CHAPITRE VII
Générosité de sentiments qui anime la seconde partie du XVIII8 siècle. — Fondation des prix de vertu. — Satisfaction universelle que cause cette création. — Mémoire adressé par M. de Montyon à l'Académie. — M. de Montyon émigré en Suisse, puis en Angleterre.
— Divisions qui éclatent enti'e les émigrés. — M. de Montyon secourt indistinctement tous les Français. — Anecdote relative au temps de l'émigration. — 11 rentre en France et remet en vigueur ses fondations.
— Caractère particulier de sa bienfaisance. — Son testament. — Ses fondations tiennent les unes aux autres et ne forment toutes qu'une institution immense en faveur des pauvres.
L'aspect le plus connu de M. de Montyon, le plus beau titre qui le recommande au souvenir de la postérité , c'est celui de bienfaiteur de l'humanité. Le publiciste distingué, l'administrateur habile , l'homme d'Etat consommé , le causeur charmant, tout a disparu devant le philanthrope.
De la personnalité mulliple, variée, ondoyante de M. de Montyon, on a fait une sorte de personnification de la philanthropie. A Dieu ne plaise que nous contredisions à ce jugement, qui semble être définitif !
Nous avons ailleurs envisagé avec un soin particulier et à l'aide de documents inédits l'homme plutôt que le philanthrope, et nous ne pensons pas que, pour l'avoir mieux fait connaître, nous l'ayons moins fait estimer.
Nous allons ici rentrer dans les chemins connus de tous.
Un de ses panégyristes ' lui a appHqué le mot de Montaigne sur son ami La Boétie : « C'était une âme à la vieille marque. » Le mot est exact, et, si les idées de bienfaisance de M. de Montyon doivent être comme la vérité, dont elles sont l'expression, de tous les siècles, on verra qu'elles portent la vieille empreinte du XVIII® siècle.
M. de Montyon avait environ vingt-cinq ans lorsque parmi les classes riches éclata en faveur du peuple, si misérable et si souffrant, un grand sentiment de pitié.
Les rassasiés, les repus, les oisifs commcn-
1. Vie fie M. (le Montyon, par Alissau de Chazet. Paris, 1829,
cèrent à regarder à côté d'eux, et ils virent que le luxe effréné de la cour n'avait d'égal que la misère du peuple.
Une immense compassion s'empara alors des cœurs honnêtes , et , comme le dit Lacretelle \ « la pitié la plus active remplissait les âmes. Ce que craignaient le plus les hommes opulents, c'était de passer pour insensibles. »
C'est l'époque de Parmentier, qui, par la vulgarisation de la pomme de terre, donne un nouvel aliment au peuple ; de l'abbé de L'Epée, qui rend pres<|ue l'ouïe et la parole aux sourdsmuets; de Turgot, dont l'administration honnête s'occupe avant tout des déshérités de ce monde. Les financiers bâtissent des hôpitaux ; les grands seigneurs se font cultivateurs et fondent des prix pour les laboureurs. Nobles et bourgeois sont pris d'un accès subit de sensibihté, et le grand mot d'humanité est à l'ordre du jour.
C'est dans ce miheu et parmi des gens pratiquant ces idées généreuses que grandit et vécut M. de Montyon. Les fondations dont nous allons parler sont donc empreintes des idées
\. Lîicretelle, Histoire de France au XVJII^ siècle.
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du xviu" siècle; elles en portent la marque, mais elles sont, quant à leur but et quant à leur résultat, de tous les siècles.
Ou raconte que le vieux duc de Nivernais, qui était de l'Académie, mais n'approuvait pas les fondations de M. de Montyon, lui dit un jour : « Monsieur, je vous conseille de nous faire examiner à l'Académie quel a été le sentiment le plus délicat et la meilleure pensée de la demoiselle Glemery, qui vole des enfants pour leur apprendre à danser sur la corde ; si vous l'oubliez dans vos distributions, on aura lieu de s'étonner, car elle appartient aux derniers rangs de la société. »
Ces paroles mordantes du grand seigneur sont comme un résumé des critiques adressées à M. de Montyon. Sans doute, comme le proclame Sénèque, « nullum jiistœ actionis majus est prœmium quam jiislum esse. >» Mais, si la satisfaction de la conscience est une récompense suffisante pour quelques-uns, il est certain qu'il n'en est point ainsi pour tous.
