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Six jours seulement avant sa mort, M. Gabriel Delessert chassait avec quelques amis et quelques jeune9 compagnons, dans une partie de la forêt de Chantilly, qu'il avait affermée. Il faisait froid, l'étang de la Reine-Blanche était presque partout forlement glacé : un chien poursuit une pièce de gibier sur la glace ; mais, à peine a-t-il fait une vingtaine de pas, que la glace se rompt : il tombe dans l'eau et il va se noyer. Lin brave paysan qui suivait la chasse , voit le danger que court le pauvre animal , et s'engage inconsidérément sur l'éiang pour lui sauver la vie; mais bientôt la glace se brise sous ses pieds, et il est lui-même sur le point de disparaître. Alors M. Gabriel Delessert, • qui vient de s'apercevoir de cet événement, oubliant ses nombreuses années et retrouvant, comme toujours, son courage et son dévouement d'autrefois, jette son habit a terre, et s'élance au secours de cet homme. Cependant, on lui barre le passage, on le retient, et si on finit par l'empêcher d'accomplir cet acte d'extrême témérité, de remarquable dé-
vouement, c'est qu'on lui montre qu'une personne plus rapprochée que lui du lieu du sinistre, s'est précipitée au secours du paysan et du chien, et qu'ils sont déjà tous les deux sains et saufs.
M. Gabriel Delessert a pris, dans ce tragique incident, le germe de la maladie dont il ne devait pas se relever. Il avait eu chaud pendant la chasse, il attrapa froid en s'arretant près de l'étang, et en ôtant son habit d'une manière si chevaleresque. Il rentra chez lui avec un peu de frisson, et il eut quelque difficulté à se réchauffer; mais il ne parla de ce malaise à personne, et ce n'est que par ce qu'on le vit, contre son habitude, avant et après son dîner, s'approcher d'un poêle, puis d'une cheminée pleins de feu, qu'on s'aperçut qu'il n'était pas dans son état normal de santé. Au départ de quelques amis qui avaient dtné chez lui, M. Gabriel Delessert revint encore près du feu, et fut obligé d'avouer à sa famille qu'il se sentait indisposé. Il se mit au lit, sua beaucoup pendant la nuit et se trouva mieux le lendemain.
Alors, M. Gabriel Delessert ne voulut pas se
croire malade, el, comme il avait coutume de faire, tous les jours, une longue promenade à cheval, il sortit dans la pensée de se secouer un peu, et de rétablir ainsi la circulation du sang. M. Gabriel Delessert rentra fatigué, mais toutefois pas plus mal qu'il n'était parti. Ayant ce jour là appris que l'Empereur et l'Impératrice honoreraient, le lendemain, de leur présence, le bal que donnait son honorable ami lord Cowley, l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, il résout de se rendre à celle soirée, afin d'y rencontrer l'Impératrice, qu'il connaît depuis son enfance, et à laquelle il a voué une vive affection, afin surtout de pouvoir féliciter Sa Majesté, dans cet asile neutre, sur la manière miraculeuse dont elle a échappé à l'attentat criminel du 1* janvier.
Déjà, quelques jours après cet attentat, M" e Gabriel Delessert s'était rendue aux Tuileries et avait fait visite à S. M. l'Impératrice; mais, retenu par ses opinions el par le souvenir de ses -hautes fonctions sous le gouvernement de Juillet, M. Gabriel Delessert n'avait pas encore
pu trouver l'occasion de voir Sa Majesté et de lui exprimer toute la joie qu'il ressentait de ce que la Providence avait si miraculeusement sauvé ses jours et ceux de l'Empereur. Il était heureux de trouver cette occasion; il ne voulut point la laisser échapper. Aussi ce fut en vain que M me Gabriel Delessert, voyant son mari toujours indisposé, s'efforça de le détourner de son projet; tous ses soins furen^ infructueux; elle ne put le faire revenir sur une résolution si bien arrêtée. M. Gabriel Delessert alla donc chez lord Cowley; il vit l'Impératrice, et la complimenta comme il l'avait tant désiré. Mais qu'il paya cher ce bonheur I
11 rentra chez lui, vers minuit, à Passy. Quoique bien enveloppé et dans un équipage bien fermé, il eut froid en roule. Pourlant, comme son domestique avait entretenu dans sa chambre un bon feu pour le moment de son retour, il se réchauffa facilement ; il eut même bientôt trop chaud, et ne put rester dans son lit. Il respirait avec peine ; il crut que sa chambre manquait d'air. Il se leva, ouvrit la fenêtre, et, couvert d'un simple
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vêtement, il huma l'atmosphère pernicieuse et glacée du soir. C'en était fait de lui : il fut repris alors d'un violent frisson ; il se coucha et passa une mauvaise nuit. Le lendemain matin, une fluxion de poitrine s'était déclarée. Elle fit en peu de temps d'effrayants progrès.
