PRÉDICATION
Que faut-il penser de M. Martineau comme orateur ?
Ce que les témoins de sa prédication en Vendée nous en ont écrit, leur appréciation unanime et flatteuse; ce que nous avons dit nous-même de ses succès, dans ses œuvres et ses pèlerinages, nous permet d'affirmer qu'il fut admirablement doué sous ce rapport.
D'ailleurs, deux choses, selon nous, prouvent qu'il avait reçu à un degré remarquable ce don de Dieu.
C'est d’abord le choix de ses supérieurs aui lui confièrent, tant de fois et uans les circonstances les plus solennelles, ce difficile ministère, C’est en second lieu le nombre consideret+'e d’auditeurs qu'il sut maintenir autour de sa chaire, pendant vingt ans.
Il n'est pas contestable, en effet, que ses supérieurs se reposèrent souvent sur lui du soin de la prédication.
N'eût il eu que sa part des sermons des Dimanches et fêtes, que l’on partage entre les confrères au début de chaque année, avec ceux que lui demandaient ses œuvres, c'était déjà énorme.
Pour l’adoration nocturne, il fallait préparer quatre entretiens ou méditations par semaine, deux allocutions chaque mercredi pour l’adoration diurne, pour la Ste Famille un entretien tous les quinze jours, et un sermon tous les mois pour la Ste Face,
Si l’on ajoute à cela ses exhortations au pensionnat dont il était chargé, aux Dames du Vestiaire qu'il réunissait toutes les semaines, on devra convenir que non-
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seulement des forces physiques peu communes étaient nécessaires, mais aussi, mais surtout un talent hors ligne,
Pourtant, il n’a pas été question encore de ses pèlerinages annuels qui lui demandaient plusieurs discours, il n'a pas été question non plus des retraites sans nombre qu'il précha.
Nous >» ‘ons trouvé dans ses papiers le plan de six retraites ue Dames qu'il donna, des documents pour autant de retraites de jeunes filles qu'il mit également en œuvre,
Deux ou trois neuvaines à St. François-Xavier et une neuvaine à St. Joseph furent dûes à son zèle. Une de ses retraites d'hommes eut tant de succès qu'elle lui valut une adresse des plus flatteuses de la part de ceux qui l'avaient suivie,
Le Collège de Montréal l'entendit plusieurs fois.
Il prêcha aussi la retraite des collèges de l’Université à Québec, de Lévis, de St. Hyacinthe, de Ste. Thérèse,
"etc.
Il parla plusieurs fois à l'occasion de la profession religieuse de quelques-unes de ses enfants spirituelles.
Enfin, pendant dix années, il donna seul les trente sermons du mois de Marie. Et ces trente sermons, il les prêchait devant un:auditoire qui avait sans cesse occasion de l’entendre, soit le dimanche à son tour, soit dans ses différentes œuvres. Et l'église, si vaste pourtant, se remplisait toujours quand il paraissait en chaire,
Or, nous croyons que cet enthousiasme sans défaillance pour un prédicateur qu’on entend si fréquemment est la preuve la plus concluante en faveur de sa puissance oratoire.
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Maintenant, si l’on nous demande à quel genre d’é loquence la pré dication de M. Martineau pourrait se rattacher, nous répondrons bien simplement que nous n'en connaissons pas.
Il n'avait ni l'élévation qui eût fait de lui un disciple de Bossuet, ni cette dialectique serrée qui caractérise Bourdaloue et son école, Ce n'était pas non plus un peintre de mœurs à la façon de Massillon. Il n'avait pas: davantage les magnifiques éclairs du grand dominicain
Selon nous, c'était un orateur tout-à-fait à part. Doué d’une âme sensible, facile à l'émotion, d’une imagination vive et colorée, d’une grande mémoire, d’une puissance d’assimilation très-rare, d’une facilité d'élocution prodigieuse, d’une voix vibrante et sympathique, et d'un tempérament plein de fougue et d’élan, c'était avant tout un improvisateur. :
Aussi, ses plus étonnants succès ont-ils été obtenus dans des sujets de circonstance.
Toujours il était prêt. On le savait et on en usait.
Un jour, le prédicateur de la St. Jean-Baptiste, fête patronale du Canada, vint à manquer. Deux ou trois orateurs furent priés de le remplacer, mais ils ne jugèrent pas à propos d'assumer cette tâche. On a recours alors à M. Martineau. Pris presque à l’improviste, il monte en chaire et étonne son auditoire.
