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CHAPITRE XXXVII

Les moines d'Occident. — But et ori(iine de cet ouvrage. — Immenses recherches de l'auteur. — M. de Montalemhert au château de la Roche. — Impartialité et autres qualités de l'historien. — Le itioine de Cohnnba, — Les Hijhrides. — Cidumba cl le hvigimd. — Les moines et M. de Montalembert.

Il semble qu'après les œuvres si nombreuses et si variées, dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, il n'y ait plus qu'à clore ce modeste volume par l'expression de notre reconnaissance pour tant de services rendus à l'Eglise et à l'humanité, pour tant de travaux entrepris pour l'honneur du catholicisme et de notre patrie. Et cependant il nous reste à parler d'un ouvrage qui eût suffi, à lui seul, à remplir l'une des vies les plus occupées de notre siècle.

Les ^excessives occupations du glorieux chef du parti catholique, voudrait-on le croire, lui laissaient des loisirs et l'emploi de ces loisirs a donné naissance à une œuvre gigantesque, une œuvre de bénédictin, l'histoire de^ Moines d'Occident. (1)

(1) M. de Montalembert a en outre écrit dans différents journaux un grand nombre d'articles. Nous citerons icAiPersceution du clerfji' Badois'Xl8ô'S); de l'appel comme d'abus el des articles orçraniques du concordai (1857). Le nouveau ministère et la dissolution de la chambre en Belc^ique (IS-")'.) l'n débat sur l'Inde au Parlement anglais (11*58;.

(iel ouvrajiv iiniMiiiniMit;il ([ui iloil se IciiiiiiuM' [i;ir l;i vi«> (Je Saiiil-UoriKiid, coiii-oiincra di^iioiiicnl la iioMe it'imlatioii tk' M. de .Nroiitalfmhcrt, coiiiiiu' t'ciivain, comme érudit. loinine artiste, coninit' oralcMir cl smloiit comme tlèfensoiir île l'Kjjrlise.

Dans une introdiiclion, la plus <( i)elle apologie ^ui ait jamais été écrite de l'ordre monastique, » (1) M. de Muulalemherl nous apprend lui-nu:iue le but de son ouvrage, les vicissitudes (pi'il a subies, les rechercbes (pril lui a demandées, les découragements tpiil lui a causés, les joies pures (pi'il lui a values.

Son but est de plaider en faveur des ordi'es religieux, et par Texposé des faits de « rendre leur auréole à ces vieux saints oubliés qui ont été les liéros de nos fastes, les ancêtres divins de tous les peuples chrétiens, les patriarches de toutes les races fidèles, les modèles immortels de la vie de l'ànie, les témoins et les martyrs de la véi'ité. »

« Ce livre, nous dif-il, est né d'une pensée plus restreinte que ne l'inditjue son titre. Après avoir raconté il y a plus de vingt ans, dans l'histoire de Sainte-Elisabeth, la vie d'une jeune lemine en qui se résume la [loésie catholique de la soullrance et de l'amour, et dont l'exisf«'nce modesU,' et oubliée se rattachait néanmoins à l'é- |>oque la plus l'esplendi'^sante du moyen-âge, je m'étais proposé une tâche plus dil'licile. .le voulais, en écrivant la vie d'un grand moine, contribuer à la réhabilitation des ordres monastiques, heureux d'avoir pu attirer quel-

l/iirlcl les moines (1811). Ilisloiiedc Mme; de Maiiilenoii par le duc de Nuailles:. (1849) Mlle dr Mi-luu (185o.) La nouvelle édilioii de Si-Si mon (iH'ilj.)

De quelque récents travaux d"lii>ti>iro ni<inasli(|Uf. {lH58-lH6(t).

Articles nécrnlofiicjues sur le oonile Henri de Mérodc, le comie de Tascher, le duc de Norfolk, elc, etc.

(1)M. l'abbé f. Maynard.

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qiie.s regards sur un côté de l'histoire religieuse, trop longtemps obscurcie et sacrifiée, en glorifiant Taction du catholicisme sur les sentiments les plus tendres et les plus exhortés du cœur humain. J'espérais conquérir, par une étude d'un autre ordre, les mêmes suflrages, en vengeant la vérité catholique et historique sur le terrain même où elle a été le plus méconnue, et où elle rencontre encore le plus d'antipathies et de préjugés. »