« On s'est demandé, dit Guvier, si l'institution des prix de vertu est bien conforme à la nature des sentiments qu'elle a pour but de propager. » A cette objection, Cuvier répond dans un magni-
fique langage * : « M. de Montyon avait trop de pénétration dans l'esprit pour qu'une réflexion si naturelle ait pu lui échapper; il savait, aussi bien que personne, que la véritable vertu ne peut trouver qu'en elle-même une récompense digne d'elle. D'ailleurs, tout nous porte à croire que, toujours délicat dans sa philanthropie, M. de Montyon avait autant en vue les classes élevées que les êtres pauvres. Pourquoi l'idée ne lui serait- elle pas venue de faire pratiquer le culte de la vertu pour inspirer la vertu? La divinité, qui n'a aucun besoin de nos hommages, nous commande cependant de l'honorer, parce que nous ne pouvons nous approcher d'elle par la pensée sans devenir plus purs. N'en serait-il pas de même de la vertu, de cette céleste empreinte de la divinité, et pourrions-nous célébrer si solennellement des actions vertueuses sans nous sentir plus vertueux nous-mêmes? Semblable à ce philosophe qui marchait pour prouver le mouvement, M. de Montyon a voulu montrer tout ce qu'il y a parmi les hommes de vertus désintéressées. Il a fait la preuve qu'il voulait faire.
1. Institut de France, Académie française, recueil 1820-1829.
Nous reconnaissons que M. de Montyon, en instituant des prix en faveur de ceux qui auraient fait l'action la plus vertueuse, publié le meilleur livre de morale ou découvert le procédé le plus utile à l'humanité, a bien mérité de la patrie. »
On a dit encore que « la bienfaisance était pour beaucoup moins dans les calculs de M. de Montyon que l'envie de se faire élire à l'Académie française, où ses ennuyeuses brochures n'avaient jamais pu le faire parvenir. »
Rien, dans l'enquête que j'ai dressée avec un soin minutieux, ne justifie une pareille allégation. Le nom do M. de Montyon est désormais au-dessus de toute atteinte; il est devenu dans la langue française comme le synonyme de la bienfaisance.
La première fondation de M. de Montyon remonte à l'année 1780 : il établit alors un prix annuel pour des expériences utiles aux arts, sous la direction de l'Académie des sciences, et il y consacra une rente perpétuelle sur le clergé au capital de 12 000 livres K
Mais c'est en l'année 1782 qu'il adressa aux membres de l'Académie, sous le voile de l'ano-
1. Les hienfaiteurs des pauvres, par Edouard KœupfliQ. Paris, 1862.
nyme, ce fameux mémoire dans lequel il annonçait la fondation des prix de vertu. « Cette création, dit M. de Salvandy ^, causa une satisfaction universelle. On crut à une innovation immense. On prophétisa hautement la prochaine abolition des lois répressives. On vit le terrible besoin de punir remplacé bientôt par le soin facile de récompenser. Le grand nom qui mettait sa gloire à marcher à la tête des idées nouvelles, le bienfaisant duc de Penthièvre, la jeune et noble duchesse de Chartres, l'auguste reine Marie-Antoinette, cette reine de tous les enchantements, de tous les héroïsmes et de tous les martyres, témoignèrent avec éclat leur admiration. On admettait généralement que le règne d'Astrée allait commencer. Et, à cette époque, tout le monde, sans en excepter les têtes couronnées, regardait l'avènement d'Astrée comme une très belle perspective pour le genre humain.
« Le généreux M. de Montyon avait rendu sa création plus populaire par l'attribution à l'Académie du jugement d'un concours si nouveau à tous les titres. Magistrat, l'esprit qui
1. Institut de France, Académie française, discours de M. de Salvandy, 24 août 1854.
régnait alors ne lui permettait pas d'imaginer qu'il y eût aucune magistrature au-dessus de celle de la pensée. Les lettres étaient les grandes puissances du siècle. Les gens de lettres, sous le nom de philosophes, voyaient les trônes s'abaisser devant eux. Ils avaient eu des rois, et les plus grands de tous, pour courtisans. Ils constituaient l'aristocratie de l'esprit, sous laquelle on se faisait gloire de courber toutes les autres, surtout quand on était des autres : car on se croyait assuré de garder sa place dans la noblesse du sang ou des charges, et de la marquer d'autant mieux dans celle de l'esprit. L'abdication couvrait un cumul. D'ailleurs ce que les flatteurs des lettres, et c'était tout le monde, célébraient surtout en elles, c'était bien moins le talent ou même le génie que l'amour de la vertu. On n'abordait pas l'Académie sans l'appeler une assemblée de sages. On ne réfléchissait pas que quarante, c'était beaucoup. L'antiquité n'en compta que sept, en y mettant des siècles ; encore quelques-uns eussent-ils été embarrassés, s'il leur avait fallu décerner le prix de vertu. On a cherché les motifs du choix qui était fait de l'Académie ; les voilà. (Vêtait acte de justice autant que de défé-
rence envers la grande autorité du temps. » Le texte même du rapport ' adressé à l'Académie par M. de Montyon mérite d'être reproduit. Si rien dans ce rapport ne justifie les critiques du vieux duc de Nivernais, rien n'explique non plus l'enthousiasme étonnant qu'il souleva lors de son apparition et qui faisait regretter au roi Louis XVI de n'en être pas l'auteur :
« Messieurs,
« Tous les genres de talents obtiennent des récompenses, la vertu seule n'en a pas. Si les mœurs étaient plus pures et les âmes plus élevées, la satisfaction intérieure d'avoir fait le bien serait un salaire suffisant du sacrifice qu'exige la vertu ; mais, pour la plupart des hommes, il faut un autre prix : il faut qu'une action louable soit louée. Ces éloges ont été le premier objet des lettres, et c'est en effet la fonction la plus honorable que puisse avoir le génie.
