Chapitre Quatrième
SÉJOUR DE M. PAILLON AU GRAND SÉMINAIRE DE LYON, SES ETUDES ET BES PREMIERS OUVRAGES : ENTRETIENS SUR L'aNNONCIATION ET LE ST. JOUR DE PAQUES.
M. Faillon, arriv(î au Séminaire de Lyon, fut chargé de professer la Théologie dogmatique, et il s'acquitta de cet emploi avec ce zèle qu'il mettait à toute étude et avec l'intérêt qu'il ressentait si vivement pour la science sacrée.
D'ailleurs il trouvait à Lyon la réalisation de ses vœux les plus chers, il commençait ces saintes fonctions qu'il avait si longtemps désirées : diriger et éclairer les élèves du Sanctuaire, former ceux qui devaient aller répandre la Foi dans cette terre de France si éprouvée de nouveau par les attaques de l'impiété et de plus, amollie par l'influence funeste de l'indiflFérence religieuse.
Il comprenait ces malheurs et il jugeait, d'après les anciens du Sacerdoce, que les suices delà Révolution ayant interrompu l'enseignement religieux, et ensuite l'ayant gêné et arrêté dans son libre exercice, il en était résulté, dans une partie considérable de la population, une ignorance qui avait engendre les plus aveugles et les plus funestes préjugés contre la Religion.
Il fallait donc chercher à donner aux nouveaux ministres du Sanctuaire une science trcs-solide mais aussi très-pratique : très-solide, pour répondre aux objections spécieuses et incessantes des classes les plus élevées ; trèspratique, pour répandre les habitudes de la piété dans toutes ces âmes témoins de l'oubli des obligations les plus respectables du culte religieux.
La Science solide, M. Faillon pensait la trouver dans les grands Au teurs Ecclésiastiques, et principalement dans les Pères ; la science pratique^
36 Réoérend Messire Faillon.
il croyait qu'on ne pouvait mieux l'étudier (\\iq dans la méthode suivie par les saints prêtres des derniers siècles et dans les grands exemples qu'ils ont -donnés.
C'est pour cela que tandis que dans sa classe, ses sermons, ses entretiens, il appuyait son enseignement par la voix et Tautorité des grands docteurs, à ses arguments il mêlait les exemples des i-estaurateurs de la discipline ecclésiastique et du zèle apostolique des derniers siècles.
Il n'en restait pas là ; il mettait dans les mains de ses jeunes disciples, la vie des derniers Apôtres de la Foi : S. Charles Borromée, St. François de Sales, St. Vincent de Paul, M. le Nobletz, le P. Claver ; et dans le même but ayant reconnu que d'autres saints personnages avaient donné les exemples les plus précieux et les plus instructifs pour les prêtres, sans avoir trouvé encore d'historiens, il rédigea lui-même la vie de deux saints Prêtres élèves de St. Sulpice ; Mr. de Lantages, fondateur des filles de l'Instruction au Puy, et M. Demia, fondateur d'une congrégation d'institutrices à Lyon.
;M. Faillon, en effet, pouvait reconnaître que la vie des saints les plus remarquables (jui est si utile pour la piété, et la pratique des vertus, qui l'enferme de si beaux modèles et des exemples si frappants est accompagnée de circonstances si extraordinaires quelles n'entrent pas toujours dans le détail du ministère de la plupart des Prêtres, tandis que dans ces deux zélateurs de l'instruction catéchistique il trouvait les vrais enseignements qui conviennent le mieux au ministère paroissial. Or, ces deux vies ont cela de frappant qu'elles montrent dans M. de Lantages un homme de Séminaire, faisant merveilles dans le ministère extérieur, en appliquant les règlements paroissiaux de M. Olier ; et dans M. Demia un prêtre vivant dans le monde, surchargé de soucis et d'oeuvres de zèle et néanmoins ne se départant jamais de la vie de règle et de discipline à laqu.'lle il avait été formé dans les années du Séminaire.
Avec les grandes occupations que pouvaient imposer l'enseignement d'une classe et la rédaction de deux biographies, M. Faillon savait trouver
Son séjour au Grand Séminaire de Lyon. 37
encore des loisirs pour composer d'autres travaux ; d'une part un recueil 'énorme des sentiments des Pères sur l'état ecclésiastique, depuis les ordres mineurs jusqu'aux fonctions les plus hautes de la hiérarchie sacrée ; ensuite un autre recueil des pensées et des maximes des Pères sur les vertus chrétiennes et ecclésiastiques ; enfin un recueil qui devait plus tard former un ouvrage considérable ; les explications des Pères sur la Sainte Ecriture, et quand il arriva à Paris il avait déjà rédigé un énorme volume de citations sur les six jours de la Genèse comme nous le verrons plus tard.
C'est ainsi que cet esprit sérieux, appliqué, ne laissait rien perdre de ses lectures assidues, et qu'il employait tout ce qu'il trouvait À trois objets principaux de ses fonctions.
Il savait qu'il avait à former des Prêtres qui devaient être remplis de l'excellence de leur état et qui devaient être des modèles des vertus chrétiennes; enfin il n'oubliait pas que c'était de leurs lèvres que les peuples attendaient la science de la Doctrine divine.
Il lisait sans fatigue pendant des journées entières ; en lisant il ne perdait jamais de vue les différents objets de ses recherches mystiques et dogmatiques, il recueillait tout sous divers chefs pour en faire un ensemble, puis il se présentait en classe pénétré de lumières et d'onction : ayant tout gravé dans sa tête et dans son cœur, de telle sorte que ses disci[)le3 ne savaient ce qu'ils devaient le plus admirer en lui, la science et l'érudition ou l'aménité des saintes vertus chrétiennes. L'une et l'autre resplendissaient en ses paroles à mesure qu'il puisait à ce double foyer de la lumière brillante et ardente de l'esprit divin.
Enfin il complétait l'impression qu'il donnait de lui dans ses conversations, avec les séminaristes oii il était tout à tous, intarissable en doctrine et en à propos, avec cet intérêt qui lui gagnait l'estime et cette douceur qui lui attirait les cœurs.
