‹ M. DupontChapitre 62 sur 75 · MADAME SAINT-CÉRAN. 3 Ï · texte numérisé non relu

MADAME SAINT-CÉRAN. 3 Ï

ranime, la terre reprend sa parure, les fleurs renaissent, les bois recouvrent leur feuillage, les prairies leur gazon, les oiseaux reviennent chanter l'amour, et les amants viennent, sousTombrage, faire ce que clianicntlesoiscaux,

Charles et Louise protitont du retour des beaux joui;* pour faire souvent des promenades champêtres. Adolphe les accompagne quelquefois; mais quelquefois aussi, regardant les beaux yeux de Lonise et l'ardeur qui brille dans ceux de son mari, il les laisse aller seuls, et se dit : « Il ne faut pas être toujours là. .. je pourrais les gêner. •> Adolphe se rappelle le baiser qu'il a entendu au bord de l'eau .

Et puis Adolphe n'est pas toujours gai, car, en se promenant seul on avec ses amis, il voit, malgré son économie, diminuer chaque jour sa modeste fortune ; et quand il n'aura plus rien, que fera-t-il"? il a trop de fierté pour vouloir accepter de l'argent de Charles , et d'ailleurs comment le lui rendrait-il? et emprunter quand on no peut pas rendre, ce n'est plus emprunter. Adolphe court de côté et d'autre pour trouver de l'occupation, et il n'a encore obtenu que des promesses ; mais on ne vit pas de promesses, et chaque jour la position du jeune homme devient plus inquiétante.

Louise et son mari cherchent a le distraire, a ranimer son courage ; mais Adolphe craint que la vue de sa tristesse ne trouble le bonheur de cet heureux couple, et par délicatesse il va les voir moins souvent.

Il évite les promenades trop fréquentées, il craint d'y rencontrer Eugénie ; d'ailleurs la solitude convient mieux a ses tristes pensées; elle ne le distrait pas, il est vrai, mais il y a des moments où l'on n'a plus même la force de chercher à se distraire.

Adolphe vient de porter ses pas du côté du bois de

Boulogne, et, las de su route, il s'assied non loin d'un traiteur où les amants vont faire l'amour et les ennemis la paix. Un joli cabriolet passe près de lui, et va s'arrêter devant le restaurateur. Adolphe, peu curieux de voir descendre ceux qu'il contient, se détourne, et, se livrant a ses réflexions, oublie bientôt le présent pour ne songer qu'au passé etîi l'avenir.

Il est depuis près d'une heure plongé dans ses rêveries, lorsqu'un petit coup donné légèrement sur son épaule lui fait vivement tourner la tête. Adolphe aperçoit près de lui un petit jockey de onze a douze ans, vêtu avec élégance, et dont la physionomie fine et spirituelle annonce déjà de la malice et l'habitude de l'intrigue.

«Que me voulez - vous ? » lui demande Adolphe. «»Chut!...» dit le petit jockey en mettant un doigt sur sa bouche, « il faut parler bas. . . Tenez, prenez cela. . . »

Va\ disant ces mois, le petit bonhomme lui présente un billet plié seulement : «» Qu'est-ce que c'est que cela? .. — C'est un billet pour vous. . — Et qui me l'envoie ? — Ma « maîtresse. — Qui est votre maîtresse ? — Madame SaintoCéran. — Madame Saiut-Céran 1... Je ne connais per- « sonne de ce nom-la. — Oh ! apparemment qu'elle vous « connaît, elle ; mais je me sauve bien vite, car si mon- « sieur me voyait près de vous, cela dérangerait tout... « — Mais la réponse... — On ne m'a pas dit d'en rap- « porter; lisez, lisez!...»

