SIÈGE DE QUÉBEC PAR SIR WILLIAM PHIPS
Archives delà marine. — Paris y France.
Lettre du Gouverneur à M. de Seignelay, en date du 1 2 novembre 1690.
{Extrait)
J'étais près de m'embarquer pour descendre de Montréal à Québec, après avoir expédié toutes les affaires de Montréal et avoir même fait la distribution des quartiers d'hiver pour les troupes qui devaient rester dans ce
gouvernement, lorsque je reçus, le lo octobre, à 3 heures après-midi, une lettre du major de Québec, par laquelle il me donnait avis qu'un Abénaquis considérable du côté de l'Acadie, était venu exprès, par ordre de sa nation, pour m'avertir qu'il y avait plus d'un mois qu'il était parti de Boston une flotte très nombreuse, avec beaucoup de troupes dessus, dans le dessein de venir attaquer et prendre Québec.
Vous pouvez croire, Monseigneur, que cet avis, auquel je n'ajoutais pas une entière croyance, ne me fit pas différer mon départ, mais le bâtiment sur lequel je m'embarquai ayant pensé
couler bas, par une voie d'eau qu'on n'avait pas aperçue, nous fûmes sur le point de périr, M. l'Intendant et moi, avec tout ce qui était dedans. De sorte que nous fûmes obligés de prendre des canots et nous ne pûmes aller coucher qu'à 4 ou 5 lieues de Montréal, dont nous repartîmes le lendemain, à la pointe du jour. Nous ne fûmes pas à six lieues du lieu où nous avions passé la nuit, que je reçus un second avis qui m'apprenait que la flotte des ennemis était vers Tadoussac, c'est-à-dire à 30 {sic) lieues de Québec. ( i)
(I) Tadoussac est à cinquante lieues de Québec — Ce doit être une erreur du copiste. En écriture, d'ailleurs, les chiffres 3. 5 et 8 se ressemblent à méprise.
Je ne balançai plus alors d'envoyer, en toute diligence, un ordre à M. de Callières de descendre le plus promptement qu'il pourrait avec toutes les troupes qu'il avait, en laissant seulement quelques compagnies dans la ville de Montréal, et de prendre en passant le plus d'habitants qu'il lui serait possible. Je marchai ensuite jour et nuit, et, malgré un furieux coup de vent que nous essuyâmes et les mauvais temps qu'il fit, je ne laissai pas d'arriver à Québec le 14 octobre, à 10 heures du matin, où j'appris que les ennemis avaient fait la traverse, c'est-à-dire qu'ils étaient à sept lieues de Québec.
Ce qui me consola un peu fut de voir la résolution et la gaieté qui paraissaient sur les visages des habitants de la ville et des lieux circonvoisins que le sieur Prévost, major, avait fait jeter dedans. Je fus aussi fort content des batteries et de tous les autres retranchements qu'il avait fait faire, et qu'on n'aurait pas dû croire se pouvoir achever en quatre ou cinq jours de temps qu'il avait eus seulement, ce qui marquait son soin, son application et sa vigilance. Il fit ajouter ce que je crus le plus nécessaire et confirma l'ordre qu'il avait très judicieusement donné aux capitaines des milices de Beaupré, Beauport, l'Isle d'Orléans et
de la côte de Lauzon, de ne pas quitter leurs côtes et de ne se point jeter dans Québec, qu'ils ne vissent les ennemis descendus à terre et déterminés à vouloir attaquer la ville, de peur qu'ils ne voulussent faire des descentes dans quelqu'un de ces endroits, ce qu'ils pourraient empêcher en côtoyant leurs vaisseaux d'un bord et de l'autre de la rivière, et s'opposant aux chaloupes qui voudraient mettre quelques gens à terre, comme ils ont fait effectivement.
Les ennemis vinrent le dimanche mouiller à V Arbre Sec, à quatre lieues d'ici, et le lundi, à l'aube du jour, ils doublèrent la pointe de Lévy et paru-
rent à notre vue et dans notre rade au nombre de 34 voiles, dont il y avait 4 gros vaisseaux, quelques autres moindres, et le reste cutters et autres petits bâtiments, sur lesquels on nous a dit qu'il y avait au moins 3,000 hommes.
Je ne vous particulariserai point ici, Monseigneur, ce qui s'est passé pendant le temps qu'ils nous ont tenus investis, les divers mouvements qu'ils ont faits, et par mer et par terre, où ils avaient débarqué près de 2,000 hommes et du canon, leurs canonnades, les différentes escarmouches qu'il y a eu pendant 3 ou 4 jours, et dans lesquelles ils ont assurément perdu plus de cinq cents hommes morts ou blés-
ses, parce que la relation que j'en ai fait faire vous en apprendra tout le détail, (i)
Je vous dirai seulement que mon principal dessein était de les engager à traverser une petite rivière qu'il fallait qu'ils passassent pour venir à la ville s'ils n'avaient voulu l'aborder du côté de la grande rade, ce qu'il n'y avait pas d'apparence qu'ils dussent faire, parce que cette petite rivière, ne se traversant qu'à marée basse, je la leur mettais à dos, et sans trop hasarder, je pouvais aller à eux en pleine bataille et les culbuter dedans, sans
(i) C'est la relation de Monseignat qui fait suite à celle-ci.
que jamais ils eussent pu regagner leurs chaloupes qu'il fallait qu'ils laissassent à plus d'une demi lieue de leur passage, et qu'ils marchassent dans la vase jusqu'aux genoux pour s'y embarquer. Au lieu que, les faisant attaquer par toutes les troupes dans le lieu où ils s'étaient campés, je leur donnais le même avantage que je voulais conserver, me mettant cette rivière et la marée à dos, et rendant ma retraite fort difficile. Outre que le chemin pour aller à eux était impraticable pour de grands corps, à cause des bois, des rochers et des vases par où il fallait marcher, et propre seulement pour divers petits pelotons, qui
escarmouchassent à la manière des sauvages, ce que tous nos soldats ne sont pas capables de faire et ce que nos officiers canadiens et les autres volontaires et habitants du pays, avec ceux des officiers et soldats français qui sont déjà accoutumés à ce manège ont fait admirablement bien, et avec autant de succès ; qu'enfin la nuit du samedi au dimanche, 22 octobre, les ennemis, voyant tous les jours de nouvelles escarmouches et appréhendant d'être attaqués dans leur camp parce qu'ils avaient vu défiler dès le soir quelques troupes que j'avais envoyées pour soutenir ces divers petits détachements, prirent si fort l'épouvante
qu'ils se rembarquèrent dans la plus grande confusion du monde et avec tant de désordre qu'ils abandonnèrent leur canon.
Il fit une si horrible pluie pendant toute la nuit, et elle était si obscure que nos gens les plus avancés ne purent s'apercevoir de ce qui se passait parmi eux, mais, les ayant reconnus un peu avant le jour, ils trouvèrent cinq pièces de canon qui étaient à basse marée et que les chaloupes des ennemis ne pouvaient embarquer qu'elle ne fût plus haute.
Aussitôt qu'il fit clair, les ennemis amenèrent trois de leurs chaloupes pour essayer d'avoir leur canon, mais
les nôtres s'en étaient déjà rendus maîtres, et empêchèrent par leur grand feu que ces 3 chaloupes ne pussent mettre à terre. Ce que leur amiral voyant, il détacha toutes ses chaloupes, au nombre de plus de trente, pour les soutenir, mais, après avoir tenu conseil toutes ensemble pendant près d'une heure, se tenant pourtant toujours hors de la portée du fusil, elles n'osèrent tenter une descente et regagnèrent leurs navires sans se mettre davantage en peine de leur canon que les nôtres amenèrent. Ils ne songèrent plus qu'à se mettre en état de s'en aller, et enfin disparurent tous, le mardi, et allèrent mouiller à quatre lieues de Québec.
