‹ M. Flavien Martineau, prêtre de St. Sulpice [microforme]Chapitre 4 sur 19 · ÉTUDES CLASSIQUES.—GRAND SÉMINAIRE.—SÉJOUR A ST. SULPICE · texte numérisé non relu

ÉTUDES CLASSIQUES.—GRAND SÉMINAIRE.—SÉJOUR A ST. SULPICE

APRÈS dix-huit mois d’études au presbytère de Chauché, Flavien entra en quatrième au petit séminaire de Chavagnes, où il retrouva son ami Charles Audureau. Sa réputation peu méritée d’enfant terrible l'y avait précédé. C'était simplement un enfant plein d’entrain, chez qui la sève déhordait, et auquel il ne fallait qu'une bonne direction. Pour quelques peccadilles son père et M. Libaudière le recommardèrent à la sévérité du supérieur ; il fallait le tenir en bride et le mener rudement.

Malgré tout, le règlement de la maison parut fort doux au nouveau séminariste en comparaison du régime de Chauché. Aussi tout alla bien jusqu’à la moitié de l’année scolaire.

Mais vint la Fête-Dieu. Les élèves assistaient à la procession de la paroisse, Flavien fut de ceux qui restèrent sans emploi dans la cérémonie. Il n’en parut nullement flatté. Une occasion s'offrant à lui de donner carrière à sa mauvaise humeur, il la saisit avec empressement. ‘.e chantre de la paroisse, personnage à la figure étrange, était noyé dans une immense chape aux multiples couleurs, dont les états de service étaient vraiment trop visibles pour les regards des spectateurs. Comme couronnement du tableau, ce typique héros de lutrin soufflait à perdre haleïne dans un instrument bizarre recouvert d’use peau de renard.

C'était désopilant, L'homme le plus grave pouvait Y perdre son sérieux, Notre Boileau en herbe s'empara donc de cette circonstance, et tenta son coup d'essai satitique. La pièce était intitulée : Le Géant Bigarré. Elle fit les délices des petits séminaristes. Malheureusement Pour l’auteur, le supérieur, qui venait de s’en emparer, jugea bien autrement cette innocente plaisanterie. Le curé de Chauché fut mandé, il accourut aussitôt, et l'élève Martineau fut tancé de la belle facon, comme autrefois.

L'histoire ne dit pas si la satire fut condamnée au feu Ou au pilon; mais l'enfant dut promettre de se corriger. Sous les peines les plus sévères la pcésie lui était interdite. Grâce à Dieu, cette interdiction ne devait pas durer toujours!

Deux années se sont écoulées depuis son entrée au petit séminaire de Chavagnes. Nous allons maintenant retrouver notre adolescent aux Sables d’Oionne, où son caractère et ses talents trouveront enfin une direction toute paternelle, la seule qui pût convenir à cette nature ouverte et franche, ardente et sensible, candidé et généreuse,

Dans ce second noviciat du sacerdoce, il ne sera plus contraint d’enfouir sous le boisseau la verve dont il est doué dans un degré si remarquable, Ce n'est pas un crime après tout que d’avoir de l'esprit.

Flavien touchait à sa seizième année quand il arriva au petit séminaire des Sables. “ Il me semble le voir, écrit M. Caurit, curé des Herbiers, venant prendre rang en seconde au milieu de nous. Les rares facultés déployées par lui plus tard n'avaient point encore à ce mofnent pris leur essor.

“ Était-il trop jeune, avait-il commencé ses classes un

peu tardivement, les avait-on menées avec trop de rapidité ? Toujours est-il que Flavien Martineau, pétulant et ami passionné des jeux de son âge, ne semblait pas avoir conscience de sa valeur intellectuelle.

“ C'était déjà un grand et beau jeune homme, d'un excellent caractère, et fort aimé de ses condisciples.

“ L'année de sa seconde se passa sans incident bien remarquable, Il y parut avec honneur, mais n'eut point de supériorité notable. Je me souviens pourtant d’un fait qui sembla comme l'éclair annonçant la brillante imagination qui lui valut plus tard de si étonnants succès. Le professeur, M. Guitton, avait donné pour sujet de narration : Napoléon sur les ruines de Moscou. Chacun de nous avait déployé toutes ses ressources pour décrire cette épouvantable cata: rophe, et mettre danse la bouche de l'Empereur des paroles en rapport avec cette lugubre situation. |

Mais nul n’égala Flavien. Je me rappelle parfaitement notre surprise et notre admiration à tous. Il y avait dans cette peinture une prodigieuse richesse d'idées, une vigueur de coloris remarquable, des flots d'imagination et une verve étincelante. Ses expressions douloureuses et saisissantes vibraient de patriotisme, et ajoutaient encore à l'horreur de cette mise en scène éclairée par les lueurs blafardes d’un immense incendie allumé par la main des Scythes fuyant dans leurs déserts.

