‹ M. de La Colombière, orateurChapitre 1 sur 12 · EUE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

EUE NOTRE-DAME

Al.

Enregistré conformément à l'Acte du Parlement du Canada, en l'année mil huit cent qiiatre-vingt- . dix-huit, par Cadiel'X 6-' Derome, au bureau du ministre de l'agiicullure, à Ottawa.

Dès février, 1888, j'eus l'idée de préparer une œuvre littéraire en commémoration du deuxième centenaire de l'expédition navale des Etats de la Nouvelle- Angleterre contre Québec.

Ce travail exigeait, au préalable, de très longues et très pénibles études, de véritables fouilles archéologiques, des recherches historiques aussi multiples que variées, difficiles à suivre, longues à atteindre, vu la distance des faits et leur recul perpétuel à l'horizon.

Pour parler couramment du siège de Québec par les Puritains — la plus

hardie de leurs expéditions religieuses et politiques en Amérique — il importait non seulement de connaître les grandes et les petites actions de cet événement considérable, mais encore les figurants et les acteurs de ce drame sonore comme une armure. Il s'ensuivit un interminable travail de vérifications de faits et d'identifications de personnes, qui eut pour résultat un livre : Sir William Phips devant Québec. Complet par lui-même, il ne devait être cependant qu'une introduction, qu'un avant- propos, l'accompagnement obligato d'un roman militaire que je m'étais promis de publier à la date du i6 octobre i8go, et où l'on

eût bien parlé de Frontenac et de nos glorieux ancêtres, les soldats-paysans du 1 7ième siècle.

Nous sommes à huit années de là, et l'œuvre est encore à paraître. La faute en est aux études préliminaires qui ont absorbé tout ce temps avec une avidité de sable buvant une pluie d'orage. Avant que de bâtir un édifice il faut en amasser les matériaux, les bien choisir autant que les bien travailler ; c'est la raison première, la condition essentielle d'élégance et de solidité. Ainsi d'un roman historique.

J'ai donc publié d'abord les pièces documentaires justificatives sans me préoccuper outre mesure de mes belles

phrases, impatientes de prendre leur essor et de planer, ailes éployées, dans l'azur littéraire.

Au nombre des archives consultées il en est une que j'avais mise à part (i) avec l'intention bien arrêtée de la publier seule, afin de mieux fixer sur elle l'attention des connaisseurs. Par une rencontre singulière, une occurrence

(l) Sermon pour la Fête de la Vùloire— lire des •' Sermons piêchés. tant à Québec qu'à Montréal et autres lieux du Canada, par messire Joseph de la Colombière, grand archidiacre et vicaire-général du diocèse de Québec, et conseiller au Conseil Souverain de la même ville ' -Tome II.— Archives inédites de l'Hôtel-Dieu du Précieux Sang de Québec.

Je suis redevable et très reconnaissant à Madame l'Archiviste de la Communauté, la Révérende Mère Saint André, pour une excellente copie de ce sermon célèbre. C'est un inestimable don fait à l'histoire de notre pays.

absolument rare, unique peut-être en archéologie, ce document remarquable appartient également à deux événements historiques, parfaitement distincts, qui le réclament à ce point qu'il me serait impossible de le publier pour l'un sans le reproduire intégralement pour l'autre. Le premier de ces événements historiques est le siège de Québec par sir William Phips ; le second, l'expédition navale dirigée, vingt-et-un ans plus tard, contre la même ville par sir Hovenden Walker. Le document inédit que l'on va lire est le Sermon poicr la Fête de la Vie loir e prononcé à Notre- Dame de Québec, le 5 novembre 1690^ par messire Joseph Séré de la Co-

lombière, grand archidiacre et vicairegénéral, et répété, le 25 octobre 1 71 r, par ce même prédicateur dans cette même cathédrale, aux grands applaudissements de l'auditoire. D'une haute valeur historique, cette œuvre oratoire est encore fort intéressante au point de vue de son mérite littéraire. Elle porte un titre flamboyant, bien propre à la mettre en vedette : Sermon pour la Fête de la Victoire. Fabre d'Eglantine n'eut pas mieux trouvé pour les solennités républicaines de la Nature ou de la Raison. Mais nous sommes, ici, bien loin de la Révolution française, et nous précédons de cent ans et plus les prêtres constitutionnels de notre an-

cienne mère-patrie, lesquels n'ont pas laissé, que je sache, des Sermonnaires propres à édifier les âmes pieuses.

Cette Fête delà Victoire fut célébrée à Québec, le 5 novembre 169O; à l'occasion de la levée du siège de cette ville par sir William Phips, qui fut honteusement battu par Frontenac, le plus illustre des gouverneurs français du Canada.

Sans doute, l'armada puritaine se brisa au rocher de Québec ; vainement sir William Phips voulut rendre effective son orgueilleuse menace ; sa colère, comme l'effort du bombardement de ses frégates, s'évanouit en fumée. Cette expédition n'en fit pas moins courir à

la colonie le plus grand danger. Il eut suffi que la flotte ennemie demeurât huit jours de plus en rade, que John Walley se retranchât, une semaine durant, aux o^rèves de La Canardière, ou s'en allât camper à l'île d'Orléans. L une et l'autre n'auraient eu qu'à se donner la peine d'attendre ; malgré le courage de ses soldats, le patriotisme de ses habitants, Québec se rendait fatalement ; la famine, encore plus irrésistible que le bras armé de la guerre, en eut ouvert toutes les portes !

Aussi, quand la flotte de sir William Phips, chargée de honte et de blessés, disparut à l'horizon de Québec, ce ne fut pas une clameur railleuse, mais une

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prière ardente qui s'éleva de la nouvelle Béthulie ! Ce ne fut pas un cri de victoire, le Vive le Roi ! officiel des champs de bataille européens au i /ième siècle ; un chant plus grave, plus recueilli, monta des églises : Te Deum laudamus, te Dominum con/itemur. Au seul Dieu des Armées, la Nouvelle- France rapportait la gloire, la grâce et la faveur de son salut !

Oui véritablement avait triomphé ?

Ouid dux f* Etait-ce Frontenac ? Quid miles ? Etait-ce Pierre Carré, l'héroïque habitant de Sainte-Anne de Beaupré ?

Quid strata ingentia ligna f Etaient- ce les retranchements, les palissades ou les remparts du major Prévost ? Non

pas ! E71 signum ! Regardez là-haut au clocher de la cathédrale, cette bannière de la Sainte Famille. En victor ! Deus hic, Deus ipse triomphât !

Chanter les victoires de Québec, en 1690 et 171 1, avec l'hymne triomphal de la bataille de Carillon, n'est-ce pas deux fois commettre un grave anachronysme ? Eh ! qui m'en accuserait ? La parfaite analogie de ces trois grands faits d'armes, leurs égales intensités d'éclat, et leurs conséquences glorieuses, ne justifient- elles pas cette hardiesse littéraire ?

Passées d'ailleurs au creuset de la critique, les victoires d'octobre 1690, d'août 171 1, et de juillet 1758 donnent,

à l'analyse, les mêmes éléments constitutifs, les mêmes principes essentiels de providence immédiate et de miracle absolu. Te Deum de Frontenac, Te Dewn de Vaudreuil, Te Deum de Montcalm ne sont que de mutuels échos.

En dépit des années qui espacent leurs millésimes célèbres, ces trois exploits semblent aujourd'hui synchroniques.

L'histoire contemporaine du Canada les chante si près de nous que l'illusion en demeure invincible.

