‹ M. DupontChapitre 49 sur 75 · VISITES DU MARIÉ A SA BELLE-MÈRE. 2S · texte numérisé non relu

VISITES DU MARIÉ A SA BELLE-MÈRE. 2S

Iriste, toujours ploiiiuée daus la douleur et les regrets, elle a recouvré une partie de ses forces, et son teint est moins pâle que le jour de ses noces.

««Tu as beau dire,» reprend Dupont à sa servante, « ma femme se porte fort bien maintenant. . . je vois qu'elle « est guérie. . . — Ne vous y fiez pas, monsieur. . . c'est un «« mal qui couve, voyez-vous... — Qui couve! tant que tu ««voudras!... il peut couver comme cela une année cn- ««tière... D'ailleurs je connais le meilleur remède aux «souffrances d'une jolie femme... je le connais, Jean- ««nelon et je l'appliquerai... — Le mal de madame ne «ressemble pas a celui des autres, monsieur, et votre « remède n'est pas celui qui lui convient. »

M. Dupont n'écoute plus sa servante, et il se rend auprès de sa femme, afin de lui faire entendre qu'il ne compte pas vivre toujours ainsi avec elle.

Eugénie passe presque tout son temps à travailler à Taiguille dans sa chambre ; quelquefois elle se place a sa fenêtre qui donne sur la rue, mais alors elle y reste bien peu de temps, car il lui semble que toutes les personnes qui passent la regardent. Il lui semble aussi que parmi ce monde il y a quelqu'un qui la cherche, qui brûle de l'apercevoir... elle craint de le voir... et pourtant ses yeux se portent avec avidité sur des personnes étrangères, puis elle quitte tristement la fenêtre en se disant : «•Je ne dois plus le voir.»

\'A\ vain Jeanneton représente a sa maîtresse qu'elle ne saurait vivre continuellement renfermée dans sa chambre, et qu'elle finira par tomber réellement malade. «Eh! qu'importe?» dit Eugénie, «la vie est-elle donc « un bonheur pour moi !...»»

Dupont trouve sa femme livrée a sa profonde mélan-

28S M. ntpoNr.

cnlio. ^[;iis , à la vue de son mari, Kiigôiiie se Mso. \e sahio profondément, et lui présente un siège.

" Elle est extrêmement polie,»» se dit en lui-même l'épicier; «suite de la bonne éducation; et si elle voulail " seulement descendre au comptoir... Mais enfin ce nesl «• pas de cela que je lui veux parler maintenant.

« Voire saule me paraît infiniment meilleure, ma ten- «♦ (Ire épouse." dil Dupont en prenant un ton sentimental qu'il juge être celui qui doit plaire a Kugénie.

« — Oui , monsieur , je me sens en effet beaucoup «mieux. — .l'en suis ravi... je dirai plus, j'en suis fort «satisfait... J'attendais votre rétablissement avec im- « patience, comme vous devez croire... — Eh ! pourquoi «cela, monsieur?... — Comment, pourquoi?... mais «pour... Ma tendre épouse, il y a huit jours aujour- " d'hui que nous sommes mariés... — Oh! je ne l'ai « pas oublié, monsieur, ce jour-la ne s'effacera jamais de " ma mémoire !... — Ah ! vraiment, vous êtes trop bon- « ne... et je suis pénétré de vos sentiments... Mais cela «ne suffit pas... et mon amour... vous sentez que mon « amour ne peut pas s'accommoder de l'éloignement dans « lequel nous vivons... je me flatte que cette nuit ne res- " semblera pas aux antres... Vous me comprenez, madame « Dupont?... — Non, monsieur. — Je m'expliquerai mieuv «ce soir... et j'espère que l'heure du berger, ou... l'é- « toile de Vénus... enfin, que je ne coucherai pas dans «ma chambre.

« — Comment! monsieur, prétendriez -vous changer «quelque chose a notre nianiére de vivre ensemble? « — Mais, ma tendre épouse, notre manière de vivre « ensemble ne ressemble à aucune de celles que l'on « a pratiquées jusqu'"a ce jour, et je tiens a suivre les an- » ciens usages. Est-ce (|ue votre co>ui' ne me comprend

