LE NATIONALISME DE M BOURASSA ET LE PATRIOTISME DE SIR WILFRID LAURIER
A Nicolet, M. Bourassa n’a pas manqué de nous parler du nationalisme, je devrais dire de son nationalisme.
Avant de terminer, me serait-il permis de mettre en face l’un de l’autre la doctrine du chef du parti libéral, que M. Bourassa appelle “l’homme le plus néfaste” et la doctrine du chef nationaliste, pour que la saine opinion aie l’avantage de les comparer ?
L’hon. M. L.-O. David qui a écrit tant de bonnes pages sur nos hommes publics, sur M. Bourassa comme sur Sir Wilfrid Laurier, a défini en quelques phrases la doctrine du chef du parti libéral.
Il écrivait un jour en parlant de Sir Wilfrid :
“Sa politique est une politique de raison, de justice et de conciliation, de progrès matériel et moral ; sans cesse il fait appel à toutes tes bonnes volontés, à tous les talents les plus propres à développer les immenses ressources du Canada ; sans cesse, il demande que les hommes de toute race et de toute religion unissent leurs forces pour en faire l’un des pays les plus riches, les plus heureux de la terre.
“Il veut créer un patriotisme canadien assez fort et assez sage pour unir les nationalités différentes qui habitent le Canada sans les confondre, les fusionner.”
D’autre part, un grand organe conservateur-indépendant vient à son tour d’exposer dans un magistral art'cle la doctrine de Sir Wilfrid Laurier. L’“Evening Citizen” d’Ottawa écrivait le 2 octobre :
“On rapporte que M. Bourassa aurait déclaré dimanche, en parlant de 6Îr Wilfrid Laurier, qu’il “était l’homme le plus néfaste que la province! ait jamais eu”. . Ce ci probablement parce que sir Wilfrid est trop grand pour être l’homme d’une province.
“Il y a deux sortes de nationalisme au Canada : le soi-disant nationalisme de Québec et la soi-disant politique nationale de l’Ontario.
“Tous les deux ont constamment servi de marche-pieds aux partisans aveugles pour diminuer l’ampleur de la politique canadienne de sir Wilfrid Laurier. Le mot nationaliste n’est qu’une équivoque quand il s’applique, soit au culte du nationalisme dans le Québec, soit au nationalisme tarifaire de l’Ontario. L’un et l’autre ne sont que des phases de provincialisme : le groupe de Québec, cherchant à préserver sa culture propre et le droit d^ parler dans les autres provinces ; celui de l’Ontario s’efforçant de retenir! ses privilèges matériels aux dépens de toutes les provinces par l’entremise, de la politique tarifaire.
“Sir Wilfrid Laurier envisageant l’Ontario et le Québec comme étant des provinces du Canada, maiÿ, en même temps le Canada et son peuple1 restent à ses yeux plus grand que ne l’est aucune province en particulier.
“C’est à cause de cette largeur de vue que sir Wilfrid est l’homme public le plus en évidence au Canada et qu’il se v<?it en butn«: aux attaque» des provinciaux.”
Quelle est maintenant la doctrine nationaliste ?
Parlant du Patriotisme et de la perversion du sens national, M. Camille Jullian, professeur au collège de France, disait récemment dans une conférence à Paris :
“Ne travailler que pour soi, ne songer qu’à soi, ne regarder que son passé e» ne préparer que son avenir, cela, chez une nation comme chez un
tomme, finit par déterminer une déformation absolue de tous les gestes, de tous les actes, de toutes les pensées qui font un homme ou qui font 1 humanité. Hypertrophie d un organe, atrophie des autres ; hypertrophie du sens national, atrophie de la valeur humaine.”
Ne reconnaît-on pas dans ces lignes la doctrine de M. Bourassa, qui prétend que nous devons, Canadiens-français, exclusivement nous occuper de nous, ne devant d’obligations à personne, qu’à nous ; ne devant garder que pour nous nos énergies et nos activités, ne devant conserver que pour nous nos sympathies.
