‹ M. Flavien Martineau, prêtre de St. Sulpice [microforme]Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE Ill · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ill

PROFESSORAT,—MINISTÈRE A ST: JUIRE ET A MONTOURNAIS,

IL avait été question de confier à M. Martineau une chaire de professeur au grand séminaire de Luçon, mais l’évêque, qui l'avait en particulière estime, et connaissait mieux que personne ses aptitudes, préféra le voir enseigner les humanités.

Au dire de plusieurs de ses anciens élèves, son cours de rhétorique fut extrêmement goûté.

Il savait communiquer à chacun l'amour du travail. Son entrain et ses innombrables ressources lui ‘fournissaient le moyen d’égayer en passant ses auditeurs attentifs, et de les exciter ainsi à reprendre avec plus d’ardeur la tâche commencée, On avait en son savoir et sa compétence une confiance sans borne. Rien d'étonnant, par conséquent, s’il remporta tant de succès dans ce genre d’enseignement.

C'est à cette époque de sa vie, croyons-nous, que furent composées les quelques pages suivantes dont nous avons fait tout récemment la découverte.

Comme rien ne peint mieux un homme que son style, nous laisserons parler notre héros lui-même, laissant au lecteur le soin de le juger par ses propres œuvres.

Il avait à parler de la puissance de l’Église. Voici d’abord comment il relie sa conférence aux conférences précédentes qui traitaient des notes de l’Église :

‘ On vous a entretenus, dit-il, des notes, des caractères de l'Église de Jésus-Christ. . On vous a fait admi-

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outil ins

rer l’un après l’autre les diamants qui doivent briller à son diadème royal, puis vous invitant à jeter un regard sur les diverses sociétés religieuses qui se partagent le monde, on vous a amenés sans peine à discerner au milieu de toutes ces religions, royautés éphémères et menteuses, dont les faux brillants et les lambeaux de pourpre cachent mal la pauvreté ; on vous a amenés sans peine, dis-je, à discerner la divine épouse du Christ, celle qui seule porte en tête la couronne dont il ceignit son front au jour de ses mystérieuses fiançailles, celle qui seule est revêtue du manteau de gloire qu'il teignit au Calvaire dans la pourpre de son sang.

“ Vous vous êtes prosternés avec un respectueux amour devant cette Église, votre reine et votre mère, et admirant son indivisible unité, aimant sa sainteté sans tache, suivant avec un juste orgueil son cours magnifique, ayant sa source au pied même du Golgotha, et embrassant le monde : tier dans ses flots toujours purs et toujours calmes, vous vous êtes assis délicieusement à l’ombre de l'arbre de vie qui croît sur les bords de ce fleuve divin, et vous vous êtes écriés avec transport : qu'il fait bon ici, j'y veux vivre et mourir! ”

Abordant ensuite directement son sujet, il répond en ces termes à la première question qui se pose : Quelle est la nature de la puissance de l’Église ?

‘“ Son chef, se demande l’orateur, lui at-il remis le glaive qui tue, l’a-t-il armée du casque des combats, l’a-t-il entourée de l'appareil des batailles ?— Non, Quoique fille du sang, puisqu'elle est née sur le Calvaire, sous la rosée qui découlait de la croix, Jésus, son divin fondateur, ne lui a point mis au cœur la soif du carnage, son drapeau est le symbole du pardon et de la clémence, et son règne est tout pacifique,

‘“ Cependant, si la prière qui supplie, si la persuasion qui s’insinue dans les âmes, si les larmes qui attendrissent ne suffisent pas pour la défendre, elle a le droit de saisir le glaive et de commander à César, de par Dieu lui-même, de venir à son aide et de la protéger.”

Et l’auteur continue sur ce ton jusqu'à ce qu’il ait résolu complètement le problème qui se dressait devant lui. Il aborde ensuite cette autre question, appelée naturellement par la première : Sur quels sujets l’l glise peut-elle exercer cette puissance ?

Voici comment il y répond :

“ Le monde entier, ayant dès le commencement été assigné à l'Église comme domaine, et son empire n’ayant reçu d’autres bornes que celles de l'univers, sa puissance en principe et de droit n’a d’autres limites que celles de ses états, et tous les hommes sont les sujetsnés de son pouvoir. Mais l’Église n’use point de cette immense autorité. Elle ne commande qu'aux sujets qui reconnaissent ses lois ; elle ne punit que ses enfants coupables ; son sceptre ne s'étend que sur ceux dont les noms sont inscrits dans ses immortelles annales : ceux-là seuls aussi sont cités à son tribunal.

