Mémoires de Mme de Cré(iuy
2. Montlosier et les constitutionnels, pur M. Bardoiix. Paris,
rien leurs légumes à de malheureux prêtres émigrés, et ces « généreuses pauvresses » de Londres qui leur remettaient quelques a pennies » ramassés à grand 'peine et se dérobaient à leurs remerciements. Que dire de ce bel exemple de tolérance donné par l'Université protestante d'Oxford, qui fit imprimer à ses frais 4000 exemplaires de la version catholique du Nouveau Testament pour l'offrir à nos prêtres. Les réfugiés français n'étaient malheureusement pas aussi tolérants les uns pour les autres. Ils étaient profondément divisés entre eux. Les royalistes purs, c'est-à-dire les émigrés de la première heure, étaient implacables pour ceux qui n'avaient émigré que plus tard, pour « les monarchiens », C'est à peine si de grands seigneurs royalistes, mais un peu entachés de libéralisme, comme le prince de Poix, trouvaient » grâce devant ces enragés. Ils dépistaient avec acharnement les constitutionnels. Montlosier, Malouet, Lally furent en butte à leur ressentiment et ils requéraient avec arrogance leur expulsion.
La distribution des fonds votés par le Parlement en faveur des émigrés était faite par trois royalistes ultras : M. de Nanthia, M. du Theil et
l'évoque de Saint-Pol. Ils ne craignirent pas de prendre sur ces fonds des sommes pour faire attaquer par la voix de la presse ou autrement les « monarchiens » '.
Combien fut différente l'attitude de M. de Montyon et comme ce grand honnête homme se montra supérieur à ceux qui l'entouraient !
Il fréquentait peu les beaux quartiers de l'ouest, où s'étaient installées les familles émigrées restées riches, mais ne cessait de parcourir les quartiers de l'est, où s'était réfugiée l'émigration pauvre. A personne il ne demandait compte de ses opinions. Sans doute il se plaisait plus dans la société d'hommes sensés et raisonnables, comme MM. de Croix, Christian de Lamoignon et de Poix, que dans celle de l'abbé de Calonne ou de M. de Nanthia; mais il tâcha de vivre avec tous. Il avait connu Mallet du Pan en Suisse et s'étonnait du déchaînement soulevé contre Malouet, Lally, Montlosier et Molleville, qu'il regardait comme de fort honnêtes gens. II n'eut jamais de haines contre les hommes, et il aimait à répéter que « dans les républicains il voyait avant tout des concitoyens ».
1. M. de Montlosier et les constitutionnels, par M. Bardoux, député.
Aussi avec quelle générosité il secourait les soldats français prisonniers en Angleterre. Lorsqu'il s'agissait de faire le bien, peu lui importait la couleur du drapeau. Il s'enquéraifc des besoins et non des opinions. Quant à lui, il restait le royaliste modéré que chacun sait. Il désirait pour la France une constitution fixe, formelle et libérale, mais il était en même temps rempli d'indignation contre ceux qui avaient renversé l'ordre social. Il me semble que, s'il avait fait partie d'une assemblée, il se serait assis entre M. Malouet et M. de Clermont-Tonnerre.
Son dévouement envers la maison de Bourbon était d'ailleurs absolu, et il en donna une preuve éclatante.
On était en 1801 , et la duchesse d'Angoulôme, obligée de quitter précipitamment Mittau, avait vendu une partie de ses diamants. M. de Montyon , craignant que la princesse ne fût dans une situation pécuniaire difficile, s'empressa de mettre sa fortune à sa disposition. La princesse n'accepta pas un pareil sacrifice; mais il reçut de la duchesse de Sérant la lettre suivante :
« Varsovif, 20 octobre 1801.
«Madameladuchessed'Angoulêmemecharge, Monsieur, de vous mander qu'elle est très sensible à la lettre que vous avez adressée à M. d'Avaray, et à l'hommage qu'elle contient ; lorsqu'au départ de Mittau Son Altesse Royale fit le sacrifice d'objets précieux, ce ne fut pas pour sa personne, mais pour celle du roi, son oncle, et le soulagement de ses fidèles serviteurs qu'un changement de position plongeait dans la misère. Vous la reconnaîtrez facilement à ce trait. Son Altesse Royale me charge de vous dire que, si elle n'accepte pas la preuve de dévouement que vous lui donnez , elle ne vous en sait pas moins gré.
« Je profite de cette circonstance pour vous assurer des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
ce Montmorency, duchesse de Sérant. »
Et l'homme capable d'une si grande générosité et auquel on écrivait une telle lettre aurait été « vilainement avare » , com.me on a voulu l'insinuer. Ce document est une réponse péremptoire. Sans doute M. de Montyon n'aimait
pas le luxe. Ses liabits étaient fort simples et sa table médiocre; mais il se plaisait à donner et donna plus aux pauvres qu'aucun particulier n'avait donné avant lui.
M. de Montyon ne rentra en France qu'au retour des Bourbons, et tout aussitôt il reprit avec confiance l'ouvrage de sa jeunesse. Il le développa et l'agrandit. Tout ce qu'il avait pensé, tout ce qu'il avait voulu avant l'émigration et la Terreur, il le pensait, il le voulait encore. Sous la rude épreuve des événements, il n'avait jeté à la mer aucune de ses espérances, aucune de ses convictions.