" Je suis resté deux ans à Lyon, dans la classe de M. Faillon, nous dit ^' un de ses anciens élèves ; cous savions qu'il débutait dans le Pi-ofe33orat
38 Révérend Messire Faillon.
" et la direction et nous avions pour lui la confiance et l'estime que l'on " peut avoir pour le Professeur le plus expérimenté et le plus consommé, *' tandis que ses vertus et ses bontés nous en faisaient un véi'itable modèle- " de la Perfection ecclésiastique. "
" Je suis entré au Séminaire de Ljon, nous a dit un autre ecclésiastique, " au moment où M. Faillon, était rappelé au Séminaire de Paris et je " puis déclarer que dans toute la maison ce n'était qu'un même sentiment " de regret de le voir s'éloigner tandis qu'il n'y avait qu'une voix chez " tous, quelle fut la diversité des esprits et des caractères pour se louer " de la piété, de la bonté et du zèle pour l'enseignement de ce saint " homme. "
" J'ai connu M. Faillon dans ces commencements, nous a dit un troî- " sième ; dans sa piété et ses rapports extérieurs on voyait tout l'élan et la " modestie du séminariste le plus fervent, tandis qu'on était déjà étonné " de l'étendue de ses connaissances ; on ne se rappelait rien de semblable, " pour le goût et la puissance de l'étude ; ainsi nous savions qu'il passait " ses vacances entières à lire les Pères avec une telle rapidité qu'au bout " de quelques semaines, il avait trouvé moyen, en prenant partout des ex- " traits, de parcourir plusieurs volumes in folio.
Et si l'on veut se former une idée de son travail on peut rappeler ici ce qu'il disait un jour à l'un de ses élèves, avec toute simplicité, sans songer qu'il y eut pour lui le moindre mérite en ce qu'il faisait : " Voici trois mois " que je parcours, disait-il, dix volumes et j'y ai déjà fait quatre mille ex- " traits. "
Nous allons donner une idée de la piété et de l'élévation de ses enseignements en citant ici deux pièces qui se rapportent à ses premières années ; elles sont inédites elles ont un rapport essentiel entre elles, et elles se complètent parfaitement l'une par l'autre.
Ce sont deux instructions où il expose le plan divin de notre Rédemption ; dans la première sur V Annonciation il montre la part que Marie a prise à l'œuvre de notre salut, dans la seconde sur le St. Jour de t'âque»
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il expose les moyens que N. S. a employés* pour accomplir les desseins de sa bonté.
On remarquera sans doute l'abondance des citations des Pères, qui semblent multipliées, mais ce n'est point sans dessein, car l'auteur voulait montrer à ces jeunes auditeurs les trésors contenus dans l'immensité de la collection des Pères, et il cherchait à les initier et à vaincre les préjugés que peuvent avoir des débutants pour l'austérité et les aridités d'une science si haute et si sérieuse.
M. le Prédicateur, au saint jour de l'Annonciation, commence par rappeler que nous devons considérer Marie comme la source et la consommation de tous les biens que nous avons à désirer dans l'ordre de notre salut, c'est ce que dit St. Jean Damascène, Maria omnium bonorum Initium médium et finis.
Et il annonce qu'il veut s'attacher à montrer que Marie a tenu dans notre salut la place qu'Eve avait occupée dans notre perte.
" Dieu, nous dit St. Léon, dont la bonté est infinie, n'a pas voulu que son dessein sur les hommes fut privé à.2 son effet par la malice du Démon ; mais après la chute, il a repris son œuvre avec plus de force et d'efficacité, et c'est pour cela qu'il a envoyé son fils mystérieusement ; il a donc envoyé comme réparateur, son fils qui est tout puissant, pour que son oeuvre ne fut pas privée de son succès, et il l'a envoyé mystérieusement pour que le Démon ne reconnaissant pas son adversaire ne recula pas dans la lutte qui lui était proposée, et s'il était ainsi trompé, il l'était justement, puisqu'il avait trompé l'homme en empruntant une forme étrangère.
Dieu a voulu dès lors observer dans la rédemption toutes les circonstances de la chute ; les mêmes personnages, les mêmes épreuves, et précipiter le Démon dans le piège qu'il avait tendu lui-même contre nos premiers parents, afin que vaincu dans la seconde épreuve, il perdit les avantages qu'il avait conquis dans la première.
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Et en effet, voyons tous ces rapports entre la chute et la rédemption, ici nous laissons parler M. Faillon :
" Un homme, une femme et un Ange, avaient causé notre perte ; un. homme, une femme et un Ange opèrent notre salut. D'un côté, Adaniy Eve et le mauvais esprit ; de Tautre. Jésus, Marie QtV Archange- Gabriel.
Mais d'autres rapports :
" Eve avait oËFensé Dieu, trahi son mari, donné la mort à tous ses descendants ; Marie rend gloire à Dieu, donne la vie au nouvel Adam et procure le salut de tous les hommes.
D'autres rapports encore :
" Eve avait péché contre Dieu, par orgueil, par incrédulité, par désobéissance : contre son époux, par ingratitude et par perfidie, contre sa race par cruauté et méchanceté ; Marie répare toutes ces offenses suivant la remarque des Pères : envers Dieu, par son humilité, sa foi, son obéissance : envers Adam et tous les hommes, par sa générosité, sa tendresse, et en s'offrant à toutes les douleurs pour les sauver. "
Ainsi s'expriment les Pères : " l'Ange traite de notre salut avec Marie comme un Ange avait traité de notre ruine avec Eve. (1)
" La mort est venue par une femme, mais la vie est rendue par une femme. Par Eve nous avons eu notre perte ; par Marie notre salut. (2)
" Le genre humain voué à la mort par une vierge, a été sauvé par une autre Vierge." (8)
Ainsi s'expriment St. Pierre Chrysologue, TertuUien, St. Irénée, St. Augustin, St. Bernard qui ajoutent quant aux circonstances :
" La faute qu'Eve a commise par sa crédulité, Marie l'a effacée par sa " foi.
(1) Agit cum Maria Angélus de salute, quia cum Eva egerat Angélus de ruina. (S. Irénée, adverius haevereses.)
(2) Perfœmiiam mors, per fœminam vita ,"'per Evam interitus, par Mariam salus. (S. Augi'Btin : ad Catechumenos.)
(3) adstructum morti genuB humanum per virginem, salvatur per virginem. (S. Irénée.)
So7i séjour au Grand Séminaire de Lyon. 41
*' De même que la désobéissance d'Eve a causé notre mort, l'obéissance " de Marie a opéré notre salut.
" L'une a été ministre de séduction et l'autre de pardon.
