M. DLl'ONt
« mon Dieu! pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus lot? " Vous faites penser a tout le monde des choses... dont «je vois bien que vous êtes incapable.. Allons, allons, « je vais recoudre cela. Ce pauvre Dupont!... que le « monde est méchant!... »
Madame Aloutounet court chercher elle-même une aiguille et de la soie, et revient raccommoder la culotte du marié. L'ouvrage était difficile; mais Dupont, enchanté de voir terminer son embarras, se tient immobile, un pied sur le plancher et l'autre sur une chaise, tandis que madame Moutonnet, désolée d'avoir mal pensé de son gendre, recoud avec ardeur, passant pardessus ce que son travail a d'épineux, et répétant a chaque minute : « Ce pauvre Dupont!... avions-nous tort de penser cela *<■ de lui! voila comme on fait des affaires de rien. »
Knlin l'ouvrage est terminé, l'accroc est solidement recousu. Dupont ne se seul pas d'aise ; il remet son mouchoir dans sa poche et rentre avec sa belle-mère dans le salon où est la société. Madame Moutonnet pense qu'il faut une explication a la compagnie pour mettre fin aux conjectures malignes que l'on pourrait faire en la voyant revenir avec Dupont, qui ne cache plus le devant de sa culotte ; elle s'avance en souriant.^ au milieu du cercle, tenant son gendre par la main.
« Ce pauvre garçon avait déchiré sa culotte, mesda- " mes, et voila la cause de son embarras depuis le re- « tour de l'église. Je viens de reprendre l'accroc, et vous « voyez qu'il n'y paraît plus. »
Toute la compagnie, hors Eugénie, jette les yeux sur la culotte du marié, qui tâche de se donner une pose d'Apollon ; mais le traiteur venant alois annoncer que l'on est servi, cela met fin a cette aventure, et on l'oublie pour ne songer qu'au repas.
On se met h table. Eugénie est placée en face de son mari, sur lequel elle ne porte jamais les yeux. Que cette journée paraît longue a la jeune femme! Combien elle aspire après le moment où, seule et dans le silence, elle pourra i)leurer eu liberté ! Mais il faut se contraindre, il faut cacher ses souffrances; cependant elle n'a pas la force de toucher à ce qu'où lui présente, malgré les instances de ses voisins; et Gérard, qui n'a point oublié les serrements de pied de la journée des flançailles, regarde tendrement Eugénie, et dit en lui-même : « Celte «jeune femme a une passion malheureuse... dont je « connais l'objet... »
Mademoiselle Cécile fait remarquer tout bas a ses voisins la tristesse de la mariée. Bidois, placé tout au bout de la table, entre un petit garçon de sept ans et une petite lîlle de huit, demande de tout pour trois, et sert les enfants de manière a ce qu'ils n'aient point d'indigestion.
Dupont mange comme quatre ; il s'est décidé à faire donner un coup de ciseau dans la ceinture de sa culotte, aimant mieux la sacrifier que de ne point faire honneur au repas. M. Moutonnet imite son gendre, madame Moutonnet se donne beaucoup de mal pour animer la société, que la figure de la mariée ne met pas en gaîté. Trois ou quatre jeunes gens se battent les flancs pour faire rire, et Dupont, qui, tout en se bourrant et en mangeant, est persuadé que sa noce est fort gaie, répète a chaque instant : « Dieu ! nous amusons-nous ! ... »
Mais a force de se verser, les hommes deviennent un peu plus bavards, et en trinquant, les dames deviennent plus tendres. Au second service, on commence a s'échauffer. Au dessert, c'est un brouhaha général, un bourdonnement continuel. C'est alors que Dupont répèle plus que j amais : « Dieu ! nous amusons-nous ! ... »
Zoo M. niro.M.
« H faut chauler, » dit M. Gérard, qui a des prélentions à la roulade, et n'est pas fâché de charmer une petite blonde placée a côté de lui, et a laquelle il lance des œillades amoureuses tontes les fois que sa femme ne le regarde pas.
« Vive le chant!... j'aime beaucoup le chant," dit Dupont; «j'ai appris une petite chanson de circonstance, « ouvrage d'un épicier de mes amis, et je me propose «' de vous la chanter... mais c'est a mon épouse à M commencer.
« — Ma \\\U) ne chante jamais, » dit madame Moulonnct qui prévoit qu'Kugénie n'est point disposée a se rendre aux désirs de son mari.
« 11 me semble, cependant, »» dit mademoiselle Cécile, « que madame Dupont a chanté le jour de la Saint-Eus- « tache, a la fête de son père... et madame Dupont chan- « tait fort joliment!... »
La vieille fille appuie avec malice sur le nouveau titre d'Eugénie, parce qu'elle s'aperçoit que, toutes les fols qu'on l'appelle ainsi, un long soupir s'échappe du sein de la triste mariée.
"Ma fille a perdu sa voix,» dit madame !\Ioutonnet, « et un jour de noce... l'émotion... le trouble... c'est « tout naturel. — Pardieu! » dit tout bas Bidois, «on « voit bien qu'elle n'a pas envie de chanter.