» Or, à qui cherche le type le plus accompli du religieux, Saint-Bernard se présente tout d'abord. Nul n'a jeté plus d'éclat que lui sur la robe du moine, » — Il « fut un grand homme et un homme de génie, il exerça sur son .siècle un ascendant sans pareil, il régna par l'éloquence, la vertu et le courage. Plus d'une fois il décida du sort des peuples et des couronnes ; un jour même il tint entre ses mains la destinée de l'Eglise. Il sut remuer l'Europe et la précipiter sur l'Orient ; il sut combattre et vaincre dans Abailard le précurseur du rationalisme moderne. Tout le monde le sait et le dit, tuas le rangent volontiers à côté de Ximènes, de Richelieu et de Bossuet; mais cela ne suffit pas. S'il fut, et qui en doute ? un grand orateur, un grand écrivain, un grand personnage, c'était presque à son insu, et bien malgré lui ; il fut et surtout il voulut être autre chose : il fut moine et il fut saint ; il vécut dans un cloître et il fit des miracles.

» L'Eglise a défini et constaté la sainteté de Bernard ; l'histoire reste chargée de la mission de raconter sa vie, ■ et d'expliquer l'influence merveilleuse qu'il exerça sur ses contemporains.

» Mais, en voulant étudier la vie et l'époque de ce grand homme, qui fut moine, on trouve que les papes, les évèques et les saints qui étaient alors le boulevard et l'honneur de la société chrétienne, sortaient tous ou presque tous de Tordre monastique comme lui. Qu'étaient-ce

donc que ces moines? d'où venaient-ils cl qu'avaient-ils fait jusque-là pour occuper, dans les destinées du monde, une place si haute ? il fallait d'abord résoudre ces questions. Il y a plus. En essayant de juger la période où vécut Saint-liernard, on voit ({u'il est impossible de l'expliquer ou de la comprendre, si on ne reconnaît par qu'elle est animée du même souflle, qui a vivifié une époque antérieure, dont elle n'est que la continuation directe et fidèle.

» Si le XII' siècle s'est incliné devantlegénie et la vertu du moine Bernard, c'est parce que le xi" avait été régénéré et pénétré par la vertu et le génie du moine qui s'appella Grégoire YII. Ni l'époque, ni l'action de Bernard ne sauraient donc être envisagées à part de la crise salutaire (}ui avait préparé l'une et ri ndu l'autre possible; et jamais un simple moine n'aurait été écouté et obéi comme le fut Bernard, is jsa grandeur incontestée n'avait été précédée par les luttes, les épreuves et la victoire posthume do cet autre moine qui mourut six ans avant sa naissance. Il a donc fallu, non .seulement caractériser par un résumé consciencieux le pontificat du plus grand des papes sortis des rangs monastiques, mais encore passer en levue toute la période qui réunit les derniers coudiats de (irégoiro aux premiers eflbrts de Benianl, et tenter ainsi le récit d'une lutte qvù fut la plus grave et la plus glorieuse que l'Eglise ait jamais livrée, où les moines furent les |)remiers à la peine comme à l'honneur.

«Mais cela ne suffisait pas. Bien loin d'être les fondateurs de l'ordre monastique, Grégoire VII et Bernard n'en étaient (jue les rejetons comme tant de milliers de leurs contemporains. Get in.stitut existait dep\iis plus de cinq siècles, lorsque ces grands hommes surent en tirer un si merveilleux parti. Pour en connaître l'origine, pouien apprécier la natun; et les services, il faut remonter à

un autre dréi^oire, â St-Grégoirc le Giuiul, au [ireiuiej' pape sorti tlu cloître, et plus haut encore, à Saint- Menoit, législateur et i)atriarche des moines d'occident; il faut au moins entrevoir pendant ces cinq siècles les eil'orts surhumains tentés par ces légions de moines sans cesse l'enaissantes, pour dompter, pacifier, discipliner, purifier vingt peuples barbares, successivement transformés en nations chrétiennes. C'eût été une injustice, et une ingratitude révoltante que de se taire sur vingt générations d'indomptables laboureurs qui ont défriché les âmes de nos pères et en môme temps que le sol de l'Europe chrétienne, et n'ont laissé à Bernard et à ses contemj)orains que la fatigue du moissonneur.»

On le voit, M. de Montalembert a deviné la vaste étendue de son sujet ; il a découvert juscju'aux racines de cet arbre monastique si fécond qui a produit St-Bernard ; il a voulu descendre jusqu'aux fondements de cet édifice merveilleux sur lequel se dresse la statue imposante du plus grand des moines.

