‹ M. de Montalembert et extraits de ses œuvresChapitre 35 sur 38 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

La victoire du Nord aux Etat^-T."nis. — Allégresse de M. de Montalembert. — Cause de la guerre des Etats de l'Union -américaine. — Caractères de cette guerre. — Abolition lie l'esclavage. — Accla^noAions de M. de Montalembert. — Abraham Lincoln.

Pendant toute su vie M. de Montalembert s'était tait le champion des causes le? plus impopulaires et les plus abandonnées. Il avait presque toujours combattu dans la minorité et partagé ses défaites. Pour la première fois depuis trente ans, il allait, comme il le dit lui-même, encenser la victoire et applaudir aux vainqueurs.

« Une nouvelle heureuse et glorieuse entre toutes )> venait de traverser les mers et d'apporter (( aux àrne?fidèlement éprises de la liberté le frémis.sement d'une joie .)) depuis longlemps inconnue.

La guerre des Etats-Unis commencée en 'l8bl venait de se terminer par le triomphe du Nord contre le Sud.

C'était, dit^I. de Montalembert, le triomphe du pouvoir légitime sur une révolte inexcusable, de la justice sur l'iniquité, de la venté sur le mensonge, de la liberté sur l'esclavage.

Les Etats du Nord et les Etats du Sud de l'Union Américaine étaient divisés depuis longtemps par une question qui touchait à leurs plus graves intérêts ; celle des

.>claves. L«\< liuiniuos du Nord voiihiient l'abolition de lesclavag»^ el ceux du Sud aspiraient non tseulemont à le maintenir, mais même à lo propager.

L'ëleclion quadiiennale du Président leur ayant été contraire en 18(30, ces derniers levèrent l'étendard de la révolte et la «iuerre commenra.

Tous les amis de la liberté, tous les admirateurs des Etats de l'Union attendaient avec inquiétude l'issue de la lutte. Leurs adversaires leur disaient : « Le peuple Américain ne saura pas laire la <,ruerre ou, s'il la fait, victorieux '"U vaincu, il tombera en proie à un général beureux, )>

Les événements se cbar^rèrent de donner la réponse et M. de Montalembert se bâta de l'enregistrer.

>' Les Américains, dit-il avec allégresse, ont su faire la guerre ; ils l'ont faite avec une énergie, un élan et une persévérance incontestables ; ils n'ont été la proie d'aucun général, d'aucun dictateur, d'aucun César. Ils ont tait la guerre et la guerre la plus terrible de toutes, la guerre civile. Ils l'ont laite en y déployant toutes les qualités, toutes le< vertus qui font les grandes nations militaires, ils l'ont faite sur une écbelle immense. Aucune nation moderne, pas même la France révolutionnaire avec ses (juatorze ai'mées, n'a mis sur pied et lancé -ur l'ennemi des forces [)roportionnellement aussi nombreuses, aus.-i disciplinées, au.ssi bien équipées, aussi solidos au feu. Ces inarcbands ont jeté en proie aux exigences de la guerre leur fortune, avec autant de pr<»digalité (pie \ef> houtifiiders anglais dans leur lutte contre \apoléo?i, et leurs enfants, avec autant d'béroïque abné- ^^ation quf la France, eni79'2, dans i^a lutte contre rFiirope. Pendant que de ridicules détnutrurs dénonçaient à l'Europe ces prétendues armées de mercenaires, en leur infligeant le même stigmate qu'à nos jeunes et vaillants com[)atriotes de C.astelfidardo. plus duo million de volontaires prenaient les armes, d'un côté, pour

la ilétense de rUnion et des institutions républicaines ; de l'autre, pour le maintien de leur indépendance et de leurs franchises locales ; et, de ce million d'hommes armés, pas un, grâce au ciel, n'est devenu ni le bourreau de ses frères, ni le satellite d'im dictateur.

^) ries forces ont été commandées jiai' des f^'énéraux improvisés, dont plusieurs se sont montrés dignes de marcher sur les traces des plus célèbres d'entre nos généraux républicains ; par des hommes qui ont été non- . seulement des maîtres en tactique et en stratégie, mais des héros de courage et de modération, de grands politiques et de grands citoyens. Grant et Lee, Johnson et Sherman, Mac Clellan et Beauregard, Sheridan et Stonewall Jackson, ont inscrit leurs noms au grand livre de l'histoire.

» Je nomme à dessein les pi-emiers paririi les chefs des deux armées ennemies. Car, je le reconnais avec bonheur, c'est au peuple américain tout entier qu'est dû, sous ce rapport du moins, l'hommage de notre admiration. Les deux pariis. les deux camps ont montré le même courage, la même indomptable ténacité, la même merveilleuse énergie, la même intrépide résolution, la même abnégation indomptable, le même esprit de sacrilice. Toutes nos sympathies sont pour le Nord, mais elles n'ôtent rien à l'admiration que nous inspire le Sud. Déployé au service de l'injustice et de l'erreur, ce n'eu est pas moins de l'héroïsme. Il parait même certain que les Sudistes ont montré plus de mérite militaire, plus d'énergie et de talent,- plus d'élan et d'éclat que leurs ennemis, surtout dans les premiers temps de la lutte. Comment ne pas les admirer, tout en regrettant que de si hautes et si rares qualités n'aient point été consacrées à une cause irréprochable ! Quels hommes, et aussi et surtout quelles femmes ! Filles, épouses, mères, ces Américaines du Sud ont fait revivre, en plein dix-