Le nationalisme de M. Bourassa, c’est la “perversion du sens national” et dans une série d’articles publiés récemment dans la “Presse” un correspondant sous le pseudonyme de “Patriote” a bien fait ressortir tout ce que cette doctrine a de néfaste pour les Canadiens-français, pour tous les Canadiens.
Empruntant une pensée au R. P. Sertillanges, l’éminent dominicain français qui se dépense tant à l’heure qu’il est pour le triomphe de la noble cause que sa noble patrie défend avec les alliés, nous pourrions dire que le patriotisme de Laurier s’inspire du véritable “esprit français”, qui était aussi celui d’un poète antique :
“Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. — Esprit de générosité, esprit d’expansion pacifique, esprit d’apostolat et de fraternité : Voilà l’esprit de la France”.
C’est aussi l’esprit d’un sain libéralisme.
Le R. P. Sertillanges écrivait aussi dans son admirable ouvrage sur le “Patriotisme et la vie sociale” :
“Je me défie d’un genre de patriotisme né d’hier. J’y verrai difficilement l’idéal de ce que doit être le patriotisme.”
Le nationalisme de M. Bourassa c’est du chauvinisme. Et parlant de cette forme nouvelle de patriotisme, le Père Sertillanges la dénonçait comme une “sorte de patriotisme rageur, aussi sectaire que ceux qu’il appelle sectaires ; patriotisme échevelé, poussant l’amour du sol jusqu’à la plus insonsciente folie, et semblant croire que cet amour ne sera pur que s’il est chargé de haine et d’attaques hargneuses comme tout ce qui est étranger.”
Et dire que c’est ce nationalisme que M. Bourassa, comme il le clamait à Nicolet, veut “voir pénétrer dans les bureaux d’avocats et de médecins, dans les presbytères et jusque dans les évêchés et faire la conquête des coeurs et des membres de toutes les classes de notre société.”
Grand Dieu ! que nous réserve donc l’avenir, si le rêve du chef nationaliste est pour se réaliser ?
Mais la saine opinion publique ne laissera pas absorber par cet agent dissolvant et le discours de Nicolet, on dit et on pense qu’il a été trop haineux, trop subversif pour qu’il garantisse la prospérité et la paix dont notre commune patrie a besoin pour grandir à l’ombre des institutions britanniques et avec l’amour reconquis d’une grande nation comme notre ancienne mèrepatrie.
On dit et on pense que c’est le sain patriotisme de Laurier qui établira définitivement “l’union sacrée” dans notre patrie ; patriotisme qui enseignera à tous nos compatriotes le véritable sens national.
“Le sens national, disait M. Camille Jullian, c’est la manière dont une, nation se représente sa vie et se met en rapport avec les nations voisines. Le patriotisme c’est le sentiment ; le sens national c’est la tenue.”
La saine opinion publique est maintenant éclairée; le discours de Nicolet aura eu pour bon résultat de dessiller les yeux de beaucoup de nos compatriotes, qui, aujourd’hui voient bien que le nationalisme de M. Bourassa est un faux patriotisme ; qu’il est une doctrine de haine formu’ée dans la devise infâme, le “Leustchland uber ailes,” cause des terribles événements que nous traversons..
Sans tenir compte qu’une nationalité n’est qu’une partie de la grande humanité. M. Bourassa ne voit toujours que notre race, exclusivement «otre race ; tandis que Sir Wilfrid Laurier voit toutes les races de notre contrée et une grande et commune patrie, qui sait se mettre en rapport avec les nations voisines.
Telles sont les impressions que j’ai recueillies partout du dernier discours de M. Bourassa à Nicolet. Et je ne crains pas d’affirmer que le ehef nationaliste n’a pas pour lui la saine opinion publique.
Agréez, M. le directeur, mes remerciements pour votre hospitalité et eroyez-moi votre dévoué,
E. ROUX
IV. -CE QUE I. BOURASSA DEMANDERAIT POUR L’ALLEMAGNE AU CONGRES DE LA PAIX
Montréal, 24 février 1917.