M. Ozanam, écrivant à deux de ses amis, leur disait : (' Si je veux faire un livre à trente-cinq ans, je dois commencer à dix-huit les travaux préliminaires qui sont en grand nombre. » M. de Montalembert suivit ce conseil; ses études furent consciencieuses et longues. Dès l'année 1844, dans son remarquable discours sur la liberté des ordres religieux, il disait que depuis dix ans il avait fait ses études spéciales et assidues de l'histoire des Moines. Depuis ce temps, il n'a ces.sé d'en remplir tous ses loisirs, il ne .s'est épargné aucune recherche. « On me permettra d'affirmer, dit-il, (pi'il est impossible de pousseï" plus loin la rigueur du scrupule c\\ ce qui touche à l'exactitude des recherches. Chaque mot de ce que j'ai écrit a été puisé aux sources, et si j'ai souvent cité un fait ou une expression [)rovenant d'iui auteur de seconde main, ce n'a jamais été sans en avoir attentivement vérifié l'origine ou com-

[»lèlé le texte. T«»lle date, telle cit;ition, telle note en apparence insijïniliante m'a coûté des heures et quelquotois lies jcmrnées de travail. » (I)

I^ sujet était di;j:ne. par sa beauté et son importance, de ces lonjrues et laborieuses recherches ; et sa vaste étendue, ajoutons-le, était capable de décourager l'inlelligence la plus robuste, de fatiguer le plus iulrépide courage.

Aussi, « que de Ibis, nous dit M. de Montalembeit. n"ai-je point été tenté de renoncer à cette tîclie excessive et de tuir cet abîme, où semblaient devoir s'engloutir, avec les années fugitives, une patience épuisée et une faligue impuissante! Mais, ajoute-il aussitôt:

<< Que de fois aussi, dans le silence des nuits, suus h." Itiit du vieux manoir ('2) où j'ai écrit la plupart de ces [lages derrière les massifs in-folio où leurs actes ont été enregistrés par une laborieuse postérité, n'ai-je pas ci'U voir ap{>araître autour de moi tout cet imposant cortège des .saints, des pontifes, des docteurs, des missionnaires. des artistes, des maîtres de la parole et de la vie, issus de siècle en siècle des rangs pressés de l'ordre monastique ! .If contemplais en tremblant ces augustes ressuscité'^ d"uii passé plein de gloire méconnue. Leurs austères et bienveillants regards semblaient errer dans les li)ud)es pi-olanées de leui's «ouvres oubliées, des monuments dédai- ;.:ués de leur iid'atigable industrie, du site effacé de leurs aintes demeures jusque sur moi, leur indigne annaliste, ' onfiis et accaldé du poids de mon indignité. I)p leurs mâles et chastes |)()itrines j'entendais soilir comme une voix uoltlement plaintive : tant de travaux incessants, •tant de maux endurés, tant de services rendus, tant de vies consumées pour la gloire de Dieu, pour le bien des lionunes î Et pour prix, la cabunnie, l'ingratitude, la

(1) Introduction, page (KXX.XXI.

(2) Château de la Hoche-en-Brcnv.

proscription, le mépris ! Ne se leveia-l-il donc personne dans ces générations modernes, à la fois comblées et oublieuses de nos bienfaits, pour venger notre mémoire !

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor !

» Point d'apologie, point de panégyrique; un récit simple et exact ; la vérité, rien que la vérité ! la justice, rien que la justice ! que ce soit-là notre seule vengeance !

» Et alors, continue le généreux écrivain, je sentais courir dans mes veines un frémissement d'ardente et douloureuse émotion. — Je ne suis, leur répondais-je, qu'une pauvre poussière, mais cette poussière s'animera peut-être au contact de vos ossements sacrés. » (1)

Le premier de son sang, qui n'ait guerroyé qu'avec la plume, M, de Montalembert n'écrit point faisant de l'bistoire pour l'bistoire comme on fait de l'art pour l'art, il écrit pour combattre. Sa plume est une épée avec laquelle il défend, dans les moines, contre le « génie des grands ennemis de Dieu et contre la nuée des scribes obscurs, des copistes vulgaires et serviles » qu'ils traînent à leur suite, l'honneur, la vertu et la science.

Jamais, surtout quand il l'entreprit, ouvrage ne fut plus opportun; les clameurs qui avaient, pendant trois siècles, assailli l'ordre monastique, ne se lassaient point d'applaudir à sa chute. La prose, le roman, les théâtres et la jurisprudence s'unissaient pour la maintenir. M. de Montalembert avait, dans ses impérissables discours de 1844 et de 1845, vaillamment défendu les religieux contre la jurisprudence. Son livre allait les justifieidevant l'histoire, les glorifier contre l'impiété et élever à leur mémoire un impérissable monument.