« — Commencez, monsieur Moutonnet. » A cet ordre de sa femme, le bon passementier s'empresse d'entonner une chanson a boire, parce qu'on lui a défendu la gaudriole. Gérard chante ensuile : 0 Richard! 6 mon roi! Cela n'a aucun rapport avec un mariage ; mais comme c'est l'air dans lequel il a placé le plus d'agréments, il le chante dans toutes les circonstances.
Les oncles, les tantes, les cousins, les petites-cousines,
i,A xicK. 237
loiit le monde chante. Vient enlin le (oui- du marié, qui fouille dans sa poche pour chercher les couplets qu'où lui a faits, et s'aperçoit qu'il les a oubliés.
« C'est ésal, » dit-il, «je les sais par cœur, je puis me « passer de les lire... C'est sur l'air... attendez donc... «un air gracieux!... Ah! c'est ça : l'air du mirliton, " mirlitaine. . . m'y voilà. . . Eh bien ! ... je ne trouve plus « le premier couplet. . . Je le savais si bien ce matin ! ... Je ««vais commencer par le second; je vous dirai l'autre « après, cela reviendra au môme :
« c'est ce que je vous souhaite « Du plus profond de mon cœur, « Ce sont mes vœux pour la fêle M Qui fera votre bonheur, « Mirliton ton ton, ton ton ton, ton Ion laine, « Mirli, niirli, mirliton,
«< Allons ! » s'écrie Dupont, « que tout le monde répète «« en chœur : Mirliton ton, ton.
«« — C'est joli, » dit M. Moutonnet, «« mais je n'ai pas ««bien compris ce qu'il vous souhaite. — Ah! c'est que «« c'est dans le premier couplet... Mais c'est égal, on de- «vine... C'est un garçon qui a terriblement d'esprit qui «« m"a fait ces couplets-la. . . Aussi tous les ans c'est lui qui «« remporte le prix dans son pays. . . — Le prix de poésie? »» demande Gérard. «« — Non, le prix de l'arquebuse. »
Pendant que la société chante a tue-téle, que les garçons profitent du charivari pour emporter des bouteilles a moitié pleines qu'ils mettent de côté , que les servantes en font autant des plats, que les passants s'arrêtent dans la rue pour écouter, que les marmitons se régalent a la cuisine, et que deux violons et une clarinette lâchent de s'accorder en allendant le moment do faire commencer
238 M. DUPOIST.
le bal, le petit Gérard se promène a quatre pattes sous la table, cherchant la jarretière de la mariée, qu'il doit enlever comme le plus jeune garçon de la noce.
Mais madame Moutonnet, qui trouve que cet usage blesse la pudeur, n'a point attaché de ruban a la jambe de sa flUe, laquelle, d'ailleurs, ferait une triste figure pendant cette cérémonie. M. Fanfan se promène donc inutilement sous la table en regardant a toutes les jambes ; il ne voit pas le beau ruban qu'on lui a dit d'enlever.
Cependant le parfumeur, toujours plus empressé auprès de la dame blonde, qui paraît l'écouter avec complaisance, pense que le moment du tumulte est favorable pour risquer une tendre déclaration ; et comme il craint, en la faisant de vive voix, d'être entendu par ses voisins, ou remarqué par sa femme, il sort, va écrire en bas un poulet bien amoureux, et revient se placer près de sa dame, tortillant son billet entre ses mains; il saisit un moment favorable, et le glisse dans la ceinture de la blonde, qui a la taille entourée d'un ruban rose. La jeune femme frémit de la hardiesse de son voisin, elle craint d'être compromise, elle ne sait si elle veut garder ou rendre le billet; elle tremble qu'on ne l'aperçoive, et, dénouant doucement sa ceinture, elle la roule sur ses genoux et attache avec une épingle le poulet au ruban rose. Plus tard, en allant rattacher sa ceinture, elle pourra lire à son aise le billet du parfumeur.
Mais M. Fanfan, au moment de sortir de dessous la table, aperçoit enfin un beau ruban sur les genoux d'une dame ; il ne doute point que ce ne soil la jarretière qu'on aura oublié d'attacher plus bas; il saisit le ruban, qui est roulé avec soin, et sort de dessous la table en criant de toutes ses forces : «J'ai la jarretière de la mariée... «voila la jarretière!...
LA >OCE. 259
« C'est bien singulier, » dil madame Moutonnel, «elle " se l'est donc mise elle-même?... — Voyons la jarretière,» crient tous les hommes... « nous en voulons. »
Le petit Fanfan déroule sou ruban, se pique, parce qu'il rencontre l'épingle, demande pourquoi on met des épingles dans les jarretières, et trouve enfin le billet attaché au bout.