— " On ne savait comment témoigner sa gratitude à la Divine Majesté, écrivait l'archiviste du monastère des Ursulines de Québec, la reliorieuse Anne Bourdon, reconnaissant que c'était un

coup (le sa puissance qui nous avait délivrés et que nous n'avions aucune part à cette victoire." (i)

La célèbre mère Juchereau de La Ferté, en religion Jeanne-Françoise de Saint- Ignace, hospitalière de l' Hôtel- Dieu de Québec, disait à son tour :

'* Nous n'avons pu donner une juste idée de la consternation que nous causa la venue des Anglais, ni des assauts que nous eûmes pendant le siège par les différentes alarmes que l'on prit de tout ce que Ion craignait ; mais il ne nous est pas plus possible d'exprimer la joie

(l) Cf. : Phips devant Québec, page io2. — Relation d'Anne Bourdon, en religion Meie Sainte Agnes, archiviste du monastère des Ursiilines de Québec

de toute la colonie quand on les vit partir en désordre. On avait de la peine à se persuader qu'ils se retirassent, et dès qu'on ne les vit plus on pensa aux moyens de rendre à Dieu des actions de grâces publiques.

Monsieur le comte de Frontenac fut un des plus zélés pour en marquer sa reconnaissance. Il fit chanter le Te Deum dans la cathédrale avec toute la solennité requise. On fit après une procession magnifique dans toutes les églises de Québec ; on leur porta l'image de la très sainte Vierge en triomphe, comme notre libératrice qui avait vaincu nos ennemis. Tout retentissait des louanges de la Reine des

18 AVAKT-PROPOS.

Anges et des hommes qui venait de nous donner des témoignages si singuliers de sa maternelle protection. On établit la fête de Notre-Dame de la Victoire dans l'église de la basse- ville pour mémoire éternelle de la défaite des Anglais. Monsieur de la Colombière, archidiacre, y prêcha, avec so?i éloquence ordinaire, et en fidèle serviteur de Marie, sur les obligations que lui avait la Nouvelle- France et ce qu'on devait faire pour en mériter la continuation. On lui attribua toute la gloire de cette victoire, sans parler de la prudence des gouverneurs, de la valeur des officiers, ni de la bravoure des soldats et des habitants, ce que pas un

ne trouva mauvais tant on était persuadé qu'Elle seule avait repoussé nos ennemis. La dévotion envers Marie s'augmenta beaucoup en ce pays." (i) D'autre part, le jésuite Michel-Germain de Couvert racontait que '* la bannière de Notre-Dame a toujours été exposée au haut du clocher de la grande église depuis que les Anglais ont paru devant Québec jusqu'à leur départ. C'est sous ce saint drapeau que nos pauvres habitants ont combattu et vaincu. Et, en mémoire d'une protection de Dieu si visible et si extraordinaire obtenue par l'intercession de

(I) Juchereau : Histoire de t Hôtel- Dieu de Québec — édition de 1751, pages 332 et 333.

Notre-Dame, on donnera le nom de Notre-Dame de la Victoire à une église qui est commencée depuis quelques années (i688j et qu'on achèvera de bâtir au milieu de la basse- ville, (i) Outre cela, tous les ans, à perpétuité, on fera une grande fête avec procession solennelle, le quatrième dimanche d'octobre." (2)

L'expédition de sir William Phips n'était donc pas aussi méprisable qu'on

(i) Les autorités politiques et religieuses du pays s'inspirèrent très probablement en cette circonstance du bel exemple de Louis XIII, élevant une église en l'honneur de la sainte Vierge, sous le vocable de Notre- Dame de la Victoire, comme témoignage de sa reconnaissance pour la prise de La Rochelle.

(2) Cf.: Archives nationales — K 1374, no 80 -Paris, France.

ne le croit généralement dans nos écoles élémentaires ou académiques. Malgré qu'elle s'abîma dans toute l'horreur d'une catastrophe, elle eut pour la Nouvelle-France un résultat désastreux, une conséquence fatale ; elle apprit aux Anglais le chemin du Canada . Cotton Mather prédisait comme Cassandre lorsqu'il écrivit, à notre égard :

" Like Israël engaging against Ben- " jamin, it may be \ve saw y et but the '* begmniiig of the matter ; and that the " way to Canada now being learnt, the *' foundation of a victory over it might " be laid in what had been already '' done."

En français, cette phrase sinistre se traduit par le vers de Musset :

Où le père a passé passera bieti t enfant !

Vingt-et-un ans plus tard, en 1711, un autre amiral anglais, sir Hovenden Walker, partait de Boston. 84 bâtiments de guerre et 9,500 soldats l'accompagnaient à la conquête, apparemment définitive, de la Nouvelle- France, Jamais la colonie n'avait encore été menacée d'un plus grand danger. Mais, encore une fois, la Providence la sauva. Une violente tempête s'étant élevée dans la nuit du 22 août, huit des plus gros navires de la flotte furent jetés à la côte et douze cents hommes périrent.

Tout l'effort de la formidable armada se perdit sur les récifs de Tlle-aux- Œufs. Désespéré, anéanti, Walker rebroussa chemin, écrasé sous la responsabilité d'une catastrophe qui pesait deux fois le poids du sang anglais répandu à l'expédition des Puritains.

Au sujet de cette miraculeuse délivrance, la mère Juchereau de St-Ignace écrivait derechef dans son Histoire de r Hôtel-Dieu de Québec :

'' Nous avions un très juste sujet de " rendre grâce à Dieu. La première '* fête solennelle que l'on en fit fut '' celle de Notre-Dame de la Victoire •* (célébrée cette année-là, 1711, le 25 *' octobre) que l'on nomma Notre-

" Dame des Victoires, n'attribuant pas " moins la seconde que la première à ** la très sainte Vierge. Ce fut encore *' monsieur de la Colombière q ai prêcha, *' avec un nouveau zèle, son triomphe.

" Il fit voir combien nous lui étions re- " devables et à quelle fidélité ce bien- '' fait nous engageait. Comme tous ses '' auditeurs étaient dans des transports '' de joie et qu'ils ne doutaient pas que " le ciel ne s'en fût mêlé, sa prédica- '* tion fut écoutée et suivie de grands '' applaudissements. Et la dévotion *' envers la très sainte Vierge fut mieux *' établie que jamais." (i)

(I) Juchereau : Histoire de V Hôtel- Dieu de Québec — édition de 1751, pages 485 et 486.

Ce sermon, fameux déjà par l'importance capitale des événements militaires et politiques qui l'ont inspiré, l'est encore davantage par les merveilleuses coïncidences qu'on y découvre : similitudes du péril, du salut, du miracle ; identités du sujet, du discours et de l'orateur; même auditoire, même tribune. Je dis bien : similitude de péril 1690, l'armada de sir William Phips i 7 1 1 , l'armada de sir Ho venden Walker — similitude du salut : la très sainte Vierge seule invoquée; —similitude du miracle : à la très sainte Vierge seule rapportés la gloire et le secret de la victoire ; — identité du sujet : Marie triomphante exaltée par la Nouvelle-

France rachetée. Kebeka liberata ; — identité du discours : le sermon prononcé le 5 novembre 1690, exactement répété le 25 octobre 1711; — identité de l'orateur : l'archidiacre Joseph Séré de la Colombière ; — même auditoire :

la population de Québec ; — même tribune : la chaire de Notre-Dame !

En vérité, Madame l'Archiviste de l'Hôtel- Dieu de Québec, la Révérende Mère Saint André, eut la main heureuse le jour qu'elle découvrit, dans les manuscrits vénérables de son couvent, le sermon naire d'un des plus célèbres prédicateurs de la Nouvelle-France. L'allocution qu'elle a transcrite est à la fois un document littéraire et historique

aussi rare que précieux. C'est une primeur véritable que je suis fier d'offrir aux classes instruites de notre population si profondément catholique et française.

Ernest Myrand.

SER.:M:o2sr

Prononcé dans Végîise cathédrale de Québec, par imssire Joseph de la Colombière, le dimanche, 5 novembre 1690, à V occasion de la victoire 1 emportée par Frontenac sur la flotte de l'amiral Phips, et répété, vingt-et-un ans plus tard, le dimanche, 25 octobre 171 1. par le même prédicateur, dans cette même église cathédrale de Québec, à T occasion de la dispersion de la flotte de T amiral Walker, et de la perte de ses transports sur les récifs de PIle-aux-Œîifs.

Salvasti nos de affligentibus nos et odientes nos confidisii.

Vous lions avez délivrés de tios persécuteurs et lions ai<ez confondu, nos ennemis. (Psaume 43, v. 8.

