CHAPITRE III
L'agriculture abandonnée redevient à la mode. — M. de Montj-on propriétaire rural, — Seigneur ccnsier. — Fiacre Parain receveur de la terre de Montyon. — M. de Montyon administre ses propriétés avec un soin extrême. — Sa sévérité à l'égard de ses débiteurs. — Son économie. — La misère et la condition des paysans sous l'ancien régime. — L'hiver de 1788-1789 est tcr- . rible. — Situation précaire des habitants de Montyon. — Liste des générosités de M. de Montyon. — L'approche de la Révolution. — L'abolition des droits féodaux à Montyon. — Conseils prudents donnés par M. de Montyon. — Les émigrés. — M. de Montyon ne quitte pas la France; il fixe sa résidence à Verny, dans le pays de Gex. — Ses elforts poiu' n'être pas mis sur la liste des émigrés . — Il passe à l'étranger et est déclaré émigré le 13 février 1793. — Ses biens sont confisqués. — Il rentre en France en 181o. — Il charge Parain de faire valoir ses droits. — Le souvenir de M. de Montyon n'est pas resté popidaire à Montyon.
M. de Montyon ne fixa jamais sa résidence habituelle à Montyon ; mais il y faisait de
fréquents voyages et s'occupait avec un soin extrême de tout ce qui regardait l'administration de ses biens ruraux, utile exemple que commençaient d'ailleurs à donner quelques grands seigneurs.
Pendant tout le règne du roi Louis XIV et pendant la plus grande partie de celui de Louis XV, les propriétaires fonciers s'étaient peu occupés de leurs terres. Vivre à la cour, voir le roi et en obtenir quelque faveur, causait la préoccupation générale. L'époque était à la frivolité, saluer, danser et chasser était le fond de l'éducation d'un homme bien né. La mode, qui peut tout en France, a au moins cela de bon : c'est qu'elle change. Sous l'influence anglaise le goût revint de s'occuper de ses propriétés rurales.
V Annuaire de la Société royale d' agriculture nous montre que M. de Montyon faisait partie de cette Société, dont étaient membres les plus grands seigneurs de France, le maréchal-duc de Noailles, le marquis de Turgot, le duc de La Rochefoucauld, le duc de Lian court, le duc de Charost, le duc de Croï, et ce marquis de Guerchy qui montait avec Arthur Young sur des tas (le foin [lour ap[»rendrc comment on faisait
une meule. A rindifférenco la plus nuisible pour l'agriculture avait succédé un engouement très accentué ', et nous verrons M. de Montyon s'occuper avec un soin tout particulier de ses plantations et de la taille de ses arbres.
A la terre de Montyon, déjà considérable par elle-même, était jointe celle de Ghambry, située dans le voisinage, et celle de Marchémoret, distante de deux petites lieues seulement. Ces trois terres étaient affermées dans des conditions fort semblables aux conditions actuelles. M. de Montyon avait établi à Montyon un régisseur chargé de percevoir le produit de ses droits féodaux, le prix de ses fermages, et aussi de le tenir au courant de ce qui se passait. J'ai dépouillé avec soin la longue correspondance échangée entre M. de Montyon et son régisseur -. Ce sont là des pièces encore inédites d'une enquête dont je n'entends tirer aucune conclusion. Ces comptes arides^ ces ordres un peu hautains, ces recommandations intimes ne
1. Taine, Les origines de la France contemporaine, livre \, Le peuple.
1. Archives dcparlementales de Seiue-et-Marne, série E, 82, carton de 347 pièces.
devaient pas voir le jour; aussi mon enquête diffère essentiellement de celles auxquelles on procède habituellement : elle est plus exacte, en ce sens que M. de Montyon s'y fait connaître sans le vouloir. Il ne pose pas devant la postérité, comme le font d'ordinaire les auteurs de mémoires. Son interlocuteur, c'est son régisseur; avec de tels gens, on parle net et franc; avec eux, on se montre tel que l'on est, car soi on est la tête qui dirige et eux doivent être le bras qui exécute.
Quel homme soigneux que Mgr le baron de Montyon ! Voici quelques extraits de son agenda, commencé le 20 septembre 1773 ' :
ce A la Saint-Mariin 1777, au bord des prés de Souilly, planter peupliers d'Itahe à six pieds. »
« A la Saint-Martin 1776, planter en meri- « siers la pièce qui tient à la paroisse. »
« A la Saint-Martin 1776, planter dans mon potager des poiriers nains. »
« Elaguer les tilleuls dans la basse-cour. »
« Dans les coupes des taillis, avoir soin de réserver les baliveaux et plus encore les modernes de belle venue. »
L Archives départementaleâ de Sciue-el-Manic, série E, 19, carton do 392 pièces.
