II
coiiiiiie j(» le rodoiitt'. dans co |»ays-ci, sur los ruines de la liberté déshonorée et dégradée pai' le parti au(}uel s'est l'allié M. Hugo, si jamais il s'élève un despotisme quelconque, il sera le premier à le flatter, il essayera de faii'e respirer à ce despotisme futur eet encens qu'il oflrc aujourd'hui à l'ouvrier el ({u'il a déjà Ihit res[)irer à deux dynasties. » (1)
Hàtons-nous d'ajouter , pour étr(- impartial , que M. Victor Hugo ne réalisa point ce pronostic. La verte leçon que lui avait donnée M. de Montalemhert porta ses tVuits et quand parut, dans son éclat, le soleil levant qu'annonçait le noble orateur, le poète s'éloigna, et consola son exil; en lançant, contre le nouveau régime et ses partisans, les nuages épais de sa rhétorique usée et de sa j)oétique ténébreuse.
L'Assemblée , après difTérents autres travaux , se juorogea du il août au 11 novembi-e. Elle avait, bien gagné son repos. Depuis le l^'' octobre de l'année [)récédenle, elle avait discuté, voté et adopté 228 lois sans compter celles qu'elle avait rejetées.
Les commissions aussi avaient bien travaillé.
« C'est surtout, Messieurs, disait M. de Montalemberl dans son rapport (1), dans le sein de vos commissions, loin des regards du public, loin des luttes et des entraînements de la tribune, que se déploient ce zèle modeste, cette étude approfondie des questions les plus épineuses, ce dévouement sérieux, au pays, cette recherche désintéressée du bien public, qui sont les vertus spéciales du législateur. C'est grâce à vos commissions que vous avez |)u satisfaire, sans y succomiier, aux obligations de votre situation, telles qu'elles vous étaient imposées par les
(1) explications entre MM. V. Fhi^o cl de MontaleinlnTt ; OEuvres, lomo lit, page '159.
(2) ilapport sur la proroyalioii de rAsscinbléc : OEuvrcs, tome m, paite 469.
— :vio —
|>rtt|Mtsili(ins tlii (ioiivcnuMiirnl cl par riiilaiissalilc Iccnii- «lit»' <!«' riiiilialiv<> iinlividue'U'. »
PiMidanl la |»n>ro^alioii (\o rAsscmlilri', M. ilc Mimtalomheii alla |ias!5<M' i[M('1i[ii(>s jours à Hnnic.
I,e priin'c Otloscalolii, pivsidtMit tlo la iimnii-ipalito rniiiaine, lui remit. a\ec iiiio iiitvlaillo d'or, le diplôme de citoyen romain, (le litrripu' P(Mranpio ri'iiit U> premier, était >ine distinction éminenle <'l rarement accordée. J.es généraux 'Midiiuit et llostolan en avaient été récemment investis. Ces guerriers inla'épides le <levai(Mit à l'expédition l'oniaine ; l'expédition romaine avait été |)réparée par -M. de .Montalendieit. 11 étiiil bien juste qu'il reçût la même récompense.
ciiAiniKh; xxvii.
Ai;ilati(iii des parfis. — Allilud.c du .-iucitilistnc. — l'rofajui- Ikni du dimanche, en France. — Rapport de M. do Moiifa[eml)ert. — Trintea ejfela de la profanation da dimanchr. — Destitution du général Ghangarnier. — L'approche de ISô-J. — Défense dit respect de VAulorilè. — Appel à 1h Louciliation. — Antagonisme de l'Assemblée et du président de la République. — Coup d'État.
1 Hli 1 .
l'eiulant cette prorogation, les partis s'agitèrent. Les légitiniistes allèrent à Wiesbaden visiter le comte dn Chaniluiril, les orléanistes à Glaremont saluer Louis- P]iili[i|ie. Les socialistes ayant à leur tète Ledru-Rollin l't Mazzini fondèrent à Londres la caisse du peuple e1 Jixèrent Tannée '185'2 pour la réalisation de leurs espérances.
Le pays était inquiet et jetait avec intention ses regards sLii' le président. Celui-ci parcourut une partie de !a France et les discours qu'il ]irononca rendirent son nom (le plus en plus populaire.
L'armée surtout acclamait avec enthousiasme le nom de Napoléon : aux camps de St-Maur et de Satory, on entendit à dilVérentes rejirises le cri de : Vice VKrnpereiir ! C'était, à vrai dire, le cri que pous.sait dès lors la grande majorité des Français. Les insurrections successives qu'on avait eues à réprimer, inspiraient peu de con-
— ;wi —
liaiicc [Hiui- II' sysli'nie n'imltlicaiii, et tout le moiul*' roinjMvuail i\\u' le socialisiiu* «'Uiil loin d't'tro unéanli.
Ouolques joui-s après le retour de l'Asseiublée, M. de Montaleiidiert qui avait l'œil ouvert sur les évolutions de ce redoutable ennemi de la société, taisait entendre ie> graves paroles :
(( Nous conjuron-: les ainis de Toiilre de ne pas s'endormir dans une sét urité trompeuse, et de ne pas se liei au calme apparent dont nous jouissons. La révolution sidissimule, mais elle vit. Elle est patiente, parce qu'ellr troit que tout travaille pour elle. Convaincue de l'inutilité actuelle de la violence, elle api>li(iiie toute son énergie à miner les vieux dogmes et la vieille morale que la France professe depuis quatorze siècles. Lorsque ces antiques lioulevards de la société moderne seront prêts à s'aflais- >er, il sutlirade la pousser du doigt pour la laire écrouler tout eidière. Prenons ^^ardc ([u'un réveil, plus terrible milb- lois que celui de 1848, ne nous attende et ne nous surju-enne. Pour arrêter le travail souterrain et persévérant de nos ennemis, il est un obstacle plus et'licace que les lois les plus lépressives, que les constitutions les plu^ -avannneiit |iondérées : c'est le retour à la vérité sociale.
» Au miliiîu de regrettables dis.sidences et d'incessantes complications, conlinua-t-il, on cliercbe laborieusement des soluti(jns à la crise où nous nous débattons. Il en est une (jui peut les remplacer toutes, sans en exclure aucune : c'est le rétablissement de la loi uKU'ale. Cette loi n"a pas daidre base, ni d'autre sanction que le (lii'istianismc, b'qiK.'l n'a |tas de précepte plus au- ;:uste, plus obligatoire et plus tacile cpie l'observation du dimancbe. (1) >»
« Hélas! ajouta-t-il. t-n l-rance, dans toutes nos villes I dans une trop grande jiartie de nos canqjagnes, le
il) Kapporl sur l'Oljservalion flu dimanctic, par .M. de Muntalemberl. UKuvres, timu' ill, pajie 'i'M.
repos (lu iliiiiancli»' esl violé, et le ciille qui éUtil la conséquence et la condition de ce repos est abandonné; l'àme est privée de sa nourriture en même temps que le corps de son repos; le pauvre, l'ouvrier sont livrés, sans défense, à l'influence chaque jour croissante du mensonge et du mal. Nous vivons dans un temps où ce mal, semé d'aboi d par les maîtres de la philosophie, de la littérature et de l'histoire {rires el chuchotement à gauche], est désormais répandu, })ar l'eflbrt quotidien de mille mains infatigables , jusque dans les plus obscurs recoins de la société, dans un temps où les écrivains les plus populaires ont mis autant de soin à égarer et à dépraver ](> peuple que l'on en mettait, dans d'autres siècles, à l'épurer et à le grandir. (^Jil(})le}^rs à (jauche.) Et voici que le contre-[)oids qu'opposaient à la raison égarée et aux passions émancipées le cult(i })ublic, l'enseignement périodique et permanent de la vérité révélée, infaillible et traditionnelle, ce dernier et trop faible contre-poids a presque disparu d'entre nous! Par un raflinement odieux, on a imaginé, dans une foule de manufactuies et de magasins, de faire durer le travail du dimanche précisément jusqu'à l'heure où les exercices obligatoires du culte ont cessé, de manière à assurer la liberté du mal après avoir annulé la liberté du bien. C'est ainsi que la profanation du dimanche est devenue la ruine de la santé morale et physique du peuple en même temps que la ruine de la famille et de la liberté religieuse (i) »
Pour s'opposer 'à cette l'uine de plus en plus imuùnente, « l'Assemblée nationale avait, dans sa séance du 30 mai 1850, pris en considération une proposition relative à l'observation des dmianches et des jours fériés.
(1) Rapport sur l'Oliseï vatiiui du dimaiiclic. UEuvrcs, U)mc 111, page 190.
i\o{io proposilinii ;u;iit •'•te l'fMivoyiM' ,i l'cNniiioii il'iinc C(»mmission.
M. «le MoiitaU'iiiliiMl fut cliaiytMrpn laiio le r;i|p|iorl.
Il le lut an milieu des railleries lin^ssières, des rires insultants, des sarcasmes jirovocaleurs de la «iauclie.
On n'en doit point tMre étonné.
Le noble rapiiorteur venait demander «.i. simplement et franchement de restituer ce qui était dû à la majesté de Dieu, et à la dignité du pauvre. )^ Or, la gauche aflichaii un souverain mépris envers Dieu et cachait derrière les voiles d'une sèche philantlu'opio, une [irol'onde aversion pour le pauvri'. Le noble comte mit. du reste, dans sou travail, son intelligence, son cœur, sa foi et son amour passionnée pour la liberté. Kn jetant dos Ilots de lumière sur la que.stion sociale du dimanche, il s'appliqua surtout à faire ressortir les désastres causés par la profanation de ce .saint jour.
«. On se plaint partout que le secret du conmaandemont est pei'du, que l'autorité n'existe plus, qu'elle a perdu toute force morale, toute sécurité, tout prestige, et celte plainte universelle n'est que trop fondée. On se des rpande avec surpi'ise et avec eflroi d'où soi'tent ces ma.s.ses d'hommes sans foi ni loi qui apparaissent aux jours des discordes sociales, et, comme les hordes barbares d'il y a quinze siècles, menacent d'cMigloutir toute une civilisation. {Appmhution à droite.) On a raison de s'en alarmer, mais on n'a pas le droit de s'en étonner. Klles .sortent de ces abîmes où on a i-efoidé les populations en les forçant de travailler le dimanche [e.rchnnfitionn à ffiiuche,, en les arrachant à tout ce que la ivligioii avait si naturellement imaginé pour les instruire et les con.soler en ce grand jour, en permettant que le sceau de l'ignorance soit imprimé sur leurs âmes par la main d'une insatiable cupidité. Elles sont adamées , parce qu'on les a privées de tout aliment moral ; elles sont sans
loi. parce que des hommes riches oL instruits ont travaillé pendant un siècle, (Vive approbation à droite.) avec une infatigable persévérance à extirper ce trésor de leurs cœurs [applaudissements^ ironiques à yaudie) : elles sont sans loi parce que trop souvent en violant euxmêmes la première des lois, leurs maîtres et leurs guides leur ont ap))ris à n'en respecter aucune. » (1)
Cependant les sentiments sympathiques que le président de la liépuhlique avait inspirés dans les provinces se traduisaient chaque jour sous de nouvelles formes avec plus de vivacité. Les partis en prirent ombrage. Ils se rangèrent autour du général Changarnier, commandant des gardes nationales de la Seine et des troupes de la première division militaire.