In hac vice victoria non reputabitur tibi qnia in manu mulieris tradetnr Sisara.

Cette fois-ci la victoire ne nous sera point attribuée ; ce sera wie femme qui en aura tout Vlwnnenr. (Les Juges, ch. 4, V. 9.)

Chrétiens audiletcrs,

Il n'y a personne en Canada qui ne regarde la délivrance de Québec, en mil six cent quatre-vingt-dix, et le naufrage des Anglais, en dix- sept cent-

onze, comme de singuliers effets de la protection de la sainte Vierge. Tout le monde convient que ce sont des espèces de miracles qu'Elle a faits en faveur de cette colonie et pour lesquels on lui doit une éternelle reconnaissance. Mais on n a pas encore assez fait de réflexion sur une vérité qui n'est pas moins évidente que ces signalés bienfaits, qui est que les deux victoires que la mère de Dieu a remportées sur eux (les Anglais) n'est que la moitié de celle quelle avait projetée, parce que son dessein était aussi par ce moyen de nous vaincre nous-mêmes. Elle n'a pas encore pu venir à bout de cette entreprise. Ainsi, la victoire n'est pas

encore complète. Tandis que (i) le péché régnera dans ce pays, l'honneur qu'on rendra au triomphe de la sainte Vierge sera défectueux. Que lui servira d'avoir vaincu les hérétiques si les catholiques continuent à lui faire la guerre ? Lorsque, par un secours tout visible, Elle nous a mis à couvert de nos ennemis, Elle a prétendu nous désarmer aussi bien qu'eux, espérant avec raison qu'en nous donnant de

(i) Tandis que, locution conjonctive, pour aussi longtemps que, — pendant le temps que.

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Pascal. Tandis que\t ferai préparer son départ, Vous irez dans mon camp l'attendre de ma part.

Corneille.

— Cf : Littré : Dictionnaire, tome z|, page 2,139.

l'avantage sur une nation séparée de l'Eglise et tant de fois révoltée contre ses rois légitimes, nous cesserions de nous révolter nous-mêmes contre son Fils qui est notre véritable souverain, l'époux de l'Eglise et le maître de tous les rois.

La sainte Vierge a sauvé le Canada de peur qu'on y abolît les sacrements, mais c'était, en même temps, pour nous engager à en faire un meilleur usage. — Ce sera ma première partie.

Elle a sauvé le Canada parce qu'une des intentions de ceux qui l'assiégeaient c'était d'empêcher qu'on y prêchât la foi orthodoxe. Mais c'était aussi pour ouvrir les yeux des catholiques et pour

leur faire comprendre qu'il faut qu'ils profitent de cette prédication et qu'ils ne la rendent pas inutile par le dérèglement de leurs mœurs. — Ce sera ma seconde partie.

Vierge sainte, vous avez vaincu les Anglais tout fins qu'ils étaient. Les Français, animés par la confiance qu'ils ont en votre pouvoir, les ont vu fuir devant eux une fois, et une autre fois ils ont péri avant qu'ils les eussent vus. Je vous demande le secours dont j'ai besoin pour vaincre leurs vainqueurs.

— Ave Maria,

Comme le Saint-Esprit donne souvent à Dieu, dans l'Ecriture, le nom de Dieu des armées, nous devons donner

à la sainte Vierge le nom de Générale des armées de Dieu, premièrement, parce qu'Elle a vaincu tous ses ennemis, et secondement, parce qu'Elle est à la tête de tous ses soldats. Le Saint- Esprit même, dans le Cantique des cantiques, la compare. Elle seule, à une armée toute entière, terribilis ut casti^orum acies ordinata. Ainsi, tout ce que nous lisons dans l'Histoire Sainte de la valeur et de la force de Judith et de Débora, dont l'une coupa la tête à Holopherne, et l'autre perça celle de Sisara avec un clou, tout ce que nous lisons dans l'histoire profane du courage et de la prudence de Thalestris qui commandait les Amazones et de

la orrandeur d'âme et de la conduite de Sémiramis qui commandait les Assyriens, n'est rien en comparaison de la force de la sainte Vierge et du nombre innombrable de troupes célestes dont Elle a le commandement.

La sainte Vierge a vaincu tous les ennemis de Dieu, car, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux et presque infini, ils ne forment en tout que trois diverses armées qui toutes ont été mises en déroute par la mère de Dieu, savoir :

l'armée des démons, celle des hérétiques et celle des pécheurs. L'armée des démons, qui s'est opposée à la souveraineté de Dieu, celle des hérétiques, qui s'est opposée à la souveraineté de

l'Eglise et celle des pécheurs qui s*est opposée à la sainteté de l'une et de l'autre. Ces trois armées ont été battues et défaites par la Reine du ciel.

Elle a vaincu les démons, mais d'une manière bien plus glorieuse que les démons n'avaient vaincu les hommes, remarque agréablement l'abbé Rupert.

Car cet ennemi du genre humain l'a vaincu par trahison, au lieu qu'il a été vaincu lui-même à guerre ouverte par une Vierge contre laquelle il a eu quatre mille ans pour se précautionner, car Dieu lui apprit, dès le commencement du monde, que quelque jour elle lui briserait la tête, et ipsa conteret caput tuum. D'ailleurs, si le diable a vaincu

les hommes, mais (i) les hommes, aidés de la grâce, le vainquent tous les jours. Au lieu que la sainte Vierge l'a tellement vaincu que jamais il n'a pu se relever de sa chute, ni avoir le moindre avantage sur Elle.

Au contraire, il est contraint de fuir au seul nom de son vainqueur. Une petite poignée de gens, disent saint Bernard et saint Bonaventure, n'a point tant de peur de voir fondre sur soi une grosse armée que les démons d'entendre prononcer l'auguste nom de Marie. Ces esprits rebelles, disent ces dévots docteurs, fuient avec plus

(ij D'ailleurs, si le diable a vaincu les hommes f/iai's les hommes, aidés de la grâce, etc., — adverbe explétif.

de précipitation au doux souvenir et à l'affectueuse invocation de la sainte Vierge que la cire ne fond lorsqu'on l'approche extrêmement du feu.

La sainte Vierge a vaincu les hérétiques et les pécheurs par ses prières, par ses conseils, par son pouvoir ; par ses prières, en obtenant leur conversion de son fils ; par ses conseils, en inspirant les docteurs qui les ont combattus ; par son pouvoir, en les renversant, lorsqu'Elle n'a pu les changer, et en procurant la fin de leur vie, lorsqu'Elle n a pu arrêter autrement leurs pernicieux progrès. Les hérétiques et les pécheurs sérieusement convertis reconnaissent que c'est à la sainte Vierge qu'ils

sont redevables d'un si heureux changement. Les hommes doctes qui ont employé leur plume ou leur langue pour la défense de l'Eglise et pour la réformation des mœurs attribuent à la mère de Dieu tous les succès qu'ils ont eus dans leurs travaux. L'Eglise elle-même fait gloire de tenir de cette main la victorieuse punition des hérésiarques et des impies* et le renversement total de leurs sectes et de leurs erreurs.

Et, certes, ce n'est pas merveille si la sainte Vierge a détruit toutes les hérésies et tous les péchés, puisqu'Elle a conçu dans son sein la Vérité et la Grâce même. Elle a vaincu en même

temps le fléau de tout ce qui leur est contraire. Ainsi comme (i) on a raison et toutes sortes de droits de l'appeler la Mère de la Vérité et de la Grâce, on a raison et toutes sortes de droits de l'appeler le vainqueur du mensonge et de l'iniquité. C'est pourquoi, il y a treize siècles que saint Athanase la nommait la ruine de toutes les hérésies, et saint Augustin, rtinique espérance des pécheurs. Tous les peuples depuis lui ont donné les mêmes titres quoiqu'en différents termes. Ce qui est confirmé par les prières de l'Eglise universelle qui tantôt se réjouit avec

(I) Ainsi covime, italianisme; traduction littérale de siccoiiie.