« Je l'ai connu dans ma jeunesse, raconte M. de Salvandy '. C'était quelque chose d'imposant et de touchant que cette fidélité d'une existence si éprouvée, à toutes les idées d'humanité, de justice, de civilisation, de liberté, de vertu qui avaient charmé sa jeunesse, entendues dans leur vrai sens. Jusque dans ses vêtements surannés et sévères qu'il faisait respecter, le noble vieillard était resté semblable à lui-même sur les deux rivages opposés du courant terrible. »
1. lQ3titut de France, Académie française, discours de .M. de Salvandy, 24 août 1854.
Ses fondations avaient été abandonnées pendant la période révolutionnaire et durant l'Empire. Son premier acte, en touchant le sol de la patrie, fat de faire savoir au ministre de l'intérieur que, grâce à un dépôt, ses fondations pouvaient être remises en vigueur; et il faisait immédiatement parvenir les sommes nécessaires.
Dans la séance du 24 août 1819, le comte Daru annonçait à l'Académie le rétablissement des prix de vertu décernés dix fois de 1780 à 1790.
Les dernières années de sa vie furent signalées par des dons considérables aux différents arrondissements de Paris : 05 000 francs furent répartis par ses soins entre les douze bureaux de charité. Un de ses panégyristes a pu dire avec raison que « ses actes de charité attestent une ingénieuse bonté et qu'au retour de l'exil il semblait avoir encore accompli du progrès dans l'art de faire le bien ' ». Chez lui, tout était raisonné; sa générosité avait cela d'admirable, qu'elle n'était pas, ainsi que chez beaucoup d'autres, l'effet subit de l'entraînement, mais le fruit d'une réflexion lente et sage; il avait
fait, on peut le dire, de la bienfaisance un art, et de la charité une science.
Pensant avec raison qu'il fallait être descendu au dernier degré de l'infortune pour emprunter de l'argent sur des nantissements qui n'avaient aucun prix, il consacra, pendant les derniers temps de sa vie , quinze mille francs par an à retirer du Mont-de-Piété les effets au-dessous de la valeur de cinq francs, appartenant aux mères jugées dignes d'être admises aux secours de la charité maternelle.
Fidèle à son incognito, il s'adressa, dans le plus grand secret, au maire du V® arrondissement, pour proposer deux primes de cinq mille francs chacune; il offrait la première à la •personne qui opérerait un dessèchement ou défrichement dont les travaux coûteraient au moins 1500 francs, et la seconde à une association charitable qui prêterait sans aucun intérêt aux artisans et aux laboureurs.
11 avait joint à ces deux sommes un don pour la ville d'Aix, où il avait résidé autrefois comme intendant, et qui accepta cette marque de son souvenir avec respect et reconnaissance.
Pour grandes que soient les libéralités connues de M. de Montyon, ses actes de bienfaisance
anonymes ne le sont pas moins. Il remettait souvent en mains propres, à des hommes qui méritaient toute sa confiance, des sommes de trois, six et dix mille francs pour être distribuées à des savants, à des gens de lettres tombés dans l'infortune. Il ne voulait pas même savoir les noms de ceux qu'il obligeait.
M. Daru parla un jour devant lui de la situation pénible d'un général d'une grande distinction, (|u'il ne nomma point, par égard pour sa famille, et qui de malheurs en malheurs avait été réduit à la plus profonde misère. Le lendemain, M. de Montyon fit une visite à M. Daru et lui porta huit mille francs, en le priant de les remettre à cet officier, dont il ne demanda pas le nom et auquel il voulut rester inconnu.
A voir une telle générosité s'exercer avec une telle simplicité, on ne peut s'empêcher de songer à ce précepte de Grégoire le Grand , qui paraît surhumain : « Lorsque nous donnons de quoi subsister à ceux qui sont dans la nécessité, nous ne leur donnons pas ce qui est à nous, mais nous leur rendons ce qui est à eux. Ce n'est pas tant une œuvre de miséricorde que nous faisons qu'une dette que nous payons. »
C'est cependant ce que semble avoir fait
M. de Montyon. Ce vieillard, qui avait conservé le costume de l'ancien temps, qui en avait les formes polies et qui semblait être le représentant du dernier siècle, est comme un trait d'union entre l'ancien régime et l'époque nouvelle.
Par sa naissance, il appartenait à la vieille société, il en observait les habitudes, mais il y a chez lui un certain fond d'idées libérales et presque démocratiques. On pourrait dire de lui que c'est un livre du xix'' siècle avec reliure du
11 est diificile de trouver un plus homme de bien que ne le fut M. de Montyon. Sa générosité, qui était énorme, avait un caractère particulier : elle était empreinte d'une certaine parcimonie. Envisageant son propre patrimoine comme celui des pauvres, il se croyait obligé de n'en disposer qu'après un sérieux examen et croyait devoir tirer de ce patrimoine tout ce qu'il devait honnêtement rapporter. Il était presque rigoureux à l'endroit de ses fermiers et de ses débiteurs, et ne croyait guère pouvoir faire autrement, puisqu'il se regardait moins comme le propriétaire de ses biens que comme l'intendant des pauvres.