Le président redoutait l'influence du général, qii'il savait lui être hostile. Il le destitua.
(( Si l'Assemblée cède, s'écria M. Thiers, l'Empire est fait! y> — L'Assemblée ne céda pas : la mesure n'en fut pas moins exécutée.
Le ministère se retira ; un autre lui succéda et, le .") février, il demanda le renouvellement d'un crédit de 1,800,000 francs, accordé l'année précédente pour les liais de représentation du Président de la République.
Le rapport de la Commission conclut au rejet. La majorité de l'Assemblée manifestait de cette manière son mécontentement.
M. de Montalembert monta à la tribune.
ce Messieurs, dit-il, vous connaissez ce fleuve de l'Amérique qui roule ses ondes à travers les déserts, les villes, les lacs, les forêts, et puis qui tout à coup, se précipitant avec un irrésistible élan et d'une hauteur effroyable, forme la cataracte la plus formidable du monde, la chute du Niagara.
(1) Rapport sur l'observation du diuianclie : ORuvres, tome IIF,
\^aa,e. ASC.
I N[;\llicur à iiMi\ <{iii sont embarqués sur te llctivr cl ipii HP «'aii'j^lont pas à temps |)our abonloi- an rivage ou pour remoulei" \o courant ; ils sont onp,"loutis !
» E\\ hion. Messieurs, malheur à nous ! car uuu-sommes embanpuâs sur un lleuve semblable, et il ne laiit |»as prêter iine oreille bien attentive pour entendre de loin les mu5ïissements de la cataracte ipii doit nous engloutir tous. .'
I.e noble orateur voyait, avec |icine et avec etlroi, l'abîme où les divisions des partis et le désaccord des deux pouvoirs allaient précipiter la France.
Libre à l'éjiaid de l'Assemblée, libre à Vécïard ilu président, il parla avec une pleine indépendance. S'adressanl ù la fraction de la majorité ({ui avait à sa tète MM. Berryer. Thiers et Chançrarnier, il lui reprocha ce qu'il ne craignit point d'aj)peler son injustice et son iniiratitude. S'inspirant ensuite du pins pur patriotisme, il lit entendre en laveur du re.spect de l'autorité ces «fénérenses. sévères et sabres paroles :
t( Avpz-vous jamais rélléclii. Me<sii'ur>. à la nature de raiitnriié parmi nous? Tout <■<■ ipii se passe depui> quelques années en Ki'ance est cependant de nature à s(»ulever <le bien jjraves réllexions sur ce sujet. Tout le monde vent laidoiilé, tout li' monde la n'-iianie. tout le monde veut rétablir laulorilé, tout le monde vent Timposer, tout le monde veut la sauver. Mais chacun l'ail, a part soi, cette réserve, c'est ipie l'autorité (pi'il s'agit de rétablii* et d'imposer ne nuira en rien ni à ses préjugés. ni à ses violences, ni à ses rancunes, nia ses antécédents, ni à ses ad'ections. ni à ses répugnances, ni à lieu de ce qui lui est personnel. Sinon, non ; sinon, on lui lait la guerre, à cette pauvre autorité, jus(pi'à ce ([u'elle .soit à nou.s, jusqu'à ce qu'on en devienne soi-même le détenteur ou le possesseur, (^est une plante bien frêle et bien délicate que cette autorité ; elle réussit bien diflicilenu-nt dan-
iiuUe pays, el cela par une très-ljoiuie raison, c'est que personne ne vent la planter ailleurs (pic Hans s(»n propre jardin.
i) Ces préoccupations égoïstes et personnelles, qui sont malheureusement le propre de tous les partis en France, constituent pour l'aulorité une condition mortelle et incompatible avec la société comme avec la liberté. Ce grand et sage roi qui vient de mourir dans Texil, disait de la France, dans les derniers jours de sa vie : « La désorganisation a son parti. » Hélas! il en savait bien quelque chose, mais il n'a peut-être pas assez dit combien ce parti avait de complices, involontaires sans doute, dans les partis qui .se donnent pour mission de combattre la désorganisation et l'anaixhie.
» Je suis frappé, quant à moi, de la facilité avec laquelle, en France, dos qu'on est parvenu, au lendemain d'une r'évolution, à rétablir un fantôme, une ombre d'autorité quelconque, immédiatement, sans se soucier de l'avenir, sans la moindre idée arrêtée sur ce que sera cet avenirsans avoir rien combiné, rien arrêté, rien fait adopteid'avance à la conscience du pays, de gaieté de cœur et comme par une sorte de récréation, on se plaît à miner, à attaquer et à défaire moralement cette autorité. »
S'adressant plus particulièrement aux partisans des Bourbons et delà branche d'Orléans, il ajouta: vous qui êtes les défenseurs, les amis de ces deux monarchies, vous qui espérez qu'un jour la libre volonté de la France (et vous en avez parfaitement le droit, selon moi), vous qui espérez qu'un jour la libre volonté de la France souveraine, d'ellemême rappellera l'une ou l'autre de ces monarchies, comment se fait-il ({ue, d'avance, vous ne pensiez pas aux londitions que vous leur préparez, à l'une et à l'autre? Comment se fait-il qu'il ne a^ous entre pas dans la tête qu'en continuant, en encourageant, ou en tolérant, je ne veux rien dire de trop fort, en approuvant contre le Gou-
\i'iiKMu<Mil ;utuol, nnitn- Louis Bonaparte, le nièinc s^ys- It'iue qui a été i'iii|tloyt' avoi tant de succès conlro les ^gouvernements de Charles X et de Louis-Philippe, vous préparez pour l'avenir les mêmes conditions ipii ont tait périr da-is le passé ce que vous aimez le [ilus?
» Je suppose. Messieurs, que vous, partisans de l'une ou de l'autre des dernières monarchies, vous soyez un jour les maîtres, et je crois qu'il n'y a rien de plus possible et même de plus probable.
1) Oui, Messieurs, en France, on l'a dit avec justesse, tout arrive; et moi j'ajoute ; Tout est probable dans un pays qui a vu dans la même année la révolution du 24 février et l'élection du 10 décembre; je dis donc qmfout est probable.
>' El» bien, supposons luneou l'autre de ces monarchies debout. Elles ont parmi leurs défenseurs les orateurs les plus puissants et les hommes d'F'.tat les plus illustres de ce l>ays-ci; mais je leur demande à (Mi\-mèmes, y a-t-il parmi eux un homme assez sûr de lui pour pouvoir se -e dire : Oui, moi je dompterai cet esprit perpétuel d'opposition, ces clameurs, ces outrages, ces calomnies, ces insinuations contre le pouvoir; je viendrai à bout de ces persécutions de tous les jours et de- tous les instants; je <aurai dire à toutes ces voix déchaînées : Distinguons, ceci était bon l'autre jour, quand je n'étais pas au pouvoir; aujourd'hui, je commande, c'est mauvais; distinguons.
» Non, il n'y a per.sonne parmi vous, quelle que soit -ajuste renommée, qui puisse dire qu'il sera le Neptune de ces flots irrités, et que d'un accent de sa voix, d'un geste de sa main, d'un coup de son trident, il pourra faire rentrer dans leui' lit ces Ilots ameutés par soixante années de révolutions.
Vous vaincrez peut-être, je le veux bu.'n; mais c est ce jour-là, mais le lendemain de ce jour que commenceront w»s embarras et vos dangers. Vous verrez lenaitre contre
vous, suigii' contre vous, oniployer contre vous toutes les armes, toutes les perfidies, toutes les malices, toutes les iniquités, tous les outrages, toutes les ruses qui ont été (Mnployées de votre temps contre les pouvoirs que vous attaquiez; vous les subirez tous, et il faut bien que j'ajoute, vous les aurez tous mérités.
» Il n'y a qu'une condition pour rétablir l'autorité dan-ce pays, et je l'ai déjà dit à cette tribune, c'est de la défendre quand on n'en est pas le dépositaire ; je vais plus • loin, c'est de la défendre même quand elle vous est désagréable sous certains rapports; car, après tout, on n'a pas toujours dans ce monde le gouvernement qu'on veut, on a le gouvernement qu'on peut avoir; on a des gouvernements tels quels ; il faut les subir, les accepter, les défendre lorsqu'ils ne sont pas radicalement mauvais.
M. LE GÉNÉRAL DE Grammont. C'est uu volume pour l'histoire de nos jours!
M. DE MoNTALEMRERT. Après que VOUS en aurez agi ainsi avec les gouvernements qui n'étaient pas de votre goût, obi quand arrivera le jour du gouvernement selon votre cœur, selon vos préférences, alors vous serez toutpuissants pour le défendre. Alors vous pourrez dire aux autres : « Te commande aujourd'hui, et vous, obéissez ; j'ai le droit de vous parler ainsi ; obéissez, car j'ai obéi quand je ne commandais pas. Respectez-moi, car j'ai respecté quand ceux qui commandaient, n'étaient pas ceux que mon cœur eût voulus; servez-moi, car j'ai servi le pAys avec ceux que je n'aimais pas. Kl après avoir donné, cet exemple à vos adversaires, vous pourrez vous vanter d'avoir entre vos mains une arme qu'ils ne réussiront jamais à briser. » (1)
En terminant il lit im puissant appel à la conciliation.
(1) Discours sur la dolalion du pn^siclenl do la i(^pni)lique ; <>Euvres, toiue 111, page TjôJ) et suivantes.
— A-IW —
u .lf\mi>cii iiiiijiiii'. poriiietlez-iiitii «If iiiadicbser. en leriiiinant. iln liant de celte tribune, aux deux pouvoirs. Vous savez assez de (|uel coti'. selon luoi, est le tort, et île <|ueliôté est la raison; mais j'admets qu'il y ait tles torts de pari et d'autre, et «pi'ils soient égaux. Kli bien, je leur dis à tous deux, d'une voix loyale (>t resjjeclueuse : (lessez cette gueri'e impie, cette ^uerie dénaturée. <(ui ne peut prolifer iju'à U()< eunemi> cdinmim-. .le leur deniand*'. a tous deux, gi'àie pour le pays, ^ràce pour son repos, pciui' <on travail, pour son crédit.