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Et pendant plusieurs pages Monseigneur indique, avec une connaissance parfaite des lieux j les différentes essences d'arbres qu'il faut planter. Le mesurage de ses terres appelle également son attentioji. 11 donne les ordres les plus précis pour que, « au cliàlcau Gaillard, on reprenne quelques perches usurpées, » et demande qu'on examine avec soin si dans les mesurages on ne lui fait pas subir quelques pertes.
Seigneur censier, M. de Montyon ne laisse pas mettre en oubli l'exercice de ses droits féodaux.
« Vérifier sur les livres du buraliste, écrit-il à la page 20 de son agenda, s'il a été vendu du vin par les censitaires sans me payer. »
Il ne ménage pas non plus les poursuites contre ses débiteurs :
« Faire assigner Pi vain. »
« Faire saisir Chevance, en vertu de la sentence obtenue. »
« Faire poursuivre les délinquants dans les bois. »
« Faire assigner Denis Parain. »
« Poursuivre le procès contre Lépine. »
La liste des débiteurs poursuivis est longue.
et une seule fois seulement je trouve la mention :
(( A obtenu du temps pour se libérer. » Ce curieux agenda indique également les constructions et réparations entreprises par M. de Montyon :
« Partout où il pleut faire travailler. » « Faire arranger et paver le couloir de la cuisine du château jusqu'à la tourelle, pour empêcher les eaux d'entrer. Au colombier de Ghambry, faire mettre quelques pièces en bois. »
La correspondance de M. de Montyon nous montrera tout à l'heure avec quelle rigoureuse économie il procédait à la réparation de ses immeubles.
Cette économie de M. de Montyon se fait jour jusque dans la manière dont il procède pour correspondre avec ses gens '. Sa correspondance offre en effet un aspect particulier. Homme pratique, il évite qu'en lui écrivant les gens à son service ne perdent leur temps et
1. Uuc des préoccupations constantes de M. de Jlontyou a été d'éviter les frais de correspondance. Ainsi nous le voyons en 1818 écrire au comte Ferraud, ministre des postes, et lui énoncer à quels titres il doit avoir la franchise postale, faveur qui d'ailleurs ne lui fut pas accordée. (Bibliothèque nationale , Dép. des manuscrits , Dictionnaire des autographes.)
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n'usent leur papier dans de vaines formules de politesse. Yoici comme il s'y prend. On divise le papier en deux : d'un côté, on « mande il Monseigneur ses ordres et ce qui se passe » ; sur l'autre côté, laissé en blanc. Monseigneur répond. Le procédé est le même quand c'est Monseigneur qui directement et de sa main envoie ses ordres. On indique sur la partie de la page laissée blanche la suite donnée aux ordres. C'est ainsi que nous pouvons retracer, avec certitude, la vie intime de M. de Montyon. Fiacre Parain , avec lequel correspond M. de Montyon, est un fort honnête homme. Nous en trouvons la preuve d'abord dans les éloges que lui décerne M. de Montyon, dans les lettres qu'il échange avec lui et puis encore dans ce fait que M. de Montyon , à son retour de l'émigration , lui conserva loulc sa confiance. Traverser une époque aussi troublée, en sachant se maintenir dans l'estime d'un homme tel que M. de Montyon, c'est prouver d'une façon certaine son honnêteté. Parain était également doué d'un cœur accessible aux misères qui l'entouraient, et constamment il se fait auprès de M. de Montyon l'avocat des pauvres et des déshérités de ce monde. Etait-il suffisamment
diligent ? Son adniiiiislnilion était-elle exempte (1(3 toul(3 négligence ? Go sont les pièces et l'en- (|uétc qui répondront.
14 novembre 1787. — La correspondance longue et volumineuse que M. deMontyon échange avec l'arain ^ débute presque par un reproche. Un contrat de vente signé le 3 novembre 1787 n'est envoyé à M. de Montyon, alors à Paris, que le 8 novembre. (Vest là un retard. M. do Montyon exprime tout aussitôt son mécontentement. Il entend que les affaires soient menées avec rapidité. Cette môme lettre contient encore un précieux renseignement. M. de Montyon s'y montre tout de &uite tel qu'il nous apparaîtra constamment : bienfaisant et parcimonieux. Bienfaisant : il fait distribuer de la viande aux pauvres; mais parcimonieux : il ne la veut payer que 8 sols la livre, alors que le boucher veut la vendre 9 sols. Cette observation générale une fois faite, nous suivrons
1. La correspoudaucc L!cliaiit,'6o entre M. de Montyon et Parain ci citée dans le cours de ce chapitre fait partie de la collection des archives départementales de Seine-et-Marne, série E, 82, carton comprenant 347 pièces; quelques lettres cependant m'appartiennent ou m'ont été communiquées par des habitants de la commune de Montyon; dans ce dernier cas, j'en indiquerai la provenance.
pas à pas M. de Moiilyon dans sa correspondance.
