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" — Oui... oui... nue lois par liasard... je ne dis pas... "Et puis, cela ue durait pas huit jours... Ecoule doue, «que ma femme se trouve mai dans la journée , encore •« passe, mais je veux au moins qu'elle se porte bien la " nuit. »
Dupont sort d'assez mauvaise humeur, et se rend chez madame Moulonnet , qu'il trouve déjeunant avec sou mari et Bidois.
" Ah ! ah ! vous voila, mon gendre, » dit le papa Moutonnet, d'un air malin. «Eh bien ! comment vous trou- « vez-vous ce matin ? — Très bien, beau-père ; oh ! moi, "je me porte a merveille I — Regarde donc, mon cœur. . . « comme il a l'air hcr !... comme il paraît satisfait!... Il « a , ma foi ! encore le teint fleuri... et après une pre- « mière nuit... C'est une bien jolie chose (ju'une pre- «mière nuit... vous en souvenez-vous, mon cœur! — "Oui , monsieur, oui , je m'en souviens quelquefois... « — Hein ! Dupont... comme la mariée a les yeux bais- •« ses le matin... et l'air pensif... embarrassé... Madame «Moutonnet, vous étiez bien intéressante dans ce mo- « ment-là ! — On le croit sans peine, »• dit Bidois, en saluant la passementière, qui baisse les yeux avec pudeur.
« — Taisez- vous donc, monsieur Moutonnet, vous me "feriez rougir... — Et pourquoi donc, mignonne? C'est « bien naturel de penser à cela un lendemain de noce... "C'est gentil, n'est-ce pas, Dupont?
« — Oui, oh ! c'est fort gentil, » répond l'épicier d'un air boudeur. « Il fait une drôle de mine, » dit tout bas le vieux commis, regardant d'uu air goguenard le marié, 4|ui ne sait comment s'expliquer.
«Eh bien! mon gendre, vous ne nous dites rien... « Est-ce que le plaisir vous a ôté la parole ? — • Non, beau- » père, non , il ne m'a rien ôlé assurément.., — JMais,
MSITES 1)1 MAllIÉ A SA BELLE-MÈKE. 2S I
« VOUS laites une siu^iuliôio lijiuro. mou coudre. » tlil a sou loui- madame Moutounel ; « il me semble (ju'a votre « place j'aurais l'air plus gai, plus joyeux...
«• — Belle-maman , je serais très joyeux si... enfin... •' Mais, après tout, je u'ai pas sujet d'être fortsatisl'ail... «Vous entendez bien que quand on sait ce que je sais...
" — Qu'est-ce a dire!... Et que savez- vous, s'il vous " plaît? — Je sais que ma femme... votre lille... mon « épouse enfin... est sujette... a certaine chose... Tenez. " belle - maman , vous auriez du me dire cela plus tôt... «'Que diable! j'aurais fait mes réflexions... Quand -j'achète du café, je veux savoir si c'est du moka ou "Martinique... et quand je vends des amandes amères, "je ne les donne pas pour des douces.
« — Mon i;endre, expliquez- vous un peu plus claire- " ment, je vous prie. Que signifient ces certaines cho- "ses?... Quel rapport entre ma fille et vos amandes?
<« — Vous m'entendez bien, belle-maman, et vous «concevez qu'il est désagréable de ne point pouvoir... " communiquer avec sa femme, quand on compte Ta- " dessus. — Y comprenez-vous quelque chose, l5idois? " — Rien absolument, madame. — Moi , je n'y vois (|ue « du feu, » dit M. Moutonnet. « — Eh bien ! c'est comuîe «moi, beau-père, je n'y ai encore vu que du feu, el on "se marie pour voir autre chose.
" — Monsieur Dupont, savez-vous que ceci commence " à m'impatienter, » dit madame Moutonnet. « — Parbleu ! " belle-maman , si cela continue , cela ne m'amusera pas «' non plus. — Qui vous empêche de. . . communiquer a\ ec "Votre femme, s'il vous plaît? — Son étal, c'est ton! sini- " pie. — Son état? — Sa maladie, si vous aimez mieux. — <• Ma lille est malade?... — Parbleu! je crois bien ; elle a <• vu une cribe leriible. et qui dui<'ra peui-rtre liuil jouis..,
«' — lue crise... de quoi? — De quoi? de quoi?... vous le «savez bien, de quoi? Mais quand une jeune personne a « une maladie chronique, je vous répète, madame, qu'on « doil en prévenir le monde. — Une maladie chronique ! . . . « ma tille ! . . . Avez-vous perdu la tête, monsieur Dupont?. . . «Ma fille se porte bien, monsieur... elle s'est toujours "bien portée, entendez-vous; je vous ai donné une «femme charmante, el je vous trouve bien impertinent « de venir me dire a présent que ma fille a certaine chro- « nique...