J'omettais de vous dire, Monseigneur, qu'une des choses en quoi ils ont été le plus trompés a été de voir que le concert qu'ils avaient fait avec les ïroquois n'a pas réussi comme ils l'espéraient, parce que j'apprends, par tous les avis que j'ai reçus, que ceux de Manatte et d'Orange devaient, dans le temps que leur flotte paraîtrait devant Québec, se rendre au nombre de 3,000 hommes, Anglais, Loups et ïroquois, pour nous investir et se rendre devant la ville du côté du haut de la rivière, pendant que les autres feraient par le bas. L'affaire aurait été très embarrassante, si Dieu n'y avait mis la main. Mais les mêmes
avis portant que les Anglais et les Loups ayant été attaqués de la petite vérole, ils envoyèrent des gens qui en étaient encore tout rouges, ce qui fâcha beaucoup les Iroquois qui leur dirent qu'ils leur apportaient la peste. Comme en effet on m'écrit que cette maladie s'est mise parmi eux et en a fait mourir plus de trois cents, et qu'ensuite les mécontentements s'étant augmentés entre eux, les Iroquois s'étaient retirés dans leurs villages après avoir pillé quelques Anglais. Ce qui peut confirmer cet avis est qu'un parti de 60 hommes que j'avais détaché de Montréal sous la conduite du sieur de Mantet, peu de jours avant que je des-
cendisse à Québec, pour connaître le véritable état où était le fort Frontenac, abandonné en 1689 avec toutes les munitions, vivres, ustensiles et armes, ma rapporté qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il y ait eu un sauvage en ce lieu-là depuis plus de quatre mois, l'herbe étant dans l'enceinte du fort jusqu'à la ceinture et n'y ayant aux environs, ni dans la route qu'ils ont faite, depuis Montréal jusqu'au dit lieu, qui est de plus de 80 lieues, aucune piste ni cabanage de sauvages, quoique ce soit les endroits où ils ont coutume d'aller à la chasse et à la pêche, j'ai reçu des lettres depuis
peu de jours que d'autres partis de
sauvages, qui étaient allés vers Onontagué et dans les lieux qui ne sont jamais sans chasseurs, n'ont aussi rien trouvé, de sorte que je suis en peine de savoir ce que les Iroquois peuvent être devenus, et j'en attends tous les jours des nouvelles. Pour l'état du fort, le sieur de Mantet ma assuré qu'il n'y avait que quelques brèches aux murailles qui ne seraient pas difficiles à réparer, mais que, pour les bâtiments, ils étaient tous détruits.
C'est une affaire à laquelle je crois toujours qu'il faudra songer avec le temps, étant plus persuadé que jamais que c'est un poste aussi utile si la guerre continue, que je le crois abso-
lu ment nécessaire pour maintenir la paix, si nous sommes assez heureux pour la conclure.
Mais, pour revenir aux Anglais, quand ils eurent mouillé l'ancre à l'Arbre Sec, la Dlle de Lalande, qui était une de celles qui avaient été prises dans la barque que les ennemis avaient rencontrée en arrivant, proposa au général Phips de demander quelques échanges. Il accepta et l'envoya elle-même pour savoir si j'y voulais entendre.
La proposition venant d'eux, je crus ne la devoir pas refuser; outre que j'étais bien aise de retirer principalement le sieur de Grandville qui
avait été envoyé avant mon arrivée, par ordre du sieur Prévost, major de Québec, pour reconnaître les ennemis, et un ecclésiastique qu'ils avaient pris à Port- Roy al appelé Mr Trouvé, et qu'ils avaient amené avec eux, sans qu'il ait su à quel dessein. Je donnai au sieur de La Vallière, capitaine de mes gardes, la commission de faire cet échange, dont il s'est si bien acquitté, que nous avons eu plus de Français qu'il n'a rendu d'Anglais, qui n'étaient que des femmes, filles et enfants, à la réserve de ce capitaine Davis, qui avait été pris par le sieur de Portneuf, qu'il a fallu donner pour le sieur de Grandville, et pour recevoir
notre ecclésiastique, si, par adresse, le sieur de La Vallière n'avait attiré le principal ministre de ce général à venir négocier avec lui et qu'il ne lui eût déclaré qu'il l'amènerait à Québec si on ne lui voulait rendre le sieur Trouvé au lieu d'une petite fille que Madame l'Intendante avait achetée des sauvages et qu'elle offrait de rendre, il ne l'aurait jamais eu.
Je suis obligé, Monseigneur, de vous marquer le zèle et la bravoure avec laquelle toutes les milices des côtes de l'Isle d'Orléans, Lauzon, et principalement celles de Beauport et de Beaupré, se sont comportées dans toutes les actions qui se sont passées. Ce
sont ces derniers qui se sont rendus maîtres du canon des ennemis ; le sieur de St- Denis, capitaine de la milice de Beauport, a eu le bras cassé dans les premières escarmouches ; c'est un homme de plus de 60 ans, et d'une des principales et plus anciennes familles de ce pays, où il est des premiers établis. Il demanderait fort des lettres de noblesse, et ce qu'il a fait semble le mériter ; c'est pourquoi j'ose joindre mes très humbles prières aux siennes.
Quantité d'officiers s'y sont aussi fort distingués, le sieur de Clermont, capitaine réformé, y a été tué, les sieurs de Longueuil et de Ste- Hélène, frères, tous deux lieutenants, se sont
trouvés aux deux premières escarmouches ; le premier a reçu une contusion au côté, il a eu, l'année dernière, un bras cassé au combat de Lachine, et le dernier a eu une jambe cassée ; il était cet hiver un des deux commandants du parti Villieu, qui fut à Corlar ; le sieur de Villieu, lieutenant réformé, a parfaitement bien fait son devoir dans le dernier combat qui a duré trois heures, et la perte que les ennemis y ont faite les a obligés à s'embarquer la nuit suivante.
Le mauvais état où la plupart des vaisseaux ennemis ont été réduits par notre canon a fait qu'ils n'ont pu s'en aller aussi promptement qu'ils auraient.
je crois, souhaité ; nous avons su que leur amiral a été obligé de mettre des jumelles à son grand mât, qu'il a pensé se perdre à la traverse, et, pendant deux jours qu'il a été sans la pouvoir faire, on l'a vu plusieurs fois sur le côté, des charpentiers autour, qui travaillaient jour et nuit à deux bâtiments à ses côtés, qui ne l'ont pas abandonné depuis qu'il a quitté notre rade. Il aura de la peine à regagner celle de Boston, et, s'il en vient à bout, il arrivera avec un câble et une ancre de moins qu'on a retirés, (i) cinq canons,
(I) Ce fut un habitant de la Pointe de Lévy, Jean Guay, qui retira l'ancre et le câble du vaisseau-amiral anglais, comme il appert par le document suivant :
Sur ce qui nous a été représenté par le Procureur du
son grand pavillon, qui nous est demeuré, et ne remportera le second qu'il remit en sa place que percé d'un coup de canon tout au milieu.
Il aurait été à souhaiter qu'ils fussent sortis de Port- Royal aussi honteuse-
Roi commis en cette Prévôté et Amirauté, qu'il a avis que le nommé Jean Gué {Giiay). habitant de la Pointe de Lévy, ayant péché et tiré hors le fond de Teau une ancre avec son câble que l'amiral anglais aurait été obligé de filer et abandonner à cause de l'incommodité qu'il recevait du canon de la ville, et qu'il a transportés en cette ville dans son canot par ordre de Monseigneur le Gouverneur et l'Intendant, pour les remettre en cette Amirauté, nous ayant requis le Procureur du Roi commis nous transporter au lieu où sont les dits ancre et câble et d'entendre sur ce le dit Jean Gué ; oia étant, le dit Jean Gué nous a dit que Tan passé il vit filer et abandonner le dit câble, par le dit amiral anglais, lequel, après la retraite des ennemis, il tira du fond de l'eau avec beaucoup de frais et peine, y ayant employé huit hommes avec lui et deux barques dont l'une lui appartenait, et a payé
ment, mais il n'en a pas été de même, car ils s'en sont rendus maîtres, sans aucune résistance, comme vous verrez par le paquet que M. de Menneval m'adresse pour vous le faire parvenir ; ils ont envoyé ensuite à Chedabouc-
pour l'autre quarante francs, outre la nourriture des personnes qui étaient dans y travailler, et demande que la valeur lui en soit payée, si on en a besoin pour le service du Roi.
Sur quoi le dit Procureur du Roi nous a représenté que par le règlement du Conseil Souverain du 2iième juin dernier, il a été ordonné que lorsqu'il serait tiré quelques choses hors du fond de l'eau qui ne seront pas réclamées par les propriétaires dans deux mois, vente en serait faite à l'encan et le prix distribué, savoir : un tiers à ceux qui auront trouvé, tiré et sauvé, un tiers à Monseigneur l'Amiral, et l'autre tiers à Sa Majesté, les frais de justice préalablement pris.
Pourquoi le dit Jean Gué n'est pas bien fondé n prétendre le tout, et requis que l'estimation en soit faite pour en être payé seulement le tiers au dit Jean Gué.
tou, OÙ l'officier qui y commandait, nommé Montorgueil, a fait une fort jolie action, n'ayant jamais voulu entendre à aucune capitulation, quoique le feu fut déjà à deux faces de son fort, d'où il avait une fois repoussé les
Sur quoi nous avons ordonné et ordonnons que l'estimation sera faite des dits câble et ancre par gens à ce connaissants, pour en être le tiers de la valeur payé au dit Jean Gué, sur le pied de l'estimation par ceux qui auront le pouvoir de le prendre, et adjugé un tiers à Monseigneur l'Amiral et l'autre tiers à Sa Majesté, les 'i-ais de justice préalablement pris
Et avons fait faire la dite visite et estimation en notre présence par Permaton de Lavander, bourgeois du navire Notre-Datnc du Rosaire, Dolbec, capitaine, commandant le navire le Saint Nicolas, et Frériort, capitaine de la caiche de M. Pachot.
