‹ M. DupontChapitre 52 sur 75 · S M. DLI'O.NT · texte numérisé non relu

S M. DLI'O.NT

Cependant Duiiont se })ropose tous les matins, en se levant, d" aller passer la nuit suivante près de sa femme; mais lorsque la luiil vient, lorsque le calme succède au bruit causé par les allants et venants, enfln lorsque les marchands ont fermé leurs boutiques et que chacun va se livrer au repos, Dupont éprouve un certain serrement de cœur; les propos de Jeanneton lui reviennent dans la tète, et, tout en se répétant qu'il ne croit pas aux revenants, il ne peut se décider a passer par la cuisine pour aller chez sa femme.

«Parbleu ! » se dit-il un soir, «je suis bien l)on d(^ "toujours faire un grand détour pour aller chez ni(»n « épouse... Elle ferme à double tour sa porte qui doiiiii' » dans le salon, parce qu elle a peur... et je ne peux vrai- «ment pas la blâmer d'avoir peur... mais je n'ai qu'a me « Caire faire une double clef de sa porte ; de cette nja- « nière. j'entrerai chez elle sans passer par la cuisine, et «j'aime mieux cela, parce que c'est plus court. »

F^e lendemain , Dupont s'empare adroitement de la clef; et, comme c'est une serrure fort ordinaire, dès li* même soir le serrurier lui arrange une clef qui doit ouvrir lu porte de rappartement de madame Dupont.

I/épicier a replacé l'ancienne clef chez Eugénie qui ne s'est aperçue de rien ; et il attend, avec impatience, la nuit ([\û doit enfin couronner son ardeur ; car si les oi)sl;icles irritent l'amour, Dupont doit être bien amoureux.

Celte nuit arrive enfin; chacun se retire chez soi... l'heure du mystère vient de sonner, il est minuit, et tout en passant sa robe de chambre et eu mettant son bonud. Dupont éprouve un ceilain tremblement; est-ce d'amour, est-ce de peur?... c'est peut-être lun et l'autre.

Cependant l'épicier est bien décidé; il lient dune main son bougeoir ordinaire; de l'autre la cicf qui doit l'iu-

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Jiodiiiir chez su roinino, cl il iiiihe "a sou appaitemeHi. Il écoute uu nioniout avant do uiettrc sa clef dans la serrure; le plus grand silence règue dans la maison. « Il « paraît que ce soir le revenant se lieut tranquille, »f dit. Dupont; ««ouvrons vite. »

Ouvrons est bien dit; mais uue clef neuve ne va pas souvent aussi bien qu'on le voudrait. Le pauvre mari tourne et retourne plusieurs fois sa clef dans la serrure : enlin la porte s'ouvre, et le voila dans cette chambre où il a eu taut de peine a pénétrer.

Mais le bruit qu'il a fait avec sa clef a réveillé Eugénie ; elle écoute, regarde, voit entrer Dupont, et jette uu cri perçant au moment où il s'approche de son lit.

A ce cri, Jcannetou s'éveille, accourt auprès de sa maîtresse, et en apercevant l'épicier, se doute bien de ce qui cause ses alarmes.

«« Ah ! ma pauvre maîtresse ! » dit la servante en se jetant sur la main d'ICugénie. «« — Kh bien ! qu'est-ce «'donc?... qu'y a-t-il?» demande Dupont, effrayé luimême du cri que sa femme a poussé. «« Qu'est-ce qui lui u prend donc?... pourquoi a-t-elle crié comme cela?

«« — Eh! monsieur, c'est uu accès... une attaque qui lu, «prend... Tenez, monsieur, tenez... la voila qui se rai- «'dit... — (Comment! encore une attaque!... C'est désn- «'lant, Jeanneton! — Dam', monsieur, c'est votre faute «•augsi, vous arrivez comme un revenant! ça lui aiiia '«fait peur!... — Eh! comment donc veux-tu que j'ai- « rive? Je m'y pren<ls cependant de toutes les manières... «Vite, de la fleur d'oranger... des gouttes d'Hoffmann, de «l'éther... Heureusement que j'ai ça tout prêt. •»

.leanneton court prendre plusieurs petites fioles cl vient en faire respirer 'a sa maîtresse. Eugénie la repousse, paice qu'elle a peinç a se prêter "a ce stratagème:

mais la servante lui dit tout bas : « 11 n'y a que ce moyeu, «< madame ; » et Eugénie se laisse frotter le nez et les* tempes avec de l'éther.

