‹ M. de Montalembert et extraits de ses œuvresChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE XXYl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYl

Elections socialistes. — Réforme de la loi électorale. — Le suffrage universel devenu une arme entre les mains du socialisme. — Courage de M. de Montalembert. — Une exécution : M. Hugo. — Prorogation de l'Assemblée. — M. de Montalembert reçoit le diplôme de citoyen romain

Pendant que l'on votait le projet de loi sur l'Enseignement contre le socialisme, le socialisme prenait se revanche dans les élections, et envoyait à la Chambre, grâce au suffrage universel, quatre de ses représentants. Parmi eux se trouvait M. Eugène Sue, dont les « immondes et sots romans » (1) avaient puissamment contribué à corrompre et à salir l'âme de la France (2) sous Louis- Philippe. Les partisans de l'ordre furent effrayés de ce succès, et jugèrent qu'il était lU'gent de restreindre le suffrage universel.

Les chefs de la majorité eurent, à cet égard, plusieurN conférences avec le Président delà Répulilique. Le ministre de l'Intérieur forma une Commission chargée de préparer un projet de loi. M. de Montalembert en fit partie.

La presse démagogique protesta.

(1) L. Veuillol.

(2) Expression de M. de Aloiualeniberi.

— :^ll —

La Voix du peuple, Vun de ses orjïanes les plus acci'ôilités, osa imprimer ces menaces à l'adresse de laC.ominissioii :

« Les vieillards entêtés, les hommes pleins d'intrigues )|ui composent le comité du salut public, onl-ils bien rélléclii (pi'en faisant ce qu'ils font, ils vouent leurs têtes aux dieux infernaux de la Révolution. »

Les noms des dix-sept auteurs de la loi lurent publiés, encadrés de noir en tète de toutes les feuilles démocratiques t!e Paris et des déparlements. Ces menaces n'intimidèrent point les hommes de co?ur, qui faisaient partie •le la Commission et la loi fut présentée. Elle restreignait le droit de sulVrage aux citoyens inscrits siu" le rôle de la contribution per.>onnelle ou de la prestation en nature.

Elle fut attaquée par plusieurs Montagnards.

M. Victor Hugo déploya, contre elle, a l'éloquence tuméiiée » qu'on lui connaît déjà, et il décocli;i avec eflort contre M. de Montalemberl, ([ui se permettait de rire de ses roulements fonores et de .ses aniillièses creuses, quelques traits vieillis, qti'il essaya en vain de rajeimir.

Après plusieurs autres, M. de Montalembeii, répondit. et, selon sa coutuint', il éleva la (|ueslion légale à la hauteur d'une (pu'stion politique.

Tout d'abord, il cherche son ennemi pour le frapper :

'( .le sais bien qu'il faut aller au fond des cho.>es, qu'il y a dans ce pays un grand parti qui ne tient pas, quoi qu'en ait dit l'honorable M. Pascal Diqtrat(il n'appartient piis à ce parti, je l»? reconnais), qui ne lient pas à maintenir la société actuelle, tout au contraire, qui se donne pour mandat et pour programme de changer la société telle qu'elle est, et (pii traiterait volontiers cette société comme la femme savante de Molière traitait le coi'[>s humain, de guenille. Mais moi, je répondrai avec Molière :

» Guenille, si l'on veut, ma ffuenille m'est chèro. [On rll.

» Ce n'est pas que je sois un admirateur l'ivniHicjue de cette sociélé ; elle renlernie lieaucoup trop de rationalisme' t'tjle matérialisme (imir me plaire complètement; mais je la prends telle (jn'elle (!sl, et je la préfère mille fois à ses prétendus médecins qui ue sont à mes yeux (jue des assassins, et qui, après tout, ne lui recommandent que le vieux remède mytholooique de Médée, c'est-à-dire de découper en morceaux cette vieille société, notre mère, et de la faire bouillir dans la chaudière du socialisme. [Longue hilarité. — Approhatinv fmr le^ bancfi (Je lu majorité.) »

n De rnème qu'on a entrepi'is l'expédition de Rome contre une république qu'on cherchait à rendre solidaire de la république française, ajoute-t-il, il faut entreprendre une guerre sérieuse contre le socialisme qu'on cherche à rendre solidaire de la république et de la Constitution. »

