‹ M. [i.e. Messire] Faillon, prêtre de St. Sulpice: sa vie et ses œuvresChapitre 3 sur 21 · Chapitre Troisième, eiytrée à la solitude · texte numérisé non relu

Chapitre Troisième, eiytrée à la solitude

M. Faillon étant entré à la Solitude, s'appliqua à se pénétrer de plus «n plus des obligations de la haute vocation à laquelle il aspirait, l'éducation des Elèves du Sanctuaire.

Il trouva là ces règlements et ce dépôt de traditions, si indispensables pour ceux qui doivent former le cœur des Prêtres dans l'intérieur des Séminaires ; et enfin, ce qui fut pour lui d'un avantage incomparable, il rencontra dans le Supérieur, M. Mollevaut, un homme tout pénétré de l'esprit de Foi, des grandes traditions de l'Eglise et des vertus ecclésiastiques.

Rappelons, au moins en quelques mots, quelle est l'œuvre de la Solitude. Cette œuvre n'est autre que la mise en pratique, et en exécution de l'un des vœux les plus pressants du St. Concile de Trente, exprimé avec tant de force dans la Session XXIII, et rapporté au Chapitre 18e des Décrets. Le St. Concile témoigne qu'il est urgent de fonder des Etablissements spéciaux pour élever des prêtres ; et cette Institution, nous dit Rohrbacher, fut jugée dès lors si salutaire que les Prélats s'écrièrent de toutes parts : QuHls se croiraient dédommagés de leurs travaux^ quand ils ne tireraient pas d'atdre fruit du Concile.

Or, à la Solitude, on prépare ceux qui sont destinés à être les Directeurs de ces Etablissements spéciaux, ou Séminaires ; et on cherche à leur donner les principes et les vertus si nécessaires à ceux qui doivent donner l'exemple et la direction aux Pasteurs des âmes.

28 Révérend Messire Faillon.

Ces principes sont renfermés, dans les Pères, les Auteurs Eccldsia»-^ tiques, et principalement Ceux qui se sont attachés à mettre en exécution les Décrets du St. Concile, tels que St. Charles Borromée, l'Archevêque de Brague, les RR.PP. Jésuites, les Oratoriens à Rome et en France, les Rapporteurs des Assemblées du Clergé, et enfin les premiers Fonda.teurs des Séminaires en France.

Outre ce dépôt d'oeuvres spirituelles, de traditions ecclésiastiques, ces règles et ces méthodes, fruit de l'expérience de près de deux siècles, et BÎ bien adaptées à préparer à la direction et au gouvernement des âmes^ M. Faillon trouva dans le Supérieur, M. Mollevaut, le plus excellent modèle et interprète de la perfection ecclésiastique. Et ce secours fut si grand pour lui, comme pour tant d'âmes, que nous ne pouvons continuer ces détails, sans essayer de faire connaître les vertus de ce Serviteur de Dieu, qui eut une si grande influence sur la réorganisation et l'esprit de la Solitude et sur ceux qui y séjournèrent. — Cette influence était telle que, malgré tous les efforts que Mr. Mollevaut faisait pour se retrancher strictement dans ses obligations de Supérieur de la Solitude, il attirait continuellement à lui un concours de prêtres, d'ecclésiastiques qui semblaient ne pouvoir se passer de ses avis et de ses conseils.

Renfermé dans cette Solitude, située à deux lieux de Paris, et en dehors de toutes les grandes voies de communication, il se voyait, cependant continuellement assailli par les lettres et môme les visites.

Cardinaux, Archevêques, Evêques, Prêtres, Missionnaires des contrées les plus lointaines vinrent, pendant trente ans, frapper à la porte de sa retraite, honorant celui qui y habitait comme un père, un conseiller plein de lumière et un vrai serviteur de Dieu.

" Si quelque chose de notre temps, dit un vénérable curé de Paris, " peut donner une idée de ce qu'on lit dans les histoires des Saints, du " concours des peuples et du clergé autour de la cellule d'un saint " Antoine, d'un saint Ililarion, d'un saint Pacôme, c'est le concours *' assidu d'hommes de toute condition et fo.iction dans l'Eglise, qui gravis-

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" salent la montagne de M. Mollevaut, s'en allaient là chercher un mot " qui était toujours un oracle, et qui ne sortaient de sa cellule que tout '' irapré;jné3 de cette atmosphère où rayonnaient la science, la piété et la " lumière."

Pour bien comprendre cet homme si aimé et si recherché, il faut savoir comment il avait appris à connaître les choses, et les hommes de ce monde qu'il semblait fuir avec si grand soin.