■ ; Voix niVKKsis A inuMiK. Ouil Trés-liieiil
'i M. HK Montai. KMi'.Eiir. .le leur demande, à tous deux, ^râce pour notreu-nvre cl ]inur notre lenommée comniun(> car c'est noti'c o'uvie et notre renommée (pii sonlen péril. Oui. si nous arrivons à cette crise fatale de 18.V2, «m nous faisant l'un à l'autre la guerre, savez-vous cequi arrivera? C'est (pie les esprits sages diront de nous, cpiel (pie soil uotri' parti : « Ces liommes ont substitué chacun une idole privée au bien public, et ils ont placé cette idole sur l'autel de la jtalrie. » Et .savez-vous ce que diront dans leur :Tossier. mais expressif langage, les paysans qui nnu.? ont élus? Ils diiunt ceci . d Voyez ces blancs qiu^ nous .ivons nommés, ils n'ont su que se diviser entre eux. Eli bien, nommons des rouges. «
'( Pi,isiEi:r;s mk.miuîes. Cela pourrait bien arrivei!
> M. DE MoNTALEMBERT. Ce qiii triomphera donc, ce qui sortira (le nos luttes, de nos funestes dissentiments, ce ne sera pas, comme (jn l'a dit, l'Empire, ce ne sera pas, non plus, le gouvernement parlementaire, ce sera le socialisme [rireu ironique^y à ijaiiche), et non pas le socialisme insurgé, violent, brutal, par conséquent éplié mère et facile à vaincre; non, ce sera le socialisme légal, le socialisme électoral. <-'est-à-dire un mal irrémédiable, "U pour iecjiiel du m(»ins je ne conçois aucun remède humain. Messieuis. ce n'est pas là une menace, c'est une
prédiction. Je descends de la tribune avec la conviction d'avoir rempli un impérieux devoii", et avec une seule ambition, l'ambition d'être un taux prophète. » (I)
Malgré ces sages paroles, l'hostilité persista.
Des pétitions arrivèrent bientôt de tous côtés à l'Assemblée soit pour la révision totale, soit pour la révision partielle de la Constitution. M. de Montalembert était favorable à cet avis. Il fut nommé de la Commission à laquelle on en renvoya la proposition. 11 ccmbattit peu de temps après l'abrogation de la loi du 31 mai. Cependant l'assemblée cherchait à restreindre les droits du Président ; elle demanda le droit de requérir la force armée. Ce droit lui fut refusé. Les deux pouvoirs ne cessaient pas de se combattre. L'opinion était inquiète. On touchait au dénouement.
Le 2 décembre, on lui sur les murs de Paris une proclamation du Présiden!, suivie de plusieurs décrets. Louis Napoléon prononçait la dissolution de l'Assemblée, rendait le peuple juge des ditïerends qu'il avait avec elle et soumettait à la nation tout entière les bases d'une nouvelle Constitution (1).
Des mesures avaient été prises pour empêcher toute résistance. Plusieurs représentants avaient été arrêtés. Des troubles éclatèrent néanmoins à Paris et dans les provinces, mais ils furent vigoureusement réprimés.
Les 20 et 21 décembre, la France répondit à l'appel du Président. 540,737 voix blâmèrent sa conduite ; 7.439,216 l'approuvèrent.
M. de Montalembert, avec soixante quatre autres députés faisant partie de la réunion dite dc^ Pyramides, .signa une protestation contre la dispersion de T Assemblée pai' la violence.
(1) Discours sur la dolalion ilii prosident de la République: Œuvres, tome m. pjiee 573.
— :vM —
•• NdiiiUH' à ^oii insu iiu-inhrc tic l;i (ioiinnission «••uisultativc iivé»> par décret Hu "2 ilécembre, il fli'^clara ijn'il ni; pouvait accepter ces fonctions en présence (hla ilélention d'un ^rand nombre de ses collègues, et ne consentit à faire partie de la Commission qu'après la mise en liberté des représentants qui avaient été arrêtés à la mairie du X'"«" arrondissement. »
Phjsieurs personnes le consoltèrenl u au sujet du vole à émettre sur le plébiscite du "20 décembre proposé au sullran^e universel par Louis-Xapoléon. » Il répondit d'une manière favorable au ;iOuvernement (1).
Le !28janvit.'r 1!^."")^, M. de Mnnlalernbert protesta contre la conliscalion du patrimoine des princes de la maison d'Orléans, en donnant sa démission de la Commission consultative.
Nommé représentant du Doubs au Corps-Législatif, il y fut, jusqu'en 1857, l'un des membres de l'opposition.
(1) u 1" Un chef resp •ii>able nommé pour iWs. ans; 2° Des ministres dépendu iii du pou voir exécutif seul; 3" Vn conseil d'Etut f(jrmc' 'les hommes les plus dislingiscs, préparant les lois et en sonlenani ia discussion dovaiU le llorps-Lé^islalif ; 1° Un Corps-LépislaUf dis- < utant ol volant les lois, nommé par lu sulfraj^'j univetsel, saas scrutin de liste qui fausse l'élection ; 5° Une seconde .\ssembl6e< formée île toutes les dluslralions du pays, pou\oir pondérateur ;.:ardii>n du pacte fondamental ut des libertés pul)lique«. n
M. de .Montalcmhert n'a point reproduit dans ses œuvre.-* I.i lettre qu'il publia à culte occasion, le 12 décembre Ib-il. Voici la raison qu'il donne de celle omission : u Lo régime actuel de la presse no comportant pas des explications complètes sur les faits qui onl précédé, accompagné «H suivi cette Ictlrc, l'auteur ne se croit pas obligé à une reproduclinn, qui, sans ces explications, semblerait l'avouer de nouveau, n
CHAIMTHE XXVKI.
Nomination et iéce|itioii rie M. île Montalembert à TAcadcmie. — Sou discours. — La Grcmdv. (lonstituanle. — fnntilité tir le liè):ahilio)i de 1189. — Mirabeau mu: pieds de Mavic-Antoinelic. — Devoirs de l'Académie. — Réponse de M. (iuizot. — M. de Montalembert est nommtdirecteur. — Son discours aux Cincf Académies. — SursiDn corda !
Le ièi:uc des libertés parlementaires venait de Unir avec la Constitution que la République avait donnée à la France. M. de Montalembert en avait usé plus et mieux que tout auU'e. 11 avait mérité un noble repos. L'Académie le lui ollVit en lui ouvrant son sein. L'àpre défenseur de l'Eglise fut élu par ses anciens adversaires devenus ses alliés, grâce à la Pvévolution de 1848. Cet bonneur fléjà tant brigué du temps de Bossuet et de Montesquieu lui était, du reste, dû à tous les titres.
« E'Académie, en elfet, a été instituée pour mettre en lionneur les lettres, puisqu'elles sont un des principaux instruments de la vertu, et le plus noble de tous les arts qui est l'éloquence. ^)
Son éloquence, on peut le dire, avait fait palpitei' tous les cœurs, et on sait à quelles sources elle puisait ses nobles inspirations.
Ta vie de Ste-Eliscbeth et ses nombreux écrits {)oli-
— :un —
litjiit'>, lli^>lol•i(lln?^, lillonùres cl ailislitnif>. axaient dipuis longtemps iloniu' la xali'iii' de sa plume.
Ht loulo sa vie, mi lo sail, n'avait tHé (luuii luii^ nmihal en faveur <1(^ la reli'^ion el de la veilii. Mais poul-èli'o ce dernier litre ([ui aurait eu tant de valeur au wii'' siècle, était-il un ohstable au xi\"'. f.e vent impur qui, au xviii" siècle, desséchait tout, avant de tout déraciner ■» soufflait encore, et il avait llétri, dans l'illustre asseni- Itlée, phis d'une noble intelligence. Voltaire " le plus formidable esprit que le mal ait jamais enfanté » y avait de nombreux partisans, et île zélés adorateurs. l*our tout dire, en un mot, l'Académie n'avait pas craint, (juelcjues années auparavant, de mettre au concours l'éloge du patriarche de l'incrédulité.
1/aninence fut grande à la séance de réce[ilion de M. de Montiilembert. Les places mêmes réservées aux acadénnciens furent envahies. On était curieux d'entendre les paroles que le (ils des Croisés allait adresser à la docte Assemblée qui comptait, dans ses langs, un si grand nombre de ceux qu'il avait si énergiqut'menl mais si jusiement ap[>elés : les lils d<! N'oltaire.
Le Uls des Cioisés fut fidèle à son pas.sé. il ne recula pas. Il était entré à l'Acarlémie en victorieux ; il parla en vainqueur.
.\piès avoir laconté, avec autant de charme (jne «le sinqjlicité, la vie <\r. M Drf)Z. son prédécesseui-, il apprécia ses ouvrages au point de vui' du tlnétien, du iiioialisle et de l'hisloneii. I.e plus remarqiud)le de tous, VHistoh-e lie Louis A 17 , lui inspira les plu< belles pages qui soient sorties de sa plinne. On a dit de .M. de Montalemberl qu'il y a eu lui du Tacite. C'e-^-l vrai, niais, selon nous, nidle part l'illustre orateur ne res.sembic pbiN au grand historien des Gé.sars, que dans les pages magnihqnes où. après M. Droz, il trace, à la manière dps grands maîtres, le poitrait de la première Consti-
lU.
tuante. Il ne so laisse point aller au dénigrement, il laif justice. Chacun de ses coups est porté avec une impétueuse justesse. Du reste, même sim|)licité, même grandeur de diction, même vivacité d'éloquence, même énergie de blâme, même vigueur de pinceau. Son indignation longtemps concentrée foudroya cette assemblée « qui perdit la France, en se déshonorant elle-même, » et que cependant des plumes, criminelles ou trompées, exaltaient chaque jour.