Une autre fois, il s'agissait, croyons-nous, de l’arrivée à Montréal des reliques de St. Zénon ; à la dernière heure encore, M. Martineau est demandé. Il parla du perron de l’église de Notre-Dame à l'immense foule qui couvrait la Place d’Armes. Ce fut un autre succès.
Mais le fait le plus frappant que nous connaissions de sa facilité extraordinaire est le suivant :
Un prêtre avait été désigné pour un grand discours d'apparût. Il y travailla avec soin durant plusieurs semaines sans pouvoir aboutir à un résultat satisfaisant, L'avant veille du jour où il devait le prononcer, il accourut chez M. Martineau. Monsieur, lui dit-il, je me trouve dans une situation bien pénible : je dois prècher après demain dans la circonstance que vous savez, et je n'ai rien de prêt, et je me sens dans l'impossibilité de rien préparer, je vous en supplie, venez à mon aide,
Sans forfanterie aucune, M. Martiueau, après avoir offert ua siége à son visiteur, et réfléchi quelques instants, lui dicta jusqu'au bout, séance tenante, le discours attendu. Au jour fixé l’orateur donnait le travail de son inspirateur, travail qui fut beaucoup admiré et eut les honneurs de la reproduction dans la presse,
Ayant entendu raconter ce trait, nous en avons parlé à M. Martineau qui n’a pu le nier.
Un autre jour on veut fêter la rentrée à Montréal des zouaves canadiens qui arrivent de la Ville Eternelle.
M. Martineau est l’orateur choisi. Ila peu de temps encore pour préparer son discours, Va-t-il du moins employer ce temps dans sa chambre à réfléchir et à prendre des notes ? Non. Il se rend à la gare au devant des défenseurs du Pape, et le long du parcours de la gare à l’église de Notre-Dame où doit avoir lieu la cérémonie, il se fait raconter par l’un des héros du jour les faits les plus saillants survenus depuis le départ du Canada, Armé de ces documents, il parait en chaire, et touche jusqu'aux larmes ses auditeurs émerveillés,
Entre autres sermons solennels, il prêcha aussi loraison funèbre de Pie IX et l'inauguration de la Madone * de ce saint Pontife dans l'Eglise de Notre-Dame.
* Par Madone de Pie 1X on veut désigner uhe gracieuse petite statue de la Très. Sainte Vierge en marble blanc, donnée par le Souverain Pontife à Mr, Rousselot, alors curé de Not: Dame, et placée à l'un des angles du chœur de cette église,
Voici l'exorde de ce dernier discours :
Quid sibi volunt isti lapides dos Positi sunt lapides isti in monumentum.
Que veulent dire ces pierres ?
Ces pierres ont été placées ici pour être un témoignage.
(Josué, c. IV v. 6 et 7.)
“ Après avoir franchi le Jourdain, sous la conduite de son chef, et avoir, pour ainsi dire, fait son dernier pas vers la terre promise, le peuple de Dieu suspendit sa marche, Et Josué, choisissant douze hommes dans Îles douze tribus des enfants d'Israël, leur dit de descendre dans le lit du Jourdain, de prendre douze pierres, et de les dresser comme un monument sur le bord du fleuve que l’on venait de traverser. Et dans la suite des âges, leur dit-il, lorsque vos enfants et les enfants de vos enfants vous demanderont: que signifient ces pierres amoncelées en ce lieu ? Vous leur répondrez : ces pierres ont été placées ici pour être un monument éternel de l'alliance de Dieu avec son peuple, Nous sommes aujourd'hui, mes Frères bien-aimés, dans des circonstances semblables : nous traversons le Jourdain, c'est-àdire le fleuve sableux et grondant des impiétés et des persécutions, des tribulations et des épreuves. Siles flots écumants de ce fleuve pouvaient monter au gré de ceux qui les ont soulevés, ni le Pape ne serait à Rone, ni nous ne serions ici réunis pour cette belle fête. Mais Dieu sait mettre un frein à la fureur des flots ; et pendant qu: ces flots sont suspendus, par un effet de la puissance Divine, le conducteur du peuple de Dieu, le Josué du peuple chrétien, Pie IX, a dit à notre vénéré et très-cher Pasteur: Prends cette pierre, emporte-la au