elle souffrait, telles que migraine et rhumatismes ». Et elle demanda qu'on profitât du voyage de Guéret pour lui rapporter de meilleurs fers à friser et quelques fioles d'eau d'ange. Charpy, qui attendait avec impatience l'heure qui la délivrerait du « singe vert )), ne fut pas consultée ; elle resta avec sa maîtresse dans le château.

Ces affiaires ayant été ainsi réglées à la satisfaction commune, M. de Clérambon prit ses dispositions dernières pour rejoindre M. l'Amiral, car il l'avait avisé de sa prochaine arrivée dans les lettres emportées par le courrier Justas. Le 25 mai, il réunit ses capitaines et leurs lieutenants, M. de Taubadel et ses rittmestres, et leur donna ses instructions. Le lendemain, les troupes furent passées en revue, dans le détail. Des bans furent publiés pour défendre le pillage, les violences : qui volerait serait passé par les verges, son larcin attaché au cou : fille ou femme forcée serait un cas pendable, et le prévôt en ferait justice sur-le-champ. Défense de s'écarter, de sortir, au fourrage, des limites indiquées par les sergents, défense de porter l'épée en bandoulière ou sous le bras, défense de quitter ses armes. Comme les caporaux recevraient les vivres pour leur escouade, aucune excuse ne serait reçue pour avoir pris sans payer, d'autant que la solde serait comptée chaque semaine. Les traînards risquaient la corde ; les déserteurs auraient les oreilles coupées. Et il était interdit d'emmener filles ou femmes, à quelque titre que ce fût. Seuls les reîtres en auraient licence, parce qu'ils marchaient, sans projet de retour.

102 pour rejoindre le gros des cavaliers de leur nation et qu'ils avaient leurs règlements et discipline.

— J'entends — avait dit M. de Clérambon aux officiers — que nous puissions traverser tout le pays, et nous avons près de cent lieues de chemin à parcourir, sans ameuter l'habitant. Il conviendra donc de passer partout sans désordre, car la première prudence conseille d'éviter les engagements inutiles, et de ménager son retour en cas de fortune contraire. En outre, comme nous serons encombrés de bagages et de sacs d'argent, et que le convoi marchera toujours avec nous, notre principal soin sera non d'assaillir, mais de nous garder. D'ici à ce que nous ayons rejoint l'Amiral, évitons de brûler une amorce. Au cas où les royaux voudraient nous couper le chemin, nous reculerons et chercherons une autre route. Il n'y a point de honte à manœuvrer prudemment, et c'est l'intérêt du parti. Le dessein est de gagner Moulins, où je pense rallier quelques forces. Si nous n'y trouvons pas de nouvelles, nous les attendrons, retranchés dans quelque bonne position.

Il avait d'abord pensé à envoyer les reîtres en avant, et les suivre à une lieue de distance avec le gros de sa troupe qui entourerait le bagage. Mais leurs exactions et leurs rapines étaient à redouter. Gaspard de Croisigny fut consulté. Il ouvrit l'avis de mettre ces harnais noirs entre le gros et l'arrière-garde, de façon qu'ils ne pussent s'arrêter. Ses arguments frappèrent M. de Clérambon.

— Voyez vous-même — lui expliquait Croisigny — les inconvénients du système. Par tout où vous passerez, précédé par ces reîtres brutaux et impitoyables dégâtiers.

les populations vous réserveront le plus mauvais accueil. 103 Elles s'enfuiront, emportant ce qu'elles ont de plus précieux, et vous ne pourrez trouver à vous approvisionner. Ou bien elles essayeront de se défendre. Les reitres ont cette coutume de toujours brûler leurs quartiers quand ils les quittent, et leurs heures de marche ne sont pas les nôtres. Je ne vous donne pas trois jours pour perdre de vue M. de Taubadel et ses escadrons, et vous n'avancerez plus qu'au prix de difficultés sans nombre. A moins de changer toujours de route, vous ne trouverez plus ni un toit ni un morceau de pain, et votre retour sera encore plus pénible, s'il ne devient pas impossible. Si, au contraire, vous formez votre avant-garde avec ce que vous avez, de meilleur comme cuirasses, vous êtes sûr, à la fin de chaque étape, de trouver vos logis préparés. Les cavaliers français indisposent moins que les Allemands : pour peu qu'ils ménagent le villageois, qu'ils lui montrent la couleur de leur argent, vous n'entrerez pas dans un bourg sans que deux bœufs soient déjà à la broche et que trois tonneaux soient défoncés. Payez tout au comptant, et ne regardez pas à la dépense.

« Arriver dans un village à la nuit tombante, laisser les soldats s'y disperser, autant de choses détestables. Profitant du désordre et des ténèbres, ils n'ont point rompu leurs rangs que les voilà en maraude * filles et volailles ne sont plus en sûreté. Les rixes viennent, et le meurtre, quand l'incendie ne broche pas sur le tout. Établissez donc toujours votre campement aux dernières heures du jour, autant que possible à l'entrée du bourg, et faites-en entourer toutes les issues par vos arquebusiers et pistoliers. Multipliez les sentinelles, dou-

104 blcz vos cordons de vedettes. Votre avant-garde, qui aura traversé le pays, campera au contraire à la sortie, pour ouvrir, comme toujours, la marche, au départ. Ne vous décidez qu'à la dernière extrémité à loger vos hommes chez l'habitant. Les granges et les étables, les greniers font bien mieux l'affaire. Votre place d'armes sera le centre du bourg. Les corps de garde nombreux, composés de cinq hommes, sans plus, s'échelonneront entre elle et le logement principal. Ne manquez pas, les trois ou quatre premières nuits, de mener, en personne, une ronde, et aussi de passer un peu partout, sans vous faire connaître, et de surveiller tout par vos yeux. Cela se saura vite, et on n'osera pas se dissiper. Enfin, et vous ne l'ignorez pas plus que moi, le meilleur est de se mettre en route dès la première heure du matin, sans mener trop de bruit. Traversez le village, multipliez les commandements, avec le passe-parole. Vous en paraîtrez plus nombreux et inspirerez le respect. Car on ne se fait ordinairement une grande idée des choses que quand on ne les connaît pas.

— Ah ! Croisigny, — avait dit alors M. de Clérambon, — que ne prenez- vous le commandement des cuirasses ! Avec vous, il me semble que nous traverserions la France entière, sans perdre un homme ni une bête !

— Vous savez bien. Monsieur, — avait répondu Croisigny, — que vous en êtes beaucoup plus capable que moi. Et, d'ailleurs, la chose est pour moi impossible. Jamais je ne me ferai huguenot et ne marcherai en rebelle contre le Roi. Sans vous blâmer, je me refuse à vous suivre. Je vous ai juré, en signe d'amitié, — ne rappelons point en quelle occasion ! — de garder votre châ-

teau pendant cette campagne. Si je suis encore vivant 105 quand vous reviendrez, il n'y aura rien de changé dans votre Roche-Thulon. Tout y sera en bon état et en ordre. Le maréchal Strozzi ou Brissac n'en pourrait forcer les murs. Mais vous avez sous la main, pour commander ces cavaliers d'avant-garde, un très bon homme de guerre : c'est M. de Parmelan. Sa naissance savoyarde le rend propre à ces marches pénibles par les montagnes, et il s'entend à compter. Envoyez-le donc en avant, avec une forte somme, et promettez-lui un revenant bon sur les économies qu'il saura faire dans la dépense de chaque jour : vous obtiendrez des merveilles. Quant à vous, si vous m'en voulez croire, le mieux sera de marcher à l'arrière-garde avec votre compagnie de cinquante lances. Votre présence seule suffira à mettre des ailes aux talons des traînards. Et, comme la meilleure douceur n'est, en somme, que la sévérité bien entendue, n'hésitez pas à frapper les mauvais soldats d'une salutaire terreur par quelques exemples, au premier jour. Deux hommes pendus en temps opportun en sauvent cinq cents à la corde ; et cela est vrai pour les reîtres comme pour les autres. Mais je parle inutilement, car vous n'ignorez plus, depuis longtemps, ces vérités premières... Enfin, si j'étais à votre place, je prendrais pour sergent-major M. de la Gournelle, aujourd'hui simpk anspessede parmi vos piquiers. Je l'ai reconnu, par grand hasard, il y a quelques jours, en traversant une cour. Celui-là seul est ici capable de vous suppléer. Remontez-le donc et armez-le suivant son mérite et rappelez-lui son courage de Saint-Denis. Il était alors lieutenant en pied dans les chevau-légers de M. de Sauves, et, par conséquent, ca-

I06 tholique. Une histoire de duel, où il n'eut pas tous les torts, fut cause qu'on le cassa, et on le bannit par surcroît. Et cela a valu au parti un huguenot de plus. Il se console aujourd'hui, la pique sur le col, en maudissant le maréchal Strozzi et en se promettant de le meurtrir à la première occasion.

M. de Clérambon profita des conseils du comte Gaspard. Il donna à M. de Parmelan et à M. de la Gournelle des commissions de capitaine, car il possédait une douzaine de ces brevets en blanc signés par l'Amiral au nom de MM. les Princes. Ayant institué M. de la Gournelle sergent-major et l'ayant gratifié d'une bonne armure à l'épreuve et de deux grands chevaux, l'un noir et l'autre pie, il régla avec lui l'ordre de marche. Les soixante cuirasses de Parmelan formeraient l'avantgarde ; le bagage et le trésor — huit cent mille livres en espèces contenues dans les bahuts ferrés — viendraient ensuite sous la garde de la compagnie Gouges. Et, comme M. de Gouges se plaignait de ne pas avoir ses effectifs au complet, M. de Clérambon le consola en portant au chiffre régulier de sept cent trente-trois écus par mois la solde de sa compagnie, comme si elle eût été au complet, et payée par le roi sur l'ordinaire des guerres. M. de Bastardy, qui était le plus ancien, eut le privilège de tenir la droite, quand on marcherait en ordre déployé. Les pistoliers et les argoulets de M. Sauverat et du chevalier de Lachapelle battraient l'estrade par piquets et tiendraient la gauche. M. de Villautier, prévôt, et son auditeur, M. Vilain, auraient leur place près de l'argent avec dix hommes choisis et portant des cordes neuves en sautoir. Quand on prendrait les loge-

ments près des villages, ils s'entendraient avec les vivan- 107 diers pour la distribution des vivres. Le prévôt fixerait — raisonnablement — le prix des viandes, et il aurait droit, ainsi qu'à l'ordinaire, à la première pinte de chaque poinçon mis en perce. Les reîtres de M. de Taubadel fermeraient la marche, suivis de près par les cinquante lances de Clérambon, composant l'arrièregarde. L'enseigne blanche serait portée par les gens de pied, à tour de rôle par escouades, l'étendard rouge par les cuirasses ; les reîtres marcheraient sous leur cornette couleur de poil, les argoulets et pistoliers sous leur pennon noir, long et fendu, et les lances sous le guidon sable et sinople de M. de Clérambon.

On ne mettrait pas les écharpes blanches avant qu'on eût rejoint l'Amiral. Mais chacun porterait sur ses armes le vêtement aux couleurs du capitaine. A la manche bleue et blanche, en damier, se reconnaissaient les hommes de M. de Bastardy; à la manche verte chevronnée de rouge, ceux de M. de Gouges ; les argoulets avaient une soubre veste noire coupée de jaune, les pistoliers un paletot couleur de roi, et les robes des gendarmes répétaient la livrée de Clérambon, tranchée de sable et de sinople, avec mille croix blanches florencées, en semis. On marcherait toujours en armes, les cuirasses et les gendarmes garderaient leur salade passée au bras gauche, excepté les cavaliers du premier rang qui, munis de plastrons à l'épreuve, s'avanceraient visière baissée, l'estoc au poing, prêts à charger quiconque barrerait le chemin. Les gendarmes ne devaient, sous aucun prétexte, se séparer de leur lance. On emportait des torches pour les marches de nuit, des cordes, des

io8 cognées, des scies et des grappins pour construire des ponts, plusieurs milliers de poudre et de plomb, sans compter la farine, trois fours de campagne et une forge pour les fers des chevaux. Le bagage, à défaut de chariots, tant les chemins étaient ardus, serait transporté à dos de bête. Trois cents sommiers et cent mulets, des bœufs même, porteraient les munitions, les vivres, l'argent, sous la conduite de deux cents valets.

Le départ fut fixé au 30 mai. On quitterait la Roche- Thulon sur le coup de quatre heures du matin. Comme première étape, on prendrait par Monteille, Montpigeaud, pour éviter Saint-Éloy, — où quelques argoulets avaient commis des meurtres, l'automne passé. — On gagnerait Villerégnier par Chassouille et la Feyle, et, laissant Saint-Hilaire sur la droite, on atteindrait Lange ville, où des vivres seraient préparés. C'est un lieu de bonne assiette, à peu près inhabité, et où ne font défaut ni les hangars ni les granges. A la rigueur, on dormirait sous les châtaigniers. Les gens de la montagne travaillaient depuis quelques jours à élargir le chemin. De ce côté, aucune difficulté n'était à craindre. On y passerait la nuit pour repartir à la première heure.

DANS la nuit du 29 mai, M. de Clérambon, un peu alourdi par les bons vins qu'il avait libéralement offerts à ses principaux capitaines, gagna la dernière plate-forme de la tour où l'attendait Galéas Chrysogoni. Car vers la fin du souper, celui-ci l'avait fait secrètement appeler : il s'agissait de quelque chose d'important. M. de Clérambon, sans congédier ses convives, les pria de se distraire, pendant son absence, avec les bouteilles et les pots. Chacun regretta son départ. Jamais, en effet, ce seigneur n'a^^ait fait preuve d'un esprit aussi gentil, ni plus libre. M. de Clérambon, en cette soirée, abonda en propos subtils. Son ironie, comme un torrent qui a rompu son barrage, coula à pleins bords. C'est ainsi que l'amoureux Taubadel, que le hanap rendait éloquent et disert, s'était entendu admonester d'une façon philosophique, aisée

IIO et quasiment paternelle par le comte Odet^ qui n'était point cependant son aîné. L'Allemand avait entrepris un éloge des dames et demoiselles en général, et de Lucie de Lamothe-Gondrin en particulier — parce qu'elle était à la fois, et par la force des circonstances, l'une et l'autre.

— Les femmes — avait dit alors M. de Clérambon — sont ainsi faites qu'elles supportent plus commodément les sévices que la contradiction. Promptes à pardonner les mauvais traitements qui n'intéressent que leur chair, elles ne pardonnent point, au contraire, les paroles sévères et les reproches mérités. Il semblerait qu'elles soient mues, en cela, par un sens obscur de la justice, et qu'elles pressentent confusément combien peu leur esprit compte en comparaison de leur chair. Péchant toujours par cette chair, qui est leur seule raison d'être, elles ne s'étonnent point des inconvénients qui résultent généralement du commerce matériel. « Après tout, se répètent-elles, nous avons été créées pour ça. Fou qui cherche en nous autre chose ! » Battez une femme qui s'est laissé aller à quelque faute grave, elle ne vous en gardera rigueur qu'autant qu'il y a eu des témoins. Mais n'essayez pas de la morigéner, encore moins de la railler : la bête se cabre.

« Il me souvient, au temps de ma première jeunesse, d'avoir écrit une lettre mesurée et courtoise pour reprocher à une dame de m'avoir trompé sans motifs, et contre son intérêt. Elle me répondit par ces mots que je n'ai jamais oubliés, tant je les trouve délicieux : « Tu avais le droit de me gifler, mais non de m'adresser une pareille lettre. » Cette jeune femme était logique. Elle

prétendait être punie dans sa chair, qui avait été la seule m à prendre part dans sa faute.

« Je ne saurais trop insister : rien n'est moins supportable aux femmes que la moquerie, et elles poursuivent les gens d'esprit — j'entends par là ceux qui ont cet esprit profond des anciens philosophes — d'une haine singulière et vivace. La plupart des heureux moments que les sots obtiennent de passer avec les belles leur sont accordés pour une raison qu'ils ne soupçonnent guère ; c'est qu'alors qu'une dame se donne ou se prête — pour rester dans le vrai, et des idées et des mots — à un homme, sans même souvent le connaître, elle n'agit ainsi que dans le secret espoir de mortifier un autre qui, toujours, vaut mieux que celui-là. Tant il est vrai que la femme va volontiers du meilleur au pire, et se complaît à nous donner des leçons utiles à rabaisser notre orgueil.

« Et ce qu'il y a d'admirable là dedans, c'est qu'elles procèdent par instinct, comme les bêtes de la terre et les oiseaux du ciel, sans être en rien capables de débrouiller le chaos confus de leurs pensées. Il ne se passe rien derrière ce mur qu'est leur front poli, et cependant chacun a la prétention d'y trouver des choses nouvelles, à soi particulièrement destinées. Vous avez dû remarquer que les femmes chérissent spécialement les histrions et les hommes en place, c'est-à-dire ceux-là mêmes qui se rattachent par les plus petits côtés à l'humanité, et qui ont naturellement l'âme basse. Il n'y a, pour ainsi dire, pas de différence essentielle entre un comédien et un honune en place, car, dans les deux, la vanité éclate, et la préoccupation continuelle domine de renvoyer son

112 public content. Ces gens-là songent toujours à celui qui viendra, en présence de celui qui est venu. Mais ils ont cette adresse de ne rien laisser lire sur leur figure du dessein qu'ils mûrissent. Et c'est en quoi les hommes sont encore supérieurs aux femmes dans l'art de tromper, et aussi parce qu'ils sont dépourvus de cette ingénuité dont les femmes abondent, et qu'ils sont doués d'une mémoire plus étendue. Les femmes ont cette excellente qualité de ne garder mémoire que de ce qui leur plaît, en deux mots, de ce qui leur est agréable. Ayant la mémoire courte, elles ne sont pas exposées à toutes les difficultés où nous enfonce l'esprit de comparaison.

« Et voilà pourquoi, monsieur de Taubadel, elles sont en tout incapables de forger des lois, et pourquoi aussi elles sont extraordinairement propres à les subir. Il faudrait aussi parler de leur crédulité, qui dépasse toutes les limites que peut établir notre misérable entendement. »

M. de Croisigny, qui se trouvait, contre son ordinaire, mêlé aux convives, avait alors essayé d'interrompre M. de Clérambon :

— Peut-être aussi. Monsieur, faudrait-il faire état de leur faculté de dévouement, comme de leur capacité pour la souffrance ?...

Mais M. de Clérambon, ayant puisé de nouvelles forces dans son verre fraîchement rempli, continua, sans répondre autrement à Gaspard que par un regard vers le plafond et un haussement d'épaules :

— Elles prennent pour vérité solide tout ce qui leur plaît sur l'heure même ; et elles n'ont point conscience de ce temps qui est notre maître à tous. Aussi bien peut-

on dire que jamais le réveil ne vient pour elles. Ayant 113 besoin de vivre dans un rêve continuel^ elles passent avec une facilité égale de la galanterie à la dévotion, c'est-à-dire de la prodigalité à l'avarice, puisqu'elles sont excessives en tout. Elles se flattent de léser les hommes au profit de Dieu ; et quand elles meurent, c'est sans doute avec la pensée de tromper Dieu luimême sur la nature d'un amour où il doit se contenter de débris...

Ayant ainsi parlé, M. de Clérambon regarda fixement son pot où un centaure, chargé d'une vierge suppliante, se relevait en relief sur l'argent de la panse ; et il demeura rêveur, mécontent de lui comme des autres : c II avait beaucoup trop parlé, ce soir. Il avait tort, surtout parce qu'il buvait trop. »

Et M. de Clérambon se blâmait intérieurement, avec amertume :

« Tu quoque Eurythion, vino, centaure, peristî /... Oui, je ne suis qu'un vieux centaure, car ma vie se passe à courir sur les quatre pieds d'un cheval, et à ravir des femmes, ce qui est un bel amusement... Vieux centaure !... Encore que dans la force de l'âge, je me sens très vieux, vieux comme la misère de l'homme !... »

Il caressa le bocal d'orfèvrerie, appuya sur le cachepouce façonné en pétoncle, et, machinalement, tarit le vin couleur d'ambre :

« Mais si vieux que je sois, trouverais-je encore la force d'un autre Nessus pour enlever Déjanire, si je la rencontrais de fortune, et je me rirais de tes traits, ô archer de Stymphale!... Aussi bien puis- je croire qu'on n'a point encore forgé l'épée dont je serai tué... An-

114 tique et robuste centaure, qui galopes librement, méprisant et superbe, toi qui ignoras la sangle et le frein, contempteur des lois divines et humaines, salut ! Toi qui bondis les reins chargés de cette proie opime, dont les formes délicates, puissantes pourtant et fières, allument dans mes veines un feu plus fort que les fiimées du vin, centaure, mon père, puisses-tu me servir encore longtemps de guide et inspirer mes actions !... A défaut d'une... — périsse à jamais son souvenir ! — je me consolerai sur d'autres. Il est doux de s'exterminer lentement entre les bras frais et pleins des belles sans s'inquiéter de leurs âmes : tant c'est folie de croire qu'on doive chérir dans la femme autre chose que la splendeur du corps et la joie de la posséder d'une façon complète, immodérée, et toujours diverse !... Et pourtant telle n'était point la tentation qui m'attirait vers celle que j'ai perdue sans l'avoir jamais su décider à me donner même une parole d'amitié !... Il n'est pas de remède à mon mal, car, sans doute, ne la reverrai-je jamais !...

M. de Clérambon soupira, et son visage se rembrunit sous la force de la tristesse, à tel point que Croisigny, habitué pourtant à cette noire mélancolie qui valait la sienne, en éprouva un grand étonnement. Il regarda le comte ; et, sous cette expression d'anxieux intérêt, celui-ci se sentit gêné. Détournant les yeux, M. de Clérambon sourit amèrement, et il parla à voix basse : p> — Oui, Gaspard, j'ai beaucoup trop parlé ! Vous devez me trouver un peu fou à cette heure ! Que voulez-vous ? Fecundi calices quem non fecere disertum ?..

Et il tendit son pot d'argent pour qu'on l'emplît à 115 nouveau.

Les convives gardaient un religieux silence. Certains semblaient dormir, et d'aucuns examinaient le comte Odet, en hochant le menton, puis ils se remettaient à boire. M. de Taubadel, dont l'attendrissement allait croissant, poussa alors quelques soupirs entrecoupés de hoquets, et s'essuya les moustaches avec sa manche de taffetas, en murmurant des mots inintelligibles où se mêlait le nom de Lucie.

C'est alors que M. Berruyer, s'approchant discrètement du maître, lui avait chuchoté quelques paroles à l'oreille, et M. de Clérambon s'était levé pour rejoindre Galéas Chrysogoni, qui l'appelait.

Galéas Chrysogoni, juif cabbaliste, dont le nom véritable était Issachar, s'occupait sur la plate-forme de la maîtresse tour, à interroger les astres. Entouré de ses instruments familiers, de ses livres ouverts sur un coffre ou sur le parapet, il se dressait dans une robe de velours. Le vêtement sombre et fourré l'enveloppait de ses vastes pHs jusqu'à mi-jambes et dissimulait sa maigreur. Galéas était haut et voûté. Un béret brun, dont la forme était ramenée en avance au-dessus de son front, coiffait sa tête blanche. Ses yeux, sous les sourcils restés noirs, brillaient étrangement, et sa large barbe argentée descendait jusqu'à sa ceinture. Galéas examinait le ciel avec une telle attention qu'il ne s'aperçut pas de la venue de Clérambon. Brandissant sa longue baguette sidérale il criait :

— C'est à n'y rien comprendre !... Il m'a caché la vérité !... Quelle est cette nouvelle histoire ?

Il6 — Qu'y a-t-il donc, mon père ? — demanda M. de Clérambon.

L'astrologue tressaillit, à entendre tout près de lui cette voix, alors qu'il se croyait seul. Mais il reprit vite son sang-froid habituel et éclata en reproches. La violence de ses propos contrastait avec la froide gravité de sa mine ; et il tutoya le comte, ce qu'il faisait seulement dans les circonstances graves :

— Pourquoi me trompes-tu ? Tu as reçu des nouvelles considérables entre toutes !... Il s'agit d'une femme !... Donne-moi ta main !

Avant que M. de Clérambon eût pu la retirer, Galéas avait saisi sa dextre : car, suivant la méthode des divinateurs indiens, le juif lisait l'avenir, et aussi le passé, dans les lignes de la main droite, au contraire des cabbalistes occidentaux, qui consultent plus volontiers la sénestre. Et, malgré la répugnance du comte Odet qui n'acceptait point cet examen de bonne grâce, Galéas inclina sur la paume son nez crochu, chaussé de besicles en corne, tout en s'éclairant à la forte lanterne qui brillait dans la cage de verre, à armature dorée, où reposait la boussole. Et il commença de vaticiner :

— Voilà ! voilà !... Je comprends, maintenant !... Tu meurs d'amour depuis plus de cinq ans pour une femme qui t'a repoussé... Oui, c'est cela. La blessure qui a meurtri ton cœur est si profonde que son image s'est imprimée ici, coupant ta ligne de cœur et ta ligne de tête... Tu as été fortement frappé, d'autant plus que tu as gardé le silence... Oui... je lis bien ! Ton caractère saturnien t'a entravé là, plus que partout ailleurs, lorsque tu aurais dû facilement réussir... Est-ce vrai ?

Tremblant sous la lune qui rendait sa face, toujours 117 pâle, blafarde ainsi que celle d'un mort, M. de Clérambon acquiesça d'un signe.

— Oui, n'est-ce pas ? — continuait le juif triomphant. — Et tu l'as perdue de vue !... Tu as fait le possible pour la retrouver, et tu n'y as pas réussi !... Cependant quelqu'un veillait, qui n'a jamais cessé de chercher pour toi ; et aujourd'hui tu sais où est la femme. On t'en a écrit ; et la joie habite certainement ton cœur !

— Tu te trompes, en tout, mon père, — fit M. de Clérambon en haussant les épaules. — Si ta sagesse est, d'ordinaire, infaillible, ici elle se trouve en défaut et elle invente des faits. Je n'ai pas reçu de nouvelles touchant Mlle Duhalier...

Il se tut, regrettant ses paroles. Depuis longtemps il n'avait prononcé ce nom devant un homme. Seul son oreiller était son confident pendant les nuits d'insomnie.

— Je ne me trompe pas ! — cria Galéas avec colère. — Je sais la vérité ! Enfant, prétends-tu te jouer, par tes mensonges, de la sûreté de la cabbale ? Tu vas peutêtre nier aussi qu'un ami t'a écrit une lettre au sujet de la femme. Si c'est ton secret, il est connu de moi, comme les autres ! Je connais tout, entends-tu, je sais tout. La cabbale lit dans nos plus secrètes pensées.

M. de Clérambon baissa la tête et secoua les épaules comme celui qui ne peut rien répondre à un contradicteur obstiné. Tout à coup, il se frappa le front : la clarté se faisait, d'un coup, dans son esprit :

— La lettre ! murmura-t-il — la lettre de Carpençay ! Sans doute, c'est la lettre dont il veut parler.

II 8 Cependant Galéas Chrysogoni criait^ d'un ton irrité :

— Le livre Ta dit : « L'impie, l'incrédule, sera rejeté loin des sources de lumière. Celui qui méprise la loi sera confondu. Nul ne l'éclairera plus sur ses destinées, parce qu'il aura méprisé la science. L'arbre de science relèvera ses rameaux jusqu'au ciel, et l'imprudent n'en pourra plus cueillir les fruits ! Il n'entendra jamais la mandragore chanter. »

Et, lâchant la main du comte, il retourna vers son coffre, en tira son cadran de cuivre, le leva à hauteur de l'œil, et prit, avec la mire du secteur et le fil à plomb, la hauteur de l'étoile qu'il surveillait depuis des jours. Ensuite il consulta sa baguette sidérale et s'enfonça dans ses calculs. L'ongle carré de son pouce raclait les encoches de la planchette étroite, haute comme un homme, chargée de caraaères gothiques et de signes mystérieux, qui indiquaient les vertus et les influences des astres. Son doigt s'arrêtait sur certaines de ces entailles, puis se remettait à courir. Enfin, retournant l'instrument, Galéas en considéra l'autre face : celle-là portait un calendrier dont les divisions alternaient avec des figures bizarres. Et il dit :

— Tu mériterais que je me taise! Nieras-tu avoir reçu cette lettre, il y a plus d'une semaine, avec d'autres qui traitaient de tes affaires de guerre ?

M. de Clérambon s'humilia :

— Tu as raison, comme toujours, mon père. Mais je n'ai pas encore lu cette lettre. C'est, bien sûr, le paquet que m'a apporté le messager de mon ami... Oui, un ami de Paris... Je ne suis pas fautif en cela, mon père ; cependant j'ai eu tort de douter de toi. Ta science est un

de ces puits sans fond qui vont en s'élargissant tou- 119 jours !... Oui, c'est la lettre que j'ai négligé d'ouvrir!

— Prends-en donc connaissance, sans retard! Tu y verras que celle-là même dont tu passes tes nuits à regretter la perte est retrouvée. Les astres m'apprennent que tu la verras bientôt. L'avenir ne m'est pas encore complètement dévoilé. Prends garde, toutefois ! Je suis effrayé pour toi par cette influence de Saturne qui préside à toutes tes actions !... Les signes que je relève dans ta maison montrent que, cette fois encore, tu seras le maître. Longtemps, d'ailleurs, tu seras le maître... malgré les trahisons de qui tu crois être ton ami...

M. de Clérambon sourit vaguement :

— A d'autres! — murmura-t-il. — Saint-Cendre n'est pas mon ami !

Mais, sans l'écouter, Galéas, tout à sa baguette et à son astrolabe dont il faisait glisser les cercles de cuivre, continuait de prédire les événements; et il déplorait l'influence de Saturne sur Vénus et aussi sur Mars :

— Vois, mon fils, comme le langage des étoiles est simple, sincère et précis. Par leurs conjonctions, elles nous annoncent l'avenir, de même que le réseau compliqué des lignes de la main nous apprend à connaître le passé. Tout astrologue digne de ce nom te dira les vérités fondamentales. La connaissance que j'ai de la cabbale me permet d'approfondir ces notions grossières, de percer cette croûte épaisse du limon vulgaire — si j'ose dire — sous quoi se dissimulent les trésors de la divination. Je connais les esprits minéraux qui correspondent aux rayons des planètes; je connais le décours des astres qui va se modifiant avec les saisons de la vie ; je

120 connais l'invocation terrible qui abrège les jours, celle qui chasse les démons, celle qui donne des songes ; mais je ne crois pas au philtre amoureux. Et j'aime mieux te le dire, parce que tu es fort entre les hommes. Écoute cependant patiemment, parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de maux auxquels notre cabbale ne puisse apporter de remède. Par ta naissance, tu es tombé sous l'influence de Saturne en même temps que le Sagittaire te marquait de son signe. Tu es fait de tristesse et d'ardeur, comme l'indiquent tes couleurs : noir et vert. Le principe mâle domine en toi, et cependant tu tiens étrangement de la femme par ta sensibilité et ta faiblesse. Tu es, mon fils, comme ces lames d'épée qui empruntent leur qualité merveilleuse à leur âme forgée d'acier doux et soudée entre deux mises d'acier dur et très sec. C'est l'écorce qui fait juger les hommes : ta nature est tellement différente de ton écorce que personne sur terre ne te connaît, hors moi et un ami, peutêtre, dont ma science me permet de deviner l'existence. Ta condition est donc d'appeler la haine, et partout tu te l'es attirée, nécessairement.

M. de Clérambon approuva de la tête. Et, pour écouter plus commodément ce vieillard dont la sagesse extraordinaire l'enchantait, il s'enfouit dans une chaise, et demeura immobile et muet :

— Selon toutes les apparences, — continuait Galéas, attentif à manier sa sphère armillaire de cuivre, — tu naquis d'une mère jeune et ardente, mais d'âme audacieuse et rebelle, et d'un père faible, dont les belles qualités étaient usées par l'âge. Ainsi qu'une monnaie rendue fruste par le temps, il ne laissait plus rien voir de

lui-même. Tout demeurait chez lui à l'état de souvenir. 121 Et tu comprendras mieux ainsi pourquoi tu es affligé d'une minutieuse, fidèle et implacable mémoire. Tu as versé dans tous les désordres, parce que les diverses vertus, que possède chaque sexe, chez toi ne conservent point l'équilibre, et aussi parce que tu as hérité, de certains entre tes ancêtres, les plus violents instincts. J'ai relevé dans ta généalogie maternelle le nom d'un Séguin de Badefols, seigneur de la Linde, qui se signala au temps de la guerre des Anglais. Celui-là était un homme grossier et sans culture, dont les seuls penchants furent la cupidité et la jouissance matérielle. Toi, au contraire, plus instruit que ne le sont habituellement les gens de ta condition, tu as raffiné ces appétits de lutte, de lascivité et de richesse. Tu n'es violent que par tristesse, luxurieux que par amour de la beauté, comme le sont tous ceux qui, ne se payant pas de mots, estiment l'amour à sa juste valeur, c'est-à-dire pour la satisfaction de la chair par la chair. Le reste, mon fils, n'est que verbiage et délire poétique. Les arrêts des cours d'amour, colligés par certains curieux, en sont la parodie la plus exacte. Si l'on marchait d'après eux,les eunuques bien, disants seraient rois au pays de Cupidon, ou d'Éros, suivant que tu préféreras la grécité au latinisme.

Jamais M. de Clérambon n'avait entendu de discours aussi hardiment libre et subtil. Silencieux, il se recueillait, tout à la joie d'écouter son astrologue qui, après une pause suffisante pour reprendre le souffle, se remit à parler :

— Tu as négligé, aussi bien que la prudence hu-

122 maine dont tu te railles en toute témérité, cette hypocrisie nécessaire dans les entreprises amoureuses. Les femmes ne le pardonnent point. Elles sont pétries d'une terre assez fine dont les particules ténues et délicates sont de mensonges, et de distinctions subtiles. C'est pourquoi leur bouche continue à dire non quand leur corps a prouvé manifestement le contraire... Mais console-toi en pensant que tu n'es pas le premier auquel elles ont refusé l'absolution pour crime de sincérité. Nous vivons dans un monde où l'on passe plus volontiers sur les actes que sur les mots. Tu as, de ton plein gré, ou plutôt, par l'essence même de ta nature, pris le contre-pied de toutes choses, et tu t'es livré à la guerre pour ton unique divertissement. Le principal est le plaisir d'avoir de belles femmes sans avoir l'ennui de les prier... Et tout cela parce qu'une jolie fille s'est refusée à toi pour avoir été requise avec un entrain qu'elle n'avait pas jugé suffisant!.... Mais, mon fils, la nuit se passe, et je pourrais t'en dire mille fois plus sans t'apprendre beaucoup de nouveau. Tu fus créé comme ces arbustes noueux et secs que tord le souffle salé des grèves, mais qu'il ne déracine jamais : tu ne te réjouis que dans la tempête. Plus que tout, tu chéris ton chagrin. Si tu penses trouver le bonheur dans cette tranquillité que donne aux hommes du commun la réussite dans leurs désirs, tu te livres au plus faux des calculs. Ne l'oublie pas, mon fils, tu es né pour la douleur. Avec elle tu vivras ta vie, tel est l'arrêt des astres, et, au contraire des jugements des humains, celui-là est sans appel. Réjouis-toi donc, car la tristesse est en tout plus haute que la gaieté comme l'esprit domine la chair et la ploie à ses

caprices, comme la solitude est préférable au coudoie- 123 ment de l'abjecte et grouillante multitude 1

La voix de l'astrologue se fit plus douce et plus lente. Les yeux perdus dans l'immensité bleue où le chemin de Saint- Jacques était lancé en façon de sautoir, il parla. Et le son de ses paroles semblait monter avec les vapeurs légères de la lampe pour se perdre dans l'air lourd de la nuit de printemps. Les bras levés vers les étoiles, le juif semblait les prendre maintenant à témoin de l'injustice suprême du Dieu jaloux dont la malédiction planait sur les fils de Jacob. Fataliste, empreint de l'esprit sadducéen, frotté d'humanisme, enfoncé dans la cabbale, il était porté à tout ramener aux malheurs de sa race. Et cet éternel exilé ne croyait plus qu'à la prédestination et aux forces surnaturelles des astres :

— Je doute que le bonheur t'appartienne jamais. Cesse de le poursuivre. Crois-moi, mon fils, la pointe aimantée de la marinette n'a pas plus chance de rejoindre l'autre extrémité de l'aiguille que toi d'atteindre à la satisfaction de ton esprit et de tes sens. Pareil à l'antique Tantale, tu verras l'eau fuir tes lèvres, les fruits s'écarter de tes mains. En toi, l'esprit et les sens désirent des choses absolument opposées, comme les deux pôles du barreau aimanté. Seule la cabbale a résolu ce problème qu'ont cru avoir inventé les Ophites. Le serpent qui se mord la queue est l'esprit philosophique qui se suffit à lui-même. Heureux qui peut le posséder. Va donc en paix ! Je t'ai dit la vérité sans ambages. Celle que tu aimes se trouvera bientôt devant toi et tu lui parleras en maître, si toutefois celui qui a foulé la mandragore peut jamais retrouver sa force. Ne t'arrête pas à

124 l'obscurité de mes paroles, d'ailleurs les astres ne m'en disent pas plus aujourd'hui ; depuis longtemps ils ne m'avaient annoncé si clairement un événement de telle importance. Le sceau de Salomon est sur mes lèvres, je ne parlerai plus.

M. de Clérambon n'avait pas ouvert la bouche. Le visage enfoui dans ses mains, il écoutait Galéas Chrysogoni. Quand celui-ci lui donna congé, il prit sa bourse et se disposa à compter des pièces d'or. Mais il se ravisa et vida le sac de velours sur le coffre. Les yeux de l'astrologue s'allumèrent, car il y avait là plus de cinquante écus d'or, et M. de Clérambon n'était pas coutumier de vaines prodigalités.

— Prends cet argent, mon père, et continue tes admirables études ! Puisses-tu, lors de mon retour, m'apprendre des choses aussi merveilleuses. Je ne t'ai point interrogé sur l'entreprise guerrière que je dirige : je crois qu'il ne se passera rien d'important.

Galéas secoua la tête :

— Non, mon fils, rien d'important. Je puis te certifier qu'en cette affaire, en tout pour toi moins considérable que l'autre, tu ne cours risque ni dans tes intérêts, ni dans ta liberté, ni dans ta vie !... Mais, pour l'autre événement, les astres ne veulent plus parler. C'est à croire que ta volonté y peut beaucoup et... Qu'importe, je ne pense point que la fatalité elle-même... Adieu ! Que les génies de l'air et du feu t'assistent ! J'ai trop parlé !

M. de Clérambon descendit, sans hâte, car il s'était imposé la règle stricte de commander à tous ses élans. 11 s'enferma dans sa chambre avec la boîte de messager où brillait la carpe émaillée.

« Comment ai-je pu — songeait-il — oublier cela ? 125 Et quelle reconnaissance ne dois-je point à Galéas pour avoir miraculeusement deviné le contenu de cette custode ! Sans lui, elle serait restée ici à dormir sous des amoncellements de papiers ! J'y ai mis beaucoup de négligence, mais j'ai tant de soucis ! Certes, j'aurais dû régler toute cette afiaire et renvoyer Persan avec une réponse. Au lieu de cela, je l'ai laissé partir pour Guéret, où il possède une payse, et Carpençay me croit mort, peut-être, et accuse mon amitié ! »

Il prit la clef, dégagea le rouleau de parchemin que retenait le cordon. C'était un tableau des caraaères égyptiens et des chiffres dont lui et Carpençay usaient couramment dans leur correspondance secrète.

— Que le maulubec trousse l'ami et son grimoire ! — grommela le comte Odet. — La nuit est dans son milieu, . et il faut que je sois à cheval dès la troisième heure du matin ! Jamais je n'aurai le temps de déchiffrer sa lettre !...

Mais, dès qu'il eut levé le couvercle armorié, dès qu'il eut décacheté le pli soigneusement lié d'une faveur rouge, il reconnut que l'épître était écrite en langue vulgaire, et il en ressentit une grande joie. Réprimant jusqu'au bout l'émotion qui faisait sauter son cœur, par bonds désordonnés, dans sa poitrine, M. de Clérambon tira à soi le chandelier chargé de trois bougies, égalisa les mèches avec les mouchettes, qu'il reposa soigneusement sur leur plateau. Il s'embossa commodément dans son fauteuil et commença de lire, en assurant son coude sur la table pour combattre le tremblement de ses mains.

126 La lettre de M. Carpençay était longue, mais M. de Clérambon la trouva très courte ; et il la relut, lentement, deux fois :

Mon ami, je vous écris aujourd'hui pour vous parler de choses que je croyais à jamais enterrées, et dont je nï' étais tracé le devoir de ne jamais vous entretenir, préférant être accusé par vous d' incurie que raviver vos chagrins qui me font souffrir beaucoup — parce que j'y pense toujours. Je vous aime trop pour que vos blessures ne saignent point sur mon cœur : c'est dire que la plaie en est toujours restée ouverte et que, pareille à la vôtre, elle ne se cicatrise point. Ainsi un même objet nous entretient-il en tristesse, et pour des causes qui sont différentes. Cet objet, vous le savez, est Af 11^ Duhalier. Je l'ai retrouvée, Odet, votre Françoise, et je ne puis que vous prier de me pardonner si j'ai autant tardé à la découvrir. Je suis resté sur la trace pendant cinq ans I

M. de Clérambon, devant ce dévouement modeste et tranquillement magnifique, s'inclina. L*émotion lui serra les mâchoires, sa gorge altérée le brûla. Mais il ne se leva pas pour prendre de Teau, et continua de lire :

Ma patience et mon ardeur de chercheur ont été mises cent fois en défaut, et j'en négligeais mes médailles. Le hasard, qui est notre principal maître, m'a récompensé, un beau jour, et j'en sais maintenant sur cette charmante femme plus que je ne pourrais vous en raconter en une fois. J'ai dit charmante, Odet, parce que M^^^ Duhalier — et je l'ai vue — est plus belle encore qu'hier, jour oit vous

Vavez quittée. Car, mon ami y n'est-ce pas un hier, pour 127 vous, que ce lustre entier révolu, pendant lequel cette Françoise trop chérie a habité votre cœur, ce cœur dont chacun nie V existence et qui battra longtemps — vous pouvez m^en croire, — rien ne fortifiant mieux que les larmes ? Si vous étiez un homme comme les autres, je vous conseillerais de bannir la colère, car un seul regard de ses yeux ferait tomber les armes de la main. Mais vous, Odet, n^ avez jamais connu le dépit amoureux, apanage régulier des âmes basses qui n^ oublient point un échec et se réjouissent dans la vengeance. Vous aimez aujourd'hui Françoise comme en cette année 1564 où nous allions tous trois, ou tous quatre, dîner à la taverne du Chien qui vielle. // convenait alors de garder nos épées sur la table, tant la merveilleuse beauté de cette jeune femme attirait V attention de chacun. — Pour moi, j"* ai mené tant d aimables filles dans ce cabaret que ce serait un travail que d'en retrouver les noms. Des seuls pâtés d^écrevisses j^ ai gardé souvenir, et ma mémoire en est restée parfumée. Excusez mon sensualisme. — Vous avez toujours aimé M^^^ Duhalier sans la maudire, tant dans une âme délicieusement nourrie de la sagesse antique, comme est la vôtre, V orgueil et la haine sont des éléments d'emprunt, des meubles, pour mieux dire, destinés aux visiteurs étrangers. J^admire même, laissez-moi l'avouer, ce désintéressement stoïque, et je me demande si j^ aurais su le pratiquer avec une pareille élégance. Les dieux auxquels nous avons fait de fréquentes et communes libations — j^ entends Apollon, Bacchus, Vénus et les aimables Charités, sans oublier nos chères Muses, nCont épargné une telle épreuve. Je ne rrC élève pas à votre hauteur et mes divertissements plus modestes vont des Trois

128 Grâces — leurs noms varient beaucoup à certaines époques^ surtout pendant la belle saison où ma femme voyage et demeure chez ses parents — aux neuf Muses. Je n^ ai pas de goût pour le dieu Mars et je n'ai jamais, faute d'occasion, tâté des Andromaques et des Cassandres, non plus que d^autres captives, — et longo ordine matres, — encore que vous me Vayez offert plusieurs fois. De ces belles, je vous souhaite plusieurs douzaines, car vous valez mieux que Pyrrhus et que M. Ajax, et ce n'est pas là un bien fameux compliment, tant m'apparaît misérable et brutale la condition de ces butors.

Enfin, pour ne pas m'écarter de Putile, — et vous me reconnaissez buissonnier, comme jadis, à ces interruptions fréquentes, — je vous annonce donc que, me rendant chez mon ami le conseiller Duchêne, le 25 avril dernier, j'ai vu Afii^ Duhalier qui sortait du cabinet de ce juge. C'est dans l'antichambre même que je la croisai, et je lui tirai mon plus beau coup de bonnet : — une bonnetade de cour. — Mais elle était si troublée qu'elle a filé, sans même s'apercevoir de ma présence. Aussitôt introduit chez notre magistrat, je n'eus pas le loisir de me lancer à la poursuite de Françoise. Je demandai à Duchêne — à ce propos, je vous dirai que ce garçon, simple d'esprit, mais de manières affables, a pris, l'an dernier, une maladie dont il est revenu plus grêlé qu'une passoire ou que la pomme d'un arrosoir, c'est affaire de goût — je demandai donc à Duchêne, que j'étais venu visiter pour une affaire de médailles, — // s'agissait d'une effigie de Commode, et Duchêne est assez curieux des monnaies romaines. Je reprends,..

M. de Clérambon lut patiemment deux pages en-

tières consacrées aux deniers de Vitellius et à trois pha- 129 1ères de centurions primipilaires découvertes, dans le Rhône, par les chanoines de Rive-de-Gier. Et M. de Carpençay s'appuyait sur cette trouvaille pour attaquer M. révêque Guérin-Béchu avec une aigreur que l'érudition déployée rendait encore plus flagrante :

Cet évêque a cru pouvoir publier sur les antiquités de la Troisième Lyoniiaise un opuscule où Vesprit le plus étroit s'' allie à V outrecuidance la moins pardonnable...

Sans se décourager, M. de Clérambon arriva au passage utile :

J^ai demandé à Duchêne quelle était cette belle dame dont les traits étaient empreints d'un émoi qui n^ avait rien d^ affecté. « Oest, me répondit-il ^ une très gentille bour^ geoise dont plus d''un galant de cour se contenterait. Mais de longtemps je n'ai rencontré aussi étourdie caillette. Je r avais fait mander pour qu^elle témoignât dans une affaire de vol où un coquin, qui fut laquais chez son mari... »

M. de Clérambon cessa de lire. Un brouillard s'était levé entre ses yeux et le papier. Mais il passa la main sur ses paupières alourdies, attendit un instant et reprit sa lecture :

« ... un coquin qui fut laquais chez son mari, M. Le Mercier, rentier de la ville, était principal accusé. A peine entrée dans mon cabinet, voilà une désolée qui tombe à genoux, en suppliant mon greffier et moi, par surcroît, de ne pas la mettre en prison, et autres choses semblables ! J'ai dû faire apporter des cordiaux, car elle s'était évanouie. Enfin calmée, elle put à peine parler. Et elle est partie si effrayée, que voici son masque, et sa bourse^ et ses gants, oubliés sur cette table. Je vais les lui renvoyer, rue Saint-

130 Honoré^ près du Roi Doré, où elle habite. — Ne prenez pas cette peine, dis-je aussitôt. Je passerai, en sortant d^ici, devant le Roi Doré, oiij^ai affaire tout à côté, chez mon ami Martial Belat, Mon laquais remettra ces objets. » Le conseiller Duchêne m^interrompit sévèrement : « Monsieur de Carpençay, fit-il d^une voix augurale, vous êtes un homme sans mœurs, et le magistrat vous condamne... » // reprit d^un ton enjoué : « Mais Vhomme de goût vous approuve ! Voici les gants, le masque et la bourse : tous exhalent un subtil et délicieux parfum où Piris et Vambre s^associent. Emportez ces artifices du diable. Puissiez-vous ne pas tomber dans les filets de cette sirène, et succomber dans quelque aventure saugrenue, étrangère à la numismatique!... » Et il ne fut plus question de M^^^ Duhalier, mais bien d'une effigie de la déesse Laverna, patronne des voleurs, et de trois aes grave que prétendait avoir déterrés, dans un faubourg d'Avignon, le président Tricoil.

Le soir même, j^ envoyai Persan, mon courrier, homme habile et merveilleusement propre à recueillir des renseignements délicats, chez ce Le Mercier, et je lui recommandai d'épuiser le questionnaire habituel. Il revint, trois heures après, avec une figure où se lisait l'apaisement des passions principales, vous m'entendez, je pense. Ce drôle avait trouvé dans la cuisine de notre ennemi bonne table, vieille bouteille et jeune servante. La moralité, qui fut toujours la règle dans nos entretiens, m'empêche de préciser davantage. Vous pardonnerez à ce maraud sa goinfrerie, son intempérance et sa paillardise, quand vous saurez qu'il est l'admirateur fervent de vos actions de guerre. Et s'il ne vivait, marié, sous mon toit, il viendrait bien vite vous demander un corselet et un morion. En tout cas, vous lui tien-

drez compte du sérieux de son enquête. De celle-ci, il résulte 131 que M^^^ Françoise-Marie-Jeanne-Marcelle Duhalier est devenue femme de M. Louis- Jacques-Exupère-Théohald Frottard, dit Le Mercier, par mariage légitime et régulier, célébré en Véglise Saint-Louis-des-Français, à Rome, le 21 juillet 1568. Et r inscription a été faite, à nouveau, sur les registres de Véglise Saint- Médard, à Paris, le 26 octobre de la même année, V occasion en ayant été la naissance d^un enfant mâle appelé Blaise-Éloi-Symphorien, issu de ces récents conjoints. Car, en 15685 Saint- Médard était la paroisse dudit Le Mercier, âgé de vingt-neuf ans, rentier, époux de M^^^ Duhalier qui comptait trois années de moins. Aujourd'hui, ils demeurent à Arnay-le-Duc, en Bourgogne, en un lieu dit la Mignonnette, où, ils possèdent une maison bien fortifiée et assez belle. Ils n^ont fait qu^un court séjour à Paris, chez une certaine Ursule Frottard, tante du mari précité. Je sais qu^ils seront à Arnay-le-Duc en mai prochain, c'est-à-dire quand vous recevrez cette lettre.

Je ne puis que vous prier d^excuser la pauvreté des détails. Cependant vous voici sur une piste fraîche et vous ne tomberez pas en défaut. J"* espère, mon ami, que vous me tiendrez au courant de ce que vous aurez fait. En ne donnant pas de ma personne, j^ai cru agir prudemment, tant les femmes sont b zarres et défiantes. J"* ajouterai que les renseignements pris à la Conciergerie et au Châtelet par le conseiller Duchêne et par mes gens, et aussi par moi, sont très bons. Cette charmante femme vit tranquille et rCa étéy nulle part, considérée comme de mauvaise vie. Quant à sa beauté, je Vai vue de mes yeux, vous dis-je, et croyez-en ma vieille expérience et mes goûts, — qui étaient beaucoup les vôtres, — elle rCa fait que gagner, en s^ épanouissant dans

132 sa fleur. Af^^^ Duhalier est toujours joîie^ comme on ne Vest pas, elle a toujours son pur profil de médaille : excusez mon jargon de numismate!

Maintenant, que comptez-vous entreprendre ? Je n^ose vous conseiller. Sans doute ne connaissant plus sur terre d"" autre maître que votre force, allez-vous tenter quelque chose dHmportant ? Je ne vous prêcherai pas la prudence : ce serait exhorter les pierres du désert ! Mais, de grâce, ménagez-vous pour moi, seul à vous aimer sur la terre. Le jour où. se creuserait votre tombe, j^ inclinerais vers le sepulcre et la saison ne se passerait pas sans que je vous eusse rejoint /...

M. de Clérambon toussa fortement, ce qui annonçait chez lui une émotion profonde, et il murmura :

— Le terrible, c'est qu'il dit vrai ! Ah ! Carpençay ! Carpençay ! Ami unique ! Moitié de mon cœur d'homme, que ne suis-je resté près de vous ! Mais votre amitié est plus haute et plus désintéressée que la mienne ; car, si je vous chéris, moi, c'est que vous êtes le seul témoin de ces heures où j'ai vécu ma vie tout entière pour demeurer, après, mort, enseveli dans mon chagrin !... Et voici que, pareil à un autre Lazare, je me dresse à ta voix, encore pris dans mes bandelettes, et la tête lourde du silence profond du tombeau !

Il demeura rêveur. Une larme, glissant sur sa joue creuse, s'écrasa sur sa main. Le comte Odet continua de lire :

Audacieux et indomptable, vous allez partir en guerre, enlever, par un de ces coups de main qui vous ont rendu fa-

meuXj cette jeune femme dont les yeux ne doivent cesser ^ à 133 toute heure, de briller devant vous comme Veau des flaques scintille aux yeux des animaux altérés, leurrés par le mirage du désert. Puissiez-vous réussir ! Je donnerais facilement la vie des autres, et aussi la mienne, pour que vous ^ soyez heureux. Le reste dépendra de vous! Allez donc, Cléramhon, ceignez votre épée d'armes et poussez de r avant avec votre cri de guerre : « A gagner la plus belle ! » Entre nous, vous ne risquez rien dans cette expédition que d'attraper des coups. Cela n'est pas pour vous arrêter. Le reste n^est que détails. De minimis non curât prsetor. En ce moment, on s'égorgïlle d'un bout à Vautre du pays sous prétexte de religion, et si consciencieusement que c'en est un bonheur ! Et ce prétexte comprend tous les autres : la grande liquidation des intérêts par le fer, par le feu et par la corde. On noie ses créanciers, on caresse ses plus proches parentes, avec la précaution de se masquer d'acier, on pend ses rivaux, on oublie dans l'incendie les vieux dont on attend l'héritage ; les enfants en bas âge et les femmes enceintes ne courent pas de moindres dangers. Pourquoi se gêner ? Ne sommes-nous point revenus à cet heureux âge d'or où les péchés capitaux — c'est-à-dire les instincts fondamentaux de l'homme — se prennent pour règle commune? La guerre civile, mon ami, est la plus belle de toutes. Chacun y trouve à satisfaire ses désirs, ses haines, . voire ses convictions, s'il en a d'aventure. La filleule de l^me Méfiée de France a été, paraît-il, l'an passé, vendue à l'encan et égorgée par des stradiots, finalement, du côté de Sancerre. La pauvre marraine a pu racheter le chef de cette demoiselle qu'un valet de chambre, appartenant à un seigneur pareillement tué dans cet endroit, lui a apporté

134 ^^^^ w^ P^^ plein de miel. Le valet a gagné cent écus avec cette tête ; il s^ appelait ^ je crois ^ Lazare. On a enterré ce débris, ainsi embaumé, avec de grandes cérémonies. Uhistoire rrCa été racontée par une assez belle pécheresse que vous connaissez : la marquise de Vauplassans. Elle était venue à Paris, au mois de mars, et pour je ne sais quelle ajfaire. Cette dame a honoré mon cabinet de sa visite, et elle s^est intéressée aux petits camées antiques, à celui de Pasiphaé, et à la Léda, particulièrement. Laverna et Virbius Pont aussi émue. Enfin, pour conclure, la princesse Renée a voulu demander justice à Madame Mère, qui lui a ri au nez : « De quoi vous plaignez-vous, ma tante, à cette heure oîi les boulets emportent mes stradiots par brochettes de vingt ? Et ne serez-vous donc jamais raisonnable ? » — D^ ailleurs, je ne sais trop pourquoi je vous raconte ces sornettes, vous en savez là-dessus plus long que moi.