Taxé pour nous trois livres les dépens pour les procédures et autant pour le Procureur du Roi.
Cf : Registres de la Prévoté de Québec, à la date du 30 juillet 1691.
ennemis, qu'on ne lui promît de le laisser sortir armes et bagages, tambour battant, mèche allumée, et qu'on ne le conduisît à Plaisance avec sa earnison. L'Ile Percé et toutes les habitations qui y étaient ont été brûlées et saccagées, et ils y ont pris cinq navires pêcheurs.
Maintenant, Monseigneur, que le Roi a triomphé de ses ennemis et par mer et par terre, et qu'il est le maître de la mer, croirait-il mal employer quelquesunes de ses escadres de vaisseaux à punir l'insolence de ces véritables (i) et
( I ) Véritables est le mot que je lis sur la copie officielle de la Correspondance des Gouverneurs français, conservée au bureau du Régistraire à Québec. J'ai toujoui-s cru cependant que l'original de cette lettre portait le mot redoutables au lieu véritables. — E M
vieux parlementaires de Boston, de les foudroyer, aussi bien que ceux de Manatte, dans leur tanière, et de se rendre maître de ces deux villes, qui mettraient en sûreté toutes ces côtes et les pêches du grand banc dont la conservation n'est pas d'une petite importance ni d'une médiocre utilité ?
Ce serait aussi le véritable et peutêtre unique moyen de finir les guerres du Canada, puisque après cela on pourrait sans peine soumettre entièrement riroquois en allant à la source du mal et couper tout à fait la racine.
Ces entreprises me paraissent ne se pouvoir former ni exécuter que du côté seul de la mer, puisque je crois comme
impossible, ainsi que je me donnai l'honneur de vous le dire en partant de Paris, de pouvoir prendre d'ici des mesures certaines et assurées avec ceux qui viendraient par mer, la distance des lieux, l'incertitude des temps, la difficulté de faire conduire si loin des vivres et des munitions nécessaires pour la subsistance des troupes dont on aurait besoin, sans aucun entrepôt, où l'on pût auparavant en faire un magasin, et l'opposition que les Iroquois y pourraient apporter, étant, ce me semble, des obstacles insurmontables et capables de déconcerter tout ce qu'on aurait projeté.
La seule chose qui serait à notre
portée, quand nous aurons ici assez de troupes pour l'entreprendre et que nous aurons eu le temps de faire tous nos préparatifs, ce serait Orange, et encore faudrait- il prendre des précautions, la chose n'étant pas si aisée que ceux qui l'avaient proposée se l'imaginaient (i) comme vous verrez par le plan que je vous en envoie auquel j'ai fait ajouter celui de Manatte et de Corlar.
J'ai eu avis qu'ils travaillent inces-
(i) Trente ans auparavant, D'Avaugour conseillant à Louis XIV de chasser les colons anglais de la Nouvelle- York, lui écrivait cette phrase prophétique : •' La France " peut, en dix ans, et à moins de frais s'assurer en Amé- " rique plus de puissance réelle que ne sauraient hii en " procurer cinquante années de guerre en Europe." — Fâcheusement, D'Avaugour ne fut pas plus écouté que Cassandre.
samment à Orange, et qu'ils ont fortifié la garnison, mais si Manatte était une fois entre nos mains il faudrait nécessairement qu'Orange et tout le pays de la Nouvelle- York tombât, comme il serait arrivé du Canada si les Anglais se fussent rendus maîtres de Québec, qui est toute la communication de ce pays, comme Manatte l'est de l'autre.
Le sieur de Villebon, qui a été sur les lieux, pourra vous en donner encore plus de connaissance ; il en a une parfaite de ce qui s'est passé à l'Acadie où il arriva, peu de temps après la prise de Port-Royal, dans le vaisseau de la compagnie qu'il ne pût empêcher de tomber entre les mains des ennemis,
et duquel il eut de la peine à se sauver
pour se rendre ici ; il a été présent à
tout ce qui s'y est fait depuis le mois
d'août qu'il y est arrivé et y a eu sa part.
Il vous pourra dire l'embarras et
l'extrémité dans laquelle nous nous
sommes trouvés, non seulement du côté
des Anglais, dont les forces étaient
assez redoutables, mais principalement
du côté de la subsistance et des vivres
contre quoi je ne voyais presque point
de différence ni de remède. Et, en effet,
je ne sais pas comment M. l'Intendant
y en a pu apporter, ni comment il
pourra faire à l'avenir, s'il ne nous
arrive point de vaisseaux et qu'ils aient
relâché. Nous espérons qu'il doit néan-
iu
moins y en avoir trois qui se sont jetés dans le Saguenay pour y attendre que la flotte anglaise l'ait dépassé, parce que ceux par qui je leur en ai envoyé l'ordre ne sont pas encore de retour.
Mais il est aujourd'hui le 1 1 novembre, qui est une époque terrible pour la navigation d'une rivière qui, comme la nôtre, gèle quelquefois d'une nuit à l'autre dans cette saison ; quoique les blés parussent les plus beaux du monde, les pluies et les brumes qui survinrent, huit ou dix jours avant qu'on les pût couper, les ont tellement rouilles et gâtés, que la récolte a été fort médiocre, de sorte que personne n'ayant eu de blé vieux à manger, comme on avait
coutume de faire, du moins jusqu'à Noël, on a été obligé d'avoir recours au nouveau, et d'en faire battre aussitôt qu'il a été serré dans les granges, ce qui a fait que, n'étant pas sec, il rend beaucoup moins qu'à l'ordinaire, et que, si les farines que vous nous avez envoyées n'arrivent pas, il sera si cher et si rare qu'on n'en trouvera pas pour de l'argent. Toutes les autres choses manqueront de même, n'y ayant ici ni vin, ni eau-de-vie, ni autres marchandises et rafraîchissements de quelque nature qu'ils pussent être, tous les magasins en étant épuisés.
Je serai moi-même, avant qu'il soit huit jours, réduit à boire de l'eau, tous
mes domestiques y étant, il y a déjà du temps. Mais dans quelque extrémité que nous puissions être réduits, nous ne perdrons pas pour cela courage, et attendrons avec patience les secours que je ne doute point que vous n'ayiez la bonté de nous envoyer l'année prochaine dès la fin de mars, et le plus promptement qu'il se pourra.
Vous voyez, Monseigneur, que nous avons besoin de tout, soit vivres, munitions, argent et troupes, car étant presque indubitable que nous aurons à l'avenir affaire non seulement à l'Iroquois, mais aussi à l'Anglais, qui voudra, sans doute, comme il nous en a menacés en partant, avoir sa revanche
de l'affront et de la perte qu'il a faite ici cette année, nous sommes nécessités d'avoir de quoi opposer aux uns et aux autres pour se tenir même sur une simple défense, ce qu'on ne pourrait pas faire avec les compagnies qui sont ici quand même vous enverriez les recrues nécessaires pour les rendre complètes. Elles sont notablement diminuées, étant impossible qu'on ne perde toujours du monde dans les mouvements continuels qui se sont faits ici depuis un an et les fatigues que les soldats ont eues. Ayez donc la bonté, Monseigneur, défaire considération sur les mémoires que M. l'Intendant et moi vous envoyons et de voir si vous
ne jugerez pas à propos, en cas que Sa Majesté voulût augmenter le nombre des compagnies qui sont ici, de laisser à remplir une bonne partie des places des officiers afin de les pouvoir faire occuper par la jeunesse des familles nobles de ce pays, qui, selon mon sentiment, sont bien plus propres pour la guerre que l'on a à y faire que ceux qui viendront de France.
Je vous envoie l'état des officiers que j'ai remplacés depuis la réforme de l'année dernière; comme je ne pouvais pas encore les connaître, je n'ai agi en cela que par les lumières que M. l'Intendant m'en a données.
Il avait jugé à propos, aussi bien
que moi, qu'on trouvât des biais de contenter par ces quelques marques d'honneur, et sans qu'il en coûtât rien au Roi, des personnes qui avaient fort bien servi dans les campagnes précédentes, et à qui M. de Denonville avait promis des récompenses, ce qui m'obligea d'ajouter quelques commissions à celles qui étaient fixées de capitaines, lieutenants et enseignes réformés, mais ad honores seulement, dans l'espérance que vous ne le désapprouviez pas présentement.