Nous ne pouvons avoir la prétention de faire entrer, dans le cadre restreint d'un chapitre, l'analyse complète

(1) [iitroductinn, page ccxcvi.

tlo l'anivre gijiaiUes;t|ue ilii jfénéreux cl intrépide t'crivain. Il taudiail \u\ volume pour'prcndn', avec lui, à sa source, le Ilot du monachisiue et le suivie dans toutes ses sinuosités depuis le moment où il s'oppose et se mêle au Ilot des'harhares, jusqu'à celui où, après avoir fécondé l'Europe pendant tant de siècles, il vient se perdre dans Tabime creusé par les révolutions. 11 faudrait un volume pour suivre, dans toutes ses évolutions, cette armée puissante qui succède, dans l'Eglise, à celle des martyrs, se replie de l'Orient sur l'Occident, envahit successivement l'Italie, la Gaule, l'Espagne, l'Angleterre et les' pays du Nord, pour y porter avec la foi les l)ientaits de la civilisation, et commence au IV'' siècle « la lutte et l'apostolat qui doivent durer jus(iu'au XII'' siècle et ne finir qu'après la constitution délinitivc de l'Europe catholique. »

L'ouvrage de M. de Montalemberl est de ceux ([u'on doit lire pour en avoir une idée.

On y retrouve, du reste, à chaque page, les qualités de l'éminent historien de Sainte- Elhabeth.

a Pour être impailial. dit (pielque part le nol)le écrivain, il faut et n? conqilet; ne montrer dans une existence humaine ou dans une |)éiiode historique, que le mal, c'e.*t mentir; mais c'est ni<.Mitir aiis'^i (pie de ne montrer que le bien. »

Cette maxime, l'historien des Moines en a l'ail sa règle de conduite.» D'une sincérité implacable », il rapporte avec une loyale frandiise, et il blâme avec une sévérité qu'on .serait parfois tenté de trouver exagérée, les faiblesses et les prévarications de ceux dont il écrit l'histoii-e; toutes les fois que l'occasion s'en présente, .il jnonire le rnal à coté du bien; l'ombre à côté de la lumière. Il dit, avec une simplicité admirable, quels furent les torts, et quelquefois les crimes des inoines. Mais d'après qui ? d'après les moines eux-mêmes. « Car, le

plus souvent, c'est à eux seuls (jue uous eu devons la connaissance. »

M. de Montalenibert avait deux oljstacies à vaincre: robscurité et la monotonie. 11 en a adinii-ahlenieut trioniplié.

Il est facile de voir, il est maître de son sujet ; il le domine, il en découvre toutes les ramifications, il en saisit tons les détails. Dans son œuvre, les grandes lignes se détachent avec une clarté saisissante. Lorsqu'on lit l'histoire des Moines, il semble que l'on parcourt certaines de ces avenues séculaires, longues et spacieuses, où viennent aboutir' mille avenues secondaires. Les arbres en sont presque tous semblables; ils ont cependant un cachet propre, qui, tout en laissant à l'ensemble luie imité jnajestueuse, répand dans le tableau une agréable variété. Les réflexions, les épisodes, les miracles, semblables à des fleurs fraîches écloses, naissent sous les pas du lecteur, et viennent égayei' sa route. Il en respire le parfum, il en admire l'éclat, et continue, émerveillé à la vue de la richesse et de la fécondité qui apparaissent partout, sous le style enchanteur de l'écrivain. Car, disons-le, l'imagination de l'historien n'est point étouffée sous le poids de l'immense érudition qu'il a puisée dans les auteurs et dans ses innombrables voyages. Elle garde toute sa force, toute sa fraîcheur ; son éloquence jaillit en gerbes éblouissantes, et perce jus({u'à travers l'aride critique, et les discussions subtiles et épineuses des textes. A chaque page, se révèle « cette puissance sans laquelle il n'est pas d'historien v('!ritable, la })uissance de rallumer l'étincelle des vieux souvenirs, de ressusciter le passé, de l'illuminer, non de ces pâles rayons qui suffisent aux ruines, mais d'un jour abondant et vif, à la clarté ducjuel se raniment et r-es- [lirent ceux qui ne sont plus, si bien qu'on croit parfois converser avec eux, et qu'on se prend à les aimer et à les

iiaïr, comme s'ils éUiiiMil ;ml;iiil do conttMoporains. » (1)

KvoqiK's par l'historien, les moines des anciens âges se relèvent tour-à-tnur, entourés de leurs contempoixiins, au milieu des rirconstances de leur vie, des pays t|u"ils ont lial)it»'S et évaufïélisés, des inonuiiieuls ipTils ont élevés.

Saint Benoit, sainl Grégoire-le-Grand, saint C4oloml)an, saint Wilfrid . saint (aitld)ert, sainl Augustin, sainl C'.olund»a, et Umt d'autres reparaissent et conservent avec des traits connnuns leur physionomie particulière, C^iluuiha surtout! que M. de Montalemhert a traité avec une évidente prédilection, e! dans la rude nature duquel il n'est pas difficile de reconnaître les qualités, et quel- ([uefois les défauts qui distinguent rillusln^ défenseur de rKglise.