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neuvième siècle, le patriotisme, le tiévouement, rahiiéjralion des Romaines ihi plus l)eau temps de la République. Les (',l(Mie. les Cornélie, les Portia ont trouvé lem's rivales dans mainte bourgade, mainte plantation de la Ix>uisiane ou de la Virj^inie. No»is avons vu jus(pio parmi nous de faibles tilles, de modestes femmes séparées de leurs procbes, dépouillées de leur fortune, mais lières de leur pauvreté, résignées à la détresse, à la i-uine, à Texil. beureuses d'olTrir ainsi leur sacrilice à la cause nationale, repoussant avec indignation la moindre idée d'une transaction, d'une concession, jjortanl dans leur regard enllammé la marque incontestable de la détermination ((ui fait les races viriles. Dételles béroines faisaient compremlre, mieux (jue tous les discours, de ifiiels soldats devaient être composées les armées de la confédération, et (|uels prodiges de résolution et de peisévérance il faudrait pour en venir à bout. Ces prodiges, on les a faits, mais au prix d'efforts et de sacrifices qui constatent l'opiniâtre liravouro et l'étonnante solidité des soldats du Sud. Il a fallu quatre ans et sept cent mille liommes ponr s'enq)arer de Richmond, la capitale du Sud. .Vucune forteresse, pas même Sébastopol, n'a coûté tant d'elï'orls. ot (jnant aux capitales européennes, il n'en faut pas même parler. On sait comment elles tombent : Berlin, Vienne, Madiid. l'aiis, sont là pour le dire.

" La guerre avait mal commencé pour le Nord, dette subite éruption avait amené toutes les scories de l'état social à la s.nfuce, et les avait étalés à tous les regards. La corruption, la trabison, ont cyniquement lait leur métier. Mais bientôt elles ont été dénoncées, contenues, domptées et refoulées dans le néant ; vaincues bien avant l'ennemi dont elles étaient les meilleurs atixiliaires. elles ont riisparu. (lomme il arrive souvent aux bonnes causes, aux causes que Dieu bénit, l'épreuve a

protité à celle des Américains. Elle les a épurés, avertis, corrigés. »

La victoire, du reste, n été la récompense de leur généreuse entreprise et de la sainteté de leur cause. Elle demeure en eflet indécise jusqu'au moment de l'abolition de l'Esclavage.

La législation Américaine la proclame :

« Lincoln et le congrès appellent ainsi la bénédiction céleste sur les drapeaux de l'Union ; et Dieu répond du haut des cieux à cet appel, à ce retour fait aux lois éternelles. La guerre, qui se traînait depuis quatre ans en alternatives douloureuses et incertaines, change tout à coup de caractère. Un soufl'le nouveau, un souffle invincible enflamme les généraux et les soldats du Nord. La marche (le leurs armées devient irrésistible. La fortune des combats, capricieuse jusque-là, ne cesse plus de sourire à ce grand peuple libre qui vient de décréter l'affranchissement irrévocable de quatre millions d'esclaves. La stratégie, jusque-là toujours supérieure, des chefs sudistes, devient impuissante. Le cercle de fer formé par les forces du Nord se resserre et se ferme en lin complètement autour du foyer de la rébellion. Cette rébellion, naguère si iière et si forte, chancelle éperdue. Tout se trouble et se confond autour d'elle. Enfin se lève le jour de la justice: la catastrophe éclate, Richmond est pris; le Sud est foudroyé. Dieu ratifie le décret du congrès par la victoire, une victoire aussi complète qu'imprévue, une victoire irrévocable. »

Les noirs se montraient dignes de leurs nobles défenseurs.

« 0 Providence ! généreuse, lumineuse et ingénieuse Providence ! C'est un régiment nègre qui entre le premier dans la capitale des insurgés, dans ce Richmond si longtemps imprenable. Ces noirs méprisés, émancipés par la victoire, marchent entête de l'armée libératrice; ils sont

sulut's par les arclaiiialioiis de \o\\\< Ircifs, dos noii's esclaves, qirils viennent ilèlivrer el nietlie à leur nivean. \ ont-ils vénérer les injures séeulaires de leur rare et les leurs V Vunt-ils assouvir aux ilépens des hlancs et des Manches le ressentinieni îles crimes et des infamies inséparables de l'esclavage, que leurs pères et leuis frères, leurs mères et leurs sœurs ont si longtemps subis? Non, non; pour comble de bonheur et d'honneur, ces esclaves d'hier pénètrent «ians la capitale des esclavagistes, ils s'en emparent, iU en deviennent et en demeurent les maîtres, et pas l'ombre d'un excès, pas l'ombre d'une représaille ne vient ternir leur victoire ! J'en atteste l'histoire: le soleil n'a jamais éclairé un plus grand, un plus consolant spectacle. •>

.< l'aut-il donc, nous (l(Mnaude-t-on, taul-il \raiirii'nl .se réjouir et bénir Dieu de cette victoire ? lleponflons sans crainte : Oui, il le faut. Oui, il faut remercie!' DijMi. l)arce qu'une grande nation se relève, parce qu'elle se purilie à jamais d'une lèpre hideuse qui servait de prétexte et de raison à tous les ennemis de la libeité pouila maudire et la difl'amer ; parce (ju'elle justilie en ce moment toutes les espérances qui reposaient sur elle. pai"ce que nous avions besoin d'elle, et qu'elle nous est rendue, repentante, triomphante et sauvée.

'« Oui, il faut remercier Uieu: parce que cette lèpre de les^clavage a disparu so\js le fer des vainqueurs de Hichmond, extirpée pour toujours du seul des grands peuples chrélien« qui, avec l'Espagne, en fût encore infecté, parce que ce grand marché d'hommes est fcruié, et qu'on ne verra plus jamais, sur le glorieux continent de rAméri(|ue .septentrionale, mettre à l'enchère »me ciéalure humaine, faite à l'image de J>ieu, pour être adjugée et livrée en proie, avec sa femelle et ses petits, à l'arbitraire, à l'égoïsme cruel, au luci'e infâme, aux viles assious d'un de ses semblables.

