‹ M. Gabriel DelessertChapitre 4 sur 5 · SI · texte numérisé non relu

SI

On a cru, et l'on croit généralement encore que la révolution de Février s'est faite sous l'inspiration et sous la direction de MM. Ledru- Rollin, Louis Blanc, Flocon, Etienne Arago, d'Allon-Shée et Caussidière ; de MM. Marast, Dornès, Bastide et Vaulabelle rédacteurs des journaux la Réforme et le National, sous la pression de la société secrète des Saisotis et des communistes icariens. C'est une erreur. Le 21 février, MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc repoussèrent toute pensée d'une attaque, et M. Marast n'y songeait même pas. L'initiative de l'intervention armée et du désordre, le jour du banquet est partie, non de la tète des ehels républicains, mais de la cervelle avinée de quelques membres de la société des Dissidents. L'op-

Rien n'a encore été décidé à ce sujet. Les affaires sont suspendues. Les marchands ne vendent pas.

« 18 février.— Toujours beaucoup d'inquiétude dans Paris; mais encore beaucoup d'incertitude et de division dans les projets des divers partis, qui s'occupent tous du banquet et de la manifestation lixés a mardi, sauf nouvel ajournement.

c 20 février. — Continuation de tranquillité ; mais toujours 'même inquiétude. Beaucoup d'ouvriers ont l'intention d'aller mardi se joindre à l'attroupement qui se réunira sur la place de la Madeleine pour se rendre aux Cbamps-Élysée».

position faisait depuis longtemps déjà avec ses banquets une guerre acharnée au gouvernement, et pensait que la Chambre céderait devant l'opinion publique soulevée contre elle; niais la Chambre tint bon, elle incrimina les réunions et défendit de les continuer. L'opposition se révolta contre la décision de la majorité parlementaire, et se mit à la tète du banquet du 12* arrondissement de Paris, pour prouver à la Chambre et au gouvernement le peu de cas qu'elle faisait de leurs ordres.

Bien des meneurs de ce banquet , et entre autres M. Boissel, député et président de la Commission chargée de son organisation, se retirèrent au dernier moment, effrayés qu'ils furent du mal qu'ils avaient fait et du péril dans lequel ils allaient jeter la société tout entière. Les ministres et la Chambre furent stupéfaits de la résistance de l'opposition. Tout le monde eutpeur de soi, mais personne, de part etd'autre, ne voulut revenir à composition. Le sort en était jeté.

Le 20 février, M. Gabriel Delessert reçoit

Tordre du Conseil des ministres d'annoncer l'interdiction du banquet, et il prend aussitôt l'arrêté suivant, qu'il fait afficher dans la soirée du lendemain.

20 février 4848.

Nous, Pair de France, Préfet de Police, vu la déclaration qui nous a été faite relativement à un banquet qui doit avoir lieu, le mardi 22 février courant, à midi, dans un local situé rue du Chemin de Versailles, à Chai 1 lot ;

Vu également :

1° L'art. 3 du n° 3 du titre Xï de la loi des 16-24 août 1790, ainsi conçu : Les objets de police confiés à la vigilance et à l'autorité des corps municipaux, sont : 3° le maintien du bon ordre dans les endroits où il se fait de grands rassemblements d'hommes, etc. ; *

2° L'art. 46 du titre I de la loi du 22 juillet 1791, ainsi conçu: « Le corps municipal pourra, sous le nom et l'intitulé de délibérations, et sauf la réformalion, s'il y a lieu, par l'admi- ' nistration du déparlement, faire des arrêtés sur les objets qui suivent: 1° lorsqu'il s'agira d'or-

donner les précautions locales sur les objets confiés a sa vigilance et à son autorité par les art. 3 et 4 du titre XI de la loi des 16-24 août 1790;

3° L'art. 10 de l'arrêté du Gouvernement, du 1 2 messidor an VIII (1" juillet 1800), portant que le Préfet de police prendra les mesures propres à prévenir ou à dissiper les attroupements, les réunions tumultueuses et menaçant la tranquillité publique;

4' L'arrêté du Gouvernement, du 3 brumaire an IX (25 octobre 1800);

5° L'ordonnance de police du 30 novem bre 1830;

6° L'ordonnance de police du 31 mai 1833, i] ui soumet les bals, banquets, et généralement toutes les réunions auxquelles on est admis, soit à prix d'argent, soit par souscription, ou par tout autre mode leur donnant un caractère public, à l'obtention d'une autorisation préalable du Préfet de police ;

Et 7° l'art. 471, n° 15, du Code pénal ;

Considérant que, d'après la notoriété publique, un grand nombre de personnes doivent prendre

part au banquet susrelaté, pour lequel des commissaires ont été nommés et des souscriptions publiques provoquées par la voie de la presse; considérant que, dans les circonstances présentes, les rassemblements, réunions et banquets projetés sont de nature à compromettre le bon ordre et la tranquillité publique, avons arrêté et arrêtons ce qui suit:

!• La réunion et le banquet précités sont interdits ;

2° Le présent arrêté sera notitié à qui de droit;

3° Toutes mesures sont prises pour assurer l'exécution du présent arrêté.

Le Pair de France, Préfet de police, Gabriel Delessert.

Dans la journée où cet arrêté vient de paraître, vers sept heures du soir, l'autorité militaire et le préfet de police font avertir les différents chefs des casernes de la garde municipale qu'ils vont recevoir des mains des commissaires de police de leur quartier toutes les poudres

qui, par mesure de précaution, doivent èlre enlevées des magasins des débitants de Paris

Le ministre hésite encore sur la légalité de la défense du banquet; il veut s'éclairer et il cherche partout, dans cette intention, des avis auprès des hommes compétents. Le soir, à minuit, M. Hébert, ministre de la justice, et M. Fouquet, commissaire de police remplissant les fonctions du ministère public près le tribunal de simple police, se réunissent dans le cabinet du préfetde police, a6n d'examiner celle question de légalité qui arrête le Gouvernement. M. Héberl et M. Gabriel Delessert croient que, la Chambre s'étant prononcée contre le banquet, l'autorité a le droit de le défendre et de sévir contre les délinquants à ses ordres. M. Fouquet pense, au contraire, que le banquet doit avoir lieu, malgré la défense de l'autorité, pour qu'on puisse légalement punir les coupables. Cette réunion se termine donc, là comme ailleurs, sans qu'on puisse tomber d'accord, sans qu'on ait fait avancer d'un pas de plus cette affaire devenue si épineuse et si grave.

Les hésitations du pouvoir semblent donner, en cet instant, une nouvelle force à l'opposition. Elle poursuit avec plus d'audace sa marche de résistance. L'agitation qui s'est produite dans la partie remuante de la bourgeoisie grandit et devient plus effrayante ; le désir d'une réforme dans ses droits politiques et dans le ministère, qui la lui refuse, domine toute sa pensée. Ses appétits de changement ne vont pas plus loin. Malgré ses inquiétudes apparentes, le peuple travailleur reste encore indifférent au spectacle qui se joue près de lui, et dont on veut le faire acteur. Cependant, quelques ouvriers se promettent de quitter leurs ateliers, le jour de la manifestation, moins dans l'intention de se mêler au mouvement que dans le désir de voir en curieux celte protestation politique. Mais la société des Dissidents parlant toujours de barricades et de coups de fusil, et excitant les esprits turbulents des faubourgs, M. Gabriel Delessert, dans l'espoir de rappeler à la raison les hommes déjà égarés et de contenir la classe ouvrière, qui pourrait bientôt aussi se laisser entraîner, pu-

blic de nouveau, dans la soirée du 2t février, l'ordonnance de police du 13 juillet 1831, sur les attroupements. Cette ordonnance est un avis donné aux perturbateurs; la proclamation suivante, aux habitants de Paris, qui paraît en même temps, est un conseil adressé aux bons citoyens :

« Habitants de Paris,

« Une inquiétude qui nuit au travail et aux affaires règne depuis quelques jours dans les esprits; elle provient des manifestations qui se préparent. Le Gouvernement, déterminé par des motifs d'ordre public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les lois lui donnent et qui a été constamment exercé sans contestation, a interdit le banquet du douzième arrondissement. Néanmoins, comme il a déclaré devant la Chambre des députés que celte question était de nature à recevoir une solution judiciaire, au lieu de s'opposer par la force a la réunion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la contravention, en permettant l'en-

trée des convives dans la salle du banquet, espérant que ces convives auraient la sagesse de se retirer à la première sommation, aûn de ne pas convertir une simple contravention en un acte de rébellion. C'était le seul moyen de faire juger la question devant l'autorité suprême de la Cour de cassation.

« Le Gouvernement persiste dans cette détermination; mais le manifeste publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce un autre but, d'autres intentions : il élève un gouvernement à côté du gouvernement du pays, de celui qui est institué par la Charte et qui s'appuie sur la majorité des Chambres ; il appelle une manifestation publique, dangereuse pour le repos de la cité; il convoque, en violation de la loi de 1841, les gardes nationaux, qu'il dispose à l'avance en haie régulière, par numéro de légion, les officiers en tête. Ici, aucun doute n'est possible, de bonne foi. Les lois les plus claires, les mieux établies, sont violées. Le Gouvernement saura les faire respecter; elles sont le fondement et la garantie de l'ordre public.

« J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à ne se joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner lieu à des troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patriotisme et à leur raison, au nom de nos institutions, du repos et des intérêts les plus jchers de la cité.

« Le Pair de France, Préfet de police, « Gabriel Delessert. »

Cette proclamation, aussi sage que paternelle, fît l'objet de toutes les conversations et obtint toutes les sympathies des honnêtes gens. Elle apprit aux plus ignorants de ce qui se passait, les volontés audacieuses de l'opposition constitutionnelle et démocratique, et, aux hommes déjà éclairés sur la situation actuelle du pays, les devoirs qu'ils avaient à remplir.

Le mouvement se prononce; cependant, si l'on en excepte la Dissidente, les sociétés secrètes sont toujours immobiles et muettes. Les chefs du journal la Réforme se décident à quitter

leur réserve et à prendre part à la manifestation. Sous un prétexte spécieux, ils convoquent, pour le 21 février, à sept heures du soir, leurs principaux meneurs au bureau de la rédaction.

Cinquante membres environ y assistent. Sur ces cinquante membres, M. Gabriel Delessert a cinq agents secrets. Il est donc au courant des résolutions arrêtées pour le lendemain.

On veut bien paraître à la réunion, mais on persiste à ne point livrer bataille. On sait que M. Louis Blanc y a fait entendre ces poétiques paroles : « Si vous le voulez, vous déciderez l'insurrection ; mais si vous prenez cette décision fatale, je rentrerai chez moi pour me couvrir d'un crêpe et pleurer sur la ruine de la démocratie. » On sait aussi que M. [Flocon a promis d'écrire, et qu'il a écrit le lendemain dans son journal : « Hommes du peuple, gardez-vous de tout entraînement téméraire ; ne fournissez pas au pouvoir l'occasion cherchée d'un succès sanglant. » Malgré toutes ces paroles de paix, on ne lient pas moins en suspicion à la préfecture de police les chefs du journal la Réforme; leur

conduire passée ne pouvant guère répondre de leur conduite à venir.

M. Gabriel Delessert adresse au roi, dans la nuit du 22 au 23 février, le rapport suivant, qui fait connaître les principaux événements accomplis le premier jour de l'insurrection :

« La journée a été bien difficile. La nuit dernière, les travaux de la tente destinée au banquet réformiste ont été poussés jusqu'à une heure du matin ; à cette heure, ils ont cessé. Quelques curieux sont venus sur ce point, mais sans désordre.

