FAUT-IL RIRE OU PLEURER
Je vous avouerai franchement, monsieur le directeur, qu’après avoir lu et relu la série des articles du traité de paix de M. Bourassa je me suis demandé s’il fallait rire ou pleurer.
Je me suis demandé: Voyons, le chef nationaliste a-t-il voulu se payer la tête du premier ministre ou la nôtre, ou bien s’il a voulu faire le jeu du Kaiser ?
Si c’est une fumisterie que M. Bourassa veut nous jouer, à la bonne heure: rions de bon coeur. Mais si vraiment il se prend au sérieux, oh ! alors, il faut s’attrister.
Depuis que la guerre est commencée, il est bien vrai que M. Bourassa n’a jamais trouvé de blâme pour l’Allemagne, l’Autriche et leurs alliés, tandis que de sa plume fielleuse il a distillé sinon répandu, “à larges traits”, comme il dit, le plus dangereux noison, quand il s'agissait des alliés.
J’espérai'si que le récit des affreuses tortures infligées par les Allemands aux enfants de France et de Belgique, attendriraient son coeur de père, si bon et si affectueux; j’avais compté que les outrages horribles qu’ont eu à subir de la part des hordes teutonnes, les épouses et les mères de France et de Belgique toucheraient son coeur d’époux : ce n’était qu’illusion ; M. Bourassa aime encore mieux l’Allemagne, l’Autriche, la Turquie et la Bulgarie que la Belgique, que la France, que l’Angletene et les autres nations de l’Entente.
Libre à lui de g-arder pour ceux que tous les peuples civilisés dénoncent comme des barbares, ses tendresses et ses prévenances, mais au moins devaitil nous dire ce que nous devons à l’Allemagne et à ses Alliés.
Il nous a bien dit que nous ne devions à peu près rien à l’Angleterre (v. son ouvrage Que devons-nous à l’Angleterre”? son devoir maintenant est de nous dire ce que nous devons à l’Allemagne pour qu’à sa su'te nous proclamions qu’elle et ses alliés ne sont pas plus coupables que la Belgique, dont la neutralité a été violée, que la France dont le sol a été envahi ; que la Serbie, dont le peuple a été abreuvé d’opprobes, que l’Arménie, dont les millions de sujets ont été massacrés.
Peut-on vraiment ne pas pleurer quand on voit un des hommes les plus brillants de notre race, un des descendants des plus nobles représentants de notre nation, un homme qui porte le nom d’une de nos plus grandes gloires de notre histoire ; un des défenseurs des patriotes, venir proclamer que l’Allemagne et ses complices ne sont pas plus à blâmer que les peuples que les netres eux-mêmes proclament les champ ons de la civilisation ?
M. Bourassa dont l’érudition est si vaste et dont il fait montre assez facilement, n’a-t-il pas lu ce que deux grands et illustres neutres germanohiles ardents disent de l’Allemagne ?
Qu’il consacre donc quelques loisirs que ses vacances fréquentes lui donnent, à lire bien attentivement : “La cloche Roland,” de Johannes Jorgensen, et la “Lettre ouverte” de M. Emile Prüm, chef du parti catholique luxembourgeois, à M. Mathias Erzberger, député au Reichstag, leader du centre catholique allemand. M. Bourassa me dira peut-être qu’il n’a pas de loisir à donner à ces lectures ; et bien, lui qui trouve dans son journal des colonnes pour faire osn éloge (v. le Devoir, 24 février, p. 2, 1ère colonne) ne pourrait-il pas donner quelques colonnes pour la publication de ces deux intéressants documents ?
Les six articles que M. Bourassa a dédiés à sir Robert Borden traitent tour-à-tour des indemnités de guerre et des colonies allemandes (17 février 1917) ; II, de l’affranchissement des peuples (19 février 1917) ; III La Russie à Constantinople — La Russie etleJapon(20 février 1917) ; IV le triomphe de la démocratie (22 février 1917) ; V. La liberté des mers. — Destruct on du militarisme (23 février 1917) et VI, Le militarisme canadien(24 février 1917).
Contre mon attente aucun de ces articles n’est inspiré par un esprit je a® p*s de 'Sympathie, mais de iustice et de loyauté en faveur des Alliés
de I Entente. De toute la série se dégage encore le souffle empoisonné d’une haie ne fielleuse. Et ce qui plus est, la plupart sont remplis d’erreurs, de faussetés et de contradictions.
Pourtant, M. Bourassa savez-vous que ces articles n’atteignent pas seulement votre entourage? Savez-vous qu’ils atteignent un milieu où les autres journaux, ne pénètre que difficilement? Savez-vous que vos écrits sortent même de nos^ frontières? Savez-vous que grâce au “navalisme anglais’’, dont vous avez été à même d’apprécier les bons offices en revenant d’Europe au début de la guerre, vos articles pénètrent dans bien des foyers qui se sont ouverts bien grands lors de votre séjour en France et où aujourd’hui il, se verse, bien des larmes ? Savez-vous que vos articles pourraient bien pénétrer jusqu’en Belgique, la noble nation qui râle sous ia botte de l’envahisseur ?
Est-ce vraiment de coeur joie que vous vous obstinez à défendre envers et contre tous ce maudit Kaiser et ses suppôts? Que doivent penser de vous vos grands ancêtres, qui s’ils n’ont pas a mé l’Angleterre, ont toujours respecté et vénéré la France comme une mère.
Permettez donc à un autre “simple mortel” de repasser à “larges traits” vos écrits pour en souligner quelques passages pour qu’on ne pense pas que vous pouvez impunément vous trompez et nous tromper.