» Oui, il taut remercier Dieu : parce (ju'en se relevant et eu se purifiaut, l'Amérique a justifié, honoré, glorifié la France et la politique française, sa vraie politique, la \ieille, honnête et courageuse politique de nos meilleurs temps, celle qui jetait hier encore des princes français, jeunes et vaillants exilés, au milieu des fatiiines et des dauLiers de l'armée fédérale ; celle qui conduisit Télite clievaleresque et lihéi-ale de la noblesse française sur les traces de la Fayette, dans le camp de Washington ; parce que, là du moins, îe généreux dévouement de nos pères n'aura p-oint abouti, comme ailleurs, à un sanglant et cruel avortement ; parce qu'il en résulte une couronne de plus pour Louis XVI, pour le roi martyr, pour celui qui a été, lui aussi, parmi nous, la victime expiatoire d'une grande révolution, victime d'autant plus touchante et plus sainte, qu'au lieu de disparaître comme Lincoln au milieu d'un deuil universel, elle a été outragée avant d'être immolée, que ces outrages durent encoie, et qu'à ce titre elle entraine notre admiration et notre pitié à une hauteur où il n'y a au-dessus d'elle que le Dieu crucifié.

» Oui, il faut remercier Dieu : parce (pie. dans cette grande et terrible lutte entre la servitude et la liberté, c'est la liberté qui est restée victorieuse ; la liberté qui, habituée parmi nous à tant de mécomptes, de trahisons et de confusions, compromise et déshonorée par tant de faux amis et d'indignes champions, avait grand besoin d'une de ces grandes revanches qui font tout à coup éclater à tous les yeux son inestimable mérite.

» Oui, il faut remercier Dieu : parce que, selon les récits les mieux avérés, la victoire est restée pure ; parce (|ue la bonne cause n'a été ni ternie par aucun excès, ni souillée par aucun foi'fait ; parce que ses avocats n'ont point à rougir de ses soldats, ni ces soldats de leurs chefs, ni ces chefs de leur fortune ; ni la fortune elle-même

d'avoir couioiimi- de basses coiivoitisov ol do porvcrs complols.

» Oui, oiilin, il l'aul remercier Dieu : [jarce que les agresseurs ont été vaincus ; parce que ceux qui oui le premier lire répéo ont péri par Tépée ; parce que Tiinpunilé n'a pas été accordée aux provocateurs d'une révolte inique, d'une guerre impie ; parce c(ue cette fois, du moins, il n'a pas sufli de l'audace et de la ruse pour se moquer des honnêtes jjens ; parce que les auteurs du crime en ont été les victimes ; parce qu'eu passant le Ruhicon de la légalité ils ont trouvé sur l'autre rive lo «léfaite et la mort ; parce qu'ayant risqué la fortune et l'avenir de leur pays, avec une témérité d'aventurier et une dextérité de conspirateur, Yalea jarla est ne leur a pas profité, et que dans ce jeu impie et sanglant ils n'ont pas réussi. Ils ont joué et ils ont perdu. Justice est faite. »

'( Grâces soient donc rendues au Tout-Puissant de ce qu'une jeune et grande nation, une nation chrétienne, a pu extirper de son sein cette montrueuse institution, ((ui substitue le troupeau à la famille. Sous quel amas de préjugés coupables, de mensonges intéressés, de casuistique immorale ne faut-il pas qu'un cœur humain soit écrasé, pour ne pas bondir de joie à la .seule pensée d'une révolution si salutaire, pour ne pas comprendre, bénir et répéter V Alléluia de toutes ces âmes délivrées ! (( Si l'esclavage n'est pas un mal, disait Lincoln, rien n'est un mal. » Et d'ailleurs quelle âme chrétienne pourrait méc^>nnaitre dans ce grand drame le bras d'un Dieu vengeur, et, à coté de cette vengeance divine, l'empire et la victoire de la prière! Car ils ont prié, ces esclaves. Ce ne sont pas des idolâtres ou des sauvages : ce son des chrétiens asservis à d'autres chrétiens. Ils ont donc prié, et Dieu les a exaucés. « Il y a un lieu, » disait Tiurkf. le plu> grand fies modernes, en parlant aux pairs

d'Angleterre de? victimes de la tyrannie de? vassaux de la Compagnie des Indes, il y a un lieu où de? mains innocentes et laborieuses, enchaînées et broyées par la servitude, sont pourvues d'une force irrésistible. Quand elles sont levées pour implorer le ciel contre leurs oppresseurs, il n'y a point de citadelle qu'elles ne puissent arracher de ses fondations; il n'y a pas de vengeance que ces mains toutes-puissantes ne puissent faire descendre sur nos tètes. Il y a là de quoi trembler, ^^lesseigneurs, pensez-y bien. »

1) Oui. comme l'a dit l'immortel Lincoln dans son langage simple et sensé, an milieu des sérénades et des illuminations qui accompagnèrent la promulgation de ce grand acte : « La patrie américaine vient de donner un beau spectacle au monde. » Oui, il avait raison, aucun spectacle ne pouvait être plus beau. Aux yeux de l'avenir, ce sera, avec l'abolition de la traite imposée au monde par l'Angleterre, la principale conquête de la civilisation contemporaine, son titre de rédemption et d'éternel bonheur.

» Il aura donc disparu pour toujours ce code infâme et ce régime social qui, en écartant toute exagération comme toute déclamation, et en faisant la part des exceptions heureuses comme des atrocités exceptionnelles, réduisait quatre millions d'êtres humains à vivre privés de tout mariage régulier, du droit d'ester en justice; qui érigeait pom" eux l'instruction en crime; qui les assimilait à des animaux plus ou moins bien, traités, selon leur valeur ; qui condamnait les femmes à la pro miscuité, les époux, les parents et les enfants à des séparations déchirantes; qui les exposait tous, à tout âge et de tout sexe, à des châtiments dont l'ignominie n'était surpassée que par la cruauté ' »

(,)ue1ques jours après, Lincoln, le plus ardent ennemi de l'esclavage, périssait, assassiné par un scélérat.