Ecoutons le :
« C'est elle qui détourna le cours naturel des aspirations de la France; c'est elle qui changea le sens des choses et des mots. Jusqu'alors, on avait donné le nom (ie Révolution à ces crises toujours redoutables, mais ([uelquefois salutaires et légitimes, qui ravivaient l'existence des peuples, comme celle de 1688 en Angleterre ; comme celle qui avait rendu au Portugal, asservi par l'Espagne, sa nationalité glorieuse; comme celle qui venait d'armer la Belgique, ponr ses vieilles libertés, contre les innovations tyranniques de Joseph II; comme celle encore qui allait jeter une lueur d'espérance et de vie sur la noble Pologne, déjà mutilée par ses spoliateurs. Jusqu'alors, on avait cru que la Constitution d'une nation, comme celle de l'homme, était son tempérament uutui'el, tbrtitié, amélioré par l'âge, l'éducation, le travail '.'t l'expérience. C'est l'Assemblée de 1789 qui lit du moi de Révolution le synonyme de la destruction méthodique, de la guerre permanente contre tout ordre et contre toute autorité; c'est elle qui baptisa du nom do Constitution ces créations artificielles de la scolastique des partis, sans racines et sans majesté, éphémères connue la passion el stériles comme l'orgueil.
y Sans doute, l'Assemblée constituante renfermait une foule (riionmies distingués, doués de tous les trésors de l'éloquence, et la plupart animés d'un amour sincère de
riiuinanité. Sans iloulc, elle opéra des lélorines indispensiibles que la uionarcliie avait préparée^:, et que lui imposaient d'ailleurs ses commettants. Mais son (cuvre lut à la fuis coupable et insensée, parce <|u'elle dépassa toujours le but, sans y être contrainte par les hommes ni par les choses. Là, comme depuis, comme toujours, la révolution vint d'en haut, avant de venir d'en lias. Avant de descendre dans les masses, elle fut conçue et fomentée par un petit nombre d'amliitieux dont les malheurs oui trop fait oublier les crimes. L'Assemblée commença par détruire le mandat ([uelle avait reçu de la royauté et des électeurs, seule orif;ine légitime de ses pouvoirs. C'était se proclamer onmipotente et infaillible. Elle eut bien plus de |)résomption et d'orgueil que de lumières. Elle méconnut la première condition du vrai législateur : la défiance de soi et de la nature humaine. Les ténèbres et le néant de l'homme livré à lui même ne lui inspirèrent jamais cette modestie qui est une vertu publique aussi bien qu'une vertu chrétienne. Elle semble n'avoir jamais eu la conscience de cette inexpérience que de trop indulgents apologistes lui doiuient pour excuse. Amoureuse de théories et de métaphysique^ pleine do mépris pour les aits et d'une confiance niaise dans les lieux communs elle ne voulut pas conqueudre qu'en j)olilique les idées vraies ne sont jamais simples, mais presque toujours complexes, j»arc(.' que l;i politi(|uo n'est pas de la géométrie. F*"lle déchira ces symboles, ces traditions, ces formules (|ui sont le vêlement nécessair»; de notre nature inliinie. pour la jeter frissonrianle ot inic dans les déserts de l'abstraction. Elle ont celte manie <le runiformité, fjui est la parodie de rimité, et que Montesquieu appelle la passion des esprits médiocres. (Jn la vit tour à tour dominée par la pétulance des rhéteuis et l'outrecuidance des sophistes, altérée de cette popularité cpii n'honore pas plus qu'elle TU' dmo ponssnnt ju^qu à la >e"'vilit.'' h tolérance
Hes niinuiités laclieiises, i in pitoyable «'iivers la royaulo vaincue, inerte et muette devant l'éineute et l'assassinat. ') Les lionimes que j'accuse, pavée que leui- niénioii-e est encore debout, et parce ({ue leur esprit vit encore parmi nous, se figuraient qu'on pouvait ici-l)as tout changer, tout créer à volonté. L'homme n'a ni ce droit, ui cette force. Celui des disciyjles de M. Droz qui lui a fait le plus d'honneur, votre confrère, M. Nodier, disait avec raison : o; La mission du génie est de conserver, )) quand il vient trop tard pour créer. » Il y avait aloi^s beaucoup à conserver en France, ne fût-ce que l'honneur de son histoire et de sa bonne renommée devant le monde. Chaque progrès récent de la science historique a confirmé la vérité du principe deviné par madame de Staël : « Ce n'est pas la liberté qui est nouvelle en y> Europe, c'est le despotisme. » Cela était vrai de la France, comme de tous les autres peuples chrétiens. On pouvait, on devait donc revendiquer la liberté conune rimprescriptible apanage de la France, comme le patrimoine du peuple franc par excellence. On pouvait renoncer à cet enthousiasme aveugle pour la l'oyauté, qui était devenu depuis peu le seul principe de l'ancien ré- ;4ime, et qui formait nn si étrange contra.ste avec l'abaissement moral de Louis XV, sans renoncer en même lenqts an bénéfice des douze siècles d'existence pendant lesquels la France avait traversé tant de fortunes diverses. Il fallait oublier tunt le règne de madame ilePompadour et de son adulateur Voltaire, pour aller, en remontant le cours des âges, réclamer les droits périmés mais non éteints, qu'une nation sans cesse distraite par la guerre et la cour avait laissé peu à peu contisquer par ses rois. En les adaptant aux mœurs nouvelles, aux • xigences de l'unité nationale, on centu[)lait leur valeni'. I.a liberté acquérait ainsi des ancêtres. On Tidentiliait .ivecles gloires et les forces du passé. C'est précisément
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rc ijut' IH' MHilail |ia> rAssciiiblt'i,' cuiiï^liliiaiiti'. Mlle v<tulait une libertr fait»» ilr ses mains, créée par son soul'llo. Elle ne voulait pas de la lihei-té à titre d'hérita<:e : et rependant ce tili-e était la plus sûre des garanties, parce tjue rhomiiiejpidi qu'en tasse, a besoin de cette transmission pour se croire viaiiiitMil pro|iriétaiie d'un hieu qucl- ».-onqne; parce que l'ambition secrète du novateur le plus audacieux est de se ciicnlifr des aïeux dans le passe; parce »pie cbacim béi"it(\ même mairie lui, de la pensée des siens, connue de son nom, de sa langue, de sa vie : parce (pi'en tout i'iiérédité est l'accord de la raison et de la nature.
I/Asseml)lée constituante aiuia jiiieux déclarer (puî le peuple français n'avait été pendant douze si«}cles (pi "un ramas d'esi-laves, afin de créer un peuple neuf, un i>eu])le fabriqué de la veille, comme une macliine pro[)re à faire l'expérienc»» des théories et des abstractions dont elle s'était éprise. Elle traita la France en jiays conquis : elle mit a sac toutes les alfeclions, tors les souvenirs, tous les vestiges du passé; elle les innnola 'ous à cet orgueil cruel qui est le propre des novateurs.
I/«'S nations ont une àme connue les individus : pour n'être pas immortelles, elles n'en ont pas moins leur l'ai- M)n d'être dans le pas.sé et de longues espérances d'avenir, (l'est surc^tle àme de la France (pie la Constituante p(n'ta la main; elle enticprit d(,' la tuer : elle y réussit à moitié.
Uabaut-Saint-Ktienne lui avait dit : « Pour l'endn; le
peuple heureux, il faui l(! renouveler : changer scj^
• idi'es; changer ses lois; changer ses mœnr's...; changei' ■ les honnnes; changer les clujses; changer les mots...;
• tout délruin.' ; oui. tout détruire, puisque tout est à recr(''er. » l/.\ssend)lée choisit pour piésideni l'auteui" de
e progi'amme, et elh; '("appliqua servilement. Elle cru'^ ooir tout fait, paice rpi'elle avait tout changé ou loul détruit. Onauiail pu lui rapjieler qu'il ne (aiM qu'une cogné*'
et un quail iriieure pour abattre le plus beau chêne de nos forêts, et qu'il faut un siècle pour le remplacer. Mais elle ne comptait pas plus avec le temps qu'avec la nature. Elle fit la guerre à l'un et à l'autre, sous prétexte de la faire aux préjugés.
lia durée avait été jusque-lù la condition de toute force et de toute grandeur : elle en fit un principe de déchéance et de mort civile.
N'ayant pas su lire dans l'histoire du monde qui démontre que nulle part la démocratie n'a pu régner sans dégénérer en despotisme, elle entreprit de fonder en France la démocratie. Pour y réussir, elle dut renverser toutes les barrièies qui jusque-là avaient contenu la tyrannie, soit des rois, soit des masses. Elle introduisit l'instabilité partout, dans l'Etat comme dans l'Eglise, dans la propriété comme dans la famille. Elle eut la bizarre idée desuper- ]ioser une royauté héréditaire à cette démocratie souveraine dont elle avait banni toute tradition, toute durée e< toute hérédité. Elle créa un état politique et social qui jusque-là ne s'était jamais vu dans le monde. Elle osa se condamner à combattre sous tontes les formes les deux bases de toute société, l'autorité et l'inégalité : — je dis l'inégalité, qui est la condition évidente de l'activité, de la fécondité, de la vie sociale; qui est à la fois la mère et la lille de la liberté : tandis que l'égalité ne peut se concevoir (ju'avecle despotisme. Non pas certes cette égalité chré" tienne, dont le vrai nom est léquilé, mais cette égalité dé-niocratique et sociale qui ni^sl que la consécration légale dt:" l'envie, la chimère de l'incapacité jalouse; qui n"a jamais été qu'un masque, et qui ne pourrait devenir une réalité que par la destruction de tout mérite, de toute vertu.
Si les hommes pouvaient être tous égaux entre eux, la première condition de leiu' existence serait la suppression <omj'!ète de la liberté. La nature luimain*' répugne heu-
rou^eiiienl ;( col excès tie misère. Mais ne \uyoiis-iu)Us pas propager partout en Europe ce goût dépravé du nivellement qui préfère l'é^-alité dans la servitude à l'inégalité dans la liberté, et qui fournit au despotisme son plus solide appui et sa plus éclatante justification? N'a-t-on pas déjà reconnu et avoué que chaciue progrès des peuples modernes vers l'égalité était une étape vers le pouvoii' absolu.
Or. ne l'oublions pas, ce sont les législateurs do 1789 qui ont inscrit dans nos lois et dans nos cœurs, en dépit de la nature et du bon sens, cette vaine promesse dont la réalisation toujours promise et loujouis attendue constituila société à TéUit permanent de mensonge et de guerre. Faciliter au viai mérite l'accès des carrières les plus brillantes, satisfaire toutes les ambitions légitimes, moyennani l'épreuve du travail et de la persévérance, c'est un (levt)ir ; mais stimider la piodnction factice et universelle de prétentions sans limites, en renversant toutes les digues, d'ailleurs si llexibles, que la Iradilion, Tbabitude, les souvenirs de famille opposaient au lorn.'nt des médiocrités avides, c'était une criminelle folie. Cette folie nous Tavon^ faite, et nous en portons la peine.