L'Impératrice, qui avait vu, à la soirée de l'ambassadeur d'Angleterre, M. Gabriel Delessert déjà fort souffrant, envoya prendre de ses nouvellesdans la journée suivante ; et, ayant appris que non-seulement M.Gabriel Delessert était trèsmalade, mais encore qu'on désespérait de le sauver, Sa Majesté monta immédiatement dans une voilure de service et se rendit à Passy.
Arrivée, vers trois heures de l'après-midi, dans la chambre du vieillard mourant, l'Impératrice, les yeux pleins de larmes, se jette éperdue sur son lit et l'embrasse avec effusion. M. Gabriel Delessert la reconnaît, et, comprenant la pieuse et tendre démarche de l'Impératrice, tend sa main défaillante vers Sa Majesté et lui dit : « Merci! merci! » Puis, élevant la main audessus de sa tète finalement abaissée, il ajouta
d'une voix inspirée : « Soyez bénis, vous et votre enfant ! »
Ainsi que le pèlerin qui, au moment de faire uu long voyage, se trouve entouré de ceux qu'il aime et qu'il ne croit plus revoir, M. Gabriel Delessert parut heureux de cette auguste et cordiale visite. Il vit venir la mort et la reçut comme un sage, comme un véritable chrétien, consolant sa famille qui se désolait autour de lui, dictant des lettres d'adieu adressées à des amis absents, se faisant relire les dispositions qu'il avait tracées pour ses humbles obsèques. Toutes les prescriptions de la science furent inutiles; tous les remèdes habilement employés ne purent le sauver. M. Gabriel Delessert expira, dans les bras de sa famille éplorée, à deux heures trois quarts du malin, le 31 janvier 1858, à Tàge de soixante et onze ans
Il garda, jusqu'au dernier moment, la sérénité de sa belle âme, la dignité et la noblesse de son beau visage. 11 mourut comme il l avait souhaité : tout entier, sans avoir souffert les inGrmités de la vieillesse, sans avoir enduré les
altérations du corps et les ravages d'une longue maladie. Lorsqu'il sentit arriver vers son cœur les vagues prémices de la mort, il dit à sa famille réunie près de lui et qui lui parlait d'espoir : « J'espère guérir; je le désire même; mais, si Dieu m'appelle, je suis prêt. »
Je suis prêt! Ainsi, en mourant, il eut le bon souvenir de sa vie passée; il eut l'heureux espoir de sa vie future. Sans reproche et conûant en . lui, il se confia sans crainte en la bonté divine. Il n'avait point oublié le charitable précepte de l'Imitation de Jésus-Christ, qui nous dit . « Sois toujours prêt, et vis de telle manière que, si la mort te surprend, elle te trouve toujours préparé. » Il mourut donc comme il avait vécu : en sage et en juste. A tous les instants de son existence, il avait toujours été prêt pour le bien, pour le travail, pour le devoir, pour le dévouement, pour l'honneur, pour la gloire, pour son souverain, pour son pays; il le fut conséquemment aussi, à sa dernière heure, pour.son salut et pour son Dieu.
M. Gabriel Delesserl prescrivit, à ses derniers
moments, que son convoi et que son enterrement fussent faits avec le moins de bruit possible et avec la plus humble simplicité. Il ne voulut ni des derniers hommages de la garde nationale dont il avait été général, ni des dernières démonstrations militaires des troupes de ligne, comme ancien dignitaire de l'État, comme grand officier de la Légion d'honneur. Il ne voulut pas, en faveur d'un simple mobile d'amour-propre de famille, faire marcher encore, et cette fois pour lui-même, tant de braves gens qu'il avait fait marcher si courageusement, en se mettant h leur tête pour la défense, pour la tranquillité du pays. Ses désirs furent des ordres, et ils furent ponctuellement respectés. Mais la nouvelle de sa mort sillonna tout de suite, comme un sinistre éclair, le département qu'il avait si longtemps et si noblement administré; une sympathique et triste émotion se répandit dans tous les cœurs, et ses obsèques eurent la physionomie d'un deuil public.
Quel contraste dans la mort de deux magistrats qui ont été chargés tous deux de la police de Paris!