» Toiit a •Mt' (lit sur Ai raliam Lincoln. Il nous a ofleii eu plein dix-neuvième siècU-, un nijuvel exemplaire qui n'est ni une copie ni une contivlaçDn du f^énie calme el honnête dont est issu W.isliin^ton. Sa gloire ne sera pas éclips«'e dans riiisloiro. même par celle de Washington . Il honore riiiunanité non moins que le pays dont il dirigeait les destinées et dunt il |)réparail la pacilication avec une si intelligente modération. Son éloge est partout, et on ne fait que céder à l'impérieux appel de la conscience en s'y associant. Mais il nous importe à nous surtout, ob.«curs avocats de la liberté dont il a été le glorieux et victorieux champion, de graver dans nos âmes et de sceller ilans nos vies cette pure et noble mémoire, pour nous encourager, nous consoler el nous engager de plus en plus dans la voie laborieuse où nous sommes volontairement entrés. Il nous importe de constater ce que l'étude de cette carrière, si courte mais si resplendissante, met surtout en lumière, savoir: cette union de ladre iture el de la bonté, de la sagacité et <le la simplicité, de la modestie l'I du courage, qui font de lui un type si attachant et si rai'e, un type qu'aucun prince, aucun homme public de notre siècle n'a surpassé ou égalé. Ce bûcheron devenu avocat, puis placé à la tète d'un des plus grands peuples du monde, a déployé toutes les vertus de l'honnête bonnne à coté de toutes les qualités de l'homme politique. La léte ne lui a pas plus tourné «pie la langue. iJepuis son accession au rang siiprèmei nul n'a pu cilei" de lui un seul mot de menace ou de bravade, une seule expression vindicidive ou excessive. Aucun .souverain héréditairi* ou életliC n'a |.ai'lé un langage plus éloquenl ♦•t plus digne, au'iin n'a montré plus de calme el de bonne humeur, [iliis de persévérance et de magnanimité.

« Unissons-nous, écrivait-il, li; 20 lévrier dci nier, au gouverneur du Missouii, pour lui indijuer les moyens de pacifier cet étal réccnniicnl sonmis et encore cruelle-

ment agité ; rencontron>;-noiis pour n'envisager que l'avenir, sans aucun souci de c»:- ({ue nous avons pu faire, dire ou penser sur la guerre actuelle ou sur n'importe quoi. Engageons-nous les uns envers les autres à ne harasser personne et à faire cause commune contre quiconque persistera à troubler son prochain. Alors la \ieille amitié renaîtra dans nos cœurs; puis l'honneur et 1;i charité cJa'étienne nous viendront en aide. :o

» L'honneur et la charité chrétienne ! N'est-ce pas là ce qui manque le plus et partout aux actes et aux paroles delà politique? Qu'y a-t-il de plus touchant que de voir ce « fendeur de huches, » cet ouvrier de l'Illinois en rappeler les inspirations et les conditions vitales, d'abord à son propre peuple; puis, grâce au prestige dont Fa couronné sa mort, au monde entier, qui recueille avidement ses moindres paroles pour en grossir le trésor trop pauvre des leçons morales que lèguent à la postérité les pasteurs des hommes ! »

ciiAPiTi;!-: wwi.

laisons funt'-ltivr;. — Mmi il'nii ./c.mi'. — Donoso-Cofti's.- Le ffèf)' lAicoi'ilaitw — Eloquence dii tiéurful (h- lu Mor i-ii'-i'i'. — f.f iDtiihpiiii (/.• /(/ Miii'Irii'j'i'.

« C.'o<l Va triste destint''^ dp roiiv qui survivont à leur prénéralion en se survivant :'i eux-mêmes d'avoir :i parler sur la tombe des amis, des compagnons, des rhcfs f[ui ■lit le bonlieur de partir les premiers. » (i)

Cette tâche douloureuse mais douce f|u'impose l'omitié '•Il la reconnaissance, M. de Montalemherl eut plus d'une lois à la remplir, et chaque luis de son cœur jaillirent des Ilots de cette éloquence pleine d'émotion, de douleur et d'espérance dont un chrétien a seul alors le secret. Qu'il y a loin de ses paroles toutes imprégnées de foi et d'amour, avec les discours ofticiels ei commandés, qui nous iiiondenl, et dont les [thrascs lourdes et froides tombent siu* la mémoire de.< moits comme la terre qui recrnivre leur cercueil! Qu'il y a loin desél.ms etdes soupirs de son àme affligée mais rési<:iiée avec le commentaire banal de celte parole ridicidc que riiidiliérence a mi«;e au jour: Que la terre te solL lêijère!

(Juand le corps est rendu u l.i Iciiv, lame du juste prend son essor vers le ciel, en disant à bientôt! à ceux qu'elle vient dt* (jiiiMcr. 'Iniit latlidlique U- s;<it. .\ii- i la

(1) Legénoral La Moririi^ro, par lo Coiulo de Morilalcinljcrl, page 1.

douleur du catholique est celle qu'inspire l'absence ; tempérée par l'espérance, elle est sanctifiée par la toi. Telle est celle que ressent M. de Montalembert en présence de la mort. Mais en outre son noble cœur veut faire revivre sur cette terre ceux qui l'ont quittée et perpétuer leur mémoire dans les générations futures.

Hélas, quand la mort a passé, l'oubli la suit bientôt pour enlever jusqu'aux derniers vestiges de ceux qu'elle a moissonnés.

u Comme on voit, à la chute d'un corps dans l'eau, les cercles formés par le déplacement de l'air s'élargir de plus en plus et finir par disparaître, ainsi le vide créé par la mort dans l'océan des sociétés n'est que trop tôt comblé.»

C'est le devoir de l'amitié d'arracher à l'oubh les nobles actions dont elle a été le témoin ; c'est le devoir d'un ami d'élever un piédestal à ceux qui l'ont devancé dans la mort. M. de Montalembert l'a fait dans ses notices nécrologiques. Le premier qu'il eut à pleurer e.stDonoso- Cortès.

Qui pounait lire sans attendrissement le récit de la mort si chrétienne de ce fidèle serviteur du Christ?