«Tiens... liens... il y a un papier ! » dit Fanfan. « — Un " papier ! ... » disent les dames. . . « — Et un papier écrit,»» dit mademoiselle Cécile avec malice. « — Ah ! mon Dieu ! «c'est ma ceinture,» dit la dame blonde a son voisin. "Monsieur, vous me compromettez!... — Ciel!... c'est «ma déclaration, » dit le parfumeur ; « heureusement «elle n'est point signée!... et avec le trognon de plume « que j'avais, j'espère que mon écriture ne sera point «reconnaissable. »
« — Ma fille, ce ruban est-il a vous? » demande d'un air sévère madame Moutonnel a Eugénie. « — Non, ma- «dame,» répond Eugénie, «il ne vient pas de moi. — - D'ailleurs, ce n'est pas la une jarretière c'est une c.ein- « lure... voyez, mesdames... — C'est juste, disent toutes « les dames , a qui donc est-elle? — Ce n'est pas a moi... « ce n'est pas a moi , » répèlent les dames en tâtant leurs ceintures; la voisine de Gérard en dit autant en feignant de làter sa taille qu'elle a eu soin de cacher avec sa serviette.
« Voyons ce qu'il y a sur le papier, dit-on de tous cô- «tés... Je vais le dire, dit Dupont, je gage que ce sont « encore des couplets de circonstance... — Non , je vais « vous les chanter, » dit Gérard, en s'élançant sur le marié auquel il arrache le papier des mains ; il ouvre le billet et feint de le lire : L'hymen est un lien charmant, lorsque Von s'aime avec ivresse.
260 M. ni l'OM.
"Coiuinent , c'est lii loiit?" ilil Dupont. — «Absolu- «ment, » dit le parfumeur, en décliirant le billet qu'il jette au l'eu ; «c'est un distique. — Il me semble que ça «ne rime pas?... — Ce sont des vers blancs. — Ah! on «appelle ça des vers blancs?... Eh bien! je gage que "j'en fais toute la journée sans m'en douter. — C'est « toujours une bien jolie pensée, »> dit madame Moutonnet. « — Cela sentait diablement la tubéreuse,» dit Bidois. Le son de la clarinette et des violons met fin à cette conversation, heureusement pour le parfumeur que la réflexion de Bidois avait embarrassé. Tout le monde se lève pour se rendre dans la salle du bal. La dame blonde reste la dernière a table. « On va s'apercevoir que je n'ai «pas de ceinture," dit-elle, «et on fera des propos. — «Feignez de vous trouver incommodée,» dit le parfumeur ; « faites-vous délacer par une servante, ... on croira « qu'alors vous avez ôté votre ceinture. »>
Madame Dufour, c'est le nom de la jolie blonde, adopte l'avis de Gérard et se rend dans un petit cabinet pour s'y trouver mal a son aise. Cependant le bal est en train, tout le monde s'anime; Eugénie, seule, résiste aux invitations qui lui sont faites, sous prétexte d'une migraine qui la tourmente. Les petites filles ne conçoivent pas qu'on se marie sans danser; Dupont cherche en vain a entraîner Eugénie. «Elle est trop émue... trop trem- « blante , » dit madame Moutonnet, » le mariage fait un «effet étonnant... — C'est bienheureux qu'il ne fasse «pas cet effet-la sur toutes les demoiselles qu'on ma- « rie, » dit tout bas Bidois.
Dupont prend son parti et danse pour deux. Ses breloques, ses écus sautent; il est décidé a s'en donner, quitte a faire recraquer sa culotte, dont il a fait le Siv-^ crilico.
"Mais qu'est donc devenue madame Duloiir ?>• dil mademoiselle Cécile, qui s'apereoil de tout. — «Elle se « trouve mal," dit une des servantes, «et gnia un mon- « sienr a odeurs (jui la soiiine. »
Toutes les personnes qui ne dansent pas vont aider madame Dufour, qiii se laissait délasser et déshabiller afin de cacher la perte de sa ceinture. M. Ciérard avait trouvé différents prétextes pour écarter toutes les servantes; et, toujours amoureux, toujours entreprenant, il allait faire de vive voix sa déclaration, lorsque plusieurs personnes viennent s'informer de l'état do madame Dufour, qui, îi force de bâiller, de geindre et de faire semblant d'étouffer, a fini par se donner une indigestion. Eugénie, toujours bonne, toujours sensible aux peines des autres, oublie un moment ses chagrins pour aller secourir la malade ; mais, en approchant du cabinet , elle voit madame Dufour entourée de plusieurs daines : « Mes soins sont inutiles,»» dit-elle en s'éloiguant, et elle porte ses regards autour d'elle; pour la première fois de la journée elle est seule... ««Ah ! respirons un moment « en liberté,»» dit alors la triste Eugénie; elle entre dans une petite chambre déserte , va s'y asseoir, et , la , n'étant plus entourée de témoins indiscrets, elle laisse couler les larmes qui la suffoquent depuis le matin.
