Alissan de Chazet, Vie de M. de Montyo7i. Paris
de la modûralioii. Le chancelier l'entendit avec le plus grand calme ; il aurait pu d'un mot changer son mécontentement en reconnaissance, s'il avait voulu lui apprendre les efforts ([u'il avait faits pour gagner sa cause, mais il aurait rougi de se séparer de la majorité; il se regardait comme solidaire de toutes les résolutions prises, et il aima mieux s'exposer aux reproches véhéments d'un homme irrité que de révéler un secret dont il était dépositaire, ou d'attaquer une décision du Conseil.
C'est là une attitude qui porte la vieille marque. C'est qu'en effet M. de Montyon est une âme antique. Marc-Aurèle avait coutume de dire qu'il fallait être comme la vigne, qui donne son fruit, ne demande plus rien et se prépare à donner d'autres fruits. Oui mieux que M. de Montyon a mis en pratique ce heau précepte?
Sans doute M. de Montyon savait se défenih'e. 11 pensait que dans ce monde il faut combattre si l'on veut vivre. Nous l'avons vu tout à l'heure faire Tapologie de son administration avec une certaine vivacité. Il avait la conscience de sa valeur; mais, au demeurant^ il était sans ambition. Je n'en veux d'autre preuve que celle-ci.
En 1787, le roi lui fit offrir les fonctions de garde des sceaux de France et voici ce qu'il répondit aux personnes chargées de lui faire les ouvertures : « Dites à Sa Majesté que je suis confus de ses bontés. Si je fais un peu de bien dans la place que j'occupe, c'est que je ne suis pas en évidence ; en acceptant celle qu'on me propose, je serais exposé à toutes les intrigues, à toutes les cabales de l'envie; je n'aurais peutêtre ni le talent ni la force nécessaires pour y résister; dans le doute, je dois m'abstenir. »
C'est à peu près ici que se termine la carrière judiciaire et administrative de M. de Montyon.
A une époque où les magistrats faisaient grande figure dans l'État, M. de Montyon se créa une situation à part. Sa personnalité est autre que celle de la plupart de ses collègues. Riche, comme l'étaient alors beaucoup de magistrats, il n'usa pas de cette fortune pour mener grand train. On ne tenait pas table ouverte à Montyon comme à Bas ville chez M. de Lamoignon ; on n'y jouait pas non plus la comédie comme chez M. et Mme d'Aguesseau. La tenue de la maison était simple et ne se ressentait en rien des prodigalités du siècle.
En voyant l'intérieur de ce magistrat qui vécut
SOUS Louis XV, on se serait cru chez un contemporain du vieux chancelier de Lhôpital. Sa frugalité était telle, qu'il ne mangeait guère que des légumes et des fruits. Il y a loin d'un tel genre de vie avec les habitudes des magistrats d'alors*. Les plus honnêtes prenaient part à ce grand carnaval, qui devait aboutir à la Révolution. Dans les hôtels parlementaires comme dans les hôtels de la finance, on était en liesse du matin jusqu'au soir. La vie était une sorte de danse, une sorte de cotillon universel. S'amuser toujours et quand même, tel était l'unique code du « beau monde ». M. de Montyon sut réagir contre une telle frivolité ; et si, dans les salons de Versailles, plus d'une duchesse crut pouvoir sourire en voyant le riche conseiller d'État habillé comme un « homme de rien », plus d'une grande dame en exil profita de cette parcimonie transformée alors en généreuse prodigalité.
L'administration de M. de Montyon fut intelligente, paternelle et douce. Une telle administration n'était point alors une exception. Si la personnahté de M. de Montyon offre un ca-
1. Taine, Les origines de la Franco conteynporaine, livre TI.
ractère à part, sa manière d'administrer diffère peu de celle de ses collègues. M. de Turgot à Limoges, M. de La Tour en Provence étaient aussi bienfaisants ; d'ailleurs l'exemple venait de haut. Le roi Louis XVI n'était-il pas le plus humain, le plus généreux des princes ? Gomment, en voyant de tels hommes gouverner et administrer la Fi'ance, ne pas se prendre à espérer? Beaucoup d'excellents esprits crurent voir apparaître une nouvelle ère de bonheur pour la France. M. de Montyon ne s'y trompa pas. Pour grande que fût sa bonté, elle n'excluait pas chez lui une véritable perspicacité. Plus à même de voir le peuple, il n'ignorait pas ce que i^lusieurs siècles d'oppression avaient accumulé de haine. Gomme son collègue M. de Gaumartin, l'intendant de Besançon, il voit que la fermentation est au comble et qu'une étincelle suffira pour allumer l'incendie. Il ne se rassure pas en songeant au bien qu'il a fait ou voulu faire au peuple. Il le sait plein de défiance envers ses conducteurs naturels. Les bandes de l'insurrection sont prêtes. M. de Montyon n'hésite pas. Il faut se prononcer pour une cause ou pour l'autre. Son choix est vite fait. Dans les conseils des princes, il a défendu les droits
du peuple. Ne pouvant faire respecter par le peuple ceux du roi, il s'achemine vers l'exil, et là, sur le vieux sol hospitalier de l'Angleterre, il attend, en faisant le bien, des jours meilleurs, et mérite qu'on lui applique ces beaux vers de Pope :
Wlio failing, smiles iu exil or in chains That man is t^reat indeed i.
1. Celui qui tombant sourit dans l'exil ou dans les chaînes, Celui-là est vraiment grand. (Pope, Essay on man., IV.)