Né vers 1770, il avait 18 ans au moment où éclata la Révolution, et il partait de Nancj, sa ville natale, pour accompagner son père, qui avait été élu par sa Province, membre de la Convention. Là, il se trouva déjà en rapport avec des hommes érainents, tels que Fourcroj et Fontanes (0 qui? connaissant les principes religieux et royalistes de son père, cherchaient avec lui à sauver le pays des plus grands malheurs.

Mais à vingt ans, il fut soldat à l'armée de Sambre et Meuse, pendant quelques années, jusqu'au moment où les amis de son père le firent nommer attaché à l'Etat Major de l'armée d'Italie, et ensuite Secrétaire de l'Inten' dant-Général de la Lombardie. Là, il rencontra plusieurs personnages devenus célèbres plus tard, parmi lesquels Bonaparte qui l'employa plus d'une fois comme son secrétaire.

Dans ces incidents de la vie militaire où les dangers étaient continuels, et plus à redouter de la part des Agents du gouvernement que de l'ennemi lui-même, M. Mollevaut acquit ces qualités de force, de fermeté, d'énergie, de mépris de toute satisfaction personnelle que la Religion sanctifiât en lui, et qui en firent plus tard comme un Solitaire des déserts, ou um. chrétien des premiers siècles de l'Eglise.

Après avoir été appelé, par M. de Fontanes au sein de l'Université^, comme Recteur d'Académie, il préféra l'enseignement à l'administration^ et obtint d'être nommé Professeur de Rhétorique au Collège de Nancy,,

(1) iM. Mollevaut avait vu, chez son père, les Girondins dont il esiinnait le taleut^ nani». dont il blâmait les principes; cht-z M. de Fontanes il avait pu rencontrer toutes les illugtralioua litléraires de l'époque.

30 Récêrend Messire Faillon.

Il songea alors à quitter le monde qui lui faisait pitié, comme il le disait si bien lui-même, et enfin il vint au Séminaire de St. Sulpice à Paris pour Suivre les cours de Théologie. Vers la fin de ses études théologiques, il demanda à entrer dans la Compagnie et fut admis au noviciat. Eu sortant «de la Solitude, il fut chargé de professer le dogme au Séminaire de Paria, «t bientôt après, c'est-à-dire en 1818, il fut choisi pour être Supérieur de la Solitude, qu'il a dirigé près de trente ans.

Nous pourrions parler de la sévérité do sa vie : sa journée commençait à quatre heures, et elle était toute entière consacrée à la prière, à la direction, et à des pénitences effrayantes.

Entre les exercices de la Solitude, il se livrait à un travail incessant ; il correspondait avec le monde entier, et recevait chaque jour des quantités de lettres. Or, il n'en recevait pas une seule qu'elle ne fut répondue dans les vingt-quatre heures.

On voyait en ce saint homme l'ensemble de toutes les qualités, acquises dans le cours d'une existence si variée et si éprouvée : régularité administrative, mortification et dureté de vie d'un vieux militaire, mépris de la mort comme il convenait à un proscrit de la Terreur, horreur du monde comme doit l'éprouver quiconque l'a vu de près, amour des choses du ciel d'un nouveau converti. — Il a conservé les vertus de la ferveur et du premier élan jusqu'à la fin. Mais (juelle influence n'avait- il pas comme guide et maître des âmes ! Ceci mérite une mémoire éternelle, et ici encore quelques lignes.

M. MoUevaut, avec toute sa science comme littérateur, linguiste, et théologien mystique, savait qu'il avait surtout à former et éclairer les âmes, et c'était à ce devoir qu'il s'était appliqué entièrement et avec une telle effi. cacité, que tous ceux qui l'avaient abordé une fois ne pouvaient plus se passer de ses conseils ; ils en racontaient de ai grandes merveilles qu'ils ne pouvaient tarir ; de là cette afflucnce considérable.

" La foule se pressait chez M.Mollevaut comme les solliciteurs chez un •** ministre. Evêques, prêtres, missionnaires, comme nous l'avons dit

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" affluaient sans cesse. Tous venant consulter l'homme de Dieu qui, par la " sa^^esse de ses réponses, la grandeur de ses exemples, Vùnergxe de sa pa- " rôle et la pénétration de son esprit, semblait révéler à chacun le dernier " mot de Dieu sur une âme."

