‹ M. de MontyonChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

M. de Moiilyon avocal du roi au Châtek'l. — Maître des requêtes, chai'gé des affaires de la librairie. — Tolérauce administrative. — Voltaire est cependant inquiété. — Sa lettre à M. de Montyon. — M. de Montyon intendant d'Auvergne. — luteiidautdc Provence — Sa bonne administration et sa générosité ne sont pas une exception. — Ses relations avec M. Turgot. — La lutte des parlements. — M. de Montyon on disgi'âce. — Son mémoire au roi. — Il est nommé conseiller d"Etat. — Chancelier du comte d'Aiiois. — Luxe et prodigalité des magisU'ats. — Contraste offert par M. de Montyon.

M, de Montyon débuta ii vingt-deux ans tlans les fonctions publiques comme avocat du roi au Châtelet. Les avocats du roi au Châtelet avaient une situation à peu près analogue à celle actuellement remplie par les substituts au tribunal de la Seine. C'était un poste de confiance, que l'on

ne donnait qu'à des hommes de travail et d'avenir. M. de Malesherbes avait rempli les mêmes fonctions avant M. de Montyon. Magistrat très jeune, M. de Montyon se montra par la maturité de son esprit, par son érudition sérieuse, par son application soutenue, à la hauteur du poste que lui avait accordé la faveur royale. On était en 1755. A la période de langueur qui avait signalé le ministère du vieux cardinal de Fleury avait succédé une activité dévorante pour les plaisirs.

Il ne paraît pas que M. de Montyon se soit abandonné au courant du siècle, et, comme le dit un de ses panégyristes ', « il se montra dès lors supérieur à l'enivrement des plaisirs , comme il devait se montrer plus tard invincible aux épreuves de l'adversit :'. » Au bout de cinq ans, il fut nommé conseiller au grand conseil, maître des requêtes et chargé des affaires de la librairie, dont M. de Malesherbes était alors directeur. Tous les gens de lettres qui eurent affaire à lui fiaient tous enchantés de ses manières affables et de son exquise politesse.

Il faut d'ailleurs reconnaître que la tâche de

l. Aiif/et de Montyon, par M. Léou Fcuaèrc. Paris, 1834.

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M. cloMontyon était singulièrement facilitée par rextréme tolérance dont faisait volontiers profession M. de Malesherbes.

Cette tolérance fut jugée queltjuefois excessive par ceux qui regrettaient la vieille administration du cardinal de Fleury, mais les mœurs étaient plus fortes que les lois, restées oppressives et restrictives. On jouait à Versailles', devant le roi, la trahison du connétable de Bourbon, tragédie de M. de Guibert. Marmontel combattait hardiment les préjugés de la naissance dans un opéra-comique, le Sylvain, et Diderot faisait une satire « contre l'insecte usurpateur du titre de majesté ».

Cependant, de temps à autre, les bureaux de la librairie donnaient signe de vie, surtout lorsqu'il s'agissait de l'importation en France de livres publiés à l'étranger. Il y avait là une de ces questions fiscales auxquellesl'ancien régime n'est jamais resté indifférent.

Voltaire, alors retiré à Ferney, fut inquiété au commencement de Tannée 1767, pour une

1. Ou appliiudissait à la cour les maximes républicaines de Brulus; on parlait d'indépeudaiice dans les camps^ de démocratie chez les nobles, de philosophie dans les bals, de morale dans les boudoirs. {Mànoirea du comte de Sénur Paris, 1859.)

affiiiro de conlrebando en livres étrangers. C'est à ce sujet que M. de Montyon reçut de lui la lettre suivante :

« A Ferney, 9 janvier 1767.

« Monsieur, c'est une grande consolation que vous soyez le juge de ma nièce, Mme Denis : car, pour moi, n'ayant rien, on ne peut rien m'ôter ; j'ai tout donné. Le château que j'ai bâti lui appartient ; les chevaux, les équipages, tout est à elle. C'est elle que des cerbères de bureau d'entrée persécutent ; nous avons tous deux l'honneur de vous écrire, pour vous supplier de nous tirer des griffes des portiers de l'enfer.

« Vous avez sans doute entre les mains, monsieur, tous nos mémoires envoyés à M. le vice-chancelier, qui sont exactement conformes les uns aux autres, parce que la vérité est toujours semblable à elle-même.

« 11 est absurde de supposer que Mme Denis et moi nous fassions un commerce de livres étrangers : il est très aisé de savoir de la dame Doiret, de Ghâlons, à laquelle les marchandises sont adressées par une autre Doiret, toute la vérité do cette affaire et où est la, friponnerie.

« Nous n'avons jamais connu aucune Doiret, y en eùt-il cent : il y a une femme Doiret qui est venue dans le pays en qualité de fripière , elle a acheté des habits de nos domestiques sans que nous l'ayons jamais vue ; elle a emprunté d'eux un vieux carrosse et des chevaux de labourage de notre ferme, éloignée du château, pour la conduire, et nous n'en avons été instruits qu'après la saisie.