Monsieur le directeur,
Notre grand oracle a parlé! Il faut vraiment remercier le ciel de nous l’avoir donné. Qu’aurions-nous fait nous, pauvres “beastly colonials”, comme il aime à dire, si nous ne l’eussions eu pour dessiller les yeux des hommes d’Etat non seulement du Canada, mais du monde entier. On pourrait sûrement dire de lui “Uber Allés!” oui il est au-dessus de tous.
Je viens de terminer la lecture attentive des six derniers articles que M. Henri Bourassa vient de publier dans son journal; en un tour de ... pardon, de plume, il vous a tracé un programme à sir Robert Borden sur ce qu’il devrait dire et faire à la conférence de guerre qui se tiendra à Londres et à laquelle les représentants des Dominions prendront part. Quel vaste programme marqué au coin du génie le plus transcendant ?
Quand on a lu cette série d’articles, il faut conclure que la place de M. Bourassa n’est pas à une conférence des colonies, mais bien au grand congrès de la paix.
Il faut voir comme notre grand homme se fait fi des difficultés diplomatiques; avec quel brio, oui quel brio, il démêle l’écheveau emmêlée des complications internationales.
Je ne sais ce que vaut M. Bourassa sur l’échiquier où l’on joue pour sauver son roi, mais j’affirme après ce que j’ai lu, qu’il doit avoir l’assurance que sur le grand échiquier européen il arriverait bon premier; seulement, contrairement aux règles du jeu d’échecs ce n’est sûrement pas son roi que notre grand diplomate tenterait de sauver; ce serait plutôt celui ou ceux de nos adversaires.
Enfoncé Talleyrand ! Enfoncé Metternich ! qui pourtant avaient compté passer dans l’histoire des chancelleries, comme les plus habiles et les plus renseignés des diplomates: c’est de la petite potée à côté de notre
Henri.
L’AVERTISSEMENT DU NEGOCIATEUR
Dans son premier article du 17 février, M. Bourassa nous rappelle donc que sir Robert Borden s’en va à la conférence de guerre; mais il fait remarquer que le parlement canadien ne lui a pas tracé de programme alors le chef nationaliste se charge de la besogne. Lisez plutôt:
Puisque le parlement n’a pas jugé à propos d'exprimer la moindre opinion à ce sujet — sauf les phrases creuses et “stéréotypées qui traînent partout depuis deux ans et demi — force est bien aux simples morfets d éveiller l’opinion publique. Essayons donc d esquisser à très larges traits 1 attitude que sir Robert Borden devrait prendre, à Londres ; non pas, qu’on le note bien, l’attitude qui répondrait à nos voeux et à nos principes nationalistes, mais celle qui s’impose au premier ministre du Canada s’il veut rester dans la logique et la sincérité des motifs qu’il a invoqués, d’accord avec l’apparente unanimité du parlement, pour justifier l’intervention du Canada dans la guerre.
Remarquez l’humilité de notre grand compatriote qui veut bien, tout bonnement, comme ça, se ranger parmi les simples mortels, auxquels force est donc d’éveiller l’opinion publique.
Et à traits très larges — • Oh! qu’on reconnaît bien le geste du tribun — ■ il entreprend d’esquisser l’attitude à prendre par notre premier ministre.
N’est-ce pas savoureux, hein !
Mais il me vient une inquiétude ; je songe tout à coup que ces articles dédiés à sir Robert Borden, ne lui tomberont peut-être jamais sous les yeux, pour la raison toute simple que M. Bourassa ne les avait pas encore terminés que déjà le premier ministre avec ses fidèles compagnons MM. Hazen
et Rogers était déjà rendu en Angleterre ayant traversé heureusement, eux aussi, le blocus allemand.
M. Bourassa ne s’inquiète pas pour si peu. Puisque M. Borden, qui va à la conférence ne lira pas ses articles, ceux qui n’y vont pas les liront et ça lui suffit.