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L'un reçoit les honneurs les plus grands en récompense de ses mérites et de ses vertus civiques; l'autre, en punition de ses fautes et de ses vices d'État, reçoit le stigmate du mépris et de l'ignominie.
Marc-René Voyerd'Argenson, accusé d'avoir trempé dans tous les crimes, dans toutes les infamies imputés à la Régence, meurt le 8 mai 1721. Le peuple insulte à ses funérailles par des huées, par des cris, par des démonstrations outrageantes : on jette sur son cercueil de la boue et du sang; on l'arrache violemment aux bras qui le portent , et le tumulte est si grand, si redoutable, que le cortège des assistants se dissipe en quelques secondes, abandonnant à leur honte, à leur désespoir, les fils du défunt, qui sont contraints de se rendre seuls à l'église où va reposer leur père, où un superbe tombeau de marbre attend son cercueil souillé de boue et couvert des justes malédictions du peuple.
Derrière le char funèbre qui, le 1 ''février i 858, conduisait au cimetière de Passy le corps de M. Gabriel Delessert, dont la magistrature fut
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toujours si noble, si honorable cl si respectée, on vit marcher religieusement les jeunes garçons et les jeunes filles des écoles fondées par sa famille, en l'année 1828; on vit les nombreux ouvriers des fabriques dont il avait été le soutien, le protecteur et l'ami ; les malheureux qu'il avait secourus de sa bourse, qui leur fut toujours largement ouverte; on vit ses anciens employés, qui avaient conservé de lui un heureux et bon souvenir ; ses administrés, qui venaient rendre leurs derniers devoirs au fonctionnaire habile et intègre; ses nombreux amis, dont il avait fait le bonheur et l'orgueil; on vit l'élite de la société, des hommes d'État, de la garde nationale, de l'armée, de la banque, du commerce, de la science et des beaux-arts, qui avaient oublié la divergence de leur esprit politique, afin de confondre dans un même témoignage de considération et d'estime, dans une même et profonde douleur, leurs vifs sentiments de respect et d'admiration pour le préfet du gouvernement déchu; on vit cette foule d'hommes de tous les rangs et de toutes les opinions apporter, par le mutuel
accord de leurs regrets et de leurs larmes sur la perte que faisait la France dans la personne de M. Gabriel Delessert, le plus grand, le plus digne hommage qu'on puisse décerner à la mémoire d'un bon citoyen, d'un administrateur distingué, d'un honnête et probe magistrat, d'un homme de bien par excellence; on vit, enfin, à quelques jours de là, un des plus grands dignitaires de l'État faire connaître publiquement, et avec l'acquiescement de l'Empereur, ses sentiments de haute estime et de vive affection pour le noble et chevaleresque caractère de M. Gabriel Delessert, comme on avait vu, quelques jours auparavant, une impératrice, reine aussi par le cœur et par la beauté, descendre de son trône pour venir faire ses tristes adieux au sincère ami de son enfance, pour recevoir son affectueuse et dernière bénédiction.
M. Gabriel Delessert avait demandé qu'on ne prononçât point de discours sur sa tombe; sa prière fut écoutée. Les larmes de son fils, de son frère, de son neveu, de sa famille, de ses amis et de ses adversaires politiques, rempla-
oèrent lionorablement les paroles les plus éloquentes qu'on ait pu faire entendre dans eelte trisle circonstance. Cependant, attendu que, selon le rite protestant, il est d'usage de faire une allocution religieuse au moment où les vivants vont à jamais se séparer du décédé, M. de Grandpierre, pasteur de l'Église réformée, parla, avec une onction toute chrétienne, sur les actes de la vie et de la mort de M. Gabriel Delesserl, et sut longuement impressionner l'âme de son nombreux et brillant auditoire.
M. le comte de Morny. qui, par un respect tout filial aux dernières volontés de M. Gabriel Delessert, n'avait pas pu satisfaire les élans de son cœur en disant devant la tombe de son sincère ami tout ce qu'il savait de bien, de grand et de généreux sur cette existence si noblement passée, a publié, dans le Moniteur universel du 3 février 1 858, de touchants adieux à M. Gabriel Delessert, que tout le monde a déjà lus, mais que nous ne sommes pas moins heureux de pouvoir publier à notre tour, aûn qu'on puisse les relire encore. Car populariser l'éloge d'un homme de bien,
c'est tout à la fois honorer relui qui Ta si bien écrit avec son âme, et celui qui en a été si dignement l'objet par l'excellence de sa vie.