26 novembre 1787. — « Vous ne me mandez pas combien vous avez reçu do vin pour le cens, de quelle qualité et dans quels tonneaux. Expliquez-le. » Dans la môme lettre : « Prenez donc des mesures pour me défaire du foin, de quelque manière que ce soit. Il faut absolument m'en défaire. » La vente du foin est une des grandes préoccupations de M. de Montyon, et l'on verra celte grosse question apparaître constamment dans sa correspondance.
30 novembre 1787. — Parainfait passer à Monseigneur le mémoire du menuisier de Meaux, le nommé Tessier. Ce mémoire s'élevait à la somme peu considérable de 6 livres 10 sols. M. de Montyon répond : « Mémoire insensé ; voir le prix des journées et ce qui a été payé précédemment. » Pierre Leloup, manouvrier, demande aussi à être payé « pour avoir donné de l'écoulement à la fontaine du village, d'après les ordres mêmes de Monseigneur. » M. de Montyon répond : « Si ce n'est qu'une demi-journée , payez. »
G décembre 1787. — Parain écrit : « M. Éinery demande cent ormes tortillards à aclioler des pépinières de Monseigneur pour Monseigneur l'archevèquo de Paris, pour sa terre de Bois-le- Vicomte ; je ne lui en ai promis que quand Monseigneur aura donné l'ordre, attendu que Monseigneur m'a chargé d'en délivrer cent cinquante des plus beaux pour monsieur le baron de Breteuil, le ministre. J'attendrai la réponse de Monseigneur à ce sujet, et j'en ferai part à M. Émery. M. de Montyon repond : « Vendre après avoir retenu les 150 do M. le liaron de Breteuil. »
18 décembre 1787. — Lavaux, fermier, ne remplit pas exactement ses engagements. M. de Montyon écrit : « Dites-lui qu'il faut absolument que lui ou son père vienne me parler et qu'il apporte les papiers. Dites qu'il vienne le jour de Noël de bonne heure. S'il ne vient pas, je vais le poursuivre en justice. »
22 décembre 1787. — Parain écrit : « M. Dumont m'avertit que Monseigneur lui avait donné ordre de poursuivre de nouveau la veuve Lan- Icnois pour restant (rarrérage de loyer de
vignes. Monseigneur lui a donné du temps jusqu'au 15 novembre dernier; elle prie Monseigneur de vouloir bien lui accorder encore un peu dejemps, et qu'elle puisse vendre son vin, qu'elle a réservé à cet effet pour liquider les entrées. Monseigneur, réponse, s'il vous plaît. » M. de Montyon répond : « Il fallait mander cela auparavant l'ordre donné; rien à changer. »
22 décembre 1787. — Parain raconte à Monseigneur que la porte charretière de sa ferme de Rocquemont est dans le plus mauvais état et toute prête à tomber. M. de Montyon se plaint qu'on ne l'ait pas prévenu plus tôt, mais il ne donne pas l'ordre de réparer cette porte.
27 décembre 1787. — Eloi Leloup doit à Monseigneur, en vertu d'un transport à lui fait par Pierre Leloup son père, 28 livres de cens et rente et une paire de poulets gras. Il veut en opérer le remboursement. Parain entretient Monseigneur de cette affaire , et Monseigneur écrit : « Avant que je réponde, il faudra que je voie les titres ; me les envoyer. » Assurément, on ne pourra reprocher à M. de Montyon de traiter légèrement les affaires.
3 janvier 1788. — L'année 1788 s'annonce mal. Parain écrit qu'il sera nécessaire que Monseigneur veuille bien accorder du temps à plusieurs, attendu qu'il n'y a point de commerce ni pour le vin ni pour les fourrages cette année, et l'on ne pourra payer qu'à mesure que l'on pourra vendre les denrées que l'on a récoltées. M. de Montyon se contente de répondre : « Conservez l'état. » Ce qui peut se traduire ainsi : « Je n'abandonne aucun de mes droits et me réserve de les faire valoir en temps et lieu. »
Ç> janvier 1788. — Parain se hasarde à faire à Monseigneur une observation qui n'est que trop fondée : « Je renvoie à Monseigneur la note que je lui ai écrite au sujet du moulin de Ghambry, à cause de la réponse de Monseigneur, que je n'ai pas pu bien lire. Je prie Monseigneur de vouloir bien m'écrire ou me faire écrire lisiblement, afin que je puisse exécuter les ordres de Monseigneur en tout point, chose très essentielle pour lui, pour moi et pour le nouveau meunier. » M. de Montyon écrit en effet fort mal ; et celui qui, à un siècle de distance, a pris la tâche de déchiffrer son indéchiffrable écri-
ture, apprécie comme il convient la très juste observation du modeste régisseur.