‘“ Néanmoins tous ces peuples errants dont elle déplore l’état lamentable, et qu'elle a retranchés de son sein, comme on retranche la branche morte de l'arbre auquel on veut conserver la sève et la vie ; néanmoins toutes ces innombrables tribus assises à l'ombre de la mort, dont elle provoque le réveil et auxquelles elle va porter l'amour du bonheur au milieu de ces forê‘s profondes, retraites de leur barbarie et symboles de leur ignorance ; néanmoins tous ceux, en un mot, qui ne sont pas marqués du sceau de sa catholicité, peuvent, grâce à sa tolé-

a bé pes r em—

rance, vivre en liberté sous les lois qu'ils se sont faites. Ce qui n'empêche pas l'Église de les prier d'entrer au : plus tôt dans son vaste domaine appelé à se dilater

æ, ; Jusqu'à la fin du monde,

“ Bien que restreint par ces exceptions, le nombre des sujets sur lesquels s'exerce l'autorité de l'Église est encore prodigieux. Plus de 200,000,000 de fronts s’inclinent à sa voix, et, dans cette assemblée immense et unique de frères, elle compte ce que la vertu a de plus héroïque, la science de plus distingué, le courage de plus indomptable, et la civilisation de plus accompli.”

Encore quelques lignes et j'en ai fini avec cette citation de notre professeur.

À propos de cette troisième question sur la puissance de l’Église: quels sont les dépositaires de ce pouvoir ? il parle du Pape en ces termes:

‘“ Qu'est-ce que le Pape ? Comment peindre cette majesté ? Comment qualifier cette gloire qui ne le cède qu’à celle de Dieu ? Comment définir cet homme qui rappelle à la fois la grandeur et l’abaissement, la force et la faiblesse ? Comment définir cet homme, l'objet de la vénération et du respect de toute l'Église, et qui se proclame le serviteur de ceux qui s’inclinent en sa pré-

sence et lui baisent les pieds? Comment définir cet homme, d’une part sujet à toutes les humiliations de notre pauvre nature, et de l’autre traitant librement avec la divinité, à l'instar de Moïsesur la montagne ? Comment définir cet homme, objet de l’admiration et de l’amour

des uns en même temps que de la haine et du mépris des autres ?

“Comment le définirsi ce n’esten l'appelant un autre Jésus-Christ en terre, héritier de ses ignominies et de

ses -gloires, décoré de son diadème sanglant et de son sceptre immortel ?

“Comment le définir si ce n’esten l'appelant un père ? Oui, un père, voilà le nom que j'aime à lui donner, le* nom qui me rappelle et sa grandeur et sa bonté, et sa puissance et sa tendresse, le noin qui tient lieu pour moi de tout le reste, le nom sans lequel aucun autre nom ne me saurait satisfaire.”

Peut-être nous accusera-t-on d’avoir prolongé outre mesure cette citation? Voici notre excuse: Ce travail est le seul que nous ayons pour nous rappeler le professorat de l'abbé Martineau, Nous dirons plus: ce travail est le seul écrit de sa main qui nous ait été communiqué. Ce qu'ila laissé se borne à des plans d'instructions sans développement aucun, et à un certain nombre de poésies. Nous avons cru d’ailleurs y découvrir —quoique cette œuvre fut un premier jet, il suffit de voir l'original pour s’en convaincre—nous avons cru d’ailleurs y découvrir quelques-unes de ces qualités qu’il devait déployer plus tard avec tant de succès.

A notre humble avis ces citations, si incomplètes qu'elles soient, laissent deviner l’abondance, le coloris, la chaleur et la facilité de l'écrivain.

= Un nouveau théâtre vint bientôt lui offrir l’occasion de faire briller davantage son talent.

Quelque attrait qu'il eût pour l’art de bien dire et l'enseignement d’une classe aussi intéressante que la rhétorique, son âme apostolique l’appelait ailleurs. Les beautés du culte catholique, les fruits de la parole publique, la conversion des pécheurs, tout ce qui constitue en un mot le ministère pastoral l’attirait invinciblement.