«< Si j'allais chercher du monde? » dit Dupont. — Oh î « ce n'est pas la peine, monsieur, il y aurait la vingt per- «< sonnes qu'on ne pourrait pas lui faire autre chose. — «' Une attaque de nerfs, ce soir! elle se portait fort bien « ce matin... — Eh ! monsieur, il faut si peu de chose à « une jeune femme: vous lui avez fait peur, c'est sûr; il " fallait frapper, monsieur, on n'entre pas comme ça, eu «« sournois, chez le monde... — Comment, en sournois!... «' quand je viens chez ma femme... — Mais, monsieur, je «'VOUS ai déjà dit que la nuit nous avons peur des es- «prits. — Est-ce que j'ai l'air d'un esprit, moi, Jeanne- «ton? — Âh! il est certain que non, surtout avecvot' «bonnet de coton!... — Elle ne rouvre pas les yeux, «Jeanneton. — Oh! monsieur, elle ne les rouvrira pas «tant que vous serez la... la v'ia encore malade pour « huit jours au moins... — Ah ! me voila bien guéri des « femmes nerveuses, Jeanneton !... — Il est certain que, «quand on est sensible, ça fait ben de la peine!... — « Allons, veille-la bien, Jeanneton ; je vois qu'il faut en- « core que j'aille me coucher. — Allez, monsieur, et ne « vous inquiétez pas ; ça ne sera pas plus long qu'a l'or- « (linaire. »

Dupont rentre chez lui, jurant contre sa belle-mère qui lui a caché l'état de sa fille. Il se met au lit ; mais il est tellement contrarié de. ce nouvel événement, qu'il ne peut parvenir li fermer l'œil. Après avoir passé plus d'une heure a chercher le sommeil, il se dit : « Puisque je ne « dors pas, retournons savoir comment va ma femme. »

Après son départ, Eugénie s'était levée et était allée daos la chambre de Jeanneton causer de cette nouvelle

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visite, eloii était loin de penser que Dupont reviendrait dans la même nuit.

Il revient cependant; il s'approche bien doucement du lit de sa i'emme... elle n'y est pas. « Ah ! mon Dieu ! »» s'écrie l'épicier, " qu'est devenue mon épouse? Que lui «est-il arrivé?... »> Et il appelle Jeanneton.

Cette voix fait frémir Eugénie et sa bonne , mais celle-ci ne perd pas la tête ; elle accourt d'un air effaré auprès de Dupont.

« Me v'ia, monsieur, me vTa... — Et ma femme !... où «est ma femme?... — La-bas, monsieur, dans ma cham- « bre... — Et pourquoi a-t-elle quitté sou lit?... — Elle se «promène la-bas, j'vous dis — Elle n'est donc plus ma- « lade ? — Ah ! c'est ben autre chose a présent. . . c'est sou « autre inflrmité qui lui prend... — Comment !... quelle «autre infirmité?... — Vous le savez ben, monsieur... « qu'elle a depuis son enfance. . . — Depuis son enfance ! . . . «mais quoi donc, Jeanneton? — Pardi! monsieur, depuis « son enfance elle est somnambule... et d'une fière force, «allez... — Ma femme est somnambule!... Ah! mon «Dieu, voila bien autre chose. — Comment, monsieur, « vous ne le saviez pas? — Et comment veux-tu que je le « sache, puisque je n'ai pas encore couché avec elle ! — « Ah I c'est juste, monsieur ; tenez, voulez-vous la voir?... M venez avec moi... suivez-moi! »

Jeanneton guide son maître dans sa chambre, où Eugénie est assise immobile près d'une table.

« Tenez, monsieur, [la voilà, » dit Jeanneton ; « voyez- « vous, elle a les yeux ouverts... — C'est, ma foi! vrai. — « Eh ben ! elle dort, monsieur. — Tu es sûre qu'elle dort? « — Appelez-la plus tôt, vous verrez si elle vous répond. »

Dupont appelle deux fois son épouse inutileniejit. « — Eh ben 1 monsieur, qu'est-ce que je vous avais dit?—.