«« Je suis mariée... tout est lini pour moi,» dit Eugénie, « plus d'espoir de bonheur !... et je ne puis mourir !.,. «que la vie va me seml)ler longue!... Mes rêves de féli- «cité sont évanouis pour jamais... je ne peux même plus «me bercer d'espérances!... Il ne faut plus que j'aime « Adolphe ! . . . il ne faut plus que je pense a lui ; ah ! cela «m'est impossible... Je serai fidèle a l'honneur... que « peut-on exiger de plus de moi ?... mais je serai fidèle « aussi au serment que j'ai fait à Adolphe. »>
Eugénie est depuis longtemps livrée à sa douleur. Plusieurs jeunes gens courent, dans la maison, en appelant la mariée, qui ne répond pas, parce qu'elle est entièrement al)sorbée dans ses pensées, et qu'elle n'entend pas les garçons de la noce qui ont déjà passé plusieurs fois devant la petite chambre, en appelant madame Dupont ! mais on lui répéterait cent fois ce nom qu'elle ne répondrait pas, car elle ne peut jamais se persuader qu'elle se nomme madame Dupont.
On ne sait ce qu'est devenue la mariée!... tel est le bruit qui commence a circuler, et cela arrête Dupont au milieu d'une pirouette qu'il avait commencée en face de sa danseuse, et qu'il fallait finir, suivant son habitude, dans un autre quadrille.
«» Belle-maman, » s'écrie-t-il en courant après madame Moutonnet, « il me faut mon épouse ! . . . qu'avez-vous fait "de mon épouse? — Mon gendre, elle ne peut être loin «d'ici, je vais a sa recherche. Dansez toujours, je vous « promets que je la trouverai bientôt... je sais même où «i elle est. . . elle s'est rendu quelque part. . . vous m'enten- « dez. . . — Ah ! j'y suis. . . j'y suis maintenant. . . on vou- «lait me faire peur, c'était une plaisanterie... Nousamu- « sons-nous aujourd'hui ! ... »
Madame Moutonnet s'éloigne en effet pour chercher sa fille. Elle se doute bien que c'est dans quelque endroit solitaire qu'Eugénie s'est retirée pour rêver eu liberté.
Dans sa précipitation a aller chercher sa fille, madame Moutonnet n'a point songé a prendre de lumière. Elle s'engage dans plusieurs corridors obscurs, où elle ne rencontre personne, parce que la plupart des gens de la maison regardent danser, et que ceux ((ui étaient allés a la découverte de la mariée , ayant entendu sa mère dire
LA Noce. 263
qu'elle sait où elle est, n'ont pas jugé a propos de continuer leurs recherches.
Le bal va son train : le marié est infatigable, il ne quitte pas la place, et il fait des pas tels qu'on n'en a jamais vus. Les deux gar«;onsde boutique de Dupont se font un devoir d'imiter leur bourgeois, c'est a qui fera le plus de ronds de jambe et de jetés battus, personne ne peut approcher de ce quadrille-la, où M. Moutonnet fait le quatrième, suant à grosses gouttes pour danser comme son gendre, et ne s'apercevant pas, dans l'ardeur qui l'anime, que sa perruque est a moitié retournée et que sa cravate est descendue en Colin.
«Peste! » dit Bidois qui tourne autour des danseurs depuis que le bal est commencé , indécis s'il dansera ou s'il ne dansera pas : « On voitbien quemadame Moutonnet « n'est pas la, voilà son mari qui va perdre sa perruque ! »
« Eh bien ! mon garçon, »> dit M. Moutonnet a son commis, après la contredanse, «est-ce que tu ne danses «pas? — Ma foi! je me consulte, c'est que j'ai des bas « blancs... et... je ne voudrais pas les salir. — Bidois, on «ne va pas tous les jours a la noce ! — C'est vrai, et si j'é- « tais sûr de ne pas salir mes bas,. . — Mais je ne vois plus «madame Moutonnet, » dit mademoiselle Cécile qui ue danse pas, parce qu'on ne l'invite jamais, et qui n'est occupée qu'à s'inquiéter de ce que chacun fait.
«Tiens, voilà belle-maman qui a disparu aussi, » dit Dupont. « — C'est singulier,» dit M. Moutonnet. « — Je M vais à la recherche de ces dames, »» s'écrie M. Gérard, « je vous les ramène bientôt. »
Et le parfumeur s'élance hors de la salle du bal , espérant trouver la mariée seule et lui adresser une partie des jolies choses qu'il n'a pas eu le temps de dire à madame Dufour.
:î(>4 M. Dr PONT.
Cepeiulaiit la danso contimio, et Gérard ne rovicMit pas. « Qu'est-ce que cela veut dire, » répèle mademoiselle Cécile , » est-ce qu'ils vont faire tous comme cela? » Et la vieille fille court de madame Gérard au marié, du marié à M. Moutonne!, en faisant toiH ce qu'elle peut pour leur • donner de l'inquiétude. Mais la parfumeuse est toute a la danse, M. Moulonnet n'est peut-être pas fâché de se trouver un moment libre de faire ce qu'il veut, et le marié répond que sa femme est avec sa belle-maman.
«Â-t-on jamais vu une noce comme celle-ci? » murmure mademoiselle Cécile, « cela crie au scandale. »
«« Si j'étais certain de ne point gâter mes bas ! » ditBidois en s'arrélant devant chaque demoiselle, jetant un coup d'œilisur la danseuse et un autre sur ses jambes.
Tout a coup un grand bruit se fait entendre, on cric au secours, au meurtre, au viol, même.