Il quitta donc sa chaire pour la paroisse de St. Juire, à laquelle ses supérieurs l'appelèrent après quelques années de professorat,

Son rapide passage dans cette nouvelle fonction lui laissa juste le temps de se faire regretter. Les habitants de cette partie de la Vendée ne sont guère enclins à l'enthousiasme, surtout à l'endroit des pratiques religieuses. Ils durent céder cependant devant le zèle, le dévouement et l'affection de leur curé. Ses instructions saisissantes les amenèrent peu à peu à l'église, et le chant des cantiques qu'il composait en rapport avec leurs besoins, et exécutait avec un entrain sans égal, acheva de les gagner tout-à-fait,

En 1861, le curé de St. Juire était chargé du gouvernement d’une autre paroisse plus importante que la première, celle de Montournais. Après son brillant professorat, la petite paroisse dont il eût la desserte, avait paru une récompense médiocre de ses mérites incon-

testés. Aussi les anñis de M. Martineau se réjouirent-ils de lui voir confier une mission plus digne de ses vertus et de ses talents. |

“ C'est là que je l’ai connu plus particulièrement, nous écrit un curé du voisinage. Nous faisions partie de la même réunion qui, tous les huit ou quinze jours, rassemblait à tour de rôle, dans chaque presbytère, les curés de quatre ou cinq paroisses séparées les unes des autres par une petite distance. J'ai donc pu, durant près de six années, apprécier le caractère et les œuvres de l'abbé Martineau. .

“Rien ne put donner une idée de l’heureux effet qu'il produisit, en arrivant au milieu d’eux, sur les habitants

de Montournais. Sa belle taille, son air distingué, sa

figure sympathique lui avaient tout d’abord gagné les cœurs, Ce fut bien autre chose quand on l’eut entendu, Sa richesse d'imagination, son élocution facile, ses accents convaincus, son débit net et rapide qui lui permettait de déclamer un sermon comme on mène une charge à la bataille, tout en lui passionnait ses paroissiens qui ne se lassèrent jamais de l'entendre.

“ Des formalistes auraient sans doute trouvé matière à critique dans ses allocutions. Ils auraient pu lui reprocher peut-être de s'adresser plus au cœur qu'à l'esprit, de trop compter sur ses ressources naturelles, et de négliger un peu la préparation de ses instructions, ce qui leur enlevait parfois une partie des idées qu'il aurait pu y faire entrer, ou cette perfection du style à laquelle les rhèteurs sacrifieraient volontiers tout le reste.

‘ Mais qui est-ce qui pensait à cela ?

“Tel qu'il était, il charmait, il transportait son auditoire.

‘“ Je me souviens plus particulfrement de deux ou trois circonstances où je l’entendis avec un étonnement mêlé d'enthousiasme.

“ Une première fois, c'était dans mon église même où je l’avais invité à prêcher, le jour de la Nativité de la Ste. Vierge. Une seconde fois c'était chez M. de Sarode, un de nos amis communs, pour la bénédiction d’une statue de l’auguste Reine du Ciel que ce généreux chrétien avait fait ériger, au bord du chemin, sur une de ses propriétés. Une troisième et dernière fois, ce fut à Pouzauges, à l’occasion de la fête patronale.

‘“ Eh ! bien, j'avoue que jamais je n'ai vu manier la parole avec plus de fécondité, de mouvement et de pathétique.

“ À Pouzauges, en particulier, il accomplit un tour de

Soda

rh torementiessteimmtnntthes

fs force surprenant. En se rendant à la fête il avait préee paré quelques idées; rendu au pied de la chaire, je ne de sais plus au juste quel motif lui fit abandonner subiteait «, ment son sujet pour en traiter un autre. Il improvisa de sur le champ un discours auquel il n’avait pas songé deux ce À minutes auparavant.

“Il n’en prêcha pas moins, comme toujours, avec une à éloquence qui ne laissa à personne le droit de se plaindre S de la témérité du procédé. Lui seul en eut une sorte rit, de remords, et en descendant de la chaire, il s'empressa dé de nous demander avec anxiété s’il n'avait pas battu la qui campagne. ” pu “Il n'a qu’à ouvrir la bouche, disaient ses paroissiens, e les pour faire les plus magnifiques discours.”

“ Au mariage de son frère Valentin, raconte à son tour M. Audureau, le saint curé de Chauché donna la

ie à bénédiction nuptiale, et adressa au jeunes époux une pieuse exhortation. À l'Evangile, Flavien prit la parole, s et sut si bien trouver le chemin des cœurs, qu’il arracha ent des larmes à toute l'assistance.

“Un autre jour, invité à prêcher dans une paroisse de où l'Anjou pour l’adoration perpétuelle, au milieu d'un sig : grand concours de prêtres et de fidèles, il débuta par ode, u cette exorde étrange : Du sang, du sang, du sang ! ie “ Grande fut la surprise de l'auditoire en présence hré: d’une semblable entrée en matière; mais cette surprise ee | mêlée de crainte ne fut pas de longue durée, as L “ Après avoir expliqué en quelques mots son thème,

| l’'orateur, laissant libre carrière à son zèle et à son ar | ardeur, enleva ses auditeurs qui parlent encore aujour- «

d'hui de ce sermon comme d’un coup de maître.” Nous n’en finirions pas si nous voulions rappeler

tous les triomphes oratoires du curé de Montournais. Terminons par le récit de M. Baron, curé de l’Orbrie.