« Il n'y avait pas encore deux ans que le marquis de Valdegamas occupait le poste de ministre plénipotentiaire à Paris, et déjà il y avait conquis des sympathies profondes, nombreuses et diverses. Tout annonçait qu'il était appelé à exercer parmi nous une de ces grandes et durables influences dont l'histoire olïre quelques rares exemples ; et \oilà que Dieu le choisit pour donner à cette grande capitale, dans ses rangs les plus élevés, le spectacle admirable de la mort du juste. Tout Paris, le Paris religieux, politique, littéraire, suivait avec anxiété les px^ogrès du mal mystérieux qui consumait trop rapidement cette organisation si pleine de feu et de vie, GrAce à quelques amis auprès de ce lit de doidenr et de

vt-rlus, «iràce suilmil a la Striir dv lion-Secours qui \oilUiil piôs (Tu malade, on a su par quels traits de noble |ialience, de fervente piélé, de fiu'te et tendre résignation, ce yitind cliiéiieii a témoigné de su loi et de sa chaiittenvei-s Dieu et le piochain. Ce devoir de l'aumône (luil aoiouiplissail avec une générosité antique, qui lui Taisait dislrihuei- à Madrid, où l'ien ne l'astreignait à uni' l'epré- -enUition olllcielle, les cinq aixiè/tics do son revenu (I) ; qui. dans l'aii^, le condui:sait chaque semaine de Thôtel de son and)assade chez les pi'titcs sœurs des pauvres et dans k's misérahlos greniers des faubourgs ; ce devoir préoccupait son àme jusqu'au dernier instant. I/un de ses derniers acies fut de veiller à ce (pie la distribution • tidinaire d*î ses dons ne souIVrit aucun retard j^ar suito de ses propres maux, et de délivrei" lui-même à îles inain< amies l'argent (pi'il y destinait. Mais ce n'était pas seulement par l'aumône que se manifestait sa charité. Dans sa \ie comme à son lit d(; mort, il avait toujours témoigné mie tendre cl active solliciliuh! pour le bonheur et pour la bonne renommée d'antrui. M. ïiOiiis Veuillot a dit avec une parfaite justesse : « Sa parole, prompte, ardente et sincère, était en même temps la plus inolTensive que l'on put entendre, et c'étiut un charme de voir qu'il eût toujoiiis innocemment tant d'esprit, d — « Ce qui m'étonne le plus, nous disait la Sœur qui a reçu son dernier soupir, ce que je n'ai encore vu que chez lui, c'est «ju'il ne dit jamais de mal de personne, d Mais s'il aimait ainsi ses semblables, comment ne dut-il pas aimer son Dieu! Aussi la même Sœui- disait encore : « 11 n'est !) jamais cinq minutes sans penser à Dieu, et, quand il '> en parle, ses paroles s'enfoncent dans le cœur comme •' des flèches. » Quand on vint lui annoncer que l'Empereur envoyait un aille de camp poiu' lui témoigner son

(1) Ce fdil est aflirmc par M. liafiT'l do Villunucva y Gomez, dans le journal El Trono ij la ComitilHcion du 17 mai 1853.

utleclueux intérêt, il remercia de la tète; puis, tournant son œil doux et profond vers l'image du Christ portant sa croix, qui pendait à son chevet: « Pourvu,» dit-il, t' que Celui-là s'intéresse â moi, c'est tout ce qu'il me » faut. »

» La franche et entière humilité dont il était pénétré se révélait à chaque instant et se mêlait dans tout son être à la plus généreuse patience. Un jour, le pieux et savant médecin qui luttait contre le mal graduellement vainqueur, disait à la Sœur: « Vous soignez là un malade ft comme vous n'en avez pas souvent: c'est un vrai saint!» Donoso l'entendit; il se dressa sur son séant, tout indigné, et avec une véhémence inouïe : (( Monsieur Cru- « veilhier, dit-il, avec de telles idées, on me laissera dans i' le purgatoire jusqu'à la fin du monde. Je vous dis que (I je ne suis pas -du tout un saint, mais le plus faible des « hommes. Quand je suis avec de braves gens, ils me « font du bien ; mais si je vivais avec des méchants, je ne K sais ce que je serais. » Puisse retournant avec un regard enflammé et un geste inexprimable A^ers son crucifix : « Vous le savez, vous, mon Dieu, que je ne suis (I pas un saint ! »

» La lulle douloureuse et admirable touchait à sa fin. A l'extrême et séduisante vivacité de tout son être avait succédé, non pas l'affaissement de la maladie, mais le calme du chrétien sûr de sa route et de son maître. Ce calme derieura jusqu'au bout le trait distinctif de sa ligure et de ses paroles. Il n'était interrompu que par les effusions de sa piété. 11 mêlait à ses prières en français et en latin ces touchantes exclamations de la ferveur espagnole, qui ont quelque chose de plus familier et de plus intime: Jésus de mi aima ! Dios de mi corazonl Voici ses dernières paroles, les dernières du moins qu'on ait pu entendre: <i Mon Dieu, je suis votre créature; vous « avez dit ; .l'attirerai tout à moi. Attirez-moi, prenez-

M moi. > C'csl ainsi qu'il monrul, le soir du 3 mai 1853, avant d'avoir accomjtli sa quaivinto-quatrième année.

» On «0 rappollo la conslernalion que la nouvelle lunèi)re répandit dans Paris, et ijui s'e>t propagée ju-qu'aux extrémités du monde catholique. Ce ne furent pas seulement les catholiques qui se sentirent frappés. Il avait su conquérir |iartnut des amitiés : il attirait involontairement ceux qiie tout semblait éloigner de lui, il ca[)tivai' ceux (fu'il ne chciThait même pas a convaincre. 11 fut pleuré par des yeux inaccoutumés aux larmes.