" L'une a suggéré la prévarication, l'autre a amené notre rédemption." (1)
Et St. Irénée et St. Augustin réunissent ces ressemblances en disant :
" Les chaînes dont Eve nous avait asservi par son incrédulité, sa saperbe ' et sa désobéissance, Marie les a brisées par sa foi, son humilité et son ' obéissance." (2)
Et bien d'autres traits que l'on peut trouver chez les Pères qui " géné- ' raleraent, suivant Bossuet, ont remarqué que Dieu a voulu suivre c.tte ' voie de ressemblance dans l'œuvre de notre rédemption, combattre notre- ' ennemi par ses propres armes, retourner contre lui ses manoeuvres et * ses desseins, l'écraser et l'accabler sous ses propres machines, pour nous ' montrer avec sa puissance, son équité et faire voir que même vis-à-vis de ' l'auteur de tout mal et de tout péché, il n'accomplit l'œuvre de sa misé- ' ricorde qu'en se tenant dans les limites de la stricte justice. " (3)
Et ajoute St. Augustin :
" L'humanité se sauve en remontant les mêmes degrés qu'elle avait descendus, pour se perdre." (4)
Ainsi Eve avait offensé Dieu d'abord par orgueil en désirant de se rendre semblable à lui, par incrédulité en rejettant sa parole, par désobéissance en méprisant sa volonté, l'humilité, la foi et l'obé'ssance de Marie sont mises à l'épreuve et elle l'emporte : "■ Quod alligavit Eva, solvit Maria per fidem, humilitatem et obedientiam."
(1) Quod nia credendo dcliqiiit, Illa credendo delevit. Sicut Eva inobediens fit cans» monis; sic Maria obediens fit causa Salutis. Hœc ministra seduct.ionis, illa propitlatioms. Haec suggerit praevaricationem, illa ingessit redeinptionem. (Patres passim.)
(2) Quod Eva alligat per incredulitatcm, superbiam et inobedientiam, Maria solvit per fidem bumiiiuitem el obedientiam (St. Augustin in uatali Domini.)
(3) Omnia disponit Deus, duplicia unum contra iinum, et nihi fecit déesse, (liber Sapieutiae). A tout mal il donne sou remède, et nihit fecit quidquam déesse (idem).
4) lisdem gradibus quibus perierat bumana natura, a Domino reparatur. (St. Augustin.)
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Eve avait été d'abord tentée par orgueil on lui assure que dès qiCelle et ton époux auront mangé de ce fruit, que leurs yeux s'ouvriront, quils connaîtro.tt toutes choses et qu'ils seront comme des Dieux, et avec une légèreté déplorable, elle se laisse aller aux plus vains et aux plus criminels désirs, sans réfléchir qu'une misérable créature ne peut précendre à l'inftnité de son créateur, et ne peut rien contre lui et contre sa volonté.
De plus lorsque le serpent lui dit les choses les plus odieuses et les plus invraisemblables que Dieu peut m'inquer d la vérité, qu'il peut être jaloux de ses créatures ; que cet arbre a la vertu de communiquer la divinité, qu'une créature peut y prétendre, sa foi est ébranlée et succombe ; et dans son aveuifleraent admettant ces folies elle ne se confie plus à celui qui est la vérité même et lui préfère le calomniateur, le père du mensonge. Elle ne croit pas les assurances de la sagessse, elle admet les folies du séducteur.
Tombée ainsi dans l'abîme de l'incrédulité et de l'orgueil, elle tombe ensuite dans l'abîme de la désobéissance se crojant indépendante de celui qui est tout, de qui elle tient tout, mais qui ne peut rien donaar, sans en retenir la disposition ; elle se révolte contre sa volonté elle saisit le fruit défendu, elle le dévore, tran-;gressantle précepte et brisant avec la loi, le lien qui l'unit à son maître, elle se soustrait à lui, pour tomber sous une autre domination ; car voilà l'effet de toute prévarication.
Mais quelle différence lorsque l'humilité de Marie est éprouvée par des paroles bien difficiles à porter pour la faiblesse humaine : qu'elle est honorée par un Ange, qu'elle est proclamée pleine de grâces, bénie entre toutes les femmes, la bien-aimée du Seigneur, elle ne faillit pas et tandis qu'Eve s'était complue en des avantages impossibles et improbables, Marie comblée de tous les dons ne s'élève point, sait rester dans la vérité et dans la justice, elle qui a commencé sa course dans la pureté et la grâce, qui l'a continuée sans relâche jusqu'à en saisir la plénitude, elle douée de toute lumière cotmaisiant les choses du ciel et de la terre plus parfaitement qu'Adam' dans son sommeil, que Mo'i'se sur le Mont Sinaï, qu©
Son séjour au Grand Séminaire de Lyoyi. 43
y St. Jean ne devait j atteindre sur la poitrine da Sauveur et St. Paul 4ansson ravissement : elle ne s'exalte pas, elle ne se regarde que comme la servante du Seignuer :
C'est ce qu'admirent St. Ambroise, St. Augustin et St. Bernard ; ^' voyez quelle humilité, elle se proclame une servante, elle qui est choisie " comme mère de Dieu, et à une pareille promesse, elle ne se laisse sur- " prendre par aucun sentiment d'exaltation." St. Ambroise. (1)
2o. De plus, quelle est sa foi ; lorsqu'il lui est annoncé des choses inouïes, inconcevables : que l'esprit divin viendra en elle, qu'elle concevra par sa vertu, qu'elle deviendra mère en restant vierge et que le fruit de ses entrailles sera le Fils du Très-Hiut, Dieu et homme, engendré dans le temps et l'éternité, fils de Dieu et de sa créature ; elle se confie comme un enfant à la parole de l'Ange, pour son bonheur et celui de toute la terre ; et, en effet, sa foi pieuse répare une aveugle crédulité : (2)
Et ajoute un autre Docteur, elle devait légitimement concevoir le Verbe celfe qui a cru au Verbe. St. P. Chrysologue: (3)
3o. Enfin elle réparera par son obéissance la première désobéissance, an acceptant la proposition d'être la mère de ce Messie, dont la naissance, la vie, la mort doivent apporter tant d'épreuves et de tribulations à son cœur ; et d'abord elle, qui avait fait le vœu le plus beau et le plus louable, arborant pour la première fois une enseigne brillante dans le monde et plantant une si belle fleur au parterre de l'Eglise, montrant ainsi le prix qu'elle attachait à la sainte vertu, elle ne doit pas seulement renoncer à l'honneur qui était attaché à son vœu, mais de plus affronter les soupçons et les contradictions les plus sensibles pour la pureté de son cœur : Fiat mihi secundum verbum tuum.