“M. Martineau avait accepté de faire le panégyrique de St. Vincent, patron de la paroisse. M. Ferchaud, alors archiprêtre de Fontenay, voulut assister à cette solennité pour entendre le prédicateur.

“Quelques instants avant le commencement du sermon, M. Ferchaud racontait dans le salon du presbytère la découverte récemment faite à Milan, du tombeau de St. Ambroise,

“Flavien l'écoute, puis montant en chaire, il s'empare de cette donnée. Dans un exorde magnifique, il fait un rapprochement frappant, et on ne peut plus heureux entre St. Ambroise et St. Vincent. Le reste du discours répondit à ce deuu,

“ Elévation d'idées, aperçus originaux, délicatesse de sentiments, chaleur du débit, tout semblait s'être réuni pour plaire et enthousiasmer, L’'auditoire était ravi, et M. l'archiprêtre fut dans l’admiration.”

Ici se place tout naturellement deux lettres écrites par M. Martineau à sa sœur qui venait d'entrer en religion. Elles achèveront de peindre celui dont nous avons déjà eu occasion d’étudier la physionomie à divers points de vue. Elles sont datées toutes deux de Montournais,.

“ Ma bien chère enfant,

‘“ Je comprends parfaitement ta surprise et ton quasimécontentement. J'ai tardé trop longtemps à te donner de mes nouvelles ; mais ce n’est pas tout-à-fait ma faute. - T’oublier, ma bien chère, n’est pas chose possible, tu le sais; t'éprouver je n’en ai pas la moindre intention, et l’aurais-je voulu, il ne faudra point m'en gronder encore ; mais l'épreuve est une excellente chose,

c'est la pierre de touche de la piété, de la vertu, de la vocation. Et quoiqu’en dise ta modestie de jeune vierge, je te crois assez forte maintenant pour supporter une petite épreuve, tant le bon Dieu t'a mise à bonne école.

“ Mais enfin, il ne s’agit ici ni d’oubli, ni d’épreuve; c'est le temps qui passe si vite, c’est la besogne toujours renaissante dans une paroisse, c’est la première communion avec ce qui la précède et ce qui la suit; ce sont les malades perdus à deux lieues de mon presbytère et qu’il faut nécessairement visiter, etc.

‘ Voilà, je pense, des raisons bien suffisantes pour m'excuser à tes yeux.

‘“ Allons, ma pauvre petite religieuse, sois raisonnable, soumise et résignée. Je prie bien pour toi ; ne m’oublie pas.

“Mes hommages à tes bonnes mères et mes amitiés

à ton cher curé.

“ Adieu, je t'embrasse.”

A une date plus récente, il écrivait de nouveau à la même.

‘“ Ma bien chère enfant,

“ Tu dois être fort mécontente de ton parrain, et je te pardonne volontiers ce mécontentement ; je sens que je le mérite.

“ Je te prie cependant de ne pas me garder rancune, vu mes nombreuses occupations. Je profite aujourd’hui d'un moment de répit pour t’envoyer un petit bonjour.

“ Je suis bien heureux, ma chère enfant, de te savoir heureuse.

“ Avec ton caractère déjà formé, tes dispositions pieuses, je ne doutais pas que tu ne prisses de pro-

fondes racines à Mormaison. Te voilà placée dans la maison de grâce et de prière, entre le monde et Dieu, avec un ministère moins élevé et moins beau que ie mien, mais avec des prérogatives encore fort enviables, puisque tu te trouves à la source des caresses de Jésus et de Marie, puisque tu bois chaque jour au torrent de leurs divins cœurs. Tu apprendras à l’école où t'a appelée le bon Maître, qui choisit ses brebis de prédilection, tu apprendras ce que c’est que d’aimer Dieu et de haïr le monde que tu as abandonné; tu apprendras le bonheur du sacrifice, la douceur de la croix, la grandeur de nos espérances et la félicité de notre renoncement aux pompes et aux œuvres de Satan.

‘“ Pauvre chère enfant, tu auras l'oreille du cœur toujours ouverte pour entendre la voix de l'époux à ses épouses chéries ; cette voix est douce et suave comme celle de la colombe.

“ C’est ainsi qu’il parle dans ta solitude.

“ Mourir à tout, même à sa propre volonté, voilà la vraie devise d’une religieus, et c’est celle que je te recommande.--Je n'ai rien de nouveau à te dire. Ma srnté se soutient. Mes paroissiens m’'adorent, et je les aime beaucoup.

“Tous mes respects à tes vénérables mères.

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