Oui, quand on a lu le noble comte, on se représente facilement :

« Ce grand vieillard aux traits réguliers et doux, à l'accent suave et puissant, tonsuré à l'irlandaise avec le haut de la tête rasé et les cheveux pendants par derrière, revêtu de la coule monastique, assis à la proue de sa barque d'osier recouverte de peaux, naviguant à travers l'archipel brumeux et les lacs étroits du nord de l'Ecosse, portant d'île en île, de plage en plage, la lumière, la justice, la vérité, la vie de l'àme et de la conscience.»

Nous Ui voyons :

«. Dominé dans sa jeunesse par toutes les vivacités de •^on âge, associé à toutes les luttes, à toutes les discordes de sa race ei de son pays; vindicatif, emporté, intrépide, batitilleur, né pour être soldat plutôt que moine, connu, loué, ou blâmé comme soldat; resté soldat jusque sur le roc insulaire, d'où il s'élançait pour jnécher, conveitir, éclairer, réconcilit.'r, réprimander les princes, les peuples, !<•< hommes et les femmes, les laïqiies et le clergé.

(1) Kiuili--; ri'ii(;ieuses cic< KK. l'I'. Ii'suiles-

» D'aiUeur? plein de contradictions ou de contrastes, à la fois tendre et emporté, brusque et afl'able, ironique et compatissant, caressant et impérieux, reconnaissant, et implacable, facilement entraîné par la pitié comme par la colère mais toujours dominé par une passion fifénéreuse, et, parmi ces passions, enflammé jusqu'à la fin par deux de celles que ses compatriotes comprennent le mieux, par l'amour de la poésie et l'amour de la patrie. Peu enclin à la mélancolie,., peu porté même, sauf vers la fin, à la contemplation et à la solitude, mais formé, par la prière et les redoutables austérités, aux triomphes de la parole évangélique; méprisant le repos, infatigable au travail intellectuel ou manuel, né pour l'éloquence et doué pour cela d'une voix ;->i pénétrante et si sonore, que le souvenir en demeura conservé comme un des dons les plus miraculeux qu'il eût reçus de Dieu; franc et loyal, original et puissant dans ses paroles comme dans ses actions, dans le cloitre comme dans les missions et les assemblées, sur terre et sur mer, en Irlande et en Ecosse, toujours dominé par l'amour de Dieu et du prochain qu'il voulut et qu'il sut servir avec une droiture passionnée.» {i)

Les portraits tracés par les peintres habiles se détachent sur d'harmonieux paysages. Ecoutons ou plutôt contemplons celui qui sert d'encadrement à la grande figure de Columba.

« Qui n'a pas vu les îles et les golfes de la côte occidentale de l'Ecosse, qui n'a pas vogué dans cette sombre mer des Hébrides, ne saurait guère s'en représenter l'image. Rien de moins séduisant, au premier abord, que cette âpre et solennelle nature. Le pittoresque y est sans charme, et la grandeur sans grâce. On parcourt tristement un arcliipel d'ilôts déserts et dénudés, semés, comme autant

(l) Les Moines d'Occident, par M. le Comte de MoiUalembert Tome V, page 283 elsuiv.

— VSI —

t\e volcans iHeints, sur des eaux mornes et ternes, mêlées paifois de courants rapides et de {^ouffres tournoyants. Sauf les jours si rares où le soleil du Nord vient raviver ces parafées, l'œil erre sur une vaste surface d'eau noirâtre, entrecoupée ça et là par la crête blancliissante des vagues, ou par la ligne écumeuse de la houle qui se brise ici contre des récifs allongés, là contre d'immenses falaises et dont on entend bruire au loin le mugissement lugubre. A travers les brumes et les pluies incessantes de ce rude climat, c'est à peine si l'on aperçoit les sommets des chaînes des montagnes, tant les versants abrupts et déboisés baignent leur base dans ces troides ondes toujours agitées par le choc des courants contraires et les tourbillons de vent qui jaillissent des lacs ou des étroits défilés (le l'intérieur.