(1) Vide humilitatem Ancillam se dicit Domini quai mater eligitur, nec repentino exaltatur promisse ; (St. Ambroise.) Insolescere gloriâ nescit, mater Dei eligitur et ancillam se ncminat, etc., etc. (St. Augustin.) ,
(2) Quod illa credendo deliquit, hœc credendo delevit. (TertuUiem.)
(3) Illa merito verbum concepit quœ Verbo credidix. (St. Pierre Chrysologue.)
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Enfin, c'est dans les plus affligeantes prévisions et dans la vue d'une vie d'appréhensions et de douleurs et sous la pointe d'un glaive, que celle qui est restée humble dans les plus grands privilèges, sait être soumise et docile dans les plus grandes épreuves: et Maria ohediens fit causa sa Jutis ; et Marie obéissante devient le principe de notre salut. C'est ce que nous dit St- Irénée.
Maintenant, voyons les autres offenses d'Eve, celles qu'elle a commises contre son époux et toute leur descendance :
Elle avait d'abord péché contre son époux par ingratitude, par perfidie et par cruauté :
lo. Par ingratitude, ayant tout reçu de son époux et lui devant tout, la vie physique, intellectuelle et surnaturelle ; car il est son maître, son guide et son prêtre, elle ne craint pas de lui communiquer la mort don elle reconnaît la présence dans le fond de son coeur, et pour y arriver, elle agit avec la plus insigne perfidie et en effet.
2o. Par perfidie, après qu'elle est perdue et qu'elle peut voir dans son effroi l'étendue de son malheur, la sombre nuit qui se fait dans son esprit, la corruption qui s'introduit dans son coeur, sans générosité, sans tendresse elle va porter la contagion du mal qui la dévore, elle va user de l'empire qu'elle se connaît pour perdre son époux et le précipiter dans un affreux malheur.
Entrant ainsi dans les desseins du Démon, faisant cause commune avec lui, prenant sa place, répondant à tous les desseins de celui qui avait prévu que l'affection qu'elle inspirait serait plus puissante que toutes les suggestions et les machinations de l'Enfer. Elle le tente, le sollicite et le rend participant de sa faiblesse et enfin de sa dégradation et de son malheur.
3o. Et enfin elle pèche joar cruauté contre Adam et tous ses descendants malheureux ; toute la suite des siècles se déroule devant elle, avec leurs maux, leurs ruines, leurs défections : elle peut contempler le
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malheur de l'humanité révoltée contre Dieu, et elle ne recule pas devant cette triste perspective, elle pousse Adam à se perdre avec toute sa race.
Fille indigne du Dieu vivant, elle est une épouse dénaturée, et une mère sans entrailles.
Elle n'a pas reculée devant la révolte contre Dieu, elle ne reculera pas devant la ruine de son époux et la dégradation de toute sa race pour satisfaire son orgueil insensée, elle tient dans sa main la vie ou la mort, elle le sait et elle donne la mort.
Or, montrons comment Marie a réparé aussi l'ingratitude, la perfidie et la cruauté d'Eve envers Adam et tous leurs descendants.
Marie, pour réparer tant de maux, entre dans une sainte ligue avec le fils de Dieu pour perdre le génie du mal.
nia suggerit provaricationem, hoec suggessit redemptionem, St. Bernard et St. Léon Pape développe tout ce mystère. (2ème sermon sur la Naissance du Sauveur.)
" Le fils de Dieu vient comme homme pour ajouter l'exemple aux enseignements, et enfin pour expier le mal par des souffrances réelles comme homme et d'un prix infini comme Dieu ; devant vaincre le Démon en cette humanité qu'il avait vainou3, mais de plus, nous dit le saint Docteur, pour perdre le Démon en le trompant, paraissant sous une forme étrangère et abusant à son tour, celui qui, caché lui-même, ne devait son triomphe qu'à un déguisement et à un mensonge.
Il parait comme un homme et comme le dernier des hommes, en sa naissance et en toute sa vie ; et l'esprit superbe, ne pouvant reconnaître dan& tant d'épreuves et d^humiliations ni Dieu, ni le secours de Dieu, ne craint pas d'accabler ce juste dont la vue et la présence sur la terre, lui sont odieuses ; il ne craint pas d'étendre sur le Saint des Saints cette main qu'il ne pouvait porter justement que sur les hommes souillés de péché, il ne redoute pas de faire tomber iniquement sur cette tête innocente les maux, les douleurs, la mort, toutes les ressources de sa puissance, mais qui ne lui avaient été permises que contre les coupables.
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Or, s'aveuglant lui-même, ne se trouvant pas encore en cette circonstance dans la vérité, et oubliant à quelles conditions il tient son empire ; il dépasse son pouvoir et il le perd, il abuse du titre qu'il avait contre l'humaine nature et il en est dépouillé, et il en est privé justement et pour toujours.
Il perd le titre sur lequel il s'appuyait, dit St. Paul, •' demandant le châtiment des pécheurs contre celui en qui il ne trouve aucune faute."
Amittit Chirographum quo nitebatur, exigeas pœnam iniquitatis, in quo nuUam reperit culpam. (Stus. Jeaan. Chrjsostom in Sancti Pauli Epistol.)
Et d ailleurs, continue le grand saint, au moment où il demande ce qui ne lui était pas dû, cet insensé trouve plus qu'il ne pouvait prétendre, c'est-à-dire un sang divin, un sang d'un prix infini et en une fois il est payé et au-delà de tout ce qu'il avait à redouter, perdant les créances qui une fois payées devienient nulles et sans valeur,
'' Et par cet excès de demander plus qiiil ne lui revenait, il est payé au-delà et " la dette s'évanouit, et j)ar la mort d'un prix infini^ la dette de la mort est ac- " quttéey (St. Jean Chrysostôme.)
Et le Sauveur efface ce mot de mort en l'attachant à la croix et il n'en
peut plus être retiré.
Delens quod adversus nos erat Chirographum Ducreti, ipsum tulit de medio affigens illud Cruci. (St. Paul.)
Mais après le coup terrible porté par le génie du mal " ô mort, où est votre pouvoir, que deviennent vos armes brisées dans un pareil coup."
(Jbi est mors Victoria tua, et stimulus tuus.