Il y aura lieu d'en replacer la plus grande partie par la mort des officiers que nous avons perdus depuis, ou de ceux qui repassent en France. Il y en
a quelques-uns à qui je n'ai pu m'empêcher d'accorder le congé à cause des affaires pressantes de famille qu'ils m'ont fait connaître qu'ils avaient, et d'autres qui m'ont remis leur commission et qui ne sont peut-être pas trop à regretter.
Le chevalier d'Eau ne serait pas de ce nombre, quelques destinées qu'il ait pu avoir, car il est plein de mérite, de courage et de prudence ; on ne saurait en être plus en peine que je ne le suis, n'ayant eu aucune de ses nouvelles depuis son départ. J'ai appris seulement, par l'ecclésiastique que nous avons retiré d'entre les mains des Anglais, qu'il a su que les Iroquois l'avaient
envoyé à Manatte pour marquer aux Anglais qu'ils ne voulaient entendre à aucune proposition d'accommodement avec nous, et qu'il y était bien traité. Il ne serait peut-être pas impossible que les Iroquois, de l'humeur dont ils sont, sachant le mauvais succès qu'ont eu les Anglais, ne le retirassent de leurs mains, et n'envoyassent proposer quelque accommodement. Il faut attendre un peu et voir les démarches qu'ils feront ; car j'ai toujours été fort résolu, comme le Roi me l'ordonne, quelque nécessité qu'il y ait d'avoir, s'il se peut, la paix, à n'en point faire qui soit honteuse, ni qui puisse marquer que nous la souhaitons trop.
Vous verrez, Monseigneur, par tout ce que je me suis donné l'honneur de vous dire, que j'ai, en quelque façon, prévenu les ordres de Sa Majesté sur le parti de la défensive, des négociations de paix, des soins des semences et des récoltes, et des différents détachements pour harceler les ennemis, et être averti de leurs mouvements.
Présentement que ses intentions me sont connues, je m'y appliquerai encore davantage.
Quelque difficulté qu'il y ait présentement à avoir de la correspondance avec les sauvages de la Rivière St-Jean, à cause de la perte de l'Acadie, j'espère trouver le moyen de les assister de
munitions et d'armes et de les entretenir dans la bonne volonté où ils sont.
Je n'ai garde de manquer aussi aux Cannibas et principalement aux Abénaquis, qui ont rendu le plus grand service qu'on pouvait jamais attendre d'eux en avertissant, comme ils ont fait, de l'approche de la flotte anglaise, puisque sans eux elle serait arrivée dans notre rade avant que nous en eussions eu aucune nouvelle.
L'année avant que je partisse (1681) de ce pays, je vous demandai une commission en faveur du sieur Bizard, major de la ville de Montréal, pour y commander en l'absence du gouverneur, et, quand je fus arrivé en France,
je VOUS renouvelai mes instances, et vous eûtes la bonté de me l'accorder et de l'envoyer à M. le Marquis de Denonville, qui ne la lui a point délivrée pour des raisons que je ne sais pas et peut-être parce que c'était moi qui lui avait procuré cette grâce auprès de vous. De sorte que depuis ce tempslà il a été privé de cet avantage, comme il le sera toujours, jusqu'à ce qu'il vous plaise me faire renvoyer une seconde expédition de sa commission, comme je vous en supplie très humblement.
Etant nécessaire de prendre présentement un peu plus de précaution pour la conservation de la ville de Québec qu'on n'a fait par le passé, et n'y ayant,
en mon absence, qu'un seul officier pour y commander, qui est le major, je ne sais, Monseigneur, si vous ne jugeriez pas à propos d'y créer un lieutenant du Roi pour y commander avec plus d'autorité. En ce cas, je ne crois pas que vous puissiez jeter les yeux sur personne qui s'en acquitte mieux que le sieur Prévost, major, qui, par les soins et la vigilance qu'il a apportés en cette dernière occasion peut espérer assurément quelque récompense et quelque marque de distinction.
En cas que vous lui procurassiez cette grâce, je vous demanderai la place de major pour le sieur de La Vallière, capitaine de mes gardes, qui.
sans préoccupation, est assurément le gentilhomme de tout le pays qui est le plus capable de s'acquitter des choses qu'on lui voudra confier de quelque nature qu'elles puissent être, et, si vous daignez vous en informer, il n'y a personne à qui vous le demandiez qui ne lui rende le même avantage.
Je joins à cette lettre un mémoire de ceux qui m'ont prié de vous recommander leurs intérêts, et l'on vous présentera un placet pour le sieur et la Délie Denis, sur lequel je vous demande en dernière grâce de faire quelque réflexion.
Je ne saurais, Monseigneur, finir cette lettre sans vous féliciter sur les grands
avantages que Sa Majesté a remportés par terre et par mer sur ses ennemis, et auxquels vous avez tant de part par les soins et les ordres que vous avez donnés pour fournir cette prodigieuse et formidable armée navale.
Je prends la liberté de lui faire mes très humbles compliments et de mettre dans votre paquet la lettre à cachet volant que je me donne l'honneur de lui écrire, afin de vous supplier de la lui présenter si vous le jugiez à propos.
Ces victoires vous ont à la vérité coûté des larmes, par la perte que vous y avez faite de MM. vos frères, à laquelle j'ai pris toute la part qu'une personne aussi attachée que je le serai
toujours à tous vos intérêts devait prendre.
Il ne me reste donc plus, Monseigneur, qu'à vous demander la continuation de votre protection et de vouloir bien songer à moi dans la distribution des grâces et des honneurs que le Roi pourra faire, si vous jugez que j'en aie mérité par quelque chose qui lui ait pu plaire.
Il est assez ordinaire de regarder ce qui se passe dans un pays aussi éloigné qu'est celui-ci avec beaucoup moins d'attention que ce qui est plus proche et plus important, mais je ne laisse pas d'espérer de la bonté que vous avez pour moi, que vous ne saurez bien
l'employer en ma faveur quand vous en trouverez l'occasion.
Je n'en perdrai jamais aucune de vous donner des marques du profond respect et du véritable attachement avec lequel je suis,
Monseigneur,
Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur.
tl
Je prends la liberté de vous envoyer, Monseigneur, un mémoire sur quelques petites choses qui me regardent en mon particulier, sur lequel je vous supplie de faire quelque considération.
Le sieur de la Chesnaye, ci-devant fermier général de ce pays, vous en fera présenter un par ses amis. II mérite assurément quelque grâce qui lui donne de la distinction pour les services qu'il a rendus, et les établissements qu'il y possède.
Enfin, Monseigneur, les trois navires que nous attendions se sont rendus à notre rade le 15, le 16 et le 17 de ce mois, ceux que j'ai dépêchés au-
devant d'eux les ayant fait entrer dans la rivière du Saguenay, et, par ce moyen, fait éviter les ennemis. Nous espérons d'en renvoyer deux quoique la saison soit extrêmement avancée pour pouvoir vous donner de nos nouvelles et des avis de la nécessité qu'il y a que nous recevions un prompt secours l'année prochaine, ce que les vaisseaux nous apportent pouvant un peu diminuer l'extrémité dans laquelle nous étions réduits, mais non pas remédier à tous nos besoins.
(Signé) Frontenac.
Archives de la marine. Paris, France.
(Extrait.)
Le départ de M. le comte de Frontenac pour Québec était marqué au loième d'octobre ; comme il était prêt de s'embarquer avec M. et Mde l'Intendante, un canot dépêché par M.
Prévost, major de Québec, arriva sur les deux heures après-midi. Il avait fait fort grande diligence et n'en était parti que le sept. Il apportait deux de ses lettres.
La première lettre était datée du 5, et il lui envoyait une copie de ce que les principaux sauvages de l'Acadie, Abénaquis de nation, députés exprès par leurs chefs, lui avaient rapporté.
" Je viens incessamment pour t'avertir que j'ai appris, par une anglaise considérable, que proche Pentagouët, 30 vaisseaux, dont 3 sont fort grands, partent pour venir prendre Québec ;
" Que ces vaisseaux sont de Boston et de quatre villes considérables ; que les Anglais se vantent de prendre Québec aussi facilement qu'ils ont pris le Port- Roy al;
" Cette nouvelle étant apprise, les chefs les plus considérables ont jugé
qu'il fallait incessamment envoyer avertir le grand capitaine de Québec.
J'ai été douze jours à venir ainsi ; il doit y avoir six semaines depuis le départ de ces vaisseaux."
La seconde parole était pour demander au grand capitaine de Québec qu'il leur fît rendre par les Iroquois plusieurs de leurs gens qu'ils avaient pris croyant donner sur des sauvages qui fussent entièrement à l'Anglais.