« La tranquillité paraissait devoir durer, lorsque, vers dix heures du matin, quelques étudiants et un certain nombre d'hommes en blouse sont sortis du quartier latin, se dirigeant sur la Madeleine. Arrivés à cet endroit, ils ont proféré divers cris dans une intention hostile, et, peu à peu, des groupes nombreux se sont formés. 11 a fallu les diperser. Les curieux, comme de coutume, étaient en grand nombre et gênaient l'action de la force publique. Ce rassemblement s'est alors divisé. Une partie s'est portée sur la

Chambre des députés ; elle y a pénétré un instant, et elle a été repoussée par la troupe envoyée dans ce but. Une autre s'est dirigée vers le quartier Saint -Jacques pour aller à l'École polytechnique : on a lancé des pierres contre le bâtiment et on a cassé des vitres. Ces émeutiers ont aussi jeté des proclamations pardessus les grilles. Ils ont été dispersés par une charge de gardes municipaux à cheval ; mais ils se sont bientôt reformés. Ce rassemblement alors a passé les ponts et a traversé le quartier Saint-Martin, où il a répandu un grand effroi.

« Sur la place de la Concorde, des individus se sont réunis en grand nombre. Augmenté par des curieux et par des ouvriers en chômage, cet attroupement est devenu formidable. Il a attaqué des postes, élevé ( des barricades et allumé un incendie. Chargé plusieurs fois par la troupe de ligne et par la garde nationale à cheval, il s'est replié sur la rue de Rivoli, où il a élevé des barricades, ainsi que dans la rue de Saint- Honore, depuis la place Bcauvau jusqu'à la rue de la Monnaie. Plusieurs fois dispersé, il s'est toujours

reformé. Il a fini par piller un grand nombre de boutiques d'armuriers, dans la rue Saint-Honoré et sur le quai de la Mégisserie, malgré les charges continuelles de la garde à cheval. D'autres rassemblements se sont encore formés dans la rue Bourg -l'Abbé, près le magasin de Lepage, armurier, où une barricade a été enlevée trèsbravement par la garde municipale, qui a essuyé un feu très-vif dans cette affaire : un homme du côté des insurgés a été tué. Sur d'autres points encore, on a pillé des boutiques et des maisons : partout, sur leur passage, les émeutiers ont brisé les réverbères et les lanternes à gaz. Ils ont brûlé le corps de garde de la rue de Ponthieu , la barrière de Courcelles, les chaises et les jeux de bois des Champs-Élysées. La garde nationale a assez bien répondu à l'appel. Cependant certaines légions n'ont presque pas fourni d'hommes. La troupe de ligne a très-bien marché, et la garde municipale s'est montrée pleine de patience et de bravouve.

« Enfin, les Batignolles ont été attaquées par des pillards. Des gardes nationaux les ont com-

battus et les ont vigoureusement repoussés.

« Souhaitons que la journée de demain se passera sans trouble. Cependant nous ne l'espérons guère. »

Pour compléter ce récit do M. Gabriel Delessert, ajoutons que, dans cette même journée du 22 février, vers onze heures du matin, les rassemblements, devenus très-nombreux et trèsoiïensifs sur la place de la Concorde et aux Champs-Élysées, tentent de s'emparer de vive force du poste d'infanterie de ligne situé près du carré Marigny; que ce poste est dégagé par la chaîne, rapidement exécutée, de plusieurs pelotons de gardes municipaux à cheval, malgré la pluie de pierres dont ils sont assaillis; que, dans les luttes incessantes qui ont lieu , soit aux Champs-Élysées, soit sur le boulevard de la Madeleine, un certain nombre de gardes à cheval et plusieurs officiers sont atteints de contusions assez graves, sans que la troupe cesse d'apporter, en repoussant ces émeutiers, la modération qui lui est ordonnée et qu'elle sait si patiemment conserver; enfin, qu'un grand nombre d'arres-

talions sont faites sur les divers points par les sergents de ville, la garde municipale et la ligne.

N'oublions pas, surtout, de dire que c'est dans cette journée du 22 février, vers six heures du soir, que l'ordre fut envoyé du quartier général établi aux Tuileries, près de l'état-major de la garde nationale, à tous les officiers généraux et chefs de corps, de mettre à exécution les dispositions stratégiques de défense réglées en 1842 par le maréchal Gérard ; que, des ce moment, Paris, considéré comme en état de siège, se trouva placé sous la puissance et le régime militaires-, que l'autorité du préfet de police resta aussi, dès ce moment, sans action, et que ses services ne furent plus considérés que comme officieux et bénévoles. Les événements de fé-

vrier ont prouvé toute l'inutilité de ces fameux plans stratégiques et ont peut-être même été servis à souhait par les marches et contre-marches imposées aux différents corps de troupes, et qui laissèrent pendant quelques heures plusieurs points importants de Paris sans au-

cun moyen de surveillance et de répression.

Presque aussitôt ces ordres reçus, la Préfecture de police, dont les postes avaient été augmentés, dès le matin, de plusieurs détachements de garde municipale, infanterie et cavalerie, se trouva garnie d'une force imposante prête à se porter sur tous les points menacés, et, vers huit heures, la place du Carrousel fut couverte d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie.

Dans la nuit du 23 février, vers deux heures, le câline était rétabli sur tous les points de la capitale, et les troupes reçurent l'ordre de rentrer dans leurs casernes. Mais cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Dès huit heures du matin, les troupes ont repris leurs positions stratégiques, et la Préfecture de police est renforcée par une compagnie de chasseurs d'Orléans, qu'on place dans la cour de l'hôtel du préfet. Cette compagnie est envoyée pour faire, concurremment avec la garde municipale, des patrouilles tout autour de la Cité. Dès neuf heures, on voit se diriger par les boulevards, la rue Saint-Honoré et les quais, dans la direction de la place de

la Concorde et des Chain ps-Élysées, une foule d'individus vêtus de blouses, d'hommes à figure sinistre, déjà remarqués dans les rassemblements de la veille. La population est dans une profonde anxiété, et les boutiques restent fermées dans les quartiers habituellement fréquentés par l'émeute. Un rassemblement de près de trois mille individus se forme près de la Porte-Saint- Denis et à l'entrée du boulevard Bonne-Nouvelle; il interrompt entièrement la circulation. On renverse un tombereau et l'on fait une barricade. D'autres barricades s'élèvent rue Saint- Martin, rue Aumaire, rue du Ponceau. Dans la rue Saint-Martin, une bande d'insurgés promène un drapeau noir; dans la rue Saint-Denis, on plante un drapeau rouge sur une barricade qu'on vient défaire, à la hauteur de la rue Sainte-Foy. On accueille par des hourras et par des menaces les tambours de la garde nationale qui battent le rappel. On entend les cris de: t Vive la république démocratique !» et : «A bas Guizot ! » dans la plupart des rues de ce quartier. Des barricades se construisent encore rue du Pelit-Carreau.

rue Montorgueil, rue Neuve-Saint-Eustache, rue des Jeûneurs ei rue de Cléry. À la barricade de la rue Neuve- Saint-Eustache, les émeutiers attaquent la troupe à coups de fusil, et la troupe leur répond par une décharge qui les met en fuite et qui tue un des leurs; ils parviennent cependant à enlever son cadavre, ils le placent sur un brancard , et ils parcourent ainsi le quartier, en le montrant au peuple et en criant : Aux armes !

Vers onze heures, trois à quatre cents individus en blouse, et des étudiants armés de bâtons, quittent la place du Panthéon, en vociférant le chant des Girondins ; ils se dirigent, par la place de la Sorbonne et la rue Saint-Jacques, vers la rue de Seine. Au moment où ils arrivent sur les quais, ils sont chargés et dispersés par un détachement de la garde municipale à cheval.

. A midi, lés quartiers de la rue du Faubourg- Saint-Honoré, des Champs-Élysées, de la Madeleine, de la rue Richelieu, sont libres, et la rue Saint-Honoré est dégagée jusqu'à la place du Palais-Royal. Les émeutiers se sont concentrés

sur leur terrain de prédilection : delà rue Montmartre à la rue du Temple, et des boulevards aux quais. Les insurgés attaquent le corps de garde de la rue Mauconseil ; ils jettent au-devant de ce poste des bottes de paille, et ils y mettent le feu, afln d'asphyxier la troupe. Par bonheur, un détachement de garde municipale est prévenu , il accourt, dégage les soldats et les emmène avec lui.

La garde nationale n'est pas unanimement d'accord; la 1", la 2* et la 11 e légion sont nombreuses et bien disposées; elles font leur service avec zèle et avec dévouement ; mais quelques compagnies des autres légions poussent, devant les rassemblements, lescris de : «Vive la réforme! » On cite, entre autres, un bataillon de la 10* légion, stationné rue Taranne, et un bataillon de la 3* légion, réuni place des Petits-Pères. On dit même que ce bataillon a empêché, par ses cris et par son opposition armée, un escadron de cuirassiers de disperser un fort rassemblement qui criait : a Vive la réforme ! À bas Guizot ! » Ces démonstrations hostiles paralysent l'action du

pouvoir, et jettent encore plus d'indécision dans les mesures qu'il prend et qu'il change à chaque instant.

A une heure, les barricades élevées dans le rayon des rues Mauconseil, du Caire, Bourbon- Villeneuve et de la Grande-Truanderie, sont détruites par la force armée; les boulevards sont sillonnés par des charges de cavalerie, et la circulation y est momentanément rétablie; des insurgés se portent en assez grand nombre sur le poste de la prison de Saint-Lazare, rue du Faubourg-Saint-Denis, et ils y mettent le feu ; . mais ils sont bientôt attaqués et pris, et l'incendie est éteint peu d'instants après.

Un combat sérieux s'engage, vers deux heures, aux barricades de la rue Saint-Martin et de la rue Phélipeaux ; sur la place du Châtelet, près de la rue Saint-Denis et de la rue de la Savonnerie, la troupe et les insurgés font un vif échange de coups de feu. Un chef de bataillon du 34* de ligne est tué. Celte fusillade attire une foule compacte de curieux et de gens hostiles quai aux Fleurs, rue Constantine et rue

de la Cité. Des charges de cavalerie dégagent ces divers points qui sont si près de la Préfecture de police, et la rue Saint-Denis est bientôt occupée militairement. On élève des barricades dans le quartier du Marais et dans les rues du Temple, Chapon et Transnonnain. L'infanterie et la cavalerie empêchent la formation de barricades dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine.

La 3" légion de la garde nationale se montre encore bien plus hostile; elle se prononce pour l'insurrection, et quelques-unes de ses compagnies parcourent le quartier en criant : « A bas Guizot! Vive la réforme! » De soi-disant officiers de la garde nationale, porteurs d'une protestation contre le ministère, se rendent à la tête d'un grand nombre de blousiers rue des Fossés §aint- Germain-l'Auxerrois, au domicile de M. Crémieux, député.

A quatre heures, deux barricades formidables élevées rue des Filles-du-Calvaire et rue Vieilledu-Temple, près de la fontaine de l'Êchaudc, sont détruites à coups de canon. A quatre heures et demie, des barricades sont aussi construites

rue Sainte-Avoie. Dans le quartier Montorgueil et rue de Grenelle-Saint-Honoré, des tentatives de pillage ont lieu; elles sont bientôt réprimées par l'intervention de la garde nationale.

