TENTATIVES CONJUGALES
Trois jours se sont écoulés depuis la sérénade, et Dupont n'a pas encore reconmiencé ses tentatives conjugales.
Cependant, depuis cette nuit où Eugénie a aperçu son époux en caleçon, près de son lit, elle n'ose plus se livrer au repos; elle ne se couche qu'en tremblant, et l'oreille toujours au guet, elle se lève au plus léger bruit.
Jeanneton promet a sa maîtresse de veiller pour elle, et la supplie de prendre du repos, car ces veilles continuelles doivent finir par alléror sa santé; mais Eugénie n'ose se fier a sa bonne : celle-ci imagine alors un moyen pour lui donner plus de tranquillité.
Elle place tous les soirs son lit de sangle dans le couloir qui conduit a la chambre d'Eugénie, et, de cette manière, en ferme le passage. Jeanneton couchant la, on ne peut parvenir jusqu'à sa maîtresse sans qu'elle le sache ; il n'y a pas moyen de passer sous le lit placé en long et qui est fort bas, et pour passer par-dessus, il faudrait nécessairement monter sur le lit et l'éveiller.
Ce que Jeanneton a prévu arrive en effet ; Dupont prend le même chemin que la première fois pour arriver chez sa femme ; il traverse la chambre de la domestique qu'il
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<T()it cii<!oi]iiU', mais ii resle stupétait eu voyant dans le eouloir un lil de sangle qui lui barre le passage.
Jeanneton a entendu venir Dupont: mais elle feint de dormir pour savoir ce qu'il fera.
L'épicier s'arrête, jure entre ses dents, regarde s'il pourra passer sous le lit, et voyant que c'est impossible, se consulte, indécis s'il montera dessus.
Il se décide a ne point franchir la barrière, parce qu'il pense bien qu'il ne peut le faire sans réveiller Jeanuoton, et il retourne en marronnant dans son appartement.
" Il s'en va, » dit Jeanneton a demi-voix a sa maîtresse, 4|ui a aussi entendu venir IM. Dupont; et la servante ne peut s'empêcher de rire de la (igure que faisait le marié.
"Ah! Jeanneton,» dit Eugénie, "toujours de nou- « velles entreprises ! Que je suis malheureuse !... Me fuu- « dra-t-il donc vivre comme cela?... — Il est certain que « vous faites un drôle de ménage... »
Cependant Dupont n'est rentré dans sa chambre (pi'avec l'espérance d'être plus heureux une autre fois. Dès le lendemain malin, il appelle Jeanneton qui devine bien pounjuoi.
"D'où vient que vous ne couchez plus dans votre « chambre? » lui demande l'épicier. « — Monsieur, c'est «que madame a peur la nuit... voila pourquoi... j'ai mis «mon lit dans le couloir, afin d'être plus près d'elle. — « Si mon épouse a peur, c'est a moi de la rassurer; je «vous défends, mademoiselle Jeanneton, de remellre «votre lit dans le couloir; si je veux aller chez ma «femme, c'est bien le moins que je puisse passer d'un « côté ou d'un autre. — Mais, monsieur... madame... — « Mais, mais, mais, encore une fois, je vous défends de «♦ re|)lacer votre lit la... ou je vous renvoie... Que diabj'.' !
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" c'est liieii drôle que je ne puisse pas rassurex' raoïi "épouse qui a peur... — Je ne le mettrai plus, nion- « sieur... — A la bonne heure; je veux pouvoir entrer «chez ma femme sans difficulté. »
Jeanneton va conter a sa maîtresse les ordres de s'on maître. Eugénie pleure, gémit, implore le ciel, et la snvante se dit : « Ça devient fièrement embarrassant... ! »
La nuit suivante, Dupont a remis le bonnet au nanul bleu de ciel, la robe de chambre et le caleçon ; il prend son bougeoir, il s'achemine chez sa femme.
Le lit n'est plus dans le couloir, Jeanneton estcouclit'e dans sa chambre où elle feint de dormir; mais, ainsi (|ue sa maîtresse, elle est aux aguets.
A peine Dupont a-t-il mis le pied dans la chambre de su femme, qu'un bruit semblable 'a une ])ile d'assiettes qu'on brise se fait entendre dans la cuisine.
Dupont fait un saut de saisissement; lilugéuie se lc\e sur son séant, et Jeanneton crie.
" ou'est-ce que c'est que cela?" demande lépicier en tremblant. « — Je meurs d'effroi," dit Eugénie. » — Ah! " mon Dieu ! c'est le diable ! » dit la servante.
« — Le diable ! » répète Dupont, ne sachant pass'il doit aller dans la cuisine. Enfin, il se décide 'a montrer du cœur, et retourne dans la chambre de Jeanneton qui feint alors de sortir de son lit.