Ik janvier 1788. — M. de Montyon répond à Parain, cjui avait prié Monseigneur de « donner du temps » à Jean Rousseau, son débiteur, « avec lequel il n'y a rien à perdre » : « Point de temps; il est trop tard. Si d'ici la quinzaine il ne peut payer, remettre le marché à M. Dumont pour le faire exécuter et le faire assigner. »
24 janvier 1788. — Parain adresse à Monseigneur un marché double, passé avec les ouvriers pour différents ouvrages exécutés par eux . M. de Montyon refuse d'approuver ce marché et dit : « Gela est follement cher et déraisonnable; payez seulement des acomptes. »
14 février 1788. — Parain entretient Monseigneur des labours à la bêche exécutés par ordre et dans les conditions indiquées par lui. « Les ouvriers, dit-il, n'ont pu gagner que 12 ou 15 sols au plus par jour, et voulaient quitter ; je les ai engagés à continuer cette besogne, ce qu'ils ont fait. Et je leur ai promis d'écrire à Monseigneur pour l'engager à leur accorder
une gratification à se partager entre eux, qu'ils ont inscrite à juste titre au moins 18 ou 20 livres. » Que répond M. de Montyon? « Payez le prix que j'ai fixé. Je verrai, à mon premier voyage à Montyon, ce que je leur donnerai de gratification. ))Ne pourrait-on pas trouver, dans les lignes qui précèdent, une explication de ce fait incontestable : c'est que le souvenir que l'on a conservé , à Montyon , de M, de Montyon, n'est pas en tout point semblable à ce grand souvenir que l'on a de lui partout ailleurs.
26 février 1788. — Les héritiers Jean Le Roy se présentent chez Monseigneur; ils demandent du temps pour payer, jusqu'à la semaine de Quasimodo , si c'est possible. M. de Montyon s'étonne que Parain ait consenti à transmettre leur demande : « Les héritiers Jean Le Roy ont dénié une créance qu'ils devaient : ainsi, mauvaise foi ! pas de délai. »
26 février 1788. — Un peu dur avec ses débiteurs, M. de Montyon témoigne quelque bienveillance à Parain, atteint d'une douleur à la main droite. « Envoyez-moi de vos nouvelles, » lui dit-il. Tant que Parain sera souffrant, M. de
Montyoïi ne manquera pas de s'intéresser à sa santé, en termes excellents, et même, au besoin, il lui indiquera des remèdes et l'engagera à venir voir à Paris son propre médecin .
7 mars 1788. — M. de Montyon écrit à Parain : « 11 faudra faire voir cette incommodité; cela n'est pas ordinaire et peut avoir des suites. Les remèdes sont dangereux; prenez-y garde. Le plus simple est le meilleur. Peut-être le moins dangereux est de mettre votre main dans un baquet plein d'eau tiède et de l'y laisser un demi-quart d'heure. Si vous voulez venir à Paris, je vous ferai voir quelque chirurgien qui distinguerait la nature de la maladie; mais, si vous venez, que ce ne soit ni un samedi, ni un dimanche, ni un lundi, et avertissez-moi au moins huit jours d'avance. Ce peut être une tumeur; aussi gardez-vous bien de ne rien appliquer sur votre main : cela serait très dangereux. »
7 mars 1788. — M. de Montyon écrit : « Pour la veuve Jérôme Lantenois, quand elle est assignée , il faut qu'elle paye ainsi que les autres. »
21 mars 1788. — Pierre Tocui a reçu un commandement au sujet du cens qu'il doit. Il n'a pas d'argent quant à présent; mais il a une succession à recouvrer et demande du temps pour payer. M. de Montyon fait cette réponse laconique : « Quand une fois les ordres sont donnés, il n'y a pas à revenir. »
21 mars 1788. — Parain expose que Gervin, le plâtrier, vient d'être atteint de paralysie. C'est un honnête homme et qui occupe beaucoup d'ouvriers ; on est dans la désolation. La réponse de M. de Montyon est très laconique et n'indique pas de sa part une sensibilité exagérée : a Réglez mes comptes avec lui. »
3 avril 1788. — Encore la veuve Jérôme Lantenois ; elle a payé à compte 12 livres sur 26 livres qu'elle devait ; elle demande à ne payer les 14 autres livres restant dues qu'à la Saint-Jean. M. de Montyon ne veut pas décider immédiatement une aussi grosse affaire : « Il verra lors de son premier voyage à Montyon. »
16 avril 1788. — Assez dur vis-à-vis de ses débiteurs, M. de Montyon ne veut cependant