Mais ce que vous ne savez pas, c^est que la famille Frottard, alias Le Mercier, nourrit contre V épouse du jeune Louis- Jacques une haine farouche. Son mariage avec Françoise Duhalier est regardé par ces anciens chapeliers comme une affreuse mésalliance, et ils payeraient — pas trop cher — qui se chargerait de les débarrasser de la jeune femme. Le premier tort de T intruse, à leurs yeux, est de n'' avoir apporté en dot que sa jolie taille et sa charmante figure. Quand il s'agit d'argent, nos bourgeois deviennent plus terribles que les nomades du désert. Je me suis introduit chez ces chapeliers, j'ai amené la mère du coupable Le Mercier à me confier ses misères. Cette demoiselle de cinquante ans, qui a pour amant un courtaud de boutique, de moitié moins âgé, — je tiens ces détails du conseiller Duchêne, — m'a confié ses misères :((Ah ! Monsieur, — gémis-

sait la veuve sèche ^ noire et brèche- dents ^ — un enfant pour 135 qui nous avions fait tant de sacrifices! Il avait reçu une si bonne éducation!... Ah! si vous aviez connu son grandpère!... » Et il me fallut entendre V histoire de la famille. La mère Frottard levait ses vilaines mains noueuses, fortes comme celles d^un garçon de labour, et son geste ne différait pas de celui qu^elle faisait jadis pour présenter aux clients les bonnets et les chaperons enf ormes dont elle tenait boutique, rue de la Savaterie : « Quelle union! Monsieur ! ... Si encore cette fille avait eu quelque bien !... Si jamais elle se présentait ici, on la pousserait vivement dehors avec le balai. Il faut être une évaporée, une faible d^ esprit, comme ma sœur Ursule, pour recevoir une pareille rôdeuse sous son toit !... »

Toute la moralité de cette caste est contenue dans ces mots. Aussi, mon cher Clérambon, je vous le déclare en toute franchise : quand j^ apprends que vos gens de guerre ou quelques autres aimables garçons ont chauffé les pieds de ces bons bourgeois pour en apprendre où, ils cachent leur âme, — c^est leur argent, — je ris sans contrainte. Quant à leurs femmes et à leurs filles, je ne vois pas trop pourquoi on n^en tirerait pas le plaisir qu^ elles sont susceptibles de donner, de bon gré, — elles rCy ont jamais manqué, par esprit d^ ordre et crainte de la casse, — ou par cette persuasion énergique que méprisent seules les forcenées, les difformes ou les infirmes. Ces bourgeoises, en tout semblables aux paysannes, dénouent plus facilement les cordons de leurs jupons que ceux de leur bourse.

Mais je m^ éloigne du sujet, fidèle en cela à ma pernicieuse habitude. Je résume : tout ce monde bourgeois souhaite la mort de votre Françoise. Vous pouvez donc Venle-

136 ver, suivant votre plaisir. Vous pouvez même meurtrir son mari et son enfant, la famille vous en sera reconnaissante y parce que V héritage ne sera plus en question. Avec une petite somme payée comptant — et c^est ce dont je me chargerais — vous désintéresseriez ces Frottard. Françoise Duhalier, une fois remisée dans votre Roche- Thulon, ne sera donc réclamée par personne, car elle rCa plus de parents.

J^ai encore à vous adresser une communication dernière. Si vous jugez à propos de tenter un coup de main sur Ar^ nay-le-Duc, pour prendre votre belle, n^oubliez pas qu'un vieux bourgeois, nommé Balandreau (Jean-Ernest) , ancien commis des gabelles, possède une série unique de méreaux du quatorzième siècle. Je vous serai obligé de me les mettre de côté. Ce ne sera pas un gros méfait de plus, et ces objets rares et curieux seront sauvés de la destruction.

Et, à ce propos, je serais heureux de savoir si vous avez retrouvé quelques-uns de ces excellents travaux antiques, comme intailles et camées, que le vieux Lanetet conservait à la Haute-Ganne. Je voudrais aussi avoir des renseignements plus complets sur la prise de ce château poitevin et les dégâts que vous avez commis dans le pays de Richemond avec votre ami Saint-Cendre. On parle beaucoup ici, et les dames de la cour plaignent cet aimable seigneur et vous accusent de V avoir exploité contre tout droit...

Suivait une longue et plaisante énumération des crimes imputés à M. de Clérambon, et des bruits qui couraient sur son compte :

On donne pour certain que vous détenez trois cents

femmes de tous états , dans vos tours ^et que vous en changez 137 c haque nuit. Servi par des esclaves nues, toutes plus belles les unes que les autres 3 vous menez la vie de Sardanapale...

M. de Carpençay prenait acte de tout ; d'accord avec le conseiller Duchêne, qui le renseignait sur la nature des plaintes, il préparait des mémoires justificatifs, maquignonnait des arrangements pour la paix qui viendrait :

Hâtez-vous^ Cléramhon^ mon ami! Je crois que cette paix est prochaine. On m^a affirmé que Saint-Cendre est venu ici secrètement et qu^il a eu deux entrevues avec la Reine Mère, et que le Roy Va reçu une nuit... Mais on raconte tant de choses!...

Je termine en vous priant de me pardonner les paroles qui vont suivre. Vous m^ aimez trop pour vous en tenir offensé ^ et y d^ ailleurs., elles ne vous engagent à rien. Après vous avoir ainsi renseigné sur M^^^ Duhalier, je demeure hésitant et inquiet... Ai-je bien rempli mon devoir.^ Ne vais-je pas, au contraire, vous lancer dans un océan de troubles nouveaux et vous pousser vers le désespoir ?... Ma conscience ne me blâme pas cependant. Car, à vous savoir si malheureux, je doute que vous puissiez le devenir davantage, et je vous apporte, peut-être, le salut. Mais, si barbare et si grossier que puisse paraître mon conseil, n'hésitez pas, Odet, à posséder cette femme dès que vous la tiendrez dans vos mains ; sans quoi, elle glissera encore comme une couleuvre et disparaîtra pour jamais en vous laissant une douleur plus amère, si possible, et que rien ne pourra jamais plus calmer. Je vous avais jadis prodigué ces

138 conseils que je vous renouvelle aujourd'hui. Si vous aviez eu dans vos bras Françoise Duhaîier, à Vépoque où cela vous était très loisible, vous ne seriez pas aujourdhui Vêtre misérable que je sais. Son souvenir ne s'attacherait pas à vous comme les chiennes noires au chasseur maudit qui tua la biche blanche ; vous seriez libre. Et V oubli combattrait dans votre âme apaisée avec un doux souvenir qui s'avouerait bientôt vaincu. Une idée fausse vous domine, un remords vous écrase, c'est de croire que votre bonheur était attaché à cette femme. Et vous ne pouvez plus secouer cette pensée : ainsi le mâtin traîne son talbot ; ainsi le faucon porte ses vervelles; si loin que le chien coure, si haut que Voiseau vole, le talbot suit derrière, les vervelles tintent, toujours! toujours!

La tête enfouie dans ses deux mains, M. de Clérambon commença de pleurer doucement. Puis il s'abattit sur sa table, les bras allongés, et ses larmes coulèrent librement. Depuis des années, pareille détente ne s'était produite en lui. Sans témoins, dans le silence, il savoura l'amertume de sa douleur.

La salle à manger retentissait alors de joyeux propos et de chansons. M. de Taubadel avait entonné une odelette en vers libres de sa composition, sur une mesure de chant d'église. Tout couplet, et il y en avait plus de douze, répondait à une beauté de sa fiancée Lucie. Le reître pleurait d'émotion chaque fois que revenait le refrain, œuvre du galant Bastardy :

Ami, crois en Mars et Vénus, Tout l'Olympe est entre ses bras.

Ta Lucie — HochI gaudeamus! — Taubadel, te rajeunira !

M. de Gouges avait critiqué vertement ce quatrain 139 qui péchait autant par le mauvais choix des rimes que par la pauvreté des mots. M. de Bastardy défendit son œuvre : il en avait pris l'idée maîtresse dans Erasme. Aussitôt M. de Gouges, qui considérait cet auteur comme sa particulière propriété, défia M. de Bastardy de lui citer un seul passage de VEncomium Marice^ par exemple, ou des Adages^ qui pût même servir de prétexte à des platitudes semblables. M. de Parmelan racontait alors à M. de la Gournelle des gaillardises telles que le sergent de bataille en rougissait à peu près autant qu'une mariée dont on taquine la jarretière. Il s'interrompit pour accorder les deux humanistes et porta la santé de M. de Clérambon.

— Celui-là — s'écria M. de Bastardy, que le cadeau récent d'une bonne épée dorée, accompagnée de sa dague, avait favorablement disposé — celui-là est un homme qui ne connaît pas son pareil ! Rara avis in terris! Je porte sa santé. Messieurs !

M. de Taubadel — gratifié, le jour même, d'un bézoard monté en collier — renchérit sur l'éloge. Pour lui, « M. de Clérambon participait un peu de la nature des dieux antiques «. Et le sensible rittmestre termina en pleurant :

— Et puis, il m'a donné ma Lucie ! Ah ! monsieur de Parmelan, si vous connaissiez cette enfant !... Je veux vous la montrer sur l'heure ; voulez- vous venir avec moi ?

M. de Parmelan, qui avait repris son histoire, déclina l'invitation : « La demoiselle était certainement couchée, et son aimable pudeur... » Mais M. de Taubadel ne

140 récoutait déjà plus^ au contraire de M. de la Gournelle dont l'œil allumé éclairait la mine pointue et sournoise. Petit, maigre, d'apparence chétive, avec la barbe rare et les moustaches en broussailles, les cheveux dressés en hérisson, il présentait l'apparence, à en croire M. de Gouges, « d'un diable sorti du bénitier pour épouvanter les nonnes ».

M. de Bastardy se piquait trop d'élégance pour approuver cette comparaison triviale : « Je crois voir en lui, disait-il, un autre Sinon. » Alors M. de Gouges ne craignit pas d'appeler le plus lettré des capitaines « éclusier du Scamandre ». Le menton appuyé sur ses deux mains, les coudes rivés à la table et protégeant son hanap, M. de Parmelan impassible continuait d'instruire le sergent de bataille. Et M. de la Gournelle ressemblait à une fillette que l'on initie à des choses mystérieuses et nouvelles :

— Oui, Monsieur, je crois volontiers que c'est à ces moments divins de leur maturité complète que les femmes savent le mieux tirer de nous le plus pur de l'amour.

M. de la Gournelle écoutait si bien qu'il en oubliait de boire. Juché sur la chaise trop haute pour son humble taille, chaviré en partie sur la table dont son bras entraînait les plis de la nappe, son corps vêtu de drap brun et de satin noir ondulait à l'instar d'un orvet. M. de Parmelan, très grand, lent et digne, ne remuait pas, en parlant, sa belle figure régulière et froide, pâle, encadrée par sa chevelure et sa barbe pointue, noires, soigneusement peignées.

— Pour moi, monsieur de la Gournelle, mes plus

heureux souvenirs se rattachent à ces belles matrones 141 qui sont à la limite, souvent extraordinairement reculée, de leur déclin. Et il en est ainsi, je pense, pour tous ceux qui ont pu profiter d'occasions que nous trouverions aujourd'hui moins tentantes, étant plus calmes... M. de la Gournelle, croyant qu'il s'agissait particulièrement de lui, interrompit alors M. de Parmelan, et déclara :

— Monsieur, je suis très clame !

— Je n'en doute pas. Monsieur... Il faut être dans sa neuve adolescence, pour apprécier les charmes opulents d'une femme. Tant il est vrai que l'automne est la plus splendide des saisons et profite des plus chauds rayons du soleil. Quand on est au printemps de la vie, on désire entre tous les fruits de l'automne, on préfère à Flore et Gérés et Pomone !... Et, d'autant que les dames se laissent aller de meilleur cœur avec nous, quand nous sommes encore en âge d'être leurs fils. Si les pages savaient et osaient, ils seraient les maîtres des belles qui ont passé les trente ans. Vous pouvez donc juger s'ils ont beau jeu quand ils les trouvent, à la guerre, cachées derrière quelque rideau ou blotties au fond d'une armoire. Certainement une femme se prête avec moins de répugnance à un gentil enfant qu'à un vieux soudard, comme vous ou moi...

M. de la Gournelle, ainsi rejeté dans cette catégorie de personnes, — bien qu'il n'eût pas trente-cinq ans, — n'osa pas marquer son mécontentement. Il but un coup et continua de prêter une oreille attentive au « vieux soudard » qui comptait juste trente et un ans.

— Il semblerait. Monsieur, que cela la salit moins de

142 se laisser houspiller par un jouvenceau dont la face est aussi fraîche, et la peau aussi tendre que la sienne. N'est-ce point votre avis ?

M. de la Gournelle, enchanté par le tour plaisant et libre de l'entretien, gloussa de plaisir ;

— Hé ! hé ! hé 1

Fort de cette approbation, M. de Parmelan s'éleva vers des considérations plus hautes ; il cita des exemples.

— Voyez-vous, monsieur le Sergent-Major, dans les sacs de villes et de châteaux... Et j'en ai vu plus d'un, moi qui vous parle...

— Ah ! monsieur de Parmelan, puissions-nous en voir beaucoup, encore, et de compagnie, s'il vous plaît ! A votre santé !

— A la vôtre. Monsieur !... Dans les saccagements, dis-je, on tient beaucoup plus à la beauté du corps qu'à toutes ces délicatesses et blandices, accessoires ordinaires des aventures d'amour. Encore aujourd'hui, moi qui vous parle, je vais tout d'abord à la dame la plus riche de taille, de préférence à la fillette la plus mignonne ...

— Se méfier des viandes creuses ! — avait alors crié sentencieusement M. de Sauverat, qui, plus sec et tanné qu'un hareng sauré, n'avait pas desserré les dents, du dîner.

Il fut approuvé par M. de la Gournelle, dont les yeux pétillaient de la joie qu'il prenait à entendre le capitaine de Parmelan aussi bien parler. Celui-ci continua :

— Mars a dû se contenter de Vénus, à défaut peutêtre de Junon... pour des raisons de famille... ou à dé-

faut de Cérès. Il a dû, en tout cas, certainement, dédai- 143 gner Minerve, tout comme le fit Paris. Je donne raison au berger troyen. Maintenant, je vous le dis en confidence, j'aurais peut-être partagé le fruit en trois...

M. de la Gournelle regarda avec admiration cet homme avantageux et fier, mais ne l'interrompit pas.

— Et encore, je n'en sais rien ! Non, deux moitiés, c'était bien. Foin de Minerve ! Les dons de l'esprit et la superbe ne valent pas. Messieurs, fussent-ils portés à leur comble, une once de la chair rose, un pouce de la peau fine et lustrée de ces statues vivantes, fermes et pleines dans leurs formes, délicates et joliment tournées, qu'on se dispute courageusement à coups d'épée, sur la porte de la maison qui flambe, et sous les coffres qui vous dévalent sur la tête ! Je dirai même...

Mais une altercation épouvantable, qui venait d'éclater entre MM. de Gouges et de Bastardy, interrompit cet édifiant colloque. On s'enquit du motif de cette querelle, qui devait se vider sur l'heure, avec l'épée et la dague. Adroitement, les valets, sur un ordre de M. de Lachapelle, personnage attentif et muet, cachèrent les armes, et on s'empressa entre les deux ennemis : « Qu'y avait-il donc ? Et l'injure était-elle mortelle ? »

— Par le ventre du pape ! Il en a menti, c'est Ovide ! — criait M. de Gouges à tue-tête, en tirant sa longue barbe blonde. — C'est Ovide ! Ah ! traître ! Tu m'en rendras raison.

— Hélas ! Messieurs ! — disait M. de Bastardy, en lui envoyant son regard le plus noir. — Hélas ! quel aveuglement ! Je vous prends tous à témoin...

144 — ^^ ^'^st pas vrai ! — hurla désespérément M. de Gouges.

On le retint à grand'peine. Cette négation anticipée lui aliéna les sympathies qu'attirait sa figure ouverte. Habilement, M. de Bastardy saisit la balle au bond : « Du moment qu'on ne pouvait pas parler !... »

On criait :

— Laissez-le parler ! Qu'on l'écoute ! C'est le moins saoul des deux. Gouges, vous avez tort ! Taisezvous !

— Eh bien. Messieurs, — fit M. de Bastardy, — Monsieur, ici présent, a osé avancer qu'Ovide nous trace ainsi nos devoirs : Resilire ah amore perdifficile est...

— Pourquoi est-ce si difficile ? — avait alors demandé M. de la Gournelle.

Ceux qui ne savaient pas le latin en conçurent un certain respect pour le sergent de bataille. Mais M. de Gouges s'écria :

— Oui, Monsieur ! Ovide nous apprend ça ! Et il continue même ainsi : Sed fugitare licet simulacra et pahula amoHs, etc. Oui, Monsieur de Bastardy, aussi vrai que vous êtes un fat !

— Monsieur de Gouges, vous êtes un petit cuistre ! Apprenez que c'est de Catulle, et allez vous faire donner le fouet au collège !

Et les invectives recommencèrent de pleuvoir :

— Ane bâté ! Fesse-mathieu ! Bélître !

M. de Gouges prononça même le mot de « cornard )>. Aussitôt M. de Bastardy demanda son épée, mais il prit machinalement un bocal plein de vin que lui tendit M. de Lachapelle, gentilhomme facétieux et qui ne per-

dait jamais son sang-froid. Et M. de Bastardy trinqua 145 avec lui :

— A la santé d'Ovide !

— Non^ de Catulle !

— A la santé des deux !

La voix vibrante de M. de la Gournelle réussit enfin à dominer le bruit .

— Eh, Messieurs ! la paix, la paix ! Oyez votre sergent de bataille ! Ces vers sont de Lucrèce, au livre quatrième, je crois, et se terminent ainsi : Ahsterrere sïbiy atque alto convertere mentem... C'est, voyez- vous. Messieurs, la grande sagesse condensée dans notre proverbe : « Un clou chasse l'autre ! » Embrassez- vous. Messieurs, et qu'il n'en soit plus question ! Erreur ne fait pas compte ! Si M. de Clérambon vous entendait, il en aurait un déplaisir mortel. Embrassez- vous, et que l'on choque les verres !... Verse-moi à boire, mon garçon !

Les valets s'empressèrent, et M. de Taubadel voulut accoler M. de la Gournelle, qu'il comparait au marquis de Saint-Cendre, « l'homme qu'on ne pouvait assez louer » ; il voulait aussi serrer M. de Clérambon dans ses bras, et parlait de l'aller rejoindre. M. de Parmelan commença de raconter une autre histoire, et les deux ennemis réconciliés entamèrent l'éloge de Virgile. Une bougie consumée jusqu'à la bobèche s'étant éteinte, M. de Gouges déclama :

— Impiaque ceternam timuerunt scecula noctem !

Et, M. de Lachapelle s'étant enquis de l'heure, M. de Sauverat répondit :

— Les poules vont bientôt piailler, je pense. Aussitôt M. de Bastardy cita son auteur favori :

146 — Importunœque volucres... dure signa !

Ainsi se fit la dernière veillée d'armes à la Roche- Thulon, tandis que le soucieux Gaspard de Croisigny, ayant depuis longtemps quitté la table, car il était sorti presque sur les talons de M. de Clérambon, vaquait par les cours et les couloirs aux derniers préparatifs du départ.

A trois heures du matin, les trompettes sonnèrent le réveil, en même temps que les coqs des reîtres commençaient de chanter. Le retard était considérable. Les convives s'échappèrent à la hâte, aveuglés, au sortir de la salle, par les premiers rayons du matin. Mais, à la stupéfaction générale, on apprit que M. de Clérambon avait remis le départ à huit heures.

— Il a toutes les délicatesses ! — soupira M. de Taubadel.

— Toutes ! — approuva M. de la Gournelle, dont la figure apparaissait verdâtre aux feux rosés de l'aurore.

A neuf heures du matin, M. de Clérambon, ayant vu défiler sur le pont-levis tout ce qu'il avait de troupes, se retourna sur sa selle et envoya un dernier regard à la petite compagnie que Gaspard de Croisigny faisait rentrer sous le grand porche. Les deux hommes se saluèrent, une fois encore, de la main, et M. de Clérambon continua de marcher seul, derrière la longue colonne dont la tête atteignait Monteille, lorsque la queue sortait à peine de la Roche-Thulon.

La faiblesse où il s'était abîmé avait été courte. Dès la troisième heure du matin, il était habillé, armé, et prêt à partir. Avec Gaspard, il avait tout réglé, afin que rien ne pût se produire d'important pendant son absence, Gaspard étant de ces hommes de pratique qui dominent toujours l'imprévu. M. de Clérambon avait trouvé le moyen de mettre tous ses papiers en ordre, et

de rouler autour de son poignet, avant qu'on lui ajustât son brassard, un gant de femme qui reposait au fond de la boîte envoyée par M. de Carpençay. Celui-ci n'en avait pas parlé dans sa lettre. Par une délicatesse rare et singulière, il avait voulu que Clérambon fît lui-même cette découverte. Et celui-ci, admirant la force d'une amitié qui s'ingéniait à de si délicates précautions, avait saisi avec avidité cette relique parfumée, seul objet qu'il possédât venant de M^^^ Duhalier.

C'était le gant droit de la paire oubliée par la jeune femme chez le conseiller Duchêne : un gant de peau d'Espagne, fleurant le musc et l'ambre, d'un gris fauve, encore neuf, et travaillé à chiquetades, sur les doigts, pour le passage des bagues. Le parement, taillé en dents de loup à son bord libre, était passementé d'or avec arrière-points de soie violette. Sur le dos de la main brillait un chiffre brodé, où un F, gracieusement contourné, s'enlaçait à un L en façon de bâton écoté. Cet L avait d'abord produit sur M. de Clérambon une impression douloureuse, celle d'une brûlure cuisante. Le désir le mordit d'arracher l'odieuse initiale, de détruire cet L insolent, comme un rival détesté. Mais l'accès de fureur passa vite.

— Il est heureux, — murmura le comte Odet, — celui qui a su se faire aimer de cette charmante fille, et j'éprouve pour lui moins de haine que d'envie. Car, après tout, cette amitié-là ne s'obtient pas par la force !... J'ai manqué d'à-propos et de résolution... En somme, j'étais libre de l'épouser, tout comme ce M. Le Mercier ! On me l'a soufflée, sous mon nez, ainsi qu'un pion de dames, tandis que, plus semblable à l'antique Oreste

qu'à un gentilhomme de mon temps, je fatiguais le ciel 149 de mes plaintes qui s'en allaient avec les nuées... Saint- Cendre n'a point tort, quand il me traite de nébuleux et de lunatique !... Pourquoi irais-je, aujourd'hui, troubler ce ménage bourgeois où j'arriverais m'abattre comme un hibou sur une couvée de pinsons !

Un petit incident modifia cependant ces dispositions philosophiques, en y apportant la contre-partie la plus inattendue et la plus subite. Jamais les affirmations de M. de Clérambon ne reçurent des faits eux-mêmes un démenti plus formel. Comme il descendait un escalier, suivi de ses valets et de ses pages qui portaient sa salade, ses gantelets et son épée d'armes, il fut arrêté par ^iie Germaine Charpy. « M"^^ de Follenbrais priait Monsieur de vouloir bien passer chez elle. » Diane, prise dans une de ces merveilleuses robes de chambre ourlées de cygne, dont elle faisait son principal luxe, apparut sur le seuil de l'appartement. Le flambeau dont était chargé son bras rond et frais, qui jaillissait hors de la fourrure blanche, éclairait en plein sa mine éveillée et gracieuse. Ses larges yeux reflétaient le feu des bougies roses, d'où montait une vapeur parfumée. Laissant son escorte sur le palier, M. de Clérambon entra chez la dame. Aussitôt elle abonda en discours flatteurs et en paroles gentilles.

— Comme vous avez les paupières battues, — disaitelle en le dévisageant avec une mine sérieuse et attentive, — et combien vous avez l'air fatigué ! Si je vous croyais capable de pleurer, je jurerais que vous avez eu quelque gros chagrin... ou un mauvais rêve, peut-être... et que votre cœur est en peine... Est-ce vrai ?

150 Souple et câline, elle avait jeté ses bras nus autour du cou cerclé d'acier, et elle était si grande que sa tête reposait sur répaulière lamée, découverte par une échancrure de la saye d'armes. Sa voix douce roulait ainsi qu'une cascade de perles :

— Méchant ! vilain ! qui part sans embrasser son amie !

Elle l'attira, se pendant à lui de tout le poids de sa chair blonde. Sa gorge fière jaillissait librement au-dessus de sa chemise coupée carrément, hors de la robe d'une nuance rose passé, tout ouverte.

— Asseyez-vous vite sur mon lit. Il faut que je vous dise quelque chose !... J'ai voulu que vous emportiez un souvenir de moi... Mais vous allez me donner une pièce de monnaie, car, pour rien, je ne me consolerais d'être fâchée avec vous par la suite.

Et elle lui glissait dans la main un étroit paquet enveloppé de velours vert. C'était une dague forte et courte, un perce-maiiles, dont la lame en alêne, plus grosse que le pouce à son talon, changeait trois fois son plan de retaille jusqu'à la pointe renflée en bulbe. La fusée, terminée par une capule à oreilles, était lacée de cheveux blonds finement nattés, alternant avec du filigrane d'or. Diane fit valoir son ouvrage ; elle en avait fourni la matière :

— Quand vous serez serré de près, vous vous en servirez comme ça ! Tenez, Dartigois m'a miontré. Là, voyez- vous, en appuyant le pouce sur le pommeau. Et puis un bon coup ! Pan !... A cela rien ne résiste. C'est une lame de Formicano, de Padoue, et qui briserait la meilleure cuirasse... Allez donc ! Pan ! Attendez que

j'essaye ! Non, j'ai peur de me faire mal !... Et puis, 151 quand vous la serrerez dans votre main, les cheveux tressés vous feront penser à moi...

Et, perchée sur les genoux du comte Odet, Diane de Follenbrais maniait sa dague. Il dut lui donner un denier de sa bourse où elle fouillait avec une curiosité enfantine. Elle attacha elle-même ia dague à la ceinture de répée. A grand'peine M. de Clérambon put-il s'arracher des bras de la folâtre jeune femme. Son désir était ailleurs : « Bien sûr, elle montrait tant de joie parce qu'il allait partir. » Il la quitta après l'avoir baisée sur les | yeux avec une douceur dont la belle évaporée resta émue.

— Adieu, — fit-elle, — et surtout soyez prudent, que je vous revoie beau et brave, comme avant !... Au revoir !

En disant ces derniers mots, elle rentra dans sa chambre ; des larmes mouillaient sa voix.

Mais, dans l'antichambre mal éclairée par une veilleuse, M. de Clérambon se heurta contre une autre femme qui venait à lui. Il reconnut Germaine Charpy. Sans oser dire un mot, rougissante et tremblante, la chambrière étendit la main et posa un linge blanc entre les ailes de la cubitière droite du bras armé qui s'avançait vers elle. Et elle s'effaça dans l'ombre, glissant contre la muraille, disparut derrière une tapisserie. M. de Clérambon déplia le mouchoir que Germaine brodait à ses armes, en cachette, depuis des semaines. Cet humble hommage le toucha. Songeur, il continua de descendre l'escalier et traversa les cours, la tête basse.

Quand il monta à cheval, sa volonté était arrêtée,

froide et énergique. Ces deux femmes, si différemes d'allures et de conditions, lui avaient dicté sa conduite. Il réduirait Françoise Duhalier par les mêmes moyens. Dût-il y laisser la vie, il tenterait d'enlever Arnay-le- Duc ou, tout au moins, les faubourgs de l'Ouest, pour avoir la belle dont le souvenir le brûlait. Son engagement pris l'obligeait envers l'Amiral. Mais quand il lui aurait remis et l'argent et les reîtres, il saurait se rendre libre. Cependant, si grande que fût son impatience, il résolut de ne pas changer une seule des étapes précédemment fixées. Il savait que le voyage des huguenots avait la Charité pour but. L'armée des Princes remonterait donc certainement par la Bourgogne, et c'était là qu'on se battrait, si Brissac et ses bandes essayaient de barrer le chemin. Or lui, Clérambon, et ses onze ou douze cents hommes ne seraient jamais de force à passer sur le ventre des gens du Roi. M. de Clérambon se prêcha donc la patience.

« J'ai bien vécu cinq ans dans le désespoir et l'inutile attente ! Que seront les cinq ou six semaines qui me séparent d'elle, à côté des souffrances endurées ! C'est une entreprise dont je verrai la fin. J'aurai Françoise, et Carpençay aura, par surcroît, ses médailles ! »

Mais il demeurait hésitant : le bonheur serait-il au bout du succès ? « Essayons toujours ! Je l'aurai peutêtre, ce bonheur, et tellement grand que mon cœur en éclatera, incapable qu'il est de le pouvoir contenir ! Périsse mon corps, mais que pendant une heure je la tienne dans mes bras !... Adieu, la honteuse lâcheté et la débile tristesse ! Je veux vivre, sentir un souffle de jeunesse gonfler ma poitrine, et me conduire en tout

comme le bon Centaure qui se cabre et bondit autour de 153 mon pot ! La mélancolie ne détruit pas la force, les Centaures étaient fils des Nuées ! A Tépée ! à Tépée ! Foin de la molle apathie ! Ces deux belles m'ont rendu le courage, avec leurs gentils cadeaux, et aussi la volonté d'aimer ! Le soleil me paraît briller à mon intention, l'air m'arrive plus léger et subtil ! Je trouve toutes ces petites fleurs merveilleuses, jamais je ne vis tapis mieux brodé ! Pour un peu, j'entonnerais des chansons, comme l'amoureux Taubadel, et je graverais mon chiffre et celui de ma Françoise sur l'écorce de ces châtaigniers tortus !... Quant au mari, je n'en ai cure. Ce sera bien le diable si, dans les conflits de ces discordes civiles, il ne se laisse pas chatouiller par une balle ou baiser par un coutelas... Et j'épouserai sa veuve. Cet imbécile ne saurait être ni excusé ni plaint. Pourquoi ce croquant de la moindre espèce vient-il se promener sur mon bien ?... »

Et M. de Clérambon, se jurant de bannir désormais les humeurs bizarres dont il n'était que trop souvent assailli, poussa son lourd cheval d'armes, avec une joyeuse confiance. A chevaucher ainsi par ce pays où il n'aurait pu se risquer seul sans être égorgé, il reprenait goût à la vie. Dans le chemin encaissé, sa troupe filait en un ordre admirable. A droite, à gauche, des argoulets et des arquebusiers occupaient les crêtes. Et M. de k Gournelle, monté sur une mule, à cause de la difiiculté des chemins, voltigeait partout, son bâton à la main, courant à la manière d'un chien de berger, autour des cavaliers et des piétons.

Mais, entre la Borderie et la Vergne, les bandes eurent, pour un instant, la place de se déployer. Il

154 était dix heures du matin, et, sous les rayons du soleil, M. de Clérambon, satisfait de voir les ordres donnés la veille aussi strictement accomplis, regarda étinceler au soleil les hallebardes de ses caporaux et les pertuisanes de ses sergents, affairés à régler la marche oblique des rangs qui se dédoublaient, s'étiraient. On eût dit des traits sortant d'un carquois. M. de la Gournelle, dans son armure blanche et dorée et sa robe bleue à croix blanches, se hâtait maintenant sur son grand roussin pie Phlégéthon. Tantôt il allongeait son allure et rasait les files, tantôt sa demi-toise haute, il galopait de ferme à ferme, servant de pivot dans les conversions. M. de Clérambon se sentit saisi d'une joie profonde et complète. Quelle belle machine il avait là, et supérieurement réglée ! Les meilleures compagnies de l'armée royale ne valaient certes pas les siennes.

Sur la route qui menait de Janaillat à Sardan et sur les coteaux déclives en bordure, s'étendait le vaste échiquier couvrant une demi-lieue de pays. Au milieu du chemin, le bagage était serré entre les bataillons Gouges et Bastardy, qui faisaient des taches azurées, cramoisies et vertes, sous leurs enseignes bleues et rouges ; et le large drapeau blanc flottait au vent sur la droite. Devant les bêtes de somme chargées de bahuts, de femmes, d'enfants, et que des valets tenaient en main, les cuirasses formaient une ligne sombre, éclairée en son milieu par le grand étendard écarlate et les sayes aux couleurs éclatantes du capitaine et des lieutenants. Mais les cavaliers n'avaient pas de vêtements sur leurs armures noires à minces liteaux blancs, et leurs chevaux n'étaient point bardés. Cette troupe, disposée sur le coteau, en

avant de la route, gagna lentement une coupée et dis- 155 parut dans les défilés de la Ribayrolle où le bagage s'enfonça à sa suite. Les arquebusiers de Bastardy prirent la droite par les hauteurs ; ceux de Gouges, la gauche, pareillement. Les pistoliers et les argoulets glissèrent alors en une marche de flanc entre le bagage et les reîtres s'étendirent sur les ailes, pour trouver passage au-dessus des piétons. Bientôt on les vit couronner les crêtes où leurs petits chevaux grimpaient avec la sûreté des chèvres. Les reîtres de Taubadel descendaient alors la pente pour se déployer sur la route. Us se disposèrent sur deux rangs, et dans l'intervalle s'élança M. de la Gournelle, éperonnant son étalon pie. Bientôt reformés en deux escadrons épais, massés, l'un sous la cornette couleur de poil, l'autre sous une cornette bleu turquin, les harnais noirs gravirent au trot le talus qui se dressait devant eux, et les derniers purent entendre le bruit sourd des puissants roussins des gendarmes.

Les lances de Clérambon s'ébranlèrent lourdement et occupèrent la route, rabattant vers les coteaux quelques traînards qui espéraient s'égailler vers un petit village. On leur fit sentir le poids du bois des hampes, et ils disparurent vivement, pour reprendre leurs rangs, d'autant que le prévôt, M. de Villautier, galopait à l'extrême droite des gendarmes, tandis que son lieutenant, M. Vilain, amblait à gauche. Et M. Vilain, encore que très jeune, était extrêmement redouté, parce qu'il avait pour premier précepte : « Sitôt pris, sitôt pendu. »

M. de Clérambon avait poussé de l'avant, aussitôt que le bagage s'était acheminé. Par un sentier assez raide, il gravit le roc des Frocs, bien en deçà de Mon-

156 teille, et, de là, dominant les passes et les ravines, il assista au défilé de toute sa petite armée dans les gorges de la Ribayrolle. Son dextrier Diomède, noir et balzan des quatre pieds, piaffait sous les bardes bleuies où rayonnaient les bandes gravées et dorées. Au chanfrein, timbré d'un écusson émaillé, sable et sinople, ondulait un panache blanc haut de deux pieds, moins haut cependant que celui dont les crosses flottaient sur la salade du chef de guerre, car le plumail de M. de Clérambon mesurait trois pieds. Épanoui en gerbe, il réunissait, en un seul faisceau étage, vingt aigrettes de héron, une queue de paon blanc presque entière, dix barbes frisées d'autruche, et les deux retombées, qui descendaient jusqu'aux reins, étaient en duvet de marabout et de cygne. Dix ouvrières, choisies entre les plus adroites, avaient élevé cet édifice léger et solide chez M^^^ Marie Tournadelle, maîtresse plumassière à Moulins, qui avait demandé soixante écus pour prix de sa peine. Tenant son estoc d'armes, dont la lame aiguë et rigide était large de quatre doigts près de la croisette, M. de Clérambon regardait ses hommes et son argent passer. Au-dessous de son panache blanc la ventaille levée luisait au soleil, et un papillon s'obstinait à voltiger autour de la ganse de soie cerise qui pendillait de la fenêtre. Cet innocent insecte, non moins éclatant dans sa livrée que cet homme d'armes, s'obstinait, prenant la floche de soie étalée pour une fleur. Ainsi dressé sur son cheval bleu et or, bleu et or lui-même par tout ce qui sortait de sa robe d'armes en velours cerise, — insigne qui s'ajoutait au panache blanc pour indiquer le commandement suprême, — M. de Clérambon semblait un

autre Mars, descendu de l'Olympe afin d'encourager 157 les guerriers.

Trois modestes filles de Serra, qui passaient par là d'aventure, sans se douter du nombre des soldats qui dévalaient sous leurs pieds, en conçurent une admiration et surtout une terreur subites. Elles avançaient avec si peu de précautions dans le sentier creux de Mastubert, chantant et riant, qu'elles débouchèrent brusquement sur la petite corniche où M. de Clérambon et ses cavaliers d'escorte étaient postés, raides et immobiles comme des statues équestres. La première de ces lavandières, encore que les hommes d'armes fussent à vingt pas en avant, demeura si pantoise qu'elle en oublia le petit baquet plein de linge, en équilibre sur sa tête. Le baquet tomba, et les deux filles qui venaient derrière comprirent alors l'émotion de leur compagne. Et elles ne se firent pas faute de la partager, car sur le chemin surgit brusquement, derrière elles, un personnage armé. C'était M. Florent, qui accompagnait partout M. de Clérambon comme valet de chambre, servant d'armes, porte-valise, écuyer, et surtout comme homme de confiance. M. Florent, nourri dans cette discipline romaine que son maître chérissait par-dessus tout, quand il s'agissait des choses de la guerre, n'ignorait pas que les Scipions et les Césars n'avaient jamais dédaigné — à moins que la politique ne s'y opposât — un cadeau de belle chair fraîche. Ce domestique songea donc que ces trois villageoises, tombées là du ciel ainsi que des alouettes toutes rôties, récréeraient le comte à merveille quand on arriverait à l'étape. Et, les ayant jugées, avec son expérience profonde, fruits tendres et

158 savoureux, il résolut de les cueillir et de les mettre en réserve. Serrées entre le cheval bai du valet, qui maniait sa large épée luisante, et le rocher noir qui ne leur offrait d'autre abri qu'une étroite crevasse, les trois montagnardes demeurèrent sans geste et sans voix. M. Florent put voir que, si les jupons courts étaient d'une ratine médiocre, ou bien d'un bureau usé, si les chemises coupées bas, carrément, à manches courtes, étaient d'une toile grossière, les épaules et les gorges un peu bistrées étaient fermes, les bras pleins, quoique rougis près des coudes, et les jambes rondes et fortes. Une brune et deux blondes composaient le lot : la plus jeune avait seize ans, l'aînée peut-être vingt.

« Ce sera — se dit M. Florent, homme méticuleux et soigné, d'âge incertain et de figure régulière et discrète — l'affaire d'un pain de savon, d'un sachet d'iris de Florence, d'une fiole d'huile impériale, sans compter deux peignes, des éponges et une douzaine de serviettes chaudes ! Dubois m'aidera en cela... Si seulement il était ici !... »

Et, tout en regrettant l'absence du second valet de chambre, M. Florent rengaina son épée. Regardant d'un air d'autorité froide et hautaine les trois lavandières qui pâlissaient ou rougissaient, suivant leur caractère, il toucha le long pistolet à roue attaché à l'arçon droit de sa selle, et il annonça, d'un ton indifférent, que celle qui se permettrait de remuer aurait la tête cassée. Il vérifia la batterie, et, satisfait de l'effet produit, remit son arme en place. Il défit alors un mince rouleau de corde suspendu à l'arçon gauche, prépara deux boucles copulantes et ordonna à la première des filles de venir

pour qu'il rattachât. Sous cet ordre exprimé dans le 159 meilleur patois de la Haute-Marche, la pauvrette s'approcha, baissant sa tête coiffée de cheveux dorés qui bouffaient en une large couronne, et, tendant les poignets, offrit sa chair de blonde râblée et superbe, avec une silencieuse soumission de bétail. Les deux autres, atterrées, stupides, demeuraient les yeux fixes, avalant leurs larmes, les mains jointes comme des nonnes que le diable inviterait à l'accompagner chez lui.

L'arrivée de Dubois qui, de son nez en pied de marmite, semblait humer le vent, changea cet arrangement consenti par les parties en présence. Guidant avec précaution son cheval turc dans la sente empierrée, le valet cria :

— Prends garde, Florent, voici Monsieur !

Aussitôt Florent défit sa corde déjà roulée aux poignets de la belle, piqua son cheval, en disant sévèrement aux trois filles :

— Débarrassez, pécores, et vivement !

Mais elles étaient si interdites que leurs jambes tremblantes se refusèrent à les porter. Et les deux valets s'éloignèrent aussi vite que le permettait l'état du chemin où les pierres, grosses comme des pommes et pointues, étaient amoncelées sans art, au grand dommage des sabots des chevaux.

Quand elles virent le seigneur de pourpre et d'or, ainsi casqué et empanaché, plus semblable à un saint Michel d'église qu'à un homme ordinaire, les trois villageoises tombèrent d'un même temps à genoux, en gémissant :

— La sainte Vierge nous protège !

l6o — Elle vous protégera, mes mignonnes, — répondit M. de Clérambon de sa voix la plus aimable.

Le ton en fut toutefois si grave que les trois effrayées restèrent là, prosternées, montrant leurs dos aux regards plongeants des cavaliers, et claquant des dents, sans mot dire.

M. de Clérambon fut heureux de cette rencontre qui s'annonçait comme propice, puisque les pucelles — et il les jugeait telles à la candeur de leurs mines — lui étaient apparues sur la droite. Il les admonesta en ces termes :

— N'ayez pas peur, mes enfants, je ne vous laisserai pas faire de mal ! Aussi bien est-il malheureux que de gentils pieds tels que les vôtres soient déchirés par les cailloux du chemin. Approchez, que je vous baille de quoi acheter des souliers.

Et, tranquillement, donnant son épée au page qui le suivait, il prit dans sa bourse trois pièces d'or, qu'il choisit neuves, et les tendit aux lavandières. Leurs larmes se séchèrent aussitôt. En un instant, elles furent sur pied, tant la vue des écus leur rendait soudain le courage.

« Ah çà ! — se disaient les gens qui suivaient, — M. de Clérambon est-il devenu subitement fou, pour qu'il se laisse aller à de telles largesses ? Quelle mouche l'a piqué sur ce coteau ? »

Gracieux et paterne, il déposa un écu dans chacune des mains timidement tendues, puis, saisissant sans rudesse la blonde qui rougit de plaisir, il la guinda sur son pied droit chaussé de l'étrier doré, l'assit sur la palette d'arçon, et l'embrassa à pleine bouche, et par deux

fois, la seconde beaucoup plus bas que le cou. Et il la i6i reposa par terre, encore étourdie et obscurément charmée de la faveur :

— Allez, mes belles ! Et que Dieu vous bénisse ! Ne m'oubliez pas dans vos prières !

Et il s'éloigna, en baissant la ventaille de son armet. Rieuses, consolées, les trois filles villageoises le regardèrent passer, les yeux luisants sous leurs crinières en désordre. Et celle qui avait reçu des baisers dit en soupirant :

— Il est tout de même gentil, celui-là, avec son air triste !

— Ce qu'il a une mauvaise figure ! — fit l'autre. — Je n'en voudrais pas, bien sûr !

— Tais-toi! — murmura la troisième en glissant soigneusement la pièce d'or dans la doublure effrangée de sa cotte. — Tais-toi, Margot ! Tu ne sais donc pas que c'est le comte de Clérambon, le voleur de filles !

— Ah ! mes amies, — conclut la blonde Suzanne, ramenant d'un tour de main ses frisons dorés dont plus d'un s'était pris dans le ressort du masque d'acier, — nous l'avons échappé belle ! Courons !

— Oui, oui ! — cria Louise Bertaux, la troisième, dont les tresses noires comme le jais étaient massées autour d'un petit bonnet en toit, — courons jusqu'au village, et lestement, prévenir les hommes. Bien sûr, c'est Clérambon qui vient ici pour tout brûler ! C'est égal, nous en avons eu, une chance ! Je me voyais déjà attachée à la queue du cheval, avec toi, Suzon, ma fille, et toi aussi, Margot ! Et puis, vous savez après ce qui nous attendait ?

i62 — Oh ! — murmura la grande Suzon rougissante,

— avec le seigneur aux plumes blanches, ça m'eût été bien égal !

— Traînée ! Ribaude ! Voyez-vous la dévergondée ! Et Marguerite Cheramy donna à Suzanne quelques

bourrades dans le dos, en lui reprochant sa lâcheté :

— D'abord, tu aurais dû te défendre contre l'homme en livrée verte ! Mais non, comme une volaille qu'on trousse, tu te laissais ficeler ! Si c'avait été moi !...

Et, oubliant que, cachée alors derrière les deux autres, elle agonisait de terreur, Marguerite brandissait son battoir au bout de son bras gentiment fuselé. C'était une fillette mignonne, assez fraîche, dont les cheveux couleur de blé mûr bouffaient au-dessus du front. Et, sûre qu'aucun cavalier ne pouvait la voir, pour l'heure, elle se cambrait sur une souche, menaçant un Florent invisible de sa pelle de bois.

Les trois filles ramassèrent enfin leur linge, leurs baquets et leurs battoirs, et, se poussant avec des rires sonores, s'enfuirent à travers les châtaigniers. Entendant leurs rires qui s'égrenaient et se répétaient aux échos des rochers, M. de Clérambon songeait :

« Ainsi va la vie ! Il y a peu d'instants, ces petites lavandières — bon régal de soldats, en tout autre temps

— auraient souhaité que la montagne s'entr'ouvrît sous leurs pieds. Échappées, par grand hasard, au pire des dangers que puissent courir les femmes, — après la perte de la vie, — elles reprennent aussitôt courage et babillent comme autant de fauvettes ! Et le plus beau, c'est qu'elles ont raison !... A chaque jour sufiit sa peine, dit le proverbe. Pourquoi travailler sans cesse à augmen-

ter le fardeau de nos chagrins, comme si leur poids ha- 163 bituel n'était déjà pas excessif? Ces simples filles des champs ne vont pas chercher si loin la sagesse, elles en profitent naturellement, en toute ingénuité. A peine sauvées de ce qu'elles croyaient leur perte, les voilà braves et gaies, oubliant leurs craintes, remplaçant les larmes par le rire, qui convient toujours à l'homme. Moi, au contraire, j'épiloguerais sur l'aventure funeste et me complairais à en faire comme un ornement de ma vie !... Foin de la mélancolie ! Je ne veux retenir de cette rencontre que le bon augure du nombre trois et du côté droit !... Le signe est évidemment favorable... C'eût été pitié que de récompenser vilainement ces candides messagères de la bonne fortune, par quelque violence ou quelques propos outrageux. Le souvenir charmant de Françoise m'enveloppe à ce point que je crois voir quelque chose d'elle dans chacune des filles que le hasard sème aujourd'hui sur mes pas. »

Et M. de Clérambon pensait au plaisir qu'il venait de prendre à embrasser la plus belle des lavandières, cette blonde dont le visage régulier et gracieux, ovale, le cou gras cerclé d'un pli parfait, lui rappelait M^^^ Duhalier. Un moment, c'était elle-même dont il avait cru affleurer de ses lèvres la superbe couronne fauve, avançant au-dessus du front blanc, poli et bombé. Il avait encore devant les yeux les cheveux follets qui brillaient, comme des fils d'or tordus, en se laissant traverser par les rayons du soleil. Cinq années s'étaient écoulées, et il voyait toujours cette chevelure légère, pareille à une mousse dorée, la nuque fine et satinée où il avait, une fois, mis un baiser... le seul !... pris à la

164 dérobée !... Il revoyait ses yeux bleu pâle, gris de lin, cerclés de fauve et d'orange, et où se traçaient des fibrilles d'outremer, à la façon des agates. Il revoyait le nez fin aux narines battantes, dédaigneuses et mutines, la bouche dont les lèvres roses se crispaient en une moue moqueuse, le menton gras et mou, avec ses fossettes jumelles; et, par-dessus tout, il revoyait cette expression calme, ingénue, détachée et naïve du visage, gâtée pourtant par l'inquiétante dureté du regard. Lorsque les paupières longues et mobiles ne les abritaient pas, en palpitant doucement, ces yeux avaient des duretés de métal. Ils disaient un égoïsme tranquille, continu, sauvage, qu'aucune affection ne pourrait jamais désarmer.

Et, à se rappeler ce regard, M. de Clérambon frissonnait sous ses armes, au miUeu de ses soldats, parmi les bruits et le cliquetis des harnois, dans l'épais fourmillement des piques. Une armée cent fois plus nom.breuse, toutes les artilleries du monde n'auraient pu changer ce regard. Certes, au cours de ses aventures, il avait lu dans des prunelles de femmes les sentiments les plus divers : l'abandon de soi, l'indifférence, l'étonnement, le mépris, la terreur et la haine lui étaient les plus familiers. Il avait lu aussi la fausseté mal cachée, la joie dissimulée dans les larmes, le respect humain persistant dans les pires postures, et le désarroi des pudeurs qui s'en vont à vau-l'eau dans le naufrage des volontés. De tout cela il avait la grande habitude. Mais jamais des yeux de Françoise Duhalier il ne rencontra les pareils. Du jour où il les vit, abrités sous leurs paupières battantes et leurs doubles voiles de cils bruns, il

comprit qu'il était vaincu, et qu'il n'avait à en attendre 165 ni sympathie ni pitié. Est-ce pour cela qu'il s'était acharné à plaire ? Il ne le savait point. Ce qu'il savait, c'est que depuis le mois de décembre 1562 il était affreusement malheureux.

Leur rencontre, au reste toute fortuite, avait décidé de sa vie. Revenu à Paris, par hasard, après un long voyage, M. de Clérambon, sans avoir encore arrêté de projets, était descendu au Cœur-Volant, rue Saint- Jacques, près de la Grappe de Bacchus où des camarades de plaisir lui tiendraient compagnie à table. La première fois qu'il dîna dans ce cabaret, où MM. de Courgelon, de Lusigny, et son futur beau-frère Pons- Henri d'Estrabaque fréquentaient avec des personnages de conditions diverses, on lui présenta quelques jolies filles et quelques bourgeois sans importance, parmi lesquels MM. Doublet-Segondeau et Doublet- Douillard. Le premier de ces Doublet était une sorte de jeune maltôtier dont la mère, veuve avisée et sévère pour tous, excepté pour son fils, soignait les affaires. Il avait pour amie M^^^ Françoise Duhalier que chacun, dans la compagnie, honorait pour sa bonne tenue, sa gentillesse et son parler honnête. Au contraire des diverses demoiselles dont la vertu n'était pas à la hauteur du panache, et qui traînaient sur les tables de chêne ciré leurs manches brodées tandis que les mains d'un chacun erraient sur leurs ceintures dorées, Françoise Duhalier, modeste et tranquille, dans son coin, gardait une réserve que ne troublaient point les plaisanteries grossières de Courgelon, jeune homme audacieux et sans mœurs, ou les lamentations scatologiques du Toulon-

i66 sain Tarrade, quand il venait à perdre un coup de cartes. Parmi ces débauchés, joueurs, aigrefins, poètes sans protecteurs et professeurs sans élèves, M^i® Duhalier fleurissait comme un lis dont la tige s'élance d*une poterie ébréchée, sur la fenêtre d'un taudis, au fond de quelque cour empuantie. L'hôtelier du Cœur-Volant n'honorait guère moins Françoise que M"^^ la Reine Mère, et l'épouse de ce personnage, M^^® Hidoux, n'était jamais si heureuse que lorsque « M°^® Doublet- Segondeau » voulait bien l'accompagner à la promenade. A vrai dire, de tous ces assidus que réunissait là, autour des pots, un goût commun pour l'oisiveté, les dés et les cartes, Françoise Duhalier n'était pas autrement considérée que les bancs, les lambris et les flambeaux : elle faisait partie du Cœur-Volant^ et on la saluait comme telle. Si cependant Doublet-Segondeau gagnait un peu trop au jeu, — ce qui lui arrivait plus souvent qu'à son tour encore qu'il ne fût pas un filou, — quelque membre de la bande se jurait régulièrement une vengeance éclatante, et ne parlait de rien moins que de muer l'injurieux Doublet-Segondeau en M. Doublet- Cornard. Mais la menace n'était pas suivie d'efiet. Et, dans ce milieu où abondaient les mauvaises qualités et les vices, une entente tacite semblait avoir mis la « petite Françoise » en dehors des médisances venimeuses et des calomnies ordurières qui se débitaient sur chacun.

M. de Clérambon vit Françoise Duhalier, dans son coin, lisant un petit livre, ou causant avec M^i® Hidoux, à son comptoir. Il fut frappé de son élégante simplicité, de sa modestie, de sa grâce. Bientôt il ne vit plus que sa beauté. Jamais femme ne le captiva autant, sur la terre.

Pendant une année, il perdit toutes ses soirées au Cœur^ 167 Volant. Il y entrait pour souper, annonçait sa ferme intention de partir, le soir même, pour la Haute-Marche, où l'attendait sa mère, et la nuit était déjà dans son milieu quand il sortait, avant-dernier, du Cœur-Volant, où il se jurait bien de ne plus jamais reparaître, tant Françoise l'avait écrasé de son indifférence sereine. Et il reconduisait le couple Doublet-Segondeau jusqu'à la Couture-Sainte- Catherine ; on avançait par les rues obscures avec une lanterne, et l'épée prête, sous le bras gauche, en cas de mauvaise rencontre. On parlait de choses sans importance. Il lui suffisait d'entendre la voix de M^i^ Duhalier, ou de marcher dans son ombre, pour se sentir content. Il perdait au jeu, buvait du meilleur pour se consoler, dépensait beaucoup d'argent, en menant une vie obscure et médiocre, et se cachait de tous ses amis, excepté de M. de Carpençay.

M. Médéric de Carpençay, derrière qui tout le monde se retournait dans la rue, à cause de sa taille extraordinaire qui dépassait six pieds, était le meilleur ami, voire le seul, de M. de Clérambon. Le marquis de Saint- Cendre disait de ces compagnons : « Ils font à eux deux une médaille complète, Clérambon est le côté pile, et Carpençay le côté face !» M. de Carpençay appelait le comte Odet : « la doublure de mon âme ». Ils avaient étudié ensemble, sous un même maître, et suivi les cours du collège de Navarre. Ils avaient vécu côte à côte leur jeunesse turbulente et dissipée, où les duels, les aventures galantes et les grands repas tenaient la place principale. Ils s'occupaient de livres et de tableaux, par surcroît. C'est pourquoi ils allèrent en Italie, visi-

i68 tèrent Rome et Florence, les bains de la Suisse, et aussi la Flandre, où ils firent la guerre en amateurs et faillirent être tués à Arlon. C'est là que M. de Clérambon prit goût aux violences et aux pilleries que son ami Carpençay, dans sa nonchalance, ne pratiquait que contraint et forcé. Le gigantesque Médéric eut vite fait de juger l'incurie, l'ignorance et la superbe des soudards. Les désastres de Saint-Quentin ne l'étonnèrent point. Mais quand il vit le troupeau de femmes nues que les Espagnols chassaient hors des murs de la ville, après en avoir mésusé à l'envi, quand il vit que l'on égorgeait les bourgeois, tandis que Coligny et les défenseurs qui s'étaient rendus étaient traités d'une manière convenable, il se promit de ne plus jamais s'occuper de guerre, et il se consacra à l'étude. Les médailles antiques, les statuettes et les camées, les manuscrits du vieux temps l'intéressèrent particulièrement. M. de Clérambon, qui ne dédaignait pas l'humanisme, l'aidait dans ses recherches, et prenait plaisir à colliger les intailles les plus licencieuses. Et il en distribuait des empreintes, en cire rose, aux dames qui l'interrogeaient sur ses études. — Le procédé n'a rien de choquant si le cadeau est fait dans l'intimité, c'est-à-dire entre quatre yeux, et on en tire de merveilleux bénéfices. Je me suis bien trouvé d'avoir offert à la belle Anne de Beaudenier une fidèle réplique du grand camée de Sapho. Mais cette familiarité devient offense et injure mortelle quand elle se produit devant des témoins. Telle dame, qui supporte tout dans le secret de la chambre close, se cabre devant une parole discourtoise à elle adressée en public, ce public ne fût-il composé que d'une seule personne.

