‹ M. DupontChapitre 3 sur 75 · LA FAMILLE MOUTONNET · texte numérisé non relu

LA FAMILLE MOUTONNET

d'autres, ni d'avoir a chaque instant recours à son miroir. Elle est bien faite et elle est jolie ; ses yeux sont, doux et expressifs, sa voix tendre et agréable, son front est ombragé par des cheveux bien noirs, sa bouche garnie de dents bien blanches ; enûn elle a ce je ne sais quoi qui plaît, qui charme au premier coup d'œil, et que ne possèdent pas toujours des beautés plus parfaites, des traits plus réguliers.

Nous connaissons maintenant toute la famille Moutonnet; pendant que nous sommes en train, faisons aussi connaissance avec le reste de la société réunie au bois de Komainville pour fêter la Saint-Eustache .

La petite dame qui est venue avec tant d'empressement au secours de M. INIoutonnet est la femme d'un grand monsieur que l'on appelle Bernard , et qui est tabletier dans la rue Saint-Denis. M. Bernard fait l'aimable, le folâtre ; il rit, badine, fait des plaisanteries, des calembourgs même ; c'est le bel-esprit de la société.

Sa femme a été bien, elle veut l'être toujours. Elle se serre la taille de manière a s'étouffer, et met une heure à se chausser, parce qu'elle veut absolument avoir un petit pied. Sa figure est un peu trop rouge; mais ses yeux sont très vifs, et elle tâche de les rendre continuellement malins.

Madame Bernard a une grande fdle de quinze ans qu'elle habille encore comme si elle n'en avait que huit, afin de lui conserver l'air d'un enfant. On lui donne même encore des poupées, et la jeune fille n'appelle sa mère que ma petite maman.

Auprès de madame Bernard est assis un jeune homme de dix-huit ans, qui a l'air aussi timide qu'Eugénie, et qui rougit toutes les fois qu'on lui adresse la parole,

^2 M. DUPOSti

quoiqu'il soit depuis six mois dans le commerce ; c*est le lils d'un associé de M. Bernard, et madame la lablelière s'est chargée de le former et de le pousser dans le monde.

Un personnage de quarante ans, ayant de ces figures bêtes que l'on juge au premier coup d'oeil, est assis près d'Eugénie. M. Dupont (c'est son n(>m) est un riche épicier de la rue aux Ours. H porte de la poudre et une queue, parce qu'il trouve que cela lui va bien, et que sou perruquier lui a dit que cela devenait très distingué. Son habit bleu de ciel et son gilet jonquille lui donnent quelque chose de niais qui s'accorde parfaitement avec l'expression étonnée de ses yeux a fleur de tète ; il caresse avec complaisance deux chaînes de montre qui se l)alancent sur sa culotte de nankin, et s'écoute parler toutes les fois qu'il dit un mol; il se croit séduisant et plein d'esprit ; il a la suflisance de la sottise appuyée par la richesse; enhn il est garçon, ce qui lui donne beaucoup de considération dans toutes les maisons où il y a des filles a marier.

M. et madame Gérard, parfumeurs de la rue Saint- Martin, soit venus se joindre a la réunion. Le parfumeur fait le beau-fils et a dans son quartier la réputation d'un terrible séducteur, quoiqu'il soit laid, mal bâti et louche ; mais il croit corriger tout cela en se couvrant d'odeurs et de parfums; aussi le sent-on un quart d'heure avant de le voir.

Sa femme est jeune et gentille, elle s'est mariée h quinze ans et a un garçon de neuf ans dont elle paraît la sœur. Le petit Gérard crie, saute, casse les verres et les l)outeilles, et fait pres(|ue antant de bniit à lui seul (lue tonle la société. « C'est un pelit lion, » dit JM. Gérard, «je nie reconnais: ;i son âiie, on ne s'enlendail

La tVMlLLË MotlTOiNNET. ^5

«pas quoique |);irl ([uand j'y élais !... aussi on me Irou- "vait charmant. Mon (ils sera tout mon portrait. »

La sœur de M. Gérard, vieille demoiselle de quarantecinq ans, qui jure îi chaque instant qn'olle n'a jamais voulu se marier, et soupire toutes les l'ois que M. Dupont la regarde, est placée auprès de M. IMoutonnel.

Le vieux commis du passementier, M. Bidois, qui attend pour parler que madame iNIoutonnet le lui ait permis, et se verse a boire toutes les fois qu'on ne le regarde jiîis, est placé a côté de mademoiselle Cécile Gérard, qui, quoiqu'elle jure a tous moments qu'elle ne veut pas se marier, parce qu'elle déteste les hommes , est de fort mauvaise humeur de voir le vieux Bidois assis près d'elle, et fait observer que madame Bernard accapare tous les jeunes gens.

Enfin un jeune homme de vingt ans h peu près, grand, bien fait, d'une jolie figure, et dont la physionomie spirituelle annonce qu'il n'est pas né pour mesurer éternellement du calicot, est assis a la droite d'Eugénie.

Ce jeune homme, (jue l'on appelle Adolphe, €sl comjuis dans un magasin de nouveautés où se fournit habituellement madame Moulonnet; et comme il lui fait toujours bonne mesure, cela lui a valu l'honneur d'être invité a la Sâint-Eustache.

>'ous connaissons maintenant toute la société réunie pour célébrer la fête de M. Moulonnet.

Page 1