Il faut avoir la Iranclii.se de l'avouer au milii-u des dangers dont nous sommes assaillis : en appelant toiisà toutou a aggravé h' mal qu'on [u'étendait détruire; on a éveillé les and)itions endoimies sans pouvoir les satisfaire; on a irrité. provofpié.enllanMné toutes les cupidités, et on s'est nU'' b; droit et la force île les répi-iiner; on a tué le sentiment le plus tutélaire, le bonbein- d'être à sa place, à son rang; on a promis plus ([u'aucuiu; société ne peut tenir i on a créé un problème insoluble, et on a i(;ndu la Franc*' entière victime fl'une odieuse déception.
C'est ainsi que la tempête est (bnenue incess;inte, !•• rév(jlution éternelle. C'est ainsi que l'inégalité des fortune^ est devenue le point de mire de'^ ainbilion- ilécues et de^
candidats rejetés. En proscrivant toutes les propriétés collectives, toutes les associations solidaires ; en déchirant tous les liens antiques entre l'homme et ses ancêtres, entre l'homme et la terre, entre l'homme et l'homme; en détruisant tons les prestiges, toutes les fictions qui établissent •Miti'e les diverses classes de toute nation hien organisée une gradation bienfaisante, la Constituante n'a plus laissé ([ue deux armées en présence, les propriétaires et les prolétaires. Ce n'est pas la Convention qui a semé ce poison ; r'estla Con.stitnante. Elle avait pent-ètre le fol espoir que le flot déchaîné par elle s'arrètei'ait devant la distinction ijui naît de la richesse, après avoir ellacé toutes celles qui naissent de la gloire, des services rendus, des droits acquis ; comme si la richesse et la propriété elle-même n'était pas aux yeux du pauvre et du prolétaire, de tousles [iriviléges le plus exorbitant . et de toutes les inégalités la plus blessante.
Non, la propiiété, dernière religion des sociétés abâtardies, ne résistera pas seule au bélier des niveleurs. N'a-ton pas vu de nos jours contester jusqu'au privilège d(> l'intelligence, et faire un appel à l'ignorance pour abriter la révolution? Tant ilestvi'ai^cjue, pour rester dans la logique, le dogme de l'égalité ne doit pas ]»lus respecter le mérite et la fortune que la naissance.
Mais, d'ailleurs, l'Assemblée constituante elle-même a légué au monde un exemple fatal, et dont nous avons déjà pu apprécier les conséquences. Jusqu'à elle la conliscation des biens n'avait existé qu'à titre de pénalité : la jn^ernière elle en lit une ressource fiscale et un principe d'utilité publique. En proclamant le droit de l'Etat sur la propriété de l'Eglise, elle déposa dans nos institutions et dans nos idées le germe du communisme. Tl n'est pas un argument employé par les orateurs de sa majorité contre les moines et contre les évêques qui n'ait été retourné de nos jom-s contre les capitalistes et contre les propriétaires
.'l vou.< y lioiivtM'i'/ la premitMV étiition di's lioclriiies (jiii uni \o plus olVrayo rKuro|)o roiitcmpoiaiiu'.
.le ne dis rien de re ((ii'elle a lait conlie la loliyioii : ou «;aitasi;ez ce que j'en dois penser, .le remarque seuleincnl im'elle inauirura ses travaux par unedéclaration pompeuse • ■n faveur de la tolérance universelle, et de la libellé des .uUes; qu'ensuite elle se transforma en concile, se mit à intei"préler le droit canon, (t après avoir confisqué le patrimoine <\n cleriié. tenta de lui conlisipiei' sa conscience en lui imposant un serniiMil qui devint le prétexte de la pei'- -écution l;i plus sanj^laidc ipn- l'Kiilise ail sultic depuis Néron.
Kn résunii-, l'Assendtlée constituaide ne uiantpia pas seulement de justice, de courage et d'humanité, elle manipia surtout de bon sens. Le mal qu'elle a fait lui a suivécu. Elle nous a fait croire (juc Ton pouvait tout défaire et lefaire en un jour. Elle a inauginé contre le plus doux et le plus irié[uocliable des rois celte série d'attentats qui devait liabituer un peuple égaré à toutes les injustices et à toutes les ingratitudes dont nous avons été témoins.
Uieu la châtiée surtout par la stérilité de ses (euvres. Elle prétendait fonder à jamais la liberté, et elle eut pour -uccesseuis les tyrans les plus sanguinaires qui aient jamais déshonoié aucune nation. Elle avait pour mission de rélablii" les linances. lenqjire de la loi, et elle a légué à la France la banqueroute, l'anarchie et le despotisme, le despotisme sans même ce repos dont on fait à tort la conqjensation de la servitude. Elle a fait plus : elle a laissé des prétextes pour tous les abus de la force, et des précédents |)oui tous les excès de l'anarchie future. Mais elle n'a rien fondé : rien! L'ancienne société qu'elle renversa avait duré, malgré ses abus, mille ans : la nôtre, celle que la Constituante a voulu créer, est déjà à bout dévoie, et elle dure à peine depuis cinquante ans. Si nous vivons encore,
s'il nous restiî une législation civile, nne organisation judi- ':iaire, railitaii''. administrative, fiscale, qui ont survécu à nos tourmentes politiques, on sait à qui nous le devons • aux éléments d'ordre et de vie que Louis XIV et Napoléon ont déposés dans nos codes ; Napoléon surtout, moins i^rand à mes yeux pour avoir vaincu à Austerlitz et à léna, que pour avoir livré à l'esprit révolutionnaire dont il était issu une première bataille, et pour l'avoir gagnée.
Les chefs de l'Assemblée constituante s'enorgueillissaient de deux œuvres capitales : la constitution civile du clergé, qu'il suffit de nommer pour la qualifier; et la Constitution de 1791, qui a duré trois fois moins de temps qu'on n'en avait mis à la discuter. En revanche, ils posèrent tous les principes dont la Convention ne lit que tirer les conséquences, et dont la plus récente de nos révolutions nous a révélé la fatale et permanente vitalité. Ils ne proscrivirent pas la propriété, mais ils Tébranlèrent jusque dans ses racines. Ils ne proclamèrent pas le culte de la Raison, mais ils le pratiquèrent. Ils n'abolirent pas la royauté, mais ils la livrèrent désai'mée, enchaînée, avilie, avec un .sceptre de roseau et une couronne d'épines, aux ijourreaux qui venaient les remplacer. » (1)
Après avoir ainsi châtié la Constituante, le grand orateu r llétrit la révolution de 1789 el ne craignit point de l'appeler en présence de ceux qui en avaient fait Téloge, une sanglante inutilité.
» Ayons le coui'age de le dire en présence des arrêts île
l'histoire et des menaces de l'avenir : la révolution de
1789, telle qu'elle n'est faite, n'a été qu'une sanglante
inutilité. Tous les bienfaits qu'on lui attribue, ses consé-
(juences durables que nul ne songe à contester, les droits
et les garanties qui nous sont devenus comme une seconde
vie, tout cela eût été obtenu graduellement, complètement,
(1) Discours de réception à l'Académie française, Eî juillet 18Ô2 : Œuvres, tome III, page Qli.
sau? aiuiint' il<>s vinlcnii's ivvolutioiinairos, otn'cn eût ctr qiio plus ï^olitli'iiKMit onraciiu', pins \mivorselloin(Mit respecté. Préteiulre qu'il valait uiitMix conquérir la liberté politique et l'égalité devant la loi par une crise nieurtiière q\>e par un tlVorl li-gitinie et continu, par la persévérante nerjîie du droit el du sacrifice, c'est une doctrine qui aujourd'hui ne devrait guère être professée que par les hommes déternnnés à livrer un assaut semblable à la >;ociété actuelle, encore toute meurtrie et mal assise par la faute de nos pères et par la nôtre. Tout homme qui absou( sans réserve 17SÙ piononce d'avance la sentence de mort contre tout gouvernement de son choix et de son tem|ts.
Car 1789 ne fut pas la liberté : ce fut la révolution. l'n écrivain distingué (1) l'a dit : la liberté politique en France a un grand malheni-, c'est d'être née de la révolution et par suite de n'avoir guère servi qu'à la l'évolution. Et cependant, à vrai dire, ce senties deux contraires. La liberté c'est le droit limité par le devoir. La révolution n'est que la force triomphant à la fois du devoir et du droit. » (2)
Voilà pourquoi les deux 'plus fameux champions de la libellé, parmi les modernes, deux hommes très-divers, mais qui, tous deux, devaientleur force et leur renommée à l'insurrection contre les jiouvoii's établis, ont (lui par réagir contre la révolution française.
Os deux hommes lurent Washington et Mirabeau.
('Il fut du moinsdouué àce dernier, avant desuccomber, de s'inclinei- devant la reine, d'en obtenir son pai'don, de lui olfrir (pielques espérances, rpiehjues illusions consolantes. »
Il fallait, après les outrages que des plumes sniiillées avaient prodigués à la mémoire d»- cette pieuse ol
Q) M. le comlc Franz de Cliampagny.
(2) Di*cimr». '''■ n'neplioti à rncitlrmlp; flKiivies, Tomo III, pyit'' «2«.
;;i-aiidL' leiiie. après les insinuations peilides et cruelles tlevanl lesquelles n'avait point reculé M. de Lamartine. l'aiileur de Tliistoiie des Gironiliiis. une pul)li(ine et solennelle réparation. Le noble académicien la lit et elle fut complète :
« Connaissez-vous, Messieurs, un spectacle plus émouvant que celui de Mirabeau devant Marie- Antoinette, et ne comprenez-vous pas ce respect, cet attrait, cet liomuiaye attendri do l'homme en qui semblait s'incarner le génie de la lévolution pour la femme qui devait en être la plus noble A'ictime? Je n'adresse qu'un reproche à l'histoire de M. Uroz : c'est de n'avoir pas subi comme Mirabeau l'ascendant de cette femme héroïque; c'estd'être l'esté froid et presque sévère pour elle. Pour moi, j'avoue ([ue, dans les annales de la France et du monde, je ne sais rien, je n'imagine rien de plus saisissant et de plus douloureux que la destinée de Marie -Antoinette. Qui ne se sent comme éperdu de douleur et d'admiration devant ce contraste tragique entre l'éclat incomparable des dix premières années de son règne, et les ignominies dont sa lin fut abreuvée; devant celte vertu cliarmante, ce bon sens si aimable et si méconnu, ce sang froid, cette patience sereine, cette décision qui faisait dire à Mirabeau : a. Le roi )i'a qu'un homme, cest sa femme. » Epouse, sa lidélité va jusqu'à paralyser son énergie naturelle; chrétienne, elle se résigne à tout, excepté à une apparence de complicité avec le schisme; mère, elle venge toutes les mères parle cri sublime qui confond ses accusateurs. Son cœur, modeste et calme, grandit toujours avec sa destinée, jusqu'à ce qu'il soit à la hauteur de cet échafaud où devait monter la tille de Marie Thérèse après le petit-fils de Louis XIV.