» La mélancolie du paysage n'est relevée que par la configuration pailiculière de ces côtes déjà décrites j)ar les anciens auteurs, par Tacite surtout, et qui ne se retrouve (ju'en Grèce et qu'en Scandinavie. Comme dans les fiords de la Norwége, la mer creuse et découpe les bords des îles et du continent vnisin en une foule d'anses et de golfes d'ime profondeur étrange et aussi étroits que profonds. Ces golfes prennent les formes les plus variées, en pénétrant par mille l'cplis tortueux jusque dans le centre des terres, comme pour se confondre avec les lacs allongés et contournés que dominent ces lu'glilands de l'intérieur. D'innombrables péninsules terminées par des caps ellilés ou par des cimes toujours couronnées de nuages ; des isthmes rétrécis au point de laisser voir la mer des deux côtés à la fois ; des pertuis si resserrés entre deux mui-aillos de rochers que le regard hésite à s'y engager ; d'énormes falaises de basalte ou de granit, aux lianes troués de ci-evasses ; des cavernes, comme à Stalfa, grandes et hautes comme d«îs églises, llanquées dans toute leur

longueur de colonnes prismatiques, et où se précipitent

en Imrlanl les Ilots de l'Océan ; puis ça et là, en guise rie contraste avec la farouche majesté de cet ensemble, tantôt dans une île, tantôt sur la rive continentale, une plage sablonneuse, un plateau recouvert d'herbe drue, menue et salée ; un havre assez bien clos pour abriter quelques frêles embarcations ; partout enfin une coml)inaison singulièrement variée de la terre et de la mer, mais où la mer l'emporte, domine tout et pénètre partout comme pour mieux affermir son empire, et, selon le dire de Tacite, inseri velut in suo. » (1).

Un trait va nous révéler le caractère de Columba ; (( Un malfaiteur nommé Joan, avait choisi pour victime de ses spoliations, l'un des hôtes de Columba.

» Celui-ci habitait cette presqu'île sauvage et aride d'Ardnamurchan dont la sombre masse se dresse et se détache des Ilots de l'Atlantique en formant la pointe la plus occidentale de la plage écossaise. Comme au paysan du Lochaber, (2) la bénédiction du missionnaire lui avait porté bonheur, et ses cinq vaches s'étaient aussi multipliées au point de dépasser la centaine. Columba ne se contentait pas de l'avoir enrichi; il l'avait pris en alfection, lui avait même donné son nom ; et tout le monde l'appelait le Columbain, l'ami de saint Columba. Or, trois fois de suite, Jean, le puissant spoliateur de famille souveraine, avait pillé et dévasté la maison et les biens du nouveau riche, l'ami de l'abbé d'Iona. A sa troisième expédition, comme il s'en retournait avec ses sicaires, tout cha)'gés de butin, vers le navire qui l'attendait sur le rivage, il rencontra le grand abbé qu'il supposait bien loin de là . Columba lui reprocha ses exactions et ses crimes, et le supplia d'abandonner sa proie. Le brigand continua sa route et ne répondit que par un silence implacable jusqu'à ce qu'il eût gagné la plage et se fût rembarqué. Une

(1) Les Moines d'Occident, par M. de Montalembert, tome V.

(]) Allusions à un prodige précédemment raconté.

Uucos de l'abbé par des moqueries et des injures. Alors le noble vieillard, comme pour s'accrocber à la barque qui emportait la dépouille de son ami, entra dans la mer jusqu'aux genoux, et, la voyant fuir, y resta quelque temps les deux mains levées vers le ciel, en priant avec ardeur. Sa prière linie, il .sortit de l'eau et vint se sécber auprès de ses compagnons assis sur un tertre voisin. Après un certain silence, il leur dit : « Ce misérable, ce chétif qui méprise le Christ dans ses serviteurs, ne reviendra plus jamais aborder sur cette plage d'où vous venez de le voir partir, il ne touchera plus la terre nulle part. Aujourd'hui même, un petit nuage va s'élever au septentrion, et de ce nuage sortira une tempête qui l'engloutira lui et les siens. Il ne s'en sauvera pas mémo un seul pour raconter son naufrage. » Le jour était beau, la mer calme, le ciel parfaitement serein. Cependant le nuage que Columba avait annoncé apparut bientôt. Tous les assistants, les yeux tournés vers la mer, virent l'orage se former, grossir et poursuivre le spoliateur. La tourmente l'atteignit entre les deux îles de Mull et de Colonsay, d'où on le vil sombrer et périr avec tout son monde et tout .son butin.