') Ses obsèques olfrirent un spectacle éililiant et curieux, plus édiliant qu'il n'arrive d'ordinaire parmi nous, et curieux parce qu'il .«'y rellétail une vive image de l'action exercée par cet étranger aimé sur tous les rangs de notre société. ( hi y voyait les plus illustres serviteurs des deux monaichies vaincues et exilées, marchant derrière les grands du régime actuel Deux mondes divers et contraires se réunissaient pour la première fois autour de ce cercueil, que la religion honorait aussi de son deuil, mais (|u'elle illuminait de ses infaillibles espérances.

» Le monde lui avait prodigué ses dons : il occupait comme ministre plénipotentiaire à Paris le premier poste de la diplomatie espagnole ; il était sénateur, grand'croix de l'oidre de Charles III, gentilhomme de la chambre de la Reine, membre de l'Académie royale d'Histoire. Il avait atteint bien jeune encore la plupart des dignités les plus recherchées dans son pays.

» Mais Dieu avait été plus prodigue encore envers cette créature ctjérie. Outre le bien inestimable de la foi perdue et retrouvée, il lui avait conféré le don d'aimer et de se faire aimer, (le sage, ce pénitent, ce fervent chrétien portait en lui le bonheur et le répandait au-dehors a gnuids Ilots -(jeux qui ne pourront plus que le lire le connaîtront dans son éclat, mais ne se douteront pas de son charme. Car, il faut qu'on nous le laisse dire, c'était un

homme ckarmanl. Celte expression, si banale et en apparence si frivole, est encore la seule qui lui convienne dans notre pauvre langue. Jamais personne n'a rendu la religion plus aimable et n'a donné plus d'attrait à la vertu chrétienne. La paix et la félicité qu'il avait goûtées, au moment de sa conversion à Dieu, semblaient s'être gravées en traits ineffaçables dans son cœur, et se faisaient jour jusque dans son langage et dans son regard. Il avait la vivacité expansive de l'innocence, le tondre et généreux élan d'une àme rajeunie d'avance par l'éternel bonheur. Son œil bi^illait de la joie limpide et naïve d'une jeune épousée. La lune de miel de son union avec la vérité durait encore et toujours.

» Il était resté jeune de cœur plus encore que d'années. Ce prophète, qui voyait tout en noir dans les révolutions de l'avenir, était d'im enjouement inépuisable et contagieux ; toujours gai, toujours doux, toujours enclin au bienveillant sourire. Il jouissait de tout, des saillies d'un petit enfant comme des merveilles de la nature el du génie. Il savait admirer avec une intelligente jouissance qui débordai!; sur tout ce qui l'entourait. Il savait aussi pardonner à la fragilité humaine, et versait chaque .jour je ne sais quel baume suave et salutaire surlesintirmités de son prochain. C'est ce qui rendait son commerce si facile et si sur, ce qui donnait à- tout son être (juelque chose de pénétrant, de caressant et d'irrésistible. Va\ un mot, c'était au suprême degré ce que les Italiens appellent un homme sympalhique. Dieu lui avait départi deux dons qui sont le sceau des âmes élues pendant leur [)assage .sur la terre : l'autorité et la sérénité. Il les retrempait sans cesse dans l'humble et généreuse ardeinde sa foi... Mais à quoi bon se pei'dre dans un effort inutile pour retracer cette image chérie? En ache\ant ces pages, je me sens à la fois incapable de le faire deviner à ceux qui ne l'ont jamais connu, et de lui rendre justice

— Wl) —

aux yeux de cfii\ (jui l'ont aiiné. Qu'il parle lui-ménu' une dernière t'ois, et ijuil nou^tlise le seci'et de sa science, do sa verve, <le son calme, de sa force, de son charme. Je suis purement catholique : je crois et professe ce •) que professe et croit l'Eglise catholique, apostolique. y> romaine. Pour savoir ce que je dois croire et ce que » je dois penser, je ne regarde pas les philosophes, je re- •> garde les docteurs de l'Eglise ; je no questionne pas les •> .sages, ils ne pourraient me répondre. J'interroge plutôt » le.s femmes pieuses et les enfants, deux vases de béné- » diction, parce que l'un est purifié par les larmes, et )) que l'auti-eestembaumédes parfumsde l'innocence (!).>>

La France et l'Espagne, dont il était la gloire, pleulaient encore Donoso, lorsque F^acordairc descendit dans la tondje,

<« Jamais entrailles humaines ne lurent plus ouveites "i la sainte amitié tjue celles du P. Lacordaire, dit M. 11. de Kiancey ; et jamais, peut-ètr(\ il n"a eu d'ami plus lier (pie M. de Montalend)erl.

Leurs lettres sont les monuments impérissables de w sentiment plein de charme, et le livre que M. de Montalemberl a écrit à la mémoire de Tàme fraternelle «pii lui avait été si profondément altachée, demeurera [)eut-ètre • Minme son chef-d'o'uvre. «

M. de Monlalembei't a peint on traits inollafables, dans re chef-tl'oîuvre, lagrand<' physionomie du prêtre, le génie de l'écrivain et de l'oralf-'ur, la tendiesse de l'ami, l'énergie de l'homme, le zèle de l'apiMre et la sainteté du moine. Peut-être, à travei's ces pages souvent humides de lai'mes, de cette magni(i(jue oraison funèbre, respire-t-on trop souvent la Imuée des batailles ; mais à coup sûr personne ne poinralire sans énujtion « ce récit d'un témoin,» " ce pleur d'un ami. »

l\) jMIrrs cl ilir.couig, |i;i^. t(i.

« Ahioii toi reij. l'abeii perdut! Nous avions un roi et nous l'avons perdu, » disait en son dialecte albigeois une bonne femme d'entre ces vingt mille chrétiens rassemblés à Sorèze, pour faire au père Lacordaire de si inagnitiques et de si populaires obsèques. Ce cri d'une naïve admiration, mêlée à la douleur, répond bien à l'émotion dominai^.te dans tous les cœurs qui ont subi de près ou de loin rinlluence de Lacordaire. Mais comment rendre ce que doivent éprouver ceux qui ont vécu de sa vie, et qui ont suivi cet astre depuis ses premiers rayons jusqu'à son splendide couchant?