Ainsi Médéric de Carpençay, humainement prudent^ 169 morigénait Odet de Clérambon, dont les dames commençaient de se plaindre sans trêve. Il les troublait par son ironie, les déroutait par son cynisme tout à la fois audacieux, fuyant et timide. « Il est merveilleusement disposé pour prendre, mais honteux pour prier. Chargeant à fond, puis se retirant brusquement quand sa lance va faire brèche, il s'entend à laisser des regrets, sans avoir donné matière, par un fait, à la pénitence. » L'expression est de la marquise de Vauplassans, bonne créature évaporée qui ne savait rien refuser à personne ; comme telle, elle se connaissait en hommes. Ayant encouragé Clérambon jusqu'à se laisser surprendre en simple chemise, entre deux portes qui la mettaient en pleine lumière, elle n'oublia pas que le jeune comte s'était tenu dans une défiante réserve : « C'est un sot, — écrivait-elle à M.^^ Héliette de Vignes, — et son particulier plaisir est de nous humilier à tout propos. » Clérambon manqua par sa faute plus d'un charmant dénouement amoureux. Aux sensuelles, il prêchait, de son accent voilé et narquois, la prédominance de Minerve sur Vénus, et il s'en allait ensuite effaroucher les dames précieuses et sucrées par des compliments sur leur façon de s'asseoir. Pour la stérile satisfaction d'un bon mot, il se priva de Valentine de Puyaubrais, dont il eût pu entrer tout aussitôt en jouissance complète, car elle adorait trembler aux bras des forts.

— Si j'avais été dans la peau de Léda, — s'amusaitelle à dire — j'aurais requis de Jupiter qu'il empruntât la figure de son aigle porte-foudre ! Le cygne ne m'aurait pas inspirée !

lyo Cette blonde merveilleuse était alors dans toute la fleur et la sève de la lascive beauté qui faisait râler derrière elle les hommes troublés par l'amoureuse ardeur, comme les Hamadryades qui courent nues sur la mousse des bois enflamment la luxure des satyres. Par un caprice, elle jeta un regard bienveillant sur le jeune seigneur dont rinsolence était un sujet de scandale. Au lieu de se ruer vers cette toison d'or dont chaque boucle avait étranglé son homme, et qui, s'abattant sur l'amant choisi, comme une nappe soyeuse, lui servait de pavillon pour abriter la curée princière, M. de Clérambon commit un quolibet dont on critiqua le bon goût. li déclara à hAJ^^ de la Marsaille, entremetteuse bénévole pour la conjonction de ces deux astres, « que le temps était passé où les petits corbeaux en mue pouvaient becqueter les poules grasses ».

L'injure était gratuite et manquait de justesse, puisque alors M"^^ de Puyaubrais, âgée de trente-trois ans,, n'était l'aînée de Clérambon que de deux. Valentine, qui préparait avec les artifices les plus savants l'offrande gracieuse de sa chair magnifique, en pleura de dépit et de rage dans les draps de satin noir dont les chambrières graves et discrètes avaient garni son lit d'apparat, foncé d'une glace. Elle se prêta à un pauvre garçon, étudiant breton, qu'elle rencontra chez une dame amie dont il instruisait le fils ; elle n'hésita pas quand elle apprit que ce pédagogue était expert dans la pratique des armes. Malheureusement, ce bachelier, que les premiers acomptes payés sur l'heure exténuèrent, s'en alla chercher des forces au fond du pot. Puis, poussé par Mars et Bacchus, il chercha querelle si maladroite-

ment au mauvais plaisant que celui-ci en prit ombrage 171 et appela les sergents. Mandé chez le lieutenant criminel, que tutoyait M. de Carpençay, le cadet de Châteaulin, qui avait cuvé son vin et s'exagérait maintenant la gravité de son cas, raconta tout naïvement son histoire. M. de Clérambon en fut instruit. Il employa tous les moyens pour qu'on mît le spadassin novice en liberté, il le régala d'un bon repas et Ixii glissa une douzaine d'écus dans la main.

L'histoire courut chez le petit Roi, chez la reine d'Ecosse aussi. Valentine de Puyaubrais en dut quitter Paris pour s'établir dans le Berry. Mais, en traversant la forêt de Châteauroux, une nuit, elle fut attaquée par des bandouliers masqués qui dispersèrent ses gens et ne montrèrent aucune discrétion avec elle. L'affaire fut connue, quoi qu'elle en fît, et son ami, M. de Vergennes, chez qui elle se rendait, en attrapa une mauvaise fièvre qui se changea en jaunisse. Valentine cria partout que M. de Clérambon dirigeait l'opération. Et comme on lui objectait que tous ces larrons étaient masqués, elle répondait avec obstination :

— Je sais ce que je dis, peut-être, je l'ai reconnu à d'autres signes !... Et son ami Carpençay aussi... Ne m'obligez pas à m'expliquer, ce sont des choses que l'on juge sans les voir !

Mais la blonde courroucée, n'ayant pu apporter de preuves certaines, dut renoncer à faire rouer les deux amis, malgré que lui en eût promis M. de Vergennes, qui se rendit tout exprès à Paris. Le lieutenant criminel lui rit au nez, et M. de Carpençay, ayant rencontré le fier Vergennes qui, quoique d'une belle venue, n'ar-

172 rivait pas tout à fait à sa taille, tira Tépée contre lui, si vivement, sur le quai des Augustins, que le magnifique seigneur rompit en désordre et tomba assis, au beau milieu de la cour du coquetier Boulart, sur un grand tas de fumier. Dédaignant de frapper cet adversaire ainsi renversé au grand dommage de ses chausses de fine écarlate, qui se gâtaient dans le purin, M. de Carpençay lui donna le bonjour :

— Il est fâcheux que la poule grasse ne vous voie point en cet état, elle en pondrait sur l'heure ! Adieu, jeune homme ! (M. de Vergennes avait dépassé cinquante ans.) Adieu ! Évitez Clérambon pour votre gouverne, car il n'a pas ma bonté d'âme !

Si M. de Clérambon ne sut point plaire aux femmes, il y eut autant de leur faute que de la sienne : ils ne pouvaient jamais s'entendre. Même la placide et joyeuse Anne de Beaudenier, qui rendit content, et sur l'heure, tout galant qui lui en exposa poliment la requête, n'eut pas le courage de donner du plaisir au comte Odet.

— Il a l'œil trop méchant ! — disait-elle. — Et puis il a toujours l'air de se moquer du monde... Avec qui on voudra, mais pas avec lui !

Sans comprendre ce que ce refus exceptionnel avait de flatteur, M. de Clérambon en conçut de l'humeur. Il outra les mauvais procédés, devint agressif et dur. Celles à qui il s'adressait se sentaient prises par une soudaine envie de pleurer. Et lorsque, de fortune, il s'essayait à mettre du sien dans une affaire d'amour, les choses tournaient toujours contre lui.

— Vous êtes malencontreux et bizarre, — soupirait Carpençay, — c'est à n'y rien comprendre ! Le fâ-

cheuXj c'est qu'on commence partout à parler contre 173 vous. Vous êtes trop hautain^ mon ami ! Pour avoir de belles femmes., en dehors de celles qu'on paie, il vous faudra retourner à la guerre !

— Je n'en ai pas envie ! — répondait Clérambon.

— Mariez-vous alors, comme va faire Saint-Cendre. Avez-vous seulement songé à vous commander de beaux habits pour cette fête ? Vous savez que c'est le 15 de mai, à Saint-Séverin, que le galant sera uni à la fille de la superbe Héliette de Vignes ?

— Je l'avais oublié ! Je donnerai des ordres à mon valet Berruyer pour cela... Avez-vous encore de l'argent ?

Carpençay en trouvait. Sans être encore maître de sa fortune, — car il avait toujours son père, retiré dans son château de Montfort-l'Amaury, et qui était un vieil homme fort avare, — il recevait une belle pension et •s'endettait, dans la mesure du raisonnable. Clérambon, lui, était à la merci de sa mère, personne absolue et d'un caractère étroit, qui, du fond de la Roche-Thulon, logis fortifié de la Haute-Marche, prétendait régenter son fils, ainsi que s'il avait toujours dix-sept ans. Et elle se refusait à rendre à Odet des comptes pour l'héritage de son père, mort depuis longtemps. Selon qu'elle nouait ou lâchait, à son caprice, les cordons de sa bourse, Odet était riche ou pauvre. Il vivait donc au hasard, les gens du Cœur-Volant le tenaient pour très gêné. M. Doublet-Segondeau l'avait, comme tel, en petite estime. Mais certains jours, M. de Clérambon éblouissait tout le monde, et Françoise Duhalier particulièrement, tant son luxe et ses dépenses sortaient de l'ordi-

174 naire. Après le grand souper qui suivit le mariage du marquis de Saint- Cendre avec Gabriclle de Vignes, M. de Clérambon fit son entrée au Cœur-Volant, avec M. de Carpençay, tous deux en habits de cour, pourpoint et haut-de-chausses de velours noir niellé d'or, basde-chausses en soie blanche, épée et dague dorées à fourreau de velours blanc. M}^^ Duhalier remarqua pour la première fois M. de Clérambon, qu'elle connaissait depuis des mois, sans avoir jamais pensé à le regarder. Elle le trouva très bien vêtu, et qu'il avait une autre mine que les Doublet et les Courgelon habituels. Sachant que la meilleure manière de flatter certains hommes est de les honorer dans leurs amis, elle fut gracieuse avec M. de Carpençay. La soirée était si belle que l'on se tenait sous une tonnelle du jardin, pendant que les joueurs incorrigibles, méprisant la fraîcheur embaumée du courtil, agitaient les dés, brassaient les cartes, se blanchissaient les doigts à marquer les points sur des ardoises. Assise sur un banc rustique, entre les deux seigneurs si bien accoutrés, Françoise Duhalier oublia sa réserve coutumière. Elle trinqua avec M. de Clérambon, ayant consenti à boire un doigt de vin de Sicile, et montra son index, chargé de deux bagues, à M. de Carpençay, qui en profita pour baiser la main tout entière. Et elle causa gentiment, s'enquit de diverses choses. M. de Clérambon aurait souhaité que cette nuit du 15 mai 1563 s'arrêtât en son milieu pour durer jusqu'à la consommation des siècles. Il se laissait gagner par une délicieuse torpeur et ne désirait plus rien, tant il se sentait heureux. Il se sentait heureux à mourir sur place, et il en paraissait distrait.

C'est pourquoi, de temps à autre, M^^^ Françoise le 175 poussait légèrement du coude. Alors il tressaillait et lui souriait doucement. Mais elle détournait toujours les yeux, disant de sa voix sérieuse et pourtant enjouée :

— Voyons, monsieur de Clérambon, vous qui savez tout, racontez-nous donc ça ! Je demande ce que c'est que la géhenne dont on parle là-bas.

Et elle se moquait du Toulousain Tarrade :

— Avec sa manie de tout expliquer, il a l'air d'un magister qui chapitre des enfants.

Apercevant l'objet de son mépris au bout du berceau où les pampres se mariaient à la clématite, elle cria, en envoyant à ses deux assesseurs un clin d'œil d'intelligence :

— Dites donc, Tarrade, qu'est-ce que c'est que la géhenne ? Vous en parliez tout à l'heure, en citant la Bible.

Tarrade, bon cuistre de collège, sans prudence ni finesse, commença d'exposer la chose : « Il y avait plusieurs sens. Si l'on considère qu'il existe diverses notions de l'enfer, au sens du christianisme, on peut se demander... » Et il continuait de bafouiller, tout en humant le pot. Des gouttes pleuvaient, ajoutant d'autres taches au bureau fripé, râpé et de teinte incertaine, qui bridait sur sa bedaine. Il choisissait ses termes, s'écoutait parler, à la grande joie de M^^^ Françoise qui, dans l'ombre, multipliait ses sournoises grimaces.

Jamais M. de Clérambon ne l'avait vue plus jolie, ni plus gracieuse et aimable. Sa robe de drap sombre, discrètement relevée de velours noir, faisait valoir le galbe

pur et élégant de sa taille, et son capot d*aversin blanc, ramené sur ses épaules à cause de la fraîcheur, dressait un haut collet entaillé, ouvert en avant, qui dégageait la rondeur harmonieuse de son cou nu. Sa tête, petite, disparaissait à moitié sous un vaste chapeau de peluche loutre, à longs poils, entouré de larges plumes noires. Et, hochant le menton, souriant de ses lèvres fortes et bien tracées, elle répétait gravement :

— Oui, Messieurs ! Il sera puni de la géhenne !... La géhenne !... Entendez-vous, monsieur de Clérambon ? la géhenne !...

Quand on l'eut mis, lui dernier, à la porte du Cœur- Volant) — suivant sa mauvaise fortune quotidienne, — M. de Clérambon prouva à M. de Carpençay qu'il convenait d'accompagner le couple Doublet-Segondeau jusqu'à son logis. Et, quand cette seconde porte se fut refermée sur leur nez, ils continuèrent de se promener par les champs, en bâillant à la lune, jusqu'à ce qu'ils eussent regagné le faubourg Saint-Marcel. Les premiers rayons du soleil les virent rentrant, à l'heure où les honnêtes gens, déjà levés, se préparaient à sortir.

— Quelle est donc — avait demandé Carpençay — cette délicieuse fille ? Elle ressemble aux madones que le peintre Raphaël Santi, ou Sanzio, a peintes en diverses chapelles d'Italie. De ces vierges elle a l'ovale parfait du visage, la chevelure plaisamment massée en bandeaux lâches, les traits purs et le cou plein et fier. .

— Oui, — avait répondu Clérambon, — je n'en ai jamais vu de plus attirante, ni qui fût plus merveilleusement exquise !

— Clérambon, vous dites cela d'une manière qui 177 me remplit d'inquiétude ! Avez- vous regardé ses yeux ?

— Certes, je les ai regardés, Carpençay ! Ils ont la profondeur et aussi la limpidité de la mer.

— Clérambon, prenez garde de vous y noyer ! Ces yeux durs et froids, mais qui changent d'expression quand on les observe, sont ceux d'une dangereuse sirène ! Prenez garde, vous aurez des ennuis et des chagrins avec cette belle !

— Consolez-vous et rassurez-vous, mon ami ! Elle ne voudra pas de moi... pas plus que les autres !

Et ils s'étaient souhaité une bonne nuit, alors que la matinée était dans son plein.

M. de Clérambon se noya tellement bien dans les vagues irisées que reflétaient les yeux de Françoise, qu'il en demeura hébété, sans force pour essayer de lui plaire, tout au charme de vivre dans son voisinage. Il s'astreignit à une politique lâche d'attente, vécut dans le provisoire. Et il n'osa pas se déclarer, parce qu'il sentait, obscurément, que l'aveu détruirait la bonne harmonie et amènerait une rupture dont il ne se consolerait jamais. Une phrase, indifférente en apparence, avait brûlé le cœur de M. de Clérambon : il en fut marqué pour le restant de ses jours :

: — Pour des hommes comme vous, il faudrait des femmes d'une forte intelHgence. Les femmes estiment les hommes comme vous, mais elles ne peuvent pas les aimer.

Et, souriante, pensant à autre chose tout aussitôt, Françoise l'avait prié de lui dessiner un chiffre de broderie.

lyS Le temps courut. Divers compagnons assidus du Cœur-Volant étaient morts, et parmi eux Thôtelier. La taverne demeura fermée quelques mois. M. Doublet- Segondeau annonça, mystérieusement, à tout le monde, son prochain mariage avec une riche demoiselle. Françoise Duhalier se fit plus rare. M. de Clérambon ne cessa point de la rechercher. Maintenant, sans s'occuper en rien des particularités de sa vie, il la promenait avec le bon Carpençay, l'emmenant dîner ou souper dans les cabarets à la mode, à la Tête du Maure^ aux Rois Mages, et aussi au Chien qui vielle, sur les bords de la Seine même, en face de l'île aux Cygnes, et l'on s'y rendait en bateau.

M. de Carpençay ne manquait jamais d'amies pour s'associer à ces divertissements honnêtes. Mais l'aflfection rare et platonique qui unissait Odet à Françoise ne semblait pas devoir se muer en amour. La nuit venue, M. de Clérambon reconduisait la jeune femme chez elle, hésitait, lui pressait la main comme si elle eût été un homme, et il la quittait, tremblant d'une émotion incurable, au bruit de la porte qui se refermait lourdement. Et, chaque fois qu'ils sortaient ensemble, se renouvelait la comédie où se paralysait son courage. Froide, impénétrable et douce, Françoise jouissait de cette timidité et de ces égards auxquels, de par ailleurs, elle n'était point habituée. Elle n'avait rien à refuser à ce soupirant bizarre qui ne lui demandait rien. Au reste, jamais elle ne lui demandait, elle-même, quoi que ce fût, pas même une petite somme d'argent. Elle avait des ressources cachées. De cela elle ne lui faisait point part. Et lui se défendait d'y songer.

Deux années passèrent ainsi, M. de Carpençay s'éloi- 179 gna pendant des mois, pour recueillir Théritage paternel. Les sorties de M. de Clérambon avec M^^^ Françoise allèrent en s 'espaçant. Souvent celle-ci changeait de logement, et elle se faisait plus réservée, plus mystérieuse. Parfois, elle apparaissait méprisante et hautaine, parfois inquiète :

— N'est-ce pas, monsieur de Clérambon, nous serons toujours bons amis ?... Si vous saviez comme les femmes ont des ennuis !...

D'autres fois, elle le surprenait par des visites soudaines, venait de grand matin, comme un oiseau, furetait :

— Il n'y a pas de femmes ici, au moins ?

Et elle s'envolait, pressée, promettait de revenir et restait des mois sans donner signe de vie.

M. de Clérambon, souvent gêné d'argent, tant sa mère le tenait de court, en était, quelquefois, à redouter ces visites, parce que Françoise, quoique simplette, aimait bien les divertissements, les belles mules, les mascarades. Mais, sommé de l'accompagner, M. de Clérambon s'exécutait aussitôt, trouvait l'argent nécessaire.

Un jour qu'elle se préparait chez lui à courir, déguisée et masquée, à un bal, il essaya de lui parler d'amour, alla jusqu'à lui baiser le cou. Françoise le repoussa sans amitié ; comme sortant d'un songe, elle se redressa, sa mine se durcit jusqu'à exprimer la haine, et M. de Clérambon la laissa. Il ne la vit plus, de deux mois. Puis, un jour, il la rencontra rue de la Cerisaie, marchant vite, le touret de nez sur la face. Il la connaissait trop

i8o pour ne pas reconnaître son cou, son menton et sa taille. Elle était suivie par un grand bellâtre à mine d'aventurier en conquête. La mise trop voyante, le bonnet trop haut, l'épée trop longue, la moustache rejoignant les sourcils disaient un Napolitain ou un Sarde. Ils entrèrent, presque ensemble, dans une maison de façade paisible et honnête.

Ce fut comme le voile d'un tableau qu'on tire. Chancelant sur ses jarrets, M. de Clérambon s'appuya contre une boutique dont l'étal sembla tourner sous ses yeiix. Il se remit vite en son aplomb, et, l'épée à la main, il se résolut à attendre l'homme, pour le tuer quand il sortirait. Il franchit le porche : c'était un dédale de cours, qui devaient avoir plusieurs issues. Quand M. de Clérambon en sortit, il était si pâle que, sans s'effrayer de la lame nue, une vieille femme lui of&it de l'eau dans une tasse ; une plus jeune un escabeau. Toutes deux lui demandèrent s'il n'avait pas été blessé ; et un galopin, dont les chausses fendues par derrière laissaient tomber la chemise, lui rapporta le fourreau de son épée, ramassé dans le ruisseau. M. de Clérambon remercia et s'enfuit au plus vite, rengainant son arme :

« Pourvu qu'ils ne m'aient pas aperçu de quelque croisée ! » songeait-il. Et il se désespérait à l'idée de ce qui se passait derrière ces volets clos. Un meurtre n'arrangerait rien. D'ailleurs, à y réfléchir, avant comme après, il y en aurait plus d'un à tuer. Et cependant sa jalousie ne s'était éveillée qu'aujourd'hui. Doublet- Segondeau lui était indifférent. Il en avait bien aussi, naguère, soupçonné quelque autre. Mais cette plate

rencontre galante, ce rendez- vous quasi public avec un i8i homme de bas étage, au linge douteux, et qui n'était point né, à coup sûr, fit sur M. de Clérambon Tefifet d'un coup de masse. Il avait éprouvé l'angoisse de la mort lorsque le regard dur et implacable de Françoise avait croisé le sien, et c'est de cela qu'il avait presque défailli : « Elle ne me pardonnera jamais ! — se répétait-il, — et je ne la verrai jamais plus ! »

Le cœur vide, comme s'il avait perdu tout son sang, il marcha devant lui, au hasard, sans se soucier de heurter bêtes et gens, se laissant bousculer sans mot dire. La force de l'habitude le ramena rue du Pot-de-Fer, où il demeurait alors. M. de Carpençay l'y attendait. Arrivé deMontfort-l'Amaury le jour même, il se faisait tirer les bottes par M. Berruyer, attentif à le bien servir, car M. Médéric prodiguait volontiers les largesses.

— Ah ! vous voilà, mon ami ! — cria le gigantesque voyageur à Clérambon qui entrait. — Souffrez que je change de chaussures, et je suis à vous. J'ai envoyé mon valet Persan à la Tête du Maure pour nous garder une bonne place et commander le souper !...

Mais M. de Carpençay, quand il vit Clérambon plus pâle que le linon de sa fraise et tremblant ainsi qu'une feuille au vent, sauta sur ses pieds, en simples bas drapés :

— Grand Dieu ! Qu'avez-vous, Odet, et que vous est-il donc advenu ?

— Rien, mon ami, ou si peu que rien ! Et cependant je me sens très mal !

Le colloque fut long entre ces deux hommes qui s'aimaient et se connaissaient profondément. Depuis long-

i82 temps ils avaient chassé d'entre eux les réserves et les artifices du mensonge. M. de Clérambon fit sa confession complète. Carpençay put sonder la blessure. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit l'idée de rire de cette aventure prolongée, ridicule, contraire à toute sagesse et qui devait offenser sa raison. L'amitié, toute de fantaisie et de hasard, dont M. de Clérambon souffrait pour M}^^ Duhalier, lui rongeait maintenant le cœur à la façon d'un chancre :

— Au cancer, il faut donner un aliment ! — avait déclare Carpençay. — Vous avez agi plus imprudemment qu'un enfant. Conduisez-vous aujourd'hui en homme, quand il en est temps encore. Apaisez, coûte que coûte, votre désastreuse passion. Quand vous devriez employer la force...

Un petit laquais entra, apportant une lettre pour M. de Clérambon. C'étaient quelques lignes de Françoise. Elle priait le comte Odet de passer chez elle, le lendemain ; elle serait prête à le recevoir vers quatre heures du soir. M. de Clérambon répondit qu'il irait, et continua d'écouter les objurgations de sonamiMédéric, qui avait passé une paire neuve de bottes fauves :

— N'hésitez pas, Odet ! Elle tient à vous voir. Un sentiment bizarre et obscur l'attire vers vous ! De cette entrevue prochaine dépendra le repos de votre vie. Si je pouvais parler en votre nom, je partirais à cette heure pour la prêcher, mais ce sont là des moyens puérils ! Vous devrez être ferme, courageux, ce qui vous sera aisé. Jurez-moi de ne pas quitter Françoise qu'elle n'ait été votre proie !... Qu'avezvous à craindre ? Dussiez-vous, je vous le répète, la

réduire de haute lutte, il faut, il faut que vous la possé- 183 diez ! Alors, vous vous connaîtrez tous deux, et peut-être pourrez-vous vous entendre ! Autrement, je ne prévois pour vous que tristesse et que trouble. Décidez- vous !

Le lendemain, M. de Clérambon eut tout juste assez de voix, quand il fut en présence de celle qu'il chérissait plus que tout sur la terre, pour ébaucher quelques remarques ironiques. C'est qu'un phénomène singulier, qui allait s 'aggravant en lui, le partageait alors en deux personnes distinctes. L'une parlait, tandis que l'autre écoutait sa voix et se raillait de son débit. Alors il lui semblait que cette voix devenait blanche, indistincte, et qu'elle ne sortait pas de sa bouche.

« Quel est cet imbécile qui s'exprime aussi mal, — songeait-il, — et n'émet que des lieux communs ? C'est pitié que d'ouïr de semblables fadaises ! Certes, il vaudrait mieux se taire, car cela produit un effet désastreux ! »

M. de Clérambon tenta cependant de combattre cette désespérante illusion. Il s'efforça de convaincre Françoise de l'amour qu'il lui portait. Mais, la crainte du ridicule lui enlevait toute chaleur, et quant au geste, un tremblement tel le secouait qu'il devait se raidir pour ne pas flageoler sur ses pieds. M. de Clérambon avait le tort de ne pas savoir graduer utilement les tons de la formule : « Je vous aime ». Aussi, quand il l'essaya, M^^^ Duhalier, détournant les yeux, lui répondit-elle froidement :

— Je ne vous crois pas.

Et elle se mit à parler de choses autres, sans remarquer le trouble lamentable de celui qui passait pour le plus dur et le plus sec des hommes. Ils se quittèrent

bientôt. Quand il implora un baiser d'adieu, elle se recula avec un visage si sincèrement peureux qu'il s'enfuit comme si une malédiction pesait sur lui pour le rendre incapable d'être aimé. La porte se referma. M. de Clérambon eut la sensation d'un homme qu'on mure, et qui sera désormais séparé du monde. Peutêtre eut-il tort de ne point frapper pour se faire rouvrir ce battant ? Peut-être Françoise ne lui pardonna-t-elle pas ce départ ? Personne n'en sut jamais rien. Engourdi dans son chagrin qu'il préférait, sans s'en douter, à son bonheur, M. de Clérambon eut tout juste la force de se hisser sur son cheval et de rentrer chez lui. Il s'écroula dans les bras de Médéric. Pendant des jours, il brûla de la fièvre, entre la vie et la mort. On le saignait abondamment.

— Cet homme, — dit le médecin appelé, et qui n'était autre que le célèbre M. Pelletier, — est atteint d'une maladie noire. Sa constitution assez forte donne à croire qu'il la pourra entretenir pendant longtemps. Mais il n'en guérira jamais.

Depuis le coup qui l'avait si rudement touché, le 12 octobre 1564, M. de Clérambon était resté sans nouvelles de Françoise Duhalier. Aussitôt remis sur pied, grâce aux soins de M. de Carpençay, il avait voulu la revoir, mais elle avait disparu. Toutes les recherches furent vaines. Au commencement de l'année 1565, par la mort de sa mère, M. de Clérambon devenait maître de sa fortune. Il s'empressa de marier sa sœur avec M. Pons-Henri d'Estrabaque, gentilhomme de bonne maison et de meilleur caractère. M^^® Marguerite de Clérambon qui, par la volonté de sa mère, était vieille

fille, se soumit à cette nécessité sans se plaindre. Elle 185 épousa, à l'âge de trente-cinq ans, M. Pons qui n'en comptait que trente-deux, et chacun fut content, surtout M. de Clérambon qui demeura libre, seigneur et maître du château de la Roche- Thulon.

Aujourd'hui, il comptait parmi les plus puissants des chefs réformés, et l'Amiral ne l'appelait pas autrement que « mon cousin ». Il avait semé partout la terreur, la désolation et la ruine, brûlé dix lieues carrées de pays peut-être, et saccagé tant de châteaux et de logis que M. de Carpençay devait être le seul homme à en savoir le nombre. Il avait beaucoup d'argent, de belles captives, dont il abusait suivant son plaisir ; il commandait,, sans contrôle, une bande de choix. Et les murailles de sa Roche- Thulon étaient si fortes que jamais les gens du Roi n'avaient osé s'y frotter, d'autant qu'il possédait du canon. Il chevauchait par les monts et les plaines sous ses armes dorées, avec la robe rouge et le plumai! blanc, comme le Connétable. Malgré ces avantages, M. de Clérambon se nourrissait des fruits amers de la mélancolie, et le vautour invisible déchirait son cœur. Son implacable mémoire ne lui permettait pas d'oublier le visage pur et ovale de M^^^ Duhalier; et depuis plus de sept années il ne s'était point passé une heure sans qu'il y pensât, sans qu'il vît briller ses yeux. C'est pourquoi son malheur était sans remède, tout comme celui du sauvage veneur condamné, depuis des siècles, à poursuivre, parmi les nuages que chasse le vent des nuits noires, la biche blanche du solitaire, la biche blanche au collier d'or, qu'il poursuit toujours et n'atteindra jamais.

AINSI livré à ses réflexions^, M. de Clérambon continuait d'avancer par les sentiers rocailleux et escarpés qui coupent le mont de Sardent. Il comptait retrouver à Collembourg ses gendarmes, et longer les coteaux séparant la Cheminade de Serra. Il atteignait le Mazeau lorsque M. de la Gournelle accourut au galop. Une bataille était sur le point de s'engager entre l'extrême gauche de la troupe et les gens de Saint-Éloy qui prétendaient disputer le passage et avaient barricadé leur avenue.

Les chemins étaient en effet si mauvais que l'ordre de marche s'en était trouvé altéré, et la gauche, obligée de s'étendre vers le nord, était tombée, quoi qu'on eût tenté, dans le pays de Saint-Éloy. M. de Sauverat n'avait cru pouvoir mieux faire que de lancer un paquet d'argoulets. Ces éclaireurs, partis à fond de train.

étaient revenus plus vite encore. Une grêle de pierres 187 les avait assaillis dès l'entrée du village. Les paysans étaient abrités derrière une charrette renversée qui s'allongeait en travers de la route. Et ces révoltés rustiques s'occupaient maintenant à amonceler des pièces de bois et des fascines, et criaient qu'ils tueraient quiconque se permettrait d'approcher. On entendait la cloche de l'église sonnant le tocsin : d'ici une heure, peut-être, les paroisses voisines seraient en armes. M. de Gouges attendait des ordres pour enlever le lieu, gênant par sa forte assiette. Et ce qui chagrinait le plus le sergent-major dans cette affaire, c'est que la régularité des mouvements allait s'en ressentir. On devait craindre que les argoulets ne se missent en désordre, à la queue de l'armée, et qu'ils ne causassent parmi les reîtres une confusion sans remède.

M. de Clérambon se porta sur-le-champ à Saint- Éloy. Sans blâmer M. de Sauverat, il le pria de masser ses argoulets autour du village, et, empruntant une soixantaine de piétons d'élite à la compagnie Gouges, il donna l'ordre au reste de compléter l'investissement de la place, dans la mesure du possible. On ne devait rien exécuter sans son commandement, mais bien demeurer l'arme au pied, et se borner à arrêter les gens qui essayeraient de quitter Saint-Éloy ou d'y rentrer. Suivi par M. de la Gournelle et par son escorte habituelle qui était d'une douzaine d'écuyers, de pages et de valets, M. de Clérambon entra dans le village, au petit pas, l'épée au fourreau, n'ayant à la main que sa canne blanche à pomme d'or. Ses soixante piquiers attendirent en arrière, avec le lieutenant Malestroit. Négligeant la

i88 tourbe d'enfants et de femmes qui hurlaient autour de lui, il examina cet endroit où il n'était jamais venu de sa personne. Les maisons grises, inégales, accrochées aux flancs des rochers, ou enfouies en contre-bas de la voie, se serraient, basses et profondes, sous leurs toits de paille, roussâtres, que les plantes parasites tachaient de rouge, de violet et de jaune. Toutes ces couvertures bossuées avançaient au-dessus des encorbellements en galeries saillantes, d'où pendaient des linges et autres drapeaux domestiques qui séchaient au soleil. Et le pied des murs décrépits disparaissait sous le revêtement velouté des mousses. Des venelles étroites, tortueuses et déclives serpentaient entre les bâtisses, les masures de pierres sèches et les chaumières pareilles à des ruches. Des tas de fumier, où picoraient les poules, emplissaient à demi les cours étroites et boueuses. Les porches carrés, encombrés de chars et de futailles vides, s'ouvraient largement, en façon de fenêtres, sur les emblavures et les jardinets. Les façades, percées de jours étroits et rares, comme au hasard, montraient leurs poutres en croix. Les balcons grossièrement équarris, les perrons placés de côté et à rampes vermoulues, étaient chargés de marmaille et de filles, et M. de Clérambon remarqua que l'on y avait accumulé des pierres, comme sur les appuis des baies et sur les toits, où des galopins dépenaillés étaient assis ou couchés, par places. D'autres se cachaient derrière les cheminées.

Le passage était barré, à moitié voie, par un am.as d'objets entassés sur un grand chariot à fourrage, chaviré, les roues en l'air ; des herses étaient enchevêtrées dans les brancards. Et derrière ce retranchement al-

laient et venaient des hommes armés de faux, de 189 fourches, de bédoils et de trinquebassons. Certains maniaient des serpes emmanchées à des gaules longues de vingt pieds, d'autres brandissaient des merlins, des hoyaux et des cognées. Tous avaient les yeux brillants des fauves en chasse ; leurs poitrines velues et brunes apparaissaient par l'écartement de leurs vêtements en désordre. Et, quand s'avança le cavalier bleu et doré, avec sa robe de velours rouge ajustée, tous commencèrent de vociférer :

— A mort ! A mort ! C'est Clérambon le pillard !

— Misère de nous ! Avec sa robe d'écarlate il a l'air d'une demoiselle !

— Vous laisserez-vous intimider par ça !

Une jeune fille se montra alors à une fenêtre encadrée de lierre, et, agitant un battoir, cria :

— Il a voulu m'attacher à la queue de son cheval ! Il a violenté Suzanne, ma sœur de lait !

Ainsi la tendre Marguerite Cheramy, accourue en hâte à Saint-Éloy avec ses compagnes, payait-elle M. de Oérambon par une immédiate reconnaissance. Derrière elle, la blonde Suzanne, rougissante, murmura :

— C'est mal, ça ! Tu sais bien que ce n'est pas lui, mais l'autre, là-bas, avec sa dalmatique verte !

Marguerite haussa les épaules, et glapit, encore plus haut :

— Ce sont tous des porcs !

Et la foule reprit, à la manière du chœur antique :

— A mort ! A mort ! Il a violenté nos filles ! Louise Bertaux, penchée à une autre croisée, agita sa

tête brune surmontée du petit bonnet en toit, et tendit

190 le poing à M. Florent qui la regardait d'un air tout à la fois grave et serein :

— Il a voulu nous violer ! J'en atteste la Vierge ! Cette imprécation excita la gaieté de l'escorte.

M. Dubois tapa sur sa cuisse, un page eut l'audace de rire. Alors ceux de la barricade maudirent le seigneur de la Roche-Thulon et ses gens :

— Croquants ! Goujats ! Ils se truphent de nous, à cette heure ! A mort, Clérambon ! à mort ! Apportez des fagots \ Qu'on le brûle devant l'église !

Et les femmes et les enfants, sur un ton plus aigu :

— A mort ! à mort, Clérambon l'hérétique ! Tuezle ! Égorgez-le ! Sonnez les cloches !

Mais l'injure : « porc », était celle que préféraient les filles. Elles s'enrouaient à appeler le comte Odet : « Vieux porc ! »

Et chacun, enhardi par le silence et l'immobilité de l'ennemi, hurlait ses griefs :

— Il a tué vingt hommes à Montmauri, emmené le bétail !

— Il a traité toutes les femmes comme des ribaudes !

— Il leur a fait couper les jupes à hauteur de la taille !...

— Vengeons les noyés de la Garnèche !

— Les pendus qu'il a accrochés partout !

— Bandoulier ! Voleur ! Excommunié ! Tu as assassiné nos frères !

— Il ne faut pas qu'il s'en aille vivant d'ici ! Il nous tuerait tous après !

— Qu'il nous souvienne des Lucottes !

— Et d'Augères où il a tout mis à mort !

— Il vendra à l'encan les femmes et les filles toutes 191 nues, comme à Saint-Christophe !

Les femmes, exaspérées, se ruèrent alors hors des maisons ; leurs clameurs couvrirent celles des hommes :

— Jetons-le à bas de sa selle ! — Qu'on Tétripe ! — Donnez-moi un couteau !

La popularité était bien la chose que M. de Clérambon recherchait le moins sur la terre. Indifférent devant cette haine, il porta son cheval, bardé d'acier, d'une demi-toise en avant. La cohue recula de vingt pieds.

— A l'aide ! à l'aide ! Arrêtez-le ! Il va nous assassiner !

— Sauvons-nous 1 Au secours ! ■— gémit Marguerite Cheramy, toujours à sa fenêtre.

Et elle retira sa tête aussitôt.

M. de Clérambon baissa alors sa canne. Tous tournèrent le dos. Les plus braves gagnèrent la barricade, les autres disparurent dans les maisons. Maintenant on s'encourageait des croisées :

— Assommons-le ! Il est bon à tuer !

— Qu'on lui prenne ses habits de velours !

— Et ses plumes !,..

— Brisons ses armes dorées ! Le lâche qui s'engraisse de notre sang !

— A-t-il l'air bête avec son bâton blanc !

— Il n'ose seulement rien dire !... Tête de fer ! Bec clos !

M. de Clérambon venait de lever la ventaille de son armet. Tous purent voir le haut de son visage pâle, ses yeux attentifs et froids. Le silence se fit.

— Il va parler ! Taisez- vous ! Qu'on arrête la cloche ! Prévenez le sonneur !

192 Mais une grosse paysanne s'avança, menaçant du poing le cheval, et sa poitrine mafflue, aux seins battants, énormes, débordait son mauvais corsage de futaine, agrafé de travers. Les pieds chaussés de sabots, elle se dressait dans ses courtes jupes de bure et sa cotte de toile. Et sa taille épaisse, façonnée, on eût dit, à coups de hache, roulait sur sa croupe de bête de labour. Elle cria :

— Et moi, je ne veux pas qu'il parle !... Lâche !... Bandit !... C'est toi qui as fait tuer mon homme, avoue-le !

Et sa colère coulait, violente, ordurière, tel un ruisseau bourbeux. Cette femme, déjà vieille, et qui n'avait pas quarante ans, levait sa figure dure et épaisse, son front bas ; ses cheveux gris s'échappaient de son serretête de ratine noire. Tous l'écoutaient, la cloche avait cessé de sonner.

— Laissez-la s'expliquer !... C'est la Mucat, la veuve de Guillaumet, le boulanger.

— Oui, les croque-moutons l'ont tué cet hiver !

M. de Clérambon regardait cette image vivante du peuple foulé et torturé qui se dressait contre lui. La main droite appuyée sur sa canne dont le bout reposait sur son soleret d'acier, la gauche prête à diriger son cheval, il l'écoutait parler. Puis, froidement, il dit :

— C'est bien, la mère ! Je vous le payerai, votre mari ! Combien voulez- vous pour cette affaire ?

Alors la Mucat se calma, subitement ; et elle baissa la tête. Sa mine devint grave et soupçonneuse.

— Après tout, il a raison, — fit une voix de femme. — Ça pourrait s'arranger, après tout ! Ce qui est fait est fait !

Mais un homme dit, de la barricade : 193

— Prends garde, la Mucat, il va te voler.

Les cris recommencèrent. M. de Clérambon poussa son cheval en avant : les rumeurs grondantes s'affirmèrent, moins hardies. Ainsi, quand un gerfaut, qui a charrié loin de son fauconnier, se pose, égaré, sur un arbre, est-il bientôt entouré par le croassant essaim des corneilles. Mais, si l'oiseau royal entr'ouvre ses ailes et agite ses sonnettes, les noires assaillantes s'écartent, hésitent et éteignent l'éclat de leur voix. A ce moment une lame de faux, sortant sournoisement de la barricade, glissa au niveau des jarrets du dextrier. D'un coup sec, donné avec le bois de sa lance, i'écuyer qui venait derrière para le coup. M. de Clérambon n'avait rien perdu de la scène. Il parla alors, et sa voix sèche et brève put être entendue, de tous, tant elle avait de portée :

— Attention, vous autres, rustiques ! Que cela ne recommence pas, ou bien, j'en jure ma vie, vous allez tous mourir ! Si un seul de mes soldats, si un seul de mes chevaux est atteint, le village brûlera, et nul d'entre vous n'en sortira vivant que pour être égorgé dehors. Les hommes seront passés par les piques, les femmes pendues aux linteaux des portes, et aussi les filles. Vos enfants et vos vieux resteront dans le feu ! Réfléchissez !

Le silence était devenu complet. On n'entendait rien que le doux beuglement d'un veau, et la vache y répondait du fond d'une étable. Sur une souche servant de billot, près d'une porte, une chatte léchait son petit. Une vieille impotente, aveugle, demandait d'une voix do-

194 lente pourquoi on ne lui répondait pas quand elle réclamait sa soupe. Et le Diomède mâchait son mors avec un son clair d'acier heurté.

Quand M. de Clérambon avait dit : « Vos enfants resteront dans le feu », les mères qui, sur les galeries, berçaient un poupon dans leurs bras, frémirent comme les brebis qui flairent l'odeur du loup dans la nuit. Et le comte, dressé sur ses étriers dorés, continuait :

— Réfléchissez ! Vous savez que je ne manque jamais à ma parole, et comment j'ai puni, après plus d'une année, ceux qui ont osé marcher contre moi lors de la journée des baillis. Rappelez- vous les ruines de Saint- Christophe, la désolation de Bosmoreau, les exécutions d'Archissac ! Je ne viens pas aujourd'hui pour vous rançonner. Par un accord avec les autorités de Guéret, je me suis engagé à respecter les biens et les personnes dans la Haute- Marche. Je vous demande seulement le passage pour ma troupe, et, comme je resterai le dernier, vous pouvez être assurés qu'il n'y aura pas de désordres. Vous pouvez encore voir par vous-mêmes que la lutte ne vous aiderait en rien. En une heure, je disperserai vos ouvrages, et vos toits s'effondreront sur vous ! J'en fais ici le serment, je vous tuerai tous, grands et petits, jusqu'au dernier !

Partout on se taisait, consterné. Marguerite Cheramy pleurait dans les bras de Suzanne, Louise Bertaux ne tirait plus la langue à M. Florent. Derrière la barricade, on commençait à discuter :

— Il a raison, le seigneur, après tout ! Il ne nous veut pas de mal !

— Nous allons tous être mis en morceaux, c'est sûr I

— Enfin, on ne peut pas toujours céder. 195

— Quoi ! parce qu'il demande à passer par un chemin libre pour tous ?

— Et s'il pille ?... S'il ne tient pas ses promesses ?...

— Crois-tu qu'avec une charrette renversée et une faux on arrêtera ses gens de guerre ? Il a plus de mille arquebusiers avec lui, derrière les piques !

Et la plupart regrettaient la sédition :

— Nous serons ruinés pour le moins !

— Incendiés !

— Nos filles forcées et pendues !

Enfin un avis fut émis et prévalut :

— Il faudrait appeler le curé !

M. de Clérambon entendit ces derniers mots, il les approuva :

— Consultez les anciens du village ! Appelez votre curé, il n'a rien à craindre. Je m'en remets à sa décision. Mais le temps fuit, faites vite !

Un coup d'oeil envoyé à M. de la Gournelle, qui se tenait près du comte Odet, fut aussitôt compris. Le sergent-major tourna sur sa selle et ordonna au trompette de soimer. M. Malestroitfitreculer ses hommes, la pique de biais. A voir cette manœuvre, ceux de Saint-Éloy comprirent qu'on différait l'attaque. Les femmes crièrent :

— Oui, oui ! c'est cela î Que le curé vienne !

Il sortit du presbytère, petite maison basse, envahie par les plantes grimpantes, collée entre deux pilastres de l'église carrée, dont le clocher gris, à six pans, était surmonté d'un coq en fer forgé, doré, et qui luisait sur une grenade au soleil. C'était un vieillard dont les yeux bleu pâle semblaient depuis longtemps éteints, car ils

196 paraissaient ne rien voir. Il avançait lentement, sa démarche était oblique et timide, et il rasait les murs, sans se décider à tenir le milieu du chemin. Sur le seuil de la cure, la servante se désolait, les mains jointes, et la peur faisait haleter sa poitrine rebondie qui tendait, sous le mouchoir brodé, son corsage de drap noir. M. de Clérambon salua courtoisement de la main ; l'homme de Dieu se plia en deux et ne se redressa pas entièrement, gardant la tête découverte. M. de Clérambon le pria de remettre son bonnet .

— Monsieur le curé, voici la chose en deux mots : je demande passage à vos paroissiens parce que je m'en vais à la guerre à cent lieues d'ici, dans le Charolais, pour le moins !

Le curé approuva de la tête et dit quelques paroles vagues : « Comme c'était loin ! Fallait-il donc que l'on courût ainsi la terre pour s'égorger !... » Il déplora les malheurs du royaume, souhaita une paix prochaine, et se tut. M. de Clérambon reprit :

— Je m'engage à ne causer aucun dommage dans votre pays, non plus que dans les villages voisins. Je ne ferai que traverser. Si les gens d'ici ont du pain et de la viande à me vendre, j'annonce que je suis prêt à acheter, et à payer au comptant, après prix convenu...

Un murmure d'approbation monta de la foule. Les fers emmanchés se redressèrent. Posant sa faux contre une futaille, le boucher Mingault aflSrma « qu'il n'y avait point sujet de querelle, et que tout était pour le mieux ». Dans un groupe, la veuve Mucat écoutait, les bras croisés, l'œil ouvert :

— Bien sûr, — murmura-t-elle, — on pourrait cuire

encore à cette heure. Le four n'est pas encore froid. 197 — Maintenant, — continuait M. de Clérambon, — comme certains ici se plaignent de meurtres commis, ces temps passés, par mes coureurs, je veux dédommager ceux qui ont souffert. Voici une femme dont le mari a été tué, paraît-il...

— C'est vrai ! Nous l'avons vu ! — crièrent quelquesuns, mais sans colère.

— Je suis là pour lui donner une somme d'argent, et je vous en compterai une à vous aussi, monsieur le Curé, afin que vous puissiez réparer, dans la mesure du possible, les ruines que nous avons causées. Vous savez que les gens de guerre sont difficiles à gouverner. Il est injuste de nous rendre en tout responsables de leurs excès.

Le curé approuva en hochant le menton et remercia d'une voix basse et tremblante : « Les temps étaient durs, et chacun se devait entr'aider. » Alors des vieux s'approchèrent. Appuyés sur des bâtons, ils se traînaient lourdement, tellement voûtés et arqués que certains avançaient déjà la tête hors des portes, que leurs pieds n'avaient pas touché le seuil : « Ce que le curé déciderait serait bien. » Telle fut l'opinion commune. On interrogea la Mucat. Sombre et méfiante, elle comptait sur ses doigts. Enfin, avec le mouvement de décir sion obstinée des gens qui se jettent, le nez baissé, dans le danger, elle formula ses exigences :

— Il me faut trente écus, trente écus d'or, pas moins !

Elle se les vit allonger au même moment, car M. de Clérambon faisait toujours porter derrière lui une va-

198 lise pleine d'espèces sonnantes. Regrettant de ne pas avoir réclamé le double, elle regagna sa maison. Beaucoup Ty suivirent pour la féliciter sur son courage, risquer un emprunt. Le curé reçut une pareille somme « pour exercer ses charités », et la barricade fut détruite vivement. Les paysans mirent à ce travail une belle ardeur, d'autant qu'ils savaient Saint-Éloy à demi entouré. Ils songeaient aussi au bénéfice que leur vaudrait la vente de leur farine et de leurs bœufs.

L'aile gauche put donc traverser ce village, où l'on avait perdu une grande heure. Elle rejoignit le gros à Chassouille, au commencement de l'après-midi. Là on trouva des vivres, du pain chaud et des bœufs déjà écorchés. M. Vilain, installé dans une masure, payait tout avec régularité et méthode, au milieu des fourriers qui pesaient les victuailles dans une grande balance accrochée aux poutres du plafond. Quand on eut mangé la soupe, on se remit en route sur Perillat, non loin des sources de la Gartempe. On remonta vers Villerégnier, en passant entre Peyrabout et Saint- Yrieix-des-Bois, la droite par le moulin des Peysses, la gauche par le Chiroux. A partir de Saint-Hilaire-la-Plaine, on avança déployé en bataille, les argoulets et les pistoliers piquèrent dans les prairies pour le fourrage. Deux cavaliers qui s'éloignèrent, pensant marauder, furent aussitôt pendus. Cette nouvelle vola par les bandes comme s'enflamme une traînée de poudre. La gauche franchit la Creuse à Pont-à-l'Évêque, par les moulins des Forges; le centre prit par le pont de Longeville ; la droite, avec les reîtres et les gendarmes, trouva les gués au-dessous de la Grange- Vergniaud et du Mas-

de-Seydoux, dont les argoulets occupèrent les hau- 199 teurs pendant l'opération. Et, comme c'était là le passage le plus ardu et le plus périlleux, M. de Clérambon y fut de sa personne et marcha le dernier, après les argoulets, qui y perdirent un homme et un cheval, entraînés par le courant. A sept heures du soir, on put bivouaquer et souper dans les lignes tracées par M. de la Gournelle, entre Bantardeix et Villetête. M. de Clérambon se logea à Faye, où il établit sa place d'armes. Il y fut rejoint par une ambassade des principaux habitants de Saint- Laurent.

En tête marchaient deux demoiselles d'une parfaite beauté, chacune un bouquet de fleurs à la main. La plus grande, brune et svelte, vêtue de velours orange et de satin gris, avec un bonnet à l'italienne, de filigrane d'or, d'où s'échappaient ses cheveux fins et soyeux qui battaient le dos de leurs boucles épaisses, n'avait pas plus de seize ans. Sa fraise à mille tuyaux lui remontait jusqu'aux oreilles. Un petit garçon, page de cette jolie fille, était chargé d'un luth, aussi haut que lui et qu'il serrait entre ses bras. La seconde, petite, blonde et rose, était coiflfée d'un calot zinzolin à torsades d'argent. De celle-là, les boucles ondulées, qui s'envolaient par le bout, étaient si longues qu'elles descendaient plus bas que les reins et lui formaient un manteau. Sa robe de satin singe mourant était relevée sur sa cotte de damas inde où couraient des entre-lacs brodés, et un capot de taffetas ormuz, dont les manches, larges à l'excès, étaient criblées de taillades, complétait son corsage lacé, décolleté en carré. Cette enfant ne comptait pas quatorze ans. Elle avait,

200 suspendue par un ruban noir, à son cou qu'encerclaient deux cottoires d'émaux, une vielle de bois, peinte et sculptée.

Le syndic de Saint- Laurent, en habits de fête, tête nue, présenta à M. de Clérambon un drageoir plein de confitures sèches. Un autre notable, dont le baladran souci se rehaussait de velours noir appliqué par bandes, était armé d'une ferrière d'argent et d'un hanap à couvercle. « C'était le vin de la bienvenue », s 'efforçait-il d'expliquer dans une harangue confuse. Mais un trouble subit le rendit muet, quand le regard froid et railleur de M. de Clérambon s'arrêta sur lui. Et, bien que trois marguilliers et le sergent blavier Richaume le tirassent par son vêtement jaune, pour le rappeler à la fermeté, il persista dans son silence et posa son bocal sur une table boiteuse qu'on avait dressée devant la maison. Il laissa parler M. Roquelin- Langlois, le syndic, en lui adressant une révérence si profonde que le fourreau de son épée, subitement relevé, alla donner dans la bedaine de Richaume. Le sergent recula en écrasant les pieds du marguillier Thibault-Letouillart, qui trahit son déplaisir par un juron et deux blasphèmes. Mais M. Langlois s'était fait passer son chapeau gris, encerclé d'une triple ganse argentée, par un grison qui accompagnait tous ses pas ; et il en examinait la coiffe avec attention. Il toussa deux fois. Puis on vit ce personnage pâlir, verdir, jaunir, pour devenir finalement rouge comme une pomme d'amour. La carte ronde, que son épouse avait soigneusement fixée au fond de la coiffure par trois épingles, et sur laquelle était écrit en gros carac-

tères un court et galant discours, fabriqué par le curé, 201 la carte, source de toute éloquence, s'était détachée en route. Ainsi mis au dépourvu par cet accident vulgaire, imputable à la négligence du laquais Bridoux, M. Langlois demeurait confus, les mains embarrassées par son drageoir.

— Je vous écoute. Monsieur ! — lui dit M. de Clérambon avec aménité.

Alors le syndic n'hésita plus. Il parla d'abondance : « Jamais jour n'avait lui plus beau, — et M. Langlois considérait les flambeaux qui éclairaient la scène, car on était dans la nuit. — Jamais jour n'avait lui plus beau. Sur les ailes de l'espérance, il venait féliciter cet autre Mars que la Victoire ne faillirait point à couronner de lauriers... »

Et il jeta un regard terrible à la fille brune que le sergent Richaume poussa vigoureusement et discrètement par derrière. Tremblante, le visage empourpré, elle se décida à saluer M. de Clérambon avec une génuflexion de ballet, et à lui déposer sur la tête le chapeau de fleurs qui entourait son bouquet. Mais cette couronne trop large, où les roses vermeilles se mélangeaient heureusement aux narcisses et aux violettes, fut si mal placée par la vierge timide qu'elle devint pour M. de Clérambon un collier. Il baisa sur les deux joues la députée de Saint-Laurent et demeura surpris de sa figure défaite : « Jamais Iphigénie, songeait-il, ne fit aussi grise mine au couteau du divin Calchas. Et voici une petite blonde qui est encore plus attristée, si possible... » Il l'embrassa pareillement quand elle eut remis le bouquet entre ses mains.

202 M. Roquelin-Langlois, comme un siphon amorcé, ne s'arrêtait plus. Il parlait avec emphase ; et, quand les expressions lui manquaient, il toussait avec dignité. Sa péroraison fut tout à la fois touchante, héroïque et chrétienne.

— Oui, monsieur le Colonel, de même que Geneviève, patronne de Paris, se présenta devant Attila...

M. de Clérambon, qui connaissait ses auteurs, ne put résister au plaisir de confondre ce rhéteur campagnard :

— Monsieur le Syndic, ne craignez-vous pas de faire erreur ? On dit, si les anciens ne nous trompent point en ces matières, que jamais cette sainte femme ne s'approcha du roi des Huns, et que celui-ci ne parvint jamais jusqu'aux murs de Paris. Mais, installée sur quelque tour d'abbaye, elle multiplia les prières pour fléchir Dieu et détourner l'invasion des Barbares. Et c'est à cela que vous en voulez venir, ou je comprends mal. Mais, monsieur le Syndic, ce n'est point une manière de détourner les gens de guerre de vos logis que de leur offrir des pièces d'orfèvrerie aussi précieuses, et que de leur amener, sans doute comme exemples des beautés qu'ils abritent, d'aussi plaisantes mignonnes.

Le syndic, désespéré, ne sachant si M. de Clérambon voulait flatter ou gronder, trouva tout juste la force de crier :

— Oh ! Monsieur, celles-là sont tout à votre service ! Et nous vous les offrons en hommage, pour qu'elles vous divertissent pendant votre souper et... après !