De trois heures et demie à cinq heures, la nouvelle du changement du ministère Guizot s'est répandue dans tout Paris, et partout elle est accueillie avec enthousiasme. La garde nalionale,de plus en plus nombreuse, parcourt tous les quartiers, suivie d'hommes du peuple qui crient :« Vive la réforme! Vive le roi!» Les capitaines d'élai-major chargés d'annoncer dans les divers quartiers de la capitale la chute du ministère s'arrêtent au milieu des groupes et sout aussi reçus aux cris répétés de : « Vive le roi ! Vive la réforme!» Un rassemblement de plus de douze cents individus, ayant à leur tète un élève de l'École polytechnique, fait le tour de la colonne de Juillet, en chantant la Marseillaise, et aux cris de : « Vive le roi ! »

A six heures, les coups de feu ont cessé; les hostilités paraissent suspendues. A sept heures, on illumine dans presque tous les quartiers. Les

rues el les boulevards sont sillonnés par de fortes colonnesd'individus, la plupart munis de lorches allumées. On entend les cris de : «Vive le roi ! » et bientôt ceux de : « A bas la garde municipale ! » Des bandes d'insurgés et d'hommes du peuple se dirigent sur les postes de la Bastille, du Château d'Eau, du boulevard Bonne-Nouvelle et de la pointe Saint-Eustacbe. Ces bandes sont aussi conduites par de soi-disant officiers de la garde nationale en uniforme; elles réclament partout les prisonniers. Vers sept heures et demie, une colonne d'émeutiers descend la rue Saint- Denis; elle crie : «A la Préfecture de police! Allons prendre les prisonniers ! » En passant sur la place du Châtelet, ces émeutiers insultent et menacent la troupe de ligne stationnée en cet endroit. La troupe répond par une décharge; deux hommes tombent morts, et cette bande épouvantée prend la fuite. Le ministère Guizot n'existant plus, et ne pouvant dès lors servir de prétexte aux troubles qu'on veut continuer, on dirige la haine des insurgés contre la garde municipale, cet admirable type du dévouement, du devoir et du

courage militaire. On entend bientôt, dans les divers quartiers parcourus par l'émeute, les cris de : '(A bas les municipaux! A bas les assassins! » On se porte sur les casernes de ce beau régiment , situées rue du Faubourg-Saint-Marlin et rue Moutïetard, dans l'espoir de les mettre au pillage et de massacrer leurs braves habitants. Au moment où le pouvoir croit que le calme se rétablit, que la paix est faite, au moment où la garde municipale exécute l'ordre de se retirer tranquillement dans ses casernes , les gardes municipaux du faubourg Saint-Martin, ayant le fusil sur l'épaule, sont traîtreusement assaillis, à la porte de leur quartier, par une populace rugissante. Un vif engagement a lieu, et, sans r heureuse et subite intervention de plusieurs pelotons de la garde nationale, un horrible massacre se serait produit sur ce point.

Vers neuf heures du soir, une bande armée de démagogues marche de nouveau sur la maison des frères Lepage , armuriers , rue Bourg-l'Abbé. Le détachement de garde municipale chargé, depuis le 22 février, de défendre

cette maison, renfermant dix mille fusils, est attaqué à plusieurs reprises par une masse de forcenés qui ne respirent que le vol et le carnage. Des gardes nationaux de la 6* légion, ayant en tête M. Husson, leur colonel, et M. Cote Ile, maire du sixième arrondissement, viennent s'interposer en médiateurs ; mais leur intervention, mal inspirée en ce moment, ne fait que donner plus de force aux insurgés, que paralyser la puissance et l'action de la troupe. Le colonel et le maire engagent les gardes municipaux à se rendre, ou du moins à quitter leur poste. Ces braves militaires s'y refusent. M. Cotelle se transporte alors en toute hâte auprès du préfet de police pour lui demander un ordre qui lève la consigne reçue. M. Gabriel Dclessert répond au maire du sixième arrondissement, comme il l'a répondu , depuis vingt-quatre heures , à plus de deux cents personnes qui sont venues lui demander des instructions ou des ordres pour agir, qu'il n'a pas d'ordres à donner, qu'il n'est malheureusement plus rien, que le commandement de Paris est depuis longtemps déjà remis

à l'autorité militaire. Sur ces entrefaites, un détachement du V léger, qui barre la porte d'entrée de la maison de MM. Lepage, rend ses armes et va se mêler au rassemblement. Les insurgés, enhardis alors, somment la garde municipale de se rendre et menacent de la faire sauter en mettant le feu au bâtiment, qui contient aussi sept quintaux de poudre. Les braves lieutenants Dupouy et Bouvier ûnissent par se soumettre. M, Cotelle, M. Husson, et M. Étienne Àrago, capitaine de la garde nationale, réunissent tous leurs efforts pour protéger dans leur fuite tous ces courages malheureux ; mais ils ne peuvent empêcher un maréchal des logis d'être assassiné par un enfant, et plusieurs gardes d'être blessés et maltraités par la multitude en délire.

A la même heure, une troupe d'environ deux mille hommes, presque tous en blouse, et à la tête desquels marchent vingt élèves de l'École polytechnique et une quarantaine de gardes nationaux, traversent le Pont-Neuf; ils se dirigent vers le Panthéon pour recruter

de nouveaux renforts, et afin de descendre ensuite plus nombreux sur la Préfecture de police. Celte troupe est armée de fusils, de baïonnettes, de sabres et de bâtons. Elle a un drapeau rouge et des torches allumées. A la même heure, un nombreux rassemblement a lieu sur la place du Palais-de-Juslice et dans les rues adjacentes; il devient menaçant. La garde municipale à pied et à cheval a beaucoup de peine à le déloger du quartier de la Ci lé. L'opposition et le mécontentement reprennent de plus en plus le dessus ; on s'aperçoit facilement que les masses ont reçu un nouveau mot d'ordre, et que c'est maintenant à la couronne, à la royauté, qu'on en veut. M. Gabriel Delessert prévient le Gouvernement de tout ce qui se passe et de tout ce qui va se passer. Le Gouvernement semble ne rien voir et ne rien entendre. Dans le quartier des Arcis, où des barricades n'ont pas été détruites, leurs défenseurs annoncent qu'ils ne déposeront leurs armes et ne livreront leurs retranchements qu'après avoir obtenu des garanties pour l'avenir, qu'après que les nombreux

impôls qui pèsent sur la classe pauvre seront désormais supportés par les riches. Des rassemblements menaçants se forment de nouveau place de la Madeleine; ils sont repoussés par la troupe de ligne, et, en fuyant, des jeunes gens sortis de ces groupes teudent des cordes rue Tronchet, pour empêcher l'approche de la cavalerie. D'autres rassemblements marchent vers la place Vendôme et jettent des pierres dans les carreaux du Ministère de la justice. Ils sont, presque aussitôt, débandés par deux escadrons de cavalerie qui les chargent et qui les dispersent.

A la même heure, M. Sobrier, qui vient de pérorer au café des Postes, rue Montorgueil, sur la situation politique de Paris, et qui vient de dire à ses satellites : « Mais nous perdons ici notre temps ; c'est sur les barricades qu'il faut parler : en avant donc, qu'on me suive ! » s'élance dans la rue pour courir au combat. A peine est- il sorti de ce café que passe une colonne d'insurgés; il se met à leur tète, etparcourl ainsi, à la lumière des torches qui le pré-

cèdent, les quartiers Montmartre, Monlorgueil, Saint-Denis, Saint-Martin et du Temple. Exténué de fatigue, M. Sobrier s'arrête chez un marchand de vins; mais la colonne continue sa marche, descend les boulevards , se dirige vers les bureaux du journal le National, et s'arrête sous le balcon de M. Marast. Le futur président harangue ces émeuliers. Bientôt un homme avec une figure maigre, avec de longs cheveux, avec un paletot presque blanc, se met à leur tète, les entraîne sur les boulevards et les conduit droit au Ministère des affaires étrangères, dans lequel se trouve un bataillon de ligne pour défendre M. Guizot, resté courageusement à son hôtel, et qui est toujours le point de mire des vengeances populaires. A la vue de cet attroupement, éclairé par des torches, porteur d'un drapeau rouge et armé de sabres et de fusils, le bataillon de ligne se prépare à la résistance; la colonne d'émeutiers s'avance toujours; elle paraît vouloir enfoncer ses rangs. Le commandant s'oppose au passage des insurgés. Le chef de l'attroupement parlemente peu-

dant que ses séides crient : « Vive la ligne ! » Le commandant persiste énergiquement dans son refus. Alors l'homme aux longs cheveux lève le bras, et Ton entend un coup de fëu qui va frapper à mort un soldat du bataillon. Aussitôt la ligne rispote par un feu de peloton, et des cadavres jonchent le boulevard. Un tombereau, qui a été vu près des bureaux du journal la National, et qui se trouve là, dit-on, par hasard, reçoit les corpsdes malheureux tués et les conduit d'abord , à la lueur des torches et aux cris de vengeance de leurs amis, sous le balcon de M. Marrast ; puis, vers minuit, au journal la Réforme, et ensuite, pendant toute la nuit, aux barricades où les hommes veillent, et où leur courage et leur haine ont besoin d'être excités par la vue du sang répandu.

A la Préfecture de police , la journée du 23 se passe sous l'empire de rudes travaux et des préoccupations qui, à l'arrivée de chaque rapport, viennent assombrir la pensée de M. Gabriel Delessert, et enlever une à une ses illusions et ses espérances de la veille. Les agents racontant

ce qu'ils ont vu ; les gardes à cheval, ou les inspecteurs en bourgeois, accourant demander des renforts; le rappel, qui se fait entendre; les nombreuses détonations, qui se rapprochent plus ou moins vivement de l'oreille, causent, à chaque instant, de nouvelles et poignantes émotions. C'est un va-et-vient continuel de troupes, d'agents et d'estafettes. Vers six heures du soir, les rapports des commissaires et des agents secrets devenant plus effrayants sur la situation de la capitale , malgré l'annonce officielle du- calme qui renaît dans Paris , M. Gabriel Delessert donne, de son propre mouvement, l'ordre d'établir des postes avancés aux environs de la Préfecture de police. Le pont au Change, le quai aux Fleurs, le pont Saint-Michel et le Pont-Neuf, sont occupés militairement par deux escadrons de dragons mis à la disposition du préfet, et par la garde municipale à pied et à cheval. Entre huit et neuf heures du soir, on est informé qu'une bande d'émeutiers se dirige sur le pont au «Change. Bientôt, en effel, une colonne d'insurgés débouche sur. la

place du Châtelet avec des torches allumées, des armes el un drapeau. Cette colonne se présente à l'entrée du pont, et, sur le Qui vive? d'une sentinelle, elle répond par des coups de fusil auxquels les gardes municipaux, disposés en tirailleurs sur les deux trottoirs, ripostent par un feu soutenu; un peloton de cavalerie s'élance alors au galop, et met en déroule les assaillants, qui ne reviennent plus à la charge.

La nuit se passa fort calme à la Préfectore et dans tous les bivouacs voisins. Seulement on apprit TauVeuse catastrophe» du boulevard des Capucines, dont les déplorables circonstances ont paru, pour bien des personnes, enveloppées de ténèbres; seulement on entendit, vers une heure du matin, sonner le tocsin à Saint-Sulpice, et retentir quelques coups de feu dans cette direction. On sut, peu d'instants après, que des émeuliers avinés s'étaient présentés à la mairie du il" arrondissement pour demander des armes, qu'ayant reçu un refus formel, ils avaient couru vers l'église, qu'ils avaient enfoncé les portes, qu'ils avaient sonné les cloches,

et qu'ils avaient été pourchassés par la garde municipale de la caserne Tournon.

M. Gabriel Deiessert ne se fait pas illusion : le drame sanglant qui vient de se jouer si perfidement dans les rues de Paris, et les rapports adressés au préfet de police des divers quartiers de la capitale, continuent à Péclairer sur l'extrême gravité des circonstances. 11 sait que dans plusieurs légions, les gardes nationaux ont été désarmés à domicile; il sait aussi que les chefs républicains ravivent avec persévérance l'ardeur refroidie de leurs nombreux amis; il sait enfin que l'autorité militaire, qui ne manque pas d'avertissements de toutes sortes, s'est endormie dans une trompeuse sécurité, et qu'elle a follement donné l'ordre à toutes les troupes de quitter leurs positions et de rentrer dans leurs casernements» Toutefois, cet ordre ne s'est pas étendu à la garde municipale : M. Gabriel Deiessert a demandé et a obtenu qu'elle restât sur tous les points dont elle a la garde.