Le petit jockey s'éloigne en courant, et Adolphe, fort étonné de l'air mystérieux du jeune messager, s'empresse d'ouvrir le billet, en disant : « Voyons donc ce que me «> veut celte dame que je ne connais pas. »

Après avoir examiné une écriture assez peu lisible, Adolphe parvient a déchiffrer le billet suivant, qui paraît avoir été tracé a la hâte :

MADAME SAIM-CÉRA>. 351

"Monsieur, j'ai des choses fort imporl.intes à vous «communiquer; veuillez venir demain chez moi, rue du « Helder, n" ^2 ; vous demanderez madame Saint-Céran. "Je vous attends entre onze heures et midi: ne vous « trompez pas d'heure. »

« Que peut-on avoir a me dire? Je n'ai jamais entendii « parler de cette dame, » se dit Adolphe. « Ah ! c'est sans "doute une personne a qui l'on aura parlé de moi pour « un emploi... Cette dame a peut-être besoin d'un secré- « taire... D'après la tournure du jockey, c'est une per- " sonne riche... Mais ce qui m'étonne, c'est que ce billet .«n'est pas fort bien orthographié... Ah! raison de plus «pour prendre un secrétaire. Il y a des gens fort riches «qui ont oublié d'apprendre a écrire... Allons, j'irai « demain savoir ce qlie me veut madame Saint-Céran. »

Cet événement distrait Adolphe de ses tristes pensées : il rentre chez lui, en songeant a l'air mystérieux du petit jockey, et en se disant : « Si c'est pour un emploi que « l'on veut me voir, comment se fait-il que l'on attende « que je me promène au bois de Boulogne pour me le « dire ! . . . Nous saurons cela demain. »

Le lendemain, Adolphe met ce qu'il a de mieux. II frotte et brosse longtemps son habit, pour tâcher de déguiser son ancienneté, puis s'achemine vers la demeure qu'on lui a indiquée.

Il demande a la portière madame Saint-Céran. «Mon- « tez au premier, « lui répond-on en souriant ; « madame «est visible.»

Adolphe monte au premier, il sonne, le petit jockey vient lui ouvrir, et. d'un air malin, l'introduit dans un salon où Adolphe trouve une femme de chambre qui le prie, en souriant aussi, d'attendre un moment qu'elle ait prévenu sa maîtresse.

ool M. Ml'OM.

««Voila des gens qui me font des miues bien gracieii- « ses, » se dit Adolphe lorsqu'il est seul ; « c'est d'nn au- «tturc favorable. »

Il regarde autour de lui et admire 1" élégance de l'ameublement; tout respire la richesse; partout la recherche, le goùl, le luxe, oui présidé a l'ornement de cette demeure.

«« C'est a coup sûr une dame de dislinclion, » se dit-il ÎNlais le maudit billet sans orthographe lui revient à l'esprit et dérange toutes ses idées.

La femme de chambre revient. «Madame vous attend, » dit-elle a Adolphe, » voulez-vous me suivre ? »

On lui fait traverser plusieurs pièces, on ouvre enfin la porte dun boudoir charmant; la femme de chambre se relire après l'avoir fait entrer, et Adolphe se trouve vis-à-vis d'une dame assise sur' un ottomane, dans le négligé le plus galant, mais dont il ne peut encore voir la figure, parce qu'a son arrivée elle a tourné la tète d'un autre côté.

Adolphe reste debout au milieu de la chambre; il attend que cette dame l'invite a s'asseoir. Tout a coup un bruyant éclat de rire se fait entendre, et la dame, se levant brusquement, court dans les bras du jeune homme, qui reste pétriHé en reconnaissant la danseuse des boulevards dans madame Saint-Céran.

«Oui, c'est moi,» dit Zélie en riant de la surprise d'Adolphe ; «< j'étais bien sûre que je te surprendrais ! que ««Je vous surprendrais, c'est-à-dire, car il faut être sur " la céréraouie avec vous... — Comment, c'est vous... «' vous, que je vois ici !... — Eh! sans doute, mon bon «• ami. Qu'est-ce qu'il y a donc de si étonnant?... .l'ai fait "fortune, voilà tout; dans notre état, c'est assez com- (« mim... !\Ia}s viens donc l'asseoir près de moi... »

MADAME SAIM-CEUAN. 90Ù

Adolphe, (oui clounli de ce qu'il voit, se laisse conduire piu' Zclic sur l'oltonianc, on elle prend place îi côté (le lui.