Les notables, vers qui le syndic s'était retourné

pour quêter leur approbation, murmurèrent avec un 203 parfait ensemble :

— Oui ! oui ! et... après !

« Touchant accord ! » — pensa M. de Clérambon, en regardant les deux demoiselles qui baissaient le nez et retenaient mal leurs larmes.

Les pleurs de la blonde commencèrent même de jaillir, et ils tombaient dans la vielle pendue à son cou. Il remercia ces vertueux bourgeois de leur cadeau :

— Je l'accepte. Messieurs, et vous rends grâces. Vous pouvez dormir tranquilles : personne d'ici ne viendra visiter vos coffres ni troubler le repos de vos femmes, qui doivent être d'un rare mérite, si j'en juge par leurs filles... Ce sont peut-être les vôtres, monsieur le Syndic, et j'éprouve vraiment plus d'un scrupule...

Un rire épais, étouffé, s'éleva du groupe des députés. Le sergent blavier Richaume fut vertement admonesté, encore qu'à voix basse, par M. Thibault- Letouillart, et repoussé jusqu'à la queue du cortège. M. Roquelin- Langlois s'écriait naïvement :

— Que cela ne vous embarrasse point. Monsieur ! Elles sont à votre disposition, je vous le répète. C'est un faible gage de l'affection que nos concitoyens de Saint- Laurent n'ont jamais cessé de vous porter !

Et, saluant jusqu'à terre, ces hommes de bien se retirèrent, laissant sur la table leur orfèvrerie, et sur le seuil de la porte les deux jeunes filles avec leurs instruments de musique.

Trop habitué à ces marchandages pour s'en préoccuper autrement, M. de Clérambon ordonna à M. Florent d'emballer l'argenterie et de bien traiter les deux viel-

204 leuses. Il les lui présenterait après le souper : « Ce sont sans doute, se disait-il, des filles de petit métier ou des comédiennes qu'ils ont louées en besoin de cause, et qu'ils auront travesties en pucelles, avec leurs cheveux sur le dos. » Et il soupesa le drageoir de vermeil, s'aperçut que des rouleaux d'or étaient cachés sous les oranges confites, le cotignac, les prunes de Damas. Cent écus d'or, non rognés, dormaient là parmi les sucreries. Telle était la rançon que les gens de Saint- Laurent s'étaient décidés à fournir pour se racheter du pillage : « Cela me paye, se dit M. de Clérambon, et très largement, les libéralités de Saint-Éloy ! Et c'est la meilleure manière, car je dois songer au retour : je voudrais donner cet exemple unique d'une troupe qui aura traversé peutêtre cent lieues de pays sans avoir brûlé une chaumine, forcé une femme, volé un œuf ! Quant à ces deux petites princesses de théâtre, si bien accoutrées de rose, je veux m'en divertir un moment. »

M. de Clérambon se méprenait sur la condition de ces personnes. Elles entrèrent dans la salle, simple grange dont les murs avaient été tendus en hâte de verdures de Flandres, et où l'on avait monté un bon lit, emprunté à une bourgeoise de Paye. Si cette bourgeoise en eût même cru M. Dubois, qui la jugeait digne de cet honneur, elle eût accompagné les matelas et les courtines. M. Dubois ignorait alors le cadeau que Saint- Laurent avait présenté à son maître. Ce double cadeau entra dans la salle, et M. de Clérambon fut frappé de la candeur et de la décence des mines, de la dignité simple du maintien : « On dirait des filles de bonne maison, et leur pudeur n'a rien de simulé. » Il com-

manda aux musiciennes d'approcher, en saisit une, au 205 hasard, — ce fut la brune, — et pria l'autre de le régaler d'une joyeuse chanson qu'elle accompagnerait de sa vielle. Mais la demoiselle au luth, à peine installée entre les genoux du comte qui voulait la faire boire dans le bocal au centaure, se cabra contre la première privauté, et se mit à pleurer d'angoisse. Et la blonde, au lieu de jouer de sa vielle, tomba à genoux dans un coin, sur le tapis de Turquie qui couvrait le sol, et battit le mur de sa tête échevelée, comme si elle eût voulu la briser. Tordant ses bras, joignant ses mains à la manière des suppliantes, la brune, serrée de près, implora alors le comte Odet d'une voix si touchante qu'il abandonna le corsage dont les agrafes s'écartaient sous ses doigts. Il s'enquit des causes de ce désespoir :

— Qui êtes-vous donc ? Et n'êtes-vous pas venues ici de votre gré ?

La petite blonde, sans quitter son coin, essaya alors de s'expliquer. Mais les sanglots hachaient sa voix, et M. de Clérambon ne put comprendre qu'une chose, c'est que le français n'était point son langage, non plus que le patois de la Haute- Marche. La grande brune, plus effarouchée qu'une chevrette dont un chien a saisi le cou, palpitait, réfugiée dans un autre angle de la salle, collée à la tenture, les jupes ramassées autour des cuisses par un geste furtif, et ses yeux noirs brillaient dans l'ombre, à travers les perles liquides qui en jaillissaient par cascades.

— Voyons, Mesdemoiselles, — dit très doucement M. de Clérambon, gêné par le ridicule de la scène, — calmez-vous ! Je vous donne ma parole

2o6 que vous ne subirez aucune violence ! Approchezvous... Asseyez-vous ! Et cessez de pleurer. Voulezvous que je vous fasse reconduire chez vos parents ?

Bien vrai ? — cria la brune en tamponnant ses yeux avec une serviette, car, dans son trouble, elle ne pouvait retrouver son mouchoir. — Jurez-nous que vous ne nous déshonorerez pas !

— O si, signore! Misericordia I — gémit la blonde en enfonçant ses poings dans ses joues, parmi ses boucles en désordre.

— Je vous le jure ! Là, calmez-vous !

— Pardonnez-nous ! — reprit la brune. — Nous avons eu si peur !

Rassurée à demi, elle s'assit à terre, et l'autre en fit autant. Alors elles se mirent à parler ensemble, avec volubilité, mêlant avec un accent velouté et musical des phrases d'italien à quelques paroles françaises : « Elles n'étaient point des chanteuses ambulantes ni des coureuses, mais des filles de bonne maison, deux sœurs orphelines, qui demeuraient en Toscane, à San Miniato, près de Florence. »

M. de Clérambon entendait bien l'italien et pouvait encore le parler. Il pria la joueuse de luth, qui semblait avoir repris son sang-froid, de s'expliquer dans sa langue.

« Elle s'appelait Orfinia Boccanera, sa sœur cadette Dea. Leur tante maternelle, la signora Vittoria Bardi, avait été appelée, au mois de février dernier, par la Reine Mère, M°^^ Catherine, qui lui offrait un emploi de femme de chambre auprès de sa fille MP-^ Marguerite de Valois. Aussi étaient-elles parties toutes

trois, d'autant que la Reine avait ajouté que, si les deux 207 nièces étaient sages, elle saurait leur procurer de bons maris. Mais, par la guerre, leur voyage n'avait cessé d'être troublé. Dix fois il leur avait fallu changer de route. A Montbrison, elles avaient trouvé un domestique de la Reine, qui les avait accompagnées jusqu'à Gannat... » Malgré le décousu de leurs discours, M. de Clérambon comprit qu'elles avaient dû suivre encore un autre chemin, par crainte des huguenots qui couraient le pays, tirer sur Aubusson, d'où l'on comptait gagner le Berry. Mais, arrivées à Saint-Laurent, depuis la veille, elles y étaient restées toutes trois, seules, parce que leur guide avait dû se rendre à Guéret pour une affaire...

La fin de l'histoire ne fut pas racontée plus clairement. M. de Clérambon en put déduire la vérité principale : le syndic et les notables, ayant eu vent de sa venue, n'avaient inventé rien de mieux que de lui offrir, en présent, ces deux filles étrangères, sous couleur de lui faire remettre des bouquets. M. Roquelin-Langlois était venu, de sa personne, à l'auberge du Grand- Salomon^ où les trois Italiennes étaient descendues. Après un colloque avec l'hôtelier Sébastien Husson, il réussit à lui persuader que le salut de Saint-Laurent dépendait de la remise, au seigneur de la Roche- Thulon, des voyageuses. Il s'agissait seulement de décider la tante à se séparer, pour un instant, de ses nièces. M. Roquelin-Langlois avait sous la main un homme du pays qui, pour avoir servi dans les grandes bandes de Piémont, savait parler l'italien. Par cet interprète, qui n'était autre que le sergent blavier Richaume. il expliqua à la signora Bardi, dame indolente et qui vivait couchée,

2o8 que toutes les jeunes filles de Saint- Laurent allaient porter, en pompe, des fleurs et des dragées à un général dont on avait voulu se concilier les bonnes grâces, car on avait à redouter le pillage. Et cet homme de bien avait réuni une vingtaine de filles bien nippées, qui devaient composer le cortège. La signora Bardi, qui les vit défiler du haut de sa fenêtre, eut l'imprudence de laisser partir ses nièces. Mais la députation n'était pas à moitié chemin de Paye, que les demoiselles de Saint- Laurent s'en étaient retournées chez elles, et que les deux Italiennes continuaient le voyage avec les notables, sermonnées par le sergent Richaume, Il les encourageait, leur jurant à chaque pas « qu'elles retrouveraient, làbas, le reste de la compagnie )>.

M. de Clérambon, à ouïr ce récit, eut plus d'une occasion de sourire. Les exclamations de colère, les imprécations d'Orfinia, les sanglots et les soupirs de Dea entrecoupaient les phrases embrouillées. Et, quoi qu'il en fît, elles parlaient toujours à la fois. Souvent M. de Clérambon s'était moqué, sans mesure, du bon chevalier Bayard. Il méprisait ce soudard simple et illettré qui, lors du sac de Brescia, en usa trop discrètement avec une dame et ses filles, au lieu de s'en réjouir de diverses manières, ainsi que le comportait son droit. A considérer ces deux pauvrettes tristes et humiliées, mais d'une fierté ingénue et pure, il se résolut à imiter la réserve du sieur Bayard. Contempteur du respect humain, il se souciait peu de l'opinion du vulgaire, et ne connaissait d'autre loi que son caprice. « Après tout, — se dit-il, en se payant de diverses raisons, car il se targuait d'être, par surcroît, un esprit logique, — je ne les ai pas ga-

gnées à la guerre, et je les détiens par une lâche super- 209 chérie de ces bourgeois retors et poltrons !... Je punirai ces lâches, lors de mon retour, pour leur apprendre à mieux pratiquer les vertus de l'hospitalité. Je jure que M^^® Langlois — mon valet Florent m*a assuré qu'elle était très belle — sera caressée par moi ou mes gens... Oui, mes gens plutôt : ce sera mieux, d'autant que je n'ai pas plus envie de la Langlois que de ces deux pécores qui fondent en larmes sur mon tapis, comme si on les avait métamorphosées en sources ! »

Et, repris par sa mélancolie lancinante, il allait et venait par la pièce, regardant le bracelet de peau qui cerclait son poignet droit, sous la manche de sa robe.

« Il est sans doute blessé ? — murmura Dea à l'oreille d'Orfinia. — Si on lui proposait de mieux arranger ce bandage ?... »

Mais elles retombèrent sans courage, tant la mine de l'homme qui marchait par la pièce, le front baissé, s'était faite triste et dure. Et, recommençant de pleurer, les deux filles italiennes se tinrent embrassées, mêlant leurs larmes, n'osant remuer. Et elles pensaient : « Que va-t-il décider de nous ? » en considérant le lit drapé ainsi que les prisonniers des peuples barbares les longues tables de pierre où on va les sacrifier.

M. de Clérambon siffla, et la mine chafouine de M. Dubois apparut tout aussitôt.

— Appelle M. de Canteleux, et qu'il vienne sur l'heure !

M. Dubois se retira, non sans avoir inventorié les deux filles et le lit, d'un regard tout à la fois circulaire et oblique :

210 « Elles auront fait les sucrées, — se dit-il, — et on va les discipliner comme il convient. Je vais veiller, avec Florent, pour que ces pécores ne s'égarent pas en de mauvaises mains. Nous leur donnerons et l'hospitalité et de bons conseils. »

Réveillé à ce moment même où il commençait de s'endormir, M. de Cauteleux, lieutenant en premier dans la compagnie de gendarmes, se leva de très méchante humeur et comparut devant le colonel.

— Monsieur de Canteleux, — fit celui-ci, — vous voyez bien ces enfants ?

Le lieutenant réprima un bâillement et acquiesça d'un signe.

— Vous allez prendre une escouade d'hommes choisis, deux mules et deux manteaux de pluie. Vous mettrez chacune de ces enfants sur un bât confortablement rembourré et dûment sanglé, que vous vérifierez vousmême. Et vous les reconduirez à Saint- Laurent, avec tous les égards et les soins que méritent votre mère ou vos sœurs.

M. de Canteleux s'inclina. C'était un grand homme, entre deux âges, compassé et taciturne, et qui avait l'esprit de famille. Il servait parce qu'il était pauvre et qu'il aimait les grosses soldes et les parts de butin.

— Si l'on vous refuse l'entrée du village, vous direz que je viendrai moi-même aux premières heures du matin, et ce sera pour tout brûler. Vous remettrez ces filles entre les mains de leur tante, une demoiselle d'Italie qui s'appelle la signora Bardi. Elle vous en fournira reçu et décharge en la forme. Cette personne est, je le sais, à l'hôtellerie du Grand- Salomon, ses nièces sauront

bien la retrouver. Ne manquez pas de lui dire que je suis 211 son humble valet et que je me tiens pour heureux d'avoir pu sauver ses nièces des hasards où les allait jeter la fourberie des bourgeois de Saint- Laurent. Vous voudrez bien lui expliquer que la première prudence lui déconseille de porter plainte contre le syndic ailleurs que chez M°^® la Reine mère. Le parti le plus sage sera, pour elle, de garder cette aventure secrète et de n'en souffler mot à personne avant son arrivée à Paris... Allez, Monsieur, je compte sur votre discrétion et sur votre prudence. Vous vous adjoindrez mon trompette Fontaine : il connaît tous les chemins. Au retour, vous me rendrez compte de tout et me remettrez le reçu de la signora Bardi.

Si mal qu'elles entendissent le français, les deux affligées comprirent bien les paroles que M. de Clérambon martelait sur ce ton net et sec de commandement qui ne souffrait pas de réplique. Mais leur timidité les trahit quand elles voulurent exprimer leur reconnaissance, et elles suivirent M. de Canteleux en silence. Elles oublièrent même, tant était grande leur hâte de s'enfuir, la vielle et le luth, et saluèrent tout juste M. de Clérambon qui, du reste, leur avait déjà tourné le dos au mouvement de sa promenade solitaire. La porte se referma sur M. de Canteleux et ses deux pupillci» d'occasion, et M. de Clérambon continua d'aller et de venir par la chambre.

a J'ai pris, songeait-il, la décision la plus pratique. Outre que ces deux fruits verts ne me tentent pas, je vais réussir, par cette action qui ne m'est pas habituelle, à me concilier les bonnes grâces de ces Italiennes. Et,

212 bien qu'on ne doive jamais tabler sur la gratitude, vertu rare et de petit emploi, elles ne pourront moins faire que de narrer à la Reine mère, avec la félonie du syndic, ma continence et mon bienveillant renoncement. M°^® Catherine me saura gré, par la suite, d'avoir respecté des femmes à son service et j'aurai près d'elle un appui quand il me faudra liquider mon bilan de rebelle à la prochaine paix. L'Amiral n'ignorera rien de cette action dont l'austère Cauteleux s'empressera de l'informer, à la première occasion, et il la fera valoir, j'en suis convaincu, car elle est en tout pour l'enchanter. »

Il ne s'arrêtait pas d'ambler par la salle, se hâtant ainsi qu'un ours en cage. Le front baissé, il bombait le dos, levait de temps à autre les épaules :

« Sottises que tout cela !... Depuis ce que Carpençay m'a écrit de Françoise, toutes les filles, toutes les femmes me dégoûtent. Si on me présentait les trois Déesses, à cette heure, je les mettrais dehors, sans compliments !... Je me sens à la fois joyeux et triste, et inquiet, surtout ! Si Carpençay ne m'avait pas dit qu'elle est toujours aussi belle, j'aurais pu craindre quelque désillusion !... Et, loin de la craindre, je devrais plutôt la souhaiter, car j'y trouverais la guérison ! Si, par bonheur, je revoyais une Françoise laide, fatiguée, vieillie, la plaie qui ulcère mon cœur se cicatriserait, sans doute, et je m'assoupirais délicieusement dans l'oubli. Ainsi sommes-nous faits qu'il nous importe peu de désirer le malheur et la déchéance d'autrui, pourvu que ces calamités tournent à notre avantage. Mais j'ai beau m'examiner dans le tréfonds, sans amitié, je ne puis me croire assez lâche et bas pour désirer qu'une

pareille affliaion accable cette charmante femme. Et, 213 aujourd'hui, comme hier, maître de mes sens et de ma volonté, sain de corps et d'esprit, je jure que, s'il était expédient de donner ma vie pour qu'un de ses cheveux ne blanchisse point, qu'aucune ride ne flétrisse la splendeur de sa face, et lui éviter un chagrin, je n'hésiterais pas à disparaître... »

Il se frappa le front :

« Mais alors, si je suis aussi décidé dans le renoncement, ne commettrai-je pas le plus mauvais des crimes en m'acharnant après elle, et en tentant de la courber sous ma loi ?... Dois-je faire passer ma satisfaction avant son plaisir... si l'on peut jamais savoir vers quel point s'oriente, ne fût-ce qu'une minute, le caprice d'une femme?... Je ne sais que décider, et ma misérable tête bat la campagne... Couchons-nous ! Puisse le sommeil — bienfait que la nature ne marchande pas aux brutes en bonne santé, et je les envie — m'engourdir jusqu'à demain, et ne pas m'apporter de rêves !... Et dire qu'il est des gens qui achètent des philtres... dans l'espoir de s'en procurer de flatteurs !... »

Les deux heures de repos que goûta le seigneur de la Roche-Thulon ne furent pas exemptes de songes. Il vécut, comme toujours, en compagnie de Françoise Duhalier, et l'ombre de cette demoiselle, fidèle à son habitude, le visita assidûment pour le gratifier de paroles indifférentes ou vulgaires, et toujours dépourvues d'amitié. A trois heures du matin, il fut réveillé par M. de Canteleux. Le lieutenant rendit compte de sa mission. Les demoiselles avaient été remises entre les mains de leur tante, et la réunion de ces étrangères s'était faite dans

214 un déluge de larmes et dans un ouragan de cris de joie. On avait voulu régaler M. de Canteleux avec des oranges confites, du vin d'Asti et d'autres friandises ; on l'avait embrassé plusieurs fois ; on l'avait gratifié d'un mouchoir brodéj aspergé de néroli. Bref, s'il avait écouté les dames florentines, il serait resté au Grand- Salomon.

— Elles ne voulaient pas me quitter. Monsieur ! Enfin la tante s'est décidée à écrire. Alais telles étaient sa vivacité et son émotion que Técritoire s'est renversée deux fois, et que le papier, mouillé par ses larmes, ne pouvait plus servir à rien. La signora est cependant venue à bout de tracer quelques lignes ; et elle a promis de vous obéir en tout, de ne souffler mot de l'aventure, avant d'être en sûreté auprès de la reine. Au reste, elles partent toutes trois, avec leur chambrière et leur valet, ce matin même. Elles seront à Paris dans huit ou dix jours.

Et M. de Clérambon lut l'épître de la signora Bardi :

Magnifique et illustrissime seigneur comte^ le plus généreux et le plus galant des gentilshommes de France, permettez à une pauvre veuve, votre indigne servante, de vous embrasser les genoux et de vous exprimer son humble reconnaissance pour la bonté extraordinaire, et plus digne d'un Dieu que d'un homme, dont vous avez usé envers deux tendres filles étrangères. Grâce à vous, noble miroir de chevalerie, ces enfants sont revenues pures comme au premier jour. Vous êtes un ange, un archange, un saint Michel descendu des deux sur la terre! — Si jamais quelqu'un osait avancer le contraire, foi de Rafaëla, je lui arracherais les yeux! — Mes douces nièces, Or finia et Dea,

se joignent à moi. Monseigneur, pour chanter vos louanges 215 et elles voient en vous un autre père qu'elles honorent et respectent encore plus que celui dont la mort les a privées. Que la France est heureuse de posséder une pareille noblesse, et quelles choses ne peut entreprendre son Roi avec des gentilshommes tels que vous! Nous vous baisons les mains, seigneur comte, et entonnons un chant de louanges pour glorifier votre magnanimité.

Sans sourire, M. de Clérambon'plia le papier, congédia M. de Canteleux, et siffla pour qu'on vînt l'habiller. Car les coqs des reîtres menaient, en avant de son quartier, grand vacarme, et tout le campement s'agitait. Il n'était pas quatre heures que M. de la Gournelle était là pour recevoir les ordres de marche.

En cette deuxième journée, on s'achemina de Bantardeix vers Antraigue, où l'on rompit l'étape. Les logis furent pris à la Badière, et des postes établis sur le Mont Galbron et le Mont-d'en-Haut. Les gens de Lavaud-Franche fournirent des vivres. Il ne se passa rien d'important, non plus que le lendemain, i^^ juin. Par Treignat et les bois de Malleret, par les Vergies et les Courtioux, on atteignit Crevant. Le Cher fut passé audessous de Saint- Victor, au moyen de bacs, et cela demanda deux jours. Le 4 juin, on repartit, et, dans la soirée du 5, en pleine forêt des Messarges, on bivouaqua, grâce aux vivres que M. de Parmelan put réunir à Autry-Issards.

Le 6 juin, on atteignit Aigrepont, au-dessous de Moulins, et on s'arrêta à Bressoles. M. de la Gournelle fit remuer de la terre, et les troupes se rafraîchirent

21 6 dans un bon camp fortifié, où des terrasses et des tranchées, reliées par des cavaliers, formaient une enceinte continue. Les issues étaient défendues par les chariots qu'on avait pris aux environs. M. de Clérambon annonça qu'il les rendrait, et, comme il ne manquait jamais de payer le pain, le vin, la viande, et, par extraordinaire, les corvées, il se trouva dans ce lieu aussi en sûreté que s'il eût été à la tête des gens du roi. De ceuxlà, d'ailleurs, il ne se souciait guère. Les plus récents rapports disaient que Brissac était dans le Berry et que sa gendarmerie harassée, désunie, ne pouvait rien entreprendre. Le maréchal attendait des renforts, et rien n'indiquait qu'il dût se mettre en marche de sitôt. Quant à l'Amiral, le bruit courait de sa mort. Beaucoup disaient qu'on le croyait encore à Saint-Étienne d'où il se préparait à marcher sur la Charité. Sans prêter foi à ces rumeurs, M. de Clérambon envoya des émissaires dans le Forez et le Berry, et il donna un relâche de trois jours à ses hommes. Après quoi, on entreprit le passage de l'Allier, et cela demanda un jour entier, parce qu'il fallut redescendre jusqu'aux gués des Gurodeaux, où, heureusement, les eaux se trouvèrent exceptionnellement basses.

Enfin, le II juin, M. de Clérambon reçut un courrier de M. de Saint-Cendre qui l'attendait à Coulandon, dans une petite maison appelée les Belins, sur un coteau d'où l'on apercevait les masses verdoyantes des bois du Prieuré.

FIDÈLE à l'habitude qu'il avait adoptée au cours de son existence vagabonde, le marquis de Saint- Cendre vivait aux Belins sous un nom supposé. Ayant emprunté les espèces d'un ami, mort depuis longtemps, et qui se nommait M. Narcisse de Billainges, il se donnait pour un gentilhomme pensionné, et ne cachait pas son intention de se fixer dans le Bourbonnais pour y acheter du bien. Mais, qu'il se fît appeler chez les uns « M. Narcisse » et par les autres « M. de Billainges », il demeurait toujours l'homme le plus fêté et le plus aimé qui fût au monde. A Moulins, il était la joie et la terreur des maris, parce qu'il les aidait à tromper leurs femmes par mille merveilleux artifices, et aussi parce qu'il leur rendait la pareille avec un entrain qui ne se lassait jamais. Mme de Jupilly — une des rares personnes qui fussent dans son secret

21 8 et connussent son nom véritable — en recevait des nouvelles jusque dans son béguinage. Toujours cette dame, autant vertueuse qu'éclairée, se promettait de morigéner ce jeune homme incorrigible, dont la quarantième année s'annonçait, comme l'aurore d'une seconde jeunesse, non moins active que la première. Et tel était le charme qui s'exhalait du marquis Louis- Alexandre que M°^^ de Jupilly ne pouvait jamais trouver la parole grave et sévère qui précipiterait cet autre Augustin dans les sentiers escarpés de la pénitence. Elle n'avait même pas le courage de lui reprocher son hérésie. D'ailleurs, en tant que Billainges, Saint- Cendre était bon catholique, et même un beau dimanche, il offrit le pain bénit à Saint-Martial, œuvre pie dont M^^ de Jupilly lui sut un gré infini. Elle lui dit, à ce propos :

— Mon cher enfant, si votre tante de Villebrune, que j'ai tant chérie, vivait encore, elle se réjouirait à vous voir aussi gentil. Puissé-je, hélas ! avoir à louer, quelque jour, pareillement mon neveu de Clérambon ! Mais je crains bien que mes yeux ne se ferment avant que ce mauvais esprit me donne un seul sujet de satisfaction.

Billainges-Saint- Cendre défendait son ami Odet avec une coupable mollesse : « Il valait mieux que sa réputation, encore qu'il eût tout fait pour se l'attirer. Inflexible et obstiné, méprisant toute loi divine ou humaine, il ne voulait rien entendre ». Mais, après tout, c'était « son vieux camarade » ; et le marquis ajoutait : « Si je ne l'aimais pas tendrement, je me laisserais aller à narrer plus d'une histoire qui ne serait pas à son avan-

tage ! » Ce qui ne l'empêchait pas d'en raconter de telles 219 que M. de Clérambon apparaissait beaucoup plus noir que M°^6 de Jupilly ne se le figurait. Et elle soupirait :

— Cette affreuse histoire de la petite Follenbrais ! Est-il au monde action plus abominable ?...

Saint-Cendre s'en montrait encore plus désespéré que la vieille dame. « Il n'avait certes pas tenu à lui que la femme de l'infortuné Follenbrais — un ami — ne fût remise en liberté après la prise du château de son oncle Lanelet ! » Et il plaignait « le magnifique vieillard », déplorait sa fin tragique. Quant à la mort de sa femme Gabrielle de Vignes, il n'en parlait qu'avec des réticences vagues, usait de savantes prétéritions : « Je ne rappellerai pas les circonstances fâcheuses qui m'ont rendu veuf... »

M. de Saint-Cendre avait pour principe que les vivants sont en tout plus intéressants que les morts ; de ces derniers la mémoire ne devait être respectée que si les premiers y rencontraient leur avantage. C'est pourquoi il n'avait pas hésité à déshonorer Gabrielle, à forger une histoire d'adultère, une tentative d'empoisonnement. Et M"^^ de Jupilly frémissait sous ses coiffes lorsque le marquis murmurait, en roulant des yeux mourants :

— Surtout ne répétez à personne qu'elle a tenté de me donner des poudres !... Ah ! certes ! Madame, je lui aurais pardonné, sans la dureté de Clérambon qui s'est institué justicier en cette malheureuse affaire !

La tante du coupable ne retenait pas ses gémissements :

— Mon pauvre enfant, vous avez vidé le plein calice d'amertume !...

Et Saint- Cendre reprenait :

— Jusqu'à la lie. Madame ! jusqu'à la lie !... Ah 1 Madame ! Quelle aventure sinistre et bizarre, digne d'inspirer quelque poète tragique ! Quel malentendu déplorable ! Plaise à Dieu que le souvenir de cette affreuse journée passe de ma mémoire ! Mon cœur en est encore oppressé. Pour délivrer cette charmante Diane de Follenbrais et les autres dames, j'ai tenté tout ce qui était humainement possible. J'ai essayé de réclamer Diane pour ma spéciale part de butin, et je n'ai pas ménagé les sacrifices ! Mais je me suis heurté à une volonté plus forte que la mienne et, d'ailleurs, je ne disposais pas des troupes. Aveuglé par la luxure et la cupidité, Clérambon a abusé de ses droits !... Qu'auriezvous fait à ma place ?

Et M. de Saint- Cendre, emporté par cette sensibilité dont les dames ne mirent jamais la sincérité en doute, et par cette éloquence aisée qui ravissait tous les cœurs, continuait d'expliquer comment ses meilleures intentions avaient tourné à la confusion de celle-là même dont il aurait souhaité racheter l'honneur au prix de tout son sang. La chaleur qu'il apportait dans toutes ses déclarations l'enlevait dans un monde surnaturel et factice, où la vérité des faits se muait, à son caprice, en mensonges, qu'il arrivait à prendre pour plus véridiques que la réalité. Sa grande force était en ce qu'il croyait aveuglément tout ce qu'il débitait sur l'heure même. C'est ainsi qu'il avait réussi à persuader l'Amiral, mécontent du scandale de la Haute- Ganne, que cette en-

treprise avait été menée pour le plus grand bien et les 221 intérêts sacrés du parti :

— Oui, Monsieur, — répétait-il à Coligny, qui ne savait que croire, — si un incendie, allumé par les reîtres indisciplinés de M. de Taubadel, n'avait pas détruit ce château d'une si bonne assiette, vous en seriez aujourd'hui le maître. Car M. de Clérambon et moi ne l'avions enlevé — et au prix de quels travaux, songez-y ! — que pour en faire une place de sûreté pour la religion réformée. Le malheur a été dans un premier accident par quoi une des maîtresses tours, qui servait de magasin à poudres, a sauté alors que l'on ne s'y attendait pas. Les reîtres ont fait le reste, et aussi, peut-être, le sauvage désespoir de quelques-uns des assiégés.

Mais l'explication qu'il fournissait à M^^ de Jupilly était contradictoire. A l'en croire, c'était Gabrielle de Vignes qui avait donné l'ordre de mettre le feu aux poudres pour ne pas tomber vivante aux mains de Clérambon. D'ailleurs, il ne fournissait pas de détails précis sur l'événement. Le peu qu'il en disait — et la béguine ne songeait pas à le chicaner — était pour qu'on le plaignît de la mauvaise fortune acharnée à sa perte, et qui ne l'abandonnait jamais : M. de Clérambon avait été l'auteur de cette exécution détestable, comme de beaucoup d'autres. Et M^^ de Jupilly cherchait à consoler l'afliigé, à qui rien ne réussissait sur la terre : « Après tout, — pensait-elle, — il a bien droit à quelques menues distractions ! » Elle méditait de lui ménager un beau mariage ou d'obtenir une abbaye :

— Vienne la paix, mon enfant, et l'on vous rendra justice !

222 Sachant par expérience que justice n'est rendue qu'aux gens assez habiles pour se créer des protecteurs intéressés à leur succès, M. de Saint-Cendre avait pris les devants en s'adressant à la Reine mère. M°^® Catherine crut jouer un coup de maître en achetant le marquis. Du fond de son couvent, M^^ de Jupilly négocia l'arrangement. Saint- Cendre, déguisé en marchand de parfums, fut introduit chez la reine par le valet de chambre René, à Fontainebleau. La Florentine fut vite séduite par cet homme qui ne rencontra jamais de cruelles ; elle se rappela le temps où il dansait la pavane chez sa belle-fille, la reine d'Ecosse.

— Continue de nous servir, — lui dit-elle, — et je jure ma part de paradis que je te tirerai du guêpier. Marche avec prudence, et surtout ne te laisse pas prendre dans une action de guerre, car je ne serais pas assez puissante pour te sauver. Il y en a beaucoup ici qui ont soif de ton sang. Tu dois savoir qui. Garde-toi ! Cependant il te faut paraître aux armées des réformés, sans quoi tu perdrais la confiance de l'Amiral. Je parlerai à Brissac et lui ordonnerai, au cas où tu tomberais entre ses mains, de t'envoyer à Paris pour que je puisse t'interroger. Quant à tes crimes, tout ce qui rentre dans l'espèce des cas roj^aux te sera remis aussitôt la paix signée. Pour les autres, le Roi te couvrira, et nous saurons abolir tes dettes et te bailler quelque charge. Fie-t'en à moi, mais que ce soit là ton dernier changement, tu m'entends ! Sans quoi, cette tête qui a fait trop de malheureuses passera par l'épée du bourreau.

Les gros yeux de la veuve de Henri II, qui faisaient baisser le nez à tous, ne troublèrent pas le marquis ; au

reste, ils le considéraient sans colère et on y aurait pu 223 lire une lubrique gaieté. Et comme Saint-Cendre, à genoux, baisait la main grasse et blafarde de la reine, elle lui donna un soufflet en riant :

— Va, canaille ! Et conduis-toi bien, si tu en es capable... Et surtout ne retourne pas chez Héliette de Vignes !

Du jour de janvier où il fut gratifié de cette mornifle royale, Louis-Alexandre de Villebrune, marquis de Courtemer et Saint-Cendre, se sentit pris d'une généreuse ardeur pour la défense de la religion catholique et romaine, et il se consacra tout entier aux importantes négociations qui devaient amener la paix. Sa vie se passa à courir de l'armée de l'Amiral à Moulins, où résidait M. Évariste Le Tandonnet, secrétaire de M°^^ la Reine mère, chargé de recevoir ses rapports. Et il trouvait encore le temps de s'occuper des affaires les plus minces et les plus diverses.

M. de Saint-Cendre n'avait pas pardonné à son ami Clérambon l'histoire de la belle Diane. Par M. Le Tandonnet, il se mit en rapport avec M. de Follenbrais, qui était venu à Moulins pour voir M"^^ de Jupilly et la prier d'user de son influence sur le ravisseur, son neveu, et entra du même coup en relations avec cette dame. Il sut lui plaire et pénétra, sur sa recommandation, dans plusieurs familles du Bourbonnais, notamment chez les Chantalouette des Belins, où il reçut l'hospitalité. Ces bourgeois ne se tinrent pas d'aise de vivre en familiarité avec un gentilhomme d'aussi grande mine que M. de Billainges. M. Cyprien Chantalouette, fils de M. Barthélémy Chantalouette, notaire à Mou-

224 lins, attendait, dans l'inaction, qne son père lui laissât son étude pour la vendre au plus haut prix. C'était un homme de trente-sept ans, paresseux, porté aux choses de la table et de l'amour à prix débattu, et qui négligeait sa femme, M}^^ Isabelle Dorard. Il l'avait établie aux Belins, avec toute sa famille, et passait le plus clair de son temps à la ville, où il s'occupait à se distraire. M^i® Isabelle vivait retirée dans cette maison des champs avec sa mère, M™^ Félicie Dorard, sa sœur Éléonore, ses filles et un fils, dont un vieux prêtre, aux trois quarts sourd et à moitié aveugle, dirigeait l'éducation.

M. de Saint-Cendre trouva sous ce toit hospitalier plus d'une distraction que la morale eût condamnée, et les femmes qui l'entouraient ne tardèrent pas à se haïr aussi fort qu'elles l'aimaient. Le marquis sut contenter tout ce monde avec l'auguste et aisée bienveillance qui ne lui fit jamais défaut. Il entoura ces amours diverses d'un mystère dont chacune apprécia la délicatesse. Et, pour d'autres motifs, il devint une sorte de dieu pour M. Cyprien Chantalouette, dont il se constitua, à Moulins, le précepteur amoureux. Il mit ce fils de notaire,^ qui ne demandait qu'à bien faire, en relations avec M. de Follenbrais, dont la fraîche noblesse n'était pas encore trop hautaine. Le bourgeois mûr et le jeune commissaire des guerres étaient nés pour se comprendre. Un amour commun les tenait pour les comédiennes et les filles de petit métier. Ils n'estimaient rien tant que les femmes capables de mater les hommes, en leur laissant croire qu'ils les dominent, et de leur en donner — ce qu'ils considéraient comme certain — pour leur ar-

gent. Avec les revenants-bons de la rançon de Diane, M. de Follenbrais se livra à des libéralités qui lui ménagèrent plus d'une passion de commande, et la dot de M}^^ Isabelle fut ébréchée sévèrement par M. Cyprien, qui apprit enfin à connaître la vie.

La nouvelle étant arrivée que les troupes de M. de Clérambon marchaient sur Moulins, cela troubla tous ces heureux commerces. M. de Follenbrais, qui n'avait nullement à cœur de voir la couleur des armes de son ennemi, oublia les menaces et les serments terribles qu'il multipliait chaque jour contre le ravisseur de sa tendre compagne. Il jugea les murs de la citadelle tout juste assez épais pour le séparer de l'injurieux et discourtois Clérambon, et il se retira derrière, en annonçant au capitaine qui commandait la garnison son intention d'y réunir des vivres et des munitions pour un siège de plusieurs mois : « C'est à moi qu'il en a, répétait-il, et nos querelles personnelles ensanglantent maintenant le royaume. A la manière d'Hélène qui perdit Troie, Diane sera cause de notre ruine ! Jurons, Messieurs ! jurons, en levant haut la main, de mourir tous ici pour le service du Roi ! «

M. Chantalouette ne demeura pas en reste avec son ami. Il écrivit à sa femme de se mettre sous la protection de M. de Billainges : « Pour lui, il partir-^it le jour même avec la milice, le guet, l'écharguet, tous ceux qui voudraient se battre, en un mot. Le pot en tête, la pique ou l'arquebuse sur le col, suivant les cas, il saurait mener bonne garde autour de Moulins, et ensuite sur les remparts ! » Et il alla se cacher chez Rosine Trotabas, dite « la Belle Provençale », jeune dame que les

226 magistrats de Moulins, dans leur intolérance, avaient obligée, depuis longtemps, à porter un demi-ceint doré autour de la taille et, sur la manche, un beau nœud d'aiguillettes incarnadines, comme insigne patent et visible de sa particulière condition.

Les dames des Belins supplièrent M. de Billainges de ne pas les abandonner en ces circonstances : « Elles ne décideraient rien que par lui. » Le marquis consola ces éplorées, il leur affirma qu'elles n'avaient rien à craindre : « Leur beauté ferait tomber les armes des mains à tous ceux qui les approcheraient d'assez près pour les voir. » Et comme la veuve Félicie Dorard, en matrone prudente, laissait comprendre, à mots couverts, qu'elle redoutait surtout qu'on ne les approchât toutes, et de trop près, il s'écria :

— De grâce, Mesdam^es, reposez-vous en sur moi ! M. de Clérambon est beaucoup trop loin de sa Roche- Thulon pour se risquer à mener ici le dégât. Et, d'ailleurs, il est mon meilleur ami, je ne vous le cache pas, bien que ce soit un secret. Non seulement il vous respectera, de même que je le ferais (elles rougirent en se pinçant les lèvres et en baissant les yeux), mais il viendra ici déposer ses hommages à vos pieds, et je jure qu'il soupera ici, avec vous...

Une tempête de cris, de protestations indignées, avait interrompu le marquis.

— Jamais ! — Vous moquez-vous ! — Un homme abominable ! — Il nous prendra de... — Ma fille, taisez-vous ! Songez à ces enfants ! — Non, jamais il ne mettra les pieds ici ! Plutôt mourir ! — Je me cacherai dans la cave !

Cette dernière exclamation de M^^^ Éléonore 227 Dorard fut vertement relevée par sa mère : « Elle était vraiment bien sotte, pour une fille de son âge ! Croyait-elle donc qu'on ne saurait pas aller l'y chercher I » Et, sur une gaillardise galante adressée par Billainges-Saint-Cendre à la timide demoiselle, dont un pied d'écarlate couvrit le visage régulier, le petit troupeau dont il était le guide se calma.

— Écoutez-moi, belles dames ! — dit-il de sa voix toujours écoutée avec un idolâtre respect — écoutez-moi : je vous jure sur mon honneur de gentilhomme que mon ami Clérambon vous respectera. Et vous pourrez voir que c'est un seigneur très gracieux et bien disant, à tel point que je lui envie l'aménité et le charme de ses manières !

Aussitôt toutes se récrièrent : « Voilà qui était impossible !» — En somme, elles n'avaient pas confiance. Le renom singulier qui précédait partout le maître de la Roche-Thulon courbait la mère, encore fraîche avec ses quarante-trois printemps, comme ses filles, sous une commune terreur. Et chacune supplia, en particulier, « l'anii Narcisse » de la sauver de la honte, à défaut des autres. Et la péroraison de leur requête fut à peu près uniforme : « Avec vous, ça me ferait grand plaisir, mais avec celui-là, j'aimerais mieux me jeter dans le puits. » Et Saint- Cendre, profitant de l'aveu, dans la mesure de ses moyens, excusait Clérambon : « Mais non ! Il est de mon âge, et on dit qu'il est très bien encore, je vous assure ! »

Sans connaître par le menu ces fâcheux auspices, M. de Clérambon fit son entrée aux Belins dans la matinée du 12 juin. Il prit la précaution de s'entourer

228 d'une forte escorte^ qui fut disséminée tout autour de rhabitation^ assez habilement pour qu'on ne pût en soupçonner la présence. Une série de postes lui assurait ses communications avec les gués de l'Allier.

Il trouva son grand ami Saint-Cendre occupé à se faire coiffer par les demoiselles Dorard et Chantalouette, car depuis longtemps elles avaient trouvé tous les valets et toutes les chambrières indignes de remplir ce devoir envers une tête si chère. Assis dans une grande et bonne chaise à dossier bas, le bon seigneur disparaissait sous un long peignoir en cloche. Seule, sa face souriante, reflétant une immuable bienveillance, apparaissait. Encore une bigotelle voilait-elle ses moustaches, et des papillotes, artistement espacées, surmontaient son front serein que rayaient quelques rides indiscrètes et transverses.

Attentive à sa besogne, maniant un fer à friser avec diligence et légèreté, M}^^ Éléonore Dorard allait et venait autour de la chaise. Un grand tablier blanc couvrait sa robe de drap bleu zonée de velours brun, remontait sur sa poitrine ronde, et les cordons enserraient sa taille fine et souple. Un petit bonnet de dentelle, en poivrière, couronnait l'édifice de ses cheveux noirs disposés en torsades concentriques qui s'élargissaient en bourrelets. Un col à godrons tuyautés, des manchettes pareillement rabattues, complétaient sa toilette. Et cette jeune femme, avec son visage ovale, terminé en pointe par le menton saillant, avait un air volontaire et obstiné. Mais ses yeux bleus riaient pour prouver que le marquis leur plaisait. Et tout, en M^^^ Éléonore, disait la réflexion et l'orgueil.

M^i^ Isabelle, sa sœur, épouse de M. Cjrprien 229 Chantalouette, attendait, un peigne et une gravoire aux mains, que la friseuse voulût bien lui céder la place, et elle se mordait les lèvres avec une sensuelle impatience. Celle-là était blonde, pleine dans ses formes, avec une mine rose, attendrie et curieuse, qui respirait tout à la fois la santé et la soumission. Sa robe de camelot vert myrte, rehaussée de broderies pistache, bâillait sur sa cotte de taffetas fleur de seigle où couraient des entrelacs de ganse grise. Ses cheveux ébouriffés s'échappaient d'un escofïion vert-de-gris, dont la résille pendait sous le poids de cette masse d'or fondu.

Et M^^ Dorard considérait ses filles et l'incomparable Billainges, pelotonné sous son peignoir, avec un contentement recueilli. Brune, majestueuse et forte, telle une statue de marbre, elle dressait sa haute taille encore élégante ; et ses bras, serrés dans des manches plates, devaient égaler ceux de Junon par la blancheur et la pureté. Ses vêtements sombres moulaient son corps magnifique. Un attifet noir avançait sa pointe entre les deux masses crépelées de ses bandeaux que ne tachait pas un fil argenté. Son profil froid et grave, à peine empâté aux mâchoires, annonçait une noble mollesse. Et cette grande femme se recommandait par la petitesse de ses pieds et de ses mains. Marchant avec une méthodique lenteur, comme pour donner au marquis la vue pleine et entière de sa désirable personne, dont les divers aspects valaient par la coupe simple et savante de sa robe de chambre cambrée, la veuve Dorard respirait doucement. Et elle tenait deux flacons d'argent, l'un

230 rempli d'eau de naffe, et l'autre contenant une essence de sa fabrique, dont elle vantait les vertus pour conserver la fraîcheur du teint. Sa peau satinée et mate en était le meilleur exemple.

M. de Saint-Cendre tenait cette veuve en particulière estime, parce qu'elle ressemblait sans doute à l'Héliette de Vignes dont il avait gardé un tendre souvenir. Entouré de soins délicats, il souriait à cette aimable famille, sans en excepter les trois jeunes filles qui s'ébattaient sous ses yeux. L'aînée, Blanche, qui se recommandait par la perfection de sa taille et la douceur de ses traits, touchait du luth, cependant que sa cadette Marguerite s'exerçait à danser la courante avec Claire, la plus jeune. Et M. Philibert-Bertin, fils et unique héritier de M. Cyprien Chantalouette, s'étant échappé des mains débiles de son abbé précepteur, prenait sa part de cette vie innocente et intime, en s'amusant à consumer des arcandolles dans un brûleparfum de filigrane, en façon de poisson. Telle était la force de ces boules odoriférantes, qu'une odeur de civette et de benjoin se répandait dans toutes les chambres et gagnait même le jardin.

L'arrivée subite de M. de Clérambon troubla ce concert domestique. M}^^ Blanche cessa de jouer du luth, et ses deux sœurs, qui tournaient le dos à l'entrée, demeurèrent un pied en l'air, à ce moment même où Billainges-Saint- Cendre leur expliquait les subtilités de la courante :

— Mes belles, l'esprit même de cette danse est dans sa légèreté et son allure gaillarde, ainsi que le marque sa cadence qui est de deux temps. A ces deux temps

près, elle rappelle par sa promptitude les pas légers, bas 231 et serrés du tordion. Mais c'est un joli pas de deux, qu'il convient de sauter, et il nous vient d'Italie. On a dit qu'il fut inventé parles sorciers. Je n'en crois rien !... Allez, Claire ma mie !... Une ! deux !... Poussez vos gentils pieds plus hardiment dans le pas doublé !... A droite ! C'est cela !... Ah ! Madame, que ces filles sont ravissantes et comme elles avancent et reculent gracieusement ! On ne danse pas mieux à la Cour !... Mais qu'est-ce donc ? Et pourquoi vous arrêtez-vous ?

Tournant sa tête empapilloîée du côté où se tendaient tous les regards de ces femmes épouvantées, il reconnut M. de Clérambon, derrière qui un valet courait en criant :

— M. le comte de Clérambon, Mesdames ! M. le comte de Clérambon !

Raide et silencieux, Odet se dressait sur le seuil.

— Ah ! — s'écria le marquis, sans sortir de sa chaise. — C'est Clérambon ! Quelle heureuse surprise ! Tu n'as pas oublié ton vieil ami Billainges ! Mesdames, souffrez que je vous présente le comte Odet de Clérambon. Oui, vous avez là, devant vous, Odet- Gaspard de Lapoix de Huault, comte de Clérambon, seigneur de la Roche-Thulon et autres lieux, aussi vrai que je suis Narcisse de Billainges ! C'est un personnage unique et qu'on ne saurait assez priser, ni admirer ! Recevez-le comme le meilleur ami de votre humble serviteur Narcisse de Billainges !

Il avait trop appuyé sur ce nom de Billainges pour que Clérambon ne comprît pas que le marquis tenait à cacher sa vraie qualité. Mais il s'étonna de son in-

232 génuité : « Comment Saint-Cendre pouvait-il supposer que lui, Clérambon, ignorât sa dernière transformation ? Il y avait belle lurette que M. des Eyssettes en avait écrit à la Roche-Thulon ! Et de cela et de l'entrevue avec la reine Catherine, à Fontainebleau... » M. de Clérambon salua très bas les dames, garda son bonnet à enseigne d'or dans sa main, et articula posément :

— Salut à Narcisse de Billainges, l'homme le mieux coiffé qui soit, à cette heure, dans le royaume !

Toutes les femmes, quel que fût leur âge, saisirent, d'instinct, l'ironie du compliment. Elles reculèrent, gênées. Mais elles ne pouvaient quitter la pièce, car celleci n'avait qu'une porte, toujours occupée par M. de Clérambon. Vêtu de velours noir tracé d'or, avec une chaîne d'or qui courait trois fois autour de son cou, il était chaussé de bottes blanches très hautes, avec des éperons et des boucles d'or. Sa ceinture étroite de brocart supportait son épée, richement dorée et brunie, et la dague à oreilles donnée par Diane de Follenbrais. La sévérité luxueuse de la mise déplut aux dames bourbonnaises : elles trouvaient que M. de Billainges était bien mieux dans son peignoir, ses papillotes et sa bigotelle. Et un commun désir les travaillait de chasser cet intrus cérémonieux et d'une courtoisie trop haute pour ne pas être affectée.

M. de Saint-Cendre dit alors :

— Il me semble que tu as singulièrement épaissi ? Sans expliquer que cet embonpoint était d'emprunt,

et qu'une chemise de mailles, cachée sous son pourpoint, en fournissait le principal, M. de Clérambon répondit :

— Les travaux de la guerre sauront me rendre sec 233 en peu de semaines. L'inaction engraisse. Toi, tu es toujours jeune, beau et bien portant. Il est vrai que l'on

te soigne merveilleusement, c'est-à-dire suivant tes mérites, Billainges ! Et tu es joliment entouré. Je souhaiterais, pour mon bonheur, passer par de pareilles mains. S'il est bien de se confier aux soins des femmes quand elles sont belles, il vaut mieux encore être accommodé par les trois Déesses.

Ici M. de Clérambon adressa une révérence de cour aux demoiselles Dorard, puis il ajouta, en se tournant vers les petites Chantalouette :

— Et par les Trois Grâces !... Billainges, tu me rappelles ces humains qu'ont jalousés les dieux ! Prends garde, mon ami, car les Immortels ne pardonnent guère.

Le madrigal fut débité de bonne grâce. Jamais homme de qualité n'envoya un compliment avec plus de justesse que M. de Clérambon. Mais c'eût été mal connaître son monde que d'attendre l'approbation de six bourgeoises de Moulins. Ce discours leur sembla de mauvais aloi, plein d'obscurité, et pareil à ceux que sifflait le serpent, de sa langue dorée, à leur mère commune Eve, dans le Paradis. Les admiratrices du seul Narcisse de Billainges plongèrent dans leurs jupes d'un air rogue et soupçonneux. Là, comme ailleurs, M. de Clérambon en fut pour ses frais.

^me veuve Dorard requit toutefois un petit laquais d'apporter des sièges. Quand chacun fut assis, la mère dans une chaise à tenailles et les filles sur des carreaux, — car aucune des Dorard ni des Chantalouette

234 ^^ voulait abandonner l'ami Narcisse aux entreprises de l'importun Clérambon, — le marquis demanda tranquillement :

— Alors tu es venu avec tes troupes ?

— Oui, — répondit le comte Odet, — elles sont en bon état et campées à une lieue et demie d'ici, des Gurodeaux à Toulon-la- Motte.

— Et tu vas brûler tout le pays, sans doute, et essayer quelque chose sur Moulins ?

Les bourgeoises dressèrent l'oreille.

— Je ne sais pas encore, — fit M. de Clérambon avec tranquillité.

Mais les attitudes et les mines des demoiselles dénoncèrent un tel effroi, qu'il ne put s'empêcher de sourire. Il les rassura d'un mot :

— Je veux dire que je le sais très bien. Aucun de mes soldats ne viendra ici. Et je lèverai le camp, bientôt, sans faire de dégât. Remettez- vous. Mesdames. Vous n'entendrez ni les tambours battre, ni les coqs des reîtres chanter.

^me Dorard commença alors de trouver le nouveau venu plus gracieux. Elle se hasarda à l'interroger :

— Peut-être monsieur de Clérambon consentirait-il à dîner avec M. de Billainges ?...

Et elle ajouta timidement :

— Dans notre compagnie ?

En fait, elles ne voulaient pas les laisser seuls, de peur qu'ils ne tramassent quelque mauvais coup. Pourtant elles avaient moins peur de Clérambon. Mais cet homme noir et ox^ avec ses bottes blanches, leur produisait le même effet qu'un énorme hibou à une troupe

de passereaux. Agitées par un désir égal de s'approcher 235 et de s'enfuir, les demoiselles Chantalouette et les dames Dorard considéraient M. de Clérambon avec tme mstinctive assiduité.

Celui-ci répondit courtoisement : « Une pareille marque d'amitié l'honorait. Il ne se pardonnerait pas de manquer l'occasion d'une partie de plaisir en compagnie aussi gentille... »

Et chacune des Bourbonnaises se dit en soi : « Partie de plaisir, pour toi, peut-être, crocodile doré. Mais ce n'est pas moi qui t'en donnerai. Tu peux en mener le deuil, vilain animal ! »

Quoique toutes fussent désireuses de voir dans l'intimité un phénomène aussi rare, elles ne lui savaient aucun gré de sa politesse. Indolente et superbe, ^me Dorard coula un regard sournois sur Saint- Cendre-Billainges et honora M. de Clérambon d'un :

— L'ami de nos amis est le bienvenu sous notre humble toit.

Au fond, elle tressaillait d'aise : « Quelle gloire pour nous, — songeait-elle, — et combien nous serons jalousées, lorsque, de retour à MouUns, nous pourrons raconter négligemment à chacun cette singulière visite : « Qérambon, ma chère, nous ne connaissons que lui ! Il a tâté de notre rôti. Entre nous, je doute qu'il en ait souvent d'aussi bon chez lui... » Ou bien : « Clérambon, notre ami Clérambon, c'est un assez bon homme, mais terne comme du plomb. »

Et, toute à la joie de ces futurs discours qui la rendraient, à Moulins, un objet d'admiration et d'envie, la belle Dorard sortit avec ses filles et petites-filles, non

236 sans avoir ébauché deux courbettes et une révérence plongeante. M. de Clérambon salua avec plus de discrécrétion.

— Il n'est point très grand seigneur^ ce monsieur, — • dit M.^^ Dorard à sa fille aînée.

M}^^ Isabelle Chantalouette répondit, d'un temps :

— Noir et sec comme une momie d'autour !

Et M}^^ Éléonore ajouta, en se redressant, d'un air altier :

— Hein ! comme on voit qu'il est de petite maison l A cette heure, derrière la porte qui s'était refermée

sur la famille, elle se trouvait pleine de courage, avait repris sa superbe. Tant qu'elle avait senti peser sur sa douillette personne les yeux pénétrants du comte Odet qui prenaient l'exacte mesure de son corsage, M^i^ Éléonore avait sué d'angoisse, et la batiste de sa chemise s'en était collée à son dos. Mais son orgueil était tel qu'elle fût morte, les dents serrées, plutôt que d'en laisser paraître si peu que rien :

« S'il allongeait sur moi sa main gantée de chevreau musqué, car le monstre fleure bon, — soupirait la charmante fille, en son tréfonds, — je n'oserais pas même lever un doigt pour protester. Au reste, c'a été la même chose avec son ami Billainges ! Mais lui, bien sûr, est le dieu Amour en personne. Ne serait-ce point pitié que de lui refuser du plaisir ?... Et puis, on est flattée de se voir distinguer par un homme de sa qualité. J'en suis férue ainsi qu'une bête. Ah ! si jamais j'apprenais que ma sœur... Et pourtant j'ai bien cru entendre l'autre nuit... Ce sont là des rêves. Pourquoi forger des choses monstrueuses et qui ne peuvent ni ne doivent exister ?... »

— Voici — disait M. de Clérambon au marquis de 237 Saint-Cendre — une assez plaisante coquine et qui a de

quoi s'asseoir, si j'en juge par les apparences !