« — Ah! on m'avait bien dit que vous ne voudriez pas «en convenir... — Monsieur Dupont, ne me rompez plus "la tête avec vos sottises, je vous en prie... — Suffit, «belle-maman, je me tairai; j'espère d'ailleurs que cela «ne durera pas toujours... Encore, si ça ne se gagnait «pas... — Qu'est-ce qui se gagne, mon gendre? — La ma- «ladie de mon épouse, ses attaques nerveuses. — V^ous « êtes fou, encore une fois; si ma fille est indisposée au- « jourd'hui, soyez bien sûr que cela ne sera rien. . . — Ainsi «soit-il, belle-maman, je retourne près de mon épouse. »
Dupont quitte ses nouveaux parents, qu'il laisse assez mécontents de lui et fort surpris de ce qu'il leur a dit. Bidois seul devine qu'il y a la-dessous quelque ruse inventée par la jeune mariée.
L'épicier rentre chez lui. Après avoir vaqué quelque temps aux soins de sa boutique, il monte a l'appartement de sa femme, et frappe doucement a sa porte. Eugénie elle-même vient lui ouvrir.
Dupont est agréablement surpris en voyant sa femme levée ; il ne la supposait pas en état de quitter le lit ; il la considère quelques moments en silence; el le résultat de s(Mi examen est qu'il serait liien dommage qu'une femme aussi jolie fût souvent malade.
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Eugénie est dans un déshabillé bien simple, bien modeste ; nulle prétention dans sa toilette, dans sa coiffure : ses cheveux relevés simplement avec un peigne d'écaillé, retombent en boucles sur son front ; une guimpe lui monte jusqu'au menton et couvre bien hermétiquement des formes ravissantes. Sur tous les traits de la jeune femme se peignent la tristesse, la mélancolie, et malgré cela Eugénie est charmante... Elle plaît sans le vouloir... lorsque tant d'autres mettent a contribution tous les secours de l'art sans pouvoir atteindre ce but.
Eugénie fait a son mari une révérence bien respectueuse et va reprendre sa place. Dupont est embarrassé, il est malgré lui sur le ton de la cérémonie avec sa femme ; enfin il prend une chaise et va s'asseoir près d'elle.
«Comment vous trouvez -vous, ce matin, ma chère « épouse? — Je vous remercie, monsieur. . . je suis un peu «mieux. — Jeanneton m'a dit que cette nuit vous aviez " eu une crise. . . conséquente.. . — Oui, monsieur. . . Cette "bonne tille a pour moi des soins... Ah ! je vous remercie « beaucoup de l'avoir attachée a mon service. — Comment «donc, mon épouse... mais je serai toujours charmé de... « et puis elle fait très bien la cuisine, je crois que c'est un «bon sujet. — Je vous réponds de sa fidélité. — J'ai été «bien pénétré de l'accident qui est cause... Vous enten- « dez bien que je ne comptais pas être si loin de vous cette «nuit... mais... au reste, cela ne durera pas toujours.» Eugénie baisse les yeux et garde le silence. « Puisque vous vous sentez un peu mieux , ma chère «épouse, vous plairait-il de descendre un moment au « comptoir? — Pourquoi cela , monsieur? — Pour vous «mettre au fait des prix... Une jolie femme, voyez-vous, « ça attire... on boit des petits verres, et... — Je n'v des- « cendrai pas , monsieur. — Comment dites - vous, mon
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«épouse? — Je dis, luoiisieur, (jue je n'y ilescendr;ii " point. — Ali! j'enleiids, vous vous sentez encore trop "faible, trop soulTranle ! — Ce n'est pas pour ce motil', " monsieur, mais je ne me sens aucun goût pour votre " commerce. La solitude est désormais le seul bien que ••j'ambitionne, je resterai dans mon appartement. — « Comment, madame, vous ne voulez pas venir au comp- « toir?... — Non, monsieur. — Ah! ça, madame, je me "flatte que c'est une plaisanterie... — Je n'ai nulle envie " de plaisanter. — Que diable 1 mon épouse, il fallait donc " me dire cela avant de m'épouser!... — Me l'avez-vous " demandé, monsieur? — Non, c'est vrai, je ne vous l'ai « point demandé; mais je pensais qu'une lille soumise... •< — Ah ! monsieur, j'ai bien montré que je l'étais!... — «•Je me suis marié pour mettre une femme dans mon «•comptoir, mademoiselle... — El moi, monsieur, poui- ••obéir h mes parents... — On obéit aussi a son époux, '•madame. — Je me ferai toujours un devoir de vous «* obéir, monsieur, lorsque je m'en sentirai la faculté. — « Et vous n'avez pas la faculté de descendre îi mon comp- "toir? — Non, monsieur, car je sens que j'y mourrais « d'ennui et de chagrin... — Eh bien! ça ne laisse pas « d'être gentil... mais nous verrons, madame, nous ver- «rons...