La troisième qu'ils ont envoyée, c'était pour faire savoir au grand capitaine des Français que les principaux chefs ne pouvaient pas descendre cet automne pour lui venir parler comme ils avaient promis, parce qu'ils sont
encore actuellement en guerre ; qu'ils tâcheront d'envoyer quelqu'un sur la fin de l'hiver prochain ; qu'après Noël, qui est le temps qu'ils jugent que les Anglais seront retournés dans leurs maisons, ils feront subite irruption chez eux.
L'autre lettre disait que le sieur de Cannanville revenant du côté de Tadoussac, et s'étant arrêté pour voir s'il n'apercevrait point quelques navires de France, il en avait vu 24, dont huit lui avaient paru fort gros.
Le sieur Prévost envoya, sur ces nouvelles, le sieur de Grandville, lieutenant réformé, son beau- frère, avec une biscaïenne et un canot bien armé
pour aller à la découverte du côté de Tadoussac.
On partit un mornent après ces nouvelles reçues sans y ajouter pourtant beaucoup de foi.
Le lendemain, sur les 2 ou 3 heures après-midi, étant vis-à-vis de Saint- Ours, à 15 lieues de Montréal, Monsieur le Comte reçut d'autres nouvelles du sieur Prévost qui confirmaient les premières. Il avait appris par trois hommes qui s'étaient sauvés que la barque dans laquelle étaient Mesdemoiselles Lalande et Jolliet avait été prise à 30 lieues de Québec par une flotte anglaise de 30 navires ; que les ennemis pouvaient
être à l'Ile-aux-Coudres. à 12 {sic) lieues d'ici, (i)
Cette dernière confirmation obligea Monsieur le Comte à dépêcher le sieur de Ramesay, capitaine, pour en donner avis à M. de Callières et faire descendre toutes les troupes et une partie des habitants. Il alla coucher cette nuit même à Sorel.
Le jeudi, le vent s'étant trouvé tout à fait favorable, il arriva à midi aux Trois-Rivières où il donna ses ordres pour faire descendre tout le monde.
Il fut obligé de coucher dans la galiote à 15 lieues au-dessous, vis-à-vis
(i) L'Ile-aux-Coudres est située à vingt lieues de Québec.
les Grondines, la nuit et le mauvais temps l'ayant empêché de pouvoir mettre à terre.
Le vendredi, il ne put que gagner la Pointe-aux-Trembles où il arriva à midi ; la pluie et le vent contraire l'y retinrent tout le reste du jour. Il en partit le samedi — 14 — en canot et arriva à midi à Québec, où vous pouvez juger, Madame, (i) qu'il fut reçu avec bien de la joie. Il semblait que les bourgeois n'avaient plus aucune crainte, possédant leur gouverneur, et, quoiqu'il n'amenât avec lui que deux
( I ) Tous nos historiens ont présumé que le Métnoire de Monseignat avait été adressé à Madame de Maintenon.
OU trois cents hommes, ils disaient hautement qu'ils attendaient les Anglais de pied ferme et qu'ils pouvaient venir quand il leur plairait.
Il visita tous les postes dès qu'il fut arrivé, trouva toutes les choses en parfait bon état, et fut surpris de la diligence avec laquelle Monsieur le Major avait fait faire des retranchements aux endroits qui n'étaient point fortifiés, et des batteries que l'on aurait cru avoir été commencées depuis plus de deux mois quoiqu'on n'y eût travaillé que six jours avec fort peu de monde.
Le sieur Lemoine de Longueuil était déjà parti avec quelques sauvages
hurons et abénaquis pour examiner les mouvements des ennemis. Les côtes de Beaupré, Beauport, l'Ile d'Orléans et la Pointe de Lévy étaient bien garnies et les habitants avaient promis d'y faire bonne résistance si les ennemis s'en approchaient ; ce qu'ils ont parfaitement exécuté.
Les autres habitants des environs de Québec et qui étaient couverts par la ville s'y étaient jetés. Il en arrivait à tout moment à la file et il semblait que tout le monde voulût avoir part à une action que chacun espérait être glorieuse pour le Canada.
Le dimanche matin, i 5 octobre, M.
de Vaûdreuil, colonel des troupes.
partit avec too hommes pour aller audevant des ennemis et les charger s'ils mettaient à terre. Il devait aussi les avoir toujours à la vue et donner ordre du moment de leur arrivée. M. le comte fit partir deux canots dans le même temps qui devaient aller par les deux côtés de la rivière au-devant de nos vaisseaux et les avertir de ce qui se passait. Il fit commencer, le matin même, une batterie de 8 pièces sur la montagne, à la droite du fort, qui fut achevée le lendemain, à la pointe du jour. Quoique je ne sois point ingénieur, je vais vous faire, Madame, un petit plan de Québec, qui ne sera peut-être pas dans les termes de l'art, mais vous
excuserez mon peu de capacité sur cette matière.
Vous savez que la rivière {St-Laurent) y forme un fort grand bassin ; elle y ciescend par un seul canal et se divise en deux à l'Ile d'Orléans, deux lieues au-dessous, dont l'un passe au nord entre cette île et la côte de Beaupré, et l'autre au sud entre cette même île et la Pomte de Lévy ; c'est ce qui forme ce grand bassin où la flotte ennemie a mouillé du côté de Beauport, qui n'est séparé de la côte de Beaupré que par le Sault de Montmorency dont la chute fait la plus belle nappe d'eau du monde. Beauport n'est éloigné de Québec que d'une lieue ; il y a entre
RELATION DE MONSEIGNAT. It5
deux une petite rivière (S t- Char les) que l'on passe à gué en basse marée.
Québec est placé vis-à vis la Pointe de Lévy, un peu au-dessus ; il est divisé en haute et basse villes qui n'ont communication ensemble que par un chemin assez escarpé. Les églises et les communautés sont toutes à la haute ville. Le fort est sur la croupe de la montagne et commande la basse ville où sont les plus belles maisons et où demeurent tous les marchands. Le Palais, où demeure M. l'Intendant, est presque détaché de tout le reste de la ville ; il est situé sur la gauche, sur le bord de la petite rivière {St-Ckarles) et au bas de la côte.
Les fortifications que M. le Comte avait fait faire y commençaient et remontaient du côté de la haute ville qu'elles entouraient ; elles venaient finir à la chute de la montagne du côté du fort, à l'endroit nommé le Cap au Diamant.
On avait continué auprès du Palais une palissade tout le long de la grève qui venait gagner au-dessous de l'hôpital {Hôtel- Dieii) jusque à la clôture du Séminaire et se perdait à des roches inaccessibles. Il y avait au-dessus une autre palissade qui joignait au même endroit que l'on nomme le Sault-au- Matelot où l'on avait mis une batterie de 3 pièces de canon. L'autre batterie
RELATION DE MONSEIGXAT. 17*7
haute dont je vous ai déjà parlé était à la droite. Il y en avait deux à la basse ville de 3 pièces de 18 livres de balles chacune et toutes deux posées au milieu des côtes d'en haut. Les endroits ouverts où il n'y avait point de portes étaient barricadés de bonnes poutres et barriques pleines de terre, de graviers et de pierres.
Le chemin de la basse ville était coupé de trois différents retranchements de barriques et de sacs de terre. On fit, depuis l'attaque, une autre batterie au même Sault-au- Matelot, un peu plus sur la droite que la première. On en fit une aussi à la porte qui va à
la petite rivière {^St- Charles),
Il y avait quelques petites pièces disposées autour de la haute ville, principalement sur la butte d'un moulin qui servait de cavalier.
C'est ainsi, Madame, que la ville était disposée lorsque les Anglais y vinrent ; mais nous fondions beaucoup plus d'espérance sur notre bonne cause et la résolution où chacun paraissait de bien faire son devoir que sur ces faibles fortifications.
Le même jour, sur les 7 heures du soir, on apprit que la flotte ennemie avait levé l'ancre et était passée la pointe du bas de l'Ile d'Orléans. Un autre message apprit qu'ils étaient mouillés à 3 lieues de Québec.
Le lundi, i6ième octobre, sur les 3 heures après minuit, M. de Vaudreuil revint et l'on vit le feu des navires peu de temps après ; dès qu'il nt jour on découvrit toute la flotte au nombre de 34 voiles. Il n'y avait que 4 gros vaisseaux, 4 un peu moindres, le reste était caiches, barques, brigantins et flibots parmi lesquels on dit aussi qu'il y avait quelques brûlots. Les petits bâtiments se rangèrent au côté de la côte de Beauport, et les gros se mirent un peu plus au large.