VISITES Di; MAhtÉ A SA BF.I.I.E-MÊRE. 28i*

«pas?... — Mon caMir... oli ! non, monsieiir, il no vous «a jamais compris... — Ah! j'entends : suite de votre «éducation et de votre extrême innocence!... mais je «saurai le faire parler, ce petit cœur... — Monsieur, je « nie ferai toujours un devoir do faire toutes vos volontés, " mais je vous préviens que je ne changerai rien a la ma- « nière dont je vis maintenant avec vous. Continuons "d'habiter chacun de notre côté; voyons-nous <lans la "journée, lorsque cola vous sera agréable, el j'aurai tou- " jours ponrvons, monsieur, le respect el les égards que «l'on doit a un épouv: mais si vous pensez avoir avec «moi dos rapports plus intimes, oh ! jo vous assino que « vous vous abusez. — Par exemple, voilà qui serait plai- « saut... J'espère, madame, que vous ne savez pas ce que "VOUS dites... Est-ce (ju'on se marie seulement pourdé- « jeûner et dîner ensemble?... on y couche aussi, mada- «mo... entendez-vous? c'est une des premières condi- " lions de l'hymen... D'ailleurs. ma tendre épouse, quand " on s'aime comme nous nous aimons, il ne faut pas que «liunocence soit farouche jusqu'à ce point-là... Que «diable! c'est très bien d'élever les demoiselles sévère- «ment, mais oa ne doit pas aller jusqu'à les empêcher «de... communiquer avec leurs maris... madame Mou- « tonnet pousse les principes trop avant!... — Oui, mon- « sieur; je crois en effet que, quand on s'aime, on n'a « rien à se refuser ; mais je n'ai jamais eu d'amour pour « vous, monsieur, vous le savez bien ; jo vous ai épousé « malgré moi et par pure obéissance ; vous ne devez donc « pas me demander des sentiments que je ne vous ai ja- « mais témoignés,

« — Eh bien! voilà du nouveau a présent... Vous ne •«m'aimez pas, madame?... — \nn. monsieur... — Vous

290 M. DUPOXT.

««n'êtes pas amoureuse de moi?... — Oh! uon , mon- « sieur. . . — Il ne fallait donc pas en avoir l'air, madame. « — Je ne l'ai jamais eu, monsieur. . . — Je vous dis, moi, « que vous m'avez fait des yeux... des regards!... Et me « dire tout cela après huit jours de mariage ! — Ah ! mon- « sieur, j'aurais bien voulu vous le dire avant!... mais « on ne m'en a pas laissé la liberté. — Tout ceci est fort « agréable pour moi ; mais enfiu, madame, nous sommes «mariés, et une femme doit toujours aimer son époux: ««que ce soit avant ou après, cela n'y fait rien; or, vous ««devez m'aimer et coucher avec moi. — J'en suis bien «« fâchée, monsieur, mais cela ne sera pas... — C'est ce «« que nous verrons, madame.

u — Allons trouver belle-maman.» se dit Dupont, ««car « voila une petite femme qui, tout en me faisant la révé- «« rence, est considérablement entêtée; mais je ne con- «« çois pas pourquoi elle ne m'aime point, et il faut abso- «« lument que belle-maman m'explique cela »

Dupont sort fort en colère, et Jeanneton, qui a entendu la discussion qui vient d'avoir lieu entre les époux , gronde sa maîtresse de ce qu'elle a parlé trop franchement.

«« Il fallait feindre un peu. madame, en vous disant ma- <« lade nous aurions toujours trouvé moyen de l'éloigner. «« — "Mais, Jeanneton, il aurait toujours fallu qu'il décou- «« vrit la vérité., et puis, tu lésais, je ne puis pas mentir; «'j"ai mieux aimé lui dire sur-le-champ ce que je pense... ««au moins, a présent, il ne me tourmentera plus. — ««Vous croyez ça?... J'ai bien peur, au contraire, qu'il «' n'en devienne que plus obstiné ; et nous aurons ben de ««la peine a vous tirer de la. »

Cependant Dupont arrive chez sou beau-père , où on

A ISITES DU MAIUÉ A SA BELLE-MÈRE. 29)

ne l'a pas vu depuis quelques jours, et Bidois se dit, en examiuaut la figure de l'épicier : «Nous allons encore «' apprendre du nouveau.

« — Ah! je suis charmé de vous trouver, belle-maman .» dit Dupont en s'asseyant près du comptoir où est assise madame!\[outonnet ainsi que son mari. « — Eh bien!- «mon gendre, je suis bien sûre que vous faites mainte- " nant un ménage de tourtereaux. — Je le gagerais aussi, «' mon cœur, » dit le papa Moutonnet ; «et je vois a l'air « de Dupont qu'il est enchanté de sa petite femme.

« — Eh bien ! beau-père, vous n'y êtes pas du tout. — «Comment... je n'y suis pas?... — IN'ous ressemblons « plutôt a un chien et a un chat qu'a des tourtereaux... «et je viens me plaindre... Oui, belle-maman, je viens «encore vous parler au sujet de mon épouse... nous « sommes jusqu'à présent comme le sel et le poivre.