Durant ce temps, on marche, aux Tuileries,

de doutes en indécisions, et d'incertitude en perplexité ! Le roi n'est plus le maître chez lui ; son cabinet est ouvert à ses ennemis comme à ses amis. Chacun parle, chacun veut faire prévaloir ses conseils, selon ses intérêts ou ses espérances. L'un demande le combat, l'autre demande des concessions; ceux-ci travaillent pour la régence, et ceux-là pour la chute de la royauté de Juillet. Le maréchal Bugeaud, qui voit clair à travers cet horizon royal tout chargé de sombres nuages, propose d'en finir promptement et d'une manière décisive par la voie des armes. Son langage plein d'assurance et de vérité relève le moral du roi; le maréchal Bugeaud est investi du commandement général des troupes et des gardes nationales ; il a liberté entière pour agir selon ses vues. Bientôt il fait connaître, par un avis confidentiel, qu'une attaque doit avoir lieu, au point du jour, sur les trois principales lignes d'opération, pour rejeter l'insurrection dans les quartiers du centre, où il conçoit l'espoir de la comprimer, de même qu'on l'a déjà fait dans d'aussi raves circonstances. Mais dès que le maréchal

Bugeaud a quille Louis-Philippe pour prendre son nouveau commandement, les pacificateurs, les régenlistes, les démolisseurs de irône assiègent de nouveau le roi et battent en brèche le maréchal. Au dedans, le commandant en chef est desservi ; au dehors , ses ordres ne sont point exécutés. Un général permet que le peuple traite avec l'année ; il lui livre ainsi la ville au lieu de la lui prendre. Alors des gardes nationaux, la plupart inventés par la Réforme et par le National, fraternisent avec les soldats, reçoivent leurs cartouches, et leur font crier : * Vive le peuple! > Alors dos insurgés quittent leurs barricades, se portent sur l'Hôtel- de-Ville, massacrent des gardes municipaux sans défense, s emparent de pièces d'artillerie, et s'installent à la Préfecture de la Seine. Quant à la Préfecture de police, les dispositions militaires prises pour sa défense sont presque les mêmes le 24 février que le jour précédent, et cependant on n'ose pas venir l'attaquer. On sait que M. Gabriel Delessert est là avec sa garde municipale. La circulation sur les quais environnant la Pré-

lecture commence à devenir plus active et plus bruyante; elle annonce que l'agitation populaire s'étend, et que la révolution s'accomplit. Les commissaires de police, cernés par l'émeute et par les barricades, n'envoient plus de nouvelles de leurs quartiers, et les agents secrets ont cessé leurs fonctions. Depuis une heure du matin, M. Gabriel Delessert est dans l'ignorance presque complète de ce qui se passe dans Paris. Toutefois, l'on sait que l'honneur d'avoir pris l'Hôtel-de-Ville a fait désirer aux insurgés d'avoir la gloire de prendre les Tuileries. Ils y courent, mais ils font une halte place du Palais- Royal ; ils veulent s'emparer du poste du Château-d'Eau, et comme la garde municipale ne sait pas se rendre, il faut qu'elle meure. Une vive fusillade s'engage. La garde municipale fait de courageuses sorties. Son audace est devenue inutile là comme à la place de la Concorde, où elle succombe glorieusement. Elle se renferme donc pour attendre du secours; mais le secours ne lui vient pas; c'est l'horreur seule de la mort qui se présente. On apporte de la

paille; on met le feu au corps de garde; la charpente du bâtiment s'enflamme et bientôt elle s'écroule. Les gardes municipaux expirent écrasés, asphyxiés et brûlés ; d'autres, plus heureux parce qu'ils sont près de la porte, ont fait une sortie et succombent de la mort des braves : ils meurent en combattant.

Aux Tuileries, on semble avoir complètement perdu la raison ; on semble ne pas savoir que les événements ont marché et que toute composition est à présent impossible. On fait afficher la proclamation de M. Odilon Barrot et de M. Thiers, annonçant que l'ordre est donné de suspendre le feu, et qu'un nouveau ministère est constitué. Cette proclamation ne produit aucun effet. Depuis longtemps il est trop tard; l'autorité n'a plus ni prestige ni force, et le peuple n'a plus de frein. M, Odilon Barrot est presque bafoué sur le boulevard, et M. le général Lamoricière est blessé rue Saint-Honoré. Le roi connaît enfin la véritable situation de Paris ; il commence a comprendre le sort qui lui est réservé. Les Tuileries ne sont plus le palais du souverain ; elles

— ;wo —

sont un caravansérail où tout le monde entre et sort, où tout le monde parle et commande.

Comme tant d'autres, M. de Girardin prend la parole et dit au roi que pour rétablir l'ordre et la tranquillité, que pour sauver la couronne de France, il faut qu'il abdique. Alors le roi tout éperdu, sollicité par son entourage, par M. Crémieux, par sa famille même, signe son abdication, malgré les instantes prières et la noble résistance du maréchal Bugeaud. Mais le roi voit bientôt qu'on l'a trompé. On vient lui annoncer qu'on se bat toujours, que les insurgés se prient sur les Tuileries, que tout espoir est inutile; que son règne est fini ; que son salut n'est plus que dans la fuite. En effet, le roi a seulement le temps de quitter son palais ; la populace armée s'en empare et le met au pillage.

Toujours ignorant des événements qui s'accomplissent dans Paris, chacun se demande, à la Préfecture de police, ce qui va arriver, sans pouvoir résoudre la question. Aussi chacun attend l'issue de cette révolution avec nue inquiétude fiévreuse, lorsque, vers une heure de

relevée, on entend dans le lointain un bruit considérable de tambours battant la charge.

Les troupes renfermées dans la Préfecture prennent les armes et se disposent au combat. On fait sortir et placer dans la rue de Jérusalem, à droite et à gauche, le long des maisons , la compagnie des chasseurs d'Orléans passée de la cour du préfet dans la cour de la Préfecture, afin de frapper par des feu* obliques et croisés tout corps insurrectionnel qui voudrait prendre l'ancien hôtel des premiers présidents. Sur ces entrefaites, on envoie un agent en bourgeois reconnaître le genre de troupes qui s'avance. On sait bientôt que c'est un bataillon de la garde nationale de la 10 # légion qui se dirige de la rive gauche, par le Pont-Neuf, vers la Préfecture de police. Derrière cette colonne marche un bataillon du 70* de ligne. Le général Saint-Arnaud est en tête et à cheval. Son costume brodé et son képi africain attirent les regards de la foule, autant avide de nouveautés que d'émotions politiques.

La garde nationale s'arrêta sur le quai des

Orfèvres et au coin de la rue de la Barillerie, et la ligne, après avoir fait une volte-face, garda Teotrée de ce quai vers le Pont-Neuf. Le général Saint-Arnaud se rendit à la Préfecture et mit pied à tewe dans la cour. Il monta chez le préfet, et descendit quelques minutes après avec ce magistrat. M. Gabriel Delessert était en uniforme ; mais il avait par-dessus son costume une grande redingote marron foncé. Ils inspectèrent tous deux d'un regard rapide les gardes municipaux rangés dans la cour, et se rendirent aussitôt après sur le quai. Is général Saint- Arnaud commanda au lieutenant des chasseurs d'Orléans de faire rentrer sa troupe, et son ordre lut immédiatement exécuté. M. le général Saint- Arnaud et M. Gabriel Delessert passèrent en revue les deux bataillons qui venaient d'arriver. L'attitude de la garde nationale était digne et calme; la ligne paraissait fatiguée et démoralisée. Après avoir parcouru leur front dans toute la longueur du quai des Orfèvres, le général Saint- Arnaud et le préfet s'arrêtèrent au coin de la rue de la Barillerie et du quai pour attendre

leurs chevaux qu'ils avaient demandés. Au moment où M. Gabriel Delessert allait monter à cheval, un homme, nu -tête et à moitié vêtu, s'approcha de lui par derrière, lui frappa sur l'épaule, et lui dit : « Monsieur le préfet, vous n'avez rien à craindre ; le quartier vous aime ; dites un mot, et nous sommes à vous. » M. Gabriel Delessert le remercia vivement, et le général ajouta froidement : « C'est bien, si l'on a besoin de vous l'on vous appellera *. » Le préfet et le général visitèrent ensemble les différents postes protégeant la préfecture, et rentrèrent à l'hôtel par le Pont-Neuf et le quai des Orfèvres.

M. Gabriel Delessert remonta dans son cabinet, et le général resta dans la cour. Il était devant la grande porte, le regard dirigé vers le quai, et il avait les bras croisés et les jambes ouvertes, dans l'attitude d'un homme qui semble attendre l'inconnu.

' Cette scène et ce* paroles nous ont été rapportées par M. Auguste Profit, premier valet de chambre de M. Gabriel Delessert, et l'un de ses bons et vieux serviteurs, qui conduisit lui-même les chevaux sur le quai des Orfèvres, et qui entendit ce colloque.

La garde municipale demandait, depuis de longues heures, qu'on sortît de cette inaction, mille fois plus émouvante que la bataille. Le général Saint-Arnaud répondait à chaque officier qui se faisait l'écho de ses soldats : « Je n'ai pas d'ordre. » Le lieutenant Legendre, brave et bouillant officier de la garde municipale, qui bondissait sur son cheval en entendant toujours ces fins de non-recevoir, s'approcha enfin du général, et lui dit : « Ah ça ! général, est-ce que vous comptez nous faire tous égorger ici comme des poulets ? — Je n'ai pas d'ordre, répondit encore imperturbablement le général Saint- Arnaud. — Eh bien! s.... n.. de D...! cria le lieutenant Legendre, quand on n'en a pas, on en prend. Si j'étais à votre place, moi, il y a longtemps que j'aurais dit : Marchez! nous serions déjà arrivés au Carrousel, et nous aurions sauvé tous ces braves gens. » Le général répliqua : « Le peuple y est. — Eh bien ! tant mieux! fit le lieutenant. Voyons, ordonnez, général, et il verra qui nous sommes. » Le général se tut, tourna le dos à son interlocuteur.

et le lieutenant Legendre se retira, en grommelant dans ses dents quelques jurons de colère.

Pendant ce temps, la présence des troupes sur les quais des Orfèvres et de l'Horloge avait attiré aux abords de la Préfecture une foule paraissant inoffensive ; mais peu après survinrent des hommes armés, qui l'animèrent et rexcitèrent au point de faire craindre l'envahissement immédiat de la Préfecture. Informé de ce qui se passait, le préfet donna i'ordre de fermer toutes les issues. Les hommes armés étaient devenus bien plus nombreux; la* foule vociférait toutes sortes de menaces et d'imprécations ; on entendait à chaque instant des coups de feu dans les environs; le danger croissait de minute en minute; il était imminent. La garde et les quelques employés restés à la Préfecture en étaient réduits à se demander : Serons-nous brûlés, fusillés ou pendus? Quand on entendit des feux de peloton sur le quai des Orfèvres, quand on vit la ligne, enlevée par une panique incroyable, accourir dans le plus grand désordre, on pensa que tous les émeutiers de Paris la poursuivaient.

Il n'en était rien cependant : c étaient les premières compagnies en contact avec le peuple, qui, pour témoigner de leur fraternité, avaient déchargé leurs armes en l'air, et qui, ayant fait croire aux compagnies des seconds rangs à une attaque inattendue, les avaient effrayées et les avaient mises ainsi en fuite. L'impulsion donnée, tout le bataillon suivit le mouvement de déroute. A la vue de cette troupe, on ouvrit immédiatement les deux battants de la grande porte de la Préfecture, afin de la recevoir; et elle passa sous le porche avec une telle précipitation, que nous crûmes un instant que la moitié des soldats y resterait écrasée. Ce bataillon se rangea dans la cour des prisons, et ne reparut plus devant la garde municipale.