Non, la France n'a point encore expié ce crime, le plus grand de tous ceux qu'elle a laisf^é C(jmniettre. Un jour viendra peut-être où elle élèvera un autel dans le cœui-
— Mi:. -
leponlanl tlf i'Ikumii do ses iMilhiU'^à ct'll)' iiuulyrc de nos «'jiareiiieiils. C.t* jour-là nous stM-ons di-aaveiujlrs. Le mol u'est pas iVanrais; \o lo sais : niais il est do la reino do Krauce, il est de Mario-Anloinelte (1), et vous iio lo rôjiudiorez pas. » ('2)
La péroraison fut dijrno du reste du discours, par sa franchise et son ênerg,ie. Lo nouvel académicien y traça on tei'mes ma^niliques un maL;niru|uo pro>>i'aninio, pour la ciompajinio dans latjuello il voiiait d'entrer.
<( Pour vaincre et arrêter la révolution, il faut avant toul renier l'esprit révolutionnaire. On n'y parviendra point à moins de revenir, lonune l'a fait M. Droz, à la vérité tout entière. En politiquecommeenrelij^ion, cette vérité estdans le Chri.stianisme et elle n'c<?t que là. On parle de proférés : depuis que le monde existe, quel pro|j,rès ap|)rocha jamais de la révélation chrétienne "^ Elle est la base unique de toute restaïu'ation sociale. Elle seule peut redresser, comme parle Bossuet, le sens éfiaré. L'idée d'autorité ne peut naître que par l'idée de Dieu. Nos ennemig le savent bien t't le disent : ne soyons ni moins hardis ni moins lofriques. 11 ne s'agit pas (h' reconstruire l'édifice politique d'un passé doiruit sans retour; il ne s'agit pas de ressuscite)' les morts; mais bien de reconnaître la vie là où elle n'a jamais cessé d'être. Il s'agit surtout de ne pas nourrir la prétention insensée de vivre en s'abreuvant chaque jour du poison ([ui a tué tout ce ((ui nous a précédés. Il s'agit ■l'émanciper li- piincipe chrétien et de se confier à la lécondité ropai'atrice de la vérité.
C/ostà l'.Xcadémie ([uil a|tpartiont on parlie ilf r(';ili<ci ' t'itc (T'uvre.
L'esprit révolutionnaire, qu'il l'aul rombattre parlmil.
,1) Disroiirs d.- ri'ocplifm à lAfadi-mir : riKiivrcs, pnj^o ti^l). lome III.
(2) <Iorrespi.nil;iiife lii- Miralii'aii avic li- coni!»' di- la Mank. I. I. p. M.
S(.'i;i rûpiiuié par vous dans le domaine d<is lettres, du style, de la langue. Vous défendrez la société contre l'empire fatal de la phrase. Vous vengerez notre langue, chaque jour insultée par l'emploi sacrilège des termes, des images, des symboles empruntés à la religion, par la prostitution des mots les plus saints aux choses les plus^ souillées. Les bons écrivains ne sauraient être révolutionnaires : s'ils commencent quelquefois par là, ils s'en corrigent : s'ils le deviennent, après avoir brillé par ailleurs, leur châtiment ne se fait pas attendre : ils cessent d'être et ne comptent plus. Oui, sauver cette langue française, qui est la forme la plus attrayante, la plus expansive de la vérité, c'est une mission qui vous appelle. Messieurs, aux premiers rangs dans l'œuvre de la régénération sociale, et qui vous attirera toujours le respect, la sympathie, les vœux de tout ce qui aura conservé parmi nous nous les traditions de l'ordre, de l'esprit, du goût et du l)on sens. » (1)
Par une heureuse (coïncidence, l'académicien chargé de répondre à M. de Montalembert fut ^I. Guizot. Ce prince de la parole avait gardé le silence depuis la révolution de 1847. Son discours fat le digne pendant de celui du récipiendaire et l'on entendit, avec allégresse et admiration, l'homm.e d'Etat protestant, rendre hommage à l'église catholique ; l'ancien ministre de la monarchie de juillet, s'incliner devant les opinions qu'il avait jadis combat lues.
Tous les trois mois, l'Académie française élit, par la voix du sort, un directeur. Ce directeur a pour devoir c\q la représenter dans les circonstances solennelles où elle est appelée à paraître.
(Test en cette qualité que M. de Montalembert fut, en 1857, chargé de présider la séance puhliqiic annuelle
(1) lbitl.page64].
Ii'x ( iinj acat.ltMiii«'> (11' lliislilul. Il > y iimiilia ce iin'il a toïijoiir^ oit!' ; callioliqin' t-t libéral. Il y traça avoi: une parfaite justesse le l)ut de Tlnslitut de France ; il décerna aux membres décédés depuis la dernière réunion I:* pari de louanfies qui revenait à chacun, et il termina son discours par un cri qui résume admirablement tout cf
ju'il a dit et écrit : Siirsum corda ! » (1)
« Siirsuiii corda ! c'est le cri quotidien de la religion ; c'est aussi le mot d'ordre de toute vraie science, de toute littérature honnête, de tout art sincèrement consacré à la vraie beauté. C'est au fond la traduction de la prii.'.itive devise de la plus ancienne Académie de l'Institut : A VirninùrtaUtc ! Il n'y a d'immortel ici-bas que l'effort de l'homme vers ce qui est plus ^rrand que lui. Le reste n'est qu'illusion ou faiblesse.
il) Discours aux cinq aradf^mies : .OKnvrps, Jonie v, poge (i-'il.
— :îis
CHAl'frKE XXIX.
Divisions parmi los catholiijnof;. — Douleur et colère de M. de Montalembert. — Les intérêts catholiques av xixe SIÈCLE. — Renaissance catholique. — Haute position du Sdiiit-Siéç/r. — Lrs o>'dri's religieux. — Bienfaits du régime parlemenUiiro. — M. de Montalembert et la. liberté.
La liberté que M. de Montalembert avait servie avec tant d'amour avait été étouflee par la démocratie. Le coup d'Etat la mit au tombeau. T^n bien jtetit nnml)re df-* fidèles songèrent à la pleurer.
M. de Montalembert nvail prévu ei annoncé ))bis d'une fois la fin de son règne, mais il espérait que peu à peu elle reparaîtrait. Ses espérances lurent déçues. Le nouveau gouvernement ne songea pointa rendre ;'i la France une arme dont elle venait de si mal user.
«•A quelque parti qu'on appartienne, dit un des auns de l'illustre orateur, on conviendra que ce dût être après la fin du régime de 1848, pour M. de Montalembert, uno amère déception, que de voir le nouveau légime qu'il avait contribué à fonder ne donner aucune satisfaction à ses convictions les plus chères. f> (1)
Une autre cause de profond chagrin pour le noble
(1) M. C.ochin : sur les œuvres de M. de Montalembert : (^orresl>oit(\(int, tome F^II, paiie l;-57.
— :viw —
ooinlo. t'iil la scission (jui s'opéi'a alois [laniii les callio-
lii(MOs.
Les nus conlinni'icnt do ivilanici- la lihtMtV' ponr tous.
Les antres voyant le ponvoir altsoln tavoraMc à rKtrIise le sonlinreul de lenrs vu-nx, de lenrs conseils l't de lenr inllnence. Sons Louis-Philippe, disaient-ils, nos adversaires n'ont jamais réclamé la liberté ponr nous : nous ne nous trouvons point aujourd'hui obligés de la ivclamer ponr eux. ils voyaient, du reste, avec plaisir cesser ce qu'ils appelaient les jeux stériles de la tribune et ils applaudissaient sans détonrau gouvernemcntderfiction. Ces éloges renlorniaient un blâme pour le gouvernement parlementaire et les institutions libérales auxquelles NL de Montalembert restait profondément attaché. Aussi loncut-il dès lors une indignation qui ne fit que s'acroître pai' la suite. Klle commença à se faire sentir dans son discoiu's à T Académie, et lit explosion dans : Lea Intérêts cntholique^ nu \IX' nièdo , publiés en novembre 185.!.
Se reportant tin(juante ans (mi arrière et jetant un regard sur l'Europe, M. de Montalembert découvre partout le catholicisme en ruine ; la religion semble descendue dans le l(»mbeau ; cinquante ans plus tard elle r.'parait féconde; sous son influence salutaire, la Pologne reprend vie au milieu des humiliations et des ruines ; la Suisse catholique secoue les chaînes dont on veut l'entourer ; l'Lspagne régénérée ajjparait radieuse entn* Halmès et iJonoso Cortés; le catholicisme renverse le protestantisme en Allemagne et les ordres religieux rellenrissenl sur ses décombres; l'Autriche, la Prusse affran- .his.sent l'Kglise; la Belgique, la France, l'Angleterre et la Hollande lui tendent une main amie et au milieu des puissances occiderdales, Pvome élève sa tête triompliante et vers elle ne tournent tous les co'urs.
