‹ M. DupontChapitre 2 sur 75 · LA FAMILLE MOUTONNET · texte numérisé non relu

LA FAMILLE MOUTONNET

des serviettes sont étalées sur le terrain et couvertes de pâtés, de viandes froides et de fruits. Les bouteilles sont placées au frais, les verres s'emplissent et se vident rapidement ; les mets sont fêtés ; l'appétit, le grand air, font trouver tout excellent. On se forme des assiettes avec du papier; on se jette a la volée des morceaux de pâté, de saucisson ; on mange, on boit, on cliante, on rit, on se fait des niches ; c'est à qui fera le plus de plaisanteries. Il est convenu qu'a la campagne tout est permis ; et la société bourgeoise qui est rassemblée au bois de Romainville paraît bien pénétrée de cet usage.

Un gros papa, d'une cinquantaine d'années, tâche de découper un dindon, et n'en peut venir a bout. Une petite femme, bien rouge, bien grasse, bien ronde, s'empresse de saisir une cuisse de volaille ; elle tire d'un côté, le gros papa tire de l'autre, la cuisse se détache enfin, et la dame est renversée sur l'herbe, tandis que le monsieur roule d'un autre côté avec le restant de la bête. Les éclats de rire redoublent, et M. iMoutonnet, c'est le nom du gros papa, se remet a sa place, en déclarant qu'il ne se chargera plus de rien découper.

« Je savais bien que vous ne pourriez pas vous en ti- « rer, » dit aussitôt une grande femme sèche, dont le ton est d'accord avec lamine pincée et revêche, et qui, assise en face du vieux monsieur, n'avait pas vu , sans en être piquée, la petite dame venir à l'aide de M. Moutonnet. « Depuis vingt ans que nous sommes mariés, avez- «vous jamais rien découpé chez vous?... — Non, ma « femme, c'est vrai, » répond le gros papa d'un ton soumis, et cherchant par un sourire à calmer sa chère moitié. « Vous ne savez pas servir des épinards, et vous vou- « lez découper une grosse pièce !... — Ma femme, a la « campagne... — Monsieur, a la campagne comme a la

« M. DLPOM.

« villf, il ne laut pas se mêler de choses au.V(jiiclles on «•n'entend rien. — Vous savez bien, madame Moulon- « net, (jne je ne me mêle ordinairement de rien; mais «aujourd'hui... — Aujourd'hui, vous auriez du faire « comme tous les jours. — Ah ! ma chère amie, vous ou- « bliez que c'est la Saint-Enstache !...

«« — Oui, oui, c'esl la Saint-Eustache, " répète toute la société ; et les verres s'emplissent et se choquent de nouveau .

«« A la santé d'Eustache ! vive Eustache!... — \ la « vôtre , messieurs et mesdames. » répond gracieusement M. IMoutoniiet; «a la tienne, ma toute bonne! »>

C'est a sa femme que M. Moutonnet s'adresse eu ce moment; celle-ci tâche de prendre un air aimable et daigne approcher son verre de celui de M. Eustache Moutonnet, dout vous voyez qu'on célèbre la fête au bois de Komainville.

M. Eustache Moutonnet est un riche passementier de la rue Saint-Martin. C'est un homme très estimé dans le commerce, car il n'a jamais laissé protester un de ses effets, ni manqué a ses engagements. Depuis trente ans qu'il est établi, il s'occupe régulièrement de ses affaires <lepuis huit heures du malin jusqu'à huit heures du soir. C'est lui (jui tient son grand-livre et son journal ; madame Moutonnet se charge de la correspondance, et traite ellemême les négociations. Le détail de la boutique et de la caisse est confié a un vieux commis et îi mademoiselle Eugéuie Moutonnet, avec qui nous ferons tout a l'heure connaissance.

M. Moutonnet n'a pas, comme vous avez déjà \n\ le voir, l'habitude de commander chez lui ; c'est sa femme qui agit, ordonne, dispose et règle tout. Quand elle est (le bonne humeur (ce qui est rare), elle permet U son mari

LA l'AMII.LK MOI TONNET. 1)

d'aller piendre sa domi-lasse, a condition que ce sera au café qui fait le coin de la rue Mauconsoil, parce qu'on y donne de très iy;ros morceaux de sucre, et que !M. Moutonnet en rapporte toujours trois a sa femme.