On referma aussitôt la porte, pour empêcher rinlroduclion des insurgés. Mais un homme du peuple, un seul, avait suivi la troupe de ligne; il était armé d'un sabre; il se trouva en face de la garde municipale rangée en bataille. Deux gardes s'avancèrent sur lui et allaient le frapper à mort, lorsqu'un mot du secrétaire de service

les rappela au pardon. L'homme du peuple fut gracié; il en fui quitte pour la peur et pour une forte égralignure au front.

Cette clémence de la garde municipale lui porta bonheur, car il n'y eut pas un coup de feu tiré, car il n'y eut pas un seul homme blessé à la Préfecture de police.

Le général Saint-Arnaud, jugeant sans doute alors sa mission remplie, profita de ce trouble et de ^cette panique pour se retirer. Il était à peu près deux heures. Le général ne sortit pas assurément par la rue de Jérusalem, puisque la porte de l'hôtel était fermée, puisqu'elle était attaquée par le peuple ; mais nous ne pouvons dire par quelle issue et comment il quitta la Préfecture de police; uous ne l'avons pas suivi dans sa retraite

En poussant des cris effrénés, le peuple frap-

1 Nous ne sommes pas d'accord avec l'auteur (les articles : La garde municipale jmxdant les journées de février 4 848, dans le journal de la gendarmerie de 4850, en ce qui concerne les événements qui se sont passés a celle époque à la Préfecture de police. Aussi, nous pensons que, d'après son récit erroné, cet historien n'a pa» été, comme nous, acteur et même témoin dans ces triples affaires.

pait violemment à la porte de la Préfecture, et menaçait de l'enfoncer. Il annonçait même l'intention d'incendier les bâtiments, si la troupe ne se rendait pas et ne lui livrait pas tout de suite ses armes. Le péril était venu à son comble, il n'y avait plus à différer.

Des officiers de la garde nationale résolurent d'intervenir et de se présenter en médiateurs. Ils demandèrent l'ouverture de la porte ; on la leur refusa longtemps; enfin, après bien des pourparlers échangés par une fenêtre haute et grillée, on les laissa entrer. Ils se présentèrent devant M. Gabriel Delessert; à leur tôle était M. Carteret. Ils affirmèrent que le combat avait cessé partout, que la tranquillité se rétablissait; enfin, ils proclamèrent que le gouvernement de juillet n'existait plus. M. Gabriel Delessert fit aussi remarquer a ces délégués que, depuis l'avant-veille, il n'était préfet que de nom, que toute l'autorité reposait entre les mains de la force militaire, et qu'il n'avait pas plus de détermination à prendre que d'ordres a donner. Il ajouta qu'il reconnaissait cependant comme

eux que, le général Saint- Arnaud parti, il n'y avait plus ~de défense possible, et qu'il pensait qu'il y avait nécessilé d'accepter une capitulation. Un des officiers fit observer que le peuple s'impatientait au dehors, et qu'il demandait des armes ; il supplia le préfet de le satisfaire à l'instant même.

M. Gabriel Delessert consentit à une remise de fusils, et M. Roussel, officier de paix, fut chargé d'en faire délivrer une quinzaine au peuple. On décida ensuite que la ligne sortirait avec ses armes; mais que, dans son propre intérêt, la garde municipale abandonnerait les siennes.

Le brave colonel Lardenois, commandant de la garde municipale, présent à cette entrevue, résista d'abord, mais il fut contraint de se soumettre à la majorité ; il eut même la triste mission d'annoncer à ses troupes qu'elles étaient déliées de leur serment, et qu'elles devaient se considérer dès ce moment comme licenciées.

La garde municipale allant quitter la Préfecture de police, et le peuple allant s'en emparer, M. Gabriel Delessert pensa avec raison que sa

présence n'y était plus nécessaire, et que sa dignité même en souffrirait s'il y restait plus longtemps. Il quitta donc cette préfecture, qu'il avait si bien dirigée pendant près de douze ans, avec un profond et vif regret, mais aussi avec la conscience d'avoir fait fidèlement et courageusement son devoir jusqu'à cette heure suprême.

M. Gabriel Delessert, entraîné par un ami, traversa les cours de la Préfecture, prit un passage qui conduisait du bureau de permanence au Palais-de-Justice, et se rendit chez M. Léon de Laborde, son beau-frère, député de Seine-et- Oise, demeurant alors quai Malaquais, n° 1, où l'attendait toute sa famille éplorée.

Sur ces entrefaites, le colonel Lardenois réunit ses officiers, leur annonça la fâcheuse détermination prise dans le conseil tenu chez le préfet. Ses paroles se répandirent aussitôt dans les rangs de sa vaillante garde ainsi que les feux foudroyantsd un éclair, et aussitôt une explosion de regrets et de colère se fit entendre de tous côtés.

Celte troupe, si courageuse encore il y avait

un instant, se débande et se livre an plus vif désespoir ; tous les hommes abandonnent leurs armes, quittent leurs fourniments et leurs schakos, en les jetant pèle-mèle dans la cour de -fa Préfecture : les uns se sauvent comme des fous et escaladent les murs ; les autres se préparent, comme des vaincus, a sortir devant leurs faciles vainqueurs.

Le peuple est prévenu des décisions du conseil; il est dans la joie du triomphe. 11 promet de rester calme, et même d'honorer le courage malheureux. On pose un grenadier de la garde nationale au pied de chacun des montants de la grande porte de la Préfecture, et un lieutenant de la même garde se place, ainsi que le secrétaire de service de M. Gabriel Delessert, à la droite de cette porte pour faire partir et pour protéger les diverses troupes qui sont enfermées dans les cours de la Préfecture de police. L'ordre de départ est donné. Les chasseurs d'Orléans sortent les premiers, avec le fusil sous le bras. Ils ont les honneurs de la guerre. Le lieutenant de la garde nationale dit au peuple : « Criez :

Vivent les cbasseurs ! » et le secrétaire dit aux chasseurs : « Criez : Vive le peuple! » Chacun joue son rôle comme contraint et forcé; mais chacun le joue bien. Après les chasseurs, passent les soldats de la ligne; ils portent aussi le fusil sous le bras : les vivat sont provoqués et poussés » avec le même entrain. Viennent ensuite les

gardes municipaux à pied, sans fourniment, sans armes et lèle nue : chose triste et pénible à voir ! Nous pensons un instant que tous uos efforts vont échouer ; un murmure provocateur s'est fait entendre; mais, stimulé de nouveau, le peuple crie le premier : a Vive la garde municipale !» et la garde municipale répond à sa généreuse initiative par : « Vive le peuple! » Puis vient la garde municipale a cheval, sans armes, mais le casque en tête. Le colonel Lardenois les précède aussi à cheval et sans son épée au fourreau. Il enfonce fièrement son chapeau sur son front, et porte le regard haut et ferme comme un jour de victoire. Les mêmes cris, les mêmes vivat sont poussés de part et d'autre avec une semblable ardeur. Enfin sort un dra-

gon, lout armé, tenant en main le cheval du général Saint-Arnaud, resté jusqu'à ce moment dans l'écurie de la Préfecture. Le peuple regarde, étonné, ce cheval ; il semble réfléchir et le laisse passer. On ne peut pas toujours être heureux dans sa vie. Les brillants faits d'armes du général Saint-Arnaud sur le vaste théâtre de l'Algérie et ses glorieux services en Crimée feront assurément oublier le mauvais rôle qu'il a joué, le 24 février, à la Préfecture de police.

Comme nous l'avons dit, dans cette journée remplie de tant d'émotions et de si graves événements, il n'y eut pas un seul coup de feu tiré ; il n'y eut pas un seul militaire blessé a la Préfecture. Le danger commun fit presque fraterniser des hommes dont les sentiments , une heure auparavant, paraissaient si contraires, et les sauva tous d'une collision sanglante, d'une cruelle boucherie.

Le secrétaire de M. Gabriel Delessert venait de terminer la mission qu'il s'était imposée; il se retira l'âme heureuse d'avoir pu remplir si facilement son devoir jusqu'à la fin, d'avoir pu

contribuer, pour sa faible part, à faire épargner le sang de lanl de braves et malheureux soldats. Il traversa alors la foule, impatiente de saisir sa proie, sans être, de sa part, l'objet d'aucune attaque, ni même d'aucune menace, et il abandonna la Préfecture a ses nouveaux maîtres.

Quant au lieutenant de la garde nationale, il rentra dans l'intérieur de l'hôtel pour continuer, avec ses collègues, son œuvre si nécessaire d'ordre et de moralisation.

Le peuple alors se rua dans la cour de la Préfecture de police pour s'emparer des armes et pour prendre possession de l'hôtel. La confusion était partout. Le pavé était jonché de fusils, de sabres, d'habits, de schakos, de munitions et de toutes sortes de fourniments militaires. Chacun se jeta sur Pobjet de sa convoitise; chacun put avoir son glorieux trophée. Dans l'ivresse du succès, les superbes triomphateurs parcouraient les deux cours de la préfecture : les uns, aux cris répétés de : « Vive la République ! » les autres, en chantant à tue-tête la Marseillaise et tes Girondins. C'était un véritable délire. Le

peuple se livra à mille genres d'excès, comme font presque tous les enfants qui, manquant de raison, ne savent pas sainement user de leur liberté lorsqu'ils ont le malheur d'être livrés a eux-mêmes.

Tels sont les principaux événements politique qui, pendant près de douze ans, ont agité la France.

Ainsi s'est accompli ce triste et déplorable épisode du 24 février 1848 à la Préfecture de police; ainsi s'est terminée brusquement la carrière préfectorale de M. Gabriel Delessert.

Ce magistrat honorable et populaireavait résisté à toutes les tempêtes politiques qui emportèrent et ramenèrent si souvent les ministres du gouvernement de Juillet; une révolution qui venait de faire tomber une couronne pouvait seule le faire tomber.

Nous avons rapporté les nombreuses attributions dévolues par la loi au préfet de police ; nous avons dit les graves devoirs qu'il a sans cesse à remplir ; nous avons fait connaître les conditions les plus importantes qui lui sont im-

posées ; nous avons vu M. Gabriel Delessert, nuit et jour, à l'œuvre colossale qu'il sëtail faite, et nous avons vu comment il s'est acquitté de ses immenses et périlleux travaux. 11 n'eut rien à envier aux lieutenants généraux de police dont nous avons si souvent parlé, et aux préfets qui l'ont précédé dans la même carrière. 11 eut les mérites de chacun et il n'eut pas leurs défauts. À eux tous ils auraient pu lui ressembler ; lui seul ne ressembla à personne.

Nul, en effet, ne fut plus digne de remplir une telle place. A une physionomie calme, pure et austère , M. Gabriel Delessert joignit une contenance fière et ferme, un maintien grave et noble. Son visage régulier , agréable et majestueux , répondit a sa taille haute, élégante et svelte ; son regard fut vif et pénétrant ; sa parole fut bienveillante; son caractère fut, à la fois, doux et sérieux , énergique et circonspect; son esprit fut droit, son jugement, prompt et sûr, son cœur, grand et généreux. Il montra son sang-froid et sa vigueur dans les émeutes, son courage dans les dangers, son intelligence dans

les travaux administratifs, sa sagesse et sa justice dans les travaux judiciaires, sa prudence et son tact dans les affaires politiques, sa bienveillance et sa popularité dans toutes ses fonctions. Il eut une probité incorruptible, un dévouement sans borne et une honnêteté sans pareille. Loin de chercher à augmenter sa fortune dans le poste élevé qu'il occupa , il l'employa à soulager les pauvres, à faire des heureux et à bien servir l'État ; de telle sorte qu'il eût quitté la préfecture de police riche de ses bonnes actions et de ses bonnes œuvres, mais non pas riche de terres et d'argent, si son frère, en mourant, ne lui eût laissé un immense héritage.

