‹ M. Henri Bourassa au service de l'Allemagne. --Chapitre 36 sur 40 · III— LA RUSSIE SCHISMATIQUE ET REVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

III— LA RUSSIE SCHISMATIQUE ET REVOLUTIONNAIRE

J’arrive à ma troisième proposition, à savoir que loin de nuire à la devise de Pie X “tout instaurer dans le Christ”, la “Russie schismatique et révolutionnaire”, aidera à l'expansion du catholicisme.

Je crois pouvoir arriver à démontrer, ici encore, à mon illustre contradicteur, qu’il est de mauvaise foi quand “per fas et ne fas” il dénonce la schismatique et révolutionnaire Russie.

Quoique le sujet soit ici très vaste, on peut facilement limiter le début à une couple de documents dont les déductions s’imposeront aux esprits les moins avertis.

Aux publicistes Schroers et Rosenberg, Mgr Batiffol a déjà répondu sur ce point ; comme M. Bourassa ils s’étaient alarmés du triomphe de la Russie en vue des dangers qu’encourrait le catholicisme. Il serait trop long de reproduire ici cette réponse du prélat français ; je me contenterai de la signaler à mes lecteurs ; ils la trouveront dans l’ouvrage déjà cité : “L’Allemagne et les Alliés devant la conscience chrétienne” (pp. 186 à 204).

Comme il faut se borner je me hâte d’étayer ici mes preuves.

Que l’ancienne Russie ait parfois persécuté le catholicisme, je l’admets ; pour le nier il faudrait méconnaître, de parti pris, l’histoire de ce pays. Mais demandons-nous ce qui jusqu’à aujourd’hui a empêché le catholicisme de jouir de toute la liberté qu’il demandait. Depuis près de trois-quarts de siècle les Papes ont marqué tour à tour les plus vifs désirs d’entente et de réconciliation avec les chrétiens séparés d’Orient et toujours leurs démarches restèrent infructueuses par l’opposition obstinée du Saint-Synode. Tous les écrivains catholiques établissent ces faits. Or, n’est-il pas permis d’espérer et de croire que des jours meilleurs seront donnés au catholicisme quand on verra l’autorité du Saint-Synode minée par le libéralisme de l’ère nouvelle.

Pourtant, c’est ce que la Russie, que M. Bourassa appelle injustement “révolutionnaire” est en train d’accomplir. Et à l’appui de ce que j’avance je n’ai qu’à apporter le témoignage d’un écrivain russe, libéral ardent, le Dr N. Roubakine.

Dans les livraisons de novembre et décembre de la Bibliothèque Universelle (Nos 251-252) de Lausanne, le Dr Roubakine a publié une longue étude sur la situation en Russie, sous le titre très caractéristique de : “La Russie qui s’en va et la Russie qui s’en vient”. Il faut lire cette étude ; elle est révélatrice. Quoique publiée trois mois avant les événements qui viennent de se produire dans l’empire du tzar, les prévisions de l’auteur ont toutes été accomplies.

Quand donc j’affirme que la puissance du Saint-Synode s’écroule c'est dans cette étude de l’écrivain russe que je prends mes preuves. Aussi à la page 481 du No 252 de la Bibliothèque Universelle, le Dr Roubakine déclare catégoriquement :

“ Il est certain que l’ancien régime est menacé de tous côtés. . .Un de» piliers les plus solides de l’autocratie — l’Eglise Orthodoxe — commence à chanceler aussi. . .Toute une série de scandales viennent de prouver que le haut clergé russe se trouve dans un état de désorganisation très avancé.”

Et à la page 482 je lis ce qui suit :

“ Persone n’a mieux caractérisé l’état déplorable, la décomposition de l’Eglise Orthodoxe qu’André, évêque d’Ouffa, qui osa prononcer de fortes et honnêtes paroles sur le désordre Je la Russie en général et de sa vie religieuse en particulier. Observée de près, la situation paraît encore plu*

grave. .L’Eglise orthodoxe, menacée par le haut, est aussi ébranlée dans ses bases.”

On a aussi déclaré que M. Balfour, au cours de son voyage, plusieurs dé-

Voilà bien établie, ce me semble, par une autorité, que la fin du plus irréductible adversaire du catholicisme en Russie approche. Si donc l’Eglise orthodoxe est si en danger, quel espoir pouvons-nous entretenir pour l’avenir du catholicisme ? D’ailleurs, le Dr Roubakine reconnaît lui-même que des “sectts sans nombre travaillent à miner cette Eglise et que “leur expansion rapide a entraîné le gouvernement, (l’ancien gouvernement ( à des violations scandaleuses de l’acte de tolérance promulgué par le tzar en 1904.”

Que faut-il penser maintenant de la “Russie révolutionnaire” ? Nul doute que M. Bourassa emploie ces termes pour épouvanter ses lecteurs. Combien il a tort pourtant.

Avant de juger un grand mouvement comme celui qui vient de se produire en Russie, sachons donc bien définir. On ne saurait, me semble-t-il, trouver d’homme plus qualifié pour le définir qu’un de ceux qui ont le plus travaillé à amener ce mouvement. Le Dr Roubakine dans son étude se charge de nous fournir le renseignement que M. Bourassa se garde bien de donner à ses lecteurs.

Parlant donc du mouvement libérateur en Russie, l’écrivain russe dit :

“Hâtons-nous de constater qu’il n’a rien de révolutionnaire et que, loin de chercher ses modèles même dans les années 1789 et 1848, il se borne à des tendances évolutionnistes contrariées et arrêtées par une bureaucratie dont il est l’ennemi déclaré.” (No 252 p. 475.)

Quand M. Bourassa nous parle de la “Russie révolutionnaire,” irrésistiblement nous voyons surgir dans notre pensée la populace ivre de sang, d’orgie et de pillage, se ruer partout, mettre à mort ses souverains saccageant les temples, etc., sous la conduite de terroristes enivrés par la perspective du pouvoir. Tel n’est pas le cas en Russie.

Le Dr Roubakine nous le dit encore (No 252, p. 476.) :

“Le prétendu “révolutionnaire” russe dont jadis il était question, n’est plus “l’anarchiste” ou le “nihiliste”, des anciens mélodrames, ce n’est même plus le révolutionnaire d’il y a dix ans. Il est devenu le repréentant de l’ordre légal, c’est avant tout un défenseur convaincu du drait.”

J’arrête ici les citations ; il serait superflu de les multiplier.

Page 1