. Or, Marie concourt à cette oeuvre du Sauveur dans le silence de son humilité et de sa réserve ; en gardant le secret elle assure le succès, sachant tout et ne disant rien, connaissant les voies et l'œuvre de la Rédemption et n'en laissant rien transpirer, rien soupçonner, ne cherchant jamais à être connue sur la terre, mais y passant obscure et ignorée, secondant tout par sa retenue, aussi bien après l'Annonciation qu'à la Nativité, dans l'enfance et l'adolescence du Sauveur, dans sa vie publique comme dans sa vie cachée, dans ses miracles comme dans ses épreuves, gardant tout en son cœur, ou lorsque ses sentiments s'élevaient en, elle ne
Son séjour au Grand Séminaire de Lyon. 47
B'entre tenant qu'en elle-même " Maria conservabat omnia, conferens in corde suo," ou si elle manifestait quelcjue émotion, s'en tenant avec St. Joseph à un étonnement humble que l'ennemi du salut ne pouvait pénétrer " et mirabantur super his quge dicebantur de illo."
Epreuve continuelle de l'humilité, de la fidélité, de l'obéissance qui ne se démentaient pas et qui trompaient l'astuce du serpent.
Et prndentia serpentis, in columbœ simplicitate devincitur.
Réalisant dans toute sa vie ce qu'elle avait d'abord promis, y persévérant jusqu'à ce qu'elle ait couronné le salut de ceux qu'Eve avait perdus et après avoir réparé la perfidie d'Eve par sa discrétion, réparant sa cruauté par sa générosité et son esprit de sacrifice.
Quoiqu'il doive lui en coûter, elle offre son divin fils en sacrifice pour le salut du monde, pour ce fruit de séduction qu'Eve avait dérobé sur l'arbre du Paradis, elle consent à cueillir ce fruit d'amertume qu'elle trouve sur l'arbre du Cà\vsàre et d être immolée dans son âne^ en voyant sur la croix celui qui en quittant ses entrailles, n'est jamais sorti de son cœur.
Christi et 3fariœ iinum holocaustum, hœc in sanguine cordis, illec in sanguine cruris. (Patres passira.)
Et ainsi toutes les fautes d'Eve se trouvent réparées par Marie, par ces actes de fidélité, de soumission consommés par sa générosité pour tous ces enfants d'Eve qui reçoivent en Marie une vie nouvelle, pourvu qu'ils veuillent profiter de son sacrifice en reconnaissant le lien de filiation qui les unit à elle et par elle à son divin fils.
Dans cette analyse oii nous voulions ne donner que le fond de la doctrine, nous avons dû quelquefois laissé subsister plusieurs développements de l'auteur, afin que l'on vit mieux, le soin avec lequel il appuyait ses arguments des textes même des maîtres de la science.
Nous savons qu'on peut trouver les mômes idées dans St. Thomas, mais cela ne diminue pas le mérite de M. Paillon qui a su réunir les différents arguments des docteurs, qui les a coordonnés et enfin qui a su si bien les appuyer par l'autorité des Pères, dont il avait tellement à cœur de donner la connaissance et l'affection aux jeunes étudiants.
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Nous avons une autre observationi à faire : nous voulons faire remarquer ce soin de remonter aux sources, de prendre l'eau pure de la science sacrée dans ses premiers organes, d'aller puiser aux premières effusions de l'esprit divin ; voilà ce qui relève admirablement les pieux enseignements de la foi, et leur communique une fraîcheur, une nouveauté et un imprévu qui ravissent l'âme et lui donnent un vrai sentiment de la lumière divine ; lumière si puissante et si irrésistible qui a toujours l'apparence de la nouveauté et de la jeunesse, précisément parcequ'elle ne passe pas, qu'elle ne s'altère pas, puisqu'elle est éternelle : et ainsi toujours nouvelle bien que toujours subsistante.
Ces vérités sont touchantes autant qu'incontestables, elles charment nos âmes autant qu'elles les édifient, elles plaisent autant qu'elles convainquent, et elles sont présentées avec ce sentiment, et cette sûreté qui nous révèlent M. Faillon, comme un grand interprète de la science sacrée, un vrai figuriste et un éminent scripturaire.
Mais nous allons offrir le complément de cette doctrine en reproduisant une seconde instruction, qui a été donnée le jour de Pâques dans laquelle M. Faillon s'est appliqué à montrer la part que N. S. tenait dans l'œuvre de la rédemption, prenant vis-à-vis du démon la place du premier Adam, de même que Marie avait occupé la place de la première Eve.
Les limites de notre travail ne nous permettent que de présenter
une analyse.
, Haec Dies quam fecit Dominus cxultemur et la^temur in eâ.
S'il e;t pour l'Eglise des jours de tristesse, il est aussi des jours de joie, mais celui que nous célébrons dépasse tous les autres. Jour que Dieu a préparé sur tous pour y manifester sa gloire : Jour qui l'emporte sur les autres solennités comme celles-ci sur les jours ordinaires, " Solemnitas Solemnitatûm. " Jour aussi précieux pour le bien de l'humanité, qu'il est glorieux pour le ciel, et c'est pour cela que tandis que l'Eglise nous répète tant de fois en ce jour :
Haec Dies quam fecit Dominus, exultemur et laetemur in eà, etc. ,
Son séjour au Grand Séminaire de Lyon, 49
Elle invite en même temps les Anges à m jler leurs accents de joie à ■ceux de la terre en l'honneur de Celui qui n'est pas seulement notre Sauveur, mais qui devient leur Maître et leur Souverain, ayant conquis par sa mort le ciel comme un triomphateur.
Exultet jam Angelici Turba cjelorum, exultent divina mysteria, et pro taati Régis Victoria, Tuba insonet Salutaris.
Mais pour comprendre Texcellence de cette victoire, voyons quelles en sont les conséquences pour nous en deux réflexions.
lo. En ce jour Jésus vainqueur de l'Enfer, nous délivre de l'esclavage de Satan et de la mort.
2o. Conquérant du ciel, il nous fait participer à sa conquête.
Dieu avait établi l'homme dans un état de sainteté, de bonheur, et d'immortalité, pour le substituer à l'ange déclw. Le Démon furieux de voir conférer à une autre créature les avantages qu'il a perdus, tâche de les lui enlever et il y parvient par un piège plein de perfidie et de méchanceté.