M. Gabriel Delessert a rempli, pendant onze ans, cinq mois et quatorze jours, les fonctions de préfet de police; et pendant tout ce temps, il n'a jamais pris un seul instant de congé, et il n'a jamais été une seule fois malade. 11 est le seul des vingt-huit préfets, ayant tenu ces fonctions depuis 1800 jusqu'à cejour, qui ait été tant d'années en exercice; et si, par la durée de ses

services, il n'est que le cinquième sur la liste des quarante-quatre lieutenants généraux et préfets de police qui ont dirigé la ville de Paris, depuis 1667 jusqu'en 1858, il est encore le premier par sa réputation sans tache, par son administration sans reproche et par sa direction habile, car il a été préfet dans un moment où tout le personnel de ses bureaux et de ses agents n'était que de 1417 individus 1 ; à une époque de liberté où tout était difficile ; où la presse exigeait beaucoup et soumettait tout à son contrôle; où le gouvernement constitutionnel se donnait, tous les six mois, de nouveaux maîtres;. où le parti républicain et le parti légitimiste se déchaînaient à chaque heure contre le pouvoir, et couvraient la France de leurs troubles et de leurs séditions ; où enfin, selon l'expression d'un y auguste écrivain, la cause napoléonienne avait des partisans depuis l'atelier de l'ouvrier jusque dans les conseils du roi, et depuis la caserne du soldat jusqu'au palais du maréchal de France.

i Ce personne), en s'est élevé au chiffre de 4,782 em ployés el agents.

Dans sou trajet du Palais-de-Justice au quai Malaquais, M. Gabriel Delessert jeta plus d'une fois un regard en arrière, non pas pour voir si l'émeute vengeresse le poursuivait et allait l'atteindre, mais pour dire un dernier adieu à cette Préfecture qu'il avait dirigée si longtemps, dans laquelle il avait fait tant de bien, et qu'il venait de quitter avec une si profonde douleur.

Des fenêtres de M. Léon de Laborde , M. Gabriel Delessert vit passer sur le quai du Louvre l'insurrection triomphante , sortant du pillage des Tuileries, et se dirigeant d'un pas aviné vers l'Hôtel-de-Ville, dans un costume aussi bigarré que hideux. Le colonel Courlais marchait à cheval, à la tète de ce troupeau d'hommes libres. Les uns portaient au bout de leurs fusils des quartiers de viande, des pains, des jambons ; les autres des pâtés, des bocaux de fruits confits, des saucissons , des biscuits de Savoie, enfin les réserves ou les dessertes de l'office et de la table de Louis-Philippe. A cette vue, M. Gabriel Delessert, l'homme aux instincts honnêtes et généreux , ne put s'empêcher de

tressaillir. Il déplora vivement , mais aussi avec respect, l'inaction où l'avait réduit le pouvoir régnant, et il regretta le temps où, mieux inspiré, le gouvernement de Juillet avait mis dans des mains fermes et sûres comme les siennes le soin de combattre et de vaincre la révolte. Tousses regrets étaient superflus; la défaite était complète; le triomphe n'était que trop certain. En effet, non-seulement alors Louis-Philippe avait abdiqué en faveur de son, petit-fils, mais le roi, mais le comte de Paris, mais la duchesse d'Orléans, mais la famille royale, avaient été obligés de fuir ou de se cacher provisoirement dans la capitale.

C'était un affreux désordre dans les cours de la Préfecture, lorsque M. Caussidière y arriva avec MM. Sobrier et Cahaigne. Leur présence fit suspendre et les chants et les cris. M. Caussidière annonça alors , d'une voix enrouée, à celte foule attentive et muette sa nomination comme délégué provisoire au département de la police. 11 fut applaudi avec fureur, et il alla s'installer dans le cabinet du secrétaire général , ne vou-

laut pas, par respect pour M. Gabriel Delessert, prendre possession du cabinet du préfet de police, affublé de pistolets, d'un sabre, d'une ceinture rouge, d'une mauvaise casquette, d'une redingote crottée, d'un pantalon noir en lambeaux et d'une paire de bottes trouées par suite de ses pérégrinations sur les barricades. M. Gabriel Delessert s'était montré plusieurs fois bienveillant pour M. Caussidière, en considération de son oncle Spréafico, et M. Caussidière avait conservé une douce reconnaissance et un profond respect pour l' honorable préfet dont il venait occuper la position, mais qu'il ne venait pas remplacer. Ce fut assailli par ces divers souvenirs que M. Caussidière s'assit au bureau du secrétaire général , là où , quelques heures auparavant, un mandat d'amener avait été provoqué et lancé contre lui.

M. Caussidière rapporte, dans ses Mémoires, qu'il enjoignit à l'économe de la Préfecture de fermer à clef toutes les pièces occupées, soit par la famille, soit par la maison de M. Delessert, soit par son cabinet particulier, attendu (jue

M. Gabriel Delessert, dans sa précipitation à fuir, n'avait rien emporté de tout ce qui lui appartenait. Nous ne pouvons nous empêcher de réfuter ce fait complètement erroné. M. Gabriel Delessert ne s'est pas enfui, comme le prétend M. Caussidière; il est resté, au contraire, à son poste jusqu'au dernier moment , où les événements accomplis le délièrent de son serment, où sa dignité lui ordonna de ne pas remplir plus longtemps des devoirs devenus inutiles. En effet, la meilleure preuve que M. Gabriel Delessert n'a pas fui , c'est que , depuis le 23 jusqu'au 24 février k trois heures de relevée, M. Gabriel Delessert attendit M. Caussidière avec ses montagnards, et que M. Caussidière et ses montagnards ne vinrent pas à la Préfecture de police, tant quils sureul que la garde municipale s'y trouvait armée, et que M. Gabriel Delessert était là pour se mettre à leur tète.

Cédant aux instances de sa fille et de M. de Valon, son gendre, M. Gabriel Delessert alla chercher un refuge dans leur maison de la rue

de l'Arcade. Il y resta deux jours, et partit le troisième pour l'Angleterre. Sans cesse inquiète sur son sort, la famille de M. Gabriel Delessert crut devoir entourer son départ de toutes sortes de précautions. On lui fit mettre des habits usés et communs; on l'obligea à se couvrir d'une casquette, et on lui procura un passe-port sous un nom supposé. Toutes ces mesures de sûreté personnelles eussent été bonnes assurément pour tout autre que M. Gabriel Delessert ; mais elles étaient parfaitement inutiles pour cet ancien préfet de police. Sa droiture, sa loyauté, sa bienveillance même dans les actes les plus sévères de son administration, lui avaient tellement attiré la considération* et le respect de ses adversaires politiques, que nous sommes convaincu qu'arrêté par le parti républicain , M. Gabriel Delessert eût été aussitôt autorisé à continuer sa route, et qu'on lui eût même donné un sauf-conduit pour sortir de France.

Bien qu'il n'ait pas partagé les fautes de son roi, M. Gabriel Delessert voulut partager son exil. Il arriva à Claremont, et comme il n'avait

jamais eu peur de dire, à Paris, toute la vérité au chef de l'Etat , même dans ses jours de péril et de prospérité , il ne craignit pas de se présenter, eu Angleterre, devant son souverain, dans ses jours de deuil et de malheur. M. Gabriel Delessert savait qu'une mauvaise conscience n'est tranquille nulle part, pas même devant les faibles, et qu'une bonne conscience au contraire ne redoute pas plus l'homme puissant que le juge éclairé et sévère. Il vit le roi et le trouva déjà pénétré des paroles de Y Ecclésiasle :

« Acceptez courageusement tout ce qui vous adviendra; souffrez avec calme la douleur; et, lorsque vous serez abattu, ayez patience; car l'or et l'argent s'éprouvent par le feu, et les hommes que Dieu veut avoir pour agréables doivent passer par le creuset des humiliations. »

L'accueil de Louis-Philippe fut plein d'effusion, de reconnaissance et de bonté. Il n'en pouvait être autrement. Le roi savait que M. Gabriel Delessert était resté, jusqu'au dernier instant, son loyal et courageux serviteur, et qu'il avait profondément gémi sur le rôle muet

que l'état de siège lui avait imposé pendant les journées de février. M. Gabriel Delessert ne s'en tint pas à celte réception de condoléance. 11 n'ignorait pas que le bienfait reçu est la plus sacrée de toutes les dettes, et que la reconnaissance est l'heureux apanage des belles âmes. Il visita donc souvent le roi dans sa retraite, et il adoucit souvent aussi, par des paroles aimantes et consolatrices, l'amertume des jours du royal exilé.

Pendant ce laps de temps, les précautions prescrites par M. Caussidière n'empêchèrent pas une espèce de voleur qui, depuis plusieurs jours, s'était glissé dans les cours de la Préfecture, en costume de garde national, et qui faisait partout preuve d'un zèle et d'une ardeur excessifs, de s'emparer de pièces d'argenterie, de vêtements, de bijoux et de décorations appartenant à M. Gabriel Delessert. Ce vol contraria vivement M. Caussidière, et il ne fut heureux que lorsque son auteur fut arrêté, que lorsqu'il apprit que ce malfaiteur par occasion n'était pas un républicain de la veille, mais un républicaiu du lende-

main. M. Caussidière craignait que de nouvelles tentatives de soustraclion ne se renouvelassent dans les appartements inhabités de son prédécesseur : il fit donc promptement livrer à la famille Delessert tous les bijoux et les effets restés à l'hôtel de la préfecture. A quelque temps de là, informé de l'ompressement et de l'obligeance que M. Caussidière avait mis à lui être agréable en cette circonstance, M. Gabriel Delessert s'empressa d'écrire de Londres la lettre suivante à son successeur :

Londres, 29 avril 4818.

« Monsieur le Préfet,

« Je viens d'apprendre par mes amis de Paris la bienveillance avec laquelle vous vous êtes exprimé au sujet du très-petit séjour que M"" Delessert a été faire h Passy, et le regret que vous avez témoigné de ce qu'elle ne s'était pas adressée à vous. Permettez-moi de vous en offrir mes remercîments.

« Je le fais avec d'autant plus d'empresse-

ment que c'esl pour moi une occasion de vous dire combien j'ai été sensible à tous les bons procédés dont vous avez usé envers nous, en permettant avec tant de bonne grâce la sortie, de la Préfecture de police, des effets, chevaux et autresobjetsqui nous appartenaient personnellement à ma femme et à moi. Je suis heureux, Monsieur le Préfet , de vous exprimer ma gratitude bien franche et bien cordiale.

« J'ai l'honneur de vous prier de recevoir mes sentiments de haute considération.

Cette lettre a soulevé bien des étonnements et bien des récriminations. On fut surpris de sa teneur obséquieuse; on la trouva trop aimable et trop humble pour un préfet aristocrate à un préfet montagnard ; enfin , on fut choqué de voir, dans la dernière phrase, ces mots : « mes sentiments de haute considération, » adressés à M. Caussidière. Pour nous, qui connaissions •le caractère tout à la fois réfléchi et lier de M. Gabriel Delessert, nous n'y avons vu qu'un

style el des expressions de circonstance, que la fine tactique d'un habile diplomate , que le respect du citoyen pour l'homme en place, pour le représentant officiel de la loi. Sans aucun doute , en écrivant celle lettre , M. Gabriel Delessert, qui porla si haut la dignité du préfet de police, s'est persuadé, pour la satisfaction particulière de son amour- propre', que son successeur, que l'élu de la République ne pouvait pas être moins méritant que lui, et il lui écrivit comme s'il s'était écrit à lui-même. Voilà notre opinion sur celte lettre , et nous avons l'assurance d'être tout à fait dans le vrai.