Sur les dix heures, une chaloupe, portant à son avant pavillon blanc, partit de l'amiral et vint à terre, quatre canots allèrent au-devant portant le
même pavillon. Ils la joignirent presque à la moitié du chemin. Il y avait dedans un trompette qui accompagnait l'envoyé du général. Il fut mis seul dans le canot ; on lui banda les yeux et il fut conduit dans la chambre de Monsieur le Comte.
Voilà la copie de la lettre qu'il lui présenta :
Sieur Guillaume Phips, chevalier et commandant général en chef sur toutes les forces de leurs Majestés de la Nouvelle-Angleterre par mer et par terre,
Au Comte de Frontenac, Lieutenant Général et Gouverneur pour le Roi de France en Canada, ou, en son
absence, à son député ou à celui qui commande en chef à Québec :
Les guerres entre les deux couronnes d'Angleterre et de France ne sont pas seulement un suffisant motif mais la destruction faite par les Français et les Sauvages sous votre commandement et encouragement sur les personnes et biens des sujets de leurs Majestés de la Nouvelle- Angleterre, sans aucune provocation de leur côté, les oblige de faire cette expédition pour leur propre sûreté et satisfaction.
Comme aussi les cruautés et les barbaries qui ont été exercées par les Français et les Sauvages pouvaient, par cette présente occasion, nous en-
gager à nous revancher sévèrement, cependant, étant désireux d'éviter les actions inhumaines et contre le christianisme, comme aussi pour prévenir l'effusion du sang autant que possible, moi, ci-dessus, Guillaume Phips, chevalier, par ces présentes et au nom de leurs très excellentes Majestés Guillaume et Marie, Roi et Reine d'Angleterre, Ecosse, France et Irlande, Défenseurs de la Foi, et par ordre de leurs susdites Majestés, Gouverneur du Massachusetts, colonie dans la Nouvelle-Angleterre, demande que vous ayiez à rendre vos forts et châteaux sans être démolis, comme aussi toutes les munitions sans y être touché,
comme aussi une prompte délivrance de tous les captifs ensemble avec la délivrance de vos personnes et biens à ma disposition.
Ce que faisant vous pourrez espérer pardon de moi comme un chrétien, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets ; ce que, si vous refusez de faire, je suis venu pourvu et résolu, avec l'aide de Dieu dans lequel je me fie, par force d'armes de revancher tous les torts et injures qui nous ont été faits et de vous rendre sous la sujétion de la couronne d'Angleterre ; et lorsque trop tard vous le voudrez faire regretterez de n'avoir pas plus tôt
accepté la faveur que l'on vous a offerte. Votre réponse positive, dans une heure, par votre trompette, avec le retour du mien, est ce que je vous demande sur le péril qui pourra s'en suivre.
Comme on achevait d'expliquer cette lettre, qui était en anglais, l'envoyé tira de sa poche une montre qu'il présenta à Monsieur le Comte. Il la prit, et faisant semblant de ne pas bien voir quelle heure il était, l'envoyé s'avança pour lui dire qu'il était dix heures et qu'il lui demandait qu'à onze heures précises il le voulut renvoyer avec sa réponse.
'* Je ne vous ferai pas tant attendre, lui répliqua Monsieur le Comte. Dites à votre général que je ne connais point le roi Guillaume et que le prince d'Orange est un usurpateur qui a violé les droits les plus sacrés du sang en voulant détrôner son beau-père ; que je ne sais, en Angleterre, d'autre souverain que le roi Jacques; que votre général n'a pas dû être surpris des hostilités qui ont été faites par les Français dans la colonie du Massachusetts puisqu'il a dû s'attendre que le Roi, mon maître, ayant reçu sous sa protection le Roi d'Angleterre et étant prêt à le replacer sur le trône, par la force de ses armes, comme j'en ai nou-
velles, Sa Majesté m'ordonnerait de porter la guerre en ces contrées, chez les peuples qui se seraient révoltés contre leur souverain légitime." — Et, lui montrant quantité d'officiers dont sa chambre était remplie, il lui dit en riant : — '' Votre général croit-il, quand il m'offi-irait des conditions un peu plus douces, que je fusse d'humeur à les accepter, que tant de braves gens y voulussent consentir et me conseillassent de me fier à la parole d'un homme qui n'a pas gardé la capitulation qu'il avait faite avec le gouverneur de Port- Royal, et à un rebelle qui a manqué à la fidélité qu'il devait à son roi légitime en oubliant tous les bienfaits qu'il en
avait reçus pour suivre le parti d'un prince qui, en essayant de persuader qu'il veut être le libérateur de l'Angleterre et le Défenseur de la Foi, y détruit les lois et les privilèges du royaume, et renverse la religion anglicane, ce que la justice divine, que votre général réclame dans sa lettre, ne manquera pas de punir un jour sévèrement."
Ce discours ayant fort surpris et alarmé l'envoyé, il demanda à Monsieur le Comte s'il ne voulait pas lui donner de réponse par écrit. — '* Non, lui répondit Monsieur le Comte, je n'ai point de réponse à faire à votre général, que par la bouche de mes canons
et à coups de fusil ; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on envoie sommer un homme comme moi ; qu'il fasse du mieux qu'il pourra de son côté, comme je ferai du mien."
Cette réponse finie, on banda les yeux de l'envoyé et on le ramena à sa chaloupe.
Sur les quatre heures après-midi, le sieur de Longueuil, revenant avec ses sauvages, accompagné du sieur de Maricourt, son frère, qui arrivait de la baie d'Hudson dans le navire commandé par le sieur de Bonaventure qui, par bonheur, fut averti assez à temps pour ne point tomber entre les mains des ennemis, passa avec ses
canots le long de la flotte ; quelques chaloupes se détachèrent pour le charger, mais il gagna terre en les recevant à bons coups de fusil ; ces chaloupes se trouvèrent obligées de retourner à leurs navires et furent saluées en passant par les habitants de Beauport qui étaient sur la grève.
Le mardi, une barque chargée de monde, alla du côté de terre entre Beauport et la petite rivière (Si- Charles) ; on s'y escarmoucha assez longtemps après qu'elle eut échoué, et on l'aurait même attaquée s'il n'avait fallu se mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture pour y aller.
Le mercredi, i8, on vit presque
toutes les chaloupes chargées de monde gagner le même endroit où cette barque avait échoué la veille.
Comme on était incertain de l'endroit où les ennemis feraient leur descente, il y avait peu de monde de ce côté-là. On détacha la plupart des habitants de Montréal et des Trois-Rivières et ceux qui se trouvèrent les plus lestes pour aller escarmoucher. Les ennemis étaient déjà à terre au nombre de deux mille hommes, et s'étaient rangés en bataille devant que nos gens arrivassent qui, avec quelques habitants de Beauport, qui se joignirent à eux, faisaient au plus trois cents hommes ; encore ne donnèrent-ils pas tous.
Comme le terrain est fort difficile, plein de broussailles et de rochers, et qu'on y a, à marée basse, de la vase jusqu'à mi-jambe, ils étaient divisés en plusieurs petits pelotons et attaquèrent, sans tenir presque d'ordre et à la manière des sauvages, ce gros corps qui était fort serré. Ils firent plier un premier bataillon et l'obligèrent de regagner la grève ; le feu dura plus d'une heure ; nos gens voltigeaient incessamment autour des ennemis, d'arbre en arbre, et ainsi les furieuses décharges qu'on faisait contre eux ne les incommodaient pas beaucoup.
Monsieur le Comte fit passer un
bataillon de troupes pour assurer la retraite de nos gens.
Nous perdîmes dans cette occasion le chevalier de Clermont, capitaine réformé, qui avait suivi, avec d'autres officiers, comme volontaire. Il s'engagea un peu trop avant et ne put se retirer. Le fils du sieur de la Touche, seigneur de Champlain, y fut aussi tué ; le sieur Juchereau de St- Denis, âgé de plus de soixante ans, qui commandait la milice de Beauport, y eut le bras cassé. Nous eûmes en tout dix ou douze hommes blessés dont un est mort depuis. On espère que tous les autres guériront.
Les ennemis perdirent dans cette
occasion cent cinquante hommes au rapport d'un habitant qui visita la nuit le champ de bataille. Ils brûlèrent quelques habitations après le combat»
Sur le soir, leurs quatre plus gros navires vinrent mouiller devant Québec.
Le contre-amiral, qui portait pavillon bleu, se posta un peu plus sur la gauche, presque vis-à-vis du Sault-au- Matelot.
L'amiral était sur sa droite ; le viceamiral un peu au-dessus, tous deux vis-à-vis la ville basse ; et le quatrième, qui portait la flamme de chef d'escadre, se tira un peu plus du côté du Cap au Diamant.