« M. Gabriel Delessert vient de mourir à l'âge de soixante-douze ans. 11 appartenait à une famille génevoise protestante, un peu janséniste et puritaine, qui n'a jamais ambitionné d'autre titre de noblesse que la réputation de la probité la plus sévère. Cette intégrité que ses frères apportaient dans les affaires, M. Gabriel Delessert l a appliquée dans toutes les fonctions dont il a été chargé. Il était le plus loyal et le plus scrupuleux serviteur de son gouvernement, et aucune raison humaine, aucune considération d'amitié, de famille ou d'intérêt ne l'eût fait dévier de la ligne de ses devoirs.
« Hélait brave jusqu'à la témérité. Dans les troubles qui ont agité le commencement du règne de Louis-Philippe, à la tète de la garde
nationale, il s'est maintes fois exposé avec une intrépidité qui lui fit le plus grand honneur.
« Nommé préfet à Chartres, il s'était concilié tout le monde par ses manières polies et bienveillantes, par un esprit de justice invariable. Lors de l'incendie de la cathédrale, sa conduite énergique, entraînante, a sauvé cet édifice, et la ville a fait frapper une médaille en son honneur, sur laquelle elle a fait graver :
A M. Gabriel Delessert, Ia ville de Chartres reconnaissante.
« Appelé plus tard à la préfecture de police, il a élevé cette place difficile au rang de la magistrature la plus respectée, par la noblesse et la fermeté de ses actes ; ses adversaires politiques eux-mêmes lui ont rendu cette justice. Il était d'une activité infatigable, que sa robuste constitution seule pouvait supporter. Le jour, il parcourait à cheval les rues de Paris dans tous les sens, et tenait ainsi en éveil ses agents.
« A quelque heure de la nuit qu'on se présentât pour une alfaire de service, il était accessible et patient. Il n'eût jamais accepté une mission qui eût répugné à sa conscience ; chacun le savait. Aussi, je le demande a tous ceux qui ont conservé le souvenir de son administration, à quelque parti qu'ils aient appartenu : y a-t-il jamais eu un magistrat plus respecté, plus honoré que lui ?
« Ce que j'ai toujours admiré dans son caractère, c'est que pour lui, en politique, ce qui était bien ne cessait jamais d'être bien, ce qui était mal était toujours mal. Il n'avait pas à sa disposition celte manière commode d'apprécier les choses selon la place que l'on occupe ou selon les circonstances dans lesquelles on se trouve. Il avait servi avec fidélité la cause du roi Louis- Philippe, sans partager les illusions et les faiblesses des derniers jours, mais sans reculer devant leurs conséquences. Néanmoins, il ne se plaignit jamais. Il accompagna son roi dans l'exil avec dévouement et respect. 11 se croyait lié par ses anciens services au sort de la famille
déchue, au point de ne plus pouvoir jouer aucun rôle politique ; mais il ne se crut jamais en droit d'être injuste ou ingrat. Il était le premier à proclamer les services immenses que l'empereur Napoléon rendait à la France; il approuvait toutes les mesures de nature à fortifier son autorité, et il reconnaissait que le pays lui devait son salut et sa prospérité. Ses éloges ne s'arrêtaient que là où sa propre diguité pouvait être compromise. Plein de déférence pour le nouveau pouvoir, il ne l'aurait pas servi, mais au besoin il l'eût défendu.
« Je n'oublierai jamais avec quelle effusion de ' cœur il est venu se jeter dans mes bras, au ministère de l'intérieur, le 3 décembre 1851. Il sentait bien que si nous ne servions pas la même cause, nous combattions du moins les mêmes ennemis. Plaise au ciel que tous les hommes d'ordre qui ne veulent que le bien de leur pays aient un jugement aussi droit et une âme aussi impartiale ! Quant à moi, dont il a entouré l'enfance de soins paternels, j'éprouve une grande douceur à lui rendre cet hommage et à pouvoir dire de lui :
Celait le plus galant homme que j'aie jamais rencontré.
« 11 avait connu l'Impératrice enfant et lui avait voué une vive affection. La veille de sa mort, apprenant sa maladie, Sa Majesté monta
brusquement dans une voiture de service et alla le visiter à Passy. Elle lui tendit la main en pleurant; le pauvre viellard la reconnut, prit cette main et lui dit : Soyez bénie î Merci ! merci !
« Je n'ai rien à ajouter à ce détail, qui honore .M. Delessert et fait si bien connaître les qualités de cœur de l'Impératrice.
« Maintenant que j'ai rempli ce pieux devoir de reconnaissance et d'amitié, mon cœur est soulagé.
« C ,e DE MORXY. i»