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M. Henri Bourassa au service de l'Allemagne. --

Quand, s’écrira dans l’histoire de la plus horrible des guerres le chapitre de la participation du Canada, il sera intéressant de savoir quelle attitude les partis politiques de notre pays auront observée durant ces années tragiques et, dans cette brochure j’ai voulu réunir quelques matériaux qui serviront à cette histoire.

A la demande de plusieurs amis j’ai composé cet opuscule avec quelques lettres que j’avais adressées au “ Canada ” et j’ai tenu à les faire précéder de deux chapitres au cours desquels j’ai d’une part défini l’attitude du parti conservateur et du parti libéral et d’autre part celle du parti nationaliste.

Je sais qu’on s’est inquiété de savoir qui se cache sous le pseudonyme de E. ROUX. Pour qu’on ne me fasse pas passer pour suspect, je crois devoir donner ici quelques renseignements qui contribueront à donner plus d’autorité à ce travail et à dissiper des soupçons injustifiés.

Comme il importe peu à mes lecteurs de savoir si je suis grand ou petit ; gras ou maigre ; laid ou beau, on me dispensera de ne rien dire de mon physique ; mais il importe bien plus de savoir quelles sont mes idées, de quel credo politique je me réclame, d’où je viens et c’est à ces questions que je me hâte de répondre pour qu’on ne mette pas en doute ma bonne foi.

D’abord, je ne suis pas un théologien, et je suis un “désillusionné du nationalisme.” M. Henri Bourassa était encore dans les rangs du parti libéral quand j’étais aux côtés d’Olivar Asselin, le véritable fondateur du parti nationaliste et, si M. Asselin était ici, il pourrait me donner ce témoignage qu’à une époque troublée de notre politique provinciale, je n’ai pas craint d’encourir la disgrâce d’hommes bien puissants plutôt que de sacrifier mes principes à leurs faveurs.

Après même que M. Bourassa eût abandonné le parti libéral pour prendre la direction du parti fondé par Asselin, je crus encore en la supériorité de notre doctrine, comme j’ai cru voir en M. Bourassa un grand astre au firmament politique. En ferai-je l’aveu ? Mon espérance dans notre chef fut telle que j’entrevoyais déjà la fin de nos partis politiques d‘alors et de même que j’avais collaboré au “Nationaliste,” je collaborai au “Devoir.” Mon admiration grandissait de plus en plus pour le grand Canadien, quand fut posée au parlement la question de la marine canadienne.

La conception nette que je m’étais toujours faits du nationalisme c’était une “préférence déterminée pour tout ce qui est propre à la nation à laquelle on appartient” ; or je ne voyais rien dans la politique préconisée par sir Wilfrid Laurier qui fût incompatible avec mes idées, tandis que M. Bourassa, lui, voyait là un acheminement vers l’impérialisme intensif et vers la fin de l’autonomie du Canada.

Je trouvais que sir Wilfrid Laurier rencontrait mes vues en proposant la

création d’une marine canadienne, composée de navires construits au Canada., par des ouvriers canadiens, avec des équipages recrutés au Canada et commandés par des officiers canadiens. Je ne pouvais blâmer le chef du parti libéral de dire que cette marine canadienne servirait à protéger les côtes du Canada et à renforcer la marine britannique en temps de guerre et f avais pour me justifier de penser ainsi le fait de V Australie.

De son côté, M. Bourassa entreprenait un grand mouvement contre le projet de sir Wilfrid Laurier. Je le crus sincère. Mais ma désillusion fut complète quand, en 1911, je le vis faire cause commune avec les impérialisant8 de l’Ontario et avec l’élément le plus malsain de notre pays, les orangistes, en vue, non seulement de battre en brèche la politique du parti libéral, mais bien surtout en vue d’abattre son illustre chef.

On ne m’en voudra pas de dire que je ne pouvais comprendre qu'un homme de la valeur de M. Bourassa et qu’un journal comme le “Devoir,” tous deux se proclamant les champions de notre race et les adversaires irréductibles de l’impérialisme se soient mis à la remorque d’un fanatique comme Willison et d’un organe “jingo” comme le “Toronto News.”

De ce jour je n’eus plus confiance dans le chef nationaliste ni foi &n sa doctrine ; dans celui qu’autrefois j’aurais proclamé un des plus grands patriotes du Canada, je ne voyais plus qu’un démagogue.

Depuis la guerre, l’attitude de M. Bourassa ne m’a fait que regretter de plus en plus de m’être si bêtement trompé, et alors que le parti conservateur, bien à tort il est vrai, voulait tout sacrifier dans cette guerre au salut de l’Empire, et que le parti libéral demandait la coopération du Canada pour le triomphe de la civilisation sur la barbarie, on vit M. Bourassa, consciemment ou inconsciemment, METTRE SA PAROLE ET SA PLUME AU SERVICE DE L’ALLEMAGNE.

Si étonnant que paraisse cet avancé, je compte établir péremptoirement qu’il est fondé. Et la tâche me sera facilitée par M. Bourassa lui-même, dont je citerai, le plus possible, les écrits et les discours.

De cette façon, on ne pourra m’imputer aucun moyen subtil, non plus qu’aucune intention de ternir l’éclat du nom de notre “illustre compatriote Et je demande qu’on voie dans l’exposé de ce travail bien plus une contribution à l’histoire qu’une oeuvre de polémique et si parfois on est tenté de trouver trop sévères mes jugements et trop dures mes expressions, qu’on songe d’autre part que M. Bourassa ■ n’est pas celui de nos écrivains qui ménage le plus ses mots et ses termes.

Ce modeste ouvrage n’aura sûrement pas la valeur littéraire et oratoire des écrits du directeur du ‘‘Devoir” ou des discours du tribun nationaliste ; mais, au moins, pourra-t-il se réclamer d’être une oeuvre de bonne foi, une oeuvre de justice et de réparation.

Qu’on l’accueille ainsi, et j’aurai réalisé mon unique ambition.

E. ROUX

Montréal, 2 mai 1917.

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