» Je ressens, en voulant parler de lui, autant de trouble que de tristesse. Le silence semble seul convenir à une grande douleur, surtout quand il s'y mêle un grand respect. C'est lui, je crois, qui me disait un jour : « L'homme est si impuissant pour l'honmie! c'est sa plus douloureuse misère. » Je ne l'ai jamais mieux compris que devant cette tâche que l'on m'impose, de rendre un honnnage superflu à celui que tant d'hommes ont aimé, que moi aussi j'ai tant aimé et qui a tant aimé mon âme. Je suis trop sûr d'avance de ne pas faire ce que je voudrais, de ne pas rendre justice à cette vie si grande, si pure et si pleine. La voilà donc finie, cette vie qui nous semblait la plus précieuse, la plus nécessaire de toutes! Il est mort, mais nous sommes tous frappés : « Sa mort nous rapetisse tous, » disait Arago sur la tombe de Cuvier. Et ce n'est pas assez dire pour ses vieux amis et ses jeunes disciples. Nous gisons autour de ce grand chêne tombé, quelques-uns écrasés, d'autres déracinés, tous étourdis par sa chute. »

» Né avec ce siècle, il eu a connu toutes les douleurs et toutes les grandeurs. Né démocrate et nourri dans les idées républicaines, il a comprimé -de bonne heure, sans l'éteindre jamais, cette lave révolutionnaire qui de temps à au Ire faisait explosion dans sa parole, non plus pour

stMtuM" la niiiK- v[ VoWwn, mais pour illmninor la luiil iralentour.

'> iJovciiu clirtHitMi, oaliiolirpio, piclre el roli|iiLMix, il ne tralùt aiu-mi dos inslinets lé^Mtimes, aucune des 5,'énéleuses convictions do ?a jeunesse.

> il uie représeiilait un de ces Iwrhares (jue la main maternelle de i'Iv dise allait choisir avi milieu des hordes ennemies l'I victorieu*e> d>nt s'ùpiuvantaiiMit ses on(l\nls, pour en fairo des apôtres. Une lbi< jjaptisés, oints et sacrés par elle, sans jamais ahdiquer leur éiier^de native, ils devenaient connue .saint Martin, saint Bonifïice ou saint Goloml)an, îles médiateurs toul-pinssanls entre elle et un monde nouveau, el lui ramenaient en foule des lidèles nés lioi^s de son sein, nés pour la condiattre, mais transformés soudain en soldais dociles de la vérité : Miralurque uovas (rondes et non sua poiua.

•> Cet Achille chivtien, trempé dès le berceau et tout entier dans l'esprit moderne, rendu ainsi invulnérable aux rei^rets et aux eugaijfemeuts du passé, n'est sorti de cette onde çlygit.*nne que poiu" s'éprendre des seuls biens de Tànie, pour fixer, pendant quarante ans, son regard sur le ciel, et pour en nionlrer le chemin à des générations éperdues. n(l)

A peine M. de Muntalembcrl avait-il terminé l'éloge funèbre de celui qu'il appelle avec vérité l'Aciiille chrétien du XIX* siècle, qu'im héros à qui on a donné avec non moins de raison le titie de Machabée moderne, di.'-paraissait de le moude.

Tout le monde connaît l'héroïque dévouement de l'illustre général de [,a Moricière; per.-:onne ne l'a mieux compris ne l'alant admiié que M. de Montalembert.

Ij y a, entre ces deux soldats de l'Église, de nombreux points de contact. Aussi se rapprochèrent-ils instinctivement, lorsqu'ils se connurfnl. .\ la mort du chef des

(1) Le Père Lscordaire par .M. de Montalcnibert, piige 1.

Croisés de nos jours, le lils des Croisés des siècles passés lit entendre sa puissante voix. Rien de plus entraînant, de plus sympathique, de plus mâle que cette oraison funèbre, prononcée par un brave sur la tombe d'un brave. C'est certainement l'un des plus magnifiques monuments (jue l'éloquence catholique ait élevés au nom de La Moricière. La Moricière est tout entier dans ces pages brûlantes.

Si le pinceau d'Horace Vernet (1) (c a fait revivi-e la brillante audace de La Moricière, à la tête de ses zouaves, le fez rouge sur la tète, le burnous blanc sur l'épaule, se précipitant au sommet de la brèche, où il allait disparaître dans un nuage de fumée et de poussière, au milieu d'une effroyable explosion, pour être retrouvé, les yeux presque perdus, sous un groupe informe de soldats noircis par la poudre, aux vêtements calcinés, aux chairs brûlées ; »

M. de Montaleinhcrta fait revivre le clu'étien, le héros, l'orateur.

Qui n'a entendu parlei- des vertus militaires de La Moricière, qui n a bondi au l'écit de ses combats, qui n'a pleuré de reconnaissance au récit de ses défaites plus glorieuses que ses combats ?

Mais La Moricière n'était point seulement un grand général, un vigoureux chrétien, c'était encore un grand orateur. Laissons un prince de la parole révéler à la postérité ce talent trop peu connu du héros des temps modernes.