Sollicité de retourner en France par sa famille dont les affections se trouvaient à Paris, rappelé par ses amis qui lui disaient que le pouvoir républicain fonctionnait tranquillement dans la capitale, el que son existence n'avait rien à craindre de ce parti , M. Gabriel Delessert sollicita de Louis- Philippe la permission de s'éloigner de Claremonl , et quitta , six mois après son arrivée à Londres, le sol hospitalier de l'Angleterre.

Aussitôt son retour à Passy, nous allâmes voir M. Gabriel Delessert. Ce n'était plus le préfet de police que nous avions connu toujours bienveillant, toujours serviable et toujours bon; mais aussi toujours froid, toujours sérieux et toujours laconique comme un général sur le champ de bataille. Nous retrouvâmes dans M. Gabriel Delessert l'homme le plus simple, le plus aimable, le plus affectueux que nous ayons jamais rencontré. M. Gabriel Delessert n'avait plus à jouer de rôle politique : il était redevenu le gentilhomme d'autrefois , aux manières polies, affables et distinguées. Il nous fut facile de nous rendre compte de ce changement. En arrivant à la préfecture de police, M. Gabriel Delessert avait compris que, pour bien ordonner et bien se faire obéir, dans une administration aussi vaste et aussi difficile à diriger que celle qui lui était confiée, il fallait se faire un caractère et un masque qui en imposassent aux uns et qui retinssent les autres. Pour ce motif, M. Gabriel Delessert avait adopté, même dans ses réceptions officielles, ce

visage froid et puritain qu'on lui a vu, nonseulement afin de relever sa dignité magistrale , mais encore peut-être par défiance et par mépris pour l'espèce humaine, qu'un préfet de police est malheureusement appelé à étudier et à connaître sous toutes ses faces et dans tous les rangs de la société. Aussi avons-nous vu très-rarement M. Gabriel Delessert se montrer expansif dans ses salons et donner des poignées de main à ses nombreux visiteurs. Ses rigides fonctions lui faisaient sans doute appréhender de se voir quelquefois dans la nécessité de reprendre le lendemain ce qu'il aurait donné la veille, et d'être trop libre avec des personnes contre lesquelles il pouvait être obligé de sévir quelques jours après.

II. Gabriel Delessert nous accueillit avec la plus vive sympathie, et fut d'autant plus sensible à notre prompte démarche qu'un grand nombre d'amiliés lui avaient fait défaut depuis 1848. Il nous prouva que, sous celle enveloppe ausièrc et préfectorale que nous lui connaissions et qui cachait des instincts généreux, il y avait

un cœur chaud et sincère pour ses amis dévoués; un souvenir gracieux el bon pour ses anciens employés ; des regrets vifs et touchants pour les braves militaires de la garde municipale morts en combattant et restés fidèles à leur drapeau. Après avoir cité bien des noms qui auraient pu facilement s'effacer de sa mémoire, M. Gabriel Delessert nous dit : « 11 y en a dont je ne vous parle pas, parce qu'ils ont trompé la confiance que j'avais placée en eux. Je les avais pourtant comblés de bienfaits, et ils se sont conduits en ingrats! C'est toujours ainsi. » Des larmes lui vinrent aux youx. 11 les essuya en ajoutant : « Oublions ces mauvais serviteurs, et félicitons -nous encore qu'il n'y en ait pas un plus grand nombre. » Les noms que M. Caussidière a signalés plus tard dans ses Mémoires nous vinrent d'abord à la pensée ; puis il nous en vint encore quelques autres ; mais , suivant le noble exemple de M. Gabriel Delessert, nous les oublierons aujourd'hui.

Dans les entretiens que nous avions ensemble, M. Gabriel Delessert aimait à se reporter par

le souvenir au leinps de cette administration où il avait déployé tant de zèle, tant d'énergie et une si parfaite intelligence sur les hommes et sur les choses. Il aimait à se rappeler les mesures, les règlements ou les ordonnances prises soit dans l'intérêt de Tordre public, soit dans l'intérêt de la salubrité et de l'approvisionnement de la capitale; il se plaisait à les comparer avec les règlements rendus depuis son départ de la préfecture. Il discutait le fort et le faible de ses décisions, ou de celles de ses successeurs, avec une bonne foi, avec une impartialité vraiment digne de remarque. Souvent nous l'avons entendu se donner tort, et dire : « Ah ! si je devais encore m'occuper de cette affaire, aujourd'hui, je h traiterais tout différemment ! »

Gomme cet illustre athlète de la Grèce qui, après avoir recueilli des couronnes dans sa jeunesse , désirait à son déclin redescendre dans l'arène pour conseiller ses successeurs et s'essayer encore; comme un homme qui connaît sa valeur, et qui sent que les années lui ont laissé un esprit jeune et vif, une intelligence droite et

Digitizecfby Gopgle

*aine, M. Gabriel Delessert nous exprima plusieurs fois ses regrets de ne pas être appelé dans les séances importantes du Conseil municipal de la Seine. C'était l'époque de la question brûlante de la boulangerie et de la diminution fictive de la taxe du pain, c II me semble, nous disait-il, qu'un fonctionnaire qui, pendant près de douze ans, a consacré ses jours et ses nuits à faire de la théorie et de la pratique administratives, et qui, je le crois, ne s'en est pas plus mal tiré que beaucoup d'autres, pourrait rendre encore d'utiles et bons services à son pays; car, vous le savez, l'expérience mûrit le raisonnement, rend plus sage la décision, et la décision plus sensée et plus juste fait souvent rester des millions en caisse. »

Dans sa conversation comme dans sa correspondance avec quelques-uns de ses anciens employés, M. Gabriel Delessert apportait la circonspection la plus timide. Il craignait toujours que son nom, que sa parole, que sa plume, ne nuisissent a leur situation présente ou à leur position à venir. Ainsi, dans une lettre que

nous avons sous les yeux, il écrit : a Toujours, entre nous, il est inutile de faire mention de moi dans cette recherche. • Dans une autre, il dit encore : a Tout ceci entre nous et par suite de nos anciens souvenirs, car il faut toujours mieux ne pas me nommer et éviter de parler de moi. » II semblait ignorer de quelle valeur jouissait son nom au Palais , ou chez tous les préfets qui lui avaient succédé; il paraissait ne pas croire que ses relations, au lieu de nuire aux employés qu'il connaissait, pussent faire rejaillir sur eux un reflet de son talent administratif et de l'honorabilité de son caractère.

Pour preuve de ce que nous avançons, nous citerons seulement trois exemples : 1° le colonel Rebillot, a peine nommé préfet de police, se

rend à Passy, chez M. Gabriel Delessert, pour lui rendre hommage et pour lui demander ses conseils et ses inspirations. Gabriel Delessert recommande à M. Carlier, préfet de police , une pétition faite par une personne dont il lui dit beaucoup de bien, et sur laquelle il appelle sa bienveillante attention. M. Carlier

met aussitôt en marge de la demande : <t Nommer immédiatement le sieur X.... Je veux prouver à M. Gabriel Delessert toute la profonde estime que j'ai pour sa personne, et tout le cas que je fais de sa haute recommandation. » 3* M. Gabriel Delessert écrit à un de ses anciens secrétaires : « Je voudrais avoir en communication , pour quelques jours , un exemplaire du dernier compte rendu de la justice criminelle en France; voyez, je vous prie, M. Labat, chef dés archives de la préfecture; et s'il n'a pas encore cet ouvrage , allez le demander de ma part à M. de Rover, procureur général près la cour de Cassation. Nous avons eu toujours ensemble les meilleures relations; je ne doute pas qu'il ne veuille bien se souvenir de moi et m'ètre agréable en cette occasion. » L'ancien secrétaire se présente chez M. de Royer, fait sa demande, et produit en témoignage de ce qu'il avance la lettre que lui a écrite M. Gabriel Delessert. M. de Royer lit en entier cette missive, et tout en la remettant à Pex-secrétaire , il lui dit : « Si vous vouliez bien vous dessaisir de cette lettre en ma faveur, je serais

on ne peut plus heureux de la conserver en souvenir de M. Gabriel Delessert, que j'estime tant, et qui a toujours été si gracieux et si bon à mon égard. » L'ex secrétaire ne crut pas pouvoir offrir à M. le procureur général une lettre qui lui était déjà chère , puisque M. Gabriel Delessert la lui avait écrite , et qui acquérait à ses yeux encore plus de valeur par le prix que venait de lui donner M. de Royer. En rapportant aujourd'hui ce fait, l'ancien secrétaire de M. Gabriel Delessert espère que M. le ministre de la justice ne lui en a pas voulu pour un refus aussi excusable, et qu'il lui en voudra encore moins d'avoir cité son nom en cette honorable circonstance.

Depuis qu'il était retiré dans sa charmante villa de Passy, M. Gabriel Delessert parlait peu politique, même avec ses plus intimes amis. Il pensait que ses antécédents administratifs l'obligeaient à une grande circonspection, et qu'après avoir demandé aux autres, quand il était préfet de police, de la modération dans leurs paroles et de la retenue dans leur conduite, il ne devait

pas se permellre à lui-même de faire le contraire de ce qu'il avait précédemment exigé. Il savait, du reste, que lorsque, en politique, on est d'une opinion opposée à celle de son interlocuteur, on ne le persuade presque jamais et qu'on l'irrite presque toujours. Il préférait donc, pour garder ses amis, laisser la politique de côté, et discourir sur tout autre sujet.

M. Gabriel Delessert avait marié, le 9 septembre 1847, sa fllle, M' u Cécile Delessert, linguiste habile et peintre distingué, à M. le vicomte Alexis de Valon , jeune homme aussi charmant • que modeste , et déjà connu par des articles publiés dans les revues, et par des pages écrites avec autant d'esprit que de cœur 4 . 11 se complaisait dans le bonheur de ces jeunes époux, et il eût aimé à pouvoir les accompagner dans leurs longues excursions en Suisse et en Italie, à partager avec eux les délicieux plaisirs de la villégiature ; mais ses devoirs de préfet le retenaient attaché à la Préfecture, et lui défendaient

i M. Alexis de Valon a fait paraître, entre autres ouvrages, une belle étude historique sur Barras; et Nouvelles et chronique*. 4 vol. tfrand in-18, chez Dentu.

les douces joies de la vie de campagne. Lorsque la révolution de Février éclata et vint le rendre à sa liberté d'action, M. Gabriel Delessert consacra ses loisirs à ses enfants ; il voyagea souvent avec eux et visita souvent aussi leur belle propriété de Saint-Priest, située près de Limoges. Dans l'été de 4851, M. Gabriel Delessert se trouvait à ce château avec sa famille et quelques amis. Il était heureux et il ne devait pas croire que son bonheur pût sitôt s'altérer. On y goûtait tous les plaisirs ; on montait à cheval, on se promenait en voiture, on se baignait dans un vaste étang, on se livrait à la pêche, on voguait en bateau sur la rivière qui serpente dans le parc de Saint-Priest. Bons nageurs, M. et M"* de Valon aimaient souvent à proposer à leurs invités l'exercice périlleux de la natation. Un jour, le mercredi 20 août, on décide de se baigner dans l'étang. Les nageurs et les nageuses se jettent à l'eau, et l'on a bientôt gagné le large. On se livrait déjà à maintes prouesses et à maints ébats, quand M" e de Valon se sent fatiguée et demande du secours. Son- mari nage

vers elle, l'aborde, la soutient, et la dirige vers le rivage. Mais M. de Valon se sent arrêté dans une de ses brassées, et ne peut plus conduire sa femme : il s'est embarrassé les jambes dans des herbes lianeuses. Lui-même, à son tour, il a besoin d'un aide. M. le comte de Nadaillac, qui se baigne aussi et qui a vu ce qui se passe, ramène précipitamment à terre M"' de Valon, puis nage au secours de son ami; mais tout son dévouement est inutile : quand il arrive, il est trop tard : M. de Valon a disparu sous les eaux ; on plonge en vain ; il meurt victime de la plus cruelle fatalité. M. Gabriel Delessert, qui se promène avec un ami à quelques pas de l'étang, a entendu les cris de désespoir de sa fille. Il accourt; mais, lorsqu'il est venu, le drame funèbre est déjà accompli. Il n'a plus qua déplorer cette affreuse catastrophe. La mort de M. de Valon fut pour M. Gabriel Delessert et pour sa famille, une de ces pertes, un de ces chagrins qui s'adoucissent sans doute à la longue, mais qui ne s'oublient jamais.