« — 11 me paraît , mon geudre, que vous êtes difficile "à contenter!... — Oui, difficile... c'est ça... Il faudrait « être d'une pâte bien singulière pour s'accommoder "d'une femme aussi farouche que la mienne... Ecoutez « donc, belle-maman, vous auriez dû parler a votre fille « le jour de ses noces; il me semble que ça se fait ordi- «nairemeut, et alors une demoiselle soumise sait... ce « qu'elle sait, et ça va tout seul ; mais, moi, au contraire, « c'est que ça ne va pas du tout , et voila ce dont je me « plains.

« — Eu vérité, mon gendre, vous vous plaignez tou- « jours; mais enfin expliquez-vous mieux, carjenevous « comprends pas.

« — Je vous dis, belle-maman, que ma femme est un «tigre... — Un tigre!... ma fille, un tigre!... Monsieur « Moutonnet , vous en étes-vous jamais aperçu ? — Non, «mon ange. — Et vous, Bidois? — C'était un agneau,

2'} 2 M. DLi'0>r.

«madame. — El monsieur ose l'iippelei un liyie !... — ■ «Mais, belle-maman, entendous-nons... je veux dire uu " tifjre pour la sagesse... — Eh bien! monsieur, c'est de « cela que vous vous plaignez? voila qui est nouveau!... « Ce qui fait le bonheur, le repos des époux ! . . . une « femme sage ! . . . monsieur s'en plaint ! — Ah ! çà, belle- " maman, si vous ne voulez pas m'écouter... Que ma « femme soit sage, j'eu suis charmé, certainement ; mais, " avec moi. il me semble qu'elle ne doit pas être iuabor- « dable, et qu'elle doit souffrir tout ce que...

« — Ah ! taisez-vous, monsieur Dupont, taisez-vous, je « vous eu prie ! . . . vous allez nous dire des choses ! . . . de "la décence dans vos propos!... — Eutin, belle-mamau, " ça ne peut pas durer comme ça ; je veux une femme « pour tout de bon , et non pas seulement pour " qu'elle me fasse la révérence, et qu'elle me présente «une chaise quand j'eutre chez elle !... D'ailleurs, ma- " dame, elle m'a dit qu'elle ne m'aimait pas , et qu'elle «ne m'avait jamais aimé!... et vous me laissez croire « qu'elle m'adore, c'est fort désagréable !

•' — Eh ! monsieur, est-ce que vous avez besoin d'être «adoré de votre femme? Qu'est-ce que c'est que cette f idée qui vous passe par la lète? Les meilleurs ménages •• ne sont pas ceux où l'on s'adore, mon gendre. — Mais, « au moins, belle-maman, on en a l'air, et on ne se dit «pas ces choses-là en face!... — Je crois vraiment que « vous perdez l'esprit, mou cher Dupont : je vous ai donné « une fille sage, honnête, qui a reçu une excellente édu- « cation... — Oh! pour l'éducation ! ça, je ne dis pas... " — Eli bien ! monsieur, de quoi vous plaignez-vous ? Reu- " (lez votre femme heureuse, et ne nous rompez plus la « tête avec vos histoires !...

« — 11 est certain.» ditM,Moutonuel. "(juejeue com-

VlSllKS 1»! MVIlllv A SA BELI.K-Mi-.liK. '1\)'>

" [neiuls pas Irop de quoi il se plaint... — La cliose est «au moins fort extraordinaiie," dit Didois d'un air goguenard.

« — La chose est fort claire, beau-père ; mon épouse me « couteste mes droits de mari. — Et c'est pour cela, mon- « sieur, gue vous venez nous cluMclier ! » dit madame Moulonuot... « Est-ce (pic ces chosos-la nous re^iardenl... « Comment, mon gendre, a votre âge ! . . . Demandez a ma- " dame IMoutonnet si j'ai été chercher le voisin pour ça! . . . « — Voila la première fois,» dit Bidois, «que j'entends « un mari se plaindre pour un cas semhlable. — Allez, ••allez, mon gendre, il est de certaines choses qui doi- •» vent rester dans le sein du ménage; entre l'arbre et « récorce on ne doit jamais meître le doigt... — Mais, '• belle-maman, il n'est pasqueslion d'y mettre le doigt... « — Croyez-moi, ne venez plus nous conter de pareilles » folies, car on se moquerait de vous. — Mais, bclle-ma- «mau... — Oui, mon gendre; oui, on se moquerait de «« vous.

« — Ah! l'on se mocpierait de moi,» dit Dupont en sortant furieux de chez sa l)elle-mère. «Eh bien ! je ferai ««voir que j'ai de la tète et du caractère... et puisque "boUe-maman ne veut pas parler à sa lille sur ce sujet, .« jo saurai bien me conduire en conséquence; et dès ce '' soir je fais voir a ma femme,., «jue je suis son mari, »

Page 1