FA s'il combat le suirra|j,e universel, c'est parce qu'il doit aboutir au socialisme.

i( Je dirai. Messieurs, du suffrage universel précisé- )nent ce que je viens de dire de la Constitution. Voici ce (|ue je lis dans un journal, l'organe le plus accrédité du parti socialiste : a De la réforme électorale est sortie la république ; de même du suffrage universel doit, tôt ou lard, naître la réforme sociale, » c'est-à-dire le socialisme. {Voix du Peuple du 0 mai 1850.)

» Vous le voyez, voilà l'affirmation de nos adversaires : le suffrage universel doit aboutir au socialisme! Eh bien, s'il en est ainsi, je n'hésite pas à dire que le suffrage universel doit être modifié ; car, avant tout, nous ne pou- \()ns pas admettre cotte conclusion qu'on nous pose au- .lacieusemeut en face do la Constitution, en face des pouvoirs constitués; nous ne pouvons, nous ne voulons pas, nous ne devons pas l'admettre. C'est donc à vous, défenseui-s du suffrage universel, à nous prouver (|ue le suffrage universel n'y conduit pas. Eh bien, dans les

<i«M'nuMvs élections (m'a-l-on vu ? On a vu dos syniplùni<^s menaçants do «o tiidiiiphe qu'annonçait l'organe «[uo je viens «le citer. A partir de ce moment il a été du devoir dos lioinnies sincoroment attachés à la société et à la (lonslitulion telle «pie nous l'entendony et telle 4 lo je viens de vous l'exposer, c'est-à-dire à la Constitution fompatihle avec le maintien do la société, il a été de leur dovoii- de songer aux moyen:? do corriger, ou, au moins. d'avertir et d'éclairer le suffrage univer-sel. » (i)

Le suffrage universel on l'a empoisonné.

<< Dans ce prétendu conclave, dans ces clubs électoraux qui ont dévasté, désolé Paris pendant un ii. ;is et |ilu<. qn"a-t-on tait? On a connnencé par y faire l'api»logio des Hohespierre, des Marat, par réhabiliter les noms les plus abominables de l'histoire et les époques les plus honteuses de notre histoire. (l'>o/f x/s' mvDnm'Ps Il I/o t( cl te.)

A DROITE. Oui ! oui !

yi. iiK MoNT.VLEMiiERT. Voilà l'aliment qu'on a donné Ml sullVage universel ; c'est parla qu'on a essayé de l'empoisonner ft de le pervertir, el on n'a ((ue trop réussi. On a fait plus, oii a spéculé, comme je l'ai dit mie fois ici, on a spéculé dans ces clubs, dans ces l'éniiions électorales et dans toutes les publications de la presse qui i.- •ut appuvées, on a spéculé sur la crédulité el sur la iipidité des classes inférieures, dos classes ignor:nites ; on a .spéculé sur leur crédulité en leui- faisant croiie a tniites sortes d'utopies ridicules ou coujiablos, et, 011 a <péculé sur leur cupidité en irritant dans leur ((enr. au lelà de toute mesure, cette malheureuse passion du bien i autrui qui- nous sommes tous obligés de cnnqirimer laus notre àme. » (2)

Il engage la Chambre à le prévenir, à prendre l'MJlén- (1, 2i Discours sur l;i r.-f<irmp «'Iffior.-ile: OKnvrfs. pa^f- l3H fl iiivanles, lonie III.

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sive et répondant anx menaces de la Voix du peuple, il s'écrie avec une noble fierté et une no])le indépendance:

« Messieurs, lui dernier mot, un mot qui m"est personnel à moi et à dix-sept de vos collègues : on nous a dit dans un journal démocratique, le plus répandu de tous, et qui n'a été désavoué par aucun de ses confrères, que nous, vos dix-sept collègues chargés de préparer la loi que vous discutez aujourd'hui, nous avions dévoué nos tètes aux dieux infernaux de la révolution. {Exclamations à gauche. — Yive approbation à dro/fe.) Enfin, le niez-vous ? l'avez-vous désavoué ? Aucune feuille de voire bord n'a désavoué cette menace.