Elle de ce qu'Elle a triomphé de toutes les hérésies, Gmide, Maria Virgo, cunctas hœreses sola interemisti in universo mundo, et tantôt s'adresse à Elle comme au refuge et à l'avocate des pécheurs, Refugiîim peccatorum, orapro nobis peccatoribus.

Puisque la sainte Vierge est Générale des armées de Dieu, nous devons être persuadés que c'est Elle qui nous a défendus, puisque c'est pour les intérêts de Dieu que notre grand monarque a établi cette colonie et qu'il a pris des soins et fait des dépenses immenses pour son soutien et pour sa conservation. Cette guerrière magnanime, qui de tous temps a fait les guerres du

Seigneur, n'a pu se dispenser de se mettre en campagne pour s'opposer aux desseins et pour renverser les projets de ceux qui cherchaient notre perte et notre ruine. En vain on a tenté plusieurs fois d'éteindre dans ce continent la lumière de la foi orthodoxe, en vain on a fait des efforts extraordinaires et un armement auquel on s'imaginait que rien ne pouvait résister, que peuvent les desseins des hommes contre la volonté de Dieu et le pouvoir de sa sainte Mère ? Quelque justes que fussent les mesures qu'on avait prises, elles ont été rompues ; les forces qu'on amenait pour les faire réussir, quoique plus que suffisantes, ont échoué. On a

été déconcerté parce qu'on ne s'attendait pas de trouver sur son chemin et à son passage les redoutables escadrons des esprits célestes, et encore moins de trouver à leur tête une Amazone qui, toute seule, est plus forte que toutes les armées du ciel et de la terre.

Elle a vaincu les Anglais lorsqu'ils ont assiégé Québec, puisque constamment les Anglais sont les ennemis de Dieu ; Elle les a regardés comme les instruments du démon, comme les ennemis de l'Eglise et comme les introducteurs du péché. Ainsi, Elle a usé de sa force pour les dompter et de son pouvoir pour les dissiper.

Mais une des principales raisons

pourquoi Elle a voulu s'opposer à leur dessein et renverser leurs projets c'est parce qu'ils (i) en voulaient aux sacrements et dont l'intention était de les abolir et d'en faire cesser l'usage. S'ils s'étaient rendus les maîtres de cette colonie, on n'aurait plus parlé de confession, ni de communion ; toutes ces sources de grâce qui coulent dans cette nouvelle église et qui en arrosent heureusement les plantes auraient tari.

Telle était la détestable fin que se proposaient les ministres de l'enfer, cette troupe ramassée de transfuges et de sujets révoltés dans la conquête

(i) Mais une des principales raisons pou rçuoi, etc , c^tsi parce qu'ils, etc. : pléonasme dans l'expression.

de la Nouvelle-France. Tel est le déplorable malheur dont le bras de la très sainte Vierge nous a préservés.

Comme c'est de son sein précieux que ces sacrés ruisseaux sont sortis, Elle en est la fidèle et la puissante gardienne. Les Anglais qui regardaient cette ville toute ouverte et dépourvue de tout ce qui est nécessaire pour soutenir un siège ne s'attendaient pas à la trouver fermée par les redoutables bataillons des esprits célestes et encore moins de trouver leur invincible Reine à leur tête. On en voulait aussi bien qu'Hérode au Saint Enfant Jésus résidant dans la sainte Eucharistie. On voulait, aussi bien que les Juifs, em-

pêcher Notre-Seigneur de ressusciter dans les âmes pénitentes. Mais la sainte Vierge a sauvé le Saint Enfant Jésus de la fureur des hérétiques et renversé les gardes qui voulaient s'opposer à la résurrection de son fils.

Voilà les bienfaits dont nous lui sommes redevables. La reconnaissance qu Elle en exige c'est le saint usage des sacrements et la cessation de l'abus qu'on en fait. Car c'est en quoi consiste tout le trésor de l'Eglise. C'est là tout le fruit de la rédemption. Quand Notre- Seigneur donnerait sa vie un million de fois pour notre salut, quand il paraîtrait de nouveau dans le monde pour y prêcher la doctrine qu'il y a répan-

due, il n'instituerait rien de plus propre pour purifier et pour sanctifier nos âmes que les sacrements. Il s'est épuisé en nous laissant ces adorables richesses qui sont le chef-d'œuvre et l'accomplissement de son amour. Ainsi, chrétiens auditeurs, ne vous plaignez point que vous manquez de moyens pour gagner le ciel dès le moment que vous avez les sacrements et des personnes qui, vous en faisant connaître l'utilité, vous apprennent les dispositions avec lesquelles vous en devez approcher. Vous avez tout ce qu'il faut pour vous faire saints.

Pourquoi pensez -vous que dans les communautés ferventes, les plus grands

pécheurs changent en peu de temps et que les âmes fidèles y font de si grands progrès dans la vertu ? C'est que, dans ces saintes maisons, on y fréquente les sacrements avec de saintes dispositions. Tout ce qu'on fait d'exercises spirituels, de mortifications, n'aboutit qu'à se mettre en état de recevoir avec fruit la sainte Eucharistie après s'être lavé dans le bain sacré de la pénitence. Si les gens du monde se préparaient avec les mêmes soins à recevoir les mêmes grâces, ils en tireraient les mêmes avantages. Mais voyez jusqu'où ' va la malice et l'artifice des démons : voyant que les sacrements sont une ressource infaillible pour les

âmes, ils font en sorte qu'il y en a plusieurs qui s'en éloignent, et que, parmi celles qui en approchent, il y en a beaucoup qui en abusent. Ainsi je regarde l'Eglise du Canada assiégée parles démons comme la petite ville de Béthulie lorsqu'elle était assiégée par l'armée formidable d'Holopherne. Ce capitaine étant dans la résolution de donner un assaut général à la ville, découvrit la source qui, passant par un aqueduc, fournissait aux assiégés toute l'eau qui leur était nécessaire. Pour lors il ne douta point qu'il ne prit la ville sans faire aucune perte. En effet, il fit couper l'aqueduc. Mais comme il y avait encore près des murs quelques

petites sources où ces pauvres assiégés venaient puiser à la dérobée, Holopherne les fit garder. " C'est le moyen, lui dirent les Ammonites et les Moabites, de venir à bout de nos ennemis sans tirer l'épée, sine gladio interficies eos. L'aqueduc public des chrétiens assiégés par le démon ce sont les sacrements. A l'égard des libertins il fait couper cet aqueduc, en les éloignant entièrement de ces sources de grâces, et faisant en sorte qu elles ne coulent jamais dans leurs âmes. Mais, à l'égard des chrétiens qui les veulent fréquenter il met des gardes à ces fontaines, non pas pour les empêcher de boire, mais pour les empoisonner. Ces

gardes sont les habitudes du péché mortel ; dans l'un c'est l'habitude de dire des paroles déshonnêtes, dans l'autre c'est l'habitude de la médisance, dans l'autre c'est l'habitude de l'ivrognerie, dans l'autre c'est l'habitude du luxe, de l'impureté, du larcin. Les âmes dans cet état courent aux sources des sacrements sans prendre garde que ces sources, qui d'elles-mêmes sont vivifiantes, deviennent mortelles et envenimées quand elles sont gardées par le démon de l'habitude au péché.

Vierge Sainte, vous êtes la Judith de l'Eglise ; c'est à vous de couper la tête à son Holopherne pour mettre tous vos enfants et tous vos serviteurs

dans la liberté de se désaltérer. L'Holopherne du Canada c'est le sacrilège, cent fois plus à craindre pour cette Eglise que tout l'univers, quand il serait conjuré contre elle. Il se montre, comme le Cerbère, à trois têtes : la pudeur, (1) la négligence, l'insensibilité. La pudeur, {Ici fausse honte) qui craint de se déshonorer ; la négligence, qui craint la peine de s'examiner, l'insensibilité qui ne veut pas s'attendrir.