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« C'est juslo, elle dort... — Elle est capable de rester deux " heures comme ea sans bouger... — En ce cas, je vais me <t recoucher, .Icanneton , car je n'aiiue pas a voir des "Somnambules. — Allez, monsieur, moi je suis faite à « cela. »•

{/épicier regagne sa chambre, et, dès qu'il est parti, Eugénie gronde Jeanneton de ce nouveau mensonge et jure de ne plus employer de pareilles supercheries. " Alors, madame, vous consentez donc îi être sa femme «' lout-a-fait? — Non, Jeanneton ; mais je veux agir fran- «< chement avec lui et ne plus employer des moyens qui «' me forcent à me moquer de mon époux. — l\Ia foi! » madame, je suis a bout, et le meilleur moyen, le seul "moyen cjui vous reste a présent, si vous ne voulez pas " qu'il vienne vous trouver, c'est de faire mettre des ver- " lous a votre porte. — Ah ! tu as raison, Jeanneton, cela •• fera connaître à M. Dupont ma dernière résolution ; " <lès demain je fais placer des verrous a toutes mes " portes. — Ça ne le mettra pas, je crois, de trop bonne " humeur, mais au moins nous j)ourrons dormir Iran- " quilles. »

Cependant, le lendemain de cette nuit, Dupont va consulter un médecin sur l'état de sa femme, et celui-ci lui dit qu'on n'a pas eu même temps des attaques de nerfs et de somnambulisme. Pour le satisfaire, il se rend auprès d'Eugénie, et Dupont attend avec impatience le résultat de celte visite. Le médecin sourit en sortant de chez la jeune femme. « Comment se porte mon épouse? » lui demande aussitôt l'épicier.

« — Fort bien , je vous assure , »> répond le docteur, « n'ayez aucune inquiétude.

„ — Port bien! » se dit Dn[)onl, « et Jeanneton me « disait encort' tout ;» l'iu'urc ([ii'elle était tort mal ! »

TENTATIVES COiXJl GALES. 5 1 3

L'époux réfléchit , rapproclie les circonslaiiccs , les événements arrivés depuis quelque temps, et qui .l'ont toujours empêché d'approcher de sa femme ; il commence a concevoir des soupçons sur la fidélité des histoires que lui conte Jeanneton, et à penser que tout cela se fait d'accord avec Eugénie.

« Elle m'a dit qu'elle ne m'aimait pas; elle m'a même « dit qu'elle ne voulait pas... D'après cela, » se dit Dupont, «je puis bien penser qu'on s'est joué de moi... ce «» serait un peu fort, par exemple. . . Mais tous ces retards «« n'aboutiront a rien, et ma femme verra que je suis « son époux. Dès ce soir je vais chez elle, et pour qu'elle «« ne puisse pas feindre d'avoir peur et d'être surprise, « je vais la faire prévenir de mes intentions. »»

L'épicier appelle aussitôt sa servante : «Jeanneton, M rendez-vous chez mon épouse, et dites-lui que cette « nuit je compte aller chez elle... et qu'elle s'y prépare... « — Comment, monsieur... — Oui, allez; vous com- « prenez; cette nuit j'irai la trouver, et j'espère qu'elle « n'aura pas d'attaques de nerfs; dites-lui bien cela... « — Mais, monsieur... on ne peut pas répondre... — « Allez, Jeanneton ; obéissez et ne répliquez pas. »

« J'ai montré du caractère, » se dit Dupont quand la servante est partie; « il faut cela avec les jeunes femmes; « je suis sur que maintenant elle sera très soumise. »

La nuit qui doit amener ce miracle est arrivée. Dupont, a l'heure ordinaire, se rend chez sa femme; mais quand il veut ouvrir la porte, il sent une résistance qui l'empêche d'y parvenir; il frappe, appelle, pous'se la porte, efforts inutiles; il court a l'autre entrée du côté de la cuisine, mêmes obstacles ; partout les verrous sont mis.

« Ah ! pour le coup, c'est trop fort, »• s'écrie Dupont ;

%\i M. DUPONT.

«elle a fait mettie «les vorroiis!.., elle croil que cela « se passera comme ça, et que je m'accommoderai de « cette manière de vivre! Non pas, non pas ; dès demain, «puisqu'on m'y contraint, j'emploierai les grands " moyens : j'irai chez monsieur le commissaire! »

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