Or, on sait ce que cela veut dire. L'histoire des hauts faits de vos ancêtres est là pour nous apprendre ce que cela veut dire, ce que sont les dieux infernaux de la révolution : c'est le choix entre l'échafaud de la Terreur, ou le poignard démocratique qui a frappé M. Rossi et que vous osiez nier tout à l'heure. Voilà les dieux infernaux de la révolution ! {Approhatiou à droite.)

Eh bien ! ce sort, je l'accepte, et je le préfère, je le préfère mille fois à l'infamie et au mépris écrasant dont la postérité accablera ceux que la France avait chargés de la sauver, et qui l'auront livrée... {très-vives marques d'approbation à droite), qui, en proie à une pusillanimité sans exemple et sans excuse, auront livré la patrie déshonorée, la société trahie, la France éperdue, à la servi tude, à la honte et à la barbarie que vous lui préparez. {Bravos et applaudissements prolonçiés. — Un grand nombre de représentants viennent féliciter Vorateur à sa place. — La séa.nce reste quelques minutes suspendue. »

Dans cette intrépide défense de la société, le fils des Croisés avait lancé quelques coups de massue à l'orateui' éminent de la Montagne.

Le lendemain, encore étourdi du coup, .M. Hugo parut.

— :{ir> -

« Nous l'atliMulioio, (lit un lèmoin, nous êlioiiï^ sûr (|u"il viendrait, l'ounjuoi ? Vous allez le savoir. Le poète a touti; la liguro d'un lioninio (jui n'a pas hien dormi. 11 a fait do mauvais rôves ; un cautliemar allVoux a troublé sa nuit. Chose étranjie ! il fait toujours di^ los ivvos-là,tjuand M. de Monlal(Mul)ort a parlé ; il a toujours liesoin di' se tàloi- et de so fiotter à la tribune. La Montagne le frictionne et le panse de son mieux ; on l'enveloppe de eouvertures, on le couvre de cataplasmes. Ne prenez pas jianle à ce (pie dit ce tartufe, ce sacristain ! 11 vous a éclopé, c'est vrai; mais vous avez notre estime.... N'importe ! M. Huiio veut (pie l'on juLie entre M. de Montalemberl et lui et (jue l'opinion li^s compare. » (1)

On nous pardonnera de ne point donner le discouis de M. IIu«ro. (l'est une antitb(''se per|)éluelle et une ])orpéluelle injure.

M. i!K MoNiALKMisEHT : .le ne prendrai pas viui^tquatre heures pour répondre le peu de paroles que j'ai à dire à celles (jue vous venez d'entendre. (Rires à droite. — liruvo\ bravo \)

Depuis le jour où j'ai vu l'honorable M. Victor Hui^o, après son discours j^ur l'expédition de Kome, disparaître pendant la ré[)on.se que \v. lui adres.sais, pour revenir troi.s mois après avec un discours laborieusement étudié... {hruijautfi applaudisseinents à droî'te), revenir au bout de trois mois, avec un discours contre Ksc(i])ar et Loyola, contre le parti clérical et tout le reste, qu'il a trouvé le moyen de placer dans la discussion de la loi sur l'ensei- },nienu.Mit; depuis ce jour-là, je l'avoue, je ne pensais pas qu'il fût néee.-isaire de prendre au sérieux son opposition. {Rumeurs à gauche.) C'est une erreur peut-être, mais, que voul(>z-vous? c'était mon im|)ression.

Mais lor.s(iue je l'ai vu rcconinirncer ( rllr manœuvre

^1) L. Vcuillol, mciaiigc.*, 1*' vol. l'Ha.-^im.

avaul-liicf. a|)i<'s un discours (jni avait légiliiiieiueiil iixli- I^ik'' la \n[\}or'\[L'... {Jiéchnriatiojis à f/nvche.) A iJiioiTE. Oui ! oui !