Nous les saluâmes les premiers et ensuite ils commencèrent leurs canon-
nades assez vigoureusement ; on leur répondit de même ; ils ne tirèrent presque que sur la haute ville ce soirlà. Il y eut le fils d'un bourgeois de tué et un autre blessé. Le sieur de Vieuxpont eut son fusil emporté du même coup et en eut le bras démis.
Les coups de canon cessèrent de part et d'autre sur les huit heures du soir.
Le jeudi, à la pointe du jour, nous recommençâmes encore les premiers.
Il semblait que les ennemis avaient un peu ralenti leur feu ; le contre-amiral qui avait tiré le plus vigoureusement se trouva fort incommodé par les batteries du Sault-au- Matelot et celle d'en bas du côté de la gauche. Il fut aussi
obligé de relâcher le premier ; l'amiral le suivit d'assez près, mais avec bien de la précipitation. Il avait reçu plus de vingt boulets dans le corps de son vaisseau, dont plusieurs l'avaient percé à l'eau. Toutes ses manœuvres étaient coupées ; son grand mât presque cassé auquel il a été obligé de mettre des jumelles, quantité de gens y avaient été blessés et plusieurs tués. Il avait obligation à la plus grande partie de ces coups au sieur de Ste- Hélène qui pointait lui-même le canon. Craignant d'en recevoir encore quelques-uns qui l'achevassent, il fila tout le câble de son ancre, l'abandonna, et se retira tout en désordre.
Les deux autres tirèrent encore quelque temps, mais ils ne tirèrent plus depuis midi.
Sur les cinq heures du soir, ils s'allèrent mettre à l'abri dans l'Anse des Mères {Ursulines) derrière le Cap au Diamant où ils se sont radoubés le mieux qu'il leur a été possible. On avait envoyé dans cette anse un détachement pour les observer ; on leur tua quelques hommes, de terre, et ils furent obligés de mouiller hors de la portée du fusil.
Le vendredi, les sieurs de Longueuil et de Ste-Hélène avec quelques Français commencèrent à escarmoucher, sur les 2 heures après-midi, contre la tête
de l'armée des ennemis qui marchaient en bon ordre le long de la petite rivière (St- Char les). Ils firent plier leurs gens détachés qui se rejoignirent à leur gros. Le combat fut assez longtemps opiniâtre. Nos gens se battaient de la même manière qu'à la précédente escarmouche. Monsieur le Comte avait cependant fait mettre en bataille trois bataillons de troupes du côté d'en deçà de la rivière et était à leur tête prêt à recevoir les ennemis s'ils en avaient voulu tenter le passage.
Nos gens firent leur retraite en bon ordre, mais, par malheur, le sieur de Ste-Hélène eut la jambe cassée d'un coup de fusil, le sieur de Longueuil,
son frère, qui eut, l'année passée, un bras cassé au combat de Lachine, reçut aussi une contusion au côté et aurait été tué sans sa corne à poudre qui se trouva à l'endroit où donna la balle.
Il y eut deux autres hommes de blessés et un soldat et un habitant de tués.
Les ennemis tirèrent sur nos gens quelques volées de canon, sans effet. Ils en envoyèrent aussi à l'endroit où nos troupes étaient en bataille. Nous connûmes par là qu'ils en avaient mis à terre. On leur répondit de la batterie qui était à la porte de la petite rivière {Si- Charles). Ils mirent ensuite le feu à quelques granges, ce que l'on ne pouvait empêcher et tuèrent quelques
bestiaux qui erraient dans la campagne et qu'ils ont transportés à leurs navires. Ils n'ont perdu pas moins de monde dans cette occasion qu'à l'autre.
Le samedi, 21, le sieur de Villieu^ lieutenant réformé, qui avait demandé à Monsieur le Comte un petit détachement de soldats de bonne volonté, alla aussi du côté où étaient campés les ennemis. Les sieurs de Cabanac et Duclos de Beaumanoir sortirent aussi avec d'autres petits détachements. Le sieur de Villieu commença l'escarmouche sur les deux heures aprèsmidi, et attira les ennemis dans une embuscade et s'y maintint fort longtemps. Ils firent un détachement pour
l'entourer qui fut chargé par une autre embuscade des habitants de Beauport, Beaupré et l'Ile d'Orléans. Les sieurs de Cabanac et de Beaumanoir donnèrent aussi de leur côté. Nos gens escarmouchaient toujours en perdant du terrain et firent ferme lorsqu'ils se furent tous rejoints à une maison où il y avait quantité de palissades, sur une hauteur, derrière laquelle ils tirèrent, (i) Le combat dura jusqu'à la nuit, et les gens frais que les ennemis y envoyaient toujours ne servirent quà augmenter leurs pertes. Nous n'y avons eu qu'un jeune écolier et un sauvage de blessés.
(Il Très probablement la maison du chirurgien Timothée Roussel.
Les ennemis y ont dû perdre quantité de monde.
La nuit, qui fut fort obscure et pluvieuse, leur donna le moyen d'enlever leurs morts et d'empêcher de connaître le désordre où ils étaient, car leur épouvante fut si grande qu'à sa faveur ils se rembarquèrent avec précipitation et abandonnèrent leurs canons. Le sieur de Villieu et les habitants n'en eurent aucune connaissance; ils ne s'aperçurent de leur avantage que le lendemain, dimanche, 2 2ième, au point du jour.
Les sauvages qui faisaient la découverte trouvèrent les premiers les cinq pièces de canon avec leurs affûts de campagne, cent livres de poudre et
quarante à cinquante boulets. Ceux de Beauport et de Beaupré s'en saisirent. Plusieurs chaloupes tentèrent de mettre à terre et furent repoussées.
Le sieur de Monic (J oseph Demonic)^ capitaine, étant sorti, la veille, avec cent hommes, avait fait un fort grand circuit pour s aller jeter dans Beauport et ne s'était pas trouvé au combat. Monsieur le Comte le fit rester à quelque distance du camp des habitants pour les soutenir au cas d'une nouvelle descente.
Ils se faisaient fort de garder leurs postes avec deux pièces de canon que l'on leur avait laissées. Les trois autres furent amenées ici le même jour.
L'après-midi, les deux navires qui
étaient dans l'Anse des Mères {Ursulines) mirent à la voile pour aller rejoindre la flotte. On les salua à boulets en passant et ils nous répondirent sans nous faire grand mal.
Le lundi, les sieurs de Subercaze et d'Orvilliers, capitaines, partirent à la tête de cent hommes pour s'aller jeter dans l'île d'Orléans. Le sieur de Villieu avait aussi reçu ordre de descendre au cap Tourmente, au-dessous de la côte de Beaupré. On jugeait bien que les ennemis nous quitteraient bientôt et on craignait leur descente en ces endroitslà. Ils mirent à la voile vers le soir et se laissèrent porter au courant ; mais quelques-uns n'ayant pas pu trouver
de bon mouillage furent obligés de relâcher. Ils disparurent enfin tous le lendemain, mardi, sur les dix heures du matin et furent mouiller à l'Arbre Sec.
La demoiselle de Lalande, qui était prisonnière sur l'amiral, voyant qu'ils se disposaient à retourner en leur pays, fit demander au général Phips, par un interprète, s'il voulait l'y mener et laisser à Québec quantité de ses compatriotes qui y étaient prisonniers, qu'elle espérait que, si on proposait de faire un échange, cette négociation pourrait réussir. Elle fut elle-même envoyée sur sa parole pour faire cette proposition.
Monsieur le Comte l'accepta avec
joie étant bien aise de la recevoir avec sa fîlle aussi bien que le sieur de Grandville et le sieur Trouvé, prêtre, qui avait été pris au Port- Royal et qu'ils avaient amené ici avec quelques autres prisonniers de l'Acadie, espérant qu'ils leur seraient d'une grande utilité après la prise du pays. Elle s'en retourna le soir, fort joyeuse, à bord de l'amiral.
Les prisonniers anglais que nous voulions rendre furent assemblés le soir même ; ce n'était que des femmes et des enfants, et il n'y en avait pas un de considérable que le capitaine Davis qui commandait dans le fort que le sieur de Portneuf avait pris. Il y avait aussi les deux filles de son lieutenant
{Clarke) qui fut tué, qui paraissaient assez -bien nées. Monsieur le Comte les avaient rachetées des sauvag^es et les avait mises en pension. Madame l'Intendante avait racheté une autre petite fille de neuf ou dix ans, assez jolie, qu'il lui fâchait beaucoup de rendre ; cependant elle s'y résolut pour le bien public. Ils faisaient en tout dix-huit.