L'homme est dépouillé à la fois de sa sainteté, de son bonheur, de son immortalité ; et s'étant soustrait à l'obéissance de Dieu, il tombe sous le joug' de celui qu'il a voulu choisir pour son guide, au mépris et à l'exclusion de la parole divine, ainsi St. Paul et le Concile de Trente. (1)
C'est un principe reconnu que " le vaincu doit devenir l'esclave du vain- " queur ; a quo quis superatus est, hujus servus est," St. Paul ; et d'ailleurs Adam ayant préféré à la volonté de Dieu celle du démon il était juste qu'il dépendit du Maître qu'il s'était donné comme guide.
Mais Dieu à ce moment môme a pitié de l'homme et il prend la résolution de le tirer des mains de son ennemi ; quelle est la bonté de Dieu ! il est plus touché du malheur de l'homme que de son crime, et il se résout à le sauver en renversant contre le démon le piège dont il s'était servi.
(1) Si quis nou confitetur Adam incurisse captivitatem sub ejus potestate, qui mortia âmperium, hoc est diaboli : Aaathema ait. (Coucilium Tridentinuiu.)
50 Révérend Messire Faillon.
Enfin, pour conserver toute justice dans cette intervention de sa mis<?ricorde, Dieu veut recommencer une nouvelle épreuve où, les circonstances étant les mêmes, le Démon perdra justement ses avantages et sa conquête, si vainqueur dans la première épreuve, il est vaincu dans la seconde.
De là toutes ces égalités et ces ressemblances que les Pères ont indi quées entre la chute et la rédemption.
Il y en a quatre principales :
lo. Egalité dans la personne ;
2o. Egalité dans les conditions de la victoire ;
3o. Egalité dans les moyens ;
4o. Egalité dans les suites et les conséquences.
lo. Egalité dans la personne.
C'est un homme qui s'est laislé vaincre, il^faut que ce soit un homme qui répare cette défaite, afin qu'il soit dit que l'homme a vaincu son vainqueur et que Satan, d'abord vainqueur et maître de l'homme, devienne justement son esclave. C'est ce que nous dit " St. Irénée," la réparation est donc aussi parfaite et aussi juste que possible.
Enfin Dieu ne devait pas se présenter comme Dieu contre Satan, autrement on aurait pu dire que Satan était égal à Dieu, c'est la remarque de " St. Augustin."
Et dès lors Dieu vient sous la forme de l'homme et n'en prend pas seulement l'apparence, mais aussi les infirmités, les faiblesses, enfin toutes les misères de l'humanité excepté le péché. 11 est vraiment homme comme nous, et cela est officiellement proclamé, il est^inscrit aux registres de l'Empire ; et s'il est sans péché, c'est un trait de plus, de ressemblance avec le premier Adam, créé dans la sainteté et l'innocence.
IIo. Egalité dans les conditions de la victoike.
Satan avait vaincu en portant l'homme à transgresser la loi de Dieu
et à toucher au fruit que Dieu avait excepté ; un délit semblable devait
Son séjour au Grand Séminaire de Lyon. 51
être la cause de la délivrance et voici le " Dessein de Dieu " : — Par sa victoire, Satan a droit sur tous les coupables, et comme exécuteur de la "Justice " de Dieu, il peut infliger la peine portée contre le péché, " la Mort." Mais il " n'a pas droit" sur "l'innocent," la loi de Dieu ne soumettant à la mort que les seuls coupables. Il était donc arrêté que s'il infligeait ce châtiment à un homme qui serait au moins aussi innocent que le premier Adam, il perdrait son droit, c'est là un " Fruit défendu," auquel il ne peut toucher.
IIIo. Egalité dans les moyens de la victoire.
Le tentateur, pour vaincre notre premier père, avait employé la ruse, l'artifice et le mensonge ; il s'était caché sous une forme étrangère, il s'était donné comme plus puissant, plus éclairé que Dieu, il avait enfin attiré la femme par l'appât de la divinité,
N. S. pour vaincre le démon, retourne contre lui son propre piège, il se cache sous les voiles de l'humanité et il l'attire ainsi par l'appât de l'humanité. Car jamais le Démon n'eut poussé les Juifs à immoler le Sauveur, s'il avait reconnu en lui la divinité.
N. S. entre dans le monde dans un tel mélange d'infirmités et de grandeurs, que le Démon ne sait que penser ; il nait dans une étable, mais les Pasteurs et les mages viennent l'adorer ; il va recevoir le baptême comme pécheur, mais il est dit : " Celui-ci est mon fils bien-aimé.'' Il va au désert et subit un jeûne de quarante jours, mais il a faim ; il est tenté sans succès, mais à cette parole : " Vous n'adorerez que Dieu, " le Démon est encore trompé et cependant cette parole n'était pas trompeuse, car J. C. en tant qu'homme doit tout honneur à son père.
Alors, il se retire ; mais Jésus, répandant partout la sainte parole, annonçant le royaume de Dieu, délivrant les possédés, détruisant l'empire des ténèbres, le Démon est irrité, il craint que ce juste ne ruine sa domination sur la terre et de mêmequ'il avait causé la mort de tant de Prophètes, il excite tout le peuple contre lui pour détruire ce juste qu'il reconnaît comme son ennemi.
52 Eévérend Messire Faillon.
Ma's c'est cette entreprise qui prdcisément va ruiner son empire : c'est ce qu'annonce J. C. : " Voici le temps oii le Roi du monde va être chassé de son Royaume, et s'il me met à mort, moi je lui ravirai ses dépouilles."
Et il dit encore :
" Voici le prince du monde qui vient à moi pour me donner la mort, quoiqu'il ne trouve en moi rien qui lui appartienne."
Enfin, pendant la Passion, le Démon est encore plein de doute sur la qualité de Jésus ; il le voit comme pendant toute sa vie, plein de puissance et plein d'infirmité.
Tout abattu au Jardin des Oliviers, puis rempli de résolution, renversant les soldats d'un mot, puis se livrant à eux.
Dominant ses juges par une patience et une sagesse surhumaines, puis acceptant de tels outrages et de telles humiliations qui dépassent l'idée que le Démon se fait de la majesté divine.
Le Démon hésite, balance, il cherche d'abord à effrayer la femme de Pilate, puis voyant Jésus sans défense dans l'abîme de l'objection et de l'abandon, désormais il ne voit plus qu'un homme en lui, un homme qu'il abhorre pour sa sainteté et dont il ne craint rien, vu sa faiblesse.
Et alors dans sa rage il consomme son détestable dessein, il excite la fureur des Juifs, il leur fait exiger la condamnation du juste, et par leurs mains, il le cloue sur le bois, où la victime doit consommer son sacrifice.