Pendant le cours de cette année on a tâché de vous apprendre divers moyens de couper ces trois têtes

\jâ. pudeur^ pour \z. fausse honte, le respect humain : latinisme qui n'était pas encore éliminé de la langue française. — 'U insensibilité est ici synonyme à^ endurcissement

hideuses, mais en ce jour de Notre- Dame de la Victoire, il faut qu'elles soient étouffées par le seul souvenir du bienfait que vous avez reçu de la sainte Vierge.

Quoi donc doit dire une âme que la honte de déclarer ses péchés a retenu jusqu'à ce jour ? " Sans la sainte Vierge je serais présentement dans l'impuissance d'avoir l'absolution en déclarant mes péchés. Et parce qu'Elle m'a procuré l'avantage de les déclarer je me priverai de la grâce du pardon que j'en puis recevoir en ne les déclarant qu'à demi, — et par-dessus cela je commettrai un horrible sacrilège ?

Parce qu'Elle m'a délivré de mes enne-

mis je mettrai son Divin Fils entre les mains des siens ? Si je paie ainsi ma bienfaitrice, que ferai-je à mes persécuteurs ? "

" La sainte Vierge a retardé la *' marche des Anglais de peur que " nous fussions surpris," doit se dire à elle-même une personne négligente, *' Elle s'est appliquée pendant plu- " sieurs mois à nous ménager le temps '* de les recevoir. Et moi, faute d etu- •' dier mes obligations et d'examiner " sérieusement et de bonne foi sur les *' devoirs de mon état, je ferai de mon " cœur la prison et le théâtre du '' supplice de son aimable Jésus ?

" Mes besoins ont attendri la Reine

*' du ciel ; sa bonté à me secourir a " prévenu mes larmes et passé mes " espérances," doit se dire un cœur endurci. " Et je n'ai point encore " soupiré, pleuré, sangloté pour un " océan d'afflictions dans lequel j'ai '' plongé cette tendre Mère par mes '\ infidélités et par mes crimes. Mère " de tendresse et de compassion, par- " tagez avec moi cette sainte disposi- *' tion ; faites que je pleure, si je ne le ** puis sur votre Fils et sur vous, que *' je le fasse du moins sur moi-même' *' puisque je suis dans un état si " pitoyable. "

Vierge sainte. Vierge victorieuse, triomphez aujourd'hui de la pudeur,

de la négligence et de l'insensibilité ; rétablissez ainsi le respect envers les sacrements. Que ce soit la première partie de cette victoire.

La seconde sera de rétablir le saint usage de la parole de Dieu : ce sera aussi la seconde partie de ce discours.

Le second fruit de la victoire que la sainte Vierge a remportée sur les Anglais, c'est la consolation que nous avons d'entendre la parole de Dieu.

Et le moyen de reconnaître cette grâce c'est d'en profiter.

Comme la parole de Dieu est une grâce très précieuse à cause de la force qu'elle a sur les cœurs, la privation de cette parole est le plus redou-

table effet de sa colère. Tous les fléaux de Dieu ne sont rien en comparaison de celui-ci, parce que, tandis qu on entend cette voix divine, on est toujours en état d'arrêter ou du moins de suspendre les funestes effets de l'indignation du ciel, mais, quand elle vient à cesser, tous les maux sont irrémédiables.

C'est pourquoi le dernier avertissement que Dieu donne aux pécheurs c'est la menace qu'il leur fait de leur ôter ses prédicateurs. Eccedies veniuiit, dit le prophète Amos. Ce mot ^ecce, quand Dieu est en colère, est quelque chose de terrible. C'est comme s'il disait : *' Enfin, voici des jours où ma

" clémence ne peut plus arrêter ma "justice. Emittam famem in terram, *' non famem panis neque silim aquœ, *' sed aiidiendi verbunt Domini. Je suis " contraint par vos crimes et par votre " endurcissement d'envoyer la famine '' sur la terre, non pas la disette du " pain, ni celle de l'eau, qui ne seraient ' pour vous que des traits de miséri- ** corde, mais la disette de ma parole *' qui est le comble des malheurs, et la " marque infaillible que ma colère sera " sans retour."

" Nnbibus mandabo ne phcant sîiper eam imbreml' dit-il, dans Isaïe. L'ordre en est donné. Ces nuages si féconds et dont la pluie détrempe si doucement

nos cœurs, en y faisant g-ermer les vertus, ces nuages, dis-je, auront désormais rimmobilité et la dureté des pierres ; ils ne répandront pas une seule goutte des eaux dont vous regorgiez autrefois. Nubibus mandabo ne pliiant super eam imbrem. Et quand une fois vous serez privés de cette rosée céleste, il faut nécessairement que vous périssiez. Cttm prophetia defecerit, dissipabitur populus. La cessation de la parole de Dieu est bientôt suivie de la ruine totale de l'Eglise.

La sainte Vierge en délivrant Québec l'a préservé de ce malheur qu'il avait si justement mérité. Par l'abus d'un bien si salutaire Notre-Seigneur a permis

que le Canada fut sur le point de perdre ses prédicateurs, afin qu'étant délivré de cette crainte par l'intercession et par la faveur de sa mère, il songeât sérieusement à profiter de leurs instructions. Cette colonie, aussi bien qu Agar, s'est vue sur le point d'être chassée^de la maison d'Abraham, et d'entrer comme elle dans la solitude ; mais son ange tutélaire vient lui dire, de la part de Dieu : revertere ad Dominant tuant et hicmiliare sub manu illius : retournez à votre maîtresse, la sainte Vierge, humiliez- vous sous sa main.

Elle suivit son conseil. C'est pour cela qu elle fit le vœu dont nous célébrons l'anniversaire. La sainte Vierge eut

pitié d'elle (la N ouv elle- France) dans l'espérance que désormais elle serait docile à la voix de son Fils et qu'elle ferait un saint usage de sa parole.

Si cela n'arrive pas, chrétiens auditeurs, et que vous méprisiez les grâces qui sont attachées à ce saint ministère, craignez que l'esprit de Dieu ne dise à vos prédicateurs ce qu'il disait autrefois à saint Paul : Festina et exi velociUr ex J erusaleni, quoniani non récipient testimonium tuum de me : prédicateurs, hâtez vous de sortir de Québec, parce qu'on y fait nul cas de tout ce qu'on y dit pour établir et pour persuader ma doctrine.

Pour moi, chrétiens auditeurs, quoique je ne vous aie pas prêché avec la même force ni la même onction que saint Paul prêchait autrefois aux Ephésiens, permettez-moi de me servir des termes qu'il a employés pour vous dire adieu. Et. en me séparant de vous, de vous donner les mêmes instructions.

Elles sont toutes comprises en deux mots : je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce. Je ne puis pas vous dire, comme cet apôtre des nations, que j'ai servi Dieu avec toute humilité, car je me sens extrêmement coupable à son égard ; mais il me semble que je puis vous protester comme lui que je suis pur et innocent du sang de

tous et que je n'ai point fui de (i) vous annoncer les vérités qui m'ont paru les plus propres pour vous convertir.

Du reste, je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce. Pourvu que je vous laisse de l'amour et de l'estime pour cette parole, je ne crains point les loups ravissants que craignait le docteur des Gentils. Vous trouverez toujours dans ce pain céleste des forces

(I) — Je ri'ai point fui de pour Je ii'ai point craint de, etc.

— Fuir à {éviter de) locution qui a vieilli. — Ne désire donc pas, fuis même à regarder Tout ce que sans péché tu ne peux posséder.

Corneille, V Imitation»

— Wfuit plus que la mort la honte de servir.

Corneille, Le Cid.

Cf. : Littré : Dictionnaire, tome 2, page 1796,

pour leur résister. Tout ce que je voudrais vous bien inculquer c'est que vous la traitiez comme la parole de sa grâce divine, et non point comme une parole humaine qui n'a ni force, ni solidité.

Commendo vos Deo, et verbo gratiœ ipsius qui potens est œdificare et dare hœreditatem in sancti/icatis omnibus.