les poursuivre que s'ils souL solvables et désire éviter les frais inutiles. Patron, arpenteur à Chambry, doit 18 livres pour cent trois fagots achetés à M. de Montyon. Le seigneur d'Automne va faire vendre les meubles de Patron, et Parain demande à Monseigneur s'il veut former opposition sur le prix de la vente? « Oui, répond M. de Montyon, mais seulement si cette opposition ne coûte que 2 livres, »
5 mai 1788. — Parain écrit : « Je fais passer à Monseigneur le plan des adjudications à faire en la présente année 1788. Je vois avec peine la trop grande perte que Monseigneur est dans le cas de supporter cette année par la dégradation de ses luzernes occasionnée par la grande humidité de l'hiver dernier, et tous ceux qui ont des luzernes sont presque dans le môme cas que Monseigneur. » Un peu sceptique, M. de Montyon répond : « On donne toujours des raisons pour expliquer les pertes, sécheresse ou pluie. Peut-être par quelque bonne culture aurait-on pu réparer le dommage. »
5 mai 1788. — Ce n'est pas seulement aux foins et aux légumes que l'hiver pluvieux de
1787-1788 causa du préjudice. Parain écrit à M. de Montyon que le mur de clôture delà ferme de Rocquemont vient de tomber l'hiver dernier, et il ajoute : « Monseigneur n'a pas voulu ordonner de réparer ce mur à son dernier voyage, quoique cela fût nécessaire, et depuis il est tombé de lui-même. »
28 wm. — M. de Montyon écrit : « Quand vous pourrez m'envoyer de l'argent, cela me fera bien plaisir. »
4jwml788. — Très obligeant de sa nature, Parain entretient longuement Monseigneur de Sébastien Lefèvre, maçon, qui sollicite sa puissante intervention pour obtenir le payement de ce qui lui est dû par Tabbé de Soulange, décédé. M. de Montyon ne demande pas mieux que de s'occuper de l'affaire, mais il trouve que c'est perdre son temps que d'écrire aussi longuement que le fait Parain. Dans toute cette lettre, M. de Montyon malmène assez vivement ce pauvre Parain. Connaissant l'économie de son maître , Parain, quand il envoie de l'argent à M. de Montyon, le prie de lui retourner le sac en lui disant qu'il n"en a pas d'autre. M. de Montyon s'im-
patiente et lui dit : « Je vous ai renvoyé votre sac, mais il est bien inepte de ne pas savoir faire faire un sac avec de la toile. »
'20 juin 1788. — Les fermiers de la paroisse de Montyon prient instamment M. de Montyon de vouloir bien leur permettre de rétablir, le mieux qu'il leur sera possible, les mauvais chemins dans Montyon pour la moisson. Monseigneur répond : « Rien à faire qu'un simple chargement. Quant à l'entretien des chemins, cela est facile, en mettant des pierres et en faisant couler les eaux. » Gomme on lui demande de faire construire une petite arche qui permettra à l'eau de passer dessous et aux voitures de passer dessus, Monseigneur fait remarquer qu'il a donné beaucoup et qu'on devrait lui être reconnaissant. « Cette dépense, ajoute-t-il, doit se faire par les particuliers eux-mêmes. »
'28 juin 1788. — M. de Montyon ne craint pas de descendre aux soins les plus minutieux, lorsqu'il s'agit d'administrer ses biens. 11 écrit à Parain : « Faites cueillir les cerises qui sont sur les jeunes arbres à Marchémoret, le long du pavé. Yendez-les à quelque prix que ce soit.
Vous avez négligé cet article; il faut que j'y veille de Paris. »
3 juillet 1788. — Parain s'est ému à l'observation que Monseigneur lui a adressée au sujet des cerises, et il écrit : « Je n'ai pas fait cueillir les cerises des jeunes cerisiers de Marchémoret sur le pavé. Gotel dit qu'elles lui sont accordées par son bail des cerisiers de Marchémoret; d'ailleurs la chose est de si peu de valeur qu'il n'y en a pas seulement pour le temps. Gotel en parlera à Monseigneur à Paris dimanche prochain. » Mais Monseigneur ne veut pas que Parain ait le dernier mot avec lui, et il répond : « Voyez le bail de Gotel. Il est essentiel qu'on cueille ces cerises, pour qu'on ne casse pas les arbres en les prenant et qu'on ne s'accoutume pas à les voler. Soyez donc plus prévoyant. » Le reproche est dur et peu mérité. Avoir été intendant de Provence et d'Auvergne, être un des conseillers d'Etat du roi, et tant se préoccuper de quelques cerises, il y avait de quoi déconcerter Parain; mais Parain se soumet et exécute les ordres de Monseigneur.