» Nous avons tous appris dans les commentaires de César comment, lors de son débarquement sur les côtes fie la Bretagne, le porto-aigle de la dixième légion se jeta à la mer pour encourager ses camarades et s'enfonça dans l'eau jusqu'à mi-jambes. Grâce à la perverse complaisance de l'histoire pour tous les exploits de la force, ce trait est immortel. César ne venait cependant que poiu* opprimer, au profit de son ambition dépravée, une race libre et iimocente, en la courbant sous le joug ••dieux de la tyrannie romaine, dont elle n'a heureusement rien gardé. Devant toute àme, je ne dis pas chrétienne, mais simplement honnètf, combien n'est-il pas lois à bord de sa barque, il .se mit à répoudre aux ins-

plus grand et plus di^ne de mémoire, le spectacle que nous offre, à l'autre extrémité de la grande île Britannique, ce vieux moine entrant aussi dans la mer jusqu'aux genoux, y poursuivant le farouche oppresseur au jtrolit d'une obscure victime, invoquant ainsi sous son auréole légendaire l'éternelle grandeur et les droits éternels de l'humanité, de la justice et de la pitié ! » (1)

« J'aime à me llatter, dit en parlant de V Histoire des Moines, M. de Montalembert, que le lecteur, assez patient ])our me suivre jusqu'au bout, pourra sortir de cette étude l'àme rassérénée par la douce influence des [)lus pures vertus, et enflammée par l'amour de tout ce qui retrempe et exalte la nature humaine, comme par Taversion de tout ce qui l'éteint et l'abaisse. »

N'est-ce pas là l'histoire de l'influence qu'ont exercée sur le noble comte ses longues et laborieuses études ? Ne trouvons-nous pas là le mot qui explique cette vie de travail, d'eflorts incessants, d'abnégation soutenue, de jierpétuel dévouement, de mécomptes si noblement supportés, dont nous venons, dans le cours de ce volume, d'admirer les principaux traits?

Oui, disons-le hardiment, c'est a dans celle bonne et sainte compagnie des moines d'autrefois ; c'est dans «. les entretiens intimes et prolongés» qu'il a eus avec ces grandes et saintes âmes, que M. de Montai embei-t a développé cet amour ardent de la Religion et de l'Eglise, cette foi naïve et forte, cet autour passionné de la vérité, ce noble mépris des honneuis, ce dédain superbe de la popularité, cette haine vivace de la bassesse et de l'oppression, cet invincible courage, cet intarissable désintéressement, qui en font l'un des plus beaux cai\ictèi'es ile notre temps.

Pour nous résumer en un uu)t: c'est à l'école de ces

(1) Les Moines d'Occident, par M. le comle de Monlalembeil. tome V.

iiuloiiiplablos ('.In-vdlicra du C.hrist ijuc s'est tonne linflomptihle l'ils des Croisés, ce vaillant enfant de l'Eglise, cet homme de coîur et de ^(""nio, ((ui restera comme l'une des plus pures et des |)lus admirables gloires du XIX^ siècle.

Placé, dès sa plus tendie enfance, entre les mains d'un saint prêtre, il puise dans son cœur sacerdotal, avec la foi, une force invincible contre le mal, et traverse, le front haut et sans laillir, les dangers que présentait l'éducation corruptrice de l'université de cette époque.

A peine adolescent, il rencontre sur sa route : « le type d'un moine des anciens jours, dans un homme dont le nom et la gloire sont l'apanage de notre temps et de notre patrie. » 11 devient son ami et le prend pour modèle. Il s'incline avec lui sous la main de l'Eglise, puisedans l'acte île sa soumission une merveilleuse énergie et s'avance au combat avec toute rinipétuosilé de la jeunesse.

I^ncé dans les redout^ibles luttes de la vie pulilicpie ; .seul au milieu d'adversaires nnml)ioux, habiles, puissants ; harcelé par d'implacables haines ; poursuivi pai' d'audacieu.<;es insultes; il s'avance, biavanl toutes les injures, foulant au pied tout respect humain ; les yeux lixés sur le soleil de la vérité; s'inspiiant de celte Hère maxime : Dieu et mon ilroil ; toujours ballii, jamais d<»nqité ; opposant à la violence et à l'iiypociisie une invincible fran<liise, une indomptable persévéï'auce ; reprenant, connue il li' dit lui-même, des forces nouvelles au sein d».» l'adversité, et (lemeiii'aul depuis le premier jour jusqu'au deinier. homiii*' (riiouneui' et fervent chrétien. C'est dans ce sens smlont quil nous permettra, dans notre reconnaissance, de lui ap|iliquer ces fières paroles ipi'il a fait imprimer en tète de ses uîuvres : (JuaUs nh inccjitn.

i:iîl; ATA :

Vn'^t; 1, au lii'H île . t'.liailos-ForlR's, Usez : Cliarles Forbes.

Page 1 m, uu lieu île : il a l'ail paiaitic pliisicui.s. Usez : il a tait paraître plusieurs.

Page l"JO. nu lit'u (le : Devoir ties Calliolique.s dans la queslion (reiiseigiienieiil, lisez : Devoii- des ('allioliipies dans la ([uestion île la liberté d'enseignement.