Je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à Celui qui peut achever l'édifice que nous avons commencé et vous donner part à son héritage avec tous ses saints. Cette parole suffit pour achever l'ouvrage que nous avons commencé pourvu que vous la traitiez comme la Reine du ciel votre bienfaitrice l'a traitée, c'est-à-dire avec

le même respect et la même affection que vous devez traiter le sacré corps de son Fils, car la sainte Vierge avait pour la parole de son divin Fils la même estime et le même amour que pour sa personne adorable.

L'amour que la sainte Vierge avait pour son Fils a paru en ce qu'Elle la porté dans son sein, sur sa bouche et entre ses bras ; c'est ainsi qu'Elle en a usé à l'égard de sa parole, Elle la portée dans son cœur, Conservabat omnia verba hœc in corde stw ; Elle l'a portée dans sa bouche et sur ses lèvres : diffusa est gratia in labiis luis. Ses discours n'étaient qu'une agréable et perpétuelle répétition des discours

de son Fils. Il ne faut pas s'étonner, dit un docteur, que les lèvres de la Mère de Dieu fussent des fontaines de grâces, puisqu'elles avaient été si souvent collées sur celles du Saint Enfant Jésus ; Elle Ta porté dans ses bras, car c'est de toutes les créatures celle qui la le plus parfaitement pratiqué. C'est pourquoi le Saint-Esprit, son époux, est lui-même transporté quand il considère ses démarches et ses actions :

quam pulchri szmt gressus tui. Le beau modèle pour les chrétiens ! Voilà ce que la sainte Vierge attend du Canada à l'égard de la parole de Dieu en reconnaissance de ce qu'Elle lui a procuré l'avantage de l'entendre. Elle

veut qu'on porte cette parole dans son cœur, c'est-à-dire qu'on y pense souvent, car on pense souvent à ce qu'on aime. Erunt verba hœc quœ ego prœcipio tibi in corde tuo, dit Dieu dans le Deutéronome. Et la Mère de Dieu se sert aujourd'hui de ces mêmes mots pour vous inspirer le même sentiment. "Sans moi, vous dit-elle, vous entendriez présentement un ministre {hérétique) qui vous prêcherait dans cette chaire. Pour marque de votre gratitude, gravez dans vos cœurs tout ce que vous y entendrez dire par les ministres de mon Fils : erunt verba hœc in corde tuoT

Ne vous contentez pas d'assister au

sermon ni d'y être attentifs. Repassezle dans votre mémoire quand vous êtes chez vous ; ruminez-le dans votre esprit s'il vous arrive de vous réveiller pendant la nuit. Que ce temps soit employé à approfondir les vérités qui vous ont touché. Que de conversions si l'on en usait ainsi, que de triomphes, que de victoires pour la mère de Dieu. Erunt verba haec in corde tuo.

Narrabis eafiliis tins. C'est la suite de ce verset du Deiiteronome. Vous entretiendrez vos enfants, votre famille, des obligations que vous avez à Dieu, c'est-à-dire qu'il faut que la parole de Dieu soit sur votre langue.

Faites, là-dessus, une réflexion, chrétiens auditeurs. Si on prêchait dans Québec une fausse ou une nouvelle doctrine, on en parlerait dans toutes les maisons. Par la miséricorde de Dieu et par le pouvoir de notre auguste Reine, la sainte Vierge, on n'y prêche que la doctrine de Jésus- Christ. Et tout le monde est muet.

Narrabis ea filiis tuis. — C'est dans les conversations familières, c'est dans les entretiens secrets et particuliers que la parole de Dieu jette insensiblement de plus profondes racines. Et comme il arrive quelquefois qu'une plante arrosée par le soin spécial et assidu du jardinier croît beaucoup

davantage ( i) que par les grosses pluies du ciel, ainsi souvent il arrive qu'un pécheur est gagné par une sainte conversation après avoir résisté aux exhortations les plus fortes et aux sermons les plus pathétiques. Làdessus on s'excuse sur la pernicieuse coutume du monde où l'on est en possession de ne jamais parler de Dieu.

Et c'est justement pourquoi il faut que les chrétiens en parlent dans leurs familles. Du temps des apôtres, c'était un crime de parler de Jésus- Christ ; cependant leurs disciples, les nouveaux chrétiens, ne parlaient d'autre chose dans leurs maisons. Dans la

(I) Beaucoup davantage, pour beaucoup plus.

terre de Hus, qui était le pays de Job, tout le monde idolâtrait, tout le monde sacrifiait au diable. Cependant, ce saint homme ne laissait dans sa maison de sacrifier au vrai Dieu. Narrabis ea fHiis tuis. Contre la coutume et son torrent impétueux il faut que les chrétiens se mettent en possession de parler de Dieu, du moins dans leurs maisons où ils sont les maîtres, et quand une fois on sera réformé dans les maisons, le public, qui n'est composé que de ceux qui en sortent, sera bientôt réformé lui-même.

Legabis ea quasi signum iîi manu hm. — Enfin il faut porter la parole de Dieu dans les mains. C'est ici le

principal. Car ce qui décrie l'Eglise catholique dans l'esprit des faibles, dont le nombre est infini, c'est qu'on y prêche la plus belle de toutes les morales et qu'on y mène à même temps (i) la vie la plus naturelle et la plus sensuelle et même la plus criminelle de toutes les vies. On se tue de dire (2)

{!) A même temps ^ pour en même temps, La préposition à est ici prise dans le sens de en avec le participe présent. L'emploi de à était très varié et très étendu dans l'ancienne langue française où il représentait les trois prépositions latines ad (vers , ab (àe.) et apud (^chez, avec/ De nos jours il a disparu de plusieurs constructions où il figura't au dix-septième siècle.

(2) Se tuer de, ^our/aùe incessamment.

Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire

Que mon âme pour lui n"a que de la froideur.

Co7-tieil.e.

Monsieur est au désespoir; il se tue ^<f ^ï'r^ qu'elle ne prétend à rien — Sévigny.

— Cf. Littré: Dictionnaire, tome 4, page 2376

qu'on prêche d'une manière apostolique en Canada. Quels sont les fruits de ces sermons ? Des haines publiques, des médisances perpétuelles, des scandales horribles sur toutes sortes de matières. La plupart de ceux qui sont éloignés des grands désordres, que veulent-ils ? Des années, et puis des années, et souhaitent de n'en voir jamais le bout. Ils font ce qu'ils peuvent pour mourir un peu plus tard et ne font rien pour ne mourir jamais.

Estote factures verdi et nofi audi tores tantum. - Que pourrai-je faire, chrétiens auditeurs, pour vous engager à mettre en pratique les vérités que j'ai eu l'honneur de vous annoncer? Je me

souviens d'avoir lu autrefois que Lycurgue, le législateur des Lacédémoniens, étant sur le point de quitter ce peuple après lui avoir donné de fort belles lois, l'engagea adroitement à les observer, du moins jusqu'à son retour.

Mais il ne revint pas ; afin que cette obligation fut éternelle. Si on voulait me promettre d'observer les maximes que j'ai prêchées, quoique indigne, dans le cours de cette année, jusqu'à ce que je montasse de nouveau en chaire, non seulement je me priverais volontiers de cet honneur, mais je renoncerais volontiers de tout cœur à la vie pour vous procurer un si grand avantage.

Il n'y a jamais eu de si belles lois

que celles du Fils de Dieu ; les impies, les libertins, les athées en conviennent. Peut-on faire plus de promesses qu'on en fit à la très sainte Vierge d'observer ces lois, à la levée du siège de Québec et au naufrage de l'Ile-aux-Œufs ?

Surtout d'observer les lois à l'égard desquelles on se sentait plus coupable ; on promit d'observer exactement la loi de la chasteté parce qu'on l'avait violée par toutes sortes d'impuretés ; la loi de la charité qu'on avait violée par toutes sortes de médisances ; la loi de la modestie qu'on avait violée par toutes sortes de vanités ; la loi de la tempérance qu'on avait violée par l'ivrognerie et par toutes sortes d'excès ; la loi de

la justice qu'on avait violée par toutes sortes d'usures. On promit de les observer jusqu'au retour du Législateur, c'est-à-dire jusqu'à la mort, que (i) Jésus-Christ reviendra pour juger ceux qui les ont faites.