Le dimanche on dîne un peu plus tôt, afin d'avoir le temps de se promener aux Tuilciies ou au Jardin Turc. Les parties de campagne sont fort rares, et n'ont lieu que dans les cas extraordinaires, comme la fête de M. ou de madame Moulonnet.

Cette vie régulière n'empêche pas le gros passementier de se trouver le plus heureux des hommes, tant il est vrai «lue ce qui causerait l'ennui de l'un fait le bonheur de l'antre. M. iMoutonnet était né avec des goûts simples, paisibles; il avait besoin d'être mené, conduit comme \\\\ enfant... Que cela ne vous fasse point hausser les épaules, vous, messieurs, si fiers de vos droits, si pleins de votre mérite ! qui croyez être toujours maîtres de vos actions ! vous cédez journellement k vos passions ; elles vous maîtrisent, vous entraînent et voiïs conduisent (|uelquefois fort mal. JM. ÎMoutonnet ne craint pas cela ; il n'a point de passions ; il ne connaît que son commerce et l'obéissance aux ordres de son épouse ; il trouve que l'on peut vivre très heureux sans savoir découper une volaille, et en se laissant mener par sa femme.

Madame Moutonnet a passé la quarantaine, mais il est convenu qu'elle n'aura jamais que trente-six ans. Elle n'a pas été jolie, mais elle est grande, et son mari est persuadé qu'il a une superbe femme. Elle n'est point coquette, mais elle pense l'emporter sur toutes les autres en esprit et en beauté. Elle n'a jamais été amoureuse de sou mari, mais s'il lui faisait une infidélité elle lui arracherait les yeux. Madame Moutonnet est, comme vous le voyez, excessivement jalouse de ses droits.

^0 M. DLPOM.

Une fille est l'unique fruit de l'hymen de M. Eustache Moutonnel avec mademoiselle Barbe Désormeaux. Cette jeune personne a maintenant dix-huit ans, mais ne tient ni de son père ni de sa mère. De qui tient-elle donc? je serais bien embarrassé pour vous le dire... Et ne voyons-nous pas tous les jours des choses qui passent notre faible conception? Pourquoi le iils d'un imbécile a-t-il de l'esprit? Pourquoi des époux si jolis font-ils des enfants si laids? Pourquoi, ayant tous des yeux, une bouche, un front, et le nez au milieu du visage, ne trouve-t-on pas deux figures exactement ressemblantes? Pourquoi ce qui est beauté à Paris est-il laideur a Pékin ? Pourquoi crie-t-on en venant au monde, puisqu'on crie aussi en en sortant? Pourquoi la vertu est-elle plus rare que le vice ? Pourquoi le mal est-il plus commun que le bien? Pourquoi pleure-t-on de joie et de colère? Pourquoi voit-on la sottise en carrosse et le mérite a pied? Pourquoi ?... pourquoi?... cela nous mènerait trop loin, et nous n'en serions pas plus avancés. Revenons a mademoiselle Eugénie Moutonnet.

Elle a dix-huit ans, comme je vous l'ai déjà dit ; a dixhuit ans, les demoiselles de Paris sont ordinairement très avancées en tout. Mais Eugénie a été élevée sévèrement, et, quoique douée d'une certaine force d'âme, elle est timide, docile, soumise, et ne se permet jamais une observation devant ses parents. Elle a de l'esprit, de la grâce, de la sensibilité, mais elle ignore Ions les dons qu'elle a reçus de la nature ; ses sentiments sont encore concentrés au fond de son cœur. Elle n'est point coquelle, ou du moins elle ose ti peine céder a ce penchant, si naturel chez les femmes, qui les porte a chercher à plaire et a paraître jolies. Mais Eugénie n'a pas besoin d'employer ces petits manèges, si nécessaires a beaucoup

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