L'affliction partagée perd toujours de sa force,

et elle attache toujours celui qui souffre à celui qui console. Accablée par une profonde et poignante tristesse, M m4 de Valon trouva dans son sauveur une âme généreuse et sympathique.

Ils avaient pleure tous deux , et leur époux et leur ami ; en confondant leur douleur et leurs larmes, ils surent rendre leurs regrets moins amers et leurs pensées plus douces. M ne de Yalon ne put méconnaître tous les soins dévoués et sincères que M. de Nadaillac lui avait témoignés dans la cruelle épreuve qu'elle venait de subir. La reconnaissance et les bonnes qualités de cet ami touchèrent peu à peu son cœur, et lui firent accepter le nouvel avenir que lui offrit M. de Nadaillac, et qui devait changer, si ce n'est en joie, du moins en bonheur, les jours de deuil que la rigoureuse destinée semblait lui avoir faits pour toujours. M. et M"' Gabriel Delessert furent charmés de voir leur fille bienaimée prendre cette heureuse résolution , et accepter un mariage qui allait la rendre au monde et à ses amis qu'elle paraissait avoir délaissés pour jamais. Ce nouvel hymen

fui célébré à Passy, le 15 décembre 1852.

Quelques jours après la nomination de M. de Maupas comme ministre de la police générale, nous vîmes M. Gabriel Delessert. Nous causâmes entre autres choses de la reconstitution de ce ministère. M. Gabriel Delessert nous dit : « Celte nouvelle organisation ne pourra pas durer; car, ou le préfet de police dévorera le ministre de la rue de Varennes, ou le ministre de la rue de Varennes dévorera le préfet de police. H y aura non -seulement un antagonisme continuel entre les deux chefs, mais il y aura aussi basse rivalité, dangereux conflit et haine fâcheuse entre les agenls de chacune de ces administrations. Ils se surveilleront les uns les autres, au lieu de surveiller le public, et, pendant ce temps, les ennemis du pouvoir pourront passer à travers les mailles mal tendues du Gouvernement. Cela fut toujours ainsi entre les ministres et les préfets de police. Cela sera encore cette fois, vous verrez : on ne peut pas changer la nature des hommes. >» M. Gabriel Delessert eut raison.

Mais, s'il désapprouvait celte séparation malé-

rielle ei spirituelle du même pouvoir, il comprenait que la préfecture de police pouvait être érigée en ministère, que les bureaux et les employés devaient être les mêmes, et que le préfet de police devenait le directeur général de cette grande administration. Alors le ministre seul travaillait avec l'Empereur. 11 y avait unité de commandement et d'obéissance; il y avait simplification dans les rouages bureaucratiques; il y avait accélération dans l'étude et dans la terminaison des affaires.

M. Gabriel Delesserten s' exprimant ainsi avait prêché un homme déjà converti. En effet, nous nous étions permis de soumettre une opinion semblable à M. de Maupas, au moment où l'on parlait de la création du ministère de la police. M. de Maupas n'en a pas tenu compte : il est allé s'installer rue de Varennes. I^s événements ont prouvé que nous étions dans le vrai.

M . Gabriel Delessert l'avait bien compris. On a commis une faute capitale, en constituant, soit quai Malaquais, soit rue de Varennes, soit partout ailleurs, le ministère de la police loin de sa pré-

fecture. On n'a pas songé que la préfecture de police n'a existé et n'existera forte et vigoureuse que parce qu'elle a eu, et tant qu'elle aura, en dehors de la police politique, la police municipale et la police administrative ; parce que toutes ses attributions, bonnes ou mauvaises , avouables ou cachées et aussi complexes que multiples , ont amené ou amèneront toujours forcément dans ses bureaux la population de Paris, les voyageurs de la France et du monde; parce que les agents secrets ou les dénonciateurs bénévoles pourront toujours passer inaperçus à travers la foule des gens honnêtes quia' y rendent; tandis au contraire que les ministères de la police, n'ayant eu jusqu'à ce jour, pour tout élément de travail, que la police politique, n'ont eu pour tous visiteurs et pour uniques éléments de succès que leurs fonctionnaires et leurs agents; parce que les dénonciateurs bénévoles, n'ayant pas de motifs plausibles pour s'y produire, n'ont pas osé s'y présenter; parce que les agents secrets se sont bientôt compromis ou craignant de se compromettre, en s'y

— iOi —

montrant tout seuls, n'ont pas voulu plus longtemps servir ces ministères anormaux.

Un jour, M. Gabriel Delessert nous exprimait ses regrets de n'avoir pas pu faire adopter, par le Conseil municipal de Paris, diverses mesures qui eussent été favorables à Tordre et à la tranquillité publique, et qui eussent pu, disait-il modestement, jeter quelque reflet sur son préfectorat. Il nous rappelait, à ce sujet, ses demandes faites pour l'augmentation du nombre des sergents de ville, afin de pouvoir les répandre sur la voie publique de Paris, comme cela se pratique déjà depuis lontemps à Londres avec les police m en. et comme cela a lieu depuis quelques années seulement en France; et il revendiquait avec amour ses travaux pour la mise à exécution de ce projet, et ses titres à la reconnaissance des Parisiens. Il nous rappelait encore ses demandes faites aussi infructueusement pour pouvoir créer des voitures cellulaires consacrées spécialement au transfèrement . des différents postes de police au dépôt près la préfecture, de toutes les personnes arrêtées dans les divers

quartiers de la capitale. H nous citait, pour preuve de ces projets de réformes el d'améliorations, son rapport imprimé et transmis au ministre de l'intérieur, à la date du 27 février 1847, dans .lequel il annonce qu'il vient d'affecter le système des voitures cellulaires au translêrement des jeunes détenus. Enfin, M. Gabriel Delessert nous rappelait son désir, plusieurs fois manifesté, de voir uné ordonnance royale décider qu'on publierait et afficherait, tous les semestres, dans les villes de France et des colonies françaises où ils auraient leur domicile, et où leurs actes glorieux auraient été accomplis, la liste officielle des citoyens qui, par leur courage, leur dévouement et leur belle conduite, auraient mérité des médailles d'honneur ; de môme qu'en vertu de l'article 36 du Code pénal, on publie et affiche, dans la ville centrale du département, dans celle où l'arrêt a été rendu, dans la commune où le délit a été commis, et dans le lieu du domicile du condamné, les noms et les demeures des individus frappés de peines afflictives ou infamantes; car il trouvait, avec raison, que,

si le mal ei l'infamie doivent avoir leur honte et leur châtiment, le bien et l'honneur doivent avoir aussi leur récompense et leur gloire.

11 ne se passait pas un seul jour sans que M. Gabriel Delessert ne fît une promenade a cheval, et qu'il ne parcourût tantôt le bois de Boulogne, tantôt le bais du Vésinet, tantôt aussi la forêt de Saint-Germain. 11 portait toujours ses années comme un jeune homme, et il se tenait toujours à cheval comme un cavalier thessalien. Il avait conservé la dangereuse habitude d'avoir des chevaux fougueux, ainsi qu'au temps de sa jeunesse où il franchissait à cheval, en moins de trois heures, les quatorze lieues de Paris à Fontainebleau, et où, comme un habile Automédon, il conduisait à grandes guides, dans Paris et au bois, un brillant attelage de quatre chevaux pur sang.

M. Gabriel Delessert avait fait bien des courses rapides et périlleuses, sans que jamais rien ne lui fût arrivé de fâcheux, lorsque, le 16 juillet 1856, dans une des allées de la forêt de Saint-Germain, marchant au pas et arrivé près d'un carrefour,

son cheval s'effraie d'une pierre placée sur son chemin, se cabre, puis, se portant précipitamment de côté, tombe des quatre pieds a la fois, et jette, sous son corps, le corps de son habile monteur. M. Gabriel Delesserl, qui tient toujours ses rênes, fait un effort pour se débarrasser des étreintes de son coursier, mais le cheval, se sentant excité par l'éperon et par la bride, se relève violemment et pose ses pieds sur la nuque de son maître. M. Gabriel Delessert a la colonne vertébrale presque brisée ; sa situation est des plus alarmantes; on le transporte pour ainsi dire mourant à Passy. Les docteurs Chenu et Le noir, médecins de la famille, soignent leur précieux malade avec tout le dévouement de leur cœur, avec toute l'habileté de leur science. Cependant ils ne sont point tranquilles : ils appellent M. Velpeau en consultation. Le cas est trouvé des plus sérieux et comme offrant le moins d'espoir. Eh bien ! malgré ses ans nombreux, malgré les justes appréhensions de ses docteurs, malgré la grave lésion d'une vertèbre, M.Gabriel Delessert se rétablit promptement , ne se res-

— ins —

sent pas des suites de sa chute, et continue a remonter à cheval tout comme auparavant, et jusqu'à ses derniers jours.

Par cet événement, par le danger qu'il courut, M. Gabriel Delessert, qui, depuis bien longtemps, n'avait point été malade, put apprécier le degré véritable de l'affection de ses nombreux amis, les vives sympathies de ses anciens administrés, et la juste valeur de sa personne. Semblable k ces morts vivants, il a pu voir toutes les larmes et tous les regrets apportés, pour ainsi dire, sursa tombe ouverte avant le temps, et par bonheur cette fois-là fermée sans lui.

M. Gabriel Delessert *éiait l'homme d'ordre par excellence : il l'a prouvé en combattant les émeutes à la tète de la garde nationale ; il était l'homme qui veut qu'un gouvernement soit fort et respecté, et que l'initiative salutaire et prolectrice qui doit le soutenir, vienne toujours d'en haut, et jamais d'en bas; il Ta encore prouvé, pour sa part, pendant tout le temps de son préfectoral. M. Gabriel Delessert accepta donc, avec satisfaction et sans arrière-pensée, la

venue providentielle du prince Louis-Napoléon k la présidence. Il vit en lui le dompteur de l'anarchie, le protecteur de l'ordre, le sauveur de la France ; mais tout en rendant le plus juste hommage aux talents, à l'énergie, à la sagesse, à l'habileté et à la puissance de l'em pereur Napoléon I II , M.Gabriel Delessert n'en resta pas moins le partisan sincère du régime constitutionnel et libéral de 1 830, l'honnête citoyen déplorant la chutedu gouvernement de Juillet, le fonctionnaire reconnaissant et dévoué pour cette famille qui l'avait élevé aux honneurs, et qui est tombée aujourd'hui dans l'exil, Louis XIV a dit que la reconnaissance est une des qualités les plus inséparables des âmes bien nées. M. Gabriel Delessert a prouvé la justesse de la maxime du grand roi. Il sut mieux que personne que celui qui a rendu un service doit l'oublier, et que celui qui a reçu un bienfait doit s'en souvenir. Jusqu'à ses derniers moments, M. Gabriel Delessert est resté le sujet fidèle du gouvernement impérial, mais il est aussi resté le dévoué serviteur de ses convictions et de ses sympathies politiques.

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