« Loin de contrevenir en rien à la police du royaume, j'ai augmenté considérablement la ferme du roi sur la frontière où je suis, en défrichant les terres et en bâtissant onze maisons, et, loin de faire la moindre contrebande, j'ai armé trois fois mes vassaux et mes gens contre les fraudeurs. Je ne suis occupé qu'à servir le roi, et j'ai trouvé dans les belles-lettres mon seul délassement à Tâge de soixante-treize années.

« Nous avons encore beaucoup plus de confiance en vos bontés, monsieur, que nous n'avons de chagrin de cette aventure inattendue. M. d'Ârgental peut vous certifier sur son honneur que nous n"avons aucun tort, Mme Denis ni moi, et mon neveu, l'abbé Mignot, en est parfaitement instruit.

« Nous espérons recouvrer incessamment des pièces qui prouveront bien que nous n'avons jamais eu la moindre connaissance du commerce de la femme Doiret, ni de sa personne ; nous vous demandons en grâce d'attendre, pour rapporter l'affaire, que les pièces vous soient parvenues ; Mme Denis est trop malade pour avoir l'honneur de vous écrire, et moi, qui Tai été beaucoup plus qu'elle, j'espère que vous pardonnerez à un vieillard presque aveugle, si j'emploie une main étrangère pour vous présenter le respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. »

" Je me joins à mon oncle avec les mêmes sentiments, monsieur.

« Votre très hum]3le et 1res obéissante servante,

« Denis. »

M. de Montyon n'eut point à donner son opinion sur l'afTaire qui préoccupait Voltaire. 11 fut appelé à l'intendance d'Auvergne avant

la lecture de son rapport au conseil, et ses lettres de nomination portaient qu'il était invité à se rendre sans délai en Auvergne, à cause « de l'état critique où se trouvait cette province ».

Certes, si jamais choix fut heureux, ce fut bien celui-là. « Les intendants de province ', dit Guyot, sont des magistrats que le roi envoie dans les différentes parties du royaume pour y veiller à tout ce qui intéresse l'administration de la justice, de la police et des finances. »

On voit par là l'importance des fonctions confiées à M. de Montyon. J'ai examiné les registres du ministre de la maison du roi, et j'ai pu me convaincre que M. de Montyon portait dans les affaires de son intendance les mêmes soins incessants et presque méticuleux qu'il avait pour ses propres affaires ^ Cependant ses dépêches sont plus rares que celles de M. Amelot, intendant de Bourgogne, qui en expédiait 53 en 1769 et 65 en 1770, ou que celles de M. de La Tour, intendant et premier président de Provence, qui en expédiait 45 en 1769. M. de Montyon en écrivait 8 en 1769 et 15 en 1770.

i. Cuyot, Traité des offices, III, p. HP. 2. Archives nationales. Les registres du ministre <le la maison ilu roi.

Il est vrai que M. de Turgot, inteiiLlanl de Limoges, n'en expédiait que 7 en 1769 et 5 en 1770.

Les circonstances dans lesquelles M. de Montyon se rendit en Auvergne étaient particulièrement pénibles. L'Auvergne se trouvait dans une situation désespérée; les récoltes avaient manqué depuis plusieurs années, le blé valait soixante-douze livres le setier, on s'arrachait le pain noir des paysans, l'herbe élait la nourriture de quelques-uns. L'état de cette province était donc vraiment critique, comme le disaient les lettres de nomination. M. de Montyon se mit immédiatement à l'œuvre, et il montra ce que pouvait accomplir un homme de cœur.

D'ailleurs, sous l'ancien régime, les administrateurs, hommes de cœur , étaient moins rares qu'on ne le pense. Sans doute tous n'avaient pas le génie de ïurgot ou la philanthropie de M. de Montyon, mais beaucoup étaient fort intelligents et fort charitables. Les uns établissaient des prix pour les laboureurs , d'autres faisaient des cours de boulangerie économi- ({ue, d'autres fondaient des hôpitaux. Les noms de de La Tour en Provence, de Berthicr en Tlle-

de-France et de Tourny à Bordeaux méritent d'être inscrits sur le livre d'or de l'administration française \

Sa renommée avait précédé M. de Montyon en Auvergne, et, aussitôt qu'on le sut arrivé à Clermont , une députation des éclievins et des notables d'Aurillac fut envoyée auprès de lui.

(Jette délibération porte « qu'on trouverait sans doute des raisons pour motiver la députation dans la naissance, le rang et la place de M. de Montyon, mais qu'il en était de bien plus douces et de plus intéressantes pour le haut pays d'Auvergne, et notamment pour cette ville : c'étaient les vertus et les qualités personnelles de M. de Montyon, dont on avait ressenti les effets dès les premiers jours de sa nomination à l'intendance d'Auvergne -. »

Jamais paroles n'avaient été plus vraies, car, aussitôt sa nomination à l'intendance d'Auvergne, M. de Montyon avait fait précéder son arrivée de nombreuses libéralités qu'il avait fait distribuer à ses nouveaux administrés par son voisin et ami l'intiendant de Limoges, l'illustre Turgot. Ce grand nom de Turgot rappelle un

1. Taine, Les orifjines de la Fmnce contemporaiiie ,\\\ve \\ .

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