« Ce jet était la révélation de son talent. Aussi l’année suivante arriva-t-il de bonne heure au premier rang, qui lui fut chaudement disputé par quelques ans de ses condisciples, jeunes gens fort distingués. Mais il nous dominait tous, ajoute M. le Curé des Herbiers, par la splendide fertilité de son imagination, la promptitude de son coup-d’œil et la fidélité de sa mémoire,”

“ J'étais en rhétorique, écrit à son tour M. Gonnet, curé de St. Gilles, lorsque le jeune Martineau entra en seconde, Je me souviens que pour le caractériser on disait de lui qu’il avait l'intelligence tout-à-fait vive et prime-sautière, et que son étonnante facilité avait raison du travail régulier mais lent de son plus redoutable concurrent M. Arnaud, mort depuis à la fleur de l'âge. | Le cours du reste comptait de solides gaillards, intelligents et travailleurs. Mais que faire à côté d’un rival si bien doué, qui semblait se jouer des plus sérieuses difficultés ?

“ Les jours de composition, alors que ses condisciples se mettaient à la torture pour arriver à un résultat satisfaisant, Flavien avait toujours le temps de rêver ou d'écouter d’où venait.le vent ; puis quand l'heure avançait, il partait comme un trait et touchait presqu'invariablement au but.

“Du reste il ne se targuait en rien de ses avantages naturels ; il était bon enfant, allait droit son chemin, sans se priver de faire des niches à droite ou à gauche. Ses condisciples en recevaient la grosse part, mais souvent ses maîtres eux-mêmes n'étaient pas oubliés. Ni les uns ni les autres ne s’en froissaient, tant cette excel- ( lente nature inspirait de sympathie.

“I aimait beaucoup l'étude de la musique, dont il retenait sans fatigue les mélodies les plus variées. Il tirait déjà un bon parti de son magnifique organe, et chantait avec goût; ce qui ne l’empêchait pas de briller dès cette époque par des devoirs très distingués. Ce n'était point le bœuf qui trace lentement et péniblement son sillon u il caracolait volontiers comme le jeune coursier qui sent 4 la force de ses reins ei la sruplesse de ses jarrets. Sou-

he, ———

dain il songeait à la leçon du jour, et, après avoir foulé l'herbe paresseusement, il lisait attentivement, saisissait promptement, savourait en passant, et savait toujours, après un travail consciencieux d'une demi-heure, ce que d’autres avaient eu mille peines à caser dans leur mémoire durant une heure entière.”

Aussi, en dépit des petits nuages qui s’élevaient parfois entre Flavien et ses professeurs, ceux-ci le choyaientils et fondaient-ils sur lui les plus belles espérances. M. le Supérieur en particulier, le bon Père Laporte, qui l'avait reçu à cœur ouvert, le traitait en enfant gâté. Il avait compris dès le début cette âme d’élite. Il l’encouragea de la voix et du geste. |

Flavien comprit de son côté ces caresses paternelles : il se sentit réchauffé aux émanations de cette touchante tendresse, et devint sous ce souffle cordial un nouvel homme. Plus d’une fois l'excellent supérieur lui permit lui commanda même, d’enfourcher Pégase, qui dès lors ne se montrait point rétif pour le jeune ami du protégé d’Apollon, car le père Laporte était poète à ses heures.

Encore une ou deux histoires plaisantes avant d’entrer au grand séminaire de Luçon et d’y prendre l’habit ecclésiastique. La gaîté est si douce quand les causes en sont honnêtes et légitimes !

Le fidèle ami de Flavien, l’aimable et dévoué M. Audureau, veut bien nous régaler de nouveau d’une petite fredaine à laquelle notre héros fut intimement mêlé.

“C'était le 25 Juillet, fête du supérieur de Chavagnes : un très grand nombre d'étudiants ecclésiastiques se rendirent à la réunion. Chemin faisant, nous composâmes une chanson sur le Paresseux. L'air était entraînant,

les paroles piquantes. Le succès fut extraordinaire. Hélas! nos couplets mal interprétés n’eurent qu’un éclat éphémère. Dès le lendemain la-chanson fut stigmatisée, condamnée, Le fameux mot lagène de lagena (bouteille) fut pris, à la stupéfaction et au grand scandale de tous, pour une jeune filie, Pensez donc!

* Quand nous partîimes pour le Grand Séminaire, nous ne pâmes obtenir de M. le Curé de certificats de vacances ; mais M. Gouraud, alors supérieur de l'établissement, n'ignorait pas la sévérité de M. Libaudière; il ne fit que rire de la fameuse lagène.