[0 juillet 1788. — Parain prévient Monsei-
gneur qu'un violent orage a causé des dégâts considérables à Montyon et dans les environs. Aussi les habitants prient-ils Monseigneur de bien vouloir les recommander auprès de monseigneur l'intendant. M. de Montyon promet; mais il ne sait pas trop quels sont les officiers de justice que cela regarde, et il demande qu'on lui fasse connaître leurs noms.
14 août 1788. — M. de Montyon envoie ses ordres pour le ban des chaumes et des vendanges relativement aux trois paroisses dont il est seigneur. Le ban des chaumes aura lieu le 9 septembre, à onze heures du matin. Le ban des vendanges sera mis, comme de coutume, à la pluralité des voix des vignerons.
14 août 1788. — M. de Montyon s'étonne de la mauvaise récolte des fruits, et Parain de lui répondre : « C'est le grand sec qui en est la cause. Monseigneur ne veul pas permettre de faire écheniller les arbres à fruit, ce qui serait de peu de dépense. C'est ce qui fait que les fruits sont moins abondants, car le village en a beaucoup plus que Monseigneur. » Parain pourrait bien avoir ici raison contre son seigneur.
28 août 1788. — Réparations au pressoir, réparations au banc seigneurial à l'église, réparations à la ferme tenue par Lavaux ; tel est le bilan des travaux que Parain soumet à Monseigneur. M. de Montyon répond : « Qui a abîmé le pressoir? Qui a cassé les bancs ? Désordre partout. Rien à faire pour le présent. Les réparations demandées par Lavaux sont locatives et par conséquent à sa charge. » Décidément, M. de Montyon n'aime pas les travaux,
6 novembre 1788. — Parain écrit : « Je préviens Monseigneur que la mangeoire de l'écurie de la ferme de Ghambry est dans le plus mauvais état, au point que les chevaux n'y peuvent plus manger l'avoine, ni même on ne peut point les attacher aux pieds de bois, qui sont usés et coupés de toutes parts. » Monseigneur répond : « Je ne veux pas qu'on fasse rien à cette écurie. «
13 novembre 1788. — M. de Montyon adresse de vifs reproches à Parain, qui ne le tient pas au courant des dégâts de toutes sortes opérés sur ses propriétés : « Vous avez grand tort de ne pas m'avoir averti. Vous qui êtes un honnête homme, vous devez sentir que vous ne prenez
pas suffisamment mes intérêts. Il est également très mal de votre part de ne m'avoir pas mandé que les arbres n'étaient pas cultivés. »
20 novembre 1788. — Parain écrit : « Jean Cors, qui doit pour arrérages de loyers de vignes, a eu plusieurs saisies qui le consument en frais. Je prie Monseigneur de vouloir bien avoir des égards pour ce pauvre malheureux, qui est à présent malade, qui payera, en lui donnant le temps. » Monseigneur consent à attendre jusqu'au 1"' mars^ mais à l'avenir il ne reviendra plus sur les ordres donnés.