« Au viol ! w s'écrie le marié, « ah ! mon Dieu ! et mon «épouse qui ne se retrouve pas! — Je vous disais bien « qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, » dit mademoiselle Cécile, « mais on ne veut pas m'écouter. »
Toute la noce court vers le lieu d'où partent les cris : on monte plusieurs escaliers; on traverse une partie de la maison, on arrive enfin dans un petit cabinet noir, où jnadameMoutonnet se débat avec un marmiton ; et, dans une chambre un peu plus loin , ou trouve le parfumeur tenant dans ses bras une laveuse de vaisselle, sur laquelle il veut passer sa fureur galante.
JMadame Moutonnet, en cherchant sa fille, s'était égarée dans la maison , elle avait monté et descendu plusieurs escaliers, appelant toujours Eugénie. Ne recevant pas de réponse, elle avait voulu letourner a la danse, espérant y retrouver sa tille, mais elle n'avait pas pris le bon chemin el avait fini v<\r <'nlier dan'; \o |iolit cabinot noir.
l.V NOCK. 265
Or. comme parloiil il y a dos iiilrigne^ amoureuses, rue des Martyrs coiume au Cadran-Bleu, et entre les marmlfous et les laveuses de vaisselle comme entre les Fronlin elles Marton ; comme tout le monde fait l'amour, enfin, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre, et qu'il u ya de différence que dans la manière de le faire, ou plutôt dans celle de l'exprimer, un marmiton du traiteur où se faisait la noce de Dupont avait des connivences avec une servante do la même maison; et, pendant que tout le monde devait être du côté du bal, ils s'étaient promis de se retrouver d'un côté opposé; je ne sais pas précisément pourquoi faire, mais cela ne nous regarde pas.
Le marmiton arrive le premier au cabinet, lieu du rendez-vous ; il entend soupirer, il s'avance, saisit une robe, ne doute pas que ce ne soit sa belle , parce qu'un marmiton ne se connaît point en étoffe, et commente la conversation par un baiser ; début qui , comme on peut le croire, étonne madame Moutonnet.
De son côté , le parfumeur s'était aussi engagé a tâtons dans les corridors; il n'avait pas pris de lumière à dessein, se flattant que l'obscurité lui serait favorable. Il rôdait et furetait depuis quelque temps sans faire de rencontre , lorsqu'onfin il dislingue le bruit des pas d'une personne qui court devant lui; il court après elle , l'atteint par ses jupons, ce qui lui prouve que c'est une femme, et il n'en demande pas davantage ; il la saisit et la fait entrer dans la première chambre venue, entamant la conversation comme son voisin le marmiton.
Cependant, aux baisers on répond par des soufflets et des coups de poing, parce que madame Moutonnet est un dragon de vertu, et que, revenue de sa surprise, elle a r«'(roii\é (oiilc son énergie. La la\ouse de \aissello on fait
autant, parce que, sans être un dragon de vertu, elle veut être tidcle a son marmiton, et que l'odeur de la vanille et du jasmin n'ayant aucun rapport avec celle que son amant exhale habituellement , elle ne doute point qu'il n'y ait erreur.
Aux baisers et aux soufflets ont succédé les cris. C'est alors que toute la noce en alarme arrive sur le lieu de la scène. Dès que la lumière a éclairé les traits de madame Moutonnet, le marmiton s'enfuit sans qu'on ait besoin de le chasser, et Gérard, interdit, a lâché la servante.
« Il faut avouer, » dit madame Moutonnet au traiteur, «que vous avez chez vous des garçons bien hardis!... le «petit drôle!... si vous n'étiez par arrivé... On n'est pas «en sûreté dans vos cabinets. »
«Et vous, monsieur Gérard, que faisiez-vous avec celte «fille?» demande la parfumeuse a son mari.
«Ma foi! ditGérard, j'ai cru que c'était un voleur, et «je voulais absolument l'arrêter. — Un voleur en ju- «pons?... — Ecoutez donc... dans l'obscurité... il pou- «vait s'être déguisé. »»
On fait semblant de croire a la méprise du parfumeur, et on retourne dans la salle du bal où l'on trouve la mariée, qui , ayant entendu le vacarme que l'on faisait dans la maison, avait enfin quitté sa retraite pour retourner près de la société.
«Eh bien! mon épouse que nous cherchions , et qui «était la! »> dit Dupont, en s'approchant d'Eugénie. «Âh ! «comme nous nous amusons aujourd'hui! Comment «vous trouvez-vous, mon épouse? — Toujours de même, «monsieur, » dit Eugénie, et ses yeux se portent sur une pendule; elle regarde l'heure en soupirant.