« Et c'est à vous cet appartement? — Sans doute; il « ne ressemble pas ;» la petite chambre que j'habitais, " n'est-ce pas?... Jai trouve un homme qui m'adonne " tout cela et qui me fait mille cens par mois, sans comp- «» ter les cadeaux... Tu penses bien que je n'ai pas pu le «• refuser... — Oh ! je le conçois fort bien; cet liomme- «« la assure votre bonheur... vous devez l'aimer beau- " coup... — Moi!... je le déteste!.,. — Vous le dctes- " lez? — A la mort! — Comment! un homme qui fait " votre fortune?... — Que veux-tu! l'amour ne se com- « mande pas. Enfin, toi... vous, monsieur, qui ne m'a- « vez jamais aimée, qui avez même eu la bonté de me le « dire... qui ne vouliez pas seulement m'ouvrir votre «' poite!... Car tu m'as fait des choses indignes, en vérité, « eh bien ! je t'adore... Oui, oh ! vous avez beau hausser « les épaules, c'est comm.e cela, monsieur, je suis folle « de vous, et il n'y a rien que je ne fasse pour être un « moment avec toi. «

Adolphe ne peut s'empêcher de rire de la déclaration de Zélie. « Ah! monsieur rit,» dit-elle; «c'est bien " heureux qu'il ne me reproche pas de l'avoir attiré " chez moi!... — Il est certain que si j'avais su que «vous étiez madame Saint-Céran... — Vous ne seriez « pas venu, n'est-ce pas?... Ah! que c'est aimable!... « Mais je m'en suis bien doutée, aussi je n'ai eu garde « de me nommer. Hier je t'ai aperçu au bois de Boulogne, " assis an pied d'un arbre, les yeux levés an ciel!... rô- « vaut sans doute 'a vos amours!... et, quoique avec mon « monsieur, je n'ai pu résister au désir de vous écrire. u Nous entrions chez le traiteur, je lui ai dit d'aller faire

« sa cai(e en bas, et, pendant qu'il commandait un « dîner bien succulent, moi, je suis entrée dans un pe- « tit cabinet, j'ai bien vite écritmon billet pourmonsieur, «« et mon pelitcoureur, dontje suis sure, vous rai)orté... M et je n'ai presque pas dormi de la nuit, tant j'étais cou- « tente en pensant que je 'verrais monsieur ce matin... « Monsieur, qui nemeditque dessottises, qui me repousse, « (|ui me fait la grimace... Mais c'est égal, c'est peut-être « parce que tu es comme cela que je t'aime, que je t'a- «' dore, et que je veux que tu m'aimes malgré toi. »»

Zélie termine son discours par des caresses qu'Adolphe trouve d'abord fort déplacées; mais la vertu d'un jeune homme ne lésiste pas longtemps aux séductions d'une jolie femme. D'ailleurs, Eugénie est mariée, et Louise recommande sans cesse a Adolphe de se distraire ! et l'on sait bien de quel genre peuvent être les distractions d'un amoureux de vingt ans.

«« Mais enfin, » dit Adolphe après s'être distrait assez longtemps avec Zélie, « cet homme qui t'entretient n'est « donc pas aimable? — Ah! l'horreur!... il m'ennuie a « périr! Il est affreux, laid, difforme, épouvantable! — « Et vieux ? — Il a cent ans ! — Ah ! mon Dieu ! — C'est « un supplice pour moi d'être avec lui! »

Comme Zélie achevait ces mots, la jeune femme de chambre accourt tout effarée.

« Qu'est-ce donc? dit Zélie. « — Monsieur qui arrive. « Jules, qui était aux aguets a la fenêtre, vient de le voir « descendre de cabriolet... il monte l'escalier mainte- « nant... — Ah! mon Dieu! que le diable l'emporte! il « ne vient jamais si tôt que cela... Mon ami, il faut te " cacher bien vite... — Me cacher! je préfère m'en aller. « — Impossible... impossible a présent! il pourrait le « voir sortir. — Qu'est-ce que cela me fait a moi, qu'il

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