J'en fus témoin, j'en fus édifié ; jamais on a vu le Canada en si bonne disposition, jamais on eut tant de sujets de croire que cette Eglise allait changer de face. Mais je suis encore plus surpris de voir la facilité qu'on a de contrevenir à ses promesses et je ne croyais pas qu'on pût porter si loin le mépris qu'on en fait. Cette incons-

(I) .lusquà la mort que, pour lorsque Jésus-Christ reviendra, etc. ; tournure elliptique.

tance dans une affaire aussi sérieuse m'épouvante et me fait plus trembler pour le pays que si je voyais tout l'univers conjuré pour sa perte. Car je n'ignore pas l'oracle terrible du Saint- Esprit dans les Proverbes : c'est une ruine à l'homme après avoir fait des promesses de s'en dédire et de les rétracter.

Mais, enfin, de quoi s'agit-il ? — Sont-ce des promesses exorbitantes, extraordinaires ? de faire de longs pèlerinages, de grands jeûnes, de grandes austérités, de grandes aumônes ? Point du tout. Ce sont des promesses de faire ce qu'on est obligé de faire ; promesses qui ne sont que le renouvelle-

ment de celles du baptême, promesses sans l'exécution desquelles on ne saurait être heureux en ce monde ni en l'autre. C'est pourtant ce que vous souhaitez , c'est ce que vous n'aurez point, à moins, qu'en vous souvenant de vos promesses, vous ne tâchiez de les accomplir. Ce n'est qu'à ce prix que Dieu donne la gloire qu'il a promise et que je vous souhaite.

Le sermon de Messire de la Colombière convaincra facilement ses lecteurs que l'éloquence de la chaire, au Canada, a suivi de près les transformations de l'éloquence française. Les relations nombreuses entre la colonie et la mère-patrie, le renouvellement fréquent du personnel des missions canadiennes, ou les recrues nouvelles qu'on y envoyait sans cesse, tout cela suffisait d'ailleurs pour qu'ici on fût au courant des progrès accomplis là- bas.

Or, à l'époque où M. de la Colombière prononçait le sermon pour la Fête de la Victoire, Fléchier, Bossu et et Bourdaloue avaient terminé la réforme

commencée à la fin du siècle précédent et au commencement du dix-septième par St. François de Sales et St. Vincent de Paul. L'abus de l'érudition profane, de la scolastique et de la rhétorique, qui fut la triple plaie de l'éloquence au seizième siècle, avait fait place à une science plus discrète et à une sobriété attique dont se firent gloire nos maîtres de la parole. Le lecteur remarquera donc que ces trois défauts n'apparaissent pas, à quelques exceptions près, dans le sermon que j'ai publié. Quelques naïvetés d'expression, quelques rapprochements risqués, — comme celui où l'orateur compare la sainte Vierge à une amazone

— sont les seuls vestiges d'une époque à laquelle le prédicateur n'appartient évidemment plus.

Malgré la grande variété de pensées qu'il exprime, son style est un peu uniforme ; c'est le plus grave reproche qu'on lui puisse faire. Je ne voudrais pas, cependant, exagérer le mérite de ce discours. Il serait difficile, en effet, d'excuser, auprès de la grande critique, le succès oratoire de ce sermon dont la médiocrité littéraire est évidente, mais qui n'en fut pas moins écoute et suivi de grands applaudissements. Ce sont les paroles mêmes de l'historien de l'époque, Juchereau de Saint- Ignace.

'' Tous ses auditeurs, dit-elle encore»

étaient dans des transports de joie et ne doutaient pas que la Providence fût intervenue directement en faveur de la Nouvelle-France," que le Ciel enfin, comme au temps de Joas, se fût armé pour sa querelle. L'enthousiasme religieux supplée à l'éloquence boiteuse de bien des rhétoriques. Nos patriotiques ancêtres n'allèrent point cependant jusqu'à applaudir le prédicateur dans la cathédrale comme le furent, de nos jours, Lacordaire, à Notre-Dame de Paris, et Monsabré à Metz, (i) Au dix-septième siècle

(i) En I871, le Père Monsabré prêcha le carême à Metz. — Le jour de Pâques, il célébrait la résurrection du Sauveur avec la population en deuil de la grande ville lorraine, pleurant sur le tombeau de sa nationalité. Pro-

applaudissements étaient synonymes déloges, à.^ félicitations, de compliments, de louanges. Ce mot n'était pris dans son acception propre qu'au théâtre, à l'opéra, aux séances de l'Académie française, quelquefois à la Cour,

fondement ému par le spectacle de cette multitude, le grand dominicain lui laissa pour adieu cette péroraison incomparable, qu'il m'est impossible de ne pas reproduire ici :

— *• Mes frères, les peuples aussi ressuscitent quand ' * ils ont été baignés dans la grâce du Christ ; et quand, *' malgré leurs vices et leurs crimes, ils n'ont pas abjuré " la foi, l'épée d'un barbare et la plume d'un ambitieux *' ne peuvent pas les assassiner pour toujours.

•* On change leur nom, mais non pas leur sang. *' Quand l'expiation touche à son terme, ce sang se ré- " veille et revient, par la pente naturelle, se mêler au *' courant de la vieille vie nationale.

"Vous n'êtes pas morts pour moi, mes frères

*• mes amis ... mes compatriotes Non, vous

*' n'êtes pas morts. Partout où j'irai, je vous le jure, je ** parlerai de vos patriotiques douleurs de vos patrio-

jamais à l'église. Le mémoire des Carmélites de Paris mentionne les applaudissements de totcte sorte que Bossuet avait mérités et obtenus à l'occasion du deuxième carême quii prêcha dans la capitale en 1661, Gandar (2), à qui j'emprunte ce ren-

" tiques aspirations, de vos patriotiques colères ; partout " je vous appellerai des Français, jusqu'au jour béni où ■" je reviendrai dans cette cathédrale prêcher le sermon ^^ de la de'lvvraïue et chanter avec vous un Te Deuni *' comme ces voûtes n'en ont jamais entendu ! "

Il y avait autre chose que les voûtes de la cathédrale de Metz n'avaient jamais entendue et qu'elles entendirent ce jour-là ; car l'auditoire tout entier éclata en applaudissements. La majesté du lieu saint avait été impuissante à retenir cette explosion d'enthousiasme.

(2) Gandar : Bossuet orateur, page 345.

Cependant, à la page 367 du même ouvrage, je lis une phrase absolument déconcertante pour ceux-là qui prétendent qu'au lyième siècle les applaudissements donnés dans l'église aux prédicateurs n'étaient pas des

seignement, n'a jamais compris que ces applaudissements de toute sorte fussent des battements de mains, des ovations faites à l'église, mais uniquement (et l'hommage en était fort considérable) des éloges, des louanges,

battements de mains, des ovations bruyantes. Voici cette phrase :

" Ledieu — l'abbé Ledieu, secrétaire de Bossuet — *' rapporte cette particularité, que Bossuet a été fort .' suivi pendant cette station (carême de i66i) par mes- '• sieurs de Port Royal : cantonnés à tous les coins de ' son auditoire, ils étaient, ajoute-t-il, les plus vifs à " exciter les applaudissements y

Il me semble, ici, très difficile de refuser au mot applaudisseinents son acception propre. A moins que les murmures approbateurs, les observations admiratives, les remarques élogieuses de l'assistance faites à demi-voix, les regards, les sourires échangés, le mouvement de toutes ces têtes opinant du bonnet, ou plutôt de la perruque, et jusqu'aux frémissements des manchettes ne constituassent, à cette époque aristocratique, les applaudissements de genre. — Genre* singulier qui explique mal ce pluriel, à mon avis.

des félicitations, des approbations aussi flatteuses que distinguées, bref, toute la série des compliments officiels et officieux du royaume. L'Aigle de Meaux n'a-t-il pas lui-même dit, au sujet de Louis de Bourbon, prince de Condé, dans sa fameuse oraison funèbre : *' La Cour lui préparait à son arrivée {de la bataille de Rocroi) les applaudissements qu'il méritait " ?