20 novembre 1788. — Parain fait savoir à Monseigneur que Pierre Lelong sollicite la mainlevée d'une opposition. Monseigneur refuse, et il ajoute en s'adressant à Parain : « Vous m'ennuyez. » Ces mots auraient dû faire réfléchir Parain et le rendre un peu plus circonspect ; mais il n'en fut rien et Parain reprend son rôle d'intercesseur : « Louis Merland, de Saint-Pathus, est venu ce jourd'hui payer 24 livres à compte sur la rente de 47 livres qu'il doit par an à Monseigneur, à cause de sa terre de Marchémoret; il a eu le malheur d'être totalement
grôlé le 13 juillet dernier; il prie Monseigneur de vouloir bien avoir égard à ses malheurs et de lui faire quelque remise à cet égard. » Et, afin d'attendrir Monseigneur, le bon Parain raconte longuement que l'on va prendre au susnommé Merland une partie d'un clos à lui appartenant pour établir un chemin entre les communes d'Oissery et de Saint-Pathus, et que lui Parain a l'intention d'aller voir les lieux. Monseigneur arrête un si beau zèle : « N'allez pas voir le clos de Merland, mais mes arbres, qui sont honteusement négligés; aucune remise à faire. «
4 décembre 1788. — Parain raconte une visite do la maréchaussée à Montyon. « La maréchaussée est aujourd'hui à Montyon; le brigadier, à qui je parlai, m'a demandé s'il ne se passait rien dans la paroisse à ma connaissance contre le bon ordre; je lui fis réponse que je ne connaissais rien qui regarde sa |)artie; il me charge d'écrire à Monseigneur qu'il est venu dans sa terre avec un cavalier pour faire sa visite. Je viens d'apprendre que, dimanche dernier, il y avait eu quelque dispute et batterie dont je ne connais ni le fait ni les personnes
qui en sont l'auteur; mais j'ai ouï dire que M. le curé s'était chargé d'en écrire à Monseigneur pour lui en rendre compte. La réponse de M. de Montyon est courte : « Il fallait me le mander ; c'est votre affaire (et non pas celle du curé). Il fallait le dire à la maréchaussée. »
13 décembre 1788. — L'ordre le plus strict régnait dans Ihôtel que M. de Montyon habitait, à Paris, rue des Francs-Bourgeois, avec sa sœur Mme de Fourqueux et son beau-frère M. de Fourqueux, ministre d'Etat. Biédain, son intendant de Paris, écrit à Parain : « J'ai reçu le 10 de ce mois, par le voiturier de M. Lefèvre, les 208 bottes de foin marchand que vous avez envoyées; j'en ai pesé la plus grande partie, en présence des cochers de M. et de Mme de Fourqueux et de celui de M. de Montyon ; sur 100 bottes, je n'en ai eu que 31 bottes que le poids ait monté à 10 livres; toutes les autres ont été de 8 livres 1/2 à 9 ou 9 livres 1/2 ; ce poids est trop défectueux pour être reçu. »
2 janvier 1789. — L'année 1789 commence par une bonne action de M. de Montyon. L'hiver est des plus rigoureux et la misère très
grande. M. de MoiiLyon envoie 200 livres de riz pour être distribuées aux pauvres, et en même temps il donne des instructions pour accommoder ce riz. Mais il paraît que ces instructions sont coûteuses et peu faciles à exécuter. « Il n'est pas possible d'exécuter vos ordres, lui écrit Parain. Il faut : 1° un lieu destiné pour faire cette cuisson ; 2*^ une personne pour la faire, qu'il faut payer à 25 sols par jour; 3" deux marmites ou chaudières, qui pourront coûter au moins 72 livres; 4° dix livres de pain à 3 sols; 5° dix pintes de lait, qu'il n'est pas possible de trouver; 6° huit onces de sel au moins, revenant à 7 sols; 7° dix seaux d'eau de fontaine. Il faut payer aussi pour au moins une demi-journée d'homme, car moi-même je ne peux pas y suffire. En attendant, ces secours ne peuvent pas être employés pour les pauvres. Monseigneur en décidera comme il voudra ; mais il aurait bien mieux valu donner du pain, ou du blé, ou de l'argent. Sans quoi il n'y a pas de possibihté à soulager les pauvres, qui ont besoin de prompts secours, qu'à moins que Monseigneur ne fournisse le logement, le bois et autres dépenses; sinon le riz ne sera point employé. Je répondrai à Monseigneur sur les autres articles dont il
m'a écrit quand je pourrai écrire. Je ne puis même le faire chez moi, attendu qu'il gèle l'encre et la plume ; il n'est pas possible d'écrire. » M. de Montyon se contente de répondre : « Vous cherchez toujours des dilBcultés, jamais des expédients. Si messieurs les curés veulent , ils feront préparer le riz. S'ils ne veulent pas, ils le distribueront aux personnes qui feront cuire le riz en suivant la méthode imprimée; cela ne doit pas être plus difficile à Montyon qu'ailleurs. » Et comme, à la fin de sa lettre, Parain ajoute : « Mme Lavaux (c'est la fermière) a une vache morte de froid, et il en mourra bien d'autres, attendu qu'il n'y a pas de planches aux étables à vaches, » M. de Montyon ne se laisse pas émouvoir : « Des réparations ont été convenues à mon dernier voyage ; rien à changer pour le présent. » Qu'advint-il des vaches de Mme Lavaux? Je l'ignore. Ce qu'il y a de probable, c'est que Parain continua à réclamer en faveur des pauvres bêtes et peut-être aussi en faveur des paysans auxquels on donnait du riz au lieu de pain; mais ses plaintes et doléances, loin d'être prises en considération, unirent par mécontenter M. de Montyon.