M. Lec.rus-Devot. Et toute la Franco.

M. Noel-Parf.mt a m. de Montalembeut. (i"(;sl le vôtre qui a indigné la France.

M. ])E Mo.\TALE.\ruERT. Votre France, soit! pas la mienne ! jias la nôtre !

... Après cette répétition de son ancienne inanuMivre. je n'ai pas pu m'empèchei' de lui adresser, en son absence toujours volontaire et prolongée, l'allusion qu'il vient de relever tout à l'heure. Il me délie maintenant de justifier mes paroles, les paroles par lesquelles je l'ai accu.sé d'avoir tour à tour chanté, flatté et renié toutes les causes. Je relève ce défi. Il a d'abord chanté, pour ne pas dire flatté, la Restauration : il a chanté la naissance et le baptême de M. le duc de Bordeaux ; il a chanté le sacre de Charles X; il s'en défend aujourd'hui...

M. Victor Hugo. Du tout !

M. DE MoNTALEMRERT. Comme ayant été trop candide et trop jeune {Rires prolongés à droite).

M. Victor Hugo, de sa place. Je fais réinipriniei' tous les six mois les vers dont vous parlez.

Un me.mrre. m. Hugo plaide le défaut de discernement comme en police correctionnelle !

M de Montalembert. Aussitôt après la révolution de Juillet, connue pour racheter cette faute de jeunesse, il a chanté les obsèques des héros de Juillet , et cela le lendemain de la chute du roi Charles X.

AI. Victor Hl'GO. Je vous défie de citer les vers doni vous parlez, monsieur de Montaleml.)ert.

M. DE Montalembert. Mais je laisse là sa poésie, je ne m'occupe que de sa prose, et de .sa prose à cette tribune, qu'il a invoquée tout à l'heure lui-même.

Oui, je n'ai pas pu me défendre d'un mouvement d'in-

'liyuutioii, tjiiMnd |t' iiif suis sduvonu d'avoir ontoiulu iiioiiiièiue, en pItMiic cour (l«;s pairs, adiesser par lui, au roi l.tuiis-lMiilippt', los paroles les plus adulatrices (|ui aioul jamais frappé mes oreilles... (/?/>rs approhatifs sur le!< hunes de la niujoriti'), et qu'ensuite, deux ans après, à cette même tribune où je pai'le, et où il pailait tout à l'heure, il est veiui. devant TAsseuddée constituante, féliciter \o peu[<le de Paris d'avoir lirùlé l(^ trône où siégeait ce vieux roi naguère adulé, et d'où était descendu jusiprà lui le brevet de pair de France.

M. Victor Huct». Cela n'est pas vrai.

M. i.K GÉNÉRAL r4iiANi;AR>:iKR. Très bien! très bien! tous les homme? de c<e.ur sont avec vous, niousieur de Moidalembeil, laites justice !

M. Druet-Df.svaux. Elle sera ratitiée par le pays !

M. i»E MoNTALEMRERT. Et c'est VOUS qui nous accusez. MOUS, majorité, de ne pas savoii' distingue)" l'orient de l'occident, le levant du couchant! Oh! nous ne \oiis adresserons jamais cette accusation-là.

.lamais soleil levant n'a eu d'adorateur plus lulrépidc (jue vous !

A DROITE. C'est vrai ! c'est vrai !

M. DK MoNTALEMliERT. îi'honoralile M. Hugo voit aujourd'hui se lever à l'horizon ( r ([uil appelle la majesté du peuple, ou plutôt la grandeur future du socialisme; el le voici qui se prépare à se poser, le lendemain de la victoir»' du mal, en socialiste de la veille.

Vous trouverez dans son langage toujours h .s mêmes formules mais adressées à des objets diflérents. C'est ainsi qu'il vous parlait avant hier de sacrer l'ouvrier, de sacrei- le sinqtle citoyen! C'est bien h' poélf «pn chantait naguère le .sacre de Charles X : il hn faut toujours tpiclriuf puissance à sa<i-er ou (pichpir idoir à adorer.

Kh bien! voici ci; que je lui pn-dis : Si jamais il s'élève.

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