Aussi ai -je pensé que le sermon prononcé par M. de la Colombière serait toujours plus intéressant comme document historique que comme pièce d'éloquence. Mais à celui qui voudrait y prendre occasion d'étudier la langue du dix-septième siècle et la transforma-

tion du genre oratoire à cette époque, je laisse le champ parfaitement libre.

Je me permettrai de remarquer, cependant, le caractère impersonnel de ce discours. Que l'orateur ne parle pas de lui-même, on le comprendra facilement ; mais qu'il n'ait aucune louange pour ceux qui ont défendu Québec en 1690, en particulier pour Monsieur de Frontenac dont on admirait tant la bravoure, voilà qui ne peut manquer d'étonner un peu le lecteur. Puisque, en France, il était d'usage de féliciter du haut de la chaire les grands capitaines et les illustres généraux, comment se fait-il que M. de la Colombière n'ait pas songé à adresser ici quelque éloge

aux hommes qui avaient si habilement combattu lamiral Phips et qui avaient si largement contribué à cette " Fête de la Victoire " f Je crois trouver la raison de ce silence dans la seconde partie du texte, empruntée au Livre des Jtcges :

Cette fois -ci la victoire ne nous sera pas attribuée ; ce sera une femme qui en aura tout r honneur. L'état de la colonie était si critique, la famine si imminente, l'ennemi tellement irrésistible, que le peuple considérait, avec l'orateur, comme une espèce de miracle que Phips n'eût pas songé à prolonger, de quelques jours seulement, le siège de Québec, et que VValker, méprisant le sage conseil que lui donnait son pilote renégat, avis que

lui répétait, à sa manière, Tépais brouillard venu de l'Atlantique, ouvrit insolemment les cent voiles de sa flotte au vent de la colère de Dieu, soufflant en foudre. Aussi, la Nouvelle - France, toute à l'ivresse de son bonheur, renvoyait-elle uniquement à une femme, à la sainte Vierge, la cause et l'honneur d'une si providentielle victoire.

J'observerai de plus que M. de la Colombière a non seulement gardé un silence absolu sur les personnes, mais encore qu'il n'a nullement tiré parti, dans son discours, de nombreux épisodes, d'une multitude de circonstances historiques qui donnaient occasion à de superbes développements oratoires.

Imaginez Monsabré traitant un pareil sujet ! Croyez-vous qu'il eût négligé d'exploiter toute la richesse d'une veine aussi féconde ? Car, véritablement, c'était bien le sermon de la déli vrance que La Colombière prononçait à Notre- Dame de Québec, le 25 octobre 1711. Peut-être bien devons - nous voir dans cette sobriété oratoire, dans cette réserve historique du prédicateur de 1690, quelque chose des habitudes littéraires du grand siècle. On ne cherchait pas alors à éblouir par le piquant et l'actuel, mais on s'appliquait plutôt à développer des idées générales, universelles, qui fussent acceptables et intéressantes pour tout le

monde. L'orateur apercevait en quelque sorte toute l'humanité derrière son auditoire, et c'est pour les hommes de tous les temps et de tous les lieux qu'il faisait son discours. Cette méthode, appliquée à tous les genres, fut, comme on le sait, un des principaux éléments de la fortune littéraire du siècle de Louis XIV. M. de la Colombière a-t-il voulu obéir à ces lois austères de la rhétorique classique quand il s'est abstenu de toute allusion aux exploits militaires du siège de Québec, se renfermant tout entier dans le développement raisonné de ses propositions ? A la rigueur on le pourrait croire. Mais encore il me semble avoir dépassé la note et poussé

le scrupule plus loin que Bossuet luimême. D'ailleurs, la nature même du sujet qu'il entreprit de traiter — et ceci pourrait être une autre explication — l'éloignait de tout récit et de tout détail historiques.

Quoi qu'il en soit, il est assez difficile d'expliquer, à de si longues distances, les intentions d'un orateur. Je n'ai, qu'à titre de libre curiosité, soulevé ces questions, et la solution qu'on voudra bien leur donner ne diminuera en rien l'importance d'un document que j'ai voulu tirer de l'oubli et recommander à l'attention de mes compatriotes soucieux de connaître par le détail l'incomparable histoire du Canada français.

MESSIRE JOSEPH SÉRÉ (i) DE LA COLOMBIÈRE.

Joseph Séré de la Colombière, prêtre du Séminaire de Saint-Sulpice de Paris, arriva à Québec le 21 juillet 1682, l'année même de la mort de son frère aîné, le célèbre jésuite Claude de la Colombière, déclaré depuis Vénérable.

Il vécut à Montréal jusqu'en 1691.

Au mois d'octobre 1690, il descendit, en qualité d'aumônier, avec les troupes de Montréal accourues au secours de Québec assiégée par sir William Phips.

(I) Il n'a jamais signé ce nom-là, mais seulement, Joseph de la Colovibière.

" M. de la Colombière, raconte Juchereau, avait arboré sur son canot un étendard où était peint le saint nom de Marie, afin d'animer ces guerriers par la confiance en la très sainte Vierge." En janvier 1691, il devint supérieur du Collège de Montréal. Rappelé en France cette même année, avec monsieur Bailley, par l'abbé Tronson, le supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, il revint au Canada avec Monseigneur de Saint- Vallier qui le ramena avec lui à Québec. En 1692, il fut créé chanoine et nommé grand vicaire. En 1694, il devint le supérieur des Hospitalières de l'Hôtel- Dieu de Québec, accomplissant de la sorte une

prophétie remarquable de madame D'Aillebout.

" Une de ses prédictions, écrit la mère Juchereau, dont toute notre communauté a vu l'accomplissement, c'est qu'en l'année 1682, monsieur Joseph de la Colombière étant arrivé à Québec, avec plusieurs prêtres qui venaient pour Montréal, et nous étant venus voir tous ensemble, nous les menâmes chez madame D'Aillebout comme chez une personne que nous estimions beaucoup.

Elle les entretint des choses spirituelles, selon sa coutume, et demeura fort édifiée de leur conversation. En les reconduisant, elle dit à une religieuse avec qui elle avait une étroite liaison, parlant

de monsieur de la Colombière : " Cet ecclésiastique gouvernera un jour cette maison et il fut envoyé de Dieu pour cela."

Il n'y avait alors aucune apparence, car monsieur de la Colombière sortait du Séminaire de Saint-Sulpicede Paris et allait demeurer à Montréal, où, en effet, il a resté longtemps avant qu'il nous ait été donné pour supérieur et pour confesseur. Mais nous l'avons eu plusieurs fois en ces deux qualités et son affection pour notre maison prouve la vérité de la prophétie." (i)

En 1698, M. de la Colombière devint

(l( Juchereau ; Histoire de t Hêtel-Dieu de Québec, ■édition de 1751, pages 273 et 274.

archidiacre, puis grand chantre au Chapitre de la Cathédrale. Le 4 juin 1 708, il prononça l'oraison funèbre du Vénérable François de Laval, premier évêque de Québec, (i) Il était membre (conseiller-clerc) du Conseil Souverain de la Nouvelle-France. Il mourut à l'Hôtel- Dieu, le 18 juillet 1723, à lage de 72 ans, et fut inhumé dans le chœur de la cathédrale de Québec.

Un document, qui avait, jusqu'en

(Il '• Esquisse de la Vie et dis Travaux apostoliques de Sa Grandeur Mgr François-Xavier de Laval- Montmorency, premier évêque de Québec ; suivie de

■ t Eloge funèbre du Prélat vol. de 146 pages, in-8, avec portrait." — Publiée chez A. Coté ô^ Cie, Québec, 1845. L'abbé Bois est lauteur de cette Esquisse, et M Eloge

funèbre du Prélat est précisément l'oraison funèbre prononcée par M. de la Colombière.

1878, échappé aux recherches, fait un bel éloge de M. de la Colombière. — Le voici :

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