«« Allons trouver belle-maman , » se dit Dupont en sortant avec humeur de l'appartement de sa femme; « tout ••ceci prend une tournure excessivement désagréable. »>
L'épicier prend son chapeau et se rend en toute hâte chez madame MoutonncI (pii allait se mettre "a table avec son mari et Bidois.
« Ah ! ail ! c'est mon gendre, » dit le papa Moutonnet , "je •iage (|ue maintenant il vient nous remercier du Iré- ». èor que iiou.j lui u\ons donné.. . — J'étais bien sûre (|u'i(
VISITES l»L MAKIK A SA BELI.E-MKKE. 2S5
«mcUrail de l'eau dans son vin, » <lit madame Mouloii- „el, «—Je ne sais pas s'il y a mis de l'eau, » dit tout bas Bidois, " mais il est rouge comme un coq , et on dirait " que c'est de colère.
« Asseve/.-vous, mon gendre, » dit madame Moutonnet a Dupont <iui prend une chaise en étoulTant ses soupirs', « et dites-nous ce (jui vous amène ce soir.
« — Ce qui m'amène, belle-maman, n'est pas du tout « agréable, et vous voyez un homme extrêmement vcié. « — Comment, vexé? Qu'est-ce a dire vexé, monsieur "Dupont? Comprenez-vous cela, monsieur Moutonnet? «« — Mon cœur, je comprends qu'il est vexé... et voila «tout. — Je vais me faire comprendre, belle-maman : il « faut que vous sachiez que mon épouse se conduit déjà " d'une faron . . . — Qu'entends-je, mon gendre ? Quoi ! c'est « encore pour vous plaindre de votre femme que vous re- «• venez?... Ce matin c'était sa santé, ce soir c'est sa eon- «duite; vous n'êtes marié que depuis hier, et déjà \ous «accusez votre femme... Mil monsieur Dupont, je ne « m'attendais pas a cela de votre part ! . . . — Belle-maman, «je dis ce qui est; apprenez que mon épouse refuse de "descendre au comptoir. — Elle^refuse d'y descendre!... « — Oui, madame, et très posi(i\enient; c'est avec un air « fort doux , j'en conviens , qu'elle m'a appris cela ; mais «enlinjeveux que ma femme vienne tenir ma boutique... « — Vous voulez!... vous voulez!... je vous trouve bien « plaisant, monsieur mon gendre ; est-ce que vous voudriez " faire le tyran chez vous?... — Comment? le tyran ! belle- " maman. — Je veux (pie ma tille m'imite, je veux (ju'elle " soit maîtresse chez elle, c'est tout simple ; vous me l'avez "demandée, je vous l'ai donnée : vous voila marié, le " reste ne nous regarde plus. Tant (priùigénie a élé sous i»ina dépendance, elle a dû lu'obéii ; la voila mariée, elle
«' doit commander chez elle, c'est tout naturel ; et quand « une jeune personne a re( u l'éducation que ma fille a re- ««çue, quand elle a puisé des principes et des exemples « de sagesse et de vertu, elle ne peut pas se conduire mal; «' souvenez-vous de cela, monsieur Dupont. — !\[ais ce- «' pendant, belle-maman... — ÎNon, mon gendre, non, un «mari ne doit jamais se plaindre de sa femme : si Eugénie « ne veut pas descendre a votre comptoir, elle a sans doute «de bonnes raisons pour cela... — Elle ne peut pas en ««avoir, belle-maman. — ^ous n'en savez rien, mon gen- «« dre ; les femmes ne doivent pas rendre compte de tout ««a leurs maris. C'est îi ceux-ci a s'en rapporter a la pers- «' picacité de leurs femmes. — Cependant, belle-maman... « — En voila assez, monsieur Dupont , je vous dis que vous ««avez tort; que ceci vous serve de leçon à l'avenir, et ««rappelez-vous que je vous ai donné un trésor.
» — Bien obligé, belle-maman, »» dit le marié en prenant son chapeau. Il salue son beau-père et Bidois, et rentre chez lui en se disant : «« Puisqu'elle ne veut pas venir au ««comptoir, il faudra bien s'en passer... et puisque belle- <« maman assure que c'est un trésor, je finirai sans doute «par être très heureux. D'abord, ce dont je suis certain, ««c'est qu'elle m'aime... et c'est quelque chose. »
Dupont, en faisant ces réflexions, tâche de prendre son parti; il est toujours persuadé qu'Eugénie Tadore, et que le ton cérémonieux qu'elle a conservé avec lui tient à l'éducatian qu'elle a reçue.
Huit jours s'écoulent, pendant lesquels le nouveau marié ne voit sa femme que quelques moments dans la journée et aux heures des repas. Il s'informe exactement, chaque jour, de la santé d'Eugénie; Jeanneton tâche de lui foire accroire que sa femme est encore fort malade, mais Eugénie sait moins dissimuler, et, quoique toujours