"Avez-vous entendu, monsieur? — Oui, sans doute, «J'ai entendu... Qu'est-ce que c'est? — Ce que c'est?... « Ah ! monsieur, c'est une chose terrible ! — Comment î «une chose terrible!... Tu sais donc ce que c'est? — «>;on, monsieur, je ne sais rien ; mais demandez à ma- «dame.,. — Elle le sait? — Non, monsieur; mais elle «vous dira, comme moi, que c'est bien effrayant... et ««qu'il Ji'esl pas étouiiaiiî (luclle ait peur la nuit... te
"if't» M. DLPONT.
« n'csl pas la première fois que nous entendons un bruit « scmhlame... Quelquefois c'est plus sourd... on dirait «des gémissements, des soupirs... des plaintes... — " Comment! y aurait-il des voleurs dans la maison? — «Oh! monsieur, je ne crois pas que ce soient des vo- «' leurs... .J'ai souvent été visiter partout, et je n'ai rien «'VU... Âh! comme c'est heureux que vous vous soyez "trouvé la aujourd'hui, monsieur... Ah! si vous pou- " viez découvrir ce que c'est... — Oui... c'est très heu- " reux, comme tu dis... — Tenez, monsieur, vous qui «avez de l'esprit, vous allez me traiter de héte; c'est «égal, je n'en croirai pas moins qu'il y a ici un reve- « nant... — Un revenant!... Allons, tu es une folle, Jean- « neton ! »>
Et l'épicier n'ose plus tourner les yeux du côté de la cuisine.
« Allons rassurer ma femme, » dit-il a Jeanneton. Tous deux rentrent dans la chambre d'Eugénie, qui s'est levée, habillée et assise près de son feu.
«Quoi!... vous êtes levée, madame! — Oui, monsieur; « il me serait impossible de me rendormir après la frayeur «que je viens d'avoir... — Jeanneton dit que vous en- « tendez souvent des bruits sourds... — Ici, monsieur, «je suis continuellement inquiète... — Je m'en plaindrai « au propriétaire, madame. — Eh! monsieur, » dit Jeanneton, « si c'est le diable qui vient dans la maison, que «voulez-vous que le propriétaire y fasse? — Je ne crois « pas aux revenants, Jeanneton ; ce serait plutôt des vo- « leurs... Viens avec moi ; allons visiter la cuisine... — « Vous le voulez, monsieur?... — Attends, je vais d'abord « appeler mes deux garçons. . . Ilola ! Joseph! François ! . . .» Aux cris de leur bourgeois, les deux garçons s'éveillent H montent. Jeanneton et Dupont se font accompagner
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par eux pour visiter la cuisine. On y trouve une demidouzaine d'assiettes brisées a terre.
"VAi ben ! monsieur,» dit Jeannelon, «qu'est-ce que « c'est que cela ? — Ce sont des assiettes cassées. — Oui, «mais qui esl-cc qui les a cassées?... — Je te le de- « mande, Jeannelon... — C'est le revenant, monsieur. — « Bath ! batli ! Jeanneton, tu ne sais ce que tu dis... » répond répicier en allant se placer entre ses deux jiarçons.
« — Mais ces assietles ne se sont pas cassées toutes seu- «<les... encore si on avait un chat... on dirait que c'est «lui. — Oh! pour des bêtes, je sais qu'il ny en a pas «chez moi. Allons, François, Joseph, regardez partout si "VOUS trouverez quelqu'un caché. »
Les deux garçons épiciers, qui ne sont pas poltrons, vont visiter l'appartement, et reviennent rassurer leur maître ; ils retournent ensuite se coucher, et Dupont propose à sa femme de passer la nuit auprès d'elle ; mais elle le remercie et dit qu'elle lira près de son feu.
Jeanneton jette des cris et fait des sauts au moindre bruit qu'elle entend, en jurant qu'elle va fermer la porte de la cuisine, et qu'elle n'y entrerait pas seule, la nuit, pour tout l'or du monde.
Dupont n'insiste pas pour rester près de sa femme. L'histoire du revenant, les assiettes brisées et les contorsions de Jeanneton ont dissipé toutes ses idées amoureuses. Il reprend assez tristement le chemin de sa chambre, marchant sans regarder autour de lui ; et, arrivé la, il se fourre bien vite dans son lit, où il met sa couverture pardessus sa tête.
Plusieurs jours se passent, et l'épicier n'a point fait de nouvelles visites nocturnes a sa femme; Jeanneton s'applaudit du succès de son histoire de revenant, et Eugénie elle-même se rassure un peu.