Dupont s'aperçoit de cela; il s'approche de l'oreille d'Eugénie, et lui dit d'un air tondre ; « La soirée s'avance,
«ma chère épouse! — Ah! qu'elle me semble longue! » répond Eugénie. «Vous êtes trop aimable, en vérité; et • je partage bien l'impatience que... »•
Eugénie le regarde d'un air surpris, ne comprenant pas ce qu'il veut dire: et Dupont s'éloigne en se frottant les mains, et répétant tout bas : «Je gage que c'est l'amour « qui lui donne la migraine... cette femme-là m'adore. »>
Enfin , on propose la contredanse de clôture , la gothique boulauiière, qui, au lieu de termineras bals, les prolonge souvent une heure de plus ; contredanse fort agréable , sans doute , où des personnes , déjà fatiguées par Texercice de la soirée , achèvent de s'éreinter en tournant pendant une heure sur le même refrain , ne s'arrctant que pour voir un monsieur ou une dame courir après chaque danseur ou danseuse, et leur faire faire l'allemande a gauche le plus vite possible; figure très gracieuse , après laquelle celui qui a parcouru tout le rond revient, essoufflé, en nage et sans respiration, reprendre sa place. C'est une bien jolie danse que la boulangère !
Pour celle-là, Eugénie ne peut se dispenser d'en être ; on l'entraîne de vive force dans le rond ; on la fait aller, passer, tourner; et la jeune femme, la tète étourdie par le bruit, les chants, les éclats de rire, se laisse conduire sans savoir ce qu'elle fait.
La boulangère ne dure qu'une heure et quart; ce n'est pas trop quand on est quarante personnes a la danser, car elle est entremêlée de petits accidents qui en font les charmes et ajoutent aux plaisirs de la société. M. Moutonnet y perd sa perruque, mademoiselle Cécile ses jarretières, madame Moutonnet y déchire sa robe, madame Gérard y fait une chute, son mari se laisse rouler avec sa voisine en faisant l'allemande a gauche, Bidois y salit ses
2ri,s M. 1)1 l'OM .
!)as. et le mai ié aeliève de déchirer sa culolie ; mais celte lois ce n'est pas par-devanf.
On s'arrête enlin, exténué, abîmé, couvert de sueur et de poussière, et Dupont s'écrie plus fort que jamais : " Ali ! Dieu ! nous amusons-nous ! ... »
Mais déjà les oncles se sont emparés des tantes et les cousins des cousines; on songe a îa retraite. Madame Moutonnet s'approche de son gendre et lui dit a l'oreille, d'un ton a la fois tendre et mystérieux : » Vous pouvez «vous retirer... l'instant est arrivé... — Je vous com- «preuds, belle-maman, " répond l'épicier en laissant échapper un sourire malin, « je vous comprends!... »
Le marié court aussitôt vers sa femme : il lui ])rend la main, l'entraîne... Eugénie se laisse conduire sans dire un mot; ils montent en voiture... «Chez moi, rue aux «Ours!» crie Dupont; et les chevaux emmènent les nouveaux époux.
Pour la première fois depuis qu'ils sont mariés les voilà en téte-a-téte. Cet instant est le plus doux de toute la journée, pour un jeune couple bien amoureux (|ui brûle de pouvoir se livrer a son ivresse, qui peut enlin exprimer librement tout ce qu'il sent, et entendre ces doux aveux que ne gène plus une foule importune.
Mais, pour Eugénie et son mari, que ce moment est différent ! . . . La jeune femme commence a redouter alors l'approche d'un danger auquel elle n'a point songé depuis le matin , parce qu'elle a cru que rien ne pouvait augmenter son malheur. Mais la jeune fille la plus sage. la plus innocente , sait fort bien , en se mariant , qu'un époux a des droits sur elle ; l'instant où elle doit se donner a ce nouveau maître fait battre avec crainte le cœur de la jeune vierge, même lorsqu'elle aime celui auquel elle vient de s'engager ; quelle doit donc être la situatioi»
LA NOCE. 2(i9
• le colle qui se voit livrée a un homme quelle déteste!
Kujiénie se l)lotlit dans un coin de la voiture... soii mari se met d'ahord respectueusement sur le devant ; mais ensuite, voyant que sa femme ne tient que fort peu de place, il s'asseoit a côté d'elle, et Eugénie se recule encore dans son coin.
On ne dit rien : Eugénie n'a rien a dire, et le marié ne sait jamais par où commencer une conversation. Eugénie lui impose une sSrte de respect... avec elle il n'y a pas moyen de plaisanter. Cependant Dupont s'enhardît et se décide îi entamer l'entretien.
«•Notre noce a été bien gaie... qu'en pensez-vous, «mon épouse? — Oui, monsieur... — On s'est fièrement «< amusé... Le repas était bon... j'avais dit au traiteur de "le soigner... on a joliment mangé... n'est-ce pas, mon «' épouse?... — Oui, monsieur. — Ma culotte s'est déchirée " de nouveau ; je crois que je ne pourrai plus la porter. . . «à moins qu'on n'y mette un nouveau fond... Elle en «vaut la peine... c'est du drap de première qualité en "Elbeuf. .. Savez-vous raccommoder les culottes, ma " chère épouse ?. . . — Je l'essaierai, monsieur.
« — Voila une femme charmante,» se dit Dupont, «elle raccommodera mes culottes!... Ce que c'est que « la bonne éducation !... Comme elle est soumise!... Elle « parle peu, mais elle parle bien. »»
Dupont se rapproche de sa femme, qui fait ce qu'elle peut pour s'éloigner de lui ; il s'enhardit jusqu'à lui prendre la main, qu'Eugénie retire aussitôt.