— Elles ne te trompent point. Cette race a la croupe ronde et ferme sur ses appuis. Si tu veux tâter de la dame, elle mérite encore un hommage. Je t'en fais cadeau, si tu veux. Et nous sommes ici les maîtres, après Dieu.

Et, par un mouvement machinal, le marquis ébaucha le signe de la croix. Toutefois, il ne put réprimer son mouvement assez rapidement que M. de Clérambon ne s'en aperçût. Alors il se mordit le bout du doigt, sourit d'un air embarrassé, bredouilla :

— Ces mouches sont assommantes, à vous baiser ainsi le nez. Je crois que c'est un signe d'orage...

M. de Clérambon, sans sourire, regarda le plafond, où une touffe de gui, pendue à un lustre en bois de cerf, retenait un groupe d'insectes assoupis. Puis il répondit, évasivement :

— Merci ! Ton habituelle générosité se reconnaît à ce trait !

« Toi, tu crains quelque piège et ne veux pas t'engager », songeait Saint-Cendre.

Il continua, tout en dégageant soigneusement ses moustaches de la bigotelle empesée qui lui bridait les joues :

— Ainsi tu le trouves bien, mon troupeau ?

— Digne de toi, double de mon cœur ! Tu es un autre Apollon descendu chez un moderne Admète. C'est gras, fin de laine, et de jolie taille. Les brebis valent les agnelles.

238 — Oui, je n'en suis pas mécontent. Et tout ce monde m'obéit à la baguette !

Il se pencha vers le miroir, tira ses moustaches, étouffa un juron :

— La peste m'étouflfe ! Cette oie m'a fait une tempe plus noire que l'autre !

Ainsi M. de Clérambon apprit que le Marquis de Saint- Cendre en était réduit à user de l'artifice des teintures. Il laissa le neveu de M. de Lanelet manier les cosmétiques de l'oncle défunt et même, pour le mettre à l'aise, tourna le dos. Puis il dit, d'un ton badin :

— Tu as capté du même coup, je le répète, et les Trois Déesses et les Trois Grâces !

— Tu parles bien, et toujours avec élégance. Ne sois pas envieux ; elles sont à toi comme à moi, te dis- je... En somme, cela m'a coûté moins qu'une pomme...

— Et chacune de ces belles se rend-elle compte du bien que tu lui veux, sans soupçonner, en son particulier, l'équité extraordinairement magnifique avec laquelle tu leur distribues tes faveurs ?

— Heu, heu ! Sait-on jamais ? Les femmes s'entendent si bien à nous tromper !

Et le marquis, ayant appareillé ses deux tempes, arpentait la pièce, gesticulant sous son peignoir de couleur tendre. Brusquement, il revint sur Clérambon, lui mit les mains sur les épaules, et, le regardant au fond des yeux, il murmura, avec un éclat de rire, qui sonna sec :

— Quand je serai parti, je ne leur donne pas deux jours pour se laisser aller à parler et pour s'entre-manger !... Elles se dévoreront, te dis- je !

— Comme les autres ! — répondit froidement Clé- 239 rambon.

Saint-Cendre, gesticulant, avait déjà gagné l'autre bout de la pièce. Il ne releva pas autrement le propos :

— Qu'importe. Il leur restera les yeux pour pleurer. Entends-tu, mon fils, mon souvenir n'est pas de ceux qui passent !

M. de Clérambon, connaissant par sa propre expérience ce que sont les souvenirs qui ne passent point, demeura muet. Saint-Cendre était revenu sur lui et, gracieusement, lui tirait le bout de l'oreille :

— Ça, Odet, mon unique ami, parlons maintenant sérieusement. Que m'apportes-tu d'utile ?

Cette ingénuité de l'égoïsme trouva M. de Clérambon désarmé. Il sourit et murmura :

— Beaucoup de choses. J'ai travaillé pour toi... Diane...

Un valet qui entra coupa court cet entretien, auquel M. de Saint-Cendre, contre son habitude, commençait de prêter une oreille attentive. Ce valet, ministre de la jalouse dame Dorard, venait se mettre aux ordres de M. Billainges pour l'habiller. Et M. de Clérambon reconnut François Volaud, dit la Foi, un des trois valets de Dartigois. Sans paraître remarquer cette particularité, il laissa le marquis, qui le priait d'excuser, et se rendit dans le jardin, non sans avoir jeté un regard dans la cour, sur quoi ouvrait la fenêtre, pour voir si son monde était toujours là, au complet. Il compta ses écuyers, ses cavaliers d'escorte : aucun ne manquait. Des Gurodeaux à la maison Dorard, les postes étaient échelonnés, à bonnes distances : rien n'était à craindre

240 de ce côté. Et le trompette Fontaine, avec son cuivre en sautoir, se laissait offrir à boire par un sommelier au nez plus rubicond que le jet de vin qui tombait de son broc dans le hanap de verre peint.

« Voilà qui va bien, — pensa M. de Clérambon. — Fontaine tirera, pour un pot de vin bu de bonne amitié, plus de renseignements de cet ivrogne que tous mes batteurs d'estrade ne m'en apporteront ce soir au quartier. »

M. de Clérambon s'en fut alors inspecter le jardin. Il ne releva rien de particulier ; alors il compta ses pas en attendant le dîner. Des mouches dorées, veloutées, couleur de ciel, couleur de feu, bourdonnaient dans les rais du soleil. Une araignée, parmi les mauves, tissait discrètement sa toile et passait d'une feuille à l'autre, alternativement, entrelaçant ses fils. Et, de temps en temps, un des insectes brillants s'empêtrait dans le piège diaphane. Tout aussitôt la bête à huit pattes laçait l'imprudent d'un jet de soie, puis le gobait en se hâtant avec une prudente prestesse.

« Allez, mes belles ! Allez, allez trouver le marquis ! »

Et, ricanant, il admirait. Derrière lui, la forte épée horizontale effeuillait de sa bouterolle ciselée en cosse de genêt les rosiers moussus où dormaient les scarabées d'émeraude.

Au tournant d'une allée, il donna distraitement sur une fenêtre ouverte qui s'encadrait de lierre. Au bout d'un couloir, qu'elle éclairait, bâillait toute grande la porte de la cuisine. Des bouilloires de cuivre et des coquemars de laiton étincelaient, par rangs pressés,

comme s'ils eussent été d'or ; et ils réfléchissaient les 241 flammes claires des sarments où rôtissaient fraternellement les volailles. D'un chaudron pendu à la crémaillère, montait une vapeur épaisse, et tel était le relent du potage épicé qui mijotait dans le bronze, que M. de Clérambon en fut tout embaumé dans le jardin. Au garde-manger de chêne, perché sur ses équerres, grillagé sur ses petites faces, s'accrochait un panier de jonc hérissé de couteaux à trancher, de cuillers à sauces et d'autres instruments tels que des lardoires. Six petites marmites bouillaient doucement au-dessous, assises en rang sur un fourneau à six feux ; et six voussures lui donnaient l'aspect d'une réduction de cloître. Sur deux tables de bois blanc, bien nettes, s'étalaient des planches de pâte, que l'on avait dressées au rouleau. Et deux robinets luisants, fichés dans le mur en face, laissaient égoutter leur eau dans une vasque de pierre dont la forme était celle de ces vieux sarcophages que les curés muent volontiers en fonts baptismaux.

Une fille de quelque beauté, à haute coiffe de cambrésienne, en cotillons de drap couleur tan, bandés de velours noir, plongea dans l'eau fraîche ses bras blancs, rougis au coude, et lava proprement un poisson éventré qui frétillait encore de telle sorte que la bavette du tablier blanc se fit rose du sang de la carpe. Et M. de Clérambon, qui enveloppait d'un regard disirait cet ensemble culinaire, se dit philosophiquement :

« Tout cela est fort bien. Tout cela tourne, cuit, luit ou brille, pour le particulier profit de ce grand Saint- Cendre, digne de tous les biens de ce monde, et de l'autre, par surcroît ! Si je croyais au Paradis, — in-

242 vention bizarre et puérile, dénaturation de l'idée première qui créa Içs Champs-Élyséens, — si je croyais au Paradis, j'en jurerais ma petite part, ce qui serait peu aventurer, que mon Villebrune en forcera l'entrée. Il enverra quelque sainte, dont il aura fait, au préalable, sa bonne amie, dérober le sacré trousseau sous le chevet de saint Pierre. Et, une fois entré dans la place, il tournera poliment le dos à la simple femme, pour en ravir aussitôt quelque autre. Car, là comme ailleurs, il sera trop généreux pour rendre une unique sainte heureuse. Avec ses six Bourbonnaises seules, d'ailleurs, il aurait assez de prières pour entrer tout droit dans le séjour des élus, s'il venait à trépasser ici, d'aventure. Mais les gens taillés sur ce patron ne meurent point. Et ce sont de curieux produits de la nature, à prendre comme sujets de longues et profitables méditations... Cette servante montre une assez jolie gorge, ce semble, et qui me rappelle la chambrière de M°^® de FoUenbrais, cette Charpy, dont les doigts alertes m'ont brodé un petit mouchoir. »

A la vérité, le tour de son esprit n'était pas aussi gaillard, et il cherchait à se donner le change. Ses pensées, tout à la fois obstinées et confuses, ramenaient toujours M. de Clérambon vers le souvenir de M^^^ Duhalier. Quand il avait aperçu la fille de cuisine lavant son poisson, c'était surtout sa jupe de drap tanné qu'il avait remarquée. Une vision, prompte comme l'éclair, avait passé devant lui.

« C'est de cette couleur qu'était sa robe, lorsque je la vis pour la dernière fois... Ou bien n'était-ce point plutôt le jour où je la rencontrai, masquée, dans la rue de la

Cerisaie ?... Non ! c'était chez elle, bien sûr ! Ses che7 243 veux, brassés en écheveaux, éclairaient sa face charmante. Je vois encore le rayon de soleil qui les baisait de ses feux, passant par la fenêtre entr 'ou verte. Sur l'appui, un petit pot de terre vernie... brune... où poussait une plante à fleurs bleues... un aspic, peut-être ?... Alors, j'aurais dû parler... J'aurais pu... »

Et il se morigénait : « Si c'était aujourd'hui... Je n'aurais pas dû... Oui, certes, aujourd'hui, ce serait autre chose. » Il se promettait une autre attitude : « L'expérience, que diable !... Oh ! certes, il ne manquerait pas, à la prochaine entrevue, de prendre ses avantages. » Tout à son futur courage, il n'entendit pas le sommelier à la trogne rouge qui, timide et cérémonieux, le priait, le bonnet à la main, de passer dans la salle à manger. Et ce serviteur dut le tirer doucement par la manche, pour attirer son attention.

M. de Clérambon, réveillé en sursaut, quitta sa rêverie et répondit au sommelier qu'il le suivait. Mais, à ce moment même où il s'éloignait de la fenêtre, il vit passer dans la cuisine deux hommes qu'il reconnut pour les deux autres valets de Dartigois, Louis Nogeaud et Jean Nantiat. Ses sourcils se froncèrent :

— Cours, — dit-il au sommelier, — et ramène-moi ici mon trompette Fontaine... J'ai oublié... Dis-lui qu'il m'apporte un mouchoir.

Le gros homme se hâta vers la porte, et bientôt Fontaine parut, son clairon à bannière de taffetas vert et noir lui battant le dos. Grand et mince, mais carré des épaules, la mine attentive et placide. Fontaine présentait cette particularité que son nez, à bout carré, re-

244 muait seul dans sa face flegmatique. Ce nez extraordinaire appelait les yeux de qui engageait uii entretien avec le trompette. Et telle était la puissance fascinatrice de ce nez que l'individu amené à le contempler ne pensait plus à rien autre que ce bout de nez, plus mobile que le museau d'un furet, et formé à la façon d'un boutoir : aussi répondait-il machinalement, sans peser ses paroles. Et Fontaine savait marier habilement les questions les plus oiseuses aux plus indiscrètement précises. Passé maître dans l'art de faire parler les gens, il n'était pas moins habile à retenir tous les propos, qu'il rapportait fidèlement.

Dévoué corps et âme au comte Odet, dont il avait fait un dieu à son particulier usage, peu s'en fallut qu'il ne trépassât de chagrin après la défaite de Mensignac où M. de Clérambon demeura percé de coups aux mains de l'ennemi. Fontaine rentra, lui cinquième, à la Roche- Thulon : c'est tout ce qui survécut de la compagnie dorée. Et quand M. de Clérambon regagna son château après des mois de captivité dans les cachots de Poitiers, Fontaine en tomba malade de joie. On dut le saigner abondamment pour le sauver d'une apoplexie maligne. Il se remit pourtant, et une parole du maître, à lui exactement rapportée par M. Florent, hâta grandement sa guérison. « Du moment que Fontaine me reste, — avait dit M. de Clérambon lorsqu'on lui rendit compte de l'état de ses affaires, — je ne regrette plus rien. »

C'est que Fontaine possédait toutes les qualités que les grands écrivains des choses de la guerre ont toujours jugées nécessaires au trompette modèle. Connaissant tous les chemins du royaume et tous les sentiers de la

Haute-Marche et du Bourbonnais, n'ignorant point le 245 nom d*un soldat de quelque valeur à la recherche d'un engagement, il ne comptait partout que des amis. Et quand on — c'est nommer M. de Clérambon — avait besoin d'un renseignement sur n'importe quel sujet, il suffisait de donner à Fontaine le temps d'aller et de venir. M. Gaspard de Croisigny lui témoignait de l'estime, marchandise dont il ne tint jamais boutique pour tout venant. Et l'Amiral connaissait le trompette : <( Envoyez-moi Fontaine comme courrier, — écrivaitil souvent à M. de Clérambon, — il vaut beaucoup mieux que votre Justas. » Mais, pour cette raison même, le comte Odet n'expédiait pas son trompette, parce que M, l'Amiral l'aurait gardé « dans l'intérêt du parti ». Or, c'était là un de ces intérêts auxquels M. de Clérambon s'arrêta le moins sur cette terre.

— Fontaine, — dit-il, — tu connais les valets de Dartigois ?

— Oui, Monsieur. Ils sont ici tous les trois ; et, pour l'heure, Jean Nantiat et Louis Nogeaud s'occupent, dans la cuisine, derrière vous, à courtiser Jacquine Lourmelle, la fille de cuisine, car ils lui veulent également du bien. François Voulaud attache, dans la grande chambre de l'étage, la dernière aiguillette de M. de Saint- Cendre, qui lui a recommandé de ne pas vous perdre de vue.

Le trompette se tut. Raide et immobile, il demeura droit, le chapeau de fer à la main ; seul son nez fureteur indiquait qu'il vivait.

— Il faut que tu confesses ces trois drôles. Par la servante... peut-être ?... Essaye de...

246 Et M. de Clérambon, tirant sa barbe courte, cherchait des moyens.

Mais, posément, Fontaine répondit, — sans qu'à ua seul moment la fierté enflât son débit :

— Point ne serait-ce essayer. Monsieur. J*ai fait de la belle ce que j'ai voulu. Elle n'a plus un secret pour moi.

— C'est bien. Tu me rapporteras, ce soir, les propos des hommes de Dartigois... Si tu apprends sur le marquis quelque chose...

Mais Fontaine se permit d'interrompre M. de Clérambon. Tirant de sa bourse de drap vert, attachée à son crochet d'épée, une pelote de cire et une petite clef> il présenta ces objets, en expliqua la nature : « Il avait pris l'empreinte du cadenas qui fermait la principale vahse de Saint-Cendre... »

— Vous savez, la longue, en peau de truie, celle» Monsieur, où il tient ses papiers secrets...

Et, armé d'une lime courte. Fontaine façonnait le paneton de sa clef : « Il visiterait le sac pendant que ces messieurs dîneraient, sous couleur d'aider les servantes à retourner les matelas. »

— C'est bien. Fontaine, — dit simplement M. de Clérambon.

Et il congédia le trompette.

A table, il se trouva placé au plus haut bout^ Saint-Cendre-Billainges occupant le plus bas. Ainsi ^me Dorard, dans sa sagesse, avait administré les choses, pour empêcher les deux amis de tenir des propos qu'elle n'eût pas tous entendus. Et, avec une mine gracieuse et pincée, elle installa M. de Clérambon.

— Vous êtes ici. Monsieur, maître et roi. M. de Bil- 247 lainges vous cédera sa place, pour cette fois ; et mon petit-fils vous servira de ses mains.

Mais le jeune Philibert, malgré les bons conseils du maître d'hôtel La Forêt, ne se tira pas à son honneur de ses délicates fonctions. Au moment même où ^me Dorard roucoulait, en se rengorgeant, un : « Vous serez content de cet enfant, c'est l'élève de M. de Billainges », un cri de frayeur, échappé à la plus jeune des demoiselles Chantalouette, lui fit lever le nez. C'était M. Philibert qui, sous couleur de découper le rôti, avait laissé tomber le couteau à trancher du buflfet sur le sol. Et, par un singulier et heureux hasard, ce couteau d'office chut la pointe en bas, et se planta d'abord dans la semelle débordante du soulier de M. La Forêt, puis entre deux carreaux où il s'arrêta tout net. Le maître d'hôtel, que son embonpoint excessif empêchait de se plier en deux, n'osait pas remuer ; et, appuyé contre le buffet, près de défaillir, tant était petit son courage, murmurait :

— Ah ! monsieur Philibert, vous m'avez tué !

Et l'auteur de ce forfait demeurait les yeux écarquillés, devant l'énormité de son crime.

M. de Saint-Cendre, pris d'un fou rire, poussa son index entre les côtes de l'abbé, son voisin, humble prêtre qui grignotait un macaron, par mesure de régime :

— Est-ce votre élève, l'abbé, ou le mien, qui se reconnaît à ce coup ? Et cet autre martyr qui fait là-bas le héron perché, une patte en l'air, ne le délivrera-t-on pas tout à l'heure ?

248 MJ^^ Dorard en devint rouge comme une pivoine. M^i® Éléonore jaunit, M^^® Chantalouette se mordit les lèvres jusqu'au sang. Mais ses trois filles eurent le front de rire avec leur injurieux ami, tandis qu'une servante, qui composait son visage, tira, avec mille précautions, le couteau, rendant libre le tremblant M. La Forêt. Pâle et défait, suant à grosses gouttes, le maître d'hôtel soupira profondément quand la lame sortit de sa chaussure : « Non, ce ne serait rien... Le fer était dans sa largeur... Dieu merci ! »

Cependant M"^^ Dorard, étouffant de colère contenue, car cette belle personne redoutait par-dessus tout le ridicule, priait M. de Clérambon d'excuser. Sérieux ainsi qu'à la parade, celui-ci s'adressa au déconfit Philibert :

— Mon ami, ce petit accident vous montre comme quoi l'on ne doit rien négliger dans ce qu'on entreprend. Si vous aviez observé la règle première des écuyers tranchants, qui est de tenir le couteau la pointe en l'air tant qu'on n'attaque pas le quartier, vous vous seriez évité cet ennui. Il convient de ne point manier un couteau à trancher comme un couteau de crédence, dont la lame, tronquée carrément, est sans danger pour chacun... Au reste, il s'en faut de beaucoup que vous rempUssiez bien votre fonction. Avez-vous donc oublié ce que M. de Billainges vous a, certainement, appris tout d'abord, à savoir que l'écuyer tranchant doit baiser les manches des couteaux, se présentant de face à qui l'on veut faire honneur, puis les présenter la pointe en avant, et horizontalement, avant de les recouvrir avec le double pli de la nappe' ?...

Et, tranquillement, il développa la leçon. Sa voix 249 grave sonnait seule dans le silence de la salle. Saint- Cendre approuvait de la tête, la mine toujours bienveillante et ouverte. L'abbé, sans quitter les macarons qui craquaient sous sa dent, murmurait :

— Voici qui est bien expliqué. Ce seigneur a vraiment beaucoup d'esprit.

Les petites chuchotaient, heureuses de la déconvenue de Philibert, leur tyran. Mais les dames haussaient les sourcils, tordant le nez sur l'intrus.

« De quoi se mêlait ce lourdaud ? Allait-il, par hasard, redresser les enseignements de M. de Billainges ? Quelle outrecuidance ! »

Et M^i^ Éléonore dit à voix assez basse pour que M. de Clérambon n'entendît point, et assez haute pour que M. de Billainges n'en perdît rien :

— Regardez-le ! N'a-t-il point l'air mauvais et arrogant d'un sergent de justice ?... Et s'écoute-t-il assez parler !...

Mais, au grand mécontentement de sa confidente, M. de Billainges répondit à tue-tête :

— Je vous assure que non, ma toute belle. Mon ami Clérambon a meilleure mémoire que moi. D'ailleurs, le train princier qu'il mène dans sa maison s'accommoderait mal d'un service irrégulier... Ah ! quel beau château que cette Roche- Thulon !... Puissé-je, hôtesses et reines de mon cœur, vous y traiter quelque jour suivant votre mérite !

Toutes se récrièrent. Ce qu'elles connaissaient de la Roche-Thulon, par ouï-dire, ne leur donnait pas envie d'y mettre les pieds. Mais Saint- Cendre insista ; et.

250 d'un ton qui les glaça, grandes et petites, il demanda à Clérambon s'il ne conviendrait pas d'emmener dames et demoiselles quand on partirait « ce soir ou demain » ? Était-ce une plaisanterie ? M. de Clérambon déclara que ces dames étaient libres de rester dans leur logis ou de courir les chemins. Le premier parti lui semblait toutefois préférable. La seule chose qu'il eût envie d'emporter était l'amitié d'aussi gracieuses hôtesses. Alors on cessa d'avoir peur de lui, et on recommença de le mépriser. M.^^ Dorard, à l'entendre parler, étouffait tout juste assez ses bâillements pour garder la bienséance. Les deux sœurs n'avaient d'yeux et d'oreilles que pour Billainges, qui envoyait à son ami des regards chargés d'impatience et de reproches. Les trois petites tiraient la langue à l'abbé, à leur frère, à M. de Clérambon, suivant l'occasion et le moment.

— Ne feras-tu pas une visite à ta tante Jupilly ?

— demanda Saint-Cendre. — Peut-être avec un saufconduit ?

— Je n'aurai pas cette imprudence, ingénieux ami,

— répondit M. de Clérambon. — Outre que je n'ai rien de particulièrement intéressant à mander à ma tante, ni rien d'utile à en apprendre, je n'irai pas me mettre, pour le plaisir, aux mains de nos ennemis.

Saint-Cendre laissa échapper, à ces mots, un signe de contrariété. M. de Clérambon reprit, du ton le plus naturel :

— De mes ennemis, si tu préfères.

Saint-Cendre, regrettant sa maladresse, protesta mollement :

— Les tiens sont les miens !

— On m'ouvrirait les portes de Moulins avec em- 251 pressement, — continua Clérambon, — sois-en sûr ; mais on les refermerait encore plus vite sur moi^ qui ne m'appelle pas Billainges !

Et, saluant les dames, il ajouta gracieusement :

— Pour mon malheur !... Et d'ailleurs aucune affaire ne m'appelle à Moulins. Si je voulais y entrer, je commencerais par abattre dix toises de muraille : j'ai assez de poudre avec moi pour cette besogne. Mais l'entreprise ne me tente pas.

Cela fut dit d'un ton morose et détaché, qui rendit les femmes à leurs terreurs premières. Un silence contraint s'ensuivit. On apportait les fruits, quand une chambrière entra vivement, en coup de vent :

— Madame, — cria-t-elle tout essoufflée, — Madame ! Voici venir M"^^ de Jupilly et sa maison !... Où devrai-je la faire entrer ?

— Ici, ici ! — fit tout aussitôt Saint-Cendre-Billainges, en clignant de l'œil dans la direction de Clérambon. — Ici, ici, et sur l'heure ! N'est-ce point, ma chère Dorard ? Nous ne voulons pas retarder les épanchements de ces deux cœurs tendrement unis, que d'importunes circonstances ont tenus trop longtemps séparés. Verse-moi à boire, La Forêt, que je porte la santé de la respectable dame de Jupilly et de son aimable neveu.

M. de Clérambon eût donné quelques écus de sa poche pour écarter cette importune parente. Bien qu'il se souciât des Bourbonnaises comme d'un fourreau d'épée brisé, il lui était désagréable d'être présenté en spectacle avec sa tante la béguine. Aussi acquiesça-t-il vaguement quand Saint-Cendre s'écria :

252 — Nous assisterons à l'entretien, si tu le permets,

ami de mon cœur ! Dis-moi que notre présence n'est point pour te déranger.

« Loin de là ! Cela lui plairait même fort. » Et M. de Clérambon, tête nue, s'avança vers la porte, où M°^^ sa tante venait d'apparaître.

Ce n'était pas que cette dame présentât dans son costume des singularités uniques, mais son allure était telle que, sur ses talons, les essaims de polissons grossissaient naturellement, ainsi que les nuées de corneilles derrière le laboureur qui trace ses sillons dans un champ.

Son bonnet monté et renflé en bourse, haut de deux pieds, était d'une ratine bleu céleste, comme le reste de ses habits, car l'observation d'un vœu, contracté par ses parents quand elle fut atteinte de la coqueluche sous le règne du roi Louis XII, la condamnait à vivre sous cette couleur. Et l'escarcelle qui battait ses jupes à mille plis, vaste et côtelée tout ainsi qu'un potiron, était du même bleu de ciel. Un édifice de coiffes, dont le développement eût fourni plusieurs douzaines de couches à trois enfants nouveau-nés, encadrait son visage, parcheminé et plat, dont, par contre, le bec d'aigle réussissait à rejoindre un menton crochu comme la chaussure d'un noble polonais. Un voile blanc, délicatement tuyauté en manière de fond de lit, enveloppait les trois quarts de sa personne. Une bavette de pareil travail cachait le cou et la gorge. Et cette vieille dame, haute de taille, que l'âge avait cassée sans la réduire, s'aidait dans sa marche d'une canne-béquille dont la poignée se cambrait à l'image d'un marteau d'armes. Des gants de filoselle bleue couvraient ses mains. Des besicles de corne noire

chaussaient son nez. Trois chapelets passés à son cou 253 retombaient jusqu'à sa ceinture, qui n'en retenait pas moins de deux, se mariant à un trousseau de clefs, un étui à couteaux et à fils, deux paires de ciseaux et un peigne à l'indienne. Une fillette, pauvrement vêtue, suivait les pas de la dame, au risque de s'embarrasser dans ses jupes ; et cette enfant en cornette plate tenait entre ses bras un chien jaune, avantagé de longs poils embroussaillés qui recouvraient ses yeux glauques et jusqu'au bout de son museau en trufie. Un petit garçon, dont les souliers étaient plus semblables à des étuis à violon qu'à toute autre chose, portait à droite un énorme missel relié en bois et armé de clous de cuivre, et à son poing gauche pendait un sac de velours râpé, bleu azur, d'où dépassaient des objets divers parmi lesquels brillait le goulot d'un flacon en argent émaillé. Un écusson, en broderie au plumetis, ornait ce sac. Sa forme ovale, presque en losange, aurait donné à croire que M°^® de Jupilly était fille, si une cordelière qui en faisait le tour n'eût annoncé sa condition de veuve. Et les licornes servant de support se dressaient comme emblèmes de chasteté et de vertu.

^me (Je Jupilly permit à M. de Clérambon de baiser le bout rapiécé de son gant et dit, d'une voix nasillarde et sèche :

— Ah ! vous voilà, monsieur mon neveu ! Je ne suis pas fâchée de vous voir.

Puis elle salua à la ronde et embrassa M. de Saint- Cendre sur les deux joues :

— Ah ! mon fils ! que je vous dois de grâces pour m'avoir prévenue à temps.

Le marquis s'efforça de dissimuler sous un sourire d'emprunt le peu de joie que lui causait cette confidence, clamée sur le ton strident d'une trompette. Il s'empressa, avança un siège où se laissa aller le paquet bleu et blanc répondant au nom d'Aloïse de Jupilly. Derrière elle, ses deux gardes du corps demeurèrent plantés, tels deux cierges.

— Gervaise, — commanda la vieille dame, — que l'on nourrisse cette pauvre Mite !... Et toi, Magloire, mon garçon, pose ton sac et baille-moi mes pilules de momie.

Magloire, ainsi interpellé, ouvrit le monument armorié et commença ses recherches. Tirant successivement un gobelet, des mouchoirs, un urinai, un peloton de laine, il atteignit enfin le fond. Un cojBfret parut, d'écaillé et d'or, travaillé en imitation de tortue, avec sa tête et ses pattes, et fut présenté à M°^® de Jupilly. Elle tira ses gants, goba deux pilules, but un verre d'eau, refusa du vin, toussa, se moucha, cracha, et parla :

— Vous avez bien fait, monsieur mon neveu, de ne pas venir me visiter dans notre ville de Moulins, où votre conduite vous rend un sujet d'affliction et de scandale ...

M. de Clérambon s'affermit dans sa chaise et approuva de la tête. M^^ Dorard envoya d'un signe ses trois petites-filles et leur frère hors de la salle. L'abbé croisa ses mains sur son ventre, et chacun écouta avec recueillement M°^® de Jupilly, qui continuait sa remontrance :

— Oui, mon pauvre enfant, un objet d'affliction ! Car on ne sait pas s'il convient davantage de vous

plaindre ou de vous blâmer... Et si votre pauvre mère 255 vivait, elle préférerait vous attacher de ses mains une meule au cou et vous jeter dans notre Allier, que de vous voir continuer une pareille vie : ceci pour le scandale.

M. de Clérambon n'eut pas un geste de dénégation. Saint- Cendre passa son mouchoir sur ses yeux. Les dames joignirent les mains, Tabbé opina du bonnet. Et, semblable à la justice, — être impersonnel et peutêtre d'invention humaine, — M"^^ de Jupilly, impassible, appuya sur l'immoraHté de son neveu.

— Mais si personne n'ose vous dire vos vérités, tant vous êtes méchant, je suis là, heureusement, pour vous les apprendre. Je ne vous crains pas...

M. de Clérambon leva les paumes en signe d'approbation.

— Taisez-vous ! — fit vivement sa tante, — et ne m'empêchez point de parler ! Quoi que vous tentiez, je vous flétrirai publiquement. Je ne faillirai pas à mon devoir.

Ainsi menacé, M. de Clérambon prit son épée, qui pendait accrochée au dossier de sa chaise, et de son gant, il en essuya avec soin le pommeau, que le jeune Philibert avait incongrûment souillé de sauce au cours de sa carrière d'écuyer tranchant. Et, regardant ^me de Jupilly avec une attentive bienveillance, il semblait lui dire : « A votre aise ! »

— Il ferait beau voir, — poursuivit celle-ci, — que l'on n'ait plus le droit de blâmer ses enfants ou ses proches quand ils s'écartent du droit chemin ! Vous allez, s'il vous plaît, et m'écouter et m'obéir. Je suis venue de ma personne pour vous sommer d'avoir, et sur

rheure, à vous remettre entre les mains du Roi, qui statuera sur votre sort, étant le père naturel de tous ses sujets. Par égard pour nous. Sa Majesté, dans sa prévoyante bonté, a décidé que votre punition ne serait pas publique. Un tribunal de famille, ou quelque chose d'approchant, vous jugera selon vos mérites. Vous m'accompagnerez de ce pas à Moulins et ferez votre soumission, avec les compagnons de vos extravagances et de vos sottises. Sinon, les sergents vous viendront chercher. D'ailleurs, vous êtes déjà entouré de soldats. J'en ai compté plus de deux cents sur mon chemin. Et tous m'ont laissé passer avec beaucoup de politesse, disant qu'ils avaient des ordres pour me protéger et m'assister au besoin.

— En efifet, — fit Clérambon, très attentif à fourbir son pommeau doré, — j'avais donné des ordres pour qu'on eût pour vous tous les égards que j'entends voir garder aux femmes de ma famille. Mes troupes sont d'une bonne discipline, et j'en suis fort satisfait.

— Holà ! mon petit garçon, — cria M°^^ de Jupilly, d'une voix de tête, — êtes-vous devenu fou, par une juste punition du ciel, fou à ce point de croire que les troupes qui occupent le pays sont sous votre spécial commandement ?

Et, s'adressant à Saint-Cendre, qui riait dans sa barbe et roulait un œil langoureux dans la direction de la belle Éléonore, dans l'espoir d'être payé d'un sourire :

— Hélas ! mon pauvre enfant, vous en êtes témoin ! Faudra-t-il donc l'enfermer avec les fous ! Voyez-vous ce beau colonel, à qui je donnais le fouet il n'y a pas si

longtemps !... Mais c'est assez plaisanter. Parlons se- 257 rieusement, si possible. Je suppose^ monsieur mon neveu, que vous allez présenter vos excuses à M. de Fcllenbrais pour la ridicule et immodeste conduite que vous avez tenue avec sa femme ?... si ce que l'on dit est vrai !... A Dieu plaise qu'on ait exagéré de moitié...

Saint-Cendre murmura alors à l'oreille de ^me Dorard, qui sourit en lui faisant les gros yeux :

— Ce serait encore raisonnable. Vous n'avez pas idée...

— Chut ! taisez-vous : on nous regarde ! Et M°^^ Dorard reprit son air majestueux.

— FoUenbrais, mon neveu, est ici à Moulins. Souffrez que je vous en instruise. Il est à Moulins, vous disje, et vous aurez à le voir.

— Ma très chère tante, — répondit M. de Clérambon, — si votre protégé a tant à cœur d^ me connaître^ il ne tient qu'à lui de venir ici pour m'entretenir. Foi de Clérambon, je l'assure. Ma parole vaut un sauf-conduit.

^me (Je Jupilly leva les bras au ciel. Du coup, elle réclama une pilule. Et elle s'écria :

— Dieu puissant ! le voici qui recommence à divaguer. Il est pris par ce délire de domination universelle qui troubla les derniers moments de l'empereur Charles - Quint ! Encore celui-ci, que j'ai connu dans ma jeunesse, — ce n'est pas d'hier, — trouva-t-il en lui, malgré sa démence, un reste de raison qui lui conseilla de s'enfuir dans un monastère, où il mourut en bon chrétien. C'est la seule fin que je vous souhaite^ mon neveu, qui vous croyez colonel !... Billainges, mon ami, cha-

258 pitrez-moi ce maître fou, de grâce ! Et ramenez ce malheureux avec moi à Moulins, où nous le mettrons d'office dans l'hôpital des fous.

D'un ton tout à la fois confit et badin, M. de Saint- Cendre répondit en ces termes :

— A vrai dire. Madame et très respectée amie, les déclarations de votre neveu sont rigoureusement exactes. Tel que vous le voyez là, assis pacifiquement en cette chaise et fourbissant avec soin le pommeau de son épée que je lui envie, car elle est très belle et fut gagnée à la guerre, votre neveu Odet est actuellement maître du pays, des gués jusqu'aux faubourgs de Moulins. Il mène avec lui deux ou trois compagnies tant de pied que de cheval, sans compter les reîtres dont il a la conduite. Et ces compagnies sont peut-être les plus belles qu'on puisse voir, en ce jour, dans le royaume. Maître de la vie, de l'honneur et des biens de tous, grands et petits, il ne reconnaît ici d'autre loi que la sienne. Tel est le droit de la guerre. Si, par malheur, il entrait dans Moulins, ce serait par la brèche, et je ne voudrais pas être de ceux qui se trouveraient dans la place ailleurs que sous ses couleurs. Telle est la vérité sans fard. Madame. Mais votre neveu a trop de monde pour attaquer une ville où demeure une de ses parentes. Et vous pouvez dormir, cette nuit, tranquille, loin du bruit et du danger des combats.

^me (^e Jupilly, la main levée et prête à porter une pilule à ses lèvres pâlies, demeura bouche bée. Puis elle se leva tout d'une pièce et se dirigea vers la porte, en foudroyant l'assemblée de ces mots :

— J'ai vécu soixante-six ans dans la retenue et la

sagesse, honoré mon époux. Dieu et ses saints. J'ai vu 259 bien des crimes, des extravagances, des bouffonneries sacrilèges ; j'ai vu les bandes des sieurs Saint- Auban et Poncenat incendier nos faubourgs en l'an 1562, puis se disperser comme un vol de moineaux, grâce au courage de M. de Montaré; mais je n'aurais jamais cru qu'une réunion de personnes passant pour respeaables se donnerait le ridicule plaisir de bafouer une femme de mon âge et de ma condition.

Ayant prononcé ces paroles, M«»e Aloïse de Jupilly secoua sur le seuil de la maison des Belins la poussière de ses souliers de veau bleu. Sourde à la voix de Saint-Cendre lui-même, qui courait sur ses pas, elle regagna ses brancards. Et cette dame reprit le chemin de Moulins, sans daigner s'arrêter un instant à cette idée saugrenue que son neveu Odet, qu'elle avait vu haut comme un pot de moutarde, pût mener une armée à sa solde jusque dans le Bourbonnais.

— Il faut avouer que tu nous mets dans de vilains draps avec ton entêtement bizarre. Clérambon, mon ami, cette affaire Follenbrais est fâcheuse à tous égards...

Ainsi le marquis de Saint-Cendre, revenant sans se décourager sur « l'affaire Follenbrais », admonestait le comte Odet. Avec une assurance de moraliste, il développait les divers aspects de la question. A l'en croire, c'était un des soucis quotidiens de l'Amiral, qui prenait des dispositions pour mettre fin à ce scandale. Et comme M. de Clérambon, mû par une excusable curiosité, cherchait à connaître ces dispositions, Saint- Cendre devint aussitôt évasif. Bien qu'il rebattît les oreilles de son compagnon, depuis plus de trois heures,, avec la même histoire, il n'avançait rien de précis, s'en tenait au général : « La haine des Brissonnet et de Guérin-Béchu, l'évêque, n'était pas moins à redouter que celle de Montpensier.

— Le duc a pour Follenbrais une très sincère ami- 261 tié. Il te serait si facile de céder sur ce point !

Et il proposait une combinaison : « Sous un prétexte — et lui, Saint-Cendre saurait le trouver, que diable ! — il se rendrait à la Roche- Thulon avec les valets de Dartigois et ramènerait Diane à son mari. »

Mais M. de Clérambon, ayant de bonnes raisons pour croire que c'était moins à cette jolie femme qu'au château fortifié que Saint-Cendre faisait les yeux doux, se refusait à entrer dans la « combinaison ». Sans se croire obligé de dire à son auteur que depuis plus d'un mois la rançon de Diane avait été réglée et que cette jeune dame, libre en fait, ne restait à la Roche- Thulon que par esprit de prudence, il laissait aller le marquis et le voyait venir. Cependant, il commençait de le mépriser sincèrement, tant le piège était grossier. Haussant les épaules, il répondit sans hâte :

— Rends Diane veuve et épouse-la. Tel est le sens pratique de « l'affaire Follenbrais ». Je ne saurais te le trop répéter : elle est très riche et ce sera une marquise de Saint- Cendre qui éclipsera la première, si fâcheusement retournée au néant.

Saint-Cendre, ainsi invité à recueillir les restes de son ami Odet, se mordit les lèvres de dépit. Et puis, le souvenir de Gabrielle lui était chose particulièrement odieuse. Il dit sèchement :

— Tu as toujours le mot pour rire ! Est modus in rébus.

— Je parle sérieusement. Réfléchis. La chose est considérable.

Ainsi devisaient les deux hommes, tout en se prome-

262 nant dans le jardin de M.^^ Dorard. Par les allées aux courbes savamment opposées séparant les parterres en broderie, ils allaient, lentement. Aux dernières heures du jour, les gros papillons veloutés, dont les yeux ronds luisaient d'un éclat verdâtre, planaient silencieusement au-dessus des corbeilles fleuries. Dans les bordures de buis, scintillait, par places, un ver luisant. La plainte modulée d'un crapaud alternait avec le coassement d'une grenouille, tapie dans le bassin ovale où l'urne d'une nymphe de pierre laissait tomber un mince filet d'eau qui bruissait doucement.

Et, penchée à sa fenêtre. M™® Dorard disait à sa fille Éléonore :

— Pourvu qu'ils ne trament point quelque mauvais coup !... M. de Billainges me paraît tout changé, depuis l'arrivée de son ami.

Mil® Éléonore ne répondit rien et soupira faiblement. Elle songeait : « Hélas ! il va nous quitter, aujourd'hui, ou demain, peut-être... Au reste, cela ne pouvait durer !... » Que deviendrait-elle alors ?

Cependant M. de Clérambon insistait, sous la treille :

— Je parle très sérieusement, Villebrune. Soigne cette affaire... D'ailleurs, nous aurons le loisir d'en parler plus au long, pendant la route. Car tu viens avec nous, naturellement. L'Amiral m'a bien recommandé de t'emmener, et je veux te laisser l'honneur de lui présenter les reîtres. Taubadel t'attend avec une impatience dont tu ne peux te figurer la sincérité.

Mil® Éléonore, perdue dans l'ombre, ne pouvait se décider à quitter la fenêtre, non plus que sa mère. Et toutes deux, à part soi, maudissaient la guerre :

— guerre abominable, guerre imbécile, qui leur ravis- 263 sait l'objet aimé 1

« Et pourtant, — se disait M^^^ Dorard, — c'est grâce aux troubles que j'ai pu le connaître, le seigneur et tyran dernier de mon cœur. Ah ! il ne faudrait pas qu'il m'en priât bien longtemps. Pour lui, je quitterais tout ! Maison, enfants, honneur, repos ! Et je courrais les camps à sa suite !... Puisse-t-il ne pas me le demander, tant je sens mon courage petit et ma volonté chancelante !... »

Mais les pensées de M. de Saint-Cendre n'étaient point alors tournées vers M°^® Dorard, non plus que vers ses filles. Tout entier à son projet ténébreux, dont il cherchait à se persuader la réalisation facile, il tenait tête à Clérambon, accumulait les arguments, sans vouloir comprendre qu'il travaillait dans le vide ; « Les intérêts du parti le retenaient à Moulins... Il avait des instructions secrètes... Plus tard, il rejoindrait l'armée huguenote... Savait-on, en somme, où elle se trouvait, exactement?... »

M. de Clérambon ne cédait pas. Il quitta son ami, vers les neuf heures, pour regagner son quartier, sur ces mots :

— Je t'attends demain, dans la matinée. Une escorte sera à ta disposition, pour ta sûreté et celle de tes bagages... Bonne nuit ! Je compte sur toi.

Et il partit, non sans avoir disposé des postes tout autour des Belins, avec l'ordre de ne laisser personne s'en éloigner dans la direction de Moulins. Mais, comme il avançait dans un chemin creux en compagnie de M. de Sauverat, qui lui rendait compte de l'état de

264 la cavalerie, la décharge de quelques pistolets troubla le calme du soir, et les coups passèrent si près que M. de Sauverat eut son chapeau traversé. Ses argoulets répondirent par une salve d'arquebusades si bien dirigées sur la lueur que l'on entendit des corps tomber dans les buissons. Mais on ne trouva rien qu'un roussin poil de loup, la tête cassée, et dont on avait déjà enlevé la selle. A examiner la bête de près, Fontaine reconnut le fer à moulin, marque des chevaux de Dartigois.

« Décidément, — se dit M. de Clérambon, quand le trompette lui apprit cette particularité, — Villebrune ne veut pas partir avec moi. »

Telle fut la seule réflexion que se permit le comte Odet en cette circonstance. Il connaissait trop profondément Saint-Cendre pour s'étonner. D'ailleurs, Fontaine l'avait amplement fourni de renseignements. Les valets de Dartigois considéraient déjà la Roche- Thulon comme appartenant à leur maître, car celui-ci avait monté une bande, dans les environs de Gannat, pour mener l'entreprise à bien. Les papiers de la valise, examinés avec soin par le trompette, avaient fourni les preuves de cette conspiration. Le malheur était que Saint-Cendre ignorait l'accident survenu à son écuyer ; il s'était avancé à la légère.

Attendant une occasion meilleure, exagérant son attitude de beau joueur, le marquis arriva, le lendemain matin, au quartier de M. de Clérambon, où il entra tout seul.

— J'ai dû — dit-il — renvoyer les valets de Dartigois sous d'autres cieux. Ces coquins sont ingouver-

nables. La nuit dernière, ils ont mené la débauche avec 265 tes arquebusiers, suscité des querelles, sorti les pistolets ; et ils m'ont perdu un cheval. J'ai préféré les congédier. Ici, ils n'amèneraient que du désordre. Je suis trop faible maître. Avec moi, ils se sont gâtés.

M. de Clérambon plaignit son ami : « La mésaventure était, en soi, bien petite. On allait le conduire au logement des reîtres, sous Toulon-la-Motte, et, si bon lui semblait, il marcherait avec eux. » Sans connaître encore l'ordre de marche, Saint-Cendre comprit qu'on lui donnait des gardes. Mais il en prit très aisément son parti.

« Baste ! — se dit-il, — je m'arrangerai avec l'Amiral. J'abandonne l'affaire Follenbrais et retourne à mes grands desseins. Clérambon est trop calculateur pour nourrir de stériles rancunes. Ma venue est une déclaration tacite de soumission. Désormais il ne s'occupera plus de moi, pour peu que je reste tranquille. Il y a encore à considérer que, si éloignées que puissent paraître nos deux politiques, elles tendent vers un but identique, s'il n'est point commun : redorer notre blason. Mais, à ce compte, le sien est déjà plus qu'aux trois quarts couvert de besants, tandis que le mien est une pauvre table d'attente... C'est quelques mauvais jours à passer... J'aurais bien emmené une ou deux de mes Bourbonnaises, aimables femmes qui sont restées là-bas changées en fontaine, si je n'avais eu vent des bans publiés dans la troupe du mélancolique Odet. Et, quelque affection qu'il me porte, jamais il n'aurait cédé sur ce point, tant il hait le mauvais exemple. Enfin, au quartier des reîtres, je trouverai toujours quelque demoiselle d'Aile-

266 magne à qui parler^ voire à la fiancée de M. de Taubadel elle-même. »

Et M. de Saint-Cendre quitta le logis de M. de Clérambon au moment où un messager de TAmiral y entrait. C'était un gentilhomme poitevin, M. de la Tour, en petit et pauvre équipage, qui rôdait depuis deux jours par les chemins avec deux écuyers et un page, à la recherche des bandes annoncées. Leur belle ordonnance le plongea dans une admiration non feinte :

— « Qu'elles sont belles tes demeures, ô Jacob ! »

— murmura-t-il machinalement, tout comme si M. le pasteur Merlin eût été là pour l'entendre.

La vue des reîtres lui arracha un cri de joie. Il embrassa M. de Taubadel, et dit :

— « Un homme qui s'appelait Jean et qui... » Mais le rittmestre, qui commençait à entendre très

bien le français, tant il montrait d'assiduité aux leçons de M^i® Lucie de Lamothe-Gondrin, interrompit le nouveau venu :

— Je ne m'appelle point Jean, — fit-il avec dignité,

— mais Casimir. L'erreur n'a d'ailleurs rien d'offensant. Je possède un frère de ce nom.

La simplicité de cet homme de louage ne plut pas moins à M. de la Tour que le bon état de ses cavaliers. Et il demanda à M. de Clérambon licence de marcher avec « MM. les reîtres, le plus ferme soutien du parti », ce qui lui fut accordé tout aussitôt. Il demanda encore qu'on lui présentât les principaux ofiiciers. M. Vilain, l'auditeur, lui plut entre tous pour son attitude réservée et digne. Et, comme il le trouva occupé à punir trois maraudeurs, il implora leur grâce, et M. Vi-

lain la lui refusa avec aménité. M. de la Gournelle 267 frappa M. de la Tour d'étonnement par son activité, M. de Parmelan par sa haute taille, et le mutisme de M. de Lachapelle l'enchanta pareillement. Le luxe extraordinaire des chevaux et des armes, l'exactitude de la discipline, la régularité des distributions ne le surprirent pas moins que le reste. Et il avoua n'avoir pas vu depuis longtemps chose pareille, parla d'abondance :

— On nous a abusés, — dit-il à Clérambon, — sur la nature de vos bandes. Dépeintes à l'Amiral sous les couleurs d'une collection de bandouliers sans chaussures, elles ne devaient être pour lui qu'un embarras et un danger de plus...

« On » — songeait Clérambon — « doit certainement s'appeler Saint- Cendre, ou je me trompe fort. »

— Et je trouve — continuait l'envoyé — une petite armée propre à fournir le meilleur et plus bel exemple à nos troupes, hélas ! si éprouvées.

Se laissant aller, M. de la Tour, que le bon vin du comte Odet rendait loquace, ébaucha le tableau de ces troupes. A peine sortaient-elles du plus complet désarroi ; les reîtres surtout faisaient peine à voir. Pas un cheval qui ne fût boiteux, pas un cavalier qui eût son harnois complet, car ils vendaient leurs armes le long de la route et, en collet de buffle ou en mauvais pourpoint, rôdaient, pillaient, désertaient par piquets de douze, tuaient quiconque pour un morceau de pain. Et ce n'était là qu'un petit côté des misères endurées depuis des mois. La poudre s'était faite aussi rare que l'argent, et on en avait été à gratter les murs des caves pour se

268 procurer du salpêtre. Mais telle était la ténacité de l'Amiral qu'il avait reformé son armée, reçu le secours de Genève, rançonné le Limousin. Par Saint-Étienne, Fleurs, Roanne, Saint- Léonard, multipliant les crochets, il passerait dans le Bourbonnais pour lever des contributions. Si on ne le rejoignait pas à Bourbon- Lancy, on le rattraperait à Cluny. M. de la Tour se vantait d'y mener M. de Clérambon et ses soldats.

« J'y serai dans huit jours », avait dit celui-ci. Il gagna même une journée. Le 19 juin, au matin, il reconnaissait les avant-gardes des huguenots, dont les lignes clairsemées couvraient cinq lieues de pays, de Bourbon- Lancy à Curdin. C'est qu'il avait doublé les étapes, refusé même une journée de repos à son monde. Sachant que les troupes de Brissac marchaient au-dessus de lui après avoir passé la Loire à Decize, il avait sans cesse obliqué sur sa droite pour ne pas prêter le flanc en cas de rencontre. Aussi avait-il pris son chemin par les montagnes, lutté contre les éléments, les orages, les cours d'eau débordés. Ces vingt dernières lieues donnèrent à M. de Clérambon plus de peine que tout le reste du voyage, tant les chemins étaient mauvais. Chaque jour aussi, il avait eu à compter avec la mauvaise volonté des reîtres, qui voulaient piller. Saint- Cendre, devenu la doublure de Taubadel, qu'il ne quittait pas plus que son ombre, ne cessait de transmettre à M. de la Tour les remontrances et les réclamations de « MM. les Allemands », et les plaintes de M^^® Lucie qui, recrue de fatigue, criait à heures fixes qu'elle allait mourir. Alors le sensible Taubadel menaçait de s'arrêter dans un village, jusqu'à ce que sa fiancée fût rétablie.

M. de la Tour rapportait fidèlement à M. de Cléram- 269 bon toutes ces particularités, et celui-ci lui répondait d'une manière invariablement froide et posée :

— Les reîtres sont libres de marcher de leur côté. Chargez- vous de les conduire à T Amiral. Avec l'aide de M. de Saint-Cendre, vous y réussirez, probablement. Ou bien, s'ils tiennent à ma compagnie, ils auront à observer les règlements et ma discipline.

M. de la Tour, sûr qu'une fois livrés à eux-mêmes, les reîtres ne passeraient pas deux jours sans être mis en pièces par les coureurs de Brissac, exhortait M. de Taubadel à l'obéissance. Mais, à Chapeau, M. de la Gournelle, dérangé dans son ordre de marche, dut décharger ses pistolets sur un paquet de reîtres qui s'étaient délibérément révoltés, tua un homme et en blessa deux. M. de Taubadel poussa son cheval sur M. de la Gournelle et alla jusqu'à le menacer de son épée. M. de Clérambon réussit à faire entourer le rittmestre par ses gendarmes. Séparé des siens, inquiet, ne voyant plus autour de lui que des armures à l'épreuve, M. de Taubadel composa, exprima ses regrets au sergent de bataille. M. de Clérambon, sans s'émouvoir, ordonna à M. de Villautier de pendre quatre des plus mutins. Et le prévôt exécuta la sentence, malgré les huées des cavaliers noirs qu'on maintint sous la menace des arqueouses.

Ainsi plus de trois heures se perdirent, car on dut modifier l'ordre de marche. Les reîtres n'allèrent plus qu'entourés par les gens de pied, qui gardèrent mèches allumées ; et les argoulets de Sauverat, les pistoliers de Lachapelle flanquèrent cette infanterie, pour plus de sûreté. On en détacha seulement quelques piquets pour

270 battre l'estrade et rapporter des nouvelles. Alors, brusquement, les réclamations des reîtres cessèrent, et M. de la Tour n'apporta plus au quartier de M. de Clérambon, quand il venait souper avec lui, que des félicitations et des louanges. Saint-Cendre ne l'accompagnait point. Sans montrer ni joie ni chagrin, le comte Odet traitait magnifiquement l'envoyé de l'Amiral et ne lui confiait pas ses réflexions. « Ce n'est point ta faute, Villebrune, toi qui devrais prendre pour enseigne: — Au Cœur Volant y — ce n'est point ta faute, incorrigible brouillon, si tu n'es pas à cette heure en route avec Taubadel pour ma Roche- Thulon. Taubadel est moins sot que tu ne le croyais. Il préfère le certain à l'incertain. La crainte de Brissac a été pour lui le commencement de la sagesse... Enfin, nous touchons au but !... Mais, par les bois de Follenbrais ! — après Vauplassans, c'est lui qui porte les plus beaux chandeliers de France, — je jure que Saint-Cendre ne paraîtra plus dans mes rangs quand j'aurai rejoint M. de Châtillon. Je l'aimerai de loin, et notre aflfeaion n'en sera que plus solide et étroite, tout comme une lame de Bilbao... »

Et il donna l'ordre de tirer les écharpes blanches, le 19 juin, au matin. Il revêtit par-dessus ses plus belles armes la robe de velours rouge brodée qui avait tant déplu aux rustiques de Saint-Éloy. Et, monté à l'avantage sur son grand cheval noir, coiffé de sa salade à plumail blanc, son estoc doré à la main, il entra, à la tête de ses troupes, dans les lignes des huguenots.

La nouvelle de son arrivée se répandit aussi vite que brûle une traînée de poudre. Des cris de joie qui n'étaient point stipendiés accueillirent le grand parti-

San ; les : « Vive M. de Clérambon ! » se mêlaient 271 aux Hochl et aux Hourrah! Teufel! des Allemands. On entendit même des : « Saiil en a tué mille, David en a tué dix mille !... Salut au héros de Mensignac !... » Ainsi, des lignes avancées jusqu'à la place d'armes, M. de Clérambon fut acclamé. La visière haute, il saluait de répée, baisant le pommeau, et, sous la pression insensible de sa main et la caresse sournoise de l'éperon, sa monture dansait au pas de passage. Si M^^^ Duhalier, d'aventure, se fût trouvée là, en ce jour, peutêtre le maître de la Roche-Thulon eût-il trouvé grâce à ses yeux. Mais cette jeune femme n'était point, pour son particulier profit, dans les bandes de MM. les Princes, et personne ne pensait, à voir M. de Clérambon ainsi passer en triomphateur, à la vanité des regrets qu'il nourrissait au même moment.

Devant le logis de l'Amiral, M. de Clérambon mit pied à terre. Suivi des deux jeunes princes, que l'on appelait couramment « ses pages », M. de Châtillon s'empressait, hâtant le pas. Il serra dans ses bras le comte Odet, qu'il n'avait pas vu depuis près de trois ans, et lui dit tout d'abord :

— Vous souperez avec moi, mon cousin. A cette nuit, les affaires sérieuses ! Je veux être, en cet instant, seulement, à la joie de vous voir.