“ Conclure de ce récit que nous ne songions qu’au plaisir serait une erreur, nous savions être sérieux quand il le fallait, témoin notre pèlerinage à la trappe de Bellefontaine. Nous nous y rendîmes à pied comme du temps du Père Montfort; nous communiâmes en passant à St. Laurent sur Sèvre, et ce ne fut qu'après avoir prié sur le tombeau du Bienheureux que nous reprîmes notre marche.

“A notre arrivée à Bellefontaine nous étions horriblement fatigués, nos pieds déchirés faisaient peine à voir- Le frère portier ne nous en accueillit pas plus aimablement pour cela. Ah! mon Dieu, s’écria-t-il en nous apercevant, pendant les vacances nous sommes accablés de séminaristes.

“Il alla cependant prévenir le Père hospitalier. Sans tarder, celui-ci arrive gravement et se pros erne à nos pieds. Nous nous regardons étonnés, ne connaissant pas le cérémonial de la grande réception. Et le Révérend Père demeurait prosterné contre terre. Alors Flavien, avec un grand sang froid et une gravité vraiment à la hauteur de la circonstance, fait un énorme

signe de croix sur le religieux, en lui disant: Soyez béni, mon père, et relevez-vous!

“Nous voulions nous confesser. On nous avertit d’être prêts pour quatre heures le lendemain matin.

À l'heure dite, nous étions à la porte indiquée; mais le Père ne vint qu’à six heures.

“ Pour être sincère, il faut avouer que nous regrettâmes beaucoup ces deux heures de sommeil. Le voyage de la veille nous faisait sentir vivement le besoin de repos.”

Voilà près d’une dizaine d'années que le petit enfant de chœur, Flavien Martineau, disait à son vieux curé: Je voudrais bien être prêtre. Nous le retrouvons à dixneuf ans dans les mêmes dispositions. Cette vocation n’a jamais été vacillante; elle n'a fait que s'affirmer et se fortifier chaque jour. Combien se seraient découragés devant l'attitude du père et du curé de M. Martineau! Pour le futur ministre du Seigneur tout parut concourir au contraire à l’établir d’une manière inébranlable dans ses dispositions premières.

“Ce qu’il devint durant ses années de Grand Séminaire, ses maîtres pourraient le dire beaucoup mieux que moi. Je crois cependant rendre hommage à la vérité, et à son caractère et à son travail, et traduire assez exactement sa physionomie, en disant qu'il se montra très bon séminariste. Sa vertu et sa piété n’eurent toutefois rien d’extraordinaire.—C'est toujours M. Audureau qui parle.—Il était encore, mais avec beaucoup plus de gravité, le jeune homme au caractère plein d’entrain, de belle humeur et au cœur exquis. De l'étude et de la peine, il en prenait ce qu'il fallait pour être en mesure de répondre d’une manière satisfaisante. Sa grande facilité de conception, de mémoire et d’élocution suppléait au reste.”

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Une si riche nature n'échappa point aux regards des directeurs du grand séminaire de Luçon, et après trois années de théologie, l'abbé Martineau fut envoyé par le diocèse à St, Sulpice pour y parfaire ses études et compléter ce qu'il avait déjà acquis, On voulait le préparer pour l'enseignement de la maison qu'il venait de quitter.

Au séminaire de St, Sulpice l'impression qu’il produisit fut également favorable. Ses manières franches et aimables, son esprit vif, son humeur gaie, son charmant caractère lui gagnèrent de bonne heure l'affection de tous, Aussi quand ilse décida plus tard à quitter sa paroisse et son diocèse pour entrer dans la compagnie, les supérieurs l’accueillirent-ils avec satisfaction et empressement.

À son retour de St. Sulpice, M. Martineau trouva le vénérable curé de Chauché dans les meilleures dispositions à son égard.

Le temps qui fait bien des miracles avait opéré celuilà. Ce n'était plus le maître grondeur des jours passés, c'était le père bienveillant et affectueux, appréciant enfin ou plutôt manifestant enfin au dehors qu'il appréciait à sa juste valeur l'âme généreuse qu'il avait contribué à donner à l’Église.

Le jeune prêtre de son côté, profondément touché des bontés et de la confiance de ce vétéran du sanctuaire, avait vite oublié les nuages d'antan pour se donner tout entier au bonheur de l'heure présente.

Nous devons ajouter que les attentions paternelles du vénérable M. Libaudière pour son ancien élève durèrent sañs interruption jusqu’à la fin de sa vie.

Les confrères de Flavien saluèrent aussi avec joie le retour dans le diocèse de leur condisciple et ami.

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