Vers lui s'empressaient M. de Ravignan, et le R. P. Couturier, Supérieur de la Trappe ; NN. SS. de Frajssinous, ministre, le Cardinal prince de Rohan, et son successeur au siège de Besançon, Mgr. Matiiieu ; Mgr. de Forbin-Janson ; Mgr. Brute, de St. Palais, Pellerin ; Mgr. Dupanloup, NN. SS. de Luçon, d'Arras, pour s'éclairer de la prudence et des conseils de ce grand serviteur de Dieu.

Mais ausïi quelle manièz-e de diriger !

Ici, nous allons citer un membre éminent du clergé, curé de Paris, et longtemps assistant de Mgr. Dupanloup au petit Séminaire de la capitale ; ce témoignage a une double importance, à cause de la source nullement suspecte de partialité ; et de plus, parce qu'en faisant le récit de ce que pratiquait M. Mollevaut, il nous donne la sainte et sage direction inspiiée par le pieux Fondateur même du Séminaire, M. Olier.

" Votre tour était-il venu ? Vous étiez reçu avec des égards infiTus". " Quelle que fut la modestie de votre situation, vous pouviez librement lui " ouvrir votre cœur. Vous causiez avec un ami, un vieil ami, un homme '* qui n'avait au monde aucune affaire plus chère, plus pressée, plus irapor- ** tante que la vôtre, et qui, par la simplicité, le naturel, l'abandon, le " dévouement de son accueil, vous avait bientôt convaincu que vous n'aviea '* pas à craindre d'être indiscret. Là, rien de serré, d'officiel, de pom- " peux, ou de doux, à faux. Là, point de mystérieuse réserve, de préoc- " cupation personnelle, d'idée empesée de sa supériorité : c'était votre " homme, votre ami, votre confident. Li, rien dans la pose, la réponse, *' le silence, le geste, ou le regard : rien qui vint vous dire au beau mi- " lieu d'un trouble, d'un aveu, d'une hésitation : Hâtez- vous, mon " temps a un meilleur emploi. Près de ce grand cœur, la ferveur à ♦* 8g8 débuts, la générosité et ses élans, le scrupule et ses souflfrances.

32 Révérend Messîre Faillon.

"*' l'indécision et ses doutes, le souvenir et ses larmes, le découragement et " sa plainte, l'aigreur et son murmure, la fatigue et son soupir, l'injustice ^' sentie et son contre-coup, pouvaient s'épancher dans la mansuétude, la ■" miséricorde. Une ingénieuse originalité trouvait à votre adresse, ou le *^' suave langage, ou le trait le plus incisif, ou la pensée la plus élevée, ou -' le mot le plus pittoresque pour tout réparer, tout consoler, tout diriger. *' Que les esprits, dit-on queLpiefois, sont diflSciles à conduire ! M. MoUe- *' vaut avait su inspirer le désir, le goût d'être conduit.

*' Ce n'est pas toujours la confiance qui manque à la direction ; on a vu " quelquefois la direction manquer à la confiance. Jamais M. MoUevaut " n'eut cet air capable et infaillible, cette intime conviction qu'on n'avait *' rien à lui apprendre, qu'on rencontre queLiuefois dans des personnages " vertueux du reste, mais qui du haut de la demeure qu'ils ont bâtie à " l'estime d'eux-mêmes, froissent l'âme délicate ou fiôre.

" Quelle grâce remarquable pour l'apaisement des orages du cœur, plus " fécond en tempêtes que les Océans redoutés ! Pour combien a-t-il pro- " nonce un quos ego définitif ! il savait faire renaître la douce joie et la ^' confiance, l'encouragement dans le cœur (blessé, abattu, etc."

IS'ous avons rapporté les paroles de M. MoUevaut a l'égard de M. èe îfc-, r<T îlavi"-nan ; citons-en quelques autres assez caractéristiques.

Mgr. Borderies, Evêque de Versailles, et qui avait depuis la révolution évangélisé Paris, et, un des premiers, rétablit l'enseignement religieux pour la jeunesse, voulut que M. MoUevaut le disposât à la mort ; et celui-ci, rentrant dans sa retraite après avoir rempli ce ministère, disait :

" J'ai vu mourir bien des petits séminaristes : c'est bien pieux, c'est bien " gentil, ça meurt comme des Anges, mais cette mort-lÀ, c'est héroïque." (1)

(l) Mgr. Borderiea était un confesseur de la foi pendant la révolution, un homme d'une vertu et d'une graviié antiques. Lorsque SI. Lacordnire lui apiirit ses de-seias d'entrer au Séminaire : " Mon clier, lui dit-il, sacliez que pour être un bon prêtre, il faut, av.int tout, eue un bon cliréiien, et que pour être un bon chrétien il faut, avant touti être UQ huuiiêle homme.