Monsieur de LaVallière fut chargé de cet échange. Il se rendit à terre, le mercredi matin, vis-à-vis l'endroit où les Anglais étaient mouillés. La négociation dura tout le jour. Un ministre avait passé à terre et on trouva le secret de le garder sur les difficultés
RELATION DE MONSEIGxNTAT. 207
qu'ils {les Anglais) faisaient de rendre Monsieur Trouvé. Enfin tout fut échangé de bonne foi ; mais nous y gagnâmes beaucoup puisque nous eûmes pour des enfants des hommes faits et en état de servir, et que le nombre des Français était plus grand que le nombre des Anglais.
Ils ont gardé deux de nos pilotes français à qui ils ont donné parole de mettre à terre lorsqu'ils auraient passé les dangers de la rivière. On ne sait s'ils la tiendront parce qu'ils se vantent de revenir le printemps prochain.
Tous nos prisonniers arrivèrent le soir même, à la réserve de Monsieur Trouvé, qui ne revint que le jeudi
matin, avec Monsieur de LaVallière.
Le vendredi, 27, trois hommes arrivèrent de la baie Saint- Paul qui rapportèrent qu'ils avaient été à deux navires français qui étaient prêts à passer le détroit de Tlle-aux-Coudres, qu'ils les avaient avertis que la flotte anglaise était devant Québec ; qu'ils avaient appris d'eux qu'ils devaient être suivis de huit autres avec lesquels ils étaient partis de La Rochelle. Peu de temps après, des canots que Monsieur le Comte tenait exprès sur les côtes lui confirmèrent ce que ces habitants lui avaient dit.
Un troisième navire, nommé Le
Glorieux, fut aussi averti de la même chose et on en eut avis qu'il se préparait à entrer dans la rivière du Saguenay pour s'y cacher jusques à ce que la flotte ennemie eût passé. On n'a eu aucune nouvelle de tous les autres.
A l'égard des deux premiers on ne sait pas encore quel parti ils ont pris ; à l'heure que j'écris ceci, qui est le neuf de novembre, on n*en a point encore de connaissance.
Monsieur le Comte avait dépêché, immédiatement après avoir été averti par ces habitants, quantité de canots remplis de monde pour se jeter dans ces navires, mais ils n'ont pas pu les
rejoindre. Un de ces canots a poussé jusqu'au Saguenay et n'est point encore revenu. Ce qui fait espérer qu'il aura joint quelqu'un de ces navires et reviendra ici dedans lorsque le vent le leur permettra. On a fait aussi partir une barque armée avec trente hommes dessus, pour aller au-devant. Tout cela nous empêche de désespérer encore de leur venue et nous les attendons de jour en jour avec beaucoup d'impatience pour le besoin où nous sommes de toutes choses, tout généralement manquant dans ce pays et la maison de Monsieur le Comte n'étant pas plus exempte de cette disette que celle des autres.
Plusieurs passagers ont débarqué et se sont rendus ici en canot. Le sieur de La Forest a rendu à Monsieur le Comte les paquets du Roi et vos lettres. Ce nous a été une grande joie de recevoir des nouvelles aussi agréables que celles qui nous sont venues de France.
Nous espérons que les grandes victoires que Sa Majesté a remportées sur ses ennemis par mer et par terre et les avantages que la France en retire pourront rejaillir jusques sur nous et qu'Elle n'abandonnera pas ce pauvre pays qui, malgré la misère où il est depuis longtemps, tâche à faire connaître à l'autre extrémité de la terre la
gloire de son auguste monarque et s'est trouvé assez heureux pour ajouter quelque chose à ses triomphes.
Dimanche dernier (5 novembre) les réjouissances furent faites avec grand appareil. Le grand pavillon de l'amiral et un autre que le sieur de Portneuf avait pris à l'Acadie furent portés à l'église au son du tambour. Le Te Deum y fut chanté par Monsieur l'Evêque et l'on fit ensuite une procession solennelle en l'honneur de la Vierge patronne du pays. Toutes les troupes étaient sous les armes.
On a institué, à perpétuité, une fête sous le nom de Notre-Dame des Victoires, et l'église qu'on a commencée à
la basse ville est dédiée sous le même nom pour être une marque éternelle de la protection que nous avons reçue du ciel dans cette attaque subite, puisque, si les ennemis avaient fait toute la diligence qu'ils pouvaient, et qu'ils n'eussent point été arrêtés par les vents, ils seraient arrivés à Québec devant que l'on en eût eu avis et s'en seraient infailliblement rendus maîtres, le trouvant dépourvu de monde.
Le feu de joie fut allumé à l'entrée de la nuit par Monsieur le Comte. Il y eut plusieurs décharges de notre canon et de mousqueterie ; et l'on n'oublia pas à faire tirer plusieurs fois les pièces que nous avons gagnées sur les
ennemis et qui nous seront utiles dans la suite.
Enfin, le i2ième novembre, nous avons appris que les trois navires français qui avaient passé à l'Ile-aux- Coudres avaient entré dans le Saguenay ; qu'après avoir vu passer devant eux la flotte ennemie, ils étaient sortis de ce fleuve et qu'ils étaient fort proche d'ici.
Le Saint François- Xavier y vint mouiller le 15, la frégate nommée La Fleur de May, le 1 6, et le Glorieux, le 1 7. Ces deux premiers se préparent à repartir (i) quoique la saison soit
( I) Un seul partit : la Fleur de May, le 26 novembre»
avancée et qu'il paraisse déjà des glaces dans le fleuve, toutes les petites rivières étant prises. Nous aurions été bien heureux si les onze navires que nous apprenons être partis de La Rochelle pour ce pays y étaient arrivés à bon port. On pourrait dire que cette année aurait été complète en toutes sortes de bonheur.
Vous m'aviez ordonné, Madame, de faire le détail de tout ce qui se passerait ; je ne sais si cette relation sera de votre goût, mais elle est sincère : c'est la seule bonne qualité que j'ose lui donner.
Je serai bien payé de mes peines si ce petit travail vous est agréable, et
s'il peut ajouter quelque chose aux protestations que je vous ai toujours faites, d'être, avec un profond respect, Madame,
Votre très humble
et très obéissant serviteur.
L'ouvrage fameux du récollet Chres- TiEN Le Clercq, Premier Etablissement DE LA FOY DANS LA NoUVELLE-
France, reproduit in extenso la Lettre de Monseignat relative au siège de Québec en 1690.
En histoire, comme en mathémati-
ques, il existe des quantités négligeables. Ainsi, quand Le Clercq nous dit que la flotte anglaise se composait de 35 voiles au lieu de 34, je ne corrige pas ; je ne rectifie point davantage pour les cent hommes (selon Monseignat) ou les six-vingts hommes (suivant Le Clercq) qui partirent avec Vaudreuil, le matin du 1 5 octobre, à la rencontre de l'ennemi. Peu m'importe encore que les sauvages hurons, visitant le camp abandonné de Walley, y ramassent 50 ou 60 boulets. Ces variantes sont absolument insignifiantes et ne valent pas le soin d'être signalées.
Toutefois^ comme la relation franciscaine parle de faits et de personnages
ignorés de Monseignat, je crois de mon devoir de publier ici, en complément du rapport officiel, les extraits qui s'y rattachent.
Ainsi, racontant la visite de Frontenac aux postes de Québec, " qu'il trouva en bon état par les ordres et la diligence de M. le Major ", Chrestien Le Clercq nous rapporte que " les sieurs d'Esquerac, capitaine, et De Villebon, ci-devant capitaine de dragons, y avaient aussi donné tous leurs soins ; ce dernier était venu de l' Acadie, par les bois, à Québec." Il donne aussi le nom de l'officier commandant le bataillon de troupes qui assura la retraite à l'escarmouche du i8 octobre.
Cet officier se nommait le sieur de Crusel. Il nous apprend encore que les sieurs de Longueuil, de Sainte-Hélène, de Moncarville, d'Oléançon, de Repentigny, et d'autres Français, prirent part à l'engagement du 20 octobre, et que le marquis de la Grois était présent avec Villieu, De Cabanac et Duclos de Beaumanoir au combat du lendemain, le samedi 2 1 octobre. Nous connaissons enfin par lui le nom de baptême du sieur de Vieuxpont, blessé au bombardement : Godefroy de Vieuxpont.
** Le style, c'est le substantif " a dit quelque part M. l'abbé Casgrain, causant littérature. Je pourrais, imitant
cette laconique définition, répéter après lui : " l'histoire, c'est le nom propre "
Mais il y a plus que des noms de personnages à tirer de la relation de Chrestien Le Clercq ; nous avons des faits et des événements nouveaux que les extraits suivants feront connaître et rentrer dans l'histoire du siège de Québec en 1690.
Etablissement de la Foy dans la Nouvelle- France