« L'Académie française s'est rapprochée de cette institution antique, lorsqu'elle a proposé à l'éloquence le panégyrique des Sully, des
1. Mémoires secrets de Bachaumont, tome XX, le 28 avril 1782,
d'Aguesseau , des Fénelon, des Gatinat, des Montausier et d'autres grands personnages; mais il n'est dans une nation qu'un petit nombre d'hommes dont les actions aient un caractère de célébrité; et le sort du peuple est que ses vertus soient ignorées. Tirer ses vertus de l'obscurité, c'est les récompenser et jeter dans le public la semence des mœurs.
a Pénétré de cette vérité, un citoyen prie l'Académie française d'agréer la fondation d'un prix dont voici l'objet et les conditions :
« 1" L'Académie française fera tous les ans, dans une de ses assemblées publiques, lecture d'un discours qui contiendra l'éloge d'un acte de vertu.
« 2'* L'auteur de l'action célébrée, ^homme ou femme, ne pourra être d'un état au-dessus de la bourgeoisie, et il est à désirer qu'il soit choisi dans les derniers rangs delà société.
« 3° Le fait qui donnera matière à l'éloge se sera passé dans l'étendue de la ville ou de la banlieue de Paris et dans l'espace des deux années qui précéderont la distribution du prix. A l'éloge seront jointes des attestations du fait, propres à constater la vérité. On choisit Paris, parce que l'Académie, y étant étabUe, a plus de
facilité pour y vérifier les faits; d'ailleurs nulle part les mœurs du })euple n'ont plus besoin de réforme que dans les capitales.
a 4° Le discours sera en prose et ne sera pas de plus d'un demi-quart d'heure de lecture; un temps plus long ne serait employé qu'à des dissertations étrangères à l'objet de l'institution.
« La fondation sera de douze mille livres ; et l'intérêt de cette somme sera employé à payer deux médailles, dont une pour l'auteur du discours, l'autre pour l'auteur de Taction célébrée.
« 6° Cette somme de douze mille livres sera placée en rente viagère sur la tète du roi et sur celle de Monseigneur le Dauphin ; et le discours lu dans la séance publique sera présenté à ce 'jeune prince. Ainsi ses premiers regards seront portés sur une classe d'hommes éloignés du Irône ; et il apprendra de bonne heure que parmi eux il existe des vertus. »
L'Académie française accueillit avec une extrême faveur la proposition de M. de Montyon ; mais elle crut devoir en modifier quelque peu la forme. On lit à ce sujet dans les Mémoires de Bachaumont ' :
]. Mpynoires secreh de Bachaiimont^X.W. le 29 avril 1782.
a Les changements aux conditions du prix faits par l'Académie et agréés du donateur sont les suivants :
« 1° Le discours ou récit sera fait par le directeur de la compagnie.
«2" L'Académie ne pourrait accepter la donation proposée, si elle renfermait la moindre disposition qui pût intéresser personnellement quelqu'un de ses membres. En conséquence, ce revenu annuel sera employé entièrement à payer une seule médaille, qui sera donnée pour le prix de l'acte de vertu.
« Le donateurayant adopté ces changements,
la compagnie d'une voix unanime, et de l'avis du
roi, son augusteprotecteur, a accepté la donation.
« Ce prix sera décerné pour la première fois
dans l'assemblée publique du 25 août 1783.
« Elle ne portera de jugement que sur les actes de vertu dont le détail lui aura été remis par écrit et sera muni d'attestations suffisantes, « La date de chaque fait dont on enverra le détail ne pourra remonter au delà de deux ans avant l'époque fixée pour la réception des pièces justificatives.