<( Certes il faut remonter bien haut dans ridstoiiv pour
K'irouver un lernps où le Saiut-Siéj'fi ail occupé, éiviu, (loiniiié les osprits, comme depuis que Pie IX y est monté. Destiné, comme celui 'lont il est le vicaire, à passer, pendant sa vie mortelle, jtar toutes les vicissitudes de la grandeur et de la douleur, tantôt investi de la poiiularilé la plus enivrante, tantôt assiégé dans son palais, fugitif, exilé, il n'a cessé de fixer les regards du monde et de constater l'incomparable majesté du pontificat romain, soit en réveillant les sympathies des indifférents et des incrédules, soit en provoquant, dans l'épiscopat et chez tous les fidèles (i), les manifestations d'une union dans l'obéissance et d'une subordination à l'Eglise mère et maîti'esse. qui n'a pas été surpassée dans les plus beaux temps du moyen âge. Digne d'aimer et de comprendre la liberté, il a voulu en doter, dans la mesure du juste et du bien, un peuple que les agitations démocratiques en ont rendu profondément incapable. Mais au plus fort des entraînements de cette position difficile, par la célèbre allocution du ^O avril, qui brille comme un premier rayon de lumière et de vérité à travers les ténèbres de 1848, et en refusant de déclarer la guerre à l'Autriche, il a su montrer que jamais la politique ne lui ferait oublier la suljlime neutralité du père commun de toutes les nations. Bien au-dessus des réformes politiques, dont sa sollicitude s'occupait à si juste titre, il a placé les réformes ecclésiastiq\ies et les intérêts spirituels commis à sa garde. Pendant que toute l'Lurope se préoccupe de son sort, et pendant que l'on proclame à Rome sa déchéance et la création de la république, lui, calme et libre au fond de son exil, à Gaéte, les yeux fixés sur le ciel, et le cceur uniquement préoccupé du gouverne-
(1) Voir le recueil curieuN, iniitulé l'Orbe catlolico (Rome, 1800. '2 vol. iii-4), cl contenant les leUres adressées par divers èvèques el autres personnaiies au pape, pendant son exil ît Gaëtef.M. de M. i
liii'lil lies ailles et des «U'Vitii's de sa tliai'i;»' ai>osl(i|ii|il(\ adro.-'so à tous les rvèniies (!;• riuiivcrs uni' liullr (Icstiiu'-c à liàter le nioinont on la doclrino île rininiacnlée C.oncei)lioii sera éiipéi' on arlicle de loi. Hainené dans Rome aiïranchio par la valeur française, avec le concours des armes de rKs[ia^ne, de r.Vntriclie cl de Naples, il y rétablit son aidorité paternelle, à Tomhre de ce drapeau tricolore ipii avait jadis présidé à renlévement de Pie \ I et de Pie Vil. Les secrets de l'avenir soûl o Dieu ; mais, ({uelle que soit l'issue de l'occupation française, la prise de Home ef le rétablissement du pouvoir poutiliial [lar l'armée de la ré|)ublique répondent au.v plus grands souvenirs de l'ELilise et de la Fiance. Celui qui a vu nos soldats ajrenouillés, dans leur force et dans leur simplicité, sur la place du Vatican, inclinant leurs bannièi'es libératrices, av^nt devant eux Saint-Pierre, la catbédrale du niondo, sous leurs pieds la pou.ssière des martyrs, sur leur tète la main de Pie IX étendue pour les bénir, celuilà peut se dire q'i'il a vu le plus beau spectacle que puisse; éclairer le soleil; et il ne lui reste qu'à répéter, avec l'accent d'une reconnais.sante admiration, les paroles gravées |)ar Sixte-Quint sur l'obélisque de Néron : ViciT leo de
TRIBU Ji:D.\ : FIGITE, P.\RTES .VDVEUS.E. (^^HRISTUS VINCIT, OCRISTLS REGNWT, CllRlSTIS AH OMNI MALO l'LEREM SUAM DEFENlJAT. » (P
I/EL:lise n'a |)oint seulement reconquis son influence et sa liberté au deliors; elle a encore vaincu au dedans les tendances hétérodoxes, la torpeur et l'indolence des lidèles, leur ijjrnorance et leur dédain des ;,doires et des forces vitales du catholicisme. Et c'est surtout par la recrudescence de la foi, l'efflorescence de la charité et la vie nouvelle de la science qu'il faut mesurer tout le terrain que l'esprit de vie a ga^Mié sur res[uit de mort.
(1) Des Inlorêls i;allioliqiie8 au XIX» siècln ; œnvrp« de M. flr Monlaleinbcrl, paj^o 'iH, («iino V.
Sur li's iiiines du nallicanisuie, la porsic l'Iiistoii'c, \ofi avis, se clirifiticDiltiOit: la liturgie et les institutions fies âges de foi ressuscitent. Les œuvres de la piété rc^lleurissent de toutes paris.
Et comme pour combler la mesure des grâces que Dieu nous a accordées, pour imprimer à la victoire un cachet incontestable, pour confondre l'orgueil et la sagesse humaine, on a vu reiiaraitre ces ordres religieux, ces moines (fui étaient l'objet spécial de la haine et des mépris du monde rationaliste.
(' Les voilà qui sortent un à vni de l'abîme où l'on croyait les avoir précipités pour toujours ; qui marchent avec une modeste conliance à la conquête des âmes; qui, n'ayant que la i)auvreté pour arme et pouirefuge, luttent contre tous les obstacles et toutes les tentations de la civilisation. Les voilà! non-seulement ces .lésuites, dont la ruine, opérée par le criminel aveugleuient des rois, a été partout l'avant-coureu)' de la chute des trônes, et (jui partout répondent à leurs détracteurs ])ar des prodiges de zèle^ de patience et de charité ; mais encore ces nouveaux Oratoriens qui vont consacrer à la pratique de l'enseignement libre des talents supérieurs et un dévouement aussi modeste que pur ; mais aussi le- Bénédictins, humblement courbés sur l'ineffaçable sillon ([ue leur ordre a tracé dans toutes les sciences et toutes les gloires ; mais les fds de saint Bernard, plus nombreux et plus austères dans leurs Trappes qu'on ne les avait vus au iemps de Rancé; mais les Dominicains, régénérés par un homme qui est un saint religieux avant d'être un admirable orateur ; mais jusqu'aux Capucins, dont le froc, si longtemps méprisé, excite encore plus de sympathie que de surprise. Les voilà ! non-seulement à Rome ou en France, mais dans les cités enfumées de l'industrie anglaise; dans les landes delà Westphalie, où ils confondent 'es prédictions des novateurs; en Algérie, où ils attirenf
'f ivspecl »le> Arabos>, <ur les rivo^ dfs grands llcu\es 'If l'Amérique, on ils ilotriiiient les bois et les cœurs, foinine anlnMoi> les Mis do saint Benoit aux bords du hanube et du lUiin. Les voilà au bagne, où ils convertis- -enl les foreats; dans les cbanips et les Ibrèts, où leurs labe\irs dépassent ceux du jilus robuste prolétaire; dans la cbaire, on «luelnues-uns égalent rélo(iuence des plus élèbres orateurs; dans If oonfessionnal, où tous remuent les consciences, éclaii'ent les esprits, consolent et pacifienl les iceiu's. et livrent à cet orgueil rationaliste, ijue lafousse <cience a lait descendre jusque ilans les niasses, une ijuerre permanente et victorieuse.
El que serait-ce si je pouvais passer ici en re\ue, à côté' des ordres d'iiommes renaissants, toute l'immense armée 'le> congrégations de femmes? Elle a déjà repris possession ■ lu sol de la V'rance, au nom de la prière et de la charité. Hravanl tous les genres de mépriset d'obstacles, elle envoie de Paris, d'Angers, de Nancy, des essaims déjeunes ft intrépides conquérantes jusqu'à Berlin et au Caire. jusqu'en Chiné et en Californie. Sur ces vaisseaux qn; portent dans le pays de l'or des nuées d'hommes dévorés par la cupidité et dégoûtés de la vie régulière, voyez-vous ce groupe à pai-t. tranquille, recueilli, [latient et joyeux? C'est un missionnaire n\ec quelques soMirs de charité, qui v(uit à la rechei'clie de quelques pauvi'es âmes ipi'il <'agit de dérober à la lièvre du gain el de préserver d'ime ruine éternelle.
Part<nit cette race imnn»rt"lle [lullule, si j'osf m'expriiner ainsi, avec la même rapidité que les misères et les inlii'mités de l'homme, Emljrassanl dans sa vaste étreinte toutes les foires et toutes les faiblesses de la nature déchue ft Tachetée, elle est plus vieille que toutes les constitutions, plus n(nive el plus féconde que toutes les utopies; '•Ile renouvelle, elle maintient, elle applique toutes les rf«-souiTfs qu'ont pruibiitf- cl le -énif «lu inoven âge et
lu rassmuiile fécondité de la chanté ccniteinporaine, depuis les nobles filles de sainte Scolaptiqne et de sainte Clairejusqu'à ces joetitea sœurs des pauvres, inventées par une servante bretonne, à l'etTet de recnunHir les délaissés de la t^îiarité régulière, et de se nourrir des restes, non de la table des liches, mais de la desserte des pauvres. Il y a cinquante ans, pas une seule religieuse ne se montrait sur le sol de la France; aujourd'hui, on voit apparaître leur rornette blanche, leur visage riant, leur regard pur o^ calme, dans chaque ville, dans chaque bourgade, à l'ombre de tous les clochers, sur le seuil de toutes les écoles, de tous les hospices, partout où il y a une larme à essuyer, une misère à alléger, un mort à ensevelir, m vivant à consoler.
Vous avez vu une forêt abandonnée à la cognée du bûcheron : tout parait mort, dévasté, stérile; les vieux chênes sont tombés, et "leur feuillage desséché jonche le sol d'alentour ; leurs grands bras dépouillés et dépecés;> leurs troncs mutilés gisent à terre : rien n'est épargné' et jusqu'aux jeunes rejetons qui croissaient à l'ombre de leurs ancêtres semblent entraînés dans la ruine commune. PJt cependant, rien n'a péii ! De ces cépées , que la hacJie a découronnées, la sève et la vie vont jaiUir de nouveau. Tout renaît, tout repousse, tout s'élève et reverdit de nouveau. Au bout de qtielques années, vous repassez, vous retrouvez d'épais ombrages, une végétation féconde, partout la fraîcheur, la jeunesse, la beauté et l'impérissable témoignage de la vitalité dont Dieu a doté la natui-e !
Ainsi, et plus vivace encore, renaît du sein déchiré mais inépuisable de l'Eglise la race invincible des serviteurs et des servantes de Dieu. » (T
Or, cette renaissance universelle, à qui la doil-on? Ce n'est ni à Napoléon, ni à la Restaination ; l'e^t a la
fn Tbid, paL'c 14";.
liberté I.Mii|u''ivt' iinoii no iloil p;(> coiilniulrc avi-r la lil)Prtê ivvdinlinnnaii'c, nu'iv du despolisnio.
>i Vai'iahle dans smi appliraliim et dans son étondue. selon les temp.s et les lieux, selon les hommes et les i-hoscs, elle a «'lé, dit M. de Montidembert. la loi relijriense, poliliqiie et soriale du moyen-âge. »
Elle trouve son expression politique la plus complète dans le réfrime parlemenLiire, dans le {gouvernement représentatif. De tous les gouvernements, continue le noble romte, c'est certainement celui-ci, qui, dans les temps modernes, a fait )o plus de bien et le moins de mal à l'Eglise.
On conipi"end dés-lnrs la chaleur des éloges qu'il lui ilécerne. rt l'amertume des reproches qu'il adresse â cf'ux qiii lui sont hostiles.