Il le présenta aux princes. Les deux enfants considéraient le célèbre Clérambon avec une curiosité égale : Henri de Navarre, avec sa mine de chevreau éveillé qu'éclairait déjà un sourire uniformément de commande ; Henri de Bourbon, avec des yeux froids et luisants, comme l'eau gelée, à fleur de tête dans une

YI

272 face blême où se lisaient la défiance, la tristesse et l'envie. Ainsi Navarre et Condé portaient-ils chacun leur dissimulation native sous l'œil bienveillant, apaisé et hautain de M. le pasteur Merlin, qui salua M. de Clérambon, les lèvres pincées.

— Je vous amène, monsieur le Pasteur, — dit celuici avec une belle révérence, — un couple à unir. Il a fait cinquante lieues de pays pour arriver jusqu'à vous.

— J'ignorais, Monsieur, — répondit Merlin avec une componctuelle douceur, que vous eussiez l'intention de prendre femme. — C'est avec un frisson d'allégresse que notre Église recevra dans son sein la brebis égarée...

— Il n'est point de brebis égarée, monsieur le Pasteur ; il est un bélier qui vient ici pour cosser contre Brissac. A bon entendeur, salut !

Le jeu de mots donna à rire. L'entourage de l'Amiral ne se priva pas de répéter la plaisanterie. Le pasteur Merlin, homme habile et sachant son monde, approuva même. Posant sa main fine et jaune sur l'épaule armée d'acier, il dit en regardant le comte dans les yeux :

— Il te sera pardonné, mon fils, car Dieu, qui connaît les forts, t'a confié l'épée, ici-bas, pour sa^ gloire.

L'Amiral respira plus librement. Il avait saisi un cure-dent piqué dans sa barbe, signe, chez lui, d'une colère mal contenue. Mais il remit tout aussitôt l'ustensile en place. Henri de Navarre envoya un signe d'amitié, à la dérobée, vers M. de Clérambon. Henri de Condé lui adressa un regard chargé de haine. M. de Clérambon le toisa avec une indifférence tranquille qui mit une larme aux yeux de l'enfant. Rien de cette comédie muette ne fut perdu pour le pasteur Merlin.

— Souffrez que je vous quitte, — dit-il, — c'est 273 rheure des exercices religieux de MM. les Princes.

Et il emmena les enfants.

— Sais-tu — demanda Navarre à Condé — quel est le cri de guerre de Clérambon ?

— Non ! — répondit l'autre, sèchement.

— « A gagner la plus belle ! » C'est beau, brave et galant ! Qu'il meure, et je le prends !

— Henri ! — murmura Condé, — Henri ! n'aurezvous donc toujours en tête que la folie de Bélial ? Laissez-moi me rapprocher de M. Merlin, sans gâter, par avance, la douceur des paroles divines dont notre cœur se trouvera embaumé.

« Clérambon ! Clérambon ! — songeait Henri de Navarre, — vienne Brissac, je voudrais charger avec toi ! Toi, qui m'apprendrais à ne plus avoir peur !... Et puis, tu me conterais de si rares histoires ?... Enfin, je le verrai sans doute à souper... »

Mais Henri de Navarre se leurrait d'un vain espoir. Il ne soupa point avec M. de Clérambon. L'Amiral, prenant celui-ci par la main, l'introduisit dans sa maison, une mauvaise grange où des poules picoraient, impudemment. Et cette grange se dressait entre Chauvigny et Chalmoux. Derrière elle montait la lueur des faubourgs qui brûlaient. Le feu, gagnant les bois de Germigny, tordait les hêtres et les chênes, qui éclataient dans la fumée épaisse. Et le vent d'ouest rabattait les tourbillons noirs et les traînées de flammèches sur Mont, où les reîtres de Taubadel venaient d'entrer.

— Moins six que j'ai arquebuses ou pendus^ pour la

274 bonne règle, ils sont tous au complet. Chevaux et hommes sont dans la meilleure condition. Et M. de Clérambon continua :

— Vous plaît-il de les voir ? Saint- Cendre vous les présentera.

— Je les recevrai demain, — répondit l'Amiral, — et ce sera de votre main, Clérambon... Saint- Cendre n'a rien à voir ici, et il a peut-être, si j'en crois la rumeur, mené bien du bruit pour cette affaire dont vous avez eu tout l'ennui.

— Ce sera à votre convenance. Monsieur. Vous plaîtil de reconnaître l'argent ?

— Bessonnières a charge de cela, et il vous remettra les reçus en forme. Quant à mes remerciements, je...

Mais M. de Clérambon pria l'Amiral d'excuser :

— Je n'ai fait que mon devoir. Quant aux reîtres, leur solde comptera du jour où je les ai mis en route, si vous en jugez ainsi...

— Ah ! mon cousin, je vous supplie encore de régler ce point avec Bessonnières ; il vous traitera honorablement, soyez-en sûr... Vous me dites qu'il serait bien de marier votre Taubadel dans notre camp. Il le sera dès demain. Donnez des ordres, avec Bessonnières, à qui j'en toucherai deux mots, pour que tout se passe décemment. J'entends que Mansfeld et Taubadel s'accordent cette nuit même. Le pasteur Merlin s'y emploiera... Ne prenez pas cette peine de lui parler : je l'entretiendrai moi-même. Cela vaudra mieux, assurément... à tous points de vue.

Et comme M. de Clérambon, l'estomac dans les talons, regardait la porte avec insistance, l'Amiral lui dit :

— Prenez patience. J'aurai bientôt fini. Vous allez 275 de ce pas dire à Mansfeld qu'il ait à délivrer un magnifique cadeau à l'épousée. Cette courtoisie engagera Taubadelj et la querelle — une histoire de préséance, autant qu'il m'en souvient — tombera d'elle-même.

Je coucherai cette nuit à Cluny ; c'est vous dire que je vais me mettre en route. Après-demain, soyez assez bon pour me rejoindre, car j'ai besoin de vous en Bourgogne. Je devrais vous donner la droite à tenir. C'est la place qui vous est due, à n'en pas douter. Toutefois je vous connais trop pour ignorer que vous êtes de ceux qui sont plus volontiers à la peine qu'à l'honneur, et toute la peine sera pour ma gauche, qui aura sans cesse à escarmoucher contre les cavaliers de Brissac. Vous marcherez donc avec M. de la Valette, s'il vous plaît...

— Il est un peu mon cadet. Monsieur...

— C'est juste ! Vous agirez donc avec vos troupes sous mon seul commandement... Je vous maintiens colonel. Vienne le vrai combat, je vous rendrai la droite. Faites-moi crédit pour les quelques vingt lieues que nous avons encore à couvrir avant de voir les gens du Roi... Je dis vingt lieues, car tout me porte à croire que, s'il y a bataille, ce sera du côté d'Autun que l'on essayera de m'arrêter... Ou bien alors nous remonterons vers la Charité.

M. de Clérambon ne se permit aucune objection. Au reste, tout cela lui était indifférent.

« Je saurai toujours bien — se disait-il — passer sous Arnay-le-Duc ; si ce n'est pas à l'aller, ce sera au retour. Et, si l'Amiral m'emmène par trop loin, je lui fausserai compagnie, sous couleur d'une erreur de route, et mar-

276 cherai sur la Mignonnette, seul point de la terre qui soit vraiment digne d'intérêt. Pour le reste, que m'importent toutes leurs histoires ?... Et voici maintenant qu'il me plante là pour tirer sur Cluny ! Je crois comprendre : il a peur que je donne les verges à son page Henri de Condé, le petit carême-prenant... »

Et il continua d'écouter l'Amiral qui développa plus d'un projet, avant de lui donner congé sur ces mots :

— Allez, mon cousin, et que Dieu vous garde ! Je vais donner des ordres pour que M. de Taubadel soit content. Je prends la dépense à mon compte. Grâce à vous, je pourrai payer la troupe et mener les reîtres jusqu'à Paris... peut-être... Et la vérité prévaudra.

Coligny avait prononcé ces dernières paroles sans conviction. Depuis des jours, il les répétait à tous les émissaires, comme un compliment appris. Mais Clérambon ne sourcilla point. Sa nature exacte le poussait à éviter les discussions inutiles.

Tel fut l'entretien mémorable que M. de Clérambon eut avec M. l'Amiral, qu'il ne devait plus revoir. Et l'on peut dire que les deux hommes se quittèrent avec un plaisir égal, ayant tiré l'un de l'autre ce que chacun pouvait en attendre honnêtement.

M. de Clérambon assit ses quartiers à Neuvy, ses lignes coupant la route de Bourbon- Lancy et s'étendant jusqu'à la forêt de Vesvre. Ses relais de cavalerie, échelonnés jusqu'aux fermes des Guillaumins, assuraient ses communications avec les logis de Chalmoux, et la gauche des huguenots le séparait des reîtres de Taubadel cantonnés dans Mont, à une distance d'environ trois lieues. M. de Mansfeld l'aîné, établi dans la commande-

rie de la Motte, tenait ses reîtres sur la lisière des grands 277 bois. M. de Clérambon s*en fut dîner chez lui pour négocier l'accord avec M. de Taubadel.

La querelle qui divisait ces deux seigneurs d'Allemagne était assez importante pour que quatre années eussent passé sans en adoucir l'amertume. A Dessau, un certain dimanche, le frère du chirurgien attaché au comte de Mansfeld avait pris le pas, pour entrer au prêche, sur le fils de la nourrice de Taubadel, son propre frère de lait. L'offense était flagrante, et elle ne manqua point de témoins. Peu s'en était fallu que l'injurieux chaudronnier Hans Hoppfer — c'était le frère du chirurgien — n'eût l'oreille détachée d'un maître coup de diisack, fourni par l'offensé, Eberhard Henckel, — c'était le fils de la nourrice, — qui, tailleur de profession, ne se laissait impunément manquer par quiconque. Le bouillant Henckel avait cependant reçu un grand horion de la main de l'armurier Desiderius Maystetter, fourbisseur attitré des Mansfeld. Alors, il s'était retiré, en promettant une prompte et stricte vengeance. M. de Taubadel, ainsi doublement insulté, avait demandé raison à M. de Mansfeld. Mais celui-ci, par négligence, était parti pour la France avec plusieurs cornettes de reîtres, sans régler le différend.

M. de Clérambon connaissait depuis longtemps cette histoire, le rittmestre Taubadel ne lui en ayant point ménagé les détails pendant son séjour à la Roche-Thulon. Il fit valoir, auprès de Mansfeld, le mécontentement de Taubadel.

— Il croit. Monsieur, que vous le considérez comme de trop petite maison pour vous commettre avec lui.

278 — Certes non ! — répondit M. de Mansfeld, en écartant avec soin sa longue barbe blonde, pour ne pas la souiller en buvant. — M. de Taubadel, Monsieur, est un gentilhomme de haut lignage, et quiconque oserait prétendre le contraire aurait affaire à moi, sur-lechamp. Je ne permettrai à personne de colporter un pareil bruit... Je porte votre santé, monsieur de Clérambon, et celle de tous les braves qui vous ressemblent. Aussi vrai que notre Luther est la source de la pure lumière, — toute révérence gardée à votre Calvin, — je prends votre avis comme jugement dans cette querelle, et je vous supplie d*être mon second.

— Je suis sensible à cet honneur. Monsieur. Mais, ainsi que vous le savez, M. l'Amiral déteste les duels. Et pourquoi, s'il vous plaît, des gentilshommes, qui doivent leur sang à la plus grande glorification du Seigneur, iraient-ils le verser dans une querelle personnelle, petite et basse au regard des divins intérêts ?

— Ah ! Monsieur, — soupira Mansfeld, — vous parlez aussi bien que M. de Saint-Cendre, ce qui n'est pas peu dire. Agissez ainsi que vous le voudrez. Je suis votre fils, et je bois à votre santé... Vous me demandez d'envoyer un cadeau à la fiancée de M. de Taubadel ? A vous de le choisir !... Prenez, si vous le trouvez bon, cette chaîne d'or que j'ai gagnée ici, et portez-la, de ma part, à cette dame.

— Vous la remettrez vous-même, s'il vous plaît, et conduirez l'épousée devant le pasteur. Taubadel est votre cadet. L'attention lui sera seyante.

— Idée admirable ! Monsieur de Clérambon, disposez de moi ! Vous réussiriez à accorder Juda et Ma-

gog !... Qu'on apporte du vin de Corse, et du meilleur... 279 Non ! point de celui-là ! Le petit tonneau doré !

M. de Clérambon quitta M. de Mansfeld pour courir chez M. de Taubadel, qui, à entendre ses paroles de paix, l'embrassa en pleurant ainsi qu'un tendre veau séparé de sa mère. Puis, se reculant, le rittmestre frappa sa poitrine couverte de velours vert :

— Je suis un misérable. Monsieur, un misérable Amalécite ! Un papiste ! Et quand je pense que j'ai pu, un instant... Non ! non ! ne me demandez rien !... M. de Saint-Cendre a eu tort !... Je...

Sans le laisser continuer, M. de Clérambon s'excusa : « Il avait des occupations sans nombre, M. de Bessonnières à voir»., le mariage à préparer... »

Alors M. de Taubadel, saisissant M. de Clérambon entre ses bras sans se soucier d'écraser ses manches à la gigote, recommença de pleurer.

— ■ Est-il possible que cela soit vrai !... Quoi, demain ?... Ah ! Monsieur ! Souffrez que je vous amène Lucie, et qu'elle vous donne un baiser !.,. Mariés ! Nous allons enfin pouvoir... Et devant le pasteur Merlin !

M. de Clérambon réprima un sourire. La phrase interrompue gagnait à se terminer ainsi. Connaissant la diète amoureuse que M"^ de Lamothe-Gondrin infligeait à son soupirant, il se réjouissait à l'idée de voir cesser ce régime sous les yeux du pasteur Merlin.

Taubadel criait toujours :

— Et c'est à vous que je la dois !... Qu'on amène M™e Lucie !

Mais M. de Clérambon, qui ne tenait nullement à

28o être remercié de la confirmation, tout accidentelle et en dehors de ses desseins, de l'union imposée par lui à la jeune femme, s'esquiva prestement, tandis que sur le seuil, agitant de grands bras, le sensible Taubadel criait toujours, vainement :

— Attendez ! attendez, de grâce ! Mais attendez donc !... Quand je vous dis qu'elle finit de se coiflfer.

M. de Clérambon était déjà loin. Poussant son cheval sur Montillon, il atteignit en moins d'un quart d'heure les logis de M. de Bessonnières, que l'Amiral avait laissé en arrière pour régler les derniers mouvements des troupes.

L'entretien fut long, mais toutes les conclusions du sergent-major se ramenaient à une seule : « Monsieur de Clérambon avait eu le plus grand tort de ne pas s'assurer du marquis de Saint-Cendre sous les murs de Moulins. On croyait celui-ci déjà passé dans l'armée de Brissac. » Il n'en était rien, car le marquis incriminé apparut tout à coup :

— L'Amiral, que je quitte, m'a — dit-il — chargé de régler les cérémonies nuptiales de votre Taubadel, et cela de concert avec le pasteur Merlin. Nos influences se combattront heureusement, ma prodigalité saura mitiger sa sagesse. Oui, mes amis, cette fête m'intéresse, d'autant que la mariée... Mais je m'entends. Ce sera triomphant, babylonien, horrible de magnificence ! Je veux faire mentir le proverbe : « Où les reîtres ont passé, il n'y a point de dîmes. » On dîme pour nous à dix lieues à la ronde : ce ne sont que voiturées de chapons, de gibier et de petits agneaux, corbeilles de fleurs, paniers de fruits, futailles et poinçons roulant par les

routes ! Spectacle admirable et qui nous console des 281 maux de la guerre !... A vous autres les durs travaux des camps, à moi les doux passe-temps d'hymen !... Si vous voulez des femmes, j'en forme une collection pour figurer le ballet de Psyché : vous n'avez qu'à parler !

Et il repartit, dans un claquement de portes, comme une grande guêpe noire tigrée d'or; son épée battait les pieds-droits des baies, ses manches brodées voltigeaient derrière lui. Il repartit, allant vers ses propres plaisirs, dont il ne laissa rien ignorer à tout venant : « Une belle dame de Sornat, ayant eu vent de sa venue, lui avait assigné rendez-vous à Surbains, où il se rendrait dans la nuit. »

— Merveilleux marquis ! — dit de M. de Clérambon. — Plus il se dépense, plus il gagne. Aujourd'hui, je ne lui donnerais pas trente ans, tant sa taille est svelte et sa démarche gentiment assurée. Par le diable ! il me fait envie !

— Traître ! Espion de cour, — murmura le morose Bessonnières, — et qui nous vend once par once !

M. de Clérambon haussa les épaules et répondit :

— Quand vous me prouveriez, mon cher, que cet homme, si bien vêtu et dont la seule épée vaut plus de cinq cents livres, encore qu'il ne possède pas un écu au soleil, quand vous me prouveriez que cet homme nous livre aujourd'hui même au bourreau, je n'aurais ni la force ni le désir de le punir, non plus que de lui causet quelque ennui. Il y a plus d'une année, je ne pus me décider à l'abandonner le long des chemins lorsque,, traqués, désespérés, nous rampions dans le Poitou, disputant notre pâture aux chiens errants. Je le connais-»

282 sais tout comme aujourd'hui. Croyez-moi, Bessonnières, celui-là est né sous une radieuse et splendide étoile qui n'a jamais trouvé de cruelle. Le magnifique Marc-Antoine Muret, la gloire de l'école, a écrit de notre Saint-Cendre : « Celui qui inspire l'amour à toutes les femmes est un vase d'élection, un objet sacré, même aux brutes. Digne du lit des Déesses, son front est protégé par les Dieux ! » Et je suis convaincu que Muret a dit vrai. Pour moi, s'il est expédient de me ranger dans la catégorie des brutes, — et ce ne serait pas prendre le pire parti, — Louis-Alexandre de Villebrune est un objet sacré.

M. de Bessonnières, qui avait usé plus de hauts-dechausses entre les arçons que sur les bancs, et, comme tel, était peu porté vers les subtilités et les paradoxes, accueillit ces paroles étranges avec mauvaise humeur :

— Clérambon, vous êtes un compagnon fantasque et rêveur, quand vous n'avez point la demi-pique à la main. Je vous le dis, en vérité : Saint- Cendre nous trahit tous, et l'Amiral, comme vous, s'en repentira prochainement .

M. de Clérambon secoua ses épaules désarmées et murmura :

— Dans les guerres civiles, peut-il y avoir trahison, à vrai dire ? Chacun y suit, par ses voies et moyens, ce qu'il croit être le meilleur parti. Et là-dessus, souvent, l'opinion de l'homme change. Il n'y a que les sots pour s'incruster dans une idée première dont ils ne démordront plus, matés qu'ils sont par un pernicieux, imbécile et lamentable orgueil. Nous changeons tous, et le

temps, qui modifie notre être avec une inexorable conti- 283 nuité, n'épargne pas plus l'âme que la chair. Et il ajouta, d'un ton détaché :

— Si cela vous blesse, n'en parlons plus ! Autant dire cela qu'autre chose !... D'ailleurs, sommes-nous seulement maîtres de nos pensées, et de quelle officine d'enfer nous viennent certaines d'entre elles, que nous souhaiterions pouvoir repousser ?

M. de Bessonnières, dont l'impatience se changeait en inquiétude, regarda M. de Clérambon avec attention :

— Ah çà ! mais... Auriez- vous bu quelque breuvage magique, Clérambon ? Soignez- vous, mon maître : vous divaguez étrangement.

■ — N'attachez pas d'importance à ce discours, homme grave ! Le vin de Corse que j'ai fêté chez Mansfeld est pour beaucoup dans mon cas. Reprenons, s'il vous plaît, l'ordre de marche et donnez-moi vos instructions détaillées.

Et les deux hommes, penchés sur des cartes, des plans, des règles et des compas, continuèrent d'évaluer les distances et de supputer les retards qu'éprouverait M. de Brissac dans la levée des garnisons à cheval qu'il réunissait au jour le jour, pour poursuivre les huguenots. Mais, entre les lignes que Bessonnières traçait à l'encre sur son plan cavalier, M. de Clérambon ne voyait rien d'autres que les yeux bleu pâle, cerclés de fauve et d'orange, où se traçaient des fibrilles plus ténues que les arborisations des agates.

Et une voix, alternant avec celle de Bessonnières qui dénombrait les effectifs, lui répétait comme un glas : « Tu ne la reverras jamais plus ! »

LES noces de M. de Taubadel furent parmi les choses considérables qui se passèrent en cette année 1570, féconde en grands événements. Grâce aux écus apportés par M. de Clérambon, les magnificences nuptiales dépassèrent tout ce qu'on avait vu jusque-là, au moins dans le Bourbonnais, tant il s*y dépensa en luxe et en prodigalités bizarres. Si certains Allemands n'allèrent pas jusqu'à se faire dorer la barbe et les cheveux, — calomnie inventée par quelques envieux au poil rare, — sûrement n'épargnèrent-ils point les cannetilles d'or fin dans la crinière tressée et la queue nattée de leurs bêtes. Ce fut, en un mot, à qui se surpassa pour paraître.

Les façades des maisons étaient couvertes de tapisseries tendues ; les rues de Mont, jonchées de verdure. Le logis de la mariée s'ornait d'une vaste tenture bro-

dée, où Ton voyait l'histoire complète d'Hérode^ d'Hé- 285 rodiade et de Salomé, la décollation de saint Jean-Baptiste, le massacre des Innocents, les Rois Mages, Moïse, les Sibylles, la Reine de Saba, avec un singe, proposant des énigmes au roi Salomon.

Au matin, soixante musiciens saxons, vêtus de velours orange, étaient venus donner l'aubade devant ce logis. Les trompes et les buccines contournées, arquées, recourbées, s'évasaient en calices de fleurs, et certaines étaient si grosses qu'elles cachaient plus qu'à moitié les porteurs. Les bombardes, les chalemies et les bassons luttaient sans désavantage contre les bugles et les doucines. Et le glissement en va-et-vient des saquebutes réjouissait au plus haut point le populaire. Mais la rumeur formidable de ces instruments à vent ne réussissait pas à éteindre les sons pointus des fifres, la plainte aiguë des flûtes, le mélancolique appel des hautbois. Et une trompette marine rendait un son si grave que beaucoup d'Allemands pleuraient, croyant entendre la grande voix du vent qui pleure dans leurs forêts du nord. Les violes italiennes à six cordes faisaient la basse du concert des rebecs, alternant avec un second orchestre où les flûtes traversières menaient une marche légère, rj^hmée par des tambourins.

Tout à coup, à l'autre bout du village, une troisième fanfare éclata, annonçant la venue de M. de Taubadel lui-même. Et celui-ci était précédé par tous ses meneurs de bruits à cheval : timbaliers, clairons, sonneurs de cor et joueurs de cymbales. On distinguait même, parmi ces flots pressés d'harmonie, l'appel du cornet des courriers. Car tout ce qui ronflait, grinçait, vibrait et sifflait

286 s'était donné rendez-vous en ce lieu, sous la direction du trompette Christian Kopperhorn.

M. de Taubadel luisait derrière ses musiciens, uniformément habillés de taffetas cerise et coiffés de chapeaux à la cocarde assez vastes pour servir de parasols, assez emplumés pour fournir l'idée d'une basse-cour gigantesque en mouvement. Monté sur un cheval blanc, flanqué à droite par M. de Clérambon, à gauche par M. de Saint-Cendre, M. de Taubadel étincelait comme une châsse, tant les métaux précieux enrichissaient ses habits et son harnachement. De ce caparaçon opulent, les appliques d'orfèvrerie, les fichûres, les boucles et les pièces battantes scintillaient, sonnaient, et les pendeloques terminées par des floches de soie rasaient le sol. Le chapeau de M. de Taubadel, pointu en manière de pain de sucre, s'ornait d'un panache frisé, couleur chair, émergeant d'une enseigne émaillée. Ce joyau, serti dans un orle qu'éclairaient plus de vingt rubis et saphirs, représentait saint Christophe. Les hasards de ce monde l'avaient fait passer du cabinet de M. de Lanelet dans les mains de M. de Clérambon, et celui-ci l'avait offert au rittmestre en cadeau de noces, de même que la chaîne d'or serrant de ses douze tours le col de ce seigneur allemand. Son habit en cloche était de satin bleu céleste, bandé de velours brun, chargé d'argent sur toutes les coutures et ajouré de si nombreuses taillades que M. de Taubadel semblait se mouvoir dans un panier à claire- voie.

Cette comparaison désobligeante émanait du marquis de Saint-Cendre, dont le sévère pourpoint noir, tracé d'or, accentuait le port élégant et noble, et contrastait

étrangement avec la parure barbare de F Allemand. De 287 celui-ci les manches étaient si démesurément bouffies, qu'on pouvait l'accuser, en toute innocence, de porter un oreiller de plume sous chaque bras. Mais M. de Clérambon était en tout pareil au marquis de Saint-Cendre pour le vêtement et le cheval, étalon du Perche, noir, marqué de blanc au front et aux quatre pieds.

Quand M. de Taubadel fut tout proche du logis de sa fiancée, les musiques se turent. Un pan de la tapisserie se leva par artifice mécanique, et M^i® de Lamothe-Gondrin apparut, dans une robe de damas blanc à grandes fleurs. Ses cheveux blonds, dénoués, s'épandaient sur ses épaules, le long de son dos, en un manteau souple, vivant et soyeux. Une couronne de lis et de lierre cerclait son front et les feuilles sombres encadraient l'ovale pur de son visage rosé.

Alors ce fut une tempête de cris :

— Vive la mariée !... Vive la margravine ! Vive la jeune dame !... Pour elle bonheur et joie sur la terre !

Mais, à considérer cette tendre et radieuse beauté, beaucoup se disaient :

« N'est-ce point malheureux que cette jolie fille soit unie à ce vilain singe roux, plus semblable à un sac de fripier qu'à un chrétien, et dont le nez est a^ax trois quarts aplati ? »

Les femmes, qui s'écrasaient pour mieux voir, murmuraient :

— Vaudrait-il pas mieux pour elle qu'on la mariât avec ce superbe seigneur qui manie si bravement son cheval noir ? Voilà qui serait un beau couple !... Voire

288 même avec l'autre Français qui chevauche à droite, encore qu'il ait une pâle et méchante figure !...

Et toutes reprenaient en chœur : « Quelle pitié ! » et autres choses semblables.

Mais ces empêcheurs de danser en rond, quel que fût leur sexe, ne faillirent point à crier, avec les autres, quand M. de Taubadel approcha :

— Vive le marié !... Vive monsieur le margrave !

M. de Mansfeld qui, en velours vermeil, venait immédiatement derrière l'épousée, fronça le sourcil à entendre ainsi acclamer Taubadel qu'on parait d'un titre vain, auquel il n'avait aucun droit :

« Le titre de margrave est singulièrement prodigué, en ce pays ! »

Toutefois, il ne jugea pas à propos de confier cette réflexion au vieil oncle à la barbe tressée, son voisin de droite. Il se contenta de lui dire, de son air le plus gracieux :

— Votre neveu Casimir est bien galamment accoutré, en ce jour. Ah ! ah ! combien de Français se sont cotisés pour lui payer ce paletot argenté, monsieur de Krussenstern ?

— Il est certainement moins beau — répondit le porte-étendard — que celui dont se para mon parrain, M. de Sickingen, en une pareille circonstance. Un parement d'autel complet, provenant d'une abbaye qu'il avait sécularisée, passa à en fournir le seul corps ; et les manches étaient d'une chasuble en brocart de Milan, tel qu'on n'en vit jamais le pareil. Et c'est bien le meilleur emploi qu'on puisse faire de toutes ces superfluités papistes.

Cependant M. de Taubadel avait mis pied à terre. Il 289 embrassa sa fiancée avec beaucoup de tendresse, et si étroitement que ses longues moustaches se refermèrent sur la tête couronnée de lierre.

— N'y aura-t-il point ici, de fortune, — murmura Saint- Cendre, — quelque ingénieux galopin pour attacher adroitement ces deux pinceaux derrière le cou de la belle ! Voilà qui serait, en vérité, un agréable spectacle !

Des salutations sans nombre s'échangèrent alors entre les gens des deux cortèges. M. de Mansfeld serra, à deux reprises, M. de Taubadel dans ses bras. M. de Saint- Cendre distribua un grand nombre de baisers parmi les femmes, sans en excepter les chambrières, dont les mains, chargées de bouquets, étaient impuissantes à repousser ses attaques. De ces femmes, qui se pressaient derrière la mariée, les costumes variés disaient les conditions diverses : bourgeoises et villageoises attirées par la curiosité, épouses ou concubines des reîtres, filles f :.iles de leur corps suivant les armées, vivandières, servantes, artisanes, campagnardes, bohémiennes, toutes brillaient sous leurs plus riches atours ; et leur procession bariolée, sortie de la maison, remplissait maintenant la rue. Les attifets arqués et les escofiions à résille, les toquets à aigrettes se mêlaient aux coiffes, aux bavolets et aux calots. Les simples corsets et les basquines, les mancherons plats des paysannes coudoyaient les épaulières en oreilles d'âne, les manches ducales, les corsages brodés, les hauts collets et les fraises. Beaucoup de dames avaient gardé leur masque. Le visage de trois fermières disparaissait aux

290 trois quarts sous leurs bonisses de cambrésine bordée d'ouvrage de nonnain. Les robes à queue carrée frôlaient les jupes courtes. Les ceintures d'orfèvrerie à bouterolles pendantes, lourdes d'émaux, mêlaient leurs feux à l'éclat des demi-ceints d'argent ou d'étain. Les Allemandes se reconnaissaient à leurs chapeaux de peluche bourrue, larges comme des roues de carrosse, avec des plumails d'autruche recourbés en crosse, à leurs cottes de velours encerclées de dix rangs de galons multicolores. Et leurs manches énormes, déchiquetées de mille crevés par où passait la doublure de taffetas, s'étranglaient de place en place par des aiguillettes à ferrets niellés. Certaines portaient des tabliers étroits en tabis d'Asie, ou en diaspre de Chypre, récamés d'or, nues d'argent, à compartiments, à échelons, à dents de loup. Et d'autres, malgré la chaleur, paraient leurs épaules et leurs gorges nues de pèlerines en loutre, grèbe, renard, dos de gris. Les dames de France, en chaperon à coquille, en manches plates, exagéraient par l'ampleur de leurs vertugadins la minceur de leur taille. Les femmes des champs, en bonnet de lin, vêtues de drap clair bandé de velours sombre, bombaient leur sein sous une guimpe blanche où battait une croix massive. Les filles de joie riaient sous les plumes incarnadines de leurs bérets tailladés ; autour d'elles, le satin, le baudequin, le damas cafard, le cendal et la peau de soie s'étalaient par brasses, tant étaient froncés les plis de leurs jupes. Et les joyaux étaient à proportion du reste. La maîtresse de W. Bernstein portait à son cou un carcan de quatre cents perles, dont une baroque, comme pendant, « plus grosse qu'un œuf de roitelet »,

ainsi que Taffirma M. de la Gournelle, curieux des 291 choses de la nature. Sa dogaline de velours feuille morte, ourlée de létisse, s'ouvrait sur sa cotte de lampas couleur inde, où des entrelacs au petit point retenaient chacun un œil-de-chat à leur centre. Le rebras de son castor amarante était relevé d'un gros nœud de rubans couleur « baise-moi, ma mignonne », qui lui retombait sur l'oreille. Le pent-à-col d'une Danoise, grande et svelte comme une déesse du Primatice, valait plus de mille écus, mais les cottoires d'une petite Bavaroise étaient de plus de prix encore. Têtes blondes et brunes, frisées, crépelées, coiffées en bourse, en écheveau, en corde à puits, tressées, nattées, en queue de cheval, dressées au fer, arcelées, montées à la passe-fiUon, taillées en fenêtre, se pressaient, affairées et curieuses, agitant leurs bijoux, dont les gemmes palpitaient sous les rayons du soleil.

Par les champs, par les sentiers des collines, on s'achemina vers Bost, où M. le pasteur Merlin attendait le couple pour lui donner la bénédiction, à la mode de Genève. Et le cortège était si long que les premiers — M. de Taubadel en tête et à pied, comme les autres, M^^^ Lucie portée par quatre demoiselles sur un fauteuil doré qu'abritait un dais de soie blanche — avaient atteint l'église de Bost, alors que les derniers quittaient à peine la rue de Mont. Dans la façade mutilée s'ouvrait l'ogive du portique, veuf de ses huis ; les statues des saints gisaient le nez dans l'herbe. Une Vierge, coupée en deux, témoignait du zèle des Réformés, qui n'avaient pas plus épargné les sculptures du dedans que les ornements du dehors.

292 Quand M. de Taubadel entra dans la chapelle ainsi muée en temple calviniste, le pasteur Merlin, qui l'attendait, assis, dans une salle entre deux ministres, se leva. Et, tout le monde ayant pénétré dans le lieu saint, — ou du moins ceux qui le purent, — il commença de parler, citant le Livre :

— « Et tout le peuple, qui était à la porte, et les anciens dirent : Nous en sommes témoins. L'Éternel fasse que la femme qui entre en ta maison soit comme Rachel et Lia, qui, toutes deux, ont donné des enfants à la maison d'Israël. Conduis-toi vertueusement en Éphrat, et rends ton nom célèbre dans Bethléem. — Et que la postérité que l'Éternel te donnera de cette jeune femme, ta maison soit comme la maison de Pharez, que Thamar enfanta à Juda. » (Ruth, IV, 11-12.) Ainsi, mes frères, la jeune femme qui vient aujourd'hui en la maison du Seigneur...

— La peste l'étouffé ! — murmura Saint-Cendre, — avec sa Thamar. La comparaison est heureuse ; Clérambon, mon compère, que t'en semble ? Cette cérémonie est le digne pendant de celle du « Bœuf violé » : aujourd'hui c'est la fiancée violée... Hi ! hi !

— Ton jeu de mots est absolument détestable, car il repose sur la sonorité de mots qui n'ont point le même sens : qui jamais s'avisa de faire rimer viol et violon ?... Et c'est ici Taubadel qui est le bœuf gras !... Tiens-toi tranquille !

M. de Saint-Cendre ricana discrètement et composa son attitude. Une heure durant, le chapelain de l'Amiral tint les assistants debout à l'écouter. Et telle était la considération qu'il inspirait que les femmes n'osèrent

même point s'asseoir sur le coin de leur robe, à terre, 293 ainsi qu'elles le faisaient au temps de M. le Curé. M. de Saint-Cendre bâillait, avec décence, derrière son bonnet à plumes blanches, et se retournait adroitement pour regarder les dames. Appuyé sur son épée, dont il s'aidait ainsi que d'une canne, M. de Clérambon semblait changé en statue de pierre. Il regardait assidûment le sol de l'église, tout aussi ravagé que le reste. Chaque pierre tombale avait été martelée avec un soin jaloux, les lames de cuivre arrachées. Et M. de Clérambon songeait : « Un jour viendra où une pareille dalle te recouvrira. Ce sera la fin de la comédie ; je la trouve longue à jouer... Et puis, meurt-on tout entier ! Et les regrets ne viennent-ils point encore troubler le repos des morts ? Comédie humaine ! Pauvre farce où notre orgueil cherche à mêler le tragique ! Se mettre à deux pour y tenir son rôle, est-ce aussi utile que semble le croire ce prédicant à rabat empesé dont l'éloquence melliflue, mais aussi roide de l'empois biblique que son col, nous prône les bienfaits et la sainte nécessité du mariage ? »

Il se remémorait machinalement le sort de ses anciens amis qui avaient pris femme : « Courgelon était mort en son printemps : bien sûr qu'on lui avait donné des poudres. Sandlevin et Taconnières étaient devenus idiots, à rendre des points à Brindalois, dont la simpHcité faisait pleurer, et cela en moins de deux ans. Ghssurgis n'en valait guère mieux. A celui-ci son épouse présentait, bon an mal an, deux héritiers, quoi qu'il ne fît pas pour cela. Anne de Beaudenier avait donné à son mari des andouillers dont on ne comptait plus les cors. Sarlabous le cadet était classé parmi les complaisants.

294 Randost parmi les indifférents, Meurglais parmi les jaloux féroces. A cela près, leur sort était le même. »

Ainsi M. deClérambon se laissait aller à ses réflexions. Mais Saint-Cendre le tira par la manche :

— Vois donc la Danoise au pent-à-col. Ne dirait-on pas un cygne pris dans un bataillon de pintades ?... Quelle taille ! Son regard froid et voilé est diantrement prometteur... J'ai bien envie...

— Tu as raison, répondit M. de Clérambon, toujours immobile ; ces belles du Nord sont viande blanche et ferme, et point creuse, à mon goût. Va, passe-toi ton envie. Sois le cygne et qu'elle te soit une autre Léda.

Le pasteur Merlin, choqué de ces chuchotements, toussa, haussa le ton et larda adroitement son sermon d'un verset supplémentaire :

« Il y a un temps pour jeter les pierres, un temps pour les ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour s'éloigner des embrassements. »

Et, ayant ainsi foudroyé les deux hommes frivoles, qui demeurèrent raides comme bâtons, il continua d'admonester Taubadel, l'exhortant à se rappeler qu'il n'était pas venu en France, par l'expresse volonté de Dieu, uniquement pour prendre femme, mais bien aussi pour combattre le bon combat et secourir les Églises. Celles-ci, pareilles au temple de Jérusalem après sa ruine, demandaient des constructeurs et des défenseurs. On devait être l'un et l'autre.

— Oui, mon frère, ainsi que le dit le prophète Isaïe : « Ceux qui bâtissaient la muraille et ceux qui chargeaient les portefaix travaillaient d'une main, et, de l'autre, ils tenaient l'épée. »

Enfin il termina par une péroraison jaculatoire où il 295 appela les malédictions du ciel sur les impies en général, et les papistes en particulier :

— Ils sont venus, les temps annoncés par le prophète: « Le méchant sera puni ; pour lui, la semence d'un homer ne produira qu'un épha! »

Adossé à un pilier, l'oncle Krussenstern dormait d'un égal et profond sommeil, les mains prises dans les tresses de sa barbe qui leur servaient de soutien. M. de Mansfeld se réveilla à temps ; sans quoi, le porte-étendard fût demeuré seul dans l'église de Bost. On s'en retourna vers Mont par le chemin de Maupoint. Maintenant M. de Taubadel donnait le point à M°^^ Lucie, qu'il accablait de compliments amoureux. En tête de la noce, douze violons jouaient une marche gaillarde, et les couples s'avançaient au pas de branle parmi les herbes. Pour arriver jusqu'à la Danoise, M. de Saint-Cendre eut la patience de pousser quelques pas avec deux laiderons et une vieille fermière.

Mais, à moitié route, voici qu'un petit Eros, en robe de satin bleu lamé d'argent, sortit d'un épais buisson et arrêta le cortège. C'était un charmant enfant blond, une fille, peut-être. Ses cheveux, coupés carrément sur son front, retombaient en boucles des deux côtés de sa face. Sur ses bas roses s'entre-croisaient les lanières dorées de ses brodequins. Un arc et son carquois chargeaient ses épaules, où s'attachaient de grandes ailes blanches, pointues et si hautes, qu'on eût dit qu'il allait s'envoler. Et ce simulacre de l'amour agitait triomphalement un soufflet, emblème de sa puissance pour attiser ou rallumer les feux les plus languissants .

296 Et, au grand scandale des gens graves, mais à la joie du commun des invités, Eros débita d'une voix claire et vibrante un petit compliment dont M. de Taubadel fut merveilleusement touché. Voulant, sur l'heure, reconnaître un si gracieux service, il puisa dans sa bourse et prétendit gratifier l'enfant divin d'un écu d'or, battant neuf. Mais le fils de Vénus se recula en dessinant un joli pas d'entrechat, menaça le rittmestre de son soufflet et lui souffla sur les doigts, pour lui donner à entendre que l'amour est de ces choses qui ne s'acquièrent point à prix d'argent. Puis, sautant sur ses pointes, il adressa à M™^ Lucie le plus coquin des baisers.

Alors pareillement sortirent du buisson trois jeunes dames d'une ravissante beauté, l'une portant un orphéoréon, l'autre une pandore et la troisième un pénorcon. Et ces guitares, incrustées délicatement d'ivoire, étaient pendues à leur cou par un large ruban à effilés d'argent fin. Elles commencèrent de jouer, attentives et souriantes, tandis que Cupidon entonnait un épithalame dont la crudité obligea le pasteur Merlin à se perdre dans la foule, et les dames à se voiler précipitamment la face avec leurs tourets de nez.

— Eh bien ! Clérambon, mon ami, que dis-tu de mon invention ?

Et Saint- Cendre, qui avait abandonné, pour un temps, sa Danoise, expliquait comment, et au prix de quelles peines, il avait pu se procurer les trois comédiennes, qu'on voulait arrêter aux portes de Bourbon- Lancy.

— J'ai dû moyenner un accord particulier avec la ville, fournir caution... Au reste, elles ne sont point les seules à venir. Tu verras, mon ami, tu verras ! Je te

promets des merveilles !... Vois. La plus jolie^ à droite, 297 celle qui tient le pénorcon et qui a les cheveux couleur de tan, une cotte de damas vert !... Elle se nomme Isabelle et abonde en aimables qualités... La seconde, en houppelande rose brochée d'argent, n'est autre que Tunique Clarisse ! Vois comme ses doigts délicats pincent gentiment et vivement les cordes de sa pandore... Quant à la troisième...

M. de Clérambon ne sut point quelle était la troisième des Grâces, car M. de Saint-Cendre, brusquement, lui tourna le dos et s'empressa vers la fin du cortège où l'appelaient les yeux couleur d'eau de la Danoise. L'Amour avait fini de chanter. Les trois déesses rentrèrent dans le buisson. Les violons donnaient le signal du départ. Et M. Eros, brandissant son arc^ courut en avant, le carquois au dos, le soufflet pendu à la ceinture. Ses cheveux bouclés s'envolaient par le bout. Et chacun admirait ses grandes ailes blanches à qui il semblait emprunter l'extraordinaire légèreté de ses pas.

A l'entrée de Mont s'élevait maintenant un buffet gardé par une compagnie de valets vert et blanc — couleurs de l'épousée — et chargé à profusion des friandises les plus rares. Un drageoir de vermeil fut mis aux mains de M^^^ de Taubadel, et il était si lourd qu'elle fléchit un moment sous le poids. Elle put cependant le tendre au pasteur Merlin qui, après la retraite d'Eros et des Grâces, avait repris sa place dans la procession nuptiale. Il choisit modestement une dragée au musc, prononça quelques paroles obligeantes, et débarrassa la dame de son fardeau. Chacun se vit alors

298 offrir des confitures, du cotignac, des massepains et des biscuits. Deux fontaines de sucre, surmontées de licornes en sucre, versaient de l'eau d'anis, du rossolis, d'autres liqueurs. Un cerf, aussi de sucre, surmontait le buffet, et il était gros comme une chèvre. Au-dessous de lui s'alignait tout un service de viandes, de poissons, de pâtés, de rôtis, toujours en sucre. M. de Saint-Cendre porta, de ses mains, un brochet, glacé et argenté à miracle, à la demoiselle danoise. Beaucoup de femmes en pâlirent d'envie. Un éclair d'orgueil alluma les yeux bleus de la belle, qui, joyeuse et hautaine, mit ses dents blanches et nettes à l'œuvre sur ce magnifique cadeau. Le marquis était revenu au buffet, et, dans le dos de ^me (Je Taubadel elle-même, il se livra à des comparaisons saugrenues entre l'énorme sucrerie branchue et le margrave. Mais celui-ci n'en put goûter le sel, occupé qu'il était déjà à faire les honneurs de la bière. Par flots ambrés, elle jaillissait des tonneaux en perce, emplissait les grands hanaps à deux anses qu'on se passait à la ronde.

Sous un pavillon de verdures dont le buffet masquait en partie la porte, M^^ de Taubadel, assise dans son fauteuil doré, recevait les compliments et les présents. Autour d'elle s'étalaient les cadeaux de noce. Et tel était leur nombre, leur nature et leur richesse, que M 11^ Lucie de Lamothe-Gondrin ne maudissait plus son sort. Jamais elle n'aurait pu attendre autant de chez elle. Son coffre de mariage, dont le bois noir, sculpté par compartiments à histoires, était renforcé de peintures en acier damasquiné, regorgeait de linge fin, de robes, de manteaux, de fourrures. Les tablettes d'un

buffet d'orfèvrerie ployaient sous la vaisselle plate^ les 299 buireSjles aiguières, les salières et les flacons de vermeil. On voyait là des vases et des plateaux de toute sorte, si lourds qu'on avait dû les poser à terre. Un nécessaire de toilette en argent repoussé comptait plus de soixante pièces. Un étui à odeurs, d'or fin, façonné en manière de grenade, s'ouvrait par quartiers, et son intérieur, pavé de rubis, laissait deviner les bouchons émaillés des flacons de cristal. Cet objet arrachait des cris admiratifs aux femmes. Une chambrière le tenait sur ses genoux dans un étui de maroquin vert. Deux languiers en argent doré représentaient des arbres. A chacune des branches pendait une pierre d'épreuve, par sa chaînette d'or : jaspe, crapaudine, serpentine, dent de serpent, dent de narval, agate, pierre rouge, propres à reconnaître, dans les mets, la présence des venins. Mordillant son poisson de sucre, la Danoise se faisait tout expliquer, heureuse de la malveillance des femmes qui l'entouraient. Car leur jalousie n'était pas moins forte des rubis et des saphirs du pent-à-col que du poisson offert par M. de Saint-Cendre.

Et l'on souhaitait à l'étrangère quelque méchant accident. « Qu'était-ce, après tout ? Une traînée de camp. Une fille de harnais noirs ! »

Une villageoise ayant avancé timidement que « c'était la femme d'un officier venant de Danemark, au pays des Goths », fut reprise vertement par l'épouse du collecteur de Mont, M^^^ Lapiat, en personne : « Pouvait-on croire de pareilles fadaises ? Une ribaude, ma bonne, une drôlesse, effrontée bagasse, et du dernier rang ! »

300 Une autre ayant ajouté : « Et hérétique ! » toutes se turent, regardant autour de soi avec inquiétude. L'imprudente, tirée à l'écart, fut vivement semoncée : « A quoi songeait-elle, de parler ainsi ? Oubliait-elle que tout le monde ici était huguenot, pour l'heure ? Se souciait-elle de voir brûler les maisons, saccager, massacrer, et le reste ! »

De telle sorte que M^^^ Dodillon, auteur de ce propos inconsidéré, s'en fut se cacher dans un coin.

Recevant toujours les compliments, les cadeaux, M^^® Lucie de Lamothe-Gondrin, aujourd'hui M°^® de Taudabel, par la grâce de Dieu et du pasteur Merlin, se disait qu'elle avait beaucoup plus gagné que perdu depuis sa captivité. Le jour où on l'avait emmenée, vêtue d'une simple chemise, et sans lui en demander permission, hors du château des Rindailles, où sa vieille tante, M°^® de Mortillon, était restée dans le feu, ce jour n'avait pas été, en somme, de ceux qu'il convient de marquer avec une pierre noire. Appartenant à une branche cadette de la maison de Lamothe, fille d'une mère remariée, sans dot, elle n'avait rien à attendre, en ce bas monde, qu'une cornette de religieuse ou le couvert mesquin de quelque hobereau sans moyens.

Tandis qu'aujourd'hui, plus fêtée qu'une reine, par ceux-là mêmes qui, de crainte du pillage, lui fournissaient la plus grande partie de son luxe, elle se trouvait riche, toujours noble, et dame souveraine d'un seigneur d'Allemagne. Et ce chef despotique de tant de sauvages et hardis cavaliers s'abîmait sous terre au moindre froncement de ses sourcils.

Aussi, en cette journée de juin, M.^^ de Taubadel 301 décida-t-elle que la guerre présente plus d'avantages que d'inconvénients pour qui sait, sagement, y diriger ses affaires. Cette fille intelligente et déliée n'avait pas le cœur si bas qu'il fût fermé au sentiment de reconnaissance. Lorsque M. de Clérambon vint, des derniers, lui présenter ses bons souhaits en y joignant deux lourds et précieux bracelets, elle prit les bijoux magnifiques, sans souffrir qu'il les déposât dans le bassin, et les agrafa sur les parements brodés de ses gants. Et elle dit au comte Odet, en le regardant dans les yeux, d'une voix assez basse pour que personne autre que lui n'entendît :

— Ce sont mes fers de captivité. Vous les avez rompus, puis les avez faits d'or. Vous me les rendez aujourd'hui : je les veux porter toujours, pour l'amour de vous. Monsieur de Clérambon, faites-moi la grâce de m'embrasser, je vous prie.

M. de Clérambon fit à la charmante femme la grâce de l'embrasser, et cela sans déplaisir. Il lui murmura, en même temps, à l'oreille :

— Vous avez, s'il est possible, encore plus d'esprit que de beauté. Il me vient aujourd'hui des regrets.

Puis il passa, laissant un second flot d'arrivants apporter leur tribut à la margravine de Taubadel. Et il songeait :

« Toi, si tu n'avais pas autant ressemblé à Françoise Duhalier, je ne t'aurais pas respectée au premier jour, quand on t'amena devant moi, pantelante comme la biche traquée. Plus tard, mû par une douloureuse et bizarre rancune, je t'ai livrée à ce lourdaud d'outre-

302 Rhin. C'était encore pour me punir et me mortifier, en pensant qu'elle aussi était sans doute aux bras d'un autre. Mon jeu cruel a tourné encore contre moi. Aujourd'hui, je m'en réjouis. Mais pourquoi ?... Ah ! que les femmes sont singulières : Diane de Follenbrais et sa dague !... Charpy et son mouchoir brodé !.,. Lucie de Lamothe-Gondrin et son baiser !... Sottises, sottises que tout cela ! »

Mais M. de Clérambon était trop enclin à la superstition pour ne pas s'attacher à la signification de ces signes. Il se persuada que sa mauvaise étoile avait pâli devant un astre radieux et nouveau, que, le nombre trois étant éminemment favorable, l'attitude des trois jeunes femmes — si différentes de conditions — lui présageait un dénouement heureux et prochain : « Pourquoi Françoise Duhalier se distinguerait-elle en tout des autres ? N'étaient-elles point toutes filles d'Eve, comme telles, jetées dans le même moule ? »

M. de Saint-Cendre vit, avec surprise, son ami Odet faisant le galant avec les femmes. Il le vit entreprendre la Danoise, et s'avançant :

— Tu as besoin d'un interprète. Use de moi ! Cette belle personne ne sait pas un mot de français. Mais, quoique étant du Danemark, elle parle très bien l'allemand. Que désires-tu lui dire, et comment vas-tu t'y prendre pour commencer à chasser sur mon bien ?

— Dis-lui, double de mon cœur, que je voudrais m'appeler Saint-Cendre.

Autour des tonneaux de bière, les Allemands continuaient de se porter des santés. MM. de Parmelan et de la Goumelle leur tenaient tête, secondés par M. de

Lachapelle, son bonnet enfoncé jusqu'aux yeux, muet 303 et actif. Mais, quand vint l'heure de midi, tous réclamèrent des victuailles plus substantielles. Alors on écarta les pans d'une haute tapisserie, et la salle du festin s'ouvrit toute grande.

Trois longues tables, dressées sur des tréteaux de fer, laissaient traîner jusque sur le sol, dans la jonchée de feuilles fraîches, les coins trois fois noués de leurs nappes à liteaux rouges. Trois cents couverts brillaient, irréprochablement symétriques. Le service de la première table était de vaisselle plate, d'étain à la seconde, de faïence à la troisième. Les maîtres d'hôtel, pareils à des rois d'armes, quant à leurs dalmatiques brodées, la baguette blanche au poing, s'occupaient d'installer les convives. M. Florent dirigeait en personne le service des buffets, M. Dubois avait les sommeliers sous sa haute main. Et dans une tribune, au-dessus de l'entrée, un orchestre s'évertuait, attentif aux rapides commandements du court bâton brandi par le trompette en premier, Christian Kopperhorn. Sa saye de velours blanc était frappée, sur la poitrine, d'un aigle noir à deux têtes; sur le dos, de deux bars affrontés. Ses manches de serge rouge, ouvertes, voltigeaient au mouvement de ses bras.

M. de Taubadel prit place au haut bout de la première table, entre MM. de Clérambon et de Saint- Cendre ; la mariée en face, avec, à ses côtés, M. de Mansfeld et l'oncle Krussenstern. Et les autres s'échelonnèrent suivant leurs rangs et dignités. M. de Parmelan se trouvait vers le milieu, avec son fidèle La Gournelle. Plus bas, MM. de Gouges et de Bastardy, déjà en rivalité d'élégance, se défiaient de l'œil sous les

auspices du taciturne Lachapelle. Refusant la place d'honneur que lui offrait M. de Taubadel, M. le pasteur Merlin se mit prudemment à la seconde table, où beaucoup de bourgeois, de dames et de gens paisibles s'étaient groupés, pour ne pas être confondus avec les demoiselles des reîtres. Celles-ci durent se contenter de la troisième table, à l'exception toutefois de « certaines intrigantes » qui se faufilèrent à la première. De ce nombre était la Danoise. Assise dans une bonne chaise de cordouan à clous dorés, à quelques sièges au-dessous du marquis de Saint-Cendre, elle lui payait déjà, du plus doux des regards, le soin qu'il avait pris pour la bien placer. Si l'on eût écouté M^^® Dodillon, « cette créature » eût été reléguée dans le marché du village, où festoyaient les simples soldats, les vivandières, le menu peuple et « les personnes de rien, parentes de cette coquine ».

M. le pasteur Merlin prononça une courte allocution, excusa l'absence de l'Amiral et bénit l'assemblée. On l'avait écouté debout, dans le plus profond silence. Mais, dès qu'il eut finit de parler, on se rassit. Le tumulte alla grossissant, sans pouvoir cependant gagner sur le fracas de la musique. Pendant toute la durée du banquet, Christian Kopperhorn garda sans contredit l'avantage.

— Cette symphonie, — dit M. de Saint-Cendre à M. de Clérambon, — si toutefois l'on peut prêter ce nom à des accords aussi barbares, a cela de bon que l'on peut échanger les confidences les plus intimes à haute voix.

Et, joignant l'exemple à la parole, il adressa tout

aussitôt un beau compliment, en langue allemande, à 305 la Danoise. Elle avait couché son précieux brochet de sucre — moins la tête, aux trois quarts mangée — à côté de son écuelle d'argent. La belle au cou de cygne ne répondit que des yeux ; mais la réponse était de celles qui n'ont besoin d'être traduites en aucune langue. Le capitaine danois, mari de cette dame, quoique assez rapproché, ne prêtait pas son attention à ce jeu j les petits pâtés feuilletés, dorés, mouillés d'hypocras, suffisaient à l'absorber tout entier.

Les jambons, les langues salées, les andouilles et les anchois circulaient sur des planches habillées de serviettes.

— Voici qui est bon pour faire boire, — déclara l'oncle Krussenstern.

Ces paroles notables furent les seules, d'ailleurs, qu'il prononça durant les six heures que dura le dîner.

