IL NE FAUT JURER DE RIEN
Jeannetou frappe et refrappe a la porte d'Adolphe. [N'entendant ancun bruit et n'étant pas bien sûre que ce soit la qu'il demeure, elle va frapper a côté. Zëlie, qui est éveillée, se lève et va ouvrir.
««Pardon, manuelle, » dit Jeannetou, «« je vois beu '«que .je me trompe; je demande M. Adolphe... — • ««M. Adolphe! » répond Zélie en toisant la servante avec curiosité. ««Et que lui voulez-vous, ma chère? — «Ce que je lui veux?... Oh! je ne peux dire ça qu'à « lui. .. — A lui ou a moi, c'est la même chose, la bonne, ««et je ferai fort bien votre commission. — Comment? a ««lui ou a vous?... — Sans doute, nous demeurons ««ensemble. — Vous demeurez ensemble!... Oh ben ! '« alors vous vous trompez, ça ne peut pas être le jeune •♦homme que je cherche... — Tenez, regardez, » dit Zélie, «' mais ne faites pas de bruit, car il dort encore, et « je ne veux pas qu'on le réveille. »>
Jeannetou avance doucement sa tête dans la chambre, qui n'est pas grande , et dont on a bientôt parcouru des yeux rétendue , elle regarde dans le lit... Elle voit Adolphe endormi... La pauvre fille reste pétrifiée.
«« Eh bien ! » dit Zélie a voix basse, regardant d'un air moqueur Jeannetou, qui reste immobile devant le lit, ne pouvant détacher ses yeux de dessus Adolphe, «« est-ce ««bien celui que vous demandez?... — Oui... oui... ma- «•dame... mamzelle, » dit enfin la grosse fille, d'une voix entrecoupée, ««oui... oh! c'est bieu lui!... Mais je ««n'aurais jamais cru!... Ah ! mon Dieu! faut que je le ««voie pour le croire. — Enfin que lui voulez-vous? — ««Oh! rien, mamzelle... pus rien du tout a présent... ««C'est fini... — Qui donc vous envoie?. . — Personne... «« personne a c't'heure !... Pauvre petite!... si elle savait <«ra!... elle en mourrait... Et moi... qui me fais chas-
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«'ser. .. C'était beii la peine... — De quelle petite parlez- •» vous, ma ehèie?. . . — Ça ne vous regarde pas. . . M. Adol- «plie est un monstre, v'Ia tout ce que je vous charge de «lui dire. »
Et Jeanneton s'éloigne les yeux pleins de larmes , étouffant de colère, de fureur, et murmurant tout Iflong de son chemin : « Ces hommes!... ces vilains « hommes ! v'Ia comme ils sont tous. . . Aimez-les donc ! . . . « faites-vous donc du chagrin pour eux !... pendant que « vous pleurez, Ils se divertissent avec une autre !... Ah! « ma pauvre Eugénie ! . .
« — Est-elle godiche, celte bonne, » dit mademoiselle Zélie, lorsque Jeanneton est éloignée, « avec sa petite et «son monstre!... Oui, je vais dire cela a Adolphe!... «mais non; il me tuerait!... il ne voudrait plus nio «•voir... et je l'adore; un homme qui a des remords « parce qu'il... Ah! c'est si drôle ! "
Adolphe s'éveille enfin; il rougit de se trouver chez mademoiselle Zélie, mais sent qu'il serait ridicule de recommencer ses doléances; il se promet, il jure tout bas qu'il sera plus sage a l'avenir. Pauvre garçon! s'il savait que Jeanneton est venue ; qu'elle l'a vu partageant la couche d'une danseuse... dans son désespoir, il serait capable de se jeter par la fenêtre ; Zélie fait donc fort bien de lui cacher cette aventure.
Adol[)he lait ouvrir sa porte et rentre chez lui. « A ce « soir, mon bon ami ! » lui dit sa voisine. « — A ce soir,-» répond Adolphe ; mais il se promet de quitter son logement le jour même. Comme il va pour sortir, on lui apporte une lettre; \doljthe reconnaît l'écriture de son père; il l'ouvre et lit avec précipitation. Son père sait déjU qu'il n'a plus sa place, mais il ne lui fait pas de reproches ; il l'engage seulement a venir le voir.
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parce qu'il est malade, cl qu'il espère que la vue de son lils lui fera du bien.
Adolphe chérit son père, dont de grands chagrins ont depuis longtemps altéré la santé ; il n'hésite pas a se lendre a ses désirs. «Parlons aujourd'hui même,» se dit-il, « le mariage d'Eugénie est encore éloigné, je serai «revenu avant qu'il y ait rien de nouveau. D'ailleurs, « écrivons un mot à Jeannclon pour lui apprendre mon « voyage, et prions-la de m'écrire s'il arrivait quelque « nouvel événement avant mon retour. »
Adolphe écrit aussitôt a la bonne d'iùigénie, et il remet sa lettre a la portière de son ancienne demeure, qui lui promet de la faire parvenir en secret a Jeanneton.
A'olre jeune homme a bientôt fait son paquet, et, pour ménager sa bourse, il se décide a se rendre a pied à Senlis ; c'est une promenade pour lui. Il n'est que onze heures, en marchant bien il arrivera le soir; et la loniïueur du chemin ne l'effraie point , il pensera a son Eugénie; il est certain de ne point s'ennuyer en roule.
Il dépose de nouveau ses effets chez sa vieille portière, et n'emportant que ce qui lui est nécessaire, avec sa bourse, (pii n'est pas bien pesante, il se met en roule, enchanté de quitter le voisinage de Zélie.
Il ne résiste pas au désU- de passer devant la maison de M. Moutounet; il jette un regard furlif dans la boutique... toujours point d'Eugénie!... H n'aperçoit que Bidois, qui taille sa plume devant le comptoir, et il passe en soupirant.
Mais plus il s'éloigne de Paris pour se rapprocher d(! son père , plus les souvenirs de ses amours font place a ceux de son enfance : il va revoir l'auteur de ses jours; il se rappelle leur dernière séparation, les sages conseils de son i ère, qu'il n'a p9s fort exactement suivis; su r<>
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commanda tien de commander à ses passions, qu'il a touta-fait oubliée, et sa prière de lui confier ses moindres peines, engagement qu'il avait juré de remplir. Son père est son meilleur ami ; comment a-t-il pu le négliger si longtemps? comment l'amour a-t-il pu lui faire oublier tout ce qu'il doit a ce bon père, dont le plus grand chagrin est de ne pouvoir vivre près de lui ?
Plus ces pensées se pressent dans son esprit, plus il hâte sa marche pour arriver dans les bras de l'auteur de ses jours; il va le trouver malade, cette idée trouble le bonheur qu'il se promet en l'embrassant, mais elle redouble son désir d'arriver près de lui. Il est nuit depuis longtemps ; Adolphe ne s'est arrêté que peu de temps en route, mais il ne sent pas la fatigue, il brûle d'arriver à Senlis. Sou cœur bat avec force, mais c'est l'amour filial qui le remplit seul en ce moment, et il ne rétrograderait plus pour voir Eugénie... Doux sentiment de la nature , le plus pur, le plus vrai, le plus inaltérable !... ne devezvous pas l'emporter sur tous les autres?
Malgré l'obscurité on distingue enfin des maisons : c'est Senlis. Adolphe traverse une partie de la ville dont les habitants sont plongés dans le sommeil; il arrive devant une petite maison de chétive apparence, il s'arrête, il reprend haleine : c'est là que repose son père.