« Peste! » se dit Dupont, «elle sera farouche jusqu'au «dernier moment! suite de la bonne éducation!... Il «faudra pourtant que... Enfin, c'est ma femme!...
«C'est une belle chose que le mariage, » dit Dupont, après un moment: Eugénie soupire et ne répond rien.^.
" surlout quand on s'aime comme nous nous aimons... »»
Eugénie soupire et se tait
« Comme nous allons être heureux!... »
Eugénie soupire plus fort et ne dit mot.
"Ah! mon Dieu!" dit Dupont, effrayé de ses soupirs, « est-ce que votre dîner vous fait mal?... — Non, mon- « sieur. — J'avais cru... Vos soupirs... Ah! j'entends... «rémotion... la situation... le désir... Croyez que je « partage tous vos sentiments. . ma tendre épouse ! »
Eugénie porte son mouchoir sur ses yeux. «Elle est «considérablement émue, »> se dit Dupont; «effet de la «pudeur... Si je lui prenais un baiser... Depuis que je « suis son époux, je ne lui ai encore rien pris... Un bai- « ser sera un très joli début... Cela chassera sa timidité... .' Prenons-lui un baiser. »
Et Dupont se jette a corps perdu sur Eugénie ; celle-ci, effrayée d'une attaque a laquelle elle ne s'attendait pas, rassemble ses forces et repousse Dupont, qui tombe sur la paille entre les deux sièges, les jambes et les bras en l'air.
«Elle est considérablement farouche!... » dit le marié, en s' accrochant aux portières pour se relever; « suite de son éducation!... Mais il faut cependant que «j'apprivoise sa vertu. »
Décidé a prendre un baiser, Dupont se précipite de nouveau sur Eugénie ; celle-ci veut le repousser encore, mais ses forces diminuent. Le marié est vigoureux. Eugénie se défend, se débat; elle crie, pleure, supplie Dupont de la laisser; mais celui-ci, persuadé que celte défense n'est qu'une suite de l'éducation de sa femme, et qu'au fond elle sera charmée de se rendre, continue son attaque. La pauvre petite est affaiblie, elle va tomber en son pouvoir... lorsque la voiture s'arrête dans la rue aux Ours,
«« Nous voici arrivés, dit Dupont ; c'est dommage, j'al- «< lais le prendre... mais ça n'est que différé. »
Il saute hors de la voiture , fait descendre sa femme qui peut a peine marcher et tremble comme la feuille, et l'introduit dans son nouveau d(miicile.
Eugénie, épuisée par la lutte qu'elle vient de soutenir, respire a peine et se sent mourir en entrant dans son appailement; une femme l'y attend, elle court a elle... c'est Jeanueton. Eugénie la reconnaît, elle pousse un cri. «Sauve-moi! » lui dit-elle, et elle se laisse aller mourante dans ses bras.
«Ah! ma pauvre Eugénie, s'écrie Jeanueton, dans quel «état je la revois!... Tenez, monsieur... elle se meurt... « elle n'a plus de connaissance...
« — Ah ! mon Dieu ! . . . tu crois? » dit Dupont en aidant Jeanueton a transporter Eugénie sur son lit ; « mais d'où «vient donc... C'est bien singulier... pour un baiser que «j'ai voulu lui prendre. . . Serait-ce une attaque de « nerfs?... — Oui, monsieur, oui, justement... vous savez « qu'elle en a souvent... — Crois-tu que cette attaque-ci « durera loiiglemps?... — Huit jours au plus, monsieur... « — Huit jours!... diable! cela vient bien mal a propos... « la première nuit de nos noces... Que faire, Jeanueton? « — Laissez-moi la soigner, monsieur, je la veillerai «toute la nuit... Je sais ce qu'il faut lui donner en pa- «reil cas... Allez vous coucher, monsieur, je garderai « madame.
« — Diable! diable!... c'est fort contrariant, » dit Dupont, regardant Eugénie dont les yeux sont fermés, «j'espérais toute autre chose... Tu conviendras, Jeanne- "ton, que pour une ])rcmière nuit... il est désagréable «de coucher seul... — Eh! monsieur, il s'agit bien de «cela... quand votre femme est mourante! — Oui, je
-'- M. DLl'O.NT.
«vois bien qu'elle a les yeux fermés... Diable! j'aime "les femmes nerveuses, c'est vrai, mais je ne voudrais «pas cependant que cela lui arrivât si souvent... Belle- « maman aurait dû m'avertir. — Est-ce qu'on dit ça. «monsieur, quand ou veut marier une demoiselle ? — « Tu as raison. . . on ne dit pas ça. . . — Pauvre petite ! ça " n'est pas sa faute... Allez vous coucher, monsieur. — « Oui. je crois en effet que c'est ce que j'ai de mieux a « faire... Veille-la bien, Jeanneton, et si elle se trouvait « rétablie dans la nuit, tu viendrais me chercher. — Oui, «monsieur, je n'y manquerai pas. »
Le marié se munit d'une lumière, et prend a regret le chemin de sa chambre. Il se couche en maudissant l'alfa(}ue de nerfs, et passe la première nuit de ses noces h ronfler, sans s'éveiller, jusqu'au lendemain.