M. de Taubadel, négligeant ces hors-d'œuvre grossiers, s'attaquait à une fricassée de fressures d'oiseaux dont il retint une pleine assiette. Mais il envoya l'autre moitié du plat à sa femme, « pour l'amour de lui »,

Le premier service fut de vinaigrettes et ragoûts divers, avec des salades de laitues pommées. A leur vue, M. de Saint-Cendre s'écria, tout à la fois ému et gaillard :

— Ne dirait-on point les têtes frisées d'autant de jolies filles ! Je crois voir circuler autour de nous les chefs si gracieusement accommodés de toutes mes amies Dorard !... Que ne les ai- je envoyé chercher !...

Et le marquis but à la famille Dorard, sans ménager à M. de Clérambon, non plus qu'à M. de Taubadel, les

3o6 détails les plus indiscrets sur les dames des Belins. M. de Taubadel en prit mauvaise opinion des Françaises : « Un pareil dévergondage justifiait à ses yeux les malheurs dont souffrait le royaume. La justice de Dieu le Père ne pouvait demeurer inactive devant de pareils excès. » Et il flétrit Paris, « moderne Babylone )), où l'on entrerait prochainement.

— Compte là-dessus, mon bonhomme ! murmura Saint-Cendre.

Et il ajouta, très haut :

— Monsieur de Taubadel, je bois à votre prochaine entrée dans Paris ! Ce sera bientôt, s'il vous plaît.

M. de Bernstein, proche voisin de Clérambon, avança la tête : « M. l'Amiral lui avait promis qu'on y signerait la paix avant la fin de juillet. »

Gravement, Saint-Cendre répondit :

— Évidemment, Monsieur ! L'important, c'est que ce ne soit pas sans nous.

L'ironie échappa au rittmestre Bernstein, distrait d'ailleurs par l'arrivée d'un demi-sanglier enfoui dans une brune compote de pruneaux, « mets barbare, assez bon pour ces Tudesques voraces », suivant l'expression de M. de la Gournelle.

— Envoyez-moi le potage au safran, qui s'ennuie tout seul dans sa soupière ! — riposta M. de Parmelan.

Cette envie d'épices inquiéta M. de la Gournelle. Tout en appelant le valet chargé du potage réconfortant dont il comptait bien prendre sa part, il interrogea le capitaine des cuirasses :

— Savez-vous ce qu'on dit ? Qu'il y aura nombre de belles dames après dîner !... Et un bal monstre.

avec Canaries et tordion ! Des huguenotes qui nous 307 viendront de Bourbon- Lancy !

— Tenons-nous bien ! — fit M. de Lachapelle.

— Monsieur, vous parlez peu, mais toujours avec sagesse. Je porte votre précieuse santé !

Et M. de Parmelan vida d'un trait, quoique posément, son bocal rempli de vin d'Arbois. Sa belle figure, sa pâleur mate, sa barbe soyeuse, très noire, sa noble prestance attiraient les regards des fenmies. De la seconde table, certaines le considéraient en chuchotant. Mais lui, simple, naturel et magnifique, tel un demidieu païen, continuait de boire, de manger et d'instruire son auditeur assidu, M. de la Gournelle, sur les choses de l'amour physique. La mariée bâillait entre ses deux voisins.

On servait alors de grandes truites coupées en quatre. Elles accompagnaient un monstrueux brochet. La bête, parée sur son lit de persil, mesurait plus de quatre pieds. Et ce corps blanc, arrondi, allongé sur cette couche verte, inspira à M. Saint- Cendre une plaisanterie qui mit les larmes aux yeux de M. de Taubadel. Riant frénétiquement, le margrave se renversa dans sa chaise. Des hoquets convulsaient sa face, et ses moustaches en vrille ondulaient à dix pouces de ses joues :

— Ah ! ah ! ah ! Monsieur !... Ah !... charmant !... délicieux... Oui !... Merci ! Tapez-moi dans le dos !... Vous serez cause de ma mort par apoplexie, c'est sûr !... Là ! là !... Merci !... Présenter ainsi une femme sur un plat, quelle galanterie rare et curieuse !

Tout le monde riait de confiance. L'histoire fit le

3o8 tour de la table, gagna la seconde, le pasteur Merlin en fronça le sourcil.

Le désordre allait croissant. Beaucoup se levaient. Les dames se haussaient sur leurs pointes. La petite Bavaroise grimpa sur son escabeau. On s'interrogeait, s'empressait, cherchait à voir :

— Est-il possible !... Une femme sur un plat ? — Quelle invention abominable ! — Ce n'est pas vrai ?

— Quand je vous dis que je la vois !... Elle est couchée sur le côté ! — Mais comment est-elle vêtue ? — Ame simple ! Vous ne comprenez donc pas ?... — Taisez-vous, mademoiselle Dodillon ! — Allons-nous-en, mademoiselle Lapiat ! — Mais il paraît que c'est un poisson ! — Oui, vraiment... un brochet !

Du coup toutes respirèrent :

— Ah ! quel bonheur !... Moi qui allais m'évanouir l

— Voyez-vous la pimbêche ! — C'est ce qu'on a de mieux à faire dans ces cas-là ! — Nous avons été bien imprudentes !... S'il leur venait à l'idée ?... — Taisezvous, Dodillon, sotte pécore ! — Quelle idée ! — Si pourtant c'était une fille ?... On ne sait jamais ! — Mais non ! voyez ! M. le pasteur enlève lui-même un morceau avec le grand couteau doré.

Mais, à voir ce mirifique poisson, M. de Gouges ne put se tenir de montrer à M. de Bastardy qu'il n'ignorait rien des choses de l'histoire :

— Ce monstre. Monsieur, issu des cavernes humides pour notre particulier profit, n'est autre, j'en jure par Pollux, que celui-là même qui avala l'anneau du tyran Polycrate, duc de Samos. Ce Polycrate, avantageux et

superbe, n'avait-il pas osé battre monnaie à sa propre 309 effigie !...

Il fut alors interrompu par M. de Bastardy :

— Tout doux. Monsieur ! Ici je vous arrête. Et l'erreur saute aux yeux. Vous confondez ce fabuleux Polycrate avec le satrape Aryandès, lequel fut mis en croix, l'événement est notoire, pour ce méfait, et par ordre exprès du Grand Roi.

— Vous rêvez. Monsieur ! Cet Aryandès, dont on ne connaît même point le nom, n'a jamais existé que dans votre cervelle !

— Vraiment, monsieur de Gouges ! Et les aryandiques, ces monnaies rarissimes...

M. de Clérambon, assourdi par le tumulte des violons, les cris des convives, le tintement de l'argenterie, entendit cependant le mot « aryandiques ». Aussitôt il pensa à son ami Carpençay, et il se reprocha amèrement de ne pas lui avoir écrit. Puis, par la suite logique des idées, il en vint à la petite maison des environs d'Arnay-le-Duc, où était suspendue sa vie. Repris par sa mélancolie lancinante, il baissa la tête, demeura taciturne et rêveur, laissa sans réponse les plaisanteries du marquis. Elles devenaient de plus en plus licencieuses. M. de Taubadel, entré dans la béatitude, serrait entre ses mains son bocal, en pleurant de tendresse.

— N'est-ce pas que c'est la plus belle ? — murmurait-il en regardant fixement ce pot armorié, six fois cerclé d'argent.

Mais, d'un pâté en façon de citadelle, crénelé, bretéché, flanqué de tours, qui se dressait au beau milieu de la table, tout un côté s'effondra. Par la brèche sortit

un oiseau mécanique. Mû par ses ressorts invisibles, il se dirigea droit vers M.^^ de Taubadel. Hochant la tête, remuant la queue, ouvrant et fermant les ailes, il allait toujours. Un moment, il s'arrêta, oscilla, chancela, chut en avant, donna du bec sur la nappe. Si parfaite était toutefois la construction de l'automate qu'il se reçut sur sa queue étalée, reprit son aplomb, et s'arrêta juste contre l'assiette de la jeune dame. L'orchestre cessa de jouer. Alors l'oiseau ouvrit ses mandibules, poussa une sorte de sifflement, et laissa tomber un papier de son gosier béant.

Le papier, déplié par M. de Mansfeld, passé à son voisin, M. de Sauverat, qui se récusa de lire à haute voix, « ne sachant point réciter les vers », fut réclamé par M. de Bastardy. D'une voix savamment nuancée, le capitaine commença :

— Amour^ Amour^ Amour, Amour, Roi de la nuit, tyran du jour, Devant toi que chacun s'incline !

Car il n'est point, que j'imagine.

De mortels si présomptueux Pour se rigoler de tes feux Qui, dans la commune cuisine Où flambent la bure et l'hermine.

Nous cuisent encore et toujours.

Amour, Amour, Amour, Amour î

Encouragé par les murmures flatteurs de l'assistance et par un sourire indulgent du pasteur Merlin, M. de Bastardy continua, d'un ton emphatique, qui alla grossissant jusqu'à la finale :

L*auteur à tes genoux demeure.

Pour qu'il les quitte, il faut qu'il meure !

Alors ce fut un ouragan de cris, un tonnerre d'ap-

plaudissements, un fracas de pots battant les tables. Et par- des sus tout, une clameur montait :

— L'auteur ! l'auteur !

M. de Taubadel, une main sur son cœur, l'autre à son bonnet, se leva, salua et balbutia :

— Les vers sont de moi. L'oiseau mécanique est de Gustave Kromhskol, ici présent.

Et il montra l'officier danois qui s'occupait d'emballer le volatile artificiel dans un étui pyramidal de bois blanc. M. de Saint-Cendre saisit la balle au bond. Serrant Taubadel entre ses bras, il s'écria :

— Monsieur le margrave ! Mon vieil et illustre ami, souffrez que je vous embrasse au nom de la société qui vous acclame.

Puis il courut vers M. Kromhskol, mais s'arrêta à michemin, derrière l'épouse de l'ingénieur, et dit de l'air le plus naturel :

— Ah ! vous êtes trop loin. Monsieur. Permettezmoi d'embrasser M"^^ votre femme, en vos lieu et place ; elle vous le rendra bientôt.

Et il appliqua sans plus tarder deux sérieux baisers, l'un sur le menton, l'autre sur la racine du cou de la belle, qui lui sourit gracieusement. Et il retourna s'asseoir.

Ce fut du délire. On trépignait de joie.

— Vive Saint- Cendre !... Vive le marquis !

M. de Gouges, cependant, confessait, d'un ton docte, à M. de Bastardy que les vers de M. de Taubadel étaient assez bien tournés... pour un étranger.

— C'est un garçon capable, et il me paraît en progrès !

Quand M. de Saint-Cendre accola ainsi M"^^ Ida Kromhskol, par procuration, le pasteur Merlin sortit de la salle avec ses ministres. Son exode se fit si vite, et avec si peu de bruit, qu'on ne remarqua pas son absence.

— Laissons ces fous s'amuser, — dit-il au ministre Blasius (de son nom naturel, Blaisot) ; — demain, peutêtre, ils en viendront aux mains avec Moab et ne s'en battront que mieux. Il est temps pour tout, nous enseigne Isaïe.

M. de Taubadel, à voir M. de Saint- Cendre donner une preuve aussi éclatante de son estime à son capitaine artificier, conçut une violente jalousie :

— Eh quoi ! monsieur mon ami, ne me ferez-vous point la grâce de favoriser aussi ma chère femme du baiser de paix ? Je crois être sûr qu'elle est vivement peinée de votre préférence !

Et, d'une voix de trompette, qui sonna d'autant mieux que les musiciens de l'estrade marquaient un temps d'arrêt en buvant un coup, il appela M°^® de Taubadel, à l'autre bout de la table :

— Lucie ! ma chère femme ! n'honorerez- vous pas d'un baiser notre illustre ami, cet incomparable marquis de Saint- Cendre, le pilier du parti ?

^me de Taubadel se leva tout aussitôt, allant audevant du « Pilier du Parti ». Une embrassade générale s'ensuivit. La margravine, tenant son hanap, fit le tour des trois tables, conduite par M. de Mansfeld qui la tenait par la main. Elle trinqua avec tout un chacun. M. de Taubadel pleurait d'émotion.

— Ah ! monsieur de Clérambon ! Mon sauveur !

mon ami ! Et c'est vous qui me l'avez donnée ! 313

— Je ne le regrette pas, cher margrave ! croyez-le bien ! Je bois à votre santé ! à nos deux santés !

Il demeurait songeur :

« A quoi tiennent les choses d'ici-bas !... Peu s'en est fallu que je ne fisse cadeau de cette belle à notre Saint- Cendre !... Si j'avais agi ainsi, la margravine d'aujourd'hui serait, sans doute, pendue dans quelque coin, en compagnie de la grande brune de Seyssat...ou empoisonnée... comme les autres !... Pauvres de nous ! que pesons-nous dans le van où le Destin nous agite sous le souffle incessant du Hasard ? »

Au même temps, MM. de Gouges et de Bastardy, qui, de fortune, vivaient en bon accord, épiloguaient sur la fondation de Marseille :

— La mariée, sa coupe à la main, va autour des tables. Ainsi la fille de Nann, roi des Ségobriges, présenta, dans le banquet, sa coupe au Phocéen Euxène !

Et, comme c'étaient des gens de bonne maison, ils se levèrent respectueusement, choquèrent leur verre contre celui de M°^^ la margravine, en la saluant jusqu'à terre.

— Mais, Bastardy, — dit M. de Gouges, quand la jeune femme eut passé dans le frémissement de sa traîne en damas blanc, — n'est-ce point là cette merveilleuse pucelle que nous trouvâmes, l'an passé, aux Rindailles, blottie entre son lit de plume et son matelas ?

— Il m'en souvient. Gouges, mon ami. Elle n'était vêtue que de sa simple chemise, et terriblement troublée.

— Mettez-vous à sa place !

— Je ne m'y vois pas... Nous disions donc de ce Phocéen Euxène...

314 Un tintamarre assourdissant coupa la parole aux deux scoliastes. C'étaient les timbaliers et les trompettes que M. de Taubadel, pour fêter plus magnifiquement sa femme, avait commandé d'introduire, à cheval, dans la salle du festin. Battant, sonnant, ils en firent le tour avec le plus parfait ensemble. Jamais Ton ne vit chose pareille. « Les noces d'Attila — à en croire M. de la Gournelle — ne furent que de la Saint- Jean auprès de celles-là. » Puis M. de Mansfeld le cadet arriva brusquement : il avait couru dix lieues — à l'en croire — avec son monde, afin d'assister au mariage. La distance expliquait le retard. Il s'en excusa cependant avant de se mettre à table. On en prit occasion pour faire carrousse sur nouveaux frais et repiquer dans le chaudumé d'anguille, merveille unique exécutée par le maître queux KoUmann, sous la haute gouverne de M. Florent.

Les vins de Champagne et de Corse déliaient les langues les plus taciturnes. La fête tournait à l'orgie ; les regards caressaient les femmes, sans retenue. Des mains s'égaraient. La margravine s'esquiva, sous prétexte de se reposer. Beaucoup de dames la suivirent. Quelques-unes restèrent. Assis maintenant aux côtés de la Danoise, M. de Saint-Cendre abondait en saillies flatteuses. Froide et sournoise, elle ne bougeait non plus qu'une statue de marbre. Et nul ne se doutait que son pied chaussé à l'étroit et pointu battait une marche pressée sur les bas drapés du Marquis, qui s'était fait débotter en descendant de cheval. Mais M. de Saint- Cendre ne garda pas longtemps cette place où il se mouvait si à l'aise. Taubadel et les Mansfeld, ivres plus en-

core d'enthousiasme que de vin d'Italie, décrétèrent qu'on devait le porter en triomphe. Et, brusquement enlevé avec sa chaise que les trois reîtres et l'oncle à la barbe nattée guindèrent sur leurs épaules, il fut promené par la salle, bénissant l'assistance. Une Saxonne, belle entre toutes, monta sur la troisième table, pour pouvoir en recevoir un baiser. M™^ Kromhskol, dédaigneuse et indifférente, regardait le marquis passer, dominant les têtes.

— Décidément, — dit M. de Clérambon à M. de la Gournelle, qui était venu choquer son hanap contre le sien, au nom de tous les officiers, — c'est aujourd'hui la Saint-Cendre et non pas la Saint-Taubadel.

— Heu ! heu ! — répondit le sergent de bataille, — la roche Tarpéienne ne fut jamais si près du Capitole. Je crois que le grand homme jouit de son reste. M. de Bessonnières, qui n'assiste pas à la noce, veut, paraît-il, le faire arrêter.

— Ce serait une lourde faute !... Êtes-vous sûr du bien-fondé de la rumeur ? La chose est grave et entraînerait avec elle la révolte des Allemands... Répandez ce bruit... Et vous m'en parlerez tout au long quand nous rejoindrons le grand quartier.

Une buée épaisse, où se mêlait la poussière soulevée par les sabots des chevaux, envahissait la salle. Le jour baissait. Alors, pour laisser aux valets le temps de desservir, d'arroser, on sortit. La fraîcheur dégrisa certains. Mais elle fournit le dernier coup à d'autres, qu'il fallut emporter. On se divertit à regarder les soldats courir les bagues, jouer à l'oie, sauter dans des sacs, jouter sur des baquets remplis d'eau. Les paysans dansaient, tiraient

au papegai. M. de Saint-Cendre se mêla à leurs divertissements, dirigea les rondes et se tailla un succès sans conteste par sa façon de mener le branle de Bourgogne avec la dame danoise.

— Quand il s'agit de s'embrasser en dansant, ou autrement, on est toujours sûr de le voir, — disait M. de Parmelan. — En voilà un qui la comprend, la vie !

— Il s'assouplit pour le grand bal de ce soir, — répondit M. de la Gournelle. — N'affiche-t-il pas la prétention d'enseigner à la mariée toutes les finesses du tordion!

M. de Saint- Cendre ne dansa point ce pas lubrique avec la margravine, parce que celle-ci ne parut pas au bal, invoquant son extrême fatigue. Mais il apprit le branle gai et les Canaries à quelques bourgeoises de Bourbon- Lancy. Plus d'une, parmi celles qui s'étaient confiées à « la courtoisie de ces messieurs de l'armée des Princes «, regretta d'être venue aux noces de M. de Taubadel : car, vers la fin du bal, M. de Saint-Cendre et quelques bons compagnons, qui s'étaient donné le mot, éteignirent aussi ingénieusement qu'inopinément les flambeaux ; l'obscurité qui succéda à la lumière de mille cires prêta à de grands désordres, beaucoup de gens sans délicatesse firent main basse sur les dames et les demoiselles, sans consulter le rang. Plus d'une, entre ces nouvelles Sabines, eut le mauvais goût de se plaindre, et de toutes on ne réussit pas à étouffer les cris. Les épées furent tirées, trois coups de feu coupèrent de leurs éclairs les ténèbres de la salle. Une Allemande et deux Suissesses jouèrent de leurs dagues dorées ; des gorges furent trouées ; et on se battit du-

rant tout le restant de la nuit qui, pour comble de mal- 317 heur, demeura sans lune, tant les nuages se pressaient gros et serrés.

Ainsi, tout comme les noces d'Attila, celles de M. de Taubadel finirent dans le tumulte des armes, dans les pleurs et le sang. Le margrave, toutefois, ne put être rendu responsable de ces excès : dès onze heures du soir, cet honnête homme, endormi dans les vignes du Seigneur, avait été porté processionnellement dans son lit. M. de Saint-Cendre, au commencement de la tragédie, s'était esquivé sur les talons de M°^® Kromhskol. Galamment, il l'avait avertie du jeu qu'on allait jouer.

M. de Clérambon n'avait pas attendu cette fin de fête pour réintégrer ses quartiers. Haussant les épaules, il partit avec ses capitaines, quand le marquis les eut charitablement avisés, afin qu'ils sussent se pourvoir.

— Heureusement — dit-il à M. de la Gournelle — que nos gens sont campés à deux bonnes lieues d'ici !... Cela est avantageux à tous égards. On mettra l'affaire sur le dos des Allemands... Je vois d'ici la colère de l'Amiral !... Il en avalera son cure-dent,

— Croiriez-vous, Monsieur, — répondit la Gournelle, — que le marquis est parti avec la femme du constructeur de l'oiseau, ou, pour mieux dire, l'a rejointe ? Je l'ai vu entrer avec elle dans la maison où cet industrieux artiste est logé.

— Je vous le dis, en vérité, monsieur le sergent de bataille, Saint-Cendre est un homme admirable. Plaise aux dieux qu'ils le tiennent longtemps en joie et en prospérité !

DARTIGOIS, le genou ficelé entre deux attelles de peuplier, passa plus d'une mauvaise nuit dans la chambre haute de la Roche- Thulon, où M. Hélion-Pélissier lui prodiguait les onguents et les baumes. Ce qui désolait le plus Dartigois n'était pas assurément la souffrance. Dur autant à lui qu'aux autres, il n'avait cure de la fièvre qui brûlait son sang, des crampes, des fourmillements et des élancements qui travaillaient sa jambe droite, sans relâche. Mais il séchait, à penser qu'ainsi cloué sur son lit il ne pouvait être d'aucun secours au marquis de Saint- Cendre. La fatahté s'acharnait sur l'idole de Dartigois avec une injurieuse persistance. C'était bien la peine que lui, Dartigois, se fût ingénié à tout préparer pour la surprise de cette Roche-Thulon qu'il considérait déjà comme sienne, lorsqu'à la veille de tenter le grand coup, un pauvre et

ridicule accident l'avait mis hors d'état de poursuivre ce dessein si bien mûri.

Les partisans qu'il avait réunis aux environs de Guéret étaient des gens de tout repos. Bandouliers et aventuriers, licenciés à la morte-saison par M. de Clérambon, tous connaissaient les points faibles de la place, les poternes cachées sous l'eau des fossés. En une nuit, une fois Croisigny mis sous les verrous, — car Dartigois n'avait pas reçu l'ordre de le tuer, — on eût été maître de la place. Et M. de Saint-Cendre possédait enfin une place de sûreté, d'où il pouvait dicter ses conditions au Roi. Tout était prévu, discuté, pesé : Dartigois allait rejoindre sa bande et se mettre à sa tête ; et son départ simulé pour la résidence du marquis n'avait point d'autre but. Mais, maintenant, où étaient-ils passés, ces hommes de choix ? Sans nouvelles, flairant une trahison possible, ils avaient dû se disperser, ou tirer en corps vers la guerre ? Aucun moyen de les aviser n'était en son pouvoir.

Et ce qui désespérait Dartigois, c'est qu'il croyait comprendre que Croisigny n'ignorait rien de ses projets. Le silence même de ce seigneur, uniformément calme et doux, au cours des visites quotidiennes dont il l'honorait, pesait plus à l'écuyer qu'une accusation directe. Rien ne venait qui pût le tirer de sa pesante incertitude. Et pourtant Dartigois se convainquait chaque jour davantage que M. de Croisigny savait.

« En bonne règle, — songeait-il — je devrais déjà être pendu dix fois pour une, ou jeté à l'eau, sans bruit ni éclat. L'astrologue maudit, qui lit aussi clairement dans les étoiles ce qui arrivera que je lis des histoires à

dormir debout dans ce livre couché là, à mon côté, aura découvert mes plans. Sans doute, Croisigny prépare-t-il le châtiment, à loisir... Ou bien il attend les ordres de Clérambon, après l'avoir averti ? »

Et la nuit se passait, pour l'infortuné Dartigois, dans l'insomnie. Tout pas rompant le silence des couloirs annonçait les émissaires qui le prendraient, emmailloté dans ses bandes, et le tueraient plus ou moins vivement. De cela il n'avait cure : dès le commencement de l'entreprise, le sacrifice était consenti de sa vie. Mais il était miné par cette perpétuelle anxiété. Et puis ses rêves, quand il dormait, par grand hasard, le laissaient, au matin, brisé de fatigue. Ils ne lui montraient que gibets, fourches de justice, dents de fer où s'accrochait sa misérable personne. On le serrait entre deux planches, il sentait les dents de la scie lui mordre les jambes, à travers le bois. Ou bien il se voyait cousu dans un sac, glacé par l'eau qui l'envahissait, étouffait sa voix ; un bourdonnement continu ébranlait ses tympans ; et il coulait à pic, pour se réveiller à l'aube.

A la vérité, Dartigois ne se trompait qu'à demi. Renseigné très exactement par ses espions, M. de Croisigny avait compté, heure par heure, les fils de la trame ourdie par l'écuyer de M. de Saint- Cendre. L'araignée ne lui inspirait point de terreur, et la toile lui apparaissait terriblement claire et ténue. Les bandouliers de Guéret, nantis de quelques subsides par ses soins, avaient vidé le pays, pour chercher plus loin fortune. Deux valets de la Roche- Thulon, agents secrets de Dartigois, envoyés à la recherche de M. de Clérambon, sous couleur de lui remettre des lettres d'impor-

tance, n'avaient emporté dans leur valise que du papier 321 blanc. Ces honnêtes gens, dont le premier soin avait été de visiter la correspondance dont ils espéraient utilement trafiquer, comprirent à demi-mot et ne reparurent plus.

Les choses ainsi arrangées, sans exécutions ni scandale, M. de Croisigny continua de soigner amicalement Dartigois. Il lui chercha même des distractions, engagea j^me (Je Follenbrais à visiter assidûment le blessé. Il contait à Diane diverses histoires, mêlant le vrai et le faux, les bruits vains aux nouvelles certaines.

— ■ S'il vous plaît. Madame, tenez Dartigois au courant de tout. Sa curiosité, toujours en éveil, demande un continuel aliment. Et il languit quand votre conversation lui manque. C'est œuvre pie que de visiter les prisonniers et les blessés. Le pauvre homme est à la fois l'un et l'autre, captif de sa jambe si fâcheusement fracassée. Il se mange les sangs au sujet de son maître le marquis : si donc vous n'agissez pas pour Dartigois seul, agissez pour l'amour de M. Saint-Cendre. Voilà un saint qui n'a jamais manqué de dévotes. A cette heure, il a rejoint l'armée des Princes et ne la quittera plus ; la renommée de ses hauts faits est arrivée jusqu'ici à tired'aile. Oui, notre admirable ami ne reviendra parmi nous qu'à la fin des troubles... J'apprends encore qu'un parti d'aventuriers a passé, il y a quelques jours, sous les murs de Guéret, et il était commandé par un certain capitaine Coupridonet, ami particulier de Dartigois. Ne manquez pas de lui rappeler ce nom ; il en sera touché vivement, ou je me trompe fort. Ce capitaine Coupridonet, n'ayant pu trouver d'engagement, non plus à Gué-

322 ret qu'en la Roche-Thulon où il désirait fort entrer, s'en est allé à la guerre... Au reste, ici même, rien de notable à relever. Je vous ai donné les plus récents bruits de la semaine. J'ajouterai que M. de Clérambon a bien voulu m'écrire. Il me mande que ses troupes sont dans le meilleur état, et vous baise très humblement les mains. Je lui envoie, en ce jour, deux courriers, Lavigne et Oudaux. Dartigois ne s'étonnera donc plus s'ils ne viennent point jouer avec lui au bonhommel...

M. de Croisigny narrait encore d'autres histoires. Et Diane rapportait tout fidèlement à Dartigois. Elle arrivait dans la chambre nue où les pierres grises et le crépi blanc s'égayaient aussitôt de sa présence. Assise sur la chaise à tenailles, qu'elle envoyait en avant avec sa carreuse en velours et son sac à chiffons, elle travaillait gentiment à un ouvrage de nonnain, écoutant patiemment les doléances de Dartigois. Et elle le réconfortait, le mettait au courant des moindres particularités du logis, brodant sur les récits de Croisigny. Dartigois n'était point si sot qu'il prît pour argent comptant l'amas de ces commérages. Il comprit. Mais la générosité de M. de Croisigny lui fut plus amère que l'absinthe, tant la fierté de l'écuyer était supérieure à sa fortune.

Ses préoccupations étaient maintenant ailleurs, et leur objet si important qu'il craignait la moindre distraction capable de l'en éloigner, fût-ce une heure. ^me ^Q Follenbrais, qui cherchait au contraire les distractions les plus humbles, tant elle dépérissait d'ennui depuis le départ du despotique « Singe vert », avait pris Dartigois pour intime et premier confident.

Brusquement, elle l'interrogea un jour :

— Dartigois, toi qui connais si bien M. de Saint- 323 Cendre, tu peux me tirer d'un doute !

L'écuyer dressa l'oreille :

« Attention ! — songea-t-il. — Comme dit l'autre : A parleur indiscret, discret auditeur. » Et il répondit ;

— Serviteur, Madame ! Je serai trop heureux de vous rendre quelque service. Les conseils d'un vieil homme. — Le proverbe espagnol dit, toute révérence gardée, naturellement : « A jeune cheval vieux cavalier. » Je vous écoute.

— Que voulait dire, selon toi, M. de Clérambon, quand il prononça ces paroles, s 'adressant à ma personne : « Si vous devenez veuve... et cela ne tient qu'à vous... )) ? (et il appuya sur ce : « Cela ne tient qu'à vous », d'une façon inquiétante et bizarre) « ... je vous conseille d'épouser le marquis de Saint- Cendre, c'est l'homme qui a été créé pour vous. » Que voulait bien dire M. de Clérambon ?

Dartigois ne donna pas immédiatement son avis. Plusieurs fois il se fit répéter le propos, s'enquit des circonstances. Diane ne lui en cacha que certaines, et qui étaient accessoires. Alors il demanda un délai — « pour réfléchir : la nuit porte conseil ». Le lendemain, il déclara à M^^ de Follenbrais qu'il avait saisi, « voire au delà », le sens caché et profond du discours :

— Oui, Madame. J'ai compris, et dans le tréfonds, la valeur véritable de : « Et cela ne tient qu'à vous ». La connaissance que j'ai de l'homme et de son caractère me confirme dans mon idée. Aussi, sans fatiguer vos mignonnes et délicates oreilles de commentaires super-

324 flus, et fort de ce vieux et excellent dicton : « Trop parler nuit )), — en un mot, pour tourner, ainsi qu'on dit usuellement, au plus court, j'estime. Madame, et j'avance, avec tout le respect que je vous dois, à vous et à mon glorieux maître, l'homme qu'on ne saurait assez admirer... Oui, c'est bien cela, n'est-il pas vrai ?

— Tu parles d'or, Dartigois !

Et, dissimulant son impatience, Diane tirailla sa broderie.

— J'estime donc. Madame, que vous devez épouser M. le Marquis. Aussi vrai qu'il n'est bon fer que de Berry, vous êtes faits l'un pour l'autre comme deux doigts de la même main. Voilà qui est clair. Donc vous serez sa femme.

JS^me jjg Follenbrais se contint. Son désappointement ne se trahit que par un coup de ciseau donné de travers.

— Mais tu railles, Dartigois ! — fit-elle posément. — Je ne suis pas veuve et, par conséquent, point à marier...

— Qui vivra verra, Madame !... La chose est entendue : vous serez marquise de Saint- Cendre... aux...

Il se retint, ne voulant pas préciser, hésita, simula un élancement, étouffa une malédiction, se haussa sur son traversin. Enfin, il trouva une fin à sa phrase :

— Plus tôt que vous ne le pensez.

Du coup, Diane perdit contenance. D'un mouvement brusque elle cassa son aiguille. La pointe s'enfonça dans son pouce. Mais l'accident, en tous autres temps considérable, ne lui arracha pas un cri. Se suçant le doigt, où perlait une goutte vermeille, elle interrogea l'écuyer.

Attentif, subitement, à examiner le plafond, Darti- 325 gois demeura silencieux.

Dès lors, ce mariage fut leur seul sujet d'entretien. Sans s'expliquer, Dartigois encourageait la dame. Et il se rétablissait à vue d'œil. Maintenant il avait un but, savait où il allait, tenait à la vie, extraordinairement. Sans cesse, il questionnait Diane sur ses alliances, sa fortune liquide, ses biens au soleil, les dispositions de son contrat. Il exigeait des chiffres : « Comment son douaire était-il constitué ? »

— Mais tu es fou, Dartigois ! Oublies-tu que mon mari est jeune, bien portant et dispos ?

Et Diane essayait de faire parler le proverbial écuyer, qui répondait par sentences :

— « Tout homme vivant est bon pour faire un mort. » Alors elle le regarda attentivement...

Il ajouta :

— Et cela ne tient qu'à cette jambe... Le médecin Pélissier est d'avis que je pourrai me tenir entre les arçons, peut-être, la semaine prochaine.

Diane s'arrêta de coudre. Toute pâle, elle repoussa de ses mains sveltes l'ouvrage en train, s'appuya au dossier de sa chaise. Autour d'elle, les murs parurent tourner. Alors elle ferma les yeux, les rouvrit, dévisagea Dartigois. Leurs regards parlèrent. Le pacte était signé. Ils se comprenaient, à cette heure.

Le soir, M.^^ de Follenbrais dit à sa chambrière :

— Charpy, ne manque pas, dans tes prières, de mêler quelque belle oraison pour le prompt rétablissement de Dartigois. Je suis vraiment peinée des souffrances de ce pauvre homme !

326 Et elle s'en fut interroger M. Hélion-Pélissier. Ce savant personnage la rassura d'un mot. « — Demain, sans faute, Dartigois quitterait son lit. Il pourrait sortir à cheval avant huit jours. »

En effet, guindé sur deux béquilles, Dartigois commença d'aller et venir par les chambres. On le rencontrait dans les couloirs, sautillant sur sa jambe gauche, la droite repliée, désormais hors de service.

« L'important, — se disait-il, — c'est que je puisse chevaucher. Sur ma selle, je serai un autre centaure. Et ce qui me reste à faire est besogne de centaure. »

Quand Hélion-Pélissier lui avait demandé dans quelle position il souhaitait que sa jambe, perdue à jamais, fût fixée et raidie par le calus de la fracture, il avait répondu :

— Une pareille question a été posée. Monsieur, paraît-il, à un des colonels allemands qui furent blessés à la bataille de Jarnac, si ce n'est à celle de Moncontour, en combattant dans les rangs catholiques. Ce seigneur landgrave avait eu le coude cassé par une balle de pistolet à lui adressée par M. l'Amiral, dont il avait aux trois quarts emporté le nez avec son coup de feu. Il choisit de garder son bras étendu, afin de pouvoir manier son pistolet, puisqu'il s'agissait de la main de l'épée. En une semblable circonstance, un autre préféra garder son bras plié, et cela s'entend fort bien, parce que c'était la main de la bride. Sans vous citer d'autres exemples, monsieur le médecin, — car vous pourriez me répondre judicieusement par le proverbe : « Ce ne sont pas les bonnes armes qui gagnent les batailles, mais les grands cœurs )), — je vous demanderai de garder ma jambe

droite, repliée tout juste ce qu'il convient pour être ca- 327 pable de chausser Tétrier et de me tenir à cheval. On m'aidera à me mettre en selle, et on me bouclera, s'il est nécessaire, le genou sur l'arçon, pour plus de sûreté.

Dartigois avait alors invoqué l'exemple de feu M. le Prince, qui chargea ainsi — pour la dernière fois, « la bonne ! » à Jarnac, — et terminé par sa finale habituelle :

— Quant au reste, j'en fais mon affaire.

■ Maintenant il rendait ses visites à M™® de Follenbrais. On l'installait dans un vaste fauteuil, soigneusement garni de coussins, et on lui poussait plusieurs carreaux sous les pieds. Continuant de s'exprimer par paraboles, il décourageait l'impatiente curiosité de la jeune femme, se dérobant devant toute question précise. Il abondait en réticences. Et ces savantes prétéritions étaient pareilles aux flots de la marée montante, qui ne se ruent en avant que pour s'écrouler et reculer aussitôt.

— Si jamais notre rêve se réalisait, Dartigois, — disait Diane, insinuante, — combien je serais heureuse de t'avoir pour écuyer ! Avec un brave tel que toi, une femme doit se sentir toujours dans la plus grande sûreté.

Dartigois, ainsi directement mis en cause, frappait le plancher de sa béquille et demeurait impénétrable. Il répondait, évasivement :

— Pour cela, je ne puis m'engager. Madame. Tout autre que moi... Un clou chasse l'autre... Compter sur quelqu'un, voyez-vous, par le temps qui court, c'est vouloir enfermer de l'eau dans un panier.

Ou bien encore :

328 — Qui vivra verra. M. Ramus, Madame, répétait couramment que former des projets est aussi insensé que de se flatter de pouvoir voler dans les airs.

Diane se morfondait à écouter Técuyer. Mais elle ne renonçait pas à surprendre sa discrétion. Un jour, elle lui demanda, bruquement :

— Ainsi, c'est bien vrai, Dartigois ? Ton intention est arrêtée de m'abandonner... quand je... si, veux-je dire, je devenais jamais ce que nous souhaitons ?

— Non, Madame, je ne vous abandonnerai point, certes ! Mais je ne serai plus là... C'est-à-dire.. Je ne prétends pas, naturellement... Comme dit le baudet quand on lui mit sur le dos la grosse cloche de Saint- Omer : « A l'impossible nul n'est tenu. »

Et,^à ouïr cet homme qui ne terminait aucune de ses phrases, Diane se sentait brûler d'un désir égal de le battre et de l'embrasser. Travaillée par une curiosité fébrile, une terreur singulière qui la rendait timide, elle se tenait à grand'peine de ne point pleurer. Elle s'abaissait jusqu'à le supplier :

— Mais Dartigois, n'as-tu donc pas confiance en moi, que tu me caches ainsi tous tes projets ? Moi, je n'ai point de secret pour toi !

— Laissez, Madame, le pain cuire. Qu'importe le bois dont on chauffe le four ? Par grisard ou bouleau, votre pain doré cuit, c'est l'essentiel.

— Ah ! Dartigois ! Dartigois ! tu me retournes sur les charbons !

— Saint Laurent, Madame, qui se trouvait aussi sur le gril...

Et il s'esquivait, par quelques facéties, sans révérence.

Si Diane le serrait de trop près, une toux opiniâtre le 329 prenait qui l'empêchait de parler. Certain soir même qu'elle avait tenté de s'asseoir sur son bon genou et de lui enserrer le cou de ses bras, il rejeta adroitement, sans rudesse, ce souple et plaisant collier, et s'enfuit, à grand renfort de béquilles.

Un matin qu'elle s'était levée avant midi, par grand hasard, M°^® de FoUenbrais entendit des détonations qui se suivaient, régulières et pressées. Elle vit, d'une fenêtre, Dartigois qui s'exerçait à manier son cheval et avait le pistolet au poing. Attentifs et agiles, trois jeunes gens couraient à ses côtés, lui passant toujours une nouvelle arme. Galopant en ligne droite ou sur deux pistes, Dartigois, penché sur l'arçon, déchargeait son pistolet, à quinze pieds de distance, sur un poteau coiffé d'un chapeau, enveloppé d'un manteau, et qui, vu de loin, simulait une figure humaine. A chaque coup, le poteau atteint d'une balle s'allongeait sur le sol, et on eût dit un homme qui s'aplatissait et tombait sur le nez. Diane suivait ce manège avec une âpre attention.

— Voyez, Madame, comme M. Dartigois est adroit à se servir de ses armes. Sur douze coups, il n'en a pas manqué un seul. Je plains qui, à la guerre, se trouverait devant lui.

Et Charpy, frappant joyeusement des mains à une nouvelle chute du mannequin, ajouta : ^'*^

— Il est aidé de ses trois valets. Celui-là, qui court aussi vite que le cheval, est la Foi, et l'autre, à droite, est la Charité... Le moins beau des trois s'appelle l'Espérance... Je les reconnais pour les avoir vus à...

330 Elle n'osa pas rappeler le sac de la Haute- Ganne, et continua :

— Ils sont arrivés tous trois, ce matin même. On dit. Madame, que M. Dartigois partira demain avec eux, pour rejoindre... monsieur... je veux dire le Singe vert... à Tarmée de MM. les Princes.

Diane, résistant au tremblement qui la secouait contre l'appui de la croisée, répondit distraitement :

— Grand bien lui fasse !... Il est joliment ennuyeux, avec ses proverbes !

Et quand, le soir, Dartigois se présenta devant elle pour lui faire ses adieux et demanda la permission de lui baiser la main, M°^^ de FoUenbrais ne dit rien pour le retenir :

— Bon courage, Dartigois, et au revoir !

— Non point au revoir, Madame, mais adieu...

Il bredouilla, en s'éloignant, dans le bruit sec de ses béquilles :

— Ne m'oubliez pas dans vos prières !

Immobile, froide et hautaine, M°^^ de FoUenbrais

regarda l'écuyer partir. Et, comme c'était une dame d'une exquise culture et à qui l'humanisme n'était point étranger, elle murmura :

— Dartigois, tu pars, portant César et sa fortune ! Mais le courage de Diane n'était pas à la hauteur de

son ambition. L'obscurité des couloirs lui parut tout à coup pleine d'embûches, et son trouble la peuplait de vagues et mystérieux dangers. Noyée dans les ténèbres, elle n'osait ni rester en place ni rentrer dans sa chambre, peuplée d'ombres mouvantes, dont la lumière incertaine de la lampe, pendue au plafond, profilait les contours

inquiétants sur les murs. D'une voix qui tremblait 331 d'angoisse, M^^ de FoUenbrais appela sa chambrière. Charpy accourut aussitôt.

— Charpy, ma fille, je me sens mal disposée, ce soir, et les vapeurs me tourmentent. Donne-moi mon flacon de sels. Tu rouleras ta couchette contre mon lit, à le toucher, tout contre ! Car, pour rien au monde, je ne pourrais dormir seule.

Dartigois, dans l'autre aile du château, confabulait avec M. de Croisigny.

« C'était son audience de congé, la dernière. Il partirait cette nuit même, car le marquis l'appelait... »

— Dieu te garde, Dartigois, — lui dit Croisigny, — et puisses-tu rejoindre ton maître sans encombre. Tu lui porteras mes amitiés, et tu lui diras que je l'aime toujours... quoi qu'il ait pu faire pour...

Une gêne commune tenait les deux hommes. Au fond, ils ne demandaient qu'à parler. Mais aucun ne pouvait se décider, tant il craignait de chagriner l'autre.

Dartigois pourtant se décida :

— Écoutez, monsieur Gaspard... Je puis vous appeler ainsi pour être votre aîné de quelques années... Écoutez-moi. Ne croyez pas que M. le Marquis, mon maître...

Croisigny l'interrompit brusquement :

— C'est bien, Dartigois ! Je ne lui adresse aucun reproche et ne m'érige pas en juge entre Saint-Cendre et Clérambon. Ne m'oblige pas à en dire plus.

— Écoutez, monsieur Gaspard ! Je suis le seul coupable...

— Tais-toi, Dartigois ! Tu as fait ton devoir, je pense avoir rempli le mien. Pars donc tranquille, cou-

332 vert par ma parole. Rien ne sera tenté contre toi. Je puis même te jurer, sur mon épée, seul bien qui me reste au monde, que M. de Clérambon ignorera toujours — à moins qu'il ne l'apprenne d'une autre bouche que la mienne — l'entreprise que Saint-Cendre te chargea de monter contre nous.

Vivement, Dartigois se récria :

— Erreur, Monsieur ! Erreur grave, complète et profonde ! Le marquis, mon maître, ne m'avait rien ordonné. C'est moi, moi tout seul, entendez- vous, qui ai forgé la machine. Heureusement pour vous ! Car, s'il l'avait fabriquée, vous le connaissez assez pour savoir qu'il aurait réussi ! Un homme comme lui !... Tandis que moi !... Enfin, je vous répète que moi seul ai combiné le coup...

Et il ajouta, plus bas :

— C'était une manière de m'acquitter de toutes ses bontés.

— Oui, j'entends ! — répondit Croisigny, qui eut assez de force sur lui pour ne pas sourire.

Touché par ce dévouement sauvage, il se leva et serra la main de Dartigois :

— J'ai trop vécu et trop fait la guerre, mon ami, pour ne pas m'y connaître en hommes. Car c'est dans les hasards et les périls des combats que se montrent les qualités les meilleures. Mais, je te le déclare, Dartigois, jamais je n'ai rencontré ton pareil. Et quand je me considère, je me trouve petit, et de pauvre caraaère, à côté de toi.

— Vous voulez rire, monsieur Gaspard ! Et c'est un jeu pour vous que de me railler ! Ne ^us privez

pas de ce plaisir, si cela vous distrait... Écoutez, ce- 333 pendant... Je sens, à cette heure, une étrange confiance me gagner à votre endroit... Donc vous dirai- je ce que je n'apprendrais à homme sur terre. Aussi bien serezvous le dernier gentilhomme avec qui j'aurai conversation ici-bas !

Croisigny, grave et attentif, s'était rassis. Accoudé sur le coin de sa lourde table chargée de papiers et de livres, il dit seulement :

— Parle, mon ami.

— Monsieur Gaspard, je suis très malheureux. Non point à cause de mes affaires ! La ruine, le deuil ne me touchent que peu. Dieu merci ! Femme, argent, repos, tout cela m'a quitté. C'était dans l'ordre... Je mentirais cependant à vous dire que la mort de Catherine m'ait trouvé indifférent... Mais, n'est-ce pas ? cela devait finir ainsi... Les femmes, voyez-vous, ne savent rien prendre suivant le raisonnable...

Croisigny, silencieux, regardait l'écuyer qui, lentement, se passait la main sur le front. La douleur muette tordait pareillement le cœur de ces deux hommes, si différents d'aspect et de condition. Puis, d'Une voix sourde, oppressée, Dartigois continua de parler :

— Le seul à plaindre en tout cela est le marquis. Seul, son chagrin me pèse. Et ce m'est une peine cuisante de voir une personne de son mérite sans cesse traquée par la haine et l'envie. Mais ne sont-ce point là les accompagnements ordinaires de la supériorité et du talent ? De même pour la marquise Gabrielle. Et c'est là ce qui me point, par-dessus tout... Que vous manderaisje, monsieur Gaspard, dont vous ne soyez pas informé ?

Il baissa la tête, hésita. Croisigny, les yeux baissés, demeurait figé dans son immobilité et son silence.

— M. de Clérambon a dû vous apprendre... sans doute ?... M°^^ Gabrielle n'était pas... Comment dire ? Enfin, il est certain... Dois-je rappeler ?...

Croisigny leva les yeux, alors, et dit, d'une voix blanche :

— Clérambon ne m'a rien appris. Toi seul, Dartigois, possèdes le secret de ton maître. L'honneur nous commande à tous deux une égale réserve. Toi, tu dois là-dessus te taire... et moi, je dois tout ignorer.

— Les morts. Monsieur, ont le droit de se défendre. Et ils vont parler aujourd'hui. C'est un mort qui vous parle, comte Gaspard de Croisigny ! Entendez-vous ? Car je ne vivrai maintenant que quelques jours... Le temps juste suffisant pour remplir un dernier devoir... Et puis, je trouverai le repos...

M. de Croisigny s'était levé.

— Adieu, chère tête de Dartigois ! Quel que soit ce devoir, quelle que soit l'action, bonne ou mauvaise, où tu t'engages, et où tu laisseras ta vie, pour le plus grand bien de ton maître, — va, je l'ai compris ! — quelles que soient les fins où tu tends, je ne saurais te condamner. Embrasse-moi, Dartigois ! Et pars !

Et Dartigois s'en fut, sans avoir appris à M. de Croisigny les particularités qui accompagnèrent la mort de M^^ la marquise Gabrielle de Saint-Cendre et de M^i® Gilonne de Bonisse.

Le 21 juin, aux premières lueurs du matin, il sortit de la Roche-Thulon avec ses trois valets, la Foi, l'Espérance et la Charité, et piqua vers Montluçon.

M de Follenbrais ne se pressait pas d'aller chercher sa femme, et cela pour plusieurs • raisons. La première, et la majeure, était qu'il ne pouvait s'éloigner de Moulins avant d'avoir payé, entre les mains du partisan Florent Bourassou, la somme de dix mille écus. Ladite somme, représentant la rançon de Diane, avait été touchée une première fois par son mari, et aussitôt dissipée en cadeaux, noces et festins, pour le plus grand bien de demoiselles de comédie ou de plus mince condition. Florent Bourassou avait avancé l'argent au notaire Levrat, de Guéret, sur la bonne mine du jeune commissaire des guerres, et aussi sur beaucoup de garanties morales, avec grand renfort d'intérêts à échoir. Mais, comme M. Henri de Follenbrais ne montrait aucune hâte à se libérer, M.Florent Bourassou s'était attaché à ses pas, en lui dénonçant

sa ferme intention de le poursuivre par tous voies et moyens de justice, s'il ne s'exécutait dans le courant du mois de juin.

Le passage de M. de Clérambon sous les murs de Moulins avait été, pour les ennuis de M. de Follenbrais, la plus heureuse des diversions. Derrière les murs de la citadelle où il avait juré de mourir pour le service du Roi, il se crut délivré des obsessions de son implacable prêteur. L'illusion avait été de courte durée. Dès que M. de Clérambon se fut éloigné dans la direction de Bourbon- Lancy, le château rouvrit ses portes, et un des premiers envahisseurs fut le persévérant Bourassou. A voir cet homme court et replet qui ne cessait jamais de sourire, M. de Follenbrais pensa pleurer de chagrin. Mais son désespoir se changea vite en allégresse, car l'industrieux courtier ne lui apportait plus de menaces, mais des propositions avantageuses et honnêtes.

Tout d'abord, Bourassou traita magnifiquement le commissaire des guerres à l'hôtel des Rois Mages. Il ne lui ménagea ni les vieux vins, ni les viandes fines, le régala d'un coulis d'écrevisses au lait d'amandes, « mets divin, unique, bien fait pour un jeune gentilhomme enfin rendu à la liberté ». Quand on en fut aux abricots, M. Bourassou insinua que la dureté des temps l'obligeait à surveiller de très près ses rentrées d'argent. Alors M. de Follenbrais, que l'indigestion guettait, devint vert et regarda dans la direction de la porte.

« Était-ce donc pour le torturer plus à loisir que ce fâcheux usurier l'avait alourdi par la bonne chère ? »

Il n'en était rien. Florent Bourassou versa au dolent

Follenbrais, de sa propre main, un plein verre de vin de 337 Chypre, « spécifique certain contre l'oppression », et lui dit, d'un air mystérieux, en baissant la voix :

— Si j'avais seulement la fourniture des poudres et du plomb pour la relève des garnisons, c'est vous qui deviendriez mon créancier.

FoUenbrais respira plus librement. Au premier mot de l'affaire, il répondit qu'elle pouvait très facilement s'arranger.

Alors Bourassou développa son plan. Sans raconter au jeune homme, entre autres choses superflues, qu'il venait d'acheter dans le quartier vieux trente-trois mauvaises maisons dont la toiture représentait huit cent quarante-trois quintaux de plomb , — pas une once de moins, — il exposa son violent désir de se voir fournisseur des armées.

— M. de Brissac a fait appeler, comme vous le savez, le meilleur de la garnison pour se joindre à ses troupes, et ce meilleur a emporté toutes les munitions du château. Vienne une alerte, et je ne donne pas cent coups de canon à tirer ! Les magasins sont vides. Monsieur ! Voyez- vous que la place soit enlevée ?... A Dieu ne plaise qu'arrive un pareil malheur ! Mais enfin, on ne sait jamais. Et, la ville prise, que dirait le Roi ?

M. de FoUenbrais convint que le Roi ne dirait rien d'agréable à ouïr. Et, par un juste retour sur soi-même, il s'aperçut qu'on pourrait alors l'obliger à vendre sa charge, et dans les plus mauvaises conditions.

— Mais, Monsieur, — continuait l'insidieux Bourassou, — je suis là, fort heureusement, avec moulin à poudre et fonderie de plomb... Ceci entre nous, natu-

338 rellement... Je vous apporte le salut, le salut de la ville ! Arrive qui plante, tout le monde saura crier : « Sans M. de FoUenbraiSj Tadmirable commissaire. Moulins tombait aux mains des huguenots ! » La gloire de votre nom ira battre de son aile le front soucieux de notre Roi, que Dieu garde !

Les deux hommes se découvrirent, burent à la santé de Charles IX, et Bourassou termina ainsi sa harangue, longuement préparée :

— Et votre nom sera magnifié ! Je passe. Monsieur, sur les bénéfices matériels. Toutefois, si la quittance de votre dette et une modeste... une modeste... remise de deux mille écus pouvaient vous être de quelque intérêt, je serais trop heureux de vous les offrir humblement, et resterais votre valet.

M. de Follenbrais n'eut garde de contrarier un hôte aussi bénévole. M. Bourassou put se parer du titre de fournisseur, vendre ses toits, ses soufres et salpêtres, à un prix qu'excusait le malheur des temps. Et le mari de Diane put gratifier Rosine Trotabas d'une cottoire à vingt perles et pommes de senteur dont cette aimable et discrète personne avait le plus pressant besoin.

Les amours de Follenbrais et de la Belle Provençale ne chagrinèrent point longtemps M. Cyprien Chantalouette, qui en séchait de jalousie. Le commissaire des guerres fut sommé, un beau matin, d'avoir à ramener sa femme à Moulins. Car le scandale du séjour de Diane à la Roche-Thulon avait indigné M^^^^ la Reine mère. Elle faisait savoir à M. de Follenbrais, par un de ses secrétaires, son formel désir de voir cesser une situation outrageante pour un officier du Roi. Cela était écrit.

d'une assez belle main, sur deux pages de bon papier, 339 dûment paraphé et contresigné. Et un sceau de cire, par surcroît, pendait à deux lacets de soie.

Sans s'arrêter à cette particularité singulière que ce pli, arrivé le 23 juin, au matin, avait été remis à son maître d'hôtel, par un simple grison, et non par un Courier royal, M. de FoUenbrais secoua ses oreilles et s'arracha aux bras de M^^^ Rosine. Les termes de la lettre étaient tels, qu'il se sentit un pied dans l'abîme de la disgrâce. Au reste, comme corollaire, il reçut, à l'heure de midi, une épître de M. Guérin-Béchu qui abondait dans le même sens :

JT apprends, monsieur mon Neveu, que vous festoyez à Moulins et que vous laissez aux mains et aux bras des comédiennes et courtisanes ce qui vous reste d'honneur et d'argent. Etcela,sans vous soucier non plus de votre femme, notre très chère nièce, que si elle n'appartenait point à notre sang. Je vous avise. Monsieur, par la présente, que je désire vous voir au plus tôt avec votre épouse, et vous me l'amènerez à Bourges, oîi je tiens mon actuelle résidence pour des motifs que je n'ai point à vous communiquer. On a été jusqu'à prétendre que si vous n'alliez pas quérir votre femme, c'était par une crainte naturelle des coups et que vous redoutiez M, de Clérambon plus que tout autre homme sur terre. Il convient cependant, Monsieur, de vous faire une raison et de comprendre, une fois pour toutes, que vous vous êtes mis dans un cas d'où vous ne pouvez sortir que par les actions d'un gentilhomme. M. de Clérambon — dont je déplore plus que personne les erreurs, depuis son entrée dans la religion prétendue réformée — est cependant trop

340 bien né pour ne pas vous fournir toutes satisfactions, après r offense qu'il vous a infligée... J'entends, par avance, ce que vous allez me répondre — qu'un bon procès, à lui intenté, dès la paix conclue, l'obligera à vous dédommager largement, et que ce moyen est assurément le plus efficace contre un homme aussi despotique et violent, qui, suivant l'expression courante, tuerait un mercier pour un peigne. Et moi, je vous dis, monsieur mon Neveu, que ce sont là des choses qu'on ne répare point par l'argent, et pour lesquelles un noble homme ne doit pas demander de composition pécuniaire. Seules vos armes vous peuvent couvrir en cette affaire. — Je suis d'église, il est vrai, mais aussi de tel estoc que je ne peux admettre qu'un de mes alliés n'ait pas déjà mis, vingt fois pour une, l'épée et la dague à la main, pour laver l'opprobre dans le sang.