Voici une anecdote empruntée au temps de l'émigration et qui explique d'une façon absolue et complète la physionomie véritable de M. de Montyon : « Il se trouvait un soir à Londres chez Mme de ***, avec quelques-uns de ses amis. Cette daixie émigrée, fort riche en France, et fort malheureuse en pays étranger, raconta qu'elle avait formé le projet d'aller à Paris pour tâcher d'obtenir du Premier Consul la restitution de seâ bois non vendus ; elle était si pauvre qu'elle ne pouvait faire le voyage; on se cotisa ; il lui manquait encore cinq guinées, « Qui m'aurait dit, s'écriait-elle avec un profond soupir, qu'une femme qui avait 300 000 francs de rente, se trouverait hors d'état de retourner en France, faute de cinq guinées ? » M. de Montyon, qui ne voulait jamais obhger que sous le masque, ne dit rien; mais^ le lendemain, Mme de *** reçoit un bon de cinq livres sterling; elle part, réussit dans tous ses projets, et revient à Londres pour terminer quelques affaires; elle rassemble ses amis, et sans affectation^ sans qu'elle puisse rien soupçonner, M. de Montyon lui rappelle le prêt des cinq guinées. « Avez- vous cherché à savoir, lui dit- il, de qui vous les aviez reçues? — Je vous dirai franche-
ment que non; elles ne peuvent m'avoir été envoyées que par un véritable ami, et, en pénétrant ce mystère, j'aurais craint de l'affliger. — Oui, sans doute, vous l'auriez affligé, si vous aviez cherché à le connaître et que vous fussiez restée pauvre; mais vous avez retrouvé votre fortune, il faut tâcher de savoir le nom du préteur. — Pourriez-vous m'aider à le découvrir? — Vous n'iriez pas bien loin. — Serait-ce vous? — Gomme vous le dites, et je vous redemande mes cinq guinées. » Mme de **'' les lui rendit, et il les donna le lendemain à un pauvre prisonnier français.
Tout M. de Montyon est là. Sa bienfaisance est parcimonieuse. 11 donne avec l'esprit plus qu'avec le cœur. Il y a chez lui plus de philanthropie que de charité ; mais ces deux mots ne sont-ils pas presque synonymes? N'exprimentils pas, suivant le langage d'époques différentes, le même accomplissement de ce devoir le plus grand de tous, l'amour du prochain.
Dans le discours * consacré par M. Léon Feugère à l'éloge de M. de Montyon et qui remporta le prix d'éloquence, décerné par l'Aca-
1. Institut de Fi'auce, Éloge. de M. de Montyou, discours de M. Feugère, 9 août 1834. ' .
demie française, l'éminent professeur dit : « De toutes les belles actions de M. de Montyon , celle qui les résume et les surpasse toutes, celle enfin qui couronne dignement une carrière si pleine aux yeux des hommes et de la divinité, c'est son testament, qui a imprimé à ses bienfaits le sceau de l'immortalité. Les sentiments qui l'avaient constamment animé s'y reproduisent avec cette majesté auguste, empreinte dans les dernières volontés de l'homme de bien mourant. Ici, c'est le vieux serviteur d'une famille royale proscrite, mauvais courtisan dans la prospérité, ami dévoué aux jom's du malheur, qui perpétue ses regrets sur un marbre consacré à Elisabeth de France. Là, c'est le savant éclairé qui veut encore, comme par le passé, favoriser la science, et veille à ses découvertes. Dans sa sollicitude pour l'avenir, il confie à ses largesses le germe des améliorations qu'il ne verra pas éclore, mais dont nos descendants doivent jouir. Plus loin, c'est l'homme de lettres, curieux de conserver à sa patrie cette prééminence légitime, conquête de nos pères, et dont nous ne serons pas déshérités. Fidèle aux principes du grand siècle, qui considérait l'honnêteté des mœurs comme inséparable du vrai
mérite des écrits, il regarde, comme le plus noble but qu'ils puissent se proposer et atteindre, le perfectionnement de la moralité publique. En même temps qu'il cherche à la défendre par la salutaire influence de ses ouvrages, il continue à étendre sur la vertu pauvre sa protection libérale et paternelle. Enfin, c'est le bienfaiteur des malheureux, qui mérite encore ce titre par delà le tombeau. Grâce à cette prévoyance de cœur qui devine et soulage tous les besoins, le journalier ne se voit plus contraint par la dure nécessité à soumettre aux dangereuses fatigues d'un travail prématuré ses forces épuisées par les ravages d'une maladie récente. Des secours prudemment ménagés lui permettent de respirer, dans le calme et le repos, l'air pur e( libre dont il a été privé et qui rend à ses membres énervés leur santé et leur vigueur. )) 11 est impossible de mieux dire et d'indiquer plus exactement dans quel esprit M. de Montyon a fait ce fameux testament. Mais l'importance de ce document est telle que je crois devoir le transcrire inlégralement.