« La Moricière était né avec le don de l'éloquence, ce don qui n'est la condition première ni de l'exercice du pouvoir ni de l'amour de la liberté, mais qui ne se sépare guère plus de l'un que^de l'autre, dans les pays et les temps de discussion libre. Il réunissait les trois qualités très-rares que le plus brillant des auteurs contemporains, M. Thiers, (1) La Moricière, par le Comte de Montalembert., page 5.

cxijjeait «lernièieuiont cliez les hommos qui aspirent ;i {vouverner : l'inlellijrence îles alVaires du pays, le talent •le les exposer, le caractère nécessaire pour les défendre. Mais, à rencontre de la rèîîle ordinaire, son éloquence n'était nullement le résultat du travail. Chez lui l'orateur ne se tléga^'ea pas lentement, comme cela est arrivé aux plus illustres, en marchant d'étape en étape par un progrès continu vers la perfection. Il se révéla tout-à -coup comme un improvisateur hardi et heureux qui, sur un terrain bien choisi, n'avait rien à redouter de personne. Il se moquait volontiers de ceux qui passaient pour éloquents .<;ans avoir <a facilité prime-sautière : il Vous autres académiciens, disait-il, vous avez toujours besoin de faire la toilette de votre parole ; vous n'êtes jamais prêts quand on a besoin de vous. » Quanta lui, il Tétait toujour.-; et c'était un vrai plaisir de l'entendre et de le voir s'élancer à Id tribune comme à cheval, l'enfourcher pour ainsi dire et la maîtriser tout d'abord avec l'aisance d'un parfait cavalier; puis aborder les questions les plus compliquées, provoquer les adversaires les plus redoutables, tels que M. Thiers lui-même, dominer le tumulte, l'amener et enchaîner l'attention distraite, instruire et charmer ceux même qu'il ne parvenait pas à convaincre. L'œil élincelant, la tète haute, la voix saccadée, il semblait toujouis sonner la charge en parlant. H maniait les chiflVes,les images, les art^uments, avec autant de prestesse, d'élan et de sans gène que .ses zouaves. Sou[ile et impétueux, bondissant comme la janthère, il tournait autour de son adversaire, comme pour chercher le point vulnérable avant de se jeter sur lui et de le renver.-er. Rarement il descendait de la tribune sans avoir remué son auditoire, éclairci une que.stion. dissipé un malentendu, réparé une défaite, préparé ou justifié une victoire Jamais le fameux mot de Caton sur lesGauloisne lut plus exactement vérifié que par La Moricière : Hrm )inliltii'tnn et ttripitf loifid. Sousc^e ra|iporl

conij-ne sous tant d'autres, il a été le plus Français de? Français de notre âge. »

Tristes suites des bouleversements de notre époque ! l'avenir brillant, qu'ouvrait au général de La Moricière s;i féconde él '(juence et ses qualités militaires, s'évanouit en une nuit. I^e coup d'Etat mit lin à sa vie publique en l'envoyant en exil. Mais la Providence lui léservait une impérissable gloire. Nous ne raconterons pas après M. de Montalembert la série des poignantes adversités qui en furent la source, mais nous nous édifierons avec avec lui auprès de la tombe de cet intrépide défenseur lie la foi> de ce vaillant soldat du Christ.

c. J'irai, « disait l'évêque d'Orléans, en parlant de la tombe des jeunes soldats de La Moricière, immolés sous » ses yeux danssa dernière bataille; j'irai là jeter un regard '» vers le ciel et demander le triomphe de la justice et de à l'éternel honneur sur la terre, j'irai là relever mon » cœur de ses tristesses et fortifier mon àme de ses épui - » sements... q J'irai apprendre d'eux à conserver en moi » la flamme du zélé pour l'Église el pour les âmes à -> vouer aux luttes de la vérité et de la justice jusqu'à mes derniers accents et mes derniers soupirs. j>

)) Et nous, nous irons, et le grand et cher évèque y viendra avec nous, nous irons demander et apprendre tout ce qui nous manque, près de celte tombe creusée dans une lande de Bretagne, au pied d'une croix ignorée, où gisent les restes du chef immortel de ces jeunes victimes, de celui qui, comme Du Guesclin, son compatriote Du (Tuesclin. aurait mérité de dormir entre les rois à Saint- Denis. Tant qu'il y aura une France chrétienne, cette tombe lointaine el solitaire appaiaitra aux àrnes parée d'une grandeur solennelle et d'n.ne nuijesté touchante. Loin des enivrements du champ de batiiille, loin du théâtre de ses luttes et de ses succès, sous le tertre qui recouvrira jusqu'au jour du jugement ce cœur intrépide

et ce bras victorieux, c'est là ([iTon aimera à évoquer mu* ftrande ùine trahie par la fortune et grandie par lesacrilice C'est là qu'on admirera sans réserve le guerrier, l'honinie public qui a su garder intact son Jionneur, riionnour du soldat, du citoyen et du chrétien. C'est là qu'il faudra aller apprendre le néant des espérances humaines, mais apprendre aussi qu'il va, même en ce monde, une vraie grandeur et une vraie vertu. Cette tombe nous dira comment il laut s'y prendre pour mépriser les iniquités de la victoire; pour servir dans l'armée de la justice contre l'année de la fortune; pour protester contre les mollesses énervantes, contre les complaisances serviles, contre l'idolâtrie du succès; pour placer, au-dessus des pauvres oripeaux d'une fausse grandeur, la fidélité aux convictions désertées, aux drapeaux déchirés, à la liberté reniée, aux amis persécutés, aux proscrits et aux vaincus. Cette tombe nous enseignera, dans la confusion et l'instabilité du monde actuel, à sauver avant tout le caractère qui fait toute la puissance et toute la valeur de l'homme ici-bas. Mais de cette tombe sortira en même temps une leçon plus difUcile et plus nécessaire encore. Elle nous enseignera à être doux et forts dans le malheur;;! trouver le calme et la joie dans la souffrance, à la supporter sans abattement et sans aigreur, à savoir accepter, quand il le faut, de n'être phis qu'un ser\iteur inutile, et à gagner ainsi la vie éternelle. Oui, tout cela nous sera révélé sur la tombe de celui qui ne sera point oublié, parce qu'il a réuni dans sa glorieuse vie ce ([ui a été trop souvent sépai'é ; parce qu'il a été non-seulement im grand capitaine, un grand serviteur de la France, un fidèle soldat de la liberté, un honnête homme, un grand citoven; mais oncore un grand chrétien, un chrétien humble et intrépide, rpii a aimé son âme et (jui l'a sauvée. )r

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