MADAME SAINT-CÉRAN
« me voie sortir?... — Mais, moi, cela me fait beaucoup; « entre dans ce cabinet vitré, il n'y va jamais; d'ailleurs «« j'ôterai la clef. . . — Mais je ne me soucie pas. . . — Ah ! «» mon bon ami, pour un moment!... je te promets de « le renvoyer tout de suite... Tu ne voudrais pas me «causer de désagréments. — Entrez, monsieur... en- « trez vite. »
Les deux jeunes femmes poussent Adolphe dans le petit cabinet qui tient au boudoir, et dont le vitrage est recouvert d'un rideau de soie jaune; on l'y enferme, la femme de chambre se sauve lestement, et Zélie se rassied sur l'ottomane, où elle se donne l'attitude d'une personne souffrante, tandis que sa figure en prend aussi l'expression.
Adolphe prend son parti , et s'assied sur un petit meuble indispensable dans le cabinet de toilette d'une dame ; bientôt il se sent l'envie de connaître cet homme dont Zélie lui a fait un portrait si repoussant. 11 s'approche de la porte vitrée, et, soulevant bien doucement un petit coin du rideau, il voit tout ce qui se passe dans le boudoir.
Zélie se tient la tête comme si elle souffrait beaucoup. La porte s'ouvre ; Adolphe ne peut revenir de sa surprise en voyant entrer dans le boudoir un homme de trente ans environ, grand, bien fait, d'une figure charmante, d'une tournure fort élégante, et qui va s'asseoir près de Zélie, qu'il aborde avec le plus aimable sourire.
Adolphe se frotte les yeux, il croit se tromper! il écoute : le jeune homme adresse a sa maîtresse les mots les plus tendres, l'accable de prévenances et de petits soins.
« Comment? vous êtes malade, ma chère amie? » lui dit-il en lui prenant la main et la serrant dans les siennes.
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« Oh! oui... l)ie[i malade... je sonHie lioiiililemcnf... je « n'ai pas dormi «le la nuit. — Mais hier vous n'y pen- « siez pas! — Non, cela m'a pris tout d'un coup... Oh ! «.« c'est cruel de souffrir comme cela!... — C'est une mi- « graine, sans doute? — Oui... j'ai mal à la tête... j"ai " mal partout. — Pourquoi avcz-vous quitté votre lit?... " — Ah! je m'y ennuyais... je dors fort bien sur cette « chaise iouitue... — Que je suis contrarié! moi qui es- «' pérais passer la journée avec vous... — Ah! vous voyez «' que c'est impossible!... — J'avais pris une loge aux « Variétés... — Vous irez sjns moi... — Sans vous je m'y ««ennuierai. Ah! tenez voila quelques chiffons que je " voulais vous offrir... — "Ah ! voyons donc... »
Le jeune homme tire de sa poche un petit cachemire charmant et un voile de dentelle qu'il pose sur les genoux de Zélie.
«< — Mais ils sont jolis vos chiffons. . . fort jolis. . . — S'ils « vous plaisent, je suis trop heureux ! — Mais oui... oui, «« ils me plaisent beaucoup, et je vous remercie!... "
La ci-devant danseuse daigne accompagner ces mois d'un demi-sourire, puis reporte ses mains a son front.
«« — Vous souffrez toujours, je le vois... — Horrible- <« ment... je n'ai pas la force de parler... — Je vous «' laisse, tâchez de reposer un peu... je reviendrai ce «« soir savoir comment vous allez... — Oh! il ne faut pas " vous donner cette peine !... — Adieu, ma chère amie, «« ayez bien soin de vous... Je vais ordonner a Lucie et a « Jules de ne point venir vous déranger, et de ne laisser «i pénétrer personne jusqu'à vous. — Ah ! je vous serai «( bien oldigée. »•
Le jeune homme donne un baiser a Zélie, puis sort en marchant sur la pointe du pied, alin de faire le moins de liruit possible. Bientôt Lucie accourt annoncer qu'il e&t
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rcmoiUé en voiture, et Zélic va, en liaiil aux celui =, oiivi hla porlc du polit cahincl.
" Eli bien! » (lit-elle a Adolphe qui la regarde avec étonnement, » lu l'as vu, tu le connais mainlenanl ? — « Oui, et je n'y conrois lien... Quoi! c'est la cet lioinme «si vieux, si laid, si repoussant, si mal tourné!... — « Mon bon ami, il est tout cela à mes yeux parce qu il «• paie. Tiens, crois-moi, si jamais il t'arrive de le ruiner «' pour une femme, ne compte pas sur son amour.
« — Je ne crois pas que cela me sérail arrivé,» dit Adolphe; ««mais je te remercie de ravertissement. — «Mais toi, Adolphe, toi que j'aime véritablement... tu « n"es pas heuieux, j'en suis certaine... — Qui vous fait «penser?... — Eh! mon ami! nous voyons cela d'un « coup d'œil, nous autres femmes; et ton habit râpé, ton u chapeau de l'année dernière, suffiraient pour m'en « convaincre, quand la mine que lu me fais maintenant «« ne me l'aurait pas prouvé?... — Où voulez-vous en «« venir?... Que vous importe l'état de ma fortune? — " Mais il m'importe beaucoup, vraiment; je veux (pie tu « ne manques de rien, que tu sois heureux... Tiens... " voila cent louis en or... Quand tu n'en auras plus, je «• t'en donnerai danires. •»
Adolphe sent une vive rougeur lui monter au visage; il repousse la main de Zélie. «Gardez votre or... je vous « remercie de l'inlérCt que vous me portez; mais je ne " saurais accepter vos services; la source de vos richesses » flétrirait celui qui les partagerait. Ln homme peut, « sans qu'on le blâme, se ruiner avec vous, mais on « se dégraderait en recevant vos présents.
« — Eh bien! eh bien! il se lâche... il s'en va, « dit Zélic en courant après Adolphe, qui se dispose a la quitter. « Je n'ai pas dit cela pour vous faire de la peine...
« — Je VOUS pardonne... Adieu... — Quoi! déjîi? qui " vous presse?... — Des affaires indispensables. — Je te «» reverrai, au moins... tu me le prome(s... je ne te laisse « pas partir sans cela... — Oui, nous nous reverrons, « quand j'aurai un habit et un chapeau a la mode, alors « je ne serai pas exposé a de pareilles humiliations. »»
Et, sans vouloir l'écouter davantage, Adolphe quitte Zélie, et s'éloigne de la demeure de madame Saint- Céran.