Page \&2, ;{« liiTtie, au lieu de : était une victoire, li^ez : était une victoire relative.

P;ige 'i4'2, '20'' ligne, au lieu de : l'éclialaudage de raisons mesquines , lisez : l'éclialautlage des raisons mesquines.

Page '243, ligne dernière, au lieu de : cniple, lisrz ; temple.

Page 2'^^}, ligne [-1. au lieu de : leurs exemples, lisez : leur exemple.

Page tiiî), ligne -(», au lieu de : son adversaire, lisez : ses adversaires.

Page '250, au lieu de : d«.'> |(tn^neurs, lisez : les longueurs.

TARLF DES MATIKRES.

CliUfiili'c T. — Faniillo ilo M.iulaliMiiliort. — N.Tisf;anrc de Charles-Forbos, comte ili^ .Mnnlalriiil)ort. — Son cilucation. — St>< l'-tmles ilas^'nincs. — I.' l'iiii'oysili-.

— 1810-1 S'iO I

(llifiiùti'c II. — Si-jour fil Snt'ili' — Viiyat;i' l'ii liianil«\

— LTi'Ioiiilr. — Ac ilrriji- Hêii/liiiiii ri Ir ih'rilr iiilliii-

liilii,-. — l'iir iiirsar m Ti'hi,,ilo. — Knliwne (lr> M. ilo Mnnlaloinl.prt cl .rOT'.oiinol. — 1820- 18:50 .... C.

Clui/.ilrr lu. — lîévnliifioH de 18;3(». — - roiidatioii .1.lAvonir. — Lnmr.hnrr. — l.„ l>nh„i,u-. — \^'.^) . . li

Cfiiiiiitir I\'. — Tioublos à I Oicasion fie ranniversaiii- .lo la nioi1 <iu dur i]o Rfn\ . — /,./ Cmir. — 1831 . . 2(i

Chdirih'i' ]'. — Idées littéraires de M. lie .Montalenilxrl.

— Snlrr-Dmac <lo J'aris. par Victor llnj^o. — lu'laiit* d^ cet onvrapre. — La l-'ol. — I8MI ^27i

t'.lniftiirr VI. — I.T liberté dVnseifrnenieut. — l'rncés di'

l'Kcnje libri'. — Dhi-nurs ilr }f. ilr Monlnlniihri-I . —

dhtipil è'i' VÏI. — Suppression de VArcuir. — Dépari, pour F'onie, fit- MM. de T,a Meuuais, Lacordaire et de \fnnlalembert. — .\cciieil qui leur est fait. — l'etoiir de I,:icoi-dair*'. — Uéunion des trois vovaçjeurs. à Muuidi

— Knryrli.pie <le C.ré-oiif .\VI. — 18:^2 \H

Chapitre YIII. — M. de Montalembert prend pari à la régénération de l'école des arts du moyen-à<ie. — Le Vandalisme en France. — Le palais des Papes à Avignon. — La l'ieiUe cathédrale. Sjfmbolisnu' dps monuments religieux. — 1833 53

Chapitre IX. — Réunions chez M. de Montalemliei-t. — Hésitations de M. de La Mennais. — Paroles d'un Croyant. —1833 01

Chapitre X. — Voyage en Allemagne. — Histoire de Sainte-Elisabeth. But. analyse et haute portée historique de cet ouvrage. — M. de Montalembert, historien. — Adieux de Sainte-Elisahelh et du duc Louis. — 1833-'1&34 WJ

Chapitre XL — Luttes intérieures de M. de Montalembert.— MM. de La Mennais et Lacordaire. — Dernière entrevue de M. de La Mennais et de M. de Montalembert. — 1834-1835 80

Chapitre XII. — M. de Montalembert à la Chambre des Pairs. — Lois de septembre. — Cause de la mortalité des pouvoirs parmi nous. — Devoirs des gouvernements à l'égard des nations opprimées. — Etat de la Pologne, de l'Espagne, de la Grèce et de la Belgique de 1835 à 1840. — Solidarité de la Pologne et des nations européennes. — Influence de la présence des Bourbons s^ir le trône d'Espagne. — A/]'((ibtis.<iement (te l'influence française en Grèce. — Système du govrernernent de juillet dans sa politique extérieure : Reculer ! — La Belgique est l'alliée naturelle de ta France. — Causes diverses soutenues à la tribune de 1835 à 1840^ par M. de Montalembert. — Longanimité et énergie àe l'Eglise. — Régénération de l'art religieux. — L'Eglise moderne. — Nomination de M. de ^lontalembert au Comité historique des Arts. — 1835- 1840 8('.

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