Alors l'homme Dieu, élevé entre le ciel et la terre, entonne le psaume prophétique de ses souffrances, mais aussi de son triomphe, et après avoir rappelé à son père pourquoi il l'a livré à Satan : " Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'avez-vous délaissé ? (*) il réunit ses forces, et par un prodige inouï il expire en poussant un grand cri.
A ce moment tout change de face.
Satan qui se croit assuré de son triomphe, veut se saisir de l'âme du
(•) Deus, Deus meus, quare me dereliquisti ? Psalm xxi.
Son séjour au Grand Séminaire de Lyon. 53
Rédempteur, pour la conduire aux limbes, et soudain il reconnaît son erreur et son crime, il est rempli de déception et de fureur, il voit qu'il a mis un juste à mort et que, en prenant cet innocent, il est forcé de rendre tous les coupables.
Peut-on concevoir tonte sa colère et son désespoir ? Quels doivent être ses transports, et ses déchirements ; nous pouvons à peine en mesurer l'amertume.
Mais à qui comparerons-nous le divin Rédempteur du monde ?
"C'est un Samson qui, pour aller célébrer ses noces, met en pièces le Lion qui l'arrête sur son passage." (St. Augustin.)
" C'est un autre David qui s'avance contre le formidable Goliath lequel depuis 4000 ans provoquait audacieusement les hommes, il va sur lui, il l'abat et il le tue avec sa propre épée c'est-à-dire avec l'arbre de la perdition devenu l'arbre de la Croix." (St. Augustin, sermon 197 de tempore).
" C'est un Athlète, dit St. Jean Chrjsostôme, qui au moment où il semblait avoir succombé, se relève soudain, renverse son adversaire, et dans un ■dernier effort lui arrache la vie." " Ou plutôt, dit St. Isidore de Péluse, c'est un Roi dévoué au salut de ses peuples qui prend secrètement, " un habit de simple soldat " et qui déguisé de la sorte, se mC'le parmi les combattants, se fait jour dans la mêlée, va droit au chef ennemi et en le tuant, décide du sort de la guerre."
" C'est un Pasteur dévoué à ses brebis, nous dit St. Jean Damascène, qui pour en venir aux mains avec le loup, se revêt d'une peau de brebis, s'avance sur l'ennemi, le provoque et en venant aux prises l'enlève, le serre et l'étrangle ; et pour tout dire en un mot comme " St. Paul " c'est un autre serpent figuré dans le désert par le serpent d'airain qui est opposé au serpent du Paradis, l'instrument de notre perte.
Et ainsi que de points de ressemblance et de contrastes entre la chute et la rédemption.
lo. Dieu se cache à Satan comme Satan s'est caché à l'homme.
2o. Satan nous a vaincus par un arbre et J, C. triomphe de lui par un autre arbre, (l)
3o. L'œuvre du démon s'accomplit dans un jardin, et dans un autre jardin J. C. épuise le calice de son obéissance.
4o. Il meurt le sixième jour, et il sauve l'humanité au jour même où elle fut créée.
5o. II expire sur le soir afin de nous ouvrir le ciel à la même heure, où avec notre premier père nous fûmes tous chassés du Paradis de délices.
60. Satan est dépouillé de son domaine et lui-même devient l'esclave et le captif d'un nouvel Adam, comme Adam, par sa faute, était devenu l'esclave de l'Enfer, mais ceci rentre dans une considération particulière que nous ferons sous ce titre :
IVo. ÉGALITÉ PARFAITE DANS LES SUITES ET LES DROITS DE LA VICTOIRE.
lo. Satan est dépouillé de son domaine ; il perd l'empire sur l'homme et devient son esclave.
2o. Il perd aussi l'empire de la mort.
3o. Il perd sa domination.
" Comme le démon en nous présentant l'appât de la divinité nous avait " fait tomber frauduleusement en faute, de même lui, attiré par l'appât de " l'humanité, se jette sur le nouvel Adam et se voit en présence d'un " Dieu." C'est ce que nous dit St. Grégoire de Nazianze, et ayant abusé de son droit, il perd son domaine, il doit le restituer " comme un monstre " qui, ayant avalé une proie qu'il ne peut garder, doit la rendre avec tout " ce qu'il a dévoré ; et le sang de J. C, qu'il a reçu, le force de rendre " en même temps toute la race d'Adam, son ancienne pâture." Ainsi s'exprime St. Cyrille d'Alexandre.
Ainsi, dès que J. C a reçu toute puissance sur le Calvaire, il descend aux limbes pour exercer cette puissance ; il entre dans ces cachots ténébreux dont les démons sont les gardiens, il est lui-même accompagné de
(1) Ut unde mors oriebatur, indo vita resurgeret. S. Paul.
So7i séjour au Grand Séminaire de Lyon. 55
l'armée des Anges, dont il devient le Roi et alors commence ce chant de la victoire que le St. Roi David avait écrit par avance :
" Maintenant qu'il a été élevé de terre, s'écrient les Anges, il possède à lui seul la terre, dont il a dépouillé le Prince du Monde. (1)
" Elle lui appartient par droit de création, elle lui appartient par droit de conquête. (2)
" Le ciel aussi lui appartient et quel autre peut y entrer, puisque lui seul est pur et sans tache. (3)
" Mais voici dans ces lieux un peuple infortuné qui soupire et demande de voir la face du Dieu de Jacob. (4)
Et alors tout ce magnifique cortège d'âmes qui se mettent à sa suite s'écrie :
" Princes qui régnez dans les cieux ouvrez vos portes, fermées pour ** toujours, pour donner passage au Roi de gloire. (5)
A ces mots, les esprits des ténèbres sont dans l'étonnement et dans la stupeur :
" Qui donc peut être Roi dans un lieu d'esclavage ? qui donc peut être Roi de gloire dans ce lieu de ténèbres ? (6)
" C'est le Seigneur, répondent les saints Anges, qui a remporté la vic- *^ toire dans le combat et qui a conquis la puissance. (7)
Et les Saints reprennent : Ouvrez vos portes, ouvrez, etc.
Et alors J. C. qui, sur le Calvaire, avait vaincu par justice, triomphe ici par puissance. Nouveau Samson, il enlève les portes du cachot, les rompt
(1) Domini est terra, et plenitudo ejus, orbis terrarum et univers! qui habitant in eis.
<2) Quia super maria fundavit eam et super flumina prfeparavit eam. (Idem.) f (3) Quis ascendet... et stabit in loco sancto ejus ; Innocens manibus et mundo corde. Idem.)