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Quand Mgr. de Frajssinous, Evêque d'Hermopolis, fut nommé ministre •des cultes et grand maître de l'Université : " Eh bien, Monseigneur, lui dit *' M. Mollevaut, vous voilà avec deux heures d'oraison par jour : une heure " comme évêque, une heure comme ministre, ça n'est pas trop."

Mgr. Dupanloup prêchait dans une grande paroisse de Paris, il attirait une immense affluencé ; il racontait, avec ce stjle qui lui est propre, le8 grands faits de la création, le péché originel, le Déluge et la dispersion des peuples, et jamais peut-être il ne s'est élevé plus haut, aussi ravissaitil ses auditeurs.

On racontait à M. Mollevaut les succès de son ancien élève : " Vous ne ■" m'étonnez pas, reprit-il, Dupanloup est venu me trouver, il m'a dit, il y a " un mois, qu'il ne savait quel sujet prendre ; qu'il avait tout épuisé en dix " années continuelles de prédication, et qu'il fallait parler à un auditoire '' habitué aux plus grands talents, etc,etc. Je lui ai dit : Mon cher, je sais ce *' qu'il voas faut ; vous voulez instruire et intéresser votre auditoire, eh bien ! *' prenez Lhomond et vous verrez. Et, en effet, ajoutait M. Mollevaut avec " l'air le plus solennel, il a pris Lhomond et il fait. .. Merveilles ! ! (1) "

Dans ses entretiens, il était plein de saillies, de traits piquants. 11 disait à de jeunes séminaristes qui se préparaient pour les Missions Etrangères : " Pour être missionnaires, souvenez-vous, mes amis, qu'il faut être disposé à ^' trois détachements absolus : il ne faut pas que les pieds tiennent à la terre, " m les mains à l'argent, ni la tête aux épaules."

A des élèves de talent qui avaient quelque peine à se soumettre aux exigences du séminaire :

" Mes amis, ne remettez pas à vous corriger de vos défauts de caractère, *' surtout lorsque vous ne serez plus au Séminaire, et que vous serez des grands messieurs, à qui l'on ne peut parler, que le chapeau sous le bras.

En expliquant le Saint Evangile, il disait :

" Quand j'ai les paroles de la foi. je n'ai pas besoin de me demander si je

(1) Lliontund est raut»*iir d'un abrégé de l'Iiistoiie de U Religion qui eâl un chefd'œuvre, mais qui n'est destiné qu'aux petites écoles.

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" sens, si je goûte, si je m'attendris ; je sais par la foi que Dieu m'est " présent, et tout est fini par là. "

'* Avec de la bonté, on est au niveau de l'univers."

" Si vous n'avez pas d'expérience, étudiez la vertu de douceur et vous- " fierez le maître des coeurs."

" Il faut retenir toute sa vie qu'on n'exerce la douceur, qu'avec ceux " qui n'en ont pas. "

" On ne pratique la douceur qu'à ses dépens. "

Nous avons étendu ces citations, parce qu'elles se trouvent disséminées en bien des documents qu'il est ditficile de réunir quand on peut en avoir besoin ; et d'ailleurs, elles ne peuvent qu'édifier et donner une idée de la direction que M. Faillon trouva à la Solitude.

Il y rencontra aussi-des âmes grandes, élevées et généreuses qui ne furent pas sans quelque influence sur sa piété, ses goûts, et l'attrait qu'il suivit plus tard de travailler pour des contrées lointaines, unies à St.. Sulpice par des liens si chers.

A la Solitude, M. l'abbé Faillon trouva M. Quiblier, M. Billaudèle, M. Baile qui devaient être tous trois Supérieurs du Séminaire de Villemarie ; M. Larkin qui a élevé au collège de Montréal bon nombre de prêtres et de citoyens distingués ; M. Eccleston, du Marjland, récemment converti du Frotestantisme qui fut depuis Supérieur du collège de St. Charles près Bnltimore, comme prêtre de St. Sulpice, et qui ensuite fut Archevêque de Baltimore; enfin Mgr. de Charbonnel, si connu à Montréal.

Le Canada se trouva donc souvent dans la pensée de M. Faillon, bien avant qu'il en eut fait l'objet de ses travaux. Il resta une année à la Solitude, d'où il fut envoyé comme professeur avec M. de Charbonnel au grand Séminaire de Lyon.

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