« L'Académie choisira parmi ces faits celui qu'elle croira le plus digne du prix, se réservant,
de l'aveu du donateur, la liberté de le partager si elle juge convenable. »
Voici rénumération résumée des différentes fondations de M. de Montyon jusqu'à la période révolutionnaire :
En 1782, un prix annuel en faveur de l'ouvrage de littérature dont il pourrait résulter un plus grand bien pour la société, au jugement de l'Académie française : rente sur la tète du roi au capital de 12 000 francs, ci 12 000
Môme année (1782), un prix en faveur d'un mémoire ou d'une expérience qui rendrait les opérations mécaniques moins malsaines pour les artistes et pour les ouvriers \ au jugement de l'Académie des sciences : une rente viagère sur la tète du roi et celle de Monseigneur le Dauphin, au capital de 12 000 francs, ci. 12 000
En 1783 , aux pauvres du Poitou et du Berry, 1200 francs, ci 1200
Même année (1783), six cents francs de rente viagère à un homme de lettres que le donateur ne connaissait pas, et qui n'a pas su de qui il recevait : 8 000 francs, ci 8 000
1. Louis XVI fit écrire à l'Académie des sciences, par M. Ainelot, secrétaire d'État, qu'il voyait avec la plus grande satisfaction cet acte de bienfaisance, et qu'il avait regret de n'en avoir pas eu lui-même l'idée.
Même année (1783), un prix en faveur d'un mémoire soutenu d'expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art mécanique, au jugement de l'Académie des sciences : une rente viagère sur la tête du roi et celle de Monseigneur le Dauphin, au capital de 12 000 francs, ci 12000
Un prix pour un acte de vertu d'un Français pauvre : rente sur le clergé au capital de 12 000 francs, ci 12 000
En 1787, un prix annuel sur une question de médecine, au jugement de l'Ecole de médecine : une rente perpétuelle sur le clergé au capital de 12 000 francs, ci 42 000
Ici s'arrête la liste des fondations de M. de Montyon qui ont précédé la Révolution. Mais, hàtons-nous de le dire, cette charité, qui, suivant quelques-uns, avait un but personnel et intéressé, « celui, a-t-on dit, de pousser les battants de la porte de l'Académie à l'aide de lingots philanthropiques, » ne fut même pas suspendue par la tourmente révolutionnaire.
C'est en 1792 seulement que M. de Montyon émigra ou pour mieux dire se réfugia en Suisse. Il ne faut pas le confondre avec ceux qui sortirent de la France dès la première heure,
avec l'espérance d'y rentrer en vainqueurs les armes à la main. Sans être précisément un constitutionnel, M. de Montyon n'acceptait pas les opinions qui prévalurent parmi les émigrés. Leur politique à outrance, leurs forfanteries continuelles, leurs calculs superficiels, leur attitude vis-à-vis de ceux qui ne partageaient pas leurs étranges illusions, lui déplaisaient fort. Il avait haussé les épaules quand il avait entendu Tabbéde Galonné dire que 1500 gentilshommes suffisaient pour faire la contre-révolution.
Si les revers des Autrichiens ne le surprirent pas, il n'en fut pas moins obligé de quitter la Suisse pour se retirer en Angleterre. Là il continua à être ce qu'il avait toujours été : bienfai- •sant et bon.
Doué d'une rare perspicacité politique, M. de Montyon avait en quelque sorte prévu l'approche de la tempête et avait su à temps, et par d'ingénieuses combinaisons financières, non seulement mettre à l'abri sa fortune, mais encore l'accroître singulièrement. 11 en fit, pendant les longues années de l'exil, un admirable usage.
Un de ses détracteurs raconte qu'il « avait tendu toutes les fibres de son amour-propre et
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les muscles de ses affections sur l'Académie française, et qu'après la journée du 10 août il allait partout disant : « Mon Dieu! mon Dieu! croyez-vous que l'Académie française aurait quelque chose à risquer *? » L'attitude entière de M. de Montyon proteste contre cette imputation, qui ne vise à rien moins qu'à déverser le ridicule sur lui.
Les vaines et puériles préoccupations personnelles n'ont jamais eu d'empire sur M. de Montyon. Son cœur était large et généreux. Réfugié à Londres et possesseur d'une grosse fortune, il vint en aide, avec une libéralité qui ne se lassait jamais, à ses compatriotes émigrés.
Curieux spectacle que celui offert alors [lar cette grande nation anglaise, qui^ après avoir applaudi au généreux élan de 1789, avait subitement réfléchi en voyant nos tristes excès et s'était prise d'une immense compassion pour les victimes de nos discordes. La générosité de l'aristocratie et du peuple anglais fut immense". Elle revêtait quelquefois des formes touchantes : témoin ces femmes du peuple qui offraient pour