« Mais, m' objecter ez-vous, M. de Clérambon est un rude combattant, et qui me meurtrira, tant il m'est en tout supérieur. « // est probable, et je n'en disconviens point. Qu'importe, après tout, de mourir, si l'on a satisfait aux lois de l'honneur? Je vous envoie donc une chemise de mailles, bénie à votre intention par Sa Sainteté l'évêque de Bourges, M. Le Roy en personne. Cette défense de corps est, comme ses manches, d'une très belle forge, et elle a reçu sa trempe dans du jus de navet, suivant l'excellente recette du seigneur Alexis, Piémontais. Une balle de pistolet n'en fausserait point les anneaux. Là-dessous, vous marcherez aussi assuré qu'un meurtrier venant de la gargouille de Rouen, ce qui est tout dire; d'autant que je joins à ce vêtement de dessous une calotte de fer, ou plutôt d'acier, pour vous garantir le moule du bonnet. A ces armes temporelles j'ajoute le poids de mes prières.

Récupérer votre honneur est donc le point principal. 341 Mais, aujourd'hui, vous n'en êtes pas là. Ayant manqué V occasion d'appeler le comte de Clérambon quand il passa sous Moulins, vous en assumerez le ridicule. C^est votre affaire. Mais ce que je ne tolérerai point, — dussé-je en appeler au Roi, qui, père affectionné de tous ses sujets, vous logera généreusement dans sa Bastille, si vous revenez sans femme, — c'est que ma nièce Diane Brissonnet demeure plus longtemps dans le château de la Roche-Thulon, sous je ne sais quel prétexte . J^ écris par ce courrier à Levrat, le notaire de Guéret, pour qu'il vous assiste lors de votre passage. Partez, courez et volez. Les minutes valent des heures. M^^ la Reine mère est fort irritée contre vous. Quand ma nièce sera en sûreté sous notre toit, nous vous ferons connaître nos volontés subséquentes. Allez en paix, monsieur mon Neveu; que cette lettre vous trouve à cheval et brûlant les relais de poste. — Je prie Dieu, dont la miséricorde infinie s' étend jusqu' aux plus indignes, qu^il vous ait en sa sainte garde,

M. de Follenbrais, comprenant que son destin le condamnait, nouveau Ménélas, à se mettre en chemin pour conquérir son Hélène, ordonna à ses valets d'accélérer le départ. Il passa sa chemise de mailles, trempée au jus de navet, revêtit, par-dessus, son pourpoint de voyage, et glissa sous son chapeau de pluie la calotte d'acier, présent de son oncle. Et, ce même 23 juin 1570, aux premières heures du soir, il se mit en selle, flanqué de Cj^rien Chantalouette, dont les regrets hypocrites ne tarirent point jusqu'au pont de Bord, au-dessous de Coulandon. Là, le mari de la belle Isabelle Dorard

342 abandonna son ami le commissaire des guerres. Et celui-ci, poussant son demi-coursier sur la route empierrée, se disait :

« Le drôle court à cette heure chez Rosine et j'en suis pour mon collier. Si j'avais pu prévoir un aussi précipité départ, j'aurais évité une fâcheuse et inutile prodigalité... Le diable les emporte tous !... Comme si Diane n'était pas à son aise dans son manoir de la Roche-Thulon ?... Et puis, après tout, vogue la barque ! Ce qui est fait est fait ! »

Talonné par la peur de perdre sa place, M. de Follenbrais galopait, amblait sur la route de Limoges, aux allures variables de ses successives montures, dont l'aubin et le traquenard étaient les plus habituelles. Il changea de bidet à Montuin, puis à Tronget, perdit trois grandes heures aux Deux- Chaises par défaut de chevaux, butta au tournebride de Montmirault, où il pensa se rompre le cou. Penché sur l'arçon, il dormait un mauvais sommeil, bercé aux cahots du chemin, rêvant de l'épée de Clérambon ou de sa dague. A Bézenet, sa bête, un méchant sommier boiteux, le seul que les bandes du cadet de MaHcorne eussent laissé dans l'écurie du relais, manqua des quatre pieds. M. de Follenbrais se réveilla, le nez en sang, parmi les cailloux, entre les jambes du cheval mort, tant il était bizarrement tombé. Il dut démonter un de ses valets et atteignit enfin Chatelard. Mais, arrivé là, une telle fatigue l'écrasa qu'il dut coucher à l'auberge, où il ronfla dans son lit pendant huit heures sans se laisser réveiller. Le 26 juin, dans le crépuscule du matin, ayant traversé la ville de Montluçon, il s'engagea dans le bois de la

Brosse. Monté, cette fois, à l'avantage, il galopait allé- 343 grement, à plus de cent toises de ses gens. Au tournant de la route, comme son cheval, changeant de pied, rompait d'un temps son allure, M. de Follenbrais vit un cavaher qui se dressait en travers de la voie. Il cria, pour avertir, mais l'homme ne se rangea pas. M. de Follenbrais essaya de passer en rasant le fossé.

Alors Dartigois, qui l'attendait là depuis l'heure de minuit, allongea son pistolet à toucher le pourpoint du mari de Diane et tira. M. de Follenbrais ne sut pas se couvrir de sa bête. Atteint au foie, à demi éventré par le carreau d'acier qui le traversa jusqu'aux reins sans respect pour la trempe rare de sa chemise de mailles, il ne se sentit pas mourir. Il glissa le long de l'encolure, s'aplatit dans le fossé, où son cheval, porté par un subit écart, lui écrasa un bras, de son sabot, en se relevant.

Dartigois piqua des deux, prit par la forêt de Douguistre et disparut avant que les valets, encore perdus dans la brume, eussent connaissance de l'assassinat de leur maître. Ils passèrent, guindés sur leurs étriers, somnolents ou distraits. Nul de ces huit hommes ne vit le corps qui gisait dans la boue, sous les hautes herbes, chargées de rosée. Ce fut seulement à Argenty, où la monture était rentrée la selle vide, suivant son chemin de bête de poste, qu'ils s'aperçurent de la disparition de Follenbrais. Trois heures après, on relevait le corps. Le commissaire des guerres, déjà raidi, avait été dépouillé de son épée, de sa bourse, de sa chaîne d'or. On en conclut que les brigands et bandouliers, qui infestaient la campagne, avaient fait le coup. Les prévôts et les lieutenants de maréchaussée battirent le pays pendant

3#4 quinze jours, pendirent onze vagabonds. Puis on ne parla plus de l'affaire que quand on trouva d'abord un cheval crevé et gonflé, puis, deux jours après, un homme flottant sur l'eau entre les Bancherots et Martinat.

Si avancé qu'il fût dans sa décomposition finale, le cadavre montrait la tête fracassée aux trois quarts, et dont la face entière manquait. On avait brûlé la cervelle de si près à ce noyé, que le crâne s'était écarté à la façon d'une orange ouverte, par quartiers. Le pourpoint et les chausses en cuir de cerf, les bottes de vache grasse, l'épée et la dague d'acier noirci, sans marques, ne fournirent point d'indications utiles. Le corps de l'inconnu fut enseveH dans le cimetière de Prémilhat. Et par une ironie du sort, la tombe de M. Hannibal- Juste- François Dartigois fut creusée à toucher celle de M. René-Valeran-Henri Lepermois, seigneur de Follenbrais et Bévaz, commissaire des guerres, chevalier de l'ordre du Roi.

Ainsi Dartigois réussit à cacher le nom et la condition du meurtrier de Follenbrais, par la grande précaution qu'il eut de revenir dépouiller le cadavre, après son coup de pistolet fourni. Descendre de cheval avec sa jambe raidie ne lui avait pas été chose facile. Mais, la volonté aidant, il y avait réussi. Une fois sûr que son homme était mort, il lui avait pris son argent, ses efiets précieux, jusqu'à ses éperons dorés. Et puisil s'était hissé sur sa selle et avait poussé vivement son cheval sur les Bancherots.

Le soleil se levait à peine au-dessus des trois moulins, derrière les coteaux de la Quaire. L'eau du Cher était

couleur de plomb, et les peupliers blanchâtres s'y répé- 345 talent gris, livides, drapés de nuages, dans le brouillard et la pluie. Les nuées légères, accrochées aux buissons, aux plus humbles touffes fleuries, traînaient en écheveaux qui s^évidaient lentement et se résolvaient dans la buée. Un butor, caché dans les roseaux glauques, hurla. Son beuglement profond troubla pour un instant le silence à peine rompu par le fin clapotement de la pluie. Soigneusement, Dartigois vérifiait les amorces de ses pistolets ; de l'un il remonta le rouet. Ce bruit troubla un martin-pêcheur qui s'envola, rasant l'eau à la façon d'un lapis lancé par un frondeur invisible. Avançant toujours, Dartigois éperonnait son cheval qui renâclait, sans perdre pied. Puis, brusquement, la bête plongea de la croupe, et commença de nager, luttant contre le courant.

Alors Dartigois lâcha les rênes et saisit ses pistolets, accrochés très haut sur l'arçon. De son regard attentif, il embrassa l'espace. Tout était désert, tranquille et muet ; et les vapeurs du matin si épaisses qu'il ne distinguait rien à vingt-cinq pas devant lui. Il pouvait mourir tranquille. Rien, depuis qu'il s'était consacré à la perte de Follenbrais, ne s'était dressé contre son désir. Et il avait réussi au delà, depuis la fausse lettre royale soigneusement confectionnée avec des décalques qu'il avait pris sur un papier du marquis, lettre qui avait attiré le mari de Diane dans le piège, jusqu'au dénouement nécessaire. Ses trois valets, dûment chapitrés, couraient maintenant vers M. de Saint-Cendre, chargés d'instructions verbales. Dartigois était sûr d'eux. Bientôt ils auraient rejoint le marquis et lui an-

nonceraient la mort de Follenbrais assassiné sur la route de Limoges par des brigands que la prévôté recherchait. Et il était plus sûr de lui, encore : car il avait expédié ses trois messagers par avance pour ne pas en faire les témoins du coup. Jamais on ne connaîtrait le meurtrier du jeune homme qui gisait, le corps ouvert, dans le fossé de la Brosse.

Dartigois, dont l'eau noyait les cuisses, plaça avec soin le canon d'un pistolet dans l'oreille gauche de sa bête, poussa l'autre dans sa propre bouche, en ayant soin de le serrer entre les dents.

Les deux détonations n'en firent qu'une. Dans une trombe d'eau jaillit de la cervelle et du sang.

Puis tout avait sombré. Et, sous le soleil levant, les eaux maintenant verdâtres se moirèrent de longs remous onduleux.

Sur la route de Montluçon, les trois valets se hâtaient. Chargés des seules paroles de Dartigois pour le marquis de Saint-Cendre, ils allaient devant eux, taciturnes. Depuis plus d'une année, leur besogne invariable était cet office de courrier.

Jean Nantiat, rompant par grand hasard le silence, dit à Louis Nogeaud, quand ils durent ralentir le pas de leurs chevaux, à la première descente :

— Je ne sais ce qu'avait le maître, cette nuit. Quand il m'a congédié après m'avoir dicté la conduite à tenir, il m'a semblé que sa voix tremblait.

— Sans doute le froid ! — fit la Charité. Et François Voullaud, dit la Foi, ajouta :

— L'impatience aussi ... Il attendait quelque messager... Baste ! nous le retrouverons au retour, toujours

criard et bon maître... N'empêche que la perte de sa 347 jambe le doit cruellement mortifier... Quant à ces paroles : « Dis au marquis que je disparais pour toujours et qu'il ne pense plus à moi )>, je ne comprends pas ce qu'il peut bien entendre par là.

L'Espérance opina pour un sens mystérieux « ayant rapport à la politique )>.

La Charité et la Foi répondirent d'une voix :

— Cela n'est pas notre affaire.

A l'heure même où l'on relevait le corps de M. de FoUenbrais dans le fossé de la Brosse, M. de Clérambon, à cheval sur la lisière de la forêt de Buan, reconnaissait les abords des moulins et occupait le bois Brûlé, à l'ouest d'Arnay-le-Duc.

— Tu répondras à l'Amiral que je garderai encore aujourd'hui la gauche.

Saint-Cendre, surpris de ces paroles, demanda à M. de Clérambon la raison d'une détermination si contraire à ce jaloux souci des préséances que professait habituellement son ami.

Celui-ci demeura évasif. Puis il accumula ses explications stratégiques :

« Ainsi placé, il prolongeait les lignes de M. de Saint- Jean et obligeait les catholiques à s'étendre vers l'ouest de Clomot, s'ils ne voulaient pas se trouver pris à re-

vers. En tout cas, il les gênerait, s'ils essayaient de cou- 349 1er des mousquetaires dans la forêt même. Déjà il avait réussi à déloger quelques postes avancés du bois de la Comme.

a D'autres causes encore lui indiquaient sa conduite... Dans l'intérêt même du Parti... Il craignait que tout l'effort de la journée ne se portât sur la gauche... En tout cas, rien ne le gênerait plus que de changer maintenant les dispositions de ses troupes... Il couvrirait, si besoin était, les petits châteaux où essayeraient de s'établir certainement les Suisses, dont on apercevait, justement, les enseignes. Leurs rangs s'étageaient, du haut en bas de la pente, jusqu'à Clomot, dans un ordre admirable... »

En effet, du monticule gazonné où ils se dressaient, armés de toutes pièces sous leurs robes de velours brodé, les deux hommes voyaient ks bataillons ennemis se masser en contre-bas, descendant lentement des hauteurs. Les casaques bleues et rouges, les corselets et les morions luisaient dans le fourmillement des piques.

Depuis cinq jours les huguenots avaient marché, parcouru vingt-cinq lieues de pays, et maintenant l'armée de Brissac s'étendait devant eux, leur coupant la route. A moins de se mettre en retraite, l'heure était venue de livrer bataille.

M. de Clérambon couvrait de toute sa bande le front de la Mignonnette, dont les toits pointus dominaient les deux moulins perdus dans la verdure des saules. Et, pour tout l'or des Indes, M. de Clérambon n'eût qtutté ce poste, car il savait que la maison était habitée. Sans écouter les discours de Saint- Cendre, il donna ses der-

niers ordres à M. de la Gournelle, entrant dans le détail, réglant, à deux toises près, les intervalles à établir entre les formations. Le marquis, désespérant de vaincre une obstination si bizarre, abandonna la place en plaignant le comte Odet qui « ne serait pas à l'honneur des grandes charges avec MM. les Princes ». Pour lui, il comptait bien ne pas en manquer une et prendre, en ce jour, une revanche éclatante de la débâcle de Mensignac.

Mais le souvenir de Mensignac ne toucha point M. de Clérambon. Rien ne lui était plus indifférent que de charger avec les Princes. Sourd à la voix de Tamitié, il poussa son cheval dans la direction des moulins et vérifia soigneusement les moindres accidents du terrain. Toujours avançant, il distribuait ses postes dans les plis, établissait sa gauche extrême à Blangey avec les arquebusiers à cheval, portait sa droite jusqu'aux derniers faubourgs d'Arnay-le-Duc avec les argoulets. Ses gens de pied, massés au centre, étaient flanqués par les cuirasses et les gendarmes. Son front de bataille couvrait ainsi une demi-lieue de pays, et ses cavahers, disposés par files, permettaient de changer ce front à volonté, toutes les distances étant striaement calculées.

Il commanda alors à M. de Bastardy d'occuper les moulins et les avenues de la Mignonnette, mit pied à terre et, suivi par un gros d'arquebusiers et de piquiers, se dirigea de sa personne vers la maison de M. Lemercier, avec le ferme propos de s'en emparer sans coup férir.

Mais, à mesure qu'il avançait en tête de sa troupe,

la demi-pique à la main, sous ses armes dorées, sa saye 351 de velours cramoisi et les plumes blanches de sa bourguignotte dont le masque était un mufle de bête, M. de Clérambon sentait une cuisante incertitude Tenvahir.

A la vérité, il allait au hasard, plus ému qu'un cadet novice cherchant aventure d'amour. Sans indulgence, il se jugeait et se condamnait, tout en continuant de marcher. Plein de sang-froid, quoique tremblant sous ses armes, il envisageait le ridicule de sa démarche, et le travail implacable de son esprit paralysait son courage :

« Où allait-il de ce pas ? Chagriner une belle qui ne se souciait guère de lui, à coup sûr, et l'avait sans doute -— pour rester dans le vrai — définitivement oublié, comme toutes les femmes oublient tout ce qui n'a pas don de leur plaire !... »

Les grondements sourds du canon, répercutés par l'écho des collines, accompagnaient ses imprécations intérieures.

« Qu'était-ce, après tout, que cette dame Françoise, ▼ers laquelle il courait, plus semblable à un chevalier errant qu'à un gentilhomme de^bon sens, en gardant un gant de Vendôme entortillé à son poignet, sous son canon d'avant-bras ? Qu'était cette Françoise Duhalier ?.. Une petite noguette, une apprentie lingère... Rien autre... Et c'était M^^^ Françoise Duhalier qui le faisait charger à cette heure, tout armé, à la tête de la plus belle compagnie de France, la demi-pique au poing !... »

Mais tous les trésors d'ironie dont abondait l'esprit de M. le comte Odet de Clérambon ne pouvaient ralentir les battements précipités de son cœur.

352 « Comment le recevrait-elle ?... Avec son regard habituel, glacé d'indifférence et de mépris ?... »

Il se remontait le cœur par des menaces, tels ces braves qui chantent seuls dans la nuit pour se tenir société.

« Peu m'en chaut, — se disait-il. — J'en ai vu d'autres, et de plus fières, dont j'ai su courber le front !.. . Je suis dans mon droit ! A défaut de mieux, je la punirai de sa coquetterie et de sa dureté ! La seule vengeance complète est celle qui s'accompagne de notre plaisir ! »

Et M. de Clérambon se jura d'être courageux, galant, tyrannique et inexorable. Il se jura d'accomplir les vœux de son ami Carpençay, de posséder, vaille que coûte, Françoise, dût-il pendre le mari, brûler le logis, ravir la belle de haute lutte, et la forcer dans les flammes.

« Elle sera à moi dans quelques instants ! C'est le dernier effort de ma vie ! Périssent mon corps' et mon âme, mais que j'aie une heure de bonheur !... Depuis que je l'ai perdue, ai-je vécu ?... Quelle lâcheté me prend ?... Hésiterai- je maintenant ? Non, non, ma résolution est prise, et rien ne m'arrêtera plus ! »

Ainsi se morigénant, toujours muet sous son masque d'acier répétant un mufle de tigre, M. de Clérambon arriva à la première porte de la Mignonnette. C'était une grille de fer forgé et doré dans les fonds, à rinceaux et entrelacs encadrés de torsades, avec des fers de pique et des chevaux de frise habilement étages pour prévenir toute tentative d'escalade. Et la grille, dressée entre ses pieds-droits de pierre de liais, surmontés chacun d'un vase de marbre, donnait accès sur un pont volant, dont le tablier relevé se laissait voir de l'autre côté du

fossé. Large, sans doute profond, soigneusement ma- 353 çonnéj à en juger par son parapet, purgé de plantes parasites, rempli d'eau jusqu'aux glacis, ce fossé entourait complètement la maison, ses cours et son jardin. La façade, régulièrement appareillée, à bossages en vermicelles suivant la mode italienne, avec parements bouchardés, montrait ses volets fermés au-dessus des accoudoirs à pilastres. Un paon picorait dans la première cour. Il s'envola, à grand bruit d'ailes, quand un gros chien aboya derrière le mur d'enceinte. Des voix d'hommes répondirent. M. de Clérambon vit briller deux canons de mousquet au-dessus du chaperon.

« En voici bien une autre ! — se dit-il. — Je n'entrerai là qu'après un siège en règle. M. Lemercier prétend défendre son bien et sa femme, à main armée. Je ne puis guère l'en blâmer... D'autant qu'il jouit de son reste !...»

M. de Clérambon ordonna donc de faire halte à dix toises du fossé et envoya son trompette Fontaine à la découverte, avec ordre de mander à ceux du dedans, en propres termes, « que M. de Clérambon était à la porte ; qu'il venait en ami, uniquement pour présenter ses respectueux hommages à M^^^ Duhalier, et lui demander à dîner ».

Fontaine qui, aux premières heures du m-^tin, avait déjà pris ses renseignements dans les moulins du bas, et avait rapporté au colonel « que le monsieur du château se trouvait là avec sa jeune dame et foison tant de domestiques armés que de chambrières, toutes plus belles les unes que les autres », fit le tour de la place. M. de Clérambon, appuyé sur sa demi-pique, attendit

patiemment la réponse, en plein soleil, à trente pieds en avant de ses gens. Pour s'être fait longtemps attendre, celle-ci n'en fut pas meilleure. M. Lemercier, en personne, coiffé d'un chapeau de fer, un pétrinal à la main, s'était montré à une croisée de l'étage. De là, il avait énuméré ses noms et qualités, et appris au malencontreux messager « qu'il interdisait à quiconque — fût-ce à ce M. de Clérambon, qu'il ignorait d'ailleurs — d'envahir son bien et de faire, sans son congé, des politesses à sa femme ».

M. de Clérambon ne tenait point assez à sa gloire pour s'irriter du premier propos de M. Lemercier. Mais, comme il tenait à voir M^^^ Duhalier de très près, il trouva le second très mauvais. Haussant légèrement les épaules, se mordant fortement les lèvres, il ordonna au sergent Dubosc d'enfoncer les portes par tous les moyens usuels, voire même par l'action d'un pétard. Le sergent, respectueux et concis, déclara qu'un pareil artifice serait sans doute inutile.

« Qu'on lui donnât vingt hommes résolus, et, dans un quart d'heure, monsieur le Colonel verrait son enseigne blanche flotter sur les combles de la bicoque. Le temps d'entrer, de pendre les bourgeois, de faire place nette : un quart d'heure, pas une minute de plus ! »

— Dubosc, — fit M. de Clérambon, après avoir entendu cette harangue militaire, — si un seul des habitants de cette maison est meurtri, j'aurai le chagrin de t' envoyer pendre à la tête de tes hommes. Si une seule femme est maltraitée... ou trop bien traitée, tu m'entends... votre sort sera le même. A cela près, vous pouvez marcher ; j'ai confiance en vous tous. La place

livrée, il y aura cinq cents écus à vous partager. Va, Dubosc, et pas de pillage !

Le sergent partit avec son monde ; le trompette Fontaine raccompagnait, pour sommer régulièrement la place. Bien en prit à Dubosc de posséder une cuirasse de Pise à l'épreuve, et au trompette d'avoir emporté une rondache de tranchée. Car, à la première sonnerie, une salve d'arquebusades salua les deux hommes : trois balles qu'ils se partagèrent rayèrent leurs armes de blanc. Mais le sergent Dubosc n'était pas de ceux qui s'arrêtent à de pareilles vétilles. Il disposa la moitié de ses soldats derrière quelques peupliers qui ombrageaient la douve, du côté du jardin. On abattit la plus haute des quenouilles en l'attaquant à la hache. Et, pour dissimuler le bruit et détourner l'attention des assiégés, il envoya le reste de ses mousquetaires tirailler contre les tuiles de l'aile opposée. L'arbre, adroitement dirigé, tomba sur le mur du jardin. Son feuillage fouetta l'eau du fossé qui rejaillit en gerbes. Sur ce pont on passa vivement, le sergent en tête, avec Fontaine qui, gagnant le perron de la maison, recommença de sonner. Quelques coups de feu partirent des fenêtres : deux soldats tombèrent parmi les rosiers et les lis ; un énorme chien se rua sur le sergent. Mais les dents glissèrent sur le gorgerin d'acier et les manches de mailles Saisi par son collier à pointes de diamant, le molosse hurla à s'enrouer ; en vain ses ongles raclèrent les collets de buffle, ses crocs mordirent les canons des mousquets. On le maintint en lui poussant toute la garde d'une épée dans la gueule. Attaché solidement, par la chaîne qui traînait, au tronc d'un poirier, il continua de hurler. La porte

356 céda sous la hache. Ce fut une mêlée corps à corps d'un instant, un refoulement à coups de crosses, des cris, des imprécations, des prières, une fuite éperdue dans les couloirs. Puis le silence.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que l'écharpe blanche du sergent Dubosc, déployée, fixée à la hampe de sa pertuisane, flottait sur le toit de la Mignonnette. Le pont-levis s'abaissa, la grille s'ouvrit, et M. de Clérambon, remettant entre les mains de son page sa bourguignotte, sa demi-pique et ses gantelets, pénétra chez Mlle Duhalier.

— Vos ordres sont exécutés, monsieur le Colonel, personne de la maison n'a été tué. Nous avons un mort : Comparasol, Italien, et un blessé : Landois, Picard. Voici les prisonniers, que je vous présente. Le maître de céans est dans la chambre haute, avec sa demoiselle, tous deux en très bon état.

Dans le couloir, sur deux files, les gens de la Mignonnette, à genoux, étaient gardés par les soldats, leur mèche allumée près du bassinet, pour la forme. A droite, les hommes, sombres et haineux, attendant la corde, les mains liées sur les reins. A gauche, les femmes, les mains liées en avant. Toutes, curieuses ou crain" tives, courbèrent leurs têtes à coiffes ailées ou à bonnets ronds ajourés, quand passa le maître des corps et des biens.

— Déliez ces femmes, — dit M. de Clérambon, — et ces hommes aussi, et qu'ils aillent en paix. Je viens ici en ami, et c'est un malentendu fâcheux entre tous.

Mais la rancune du sergent Dubosc demandait^ une satisfaction, même petite. Désignant deux valets de

chasse, au visage noirci par la poudre, il réclama un châtiment, « pour l'exemple ».

— Ce sont eux, monsieur le Colonel, qui ont mis par terre deux de mes meilleurs soldats.

— Erreur n'est pas compte, Dubosc. Relâche-les comme les autres. J'entends ne voir ici que des figures heureuses et, puisque tu tiens à une punition, je les condamne à boire une bouteille avec toi.

Du coup, les mines se déridèrent. Un murmure de joie, encore voilé par la peur, courut parmi les femmes. Deux filles osèrent même rire aux éclats. Humiliés, les hommes gardaient le silence ; certains frottaient leurs poignets marqués par les liens. Quant aux filles de service, on les avait attachées si mollement avec leurs lacets qu'elles ne gardaient aucune marque. M. de Clérambon ordonna de remettre un écu à chaque domestique « pour le dommage ».

Avisant une chambrière à demi-ceint d'argent et à guimpe empesée, il lui dit, de sa meilleure voix :

— Et toi, la belle, conduis-moi près de ta maîtresse, que je lui baise les mains, s'il te plaît. Toi, Dubosc, dispose les postes, et que personne ne pénètre ici sans mon exprès commandement :

Derrière la servante dont les barbes de broderie accompagnaient, en voltigeant, la tête brune, M. de Clérambon commença de monter l'escalier, où sonnaient ses éperons d'or. Son cœur battait si vite qu'il lui semblait sauter les marches devant lui. Quatre fois il dut s'arrêter avant que d'atteindre l'étage. Les murs, autour de lui, dansaient.

« Ainsi — songeait-il — croyais- je mourir, à chaque

pas, d'émotion sincère, quand je gravis pour la dernière fois, — il y a des années, — les degrés de sa maison. Qu'elle était puissante, Françoise, et que je me sentais faible et misérable, sous son regard !.,. Il me semble que c'est hier... ou plutôt que c'est aujourd'hui ! »

Il était sur le palier. Une porte de chêne noirci s'ouvrit, une voix jeune et claire cria :

— Madame, voici M. le Colonel qui demande à vous parler.

Et Marie Charmoise, s'esquivant, remarqua, avec surprise, que le seigneur si richement vêtu et armé tremblait à claquer des dents, et qu'il était plus blanc qu'un cierge.

M. de Clérambon s'arrêta, un instant, sur le seuil. Le choc fut tel qu'il sentit tout son sang le quitter, ses jambes fléchir, ses yeux se couvrir d'un brouillard. Il se retint adroitement, d'un geste mesuré, à la tapisserie flottante, gagna un temps, s'inclina dans un long et cérémonieux salut.

Drapée dans une robe de velours minime ourlée de satin gris, Françoise Duhalier se dressait devant lui dans la splendeur de sa beauté blonde. On eût dit que le temps l'avait seulement caressée, comme le soleil dore les fruits de l'été. Et l'ovale parfait de sa face, froide et pure, ses prunelles couleur d'agate, sa bouche délicate et rieuse, sa taille harmonieusement svelte, n'avaient rien perdu de leur jeunesse, de leur grâce et de leur charme délicat et hautain. Telle il l'avait quittée à Paris, jadis, telle M. de Clérambon retrouvait M^^® Françoise à Arnay-le-Duc. Il put croire que rien n'était advenu pendant les années écoulées, que ces années n'avaient

passé que sur lui seul, comme un mauvais rêve, et qu'hier était en vérité aujourd'hui.

Calme en apparence, la jeune femme, crispée dans répouvante et l'angoisse, s'appuyait debout contre une lourde table afin de ne point tomber. Elle baissa les paupières sous le regard incertain du comte Odet, retint ses larmes de bête aux abois. Mais elle ne trouva pas le courage de s'avancer à sa rencontre. D'un coup d'oeil, M. de Clérambon avait inspecté les quatre coins de la chambre lambrissée. Près d'un lit carré, très vaste, dont l'ampleur lui donna froid au cœur, il vit l'homme qu'il haïssait. Entre deux soldats qui le gardaient, raides et immobiles, la dague à la main droite, dans la gauche un bout de la corde serrant les poignets du prisonnier, M. Lemercier, blafard et soupirant de rage, les sourcils froncés, contemplait les bois échiquetés du plancher.

M. de Clérambon toisa son ennemi ainsi livré à sa discrétion, et ce fut sans amitié. Puis, reportant ses yeux sur Françoise, il vit une larme perler entre ses cils. Aucune parole ne fut échangée entre eux. La scène dura ce que dure le feu d'un éclair. Mettant la main à la dague attachée sur ses reins, M. de Clérambon marcha sur Lemercier. Alors M^^^ Duhalier trouva la force de se porter entre lui et son mari. Couvrant celui-ci de son corps, elle tendit les bras et murmura d'une voix sourde :

— Monsieur de Clérambon, vous ne ferez pas cela !...

Et plus bas encore :

— Grâce pour lui !... Usez de moi comme il vous

360 plaira... Si c'est cela que vous voulez !... Je vous obéirai... je le jure !... Mais donnez-moi sa vie !

Doucement^ il l'écarta, tira du fourreau à monture damasquinée un petit couteau à armer.

Alors le désespoir de Françoise éclata^ vulgaire, larmoyant, sauvage :

— Oui ! Vous êtes jaloux de lui, et vous le tuerez lâchement, par haine ! Eh bien, oui ! Entendez-vous, je Taime ! Et si vous Tassassinez, je mourrai en même temps que lui !... Je Taime, entendez- vous ! Et vous, je vous déteste, à cause de votre méchanceté... Non ! non ! je ne veux pas qu'on le tue ! Que de viendrai- je après ?... Il est mon seul bien en ce monde !... Écoutez-moi, monsieur de Clérambon !... Si vous m'aviez dit...

Il avançait toujours. Alors, enrouée, sanglotant, criant, hurlant, elle se jeta à ses pieds, essaya de saisir ses bottes blanches. Lemercier, les dents serrées, les tempes moites, attendait le coup, les yeux fermés.

M. de Clérambon, de la lame affilée de son batardeau, coupa les cordes, écarta les mains gonflées du patient, et dit seulement :

— Pauvre garçon ! Ces brutes ont tant serré que le sang coule sous les ongles.

Sa colère se passa sur les deux soldats : il les chassa en flétrissant leur lourdeur. M. Lemercier s'était laissé aller sur une chaise, à demi évanoui, la tête basse. Françoise, pantelante, toujours à genoux, regardait les deux hommes, sans comprendre. Une tresse défaite coulait le long de sa joue, descendait sur son épaule. M. de Clérambon releva M^^^ Duhalier et, très doucement, prononça ces simples paroles :

— Madame, celui-là que vous aimez — car on ne se trompe pas à de pareils accents — m'est pour cela même sacré. Je Tenvie, mais ne le hais plus. J'ai goûté, aujourd'hui, à vous voir, les fruits à la fois les plus doux et les plus amers ; jusqu'à mon dernier jour, mes lèvres en demeureront rassasiées. Vous me connaissez trop pour me croire capable de vous apporter la douleur et l'affliction, quand je donnerais sur l'heure, et sans marchander, la dernière goutte de mon sang pour votre plaisir et votre service. Pendant près de dix ans vous avez habité mon cœur, et l'impression qu'il en garde est aussi fraîche qu'au premier jour, parce qu'il est des amours si vrais et si forts qu'ils ne vieillissent point.

M. de Clérambon continua ainsi de parler. Pour son grand dommage, il s'entendait mieux à commander qu'à prier, à prendre qu'à demander. Honteux d'avouer son intime et profonde misère, il hésitait, se perdait dans des assurances de bienveillant respect, dans des formules de politesse convenue.

Tranquille désormais, retouvant le Clérambon d'autrefois, passé au rang de camarade, M^^^ Duhalier se recomposait un maintien. Elle ne craignait plus le comte Odet, elle le dominait même de son indéchiffrable regard, et celui-ci parlait à une femme en tout pareille aux statues de l'Écriture, qui ont des oreilles et qui n'entendent point.

— Je ne vous fatiguerai pas. Madame, par des compliments rebattus auxquels votre rare beauté vous a accoutumée de tous temps. Je veux seulement vous dire que je suis, comme jadis, votre grand ami, et que j'entends le rester, quoi qu'il arrive...

Puis, se tournant vers Lemercier qui, sans oser montrer son mécontentement, l'observait avec défiance, M. de Clérambon lui dit :

— Et vous, Monsieur, recevez à la fois mes compliments et mes excuses. Mes compliments, pour l'extraordinaire bonheur qui vous est échu de plaire à cette charmante femme, et mes excuses, pour m'être ainsi violemment présenté chez vous.

Ne sachant si cet homme de guerre cérémonieux et froid plaisantait ou se préparait quelque divertissement féroce, M. Lemercier, qui s'était levé, considérait l'ennemi en dessous. A côté de M. de Clérambon, le jeune Lemercier avait tout l'air d'un courtaud de boutique, blond, lourd et pourtant fluet. Son profil moutonnier criait une nature bornée, obstinée et violente.

Mais M. de Clérambon ne s'arrêta point à ces signes, qui lui étaient d'ailleurs indifférents. Il continua de déplorer le désordre qu'il avait apporté dans cette maison, retira de son colletin gravé une chaîne d'or fin qui en faisait quinze fois le tour et valait bien mille ducats, et la passa au cou du propriétaire de la Mignonnette.

— Cela vous payera le dégât.

Ainsi agissant, parlant comme dans un rêve, M. de Clérambon cherchait à se donner le change. Au fond, l'émotion l'accablait, et plus encore le silence de j^ue Françoise. Le fossé se creusait entre eux ; entre elle, molle, défiante et atone, qui restait sotte, ne comprenant point le sacrifice, et lui, cachant sous les dehors d'une courtoisie banale l'angoisse où le tenait cet aae, le plus important de sa vie. — Cependant, lorsque M. de Clérambon, sa chaîne une fois donnée, se retira

à reculons, M^^*^ Duhalier le reconduisit et cloua, d'un signe, son mari dans la chambre. Elle ferma la porte, en sortant, et, sur le palier, murmura, les yeux toujours durs et clairs, la bouche figée dans un sourire vague :

— Vous ne m*en voulez point, n'est-ce pas, monsieur de Clérambon ?... Nous sommes toujours amis !

Cela lui fit plus de mal que tout le reste. Mais le maître de la Roche-Thulon était homme de volonté trop puissante pour en rien laisser paraître. D'une voix dont la belle aux cheveux blonds ne saisit point l'altération non plus que la netteté factice, il lui dit :

— Adieu, Françoise, amie de mon cœur, vous que j'ai aimée et que j'aime plus encore qu'âme sur terre ! Adieu !... Laissez-moi cependant vous remettre un objet qui vous appartient, et que vous avez perdu, à Paris, il y a quelques mois.

Et, prenant le gant caché sous son canon d'avantbras, le comte de Clérambon attira doucement le poignet de M^^^ Duhalier, lui ganta la main, baisa le bout des doigts et sortit, sans se retourner. Françoise ne le rappela point.

En quittant la Mignonnette, il donna l'ordre de garder cette maison, de la défendre contre tous venants, catholiques ou huguenots. Puis il coiffa précipitamment sa bourguignotte, se fit lacer la courroie du masque, se mit en selle, et partit à vive allure dans la direction de Blangey.

Certes, quand le vieux Kolmann d'Augsbourg dora à plein la face intérieure de ce masque en mufle de tigre, il prit là une bonne précaution pour éviter à l'acier la

rouille de rhumidité. Pour la troisième et dernière fois de sa vie, M. de Clérambon versa des larmes amères et que nul ne vit couler.

Une compagnie d'Italiens et de Corses, qui s'avançait alors par Aiimeure, pour se loger dans les bois des Montrées, passa, pour son malheur, sur le chemin du comte. Se tournant vers son escorte, il cria d'une voix stridente :

— Holà, Messieurs ! qui veut charger avec moi ? Sans attendre de réponse, il piqua des deux, et partit,

l'épée haute. Seul, pour l'instant, il tomba de tout le poids de son cheval vair sur le flanc des catholiques. Ce fut comme un coup de faux dans un champ. Les piques volèrent en éclats, dix hommes renversés du coup en ébranlèrent vingt autres. Dans la brèche ouverte, le cavalier vermeil travaillait de l'estoc. La lame large, s'effilant en équerre, mettait par terre un homme à chaque coup, tailladait le bois des hampes, rompait les bras sous les mailles, faussait les cabassets, trouait les gorges. Deux capitaines à cheval se ruèrent sur M. de Clérambon, le pistolet au poing. Les balles passèrent sur le plastron renforcé, déchirant la robe cramoisie. L'estoc s'abattit deux fois. Un genêt, le front fracassé, manqua des quatre pieds ; un cavalier glissa de côté, saigné sous le gorgerin de sa salade.

Mais une douzaine d'épées dorées arrivaient en hâte. Il fut bientôt entouré. Tous criaient :

— C'est Clérambon ! A nous ! à nous ! Mille écus à qui le prendra !... Rends-toi, Clérambon !... à moi, d'Alleray... Non, à moi, Montaubert... Reconnais-moi ! rends-toi, tu auras la vie !

Et M. de Montaubert, levant la main pour hausser sa visière, la vit tomber par terre : d'un revers, Clérambon lui avait fauché le poignet. D' Aller ay, piqué au ventre, vida les arçons en bramant ; un troisième, qui s'avançait la face découverte, reçut le pommeau au travers de la figure, perdit son nez et cracha ses dents. M. de Clérambon frappait toujours. Maintenant son monde l'avait rejoint : M. de Canteleux, avec la compagnie de lances ; M. de Parmelan, avec les cuirasses ; les argoulets suivaient, et leurs petits chevaux semblaient voler parmi les buissons. Voyant que le chef ne faisait pas quartier, chacun se mit à l'unisson. Ce fut une tuerie féroce, jusqu'à ce que les Italiens, ayant perdu leur enseigne rouge, leurs officiers et leurs tambours, eussent sauté l'eau en s'aidant de leurs piques et trouvé abri derrière un mamelon. Les éj^ées dorées gisaient dans l'herbe. On en avait déjà pris les armes, et les argoulets leur avaient coupé la gorge, comme aux autres.

Alors M. de Clérambon, ayant trouvé dans cette besogne d'occasion un apaisement à la cruelle agitation de ses nerfs, reprit haleine et s'intéressa aux péripéties du combat. A son idée, tout se passait bien mollement, en froides et prudentes escarmouches. Le canon de Brissac continuait de gronder. Des hauteurs de Clomot, il menaçait les lignes des huguenots et couvrait la manœuvre de l'infanterie, qui s'essayait à occuper le bas des coteaux. Mais, sur toute la longueur de leur front, ceux du Parti gardaient l'avantage. Dès que les catholiques descendaient par les pentes pour se déployer sur le terrain plat, les arquebusiers à cheval et les reîtres les obligeaient à reculer. Puis cette cavalerie était re-

conduite, à son tour, par les escadrons ennemis.

— Le maréchal ne se soucie pas d'engager sa gendarmericj Monsieur ! Voyez-la rangée en bel ordre sur les coteaux... là... en face ! On pourrait compter les floquets des lances... A l'estime, il y en a bien huit cents.

M. de Clérambon répondit à M. de Parmelan :

— Non plus que l'Amiral de faire donner ses gros de reîtres. Il les a disposés en échelons sur sa droite. Voyez, Parmelan, l'expérience de Moncontour l'a guéri de sa manie des rideaux ; il en tient aujourd'hui pour l'ordre profond et en abuse. D'ailleurs, il ne pense plus qu'à garder des réserves et à risquer parcimonieusement des petits paquets, comme vous pouvez le voir par ces relais des reîtres — je les reconnais pour être de ceux de Mansfeld — qui accompagnent chaque bande d'hommes de pied. Il est heureux pour nous que l'ennemi soit commandé par Brissac, et que le principal de son armée soit de Suisses. La bêtise de l'un et le peu de mobilité des autres nous permettront de vivre encore ce soir, au moins en tant que parti. L'Amiral a trop peur de perdre pour donner en masse. En face, ils ne montrent pas plus de cœur. Dès qu'on les frotte un peu, ils se retirent derrière leurs Suisses, et on n'ose pas les y aller chercher. A voir tous ces fesse-mathieux, je pense aux petits enfants qui se houspillent autour des jupes de leurs mères ou de leurs gouvernantes, pour y trouver abri, en cas de besoin. Je vous le dis en vérité, Parmelan, ce sera une pauvre et petite journée... Mais, s'il vous plaît de frapper quelques bons coups, pour le plaisir, je vous en fournirai l'occasion.

Et, très maître de lui, le comte Odet critiquait les manœuvres, approuvait ou blâmait les dispositions. Et, quand une tourbe de fantassins s'évadait à toutes jambes devant une charge au trot, un sourire de mépris creusait sa joue pâle.

— Voilà ce qu'il faut attendre de cette canaille quand elle a déchargé ses armes ! Pour la tenir sous le feu, on devrait lui bâtir un bon mur épais et lui fournir de ces arquebuses allemandes avec lesquelles on peut tirer huit et dix cartouches de file, au moyen d'un barillet. C'est là une belle invention, Parmelan. Celui qui, à la guerre, se fie plus à la bonté de ses armes qu'à sa propre valeur n'est pas loin de la défaite... Pauvre journée, Parmelan, pauvre journée ! Cela ne peut s'ap/peler une bataille... à peine une démonstration... Catholiques ou huguenots, personne n'en veut, c'est sûr...

A ce moment, M. de la Gournelle, en personne, apporta une nouvelle, et M. de Clérambon la jugea assez grave pour ramener tout son monde en arrière : une forte colonne de gens de pied, avec enseignes aux trois couleurs du Roi et un canon, descendait de Clomot sur la Mignonnette. Et cette colonne était flanquée par deux escadrons de pistoliers. Derrière, les Suisses, musique en tête, 'avançaient sur toute la largeur de leur front. Mais on pouvait croire qu'ils voulaient seulement rectifier leurs alignements et régulariser leurs intervalles.

M. de Clérambon ne disposait pas de forces égales à cette troupe dont il reconnut le mouvement. Le temps lui manquait pour demander du secours, et d'ailleurs M. l'Amiral, sans doute vexé de sa conduite indépendante, le lui eût refusé, lui ordonnant de se replier en

un lieu qu'il occupait sans ses ordres. Tirant à part M. de Cauteleux, lieutenant de ses cinquante lances, il lui commanda de se jeter dans la Mignonnette, d'en barricader toutes les issues et de la défendre jusqu'à la mort. M. de Cauteleux s'y engagea sur l'honneur. M. de Clérambon lui adressa d'autres recommandations minutieuses. Puis il massa sa troupe en cinq carrés, tous ses gens de pied en arrière, tout ce qu'il avait de chevaux en avant, et se porta sur les catholiques, dont la tête atteignait déjà les moulins. Sans s'inquiéter de qui le suivait, Al. de Clérambon se rua à force d'éperons sur le front fraisé de piques. Sa monture fut enlevée d'un tel élan que le premier rang fléchit. Mais les files s'écartèrent vivement. Une flamme jaillit, le canon cracha sa charge. Tout disparut dans la fumée épaisse où les chevaux tourbillonnaient, aveuglés par les éclats du salpêtre, et où les coups de feu s'échangeaient de si près que les vêtements brûlaient. Les plumes et les crinières flambaient.

Quand le nuage se dissipa, balayé par un coup de vent, on vit M. de Clérambon, dressé sur ses étriers, qui maniait son estoc à la façon d'un marteau de forge. On eût dit un écueil battu par un flot de casaques bleues et d'écharpes rouges, qui s'écroulait et remontait autour de lui. Il les dominait de tout le torse, et son panache blanc ondulait, démesuré, à trois pieds au-dessus de lui, exagérant sa hauteur. Ses capitaines, à corps perdu, se jetèrent dans la mêlée, pour le dégager ou tomber avec lui ; le reste suivit. A personne ne vint un instant l'idée de laisser le chef en péril. Le canon, poussé en arrière, tonna une fois encore. M. de Parmelan, atteint en

pleine poitrine, s'écroula avec son étalon pie décapité par le boulet. M. de la Gournelle, un bras fracassé, fut emporté par son cheval blessé ; M. Vilain chut, la face contre terre, tué sur le coup. M. de la Chapelle, engagé sous sa bête dont les entrailles traînaient, demeura dans la presse.

Et, de la fenêtre de sa chambre haute, M^^® Duhalier aurait pu voir tant de gentilshommes qui mouraient pour la garder, si elle n'eût été, à ce moment, occupée à lotionner les mains de M. Lemercier, son mari. Celui-ci, après lui avoir jeté au visage la chaîne d'or, l'accusait d'avoir donné rendez-vous à son ancien amant Clérambon.

Les cuirasses, malgré le canon qui enleva une file de douze hommes, passèrent en trombe, l'épée pointée en avant, écrasant bêtes et gens. Les argoulets travaillaient du coutelas, derrière, et on eût cru entendre des bouchers détaillant la viande sur des billots, tant leurs coups étaient fournis, serrés. M. de Clérambon, son cheval cabré sur le fauconneau, hachait les canonniers qui se cachaient sous leur pièce, il cloua l'officier sur le moyeu de la roue. Rabattant les pistoliers sur les flancs en désordre, les arquebusiers à cheval giboyaient à bout portant. M. de Sauverat saisit l'enseigne tricolore de la maison du Roi, tandis que son guidon brûlait la cervelle à l'alfier.

Alors ce fut la fuite, la débandade sans nom. Les catholiques s'égrenaient le long de l'étang, pourchassés par les argoulets qui les dépeçaient à loisir, ou les poussaient à l'eau par grappes. Mais les mousquetaires tiraillaient sur les nageurs : l'eau des biefs en demeura

rouge jusqu'au soir. Des hauteurs de Clomot, le maréchal de Brissac assista à la débâcle de cette pointe d'avant-garde. Sans s'obstiner sur ce point, il envoya un escadron de reîtres pour couvrir la retraite des débris. Mais M. de Clérambon, non content de son premier avantage, prit si bien son temps qu'il heurta les harnais noirs de flanc et les dispersa tout ainsi qu'un essaim de mouches. Là encore il garda le meilleur, sous une grêle de balles et de carreaux d'acier, dont il ne semblait plus se soucier que d'un bourdonnement d'abeilles. L'armure faussée, blanche de coups, la robe déchirée, en lambeaux, il courait toujours, demandant, à chaque charge, un nouveau cheval. On le vit au centre avec M. de Renel, avec les reîtres du comte Ludovic, entre les Briquemaut et Montgomery. Il eut l'honneur de la grande charge, où M. de Morin ville, coiffé d'un bonnet rouge par-dessus son armet, et Saint-Cendre, pareillement accommodé d'un atour de meunière, donnèrent avec quarante salades dans les huit cents lances de Cossé. Mais la mort ne voulut point de M. de Clérambon. Il passa parmi le fer et le plomb comme les jeunes Hébreux dans la fournaise, et ne fut pas même blessé.

Aux dernières heures du soir, ayant perdu sa troupe, il se trouva à la droite extrême des huguenots. Et M. l'Amiral lui dit, alors que, pour la première fois, il prenait un temps de repos :

— Eh bien, mon cousin, vous vous êtes donc décidé à regagner votre véritable place ? Ne vous échauffez point ainsi. Quel besoin aviez-vous d'empêcher les coureurs de Brissac de brûler les bicoques que vous défendîtes tantôt avec tant de rage ?

— C'était, Monsieur, affaire d'amour. Je m'étais promis, par caprice, de garder ce point, voire contre l'armée catholique tout entière.

— Vous auriez pu mieux faire... Enfin, la journée est maintenant pour nous. Les royaux nous laissent le champ de bataille. C'est aujourd'hui la grande victoire de la justice... et du Parti.

M. de Clérambon n'y contredit point. Mais en soi, il jugeait la victoire petite. Tout en la prisant à plus haut prix, M. de Châtillon rompit ses lignes et se mit en retraite sur le chemin d'Autun, et cela dès le milieu de la nuit, à une telle allure, que la cavalerie de Brissac ne put le suivre dans sa fuite. La seule joie que M. de Clérambon eut en cette occurrence fut d'apprendre que les gens de guerre n'avaient pas envahi le logis de son ami Lemercier.

D accompagna l'Amiral à la Charité et accomplit jusqu'au bout les clauses du contrat qui le liait à l'armée des Princes. On le remarqua pour sa mollesse. Indiflférent au pillage, il laissait régner dans sa troupe une indiscipline qui allait grandissant. Ses gens de pied s'égrenèrent, et ses argoulets pareillement. Bientôt il ne lui resta plus que ses cuirasses et sa compagnie de gendarmes. Il ne s'intéressait plus à rien. Les propos de M. de Saint- Cendre lui-même ne réussissaient plus à amener un sourire sur les lèvres du comte Odet.

— Mon ami, — disait le marquis, — tu dors debout et ressembles à un mort qui marcherait, d'aventure.

Un matin, il confia à Clérambon que des nouvelles d'importance lui étaient fraîchement parvenues. Il s'agissait des Follenbrais, et aussi de Dartigois. De ce

dernier Saint-Cendre flétrit sévèrement l'ingratitude.

— Comprend-on Tégoïsme bizarre de ce Dartigois ? Vraiment, c'est à ne plus se fier à personne, en ce monde. Ne s'avise-t-il pas, entre autres choses de petit intérêt, de m'annoncer qu'il se retire dans un trou de campagne... chez des parents... je ne sais où ?... au bout de la terre, enfin! Et qu'il doit se priver du plaisir de me servir !... A-t-on l'idée d'un abandon pareil ! et que deviendrai-je sans ce serviteur modèle à qui je m'étais si parfaitement habitué ?

Sans sourciller, M. de Clérambon le regarda et s'enquit, d'un accent indifférent :

— Ne t'a-t-il point envoyé de renseignements concernant Follenbrais ?

— Si fait ! Cet imbécile s'est, paraît-il, laissé sottement assassiner et voler par des bandouliers, dans les environs de Montluçon. Que cherchait-il par là, je me le demande ! Il laisse une veuve, et ce sera un beau parti... Ne l'épouseras-tu pas, Odet ?

— Villebrune, ami de mon cœur, la belle t'est spécialement destinée. Elle soupire après toi... Et la mort de Follenbrais... t 'arrive... comment dirai- je ?... en vrai coup de fortune. Prends l'occasion aux cheveux — elle n'en a que peu et file vite — et Diane pour femme — elle en a beaucoup, de très longs, et ne s'enfiiira pas devant toi, je m'en porte garant... Enfin, cela te consolera, peut-être, de la mort... je veux dire de la perte de Dartigois.

— J'y réfléchirai, — répondit Saint-Cendre. — Venant de toi, un tel conseil mérite d'être médité.

Et, changeant de sujet, il entreprit Clérambon sur les négociations de la paix. ^ ^|

— Elle est prochaine, et j'en connais plus d*un article arrêté ; celui-là, entre autres, auquel tu dois t'attacher : « On ne remboursera pas les rançons. » Te voilà parmi les heureux !... Je te laisse à supputer le nombre de procès à venir dont est gros ce petit article. Le chancelier Ta dit en propres termes : « C'est donner de grandes libertés pour les récusations, sans expression de cause. » Mais Bourassou, ton négociateur attitré, saura mieux que moi t 'expliquer les subtilités de ces chicanes... Moi, je pars pour Paris. Ne m'y accompagnerastu pas ? L'Amiral te gratifiera d'un sauf-conduit dans la forme.

Mais M. de Clérambon ne se rendit point à Paris, avec le marquis de Saint-Cendre. Il retourna s'enfermer dans sa Roche-Thulon, d'où il ne devait plus sortir jusqu'à sa mort. Son ami Carpençay régla sa liquidation après la paix de Saint- Germain. Parmi les crimes imputés au comte Odet, figurait l'assassinat de M. de Follenbrais, « meurtri, à la Brosse, par des sicaires expressément envoyés par lui ». Diane, circonvenue par sa famille, ne s'opposa point aux poursuites. Ce procès fut enterré, comme les autres, par les soins du diligent Médéric. Et M. de Clérambon n'en adressa pas moins un riche cadeau de noces à la veuve du commissaire des guerres, quand elle convola avec M. de Saint-Cendre, le 25 octobre 1570, une année, jour pour jour, après la mort de la marquise Gabrielle.

M. de Clérambon devait vivre longtemps encore, pour prouver, peut-être, que le chagrin ne tue pas.

Mais M. de Carpençay fut le seul homme devant qui il put faire cette preuve, car nul autre que lui ne connut l'aventure du maître de la Roche-Thulon.

Médértc, mon ami (écrivait, un jour, celui-ci à Carpençay, à propos d'un envoi de médailles), je suis muré dans la tombe depuis des années; et pourtant les gens qui m'entourent continuent de nourrir cette illusion que je suis toujours vivant. Des prêtres d'Hermopolis, en Egypte, montrèrent jadis au Romain Apion un ibis tellement vieux qu^il ne pouvait plus mourir. Mon chagrin est tout pareil à ribis d' Apion.

M. de Carpençay ne fut pas surpris de cette phrase Mais il relut alors une lettre que venait de lui adresser la marquise de Vauplassans.

Ne me parlez point (disait cette dame, dont le principal souci fut de tenir ses amis en joie, et ses amis furent nombreux) de votre Clérambon, car c^est un brutal et un simple homme de capeline. Je ne le crois guère propre, entre nous, à autre chose qu^à se pousser dans la mêlée et à taper comme un sourd, ainsi qu'il en a fourni les preuves à la journée d^Arnay-le-Duc, où il fit cette belle besogne de tuer mon amoureux d^Alleray. Aucune délicatesse ne fleurit en lui. Je jurerais ma part de paradis quHl n'a jamais aimé. C^est un égoïste, incapable d^affection, et un songecreux, par surcroît, vivant à la manière des hiboux, dans une tour, pour en sortir, ou mieux, s*y percher, tout au faîte, dès que brille Vastre des nuits. Peut-être est-il r amant de la lune. En tout cas, il appartient à V espèce que

f exècre ; gens repliés sur eux-mêmes plus de cent fois, tels 375

ces gants de Vendôme dont une paire tient entre les

coquilles d'aune noix. Au reste, je ne sais pourquoi

je vous parle de ce maniaque, quand j^ai tant

de choses rares et curieuses à vous

mander. Sachez que ma guenon

Bélisande...

M. de Carpençay lia les

deux lettres ensemble

et les serra dans

son cabinet

de poirier

noirci.

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