QUI FAIT VOIR QL'iL NE FAIT PAS ÉPOUSER UNE FILLE MALGRÉ ELLE.
Lorsque son mari est éloigné, Eugénie reprend ses sens. Les femmes nerveuses ont un bonheur singulier, qui fait qu'elles ne recouvrent leurs facultés que lorsque la circonstance est favorable.
«Est-il parti? » demande la jeune femme n'osant eri^ core ouvrir les yeux qu"a demi.
«« — Oui, oui... mamzelle... mada... ma chère Eu- « génie. — Jeanneton, appelle -moi toujours ainsi,,. («jamais de madame Dupont , surtout... je l'en prie! — -^
SI riKs m .mai;iA(;e^ 273
"C'esl entendu... oli! n'ayc/ pus peur que je prononce "ce nora-la... — Tu dis donc qu'il est éloigné?... — "Oui, oui, il est allé se coucher... D'ailleurs, pour plus «de sûreté, j'vas fermer c'ie porte a double tour... — «Mets aussi les verrous, Jeannelon. — Faudrait pour ça . «qu'il y en eût. Soyez tranquille, il ne reviendra pas; «je lui ai dit que vous seriez malade au moins huit «jours. — Ah! Jeannelon... que ne te dois-je pas!... Tu «m'as sauvée... mais dans huit jours... — Ah! dam' ! « alors... il sera difficile de... C'est vot' mari... et il a le « droit... — Ah ! jamais, jamais, Jeannelon ; non, je le "jure : j'aimerais mieux mourir! On a voulu que je l'é- « pouse, on m'y a forcée... que peut-on exiger de plus? « — Ah ! pardi ! il est ben sur que vos parents n'ont pus « lien a vous dire ; mais est-ce que vous croyez qu'on «» épouse une jolie et jeune femme pour... Enfin, c'est « qu'ça n'est pas l'usage, voyez-vous. — Je suis sa fem- « me ! ... je ne puis plus être a Adolphe ! . . . ne suis-je pas «•assez malheureuse!... Ah! Jeannelon, si tu savais... ce «vilain honune... tout a l'heure... en revenant dans «cette voiture... il a voulu, il a osé chercher a m'em- « brasser... — Pardi ! il cherchera ben autre chose... — "Je me suis défendue... je l'ai repoussé... mais, hélas! «mes forces m'abandonnaient : il se faisait un jeu «de mes prières et de mes larmes... Ah ! je me sentais «mourir!... Heureusement qu'alors la voiture s'est ar- «rêtée. Ah! Jeannelon. je ne pourrais plus supporter «une scène pareille!... Mais te voilîi... tu es près de «moi... oh! je ne crains plus rien uiaintenant , chère "Jeannelon ; lu ne me quitteras plus... n'est-ce pas?... « — Vous savez ben que je ne demande pas mieux... ^e « donnerais-je pas ma vie pour vous savoir heureuse ! . . . •* — Heureuse!... hélas! Jeannelon. cela esl impossible
274 M. DUPOAT.
«maintenant... il n'y faut plus penser... Ces rêves si «doux, ces projets si charmants que je faisais la nuit, « dans ta chambre... en parlant de lui... il faut oublier « tout cela... je suis la femme d'un autre!... Conçois-tu « bien mon malheur?. . . Et Adolphe. . peut-être un jour « oubliera-t-il aussi ses serments... son Eugénie... Je «n'aurai pas le droit de l'accuser... mais il en aimera «une autre que moi... Ah! Jeanueton, cette idée m'est « insupportable !
« — Allons... ne pleurez donc pas ainsi, mamzelle. «Eh! mon Dieu... les hommes... »
Jeannetoii s'arrête; elle sent qu'elle va en dire trop. Pourquoi déchirer le cœur d'Eugénie en lui apprenant qu'Adolphe a déjà été inûdèle? N'est-elle pas assez malheureuse? Il faut au moins lui laisser le souvenir d'Adolphe tendre et constant. Jeanneton sent tout cela et se tait. Les attentions les plus délicates en amour sont senties par une simple servante comme par l'amie la plus fidèle : il ne faut qu'un cœur sensible pour deviner ces choses-la.
« Mais par quel hasard, par quel bonheur te trouvé-je «ici, près de moi... dans cette maison?» demande Eugénie à Jeanneton; et celle-ci lui conte ce qu'elle a fait, et la manière dont elle s'est présentée chez M. Dupont.
« J'ai bien pensé que cela ne vous fâcherait pas de me « trouver installée ici, » dit la bonne fille, « etvoilà pour- « quoi j'ai fait tout cela sans vous en demander la per- « mission. — Ma chère Jeanneton, ta présence m'aidera «à supporter la vie... sans toi, je serais morte de douleur «ici!... avec toi. du moins, je n'ai pas tout perdu!... Je «pourrai encore quelquefois te parler de... mais a pré- «sent que je suis mariée, puis-je encore t'en parler?... «Ces! peut-être un crime!... — Ah! dam', je ne peux