19 février 1789. — M. do Montyon dit : « Vous répondez sur tous les objets avec une humeur indécente, et vous répondez mal. Corrigez-vous de votre humeur et me répondez mieux. »
21 février 1789. — Parain repond humblement : « Il est vrai, Monseigneur, que j'ai écrit très grossièrement cette fois- ci; j'en suis fâché ; cependant, quand je demande des choses justes à Monseigneur, ce n'est jamais pour moi que je demande. » Puis entre le maître et le domestique recommence cette interminable question des bottes de foin mal bottelées : « Votre négligence me fait beaucoup de tort ; aussi vous devez en être fâché; mais votre regret doit vous amener à plus d'attention. » M. de Montyon continue la série de ses observations : « Je ne suis pas décidé à faire le four de la ferme. Il faut tout préparer d'avance quand je viens à Montyon. Conformez- vous exactement à tout ce que je prescris. » Puis, revenant sur sa précédente décision, il dit : « Je me détermine pourtant à faire faire le four de la ferme, » et il ajoute : « Mais il faudra économiser sur le reste. »
18 avril 1789. — Parain n'entretient pas
seulement M. de Montyon de radministration de ses biens; il lui raconte aussi les visites qu'il reçoit et les avis que l'on demande à Monseigneur : (! Monseigneur, le nommé Pierre Trouet, habitant de Ghambry, vient de se présenter chez moi pour vous représenter que Ton veut s'emparer de son héritage pour faire l'embranchement du pavé qui doit être fait à commencer de la paroisse de Ghambry pour conduire jusqu'à la route de Meaux à La Ferlé-Milon. Il a l'honneur de vous faire passer ci-joint son exposé en forme de requête, dressé par lui-même. »
22 avril 1789. — M. de Montyon répond : « Yoilà bien des écrits, bien des papiers et une affaire mal expliquée. » Il annonce d'ailleurs qu'il a correspondu au sujet de ce chemin avec l'intendant de la généralité de Paris, et il termine en disant (remarquez que nous sommes en avril 1789) : « Les assemblées pour les états généraux font qu'on ne répond pas exactement. » Est-ce une constatation purement matérielle d'un fait? Est-ce une critique? Est-ce une excuse?
29 avril 1789. — Dans la correspondance échangée entre M. de Montyon et son régis-
seur , il est souvent question de la misère effroyable qui fut la conséquence do ce terrible hiver de 1789. Parain écrit : « Les grains sont d'une cherté excessive ; présentement, le blé se vend 35 livres le selier, mesure de Meaux ; c'est le plus beau blé. Le monde ne peut plus y tenir. Si Monseigneur veut envoyer quelques charités dans les paroisses dont il est seigneur, ce serait un grand bien pour les indigents, qui sont en très grand nombre. » M. de Montyon répond : « En me demandant des charités, il fallait m'envoyer les noms de ceux qui souffrent le plus. »
7 mai 178U. — Parrain envoie les noms : 1° François Patron, neuf enfants; 2" Jean-Baptiste Fauvet, six enfants; 3" Denis Patron, quatre enfants; 4° Pierre Parain, mon frère, six enfants, dont le plus âgé a huit ans et demi, et beaucoup d'autres dans la paroisse. Parain termine sa liste par cette réflexion profondément triste : « Et beaucoup d'autres encore, et, pour dire la vérité, il n'y en a pas beaucoup d'autres qui ne souffrent ])as. » Enfin il insère dans sa lettre cepost-scripliun, qui passa peut-être inaperçu de monsieur le conseiller d'Etat, mais dont la lecture à un siècle
de distance paraît comme l'annonce de la Révolution : « Partout on se révolte. »
La misère était alors atroce, et, comme le constate l'honnête Parain, des explosions populaires avaient lieu de toutes parts. La souffrance du peuple se tournait en fureur. A peine si en temps normal le paysan avait le peu qu'il lui fallait pour ne pas mourir de faim ; aussi un hiver dur comme celui de 1 789 suffisait-il pour lui enlever ce peu. C'était alors l'agonie de la faim qui commençait pour lui. Massillon a, dans un admirable langage , dépeint la misère affreuse des paysans sous l'ancien régime '. Il me semble que Parain est presque aussi éloquent que le grand évêque de Clermont, et l'on frémit en pensant que, dans ce village de Montyon, actuellement riche et prospère, tout le monde était presque réduit à la mendicité.
Cependant nous sommes sous le gouvernement humain de Louis XVI. Le roi est honnête et aumônier, et le seigneur de Montyon est le grand philanthrope dont le nom est devenu le synonyme de la bienfaisance en France. Qu'était-