Son livre pst. à vi-ai dire, un hymne en faveur de la liberté, «t un plaidoyer en faveur du gouvernement parlementaire; une salii'e contre le pouvoir absolu et une diatrilte contre les catlioli([ues qui s'étaient ralliés à l'Flmpire
Il ne nous appartient ni de combattre, ni de soutenir la thèse de M. de Montalembert, mais nous avons le de- \oir de signaler, ilans son d'uvre. le tal(Mit merveilleux lie l'écrivain. Le jeune rédact'Ui' de VAvririr revit tout entier dans les Inti'rrtf^ cdllmlifun'fi an xix*-' siècle. Nou:: reti-ouvons là, mais mûries et développées, toutes les qualités qui le distinguaient en iH3().
F>e temps l'a fortifié sans le vieillii'.
Il a conservé le ton incisif, la richesse parlois exubélanle. la chaleur entraînante de ses jeunes années, mais il déploie en même temps tout ce que la maturité donno de perfection et d'autorité aux <lons de l'intelligence.
CllAlMTRK \X.\.
N'oyage île M. de Aluiitaleiubert, en AiiLiletent'. — Accueil qui lui eA fait. — Crise subie par ce pays. — l»o I'Avemh POLITIQUE DE L'ANGLETERRE. — Le purleinetU aiiijlais ! — Les écoles anglaises. — Le calholiclsme C7i. Anylelerre. — Appvéclaiion de l'ovryage de M. de Moatalernbert , paila presse et le parlement anglais.
M. de Montalembert est iiù pour l'action. i< Homme (le guerre dans la vie civile, » selon l'heureuse expression de M. Giiizot, et aimant à guerroyer, il subissait, })lus qu'il n'en jouissait, le repos dans lequel l'avait placé. avec tant d'autres nobles intelligences, le gouvernement impérial.
En outre; amant fidèle de la liberté, il voyait avec une douleur amère, les affections du pays se détourner de jour en jour davantage de cette idole de son àme, pour se porter vers le pouvoir absolu.
Pour distraire sa tristesse, M. de Montalembert partit |)our l'AngleteiTe. L'Angleterre a été . pour ainsi dire , son berceau ; il y a une partie de sa famille, d'illustres et anciens amis, de nombreux admirateurs. Elle possède le gouvernement le plus parlementaire de l'Europe. C/est plus qu'il n'en faut pour expliquer l'alFection (ju'a toujours eue pour elle le noble comLe.
Il fui. tlu it'sii'. parloul luagniliiiiaMiienl accueilli. I .'arislocralio lui olVril des l'iHes brillantes. Les protestants rivalisèrent, à son éj^anl, avec les calliolitiues de sympalliic et. d'admii-alioM. l/rniversil»"' d'Oxford, la iilus célèbre de l'Angleterre , lui lit boiuinage du manteau d'Iiorniinc de son doctorat.
Mais, nous le savons déjà, pour .M. de Montalemlert, .iiyager, c'est étudier. 11 revint en France avec d'abondantes notes, et lit paraître, peu de temps après son retour, dans le Cn)'n'spond(tnt, une série d'articles sur : V Avenir poUtiqui' dr V Angleterre. Cet écrit était, de la part du comte, un témoigna^ïe de reconnaissance.
A cette épofjut'-là même, rAn^ïleterre subissait une I rise qui inspirait à ses auiis de sérieuses inquiétudes.
On était au lendemain de la guerre d'Orient. Son armée et sa Hiariui' étaient restée.^ dans une infériorité évidente.
L'astuce et l'hypocrisie de sa politique étrangère inspiraient partout le dégoi'it le plus mérité.
Les partisan^^ rîu |)ouvuir absolu et de la déuHHM'atie la riblaient chaque jour de leurs attaques.
A l'intéricui-. uin^ i>re-sse indi.sciplinée infusait san^ fsse l'espi'il révulutionniiiii' dans les masses, et juscpic dans les classes supériein*es.
La classe ouvrière qui avait, (hipuis (pieli[iit>s années, pris des [iro[)ortions considérables, demeurait étrangère et inabordable à toute influence religieuse, et exi)rimait son méconteinent par de fréquentes émeutes.
Kniin. l'extension de léducation dans le [)euple, (tu ii'classant une foule d'individus, avait créé une foule • l'aspirants à la bureauci'atie. l't d'un autre coté, les progrès lents mais incontestables de la centralisation admiistrative avaient augmenté le nond>redes places à donnei'. lout en laissant la diMnande su|)érieure à l'offre :
• De toutes le- maladies sociales, dit M. de .Monta-
li'iiibeii, i-'(.'!>t là l;i pire. Elle répand duns tout le corps (le la nation une Immeur vénale et servile qui n'exclut luiUement, même chez les mieux pourvus, l'esprit de faction et d'anarchie. Elle crée une foule d'alTamé^ capables de toutes les fureurs pour satisfaire leur appétit, et propres à toutes les bassesses dès qu'ils sont rassasiés. Un peuple de solliciteurs est le dernier des peuples ; il n'y a pas d'ignominie par où on ne puisse le faire |)asser. » (1)
L'Angleterre résisterait-elle à ces dangers qui menaçaient de la faire tomber en ruines 'i* Telle était la question que tout le monde se posait; telle est celle que M. de ?dontalembert se posa également.
«: Grâce, dit-il, à des institutions nées dans le moyen- ;ige, et que seide en Europe elle a su conserver et perfectionner , seule aussi , elle a su' jusqu'à présent échapper à l'autocratie et à l'anarchie, tandis que tous les peuples du continent sont tombés en proie à l'une ou à l'autre, et quelquefoi;] à toutes deux. »
Gi'àce à ces institutions, continue-t-il, elle maintiendra ce dorieux privilège à travers la crise qu'elle subit aujourd'hui, car ces institutions n'ont pas encore jusqu'ici subi d'atteintes essentielles.
Et avec vni charme admiiable, une netteté parfaite, et une éloquence qui \a jusqu'à l'enthousiasme, M. deMontalembert nous initie à la vie sociale, à l'administration intérieure de la Grande-Bretagne.
(c L'Angleterre, a-t-il dit, n'est pas un de ces parcs à allées droites et à arbres taillés, ni à pei'te de vue, où le regard va droit devant, où tout est aligné, émondé, sablé et arrosé par l'ordre de la police; c'est une forêt ^^goureuse et touffue où il y a de bons et de mauvais cantons.
''1) De VÀLCnir politique de rAmjlelerre, par M. dt; .Moiitalemberl. OEuvres. tome r. pace 29"2.
tle< pelouses cliariiiaulos et cl"aboininablt.> loiui lierez, do lUènes séfulaiivs cl tles hionssailles inextricables... >>
Il est farilo de le voir.celte foièl, il l'a parcourue en tous sens, il en connuit les endroits les plut; cachés, il imi a sondé les abhues, il en a éludié les richesses.
Enlron'^ à sa suite dans ce noble pays et ne nous etfrayons point de raclivilé fébrile qui .s'y déploie partout .
tt Quand on onU'o dans quelque grande usine, la première ini[)ress"i(>n d'un iiinoranl ou d'un enfant est de se dernaniler comiuenton y peut vivre, comment l'ordre se maintient au sein de cette population noudueiise. de ce mouvement peipétuel, de ce tapage édourdissant; comment l'esprit résiste et se retrouve entre ces roues qui tournent, ces pistons (pii t,n'missent, cessrie^- qui jirincent, entre l'aigre sifdet de la vapeur, l'infecte odeur de 'a jiraisse, les noirs tourbillons de la fumée. Et rependant tout marche, loutaboutit, tout réussit, et du fond de cette confusion apparente, de ce bruit odieu.x, de cette fourmilière d'hommes, voici que l'on retire les chefs-d'œuvre de la mécanique et de l'industrie, les armes et les instruments de précision qui vont assurer les victoires de nos soldats, ou les prodii^es d'élécrance et de finesse qui servent à la parure de nos filles. » (1)
Cette vaste usine est rima;,fe parfaite de rAn,nleferre. Ce noble pays est administré par l'aristocratie qui se retrempe, à chaqu'^ instant, dans la démocrjtie et qui tien! ses assises au Pai'Iement.
Le Parlement, que d'émotions il réveilla dans le conn de l'illustre (uateur !
« Je ferais, je Tavc.ue, peu de cas du cœur et du jugementdel'hommequi approcherait sans émotion de ce palais du parlement an;.dai<, de ce tfmple de l'histoire et de la loi, de l'éloquence et de la liberté. On ne doit fouler vf
i! / Avenir prtiitiqiu! (le 1 An^lKlol•rl', piir >!.<!<• .MnMlalenil),'rl ; OKuvroi., tomo V. pagp "JfiS.
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sol qu'avec re.ipect : il est plus ^sacré mille lois que celui du Pnyx d'Athènes on dn Forum romain,car il est depuis mille ans le sanctuaire politique et législatif d'un peuple chrétien et le berceau des libertés du monde moderne.
Là, pendant de longs siècles,le droit des peuples et la dignité de l'homme ont lutté victorieusement contre le pouvoir absolu et l'omnipotence d'un seul. Là s'est brisée eu éclats la théorie humiliante de l'inamissibilité du pouvoir et de l'autocratie des princes. Là s'est célébré le triomphe de cette liberté disciplinée qui implique et maintient le respect de l'autorité, et qu'exprime si bien le terme anglais : The liber ty ofthe suhject. Là se sont débattues les plus nobles causes que la parole humaine ait eu à dé fendre de nos jours : la cause de la liberté et de l'humanité contre la révolution, plaidée et gagnée par le génie de Burke et de Pitt; la cause des esclaves noirs contre le féroce égoïsme de l'industrie coloniale, plaidée et gagnée par l'intrépide ei persévérante vertu de Wilberforce; la cause des catholiques d'Irlande et d'Angleterre contre trois siècles de préjugés et de persécutions, plaidée et gagnée par la bouillante éloquence d'O'Connell et de Sheil ; enfin la cause de l'ouvrier et du pauvre contre l'aveuglement de la grande propriété, plaidée et gagnée par le mâle bon sens de Peel.
Là du moins la parole humaine ne sera point accusée de stérilité et d'impuissance. Sans doute on s'y laisse entraîner, comme ailleurs^ à d'étrauges illusions, à de funestes emportements; mais la raison n'y a jamais été condamnée sans appel. Sans doute l'erreur, le mensonge y ont souvent exercé, y exercent encore aujourd'hui leur détestable empire ; mais la vérité n'y est jamais restée longlemps sans défenseurs. La justice y a été, sinon toujours exaucée, au moins toujours entendue, et le droit y a sans cesse triomphé de la force par les seules ai'mes de l'éloquence et de la raison.