(4) Hœc est generatio quaerentium, quaerentium faciem Dei Jacob. (Idem.)
(5) Attolite portas, Principes, vestras, et eleyamini Portae aeternale?, et introibit Rei glcriae. (Idem.)
(6) Quia es iste Rex glorise, quit est iste Rex gloriœ. (Idem.)
(7) Dominus fortia et potens, Dominus potens in prœlio. (Idem.>
56 Révérend Messirc Faillon.
et les brise, il y précipite le Démon, il l'enchaîne comme seul coupable et lui fait porter les chaînes qu'il avait imposées à ses anciens captifs. Ce que nous allons voir dans une autre réflexion.
SATAN DEVIENT L'eSCLAVE ET LE CAPTIF DD LIBÉRATEUR.
En vertu de sa victoire, Satan était devenu le maître, le juge de l'homme et qui plus est, il avait réussi à se faire adorer par lui," il était devenu son Dieu. J. C. change cette disposition et c'est désormais l'homme qui. devient le maître, le juge et le Dieu de Satan.
lo. Il devient son maître, car par la mort de la croix, il est tellement élevé en dignité par le Tout Puissant, " qu'à son nom tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers." (1) Cette puissance, il l'a reçue dans une si grande abondance, qu'il peut l'exercer par des représentants, par son seul nom, par les plus simples éléments, tels que l'eau dans le baptême, et même par le seul signe de son supplice. Quelle honte pour le démon qui se voit écrasé au seul nom de son vainqueur même par les enfants, tels que sont les exorcistes dans l'Eglise, même par ses propres sup* p8ts, quand ils sont armés de son signe irrésistible.
2o. J.-C. est devenu le juge des vivants et des morts, son père lui laisse la justice. (2) Quelle rage pour Satan d'avoir à comparaître au tribunal de l'homme, et d'être convaincu de délit par ces plaies dont il a percé son propre juge.
Ce jugement est universel, et terrible, St. Jean nous en a donné une idée ; le fils de l'homme paraîtra au dernier jour, comme un guenner, couronné de plusieurs diadèmes, ses yeux brillants comme le feu, vêtu d'une robe éclatante de son sang, armé d'une épée à double tranchant, ayant un sceptre de fer, portant son titre sur son armure : " le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs."
(1) ut in nomine Jesu, omne genu flectatar cœlestium, terrestrium et iaferaoruia.^{St. Paul.)
(2) Neque enim Peter judiciat quemquam, se domae judicium dédit filio.
Son séjour au Grand Séminaire de Lyon. 57
L'Ange réunira tous les oiseaux de proie pour dévorer tous ceux que le Vainqueur aura frappés : les forts, les libres, les esclaves, les grands et les petits. C'est ce que nous voyons au livre des Révélations.
3o. J. C. est le Dieu de Satan ; celui-ci avait voulu dans le ciel s'élever audessus de Dieu et se faire adorer par les Anges (1). sur la terre il avait voulu se faire honorer par les hommes comme un Dieu. Et Dieu pour l'humilier a voulu que l'homme fut véritablement Dieu, assis sur le trune, revêtu de la gloire du Verbe et de sa puissance, inchnant tout sous ses pieds au ciel et jusqu'au fond des enfers.
Nous ne pouvons donner cette instruction en entier, nous avons voulu surtout citer les points qui se rapportent à la première, et qui servent à en compléter la doctrine.
Du reste cette doctrine n'a rien qui doive nous surprendre c'est la tradition même de l'Eglise.
Les rapports entre l'Ancien et le Nouveau Testament sont infinis ; les saints Pères le proclament partout :
" Quiconque lira avec attention les Saintes Ecritures, les trouvera remplies de N. S. Il " est le trésor qui y est renfermé comme il est renfermé dans la création tout entière, ', nous dit St. Irénée.
Ce ne sont pas seulement les prophètes qui parlent du Messie, mais les événements euxmêmes " qui sont paraboliques et figuratifs de N.-S. ; " et comment s'en étonner, puisqu'ils sont dans la main de Dieu, c'est ce que nous dit St. Justin.
•' Les Saintes Ecritures dans leur entier, pour ce qui est des faits comme des prophéties " sont semblables à un arbre dont les feuilles sont la lettre, et le fruit est Jésus caché sous '' les feuilles. " (Tertullien.)
" C'est une ville grande et magnifique, dans laquelle on verrait une multitude de statues " représentant le Souverain, de manière à frapper partout la vue." (St. Cyrille.)
" C'est une vaste galerie de peintures, oii chaque tableau doit représenter quelques traits " des perfections infinies du Sauveur et qui, par leur réunion, rendent i\ Jésus un témoignage " si fort, qu'il est irrésistible." (St. Grégoirc-le-Grand.)
" C'est un luth dont les parties même qui ne sont pas sonores, contribuent par leur " réunion, à l'effet de l'ensemble et à la beauté de l'harmonie. " (St. Augustin.)
Aussi les SS. Pères affirment qu'il n'y a pas la plus petite partie de l'Ancien Testament qui " ne retentisse de J.-C, " pas même " un seul apex, " disent-ils.
(1) Similis ero Altissimo.
58 Révérend Messire Faillon,
N. S. a donné cette explication aux Apôtres d'abord par lui-même, il leur a traaamia son esprit, pour qu'il soit répandu et communiqué dans tous les siècles, et continue St. Irénée :
" Quiconque lira les saints livres avec l'esprit de N. S., sera comme le père de famille qui " a ua trésor, d'où il tire des choses anciennes et nouvelles. "
Mais cet esprit où le trouverons-nous, sinon dans l'étude des Saints Docteurs, présentés aux fidèles par la Ste. Eglise, pour nous instruire et nous éclairer; avec eux, on pourra pénétrer les enseignements mystérieux sans craindre toutes fois de s'égarer. En lisant les Pères, on voit d'abord cette suite qui existe entre la préparation de la venue du Messie dans l'Ancien Testament et la réalisation des promesses dans le Nouveau.
Mais ensuite on pénètre plus avant et on découvre des merveilles ; on voit que " le Christ est la fin de toute la loi," finis legis Christus, on reconnaît dans les prophètes, tous les détails de la vie du Messie et de l'histoire de l'Eglise, exposés avec la plus grande précision.
Enfin on peut avancer encore plus loin en étudiant les événements qui semblent d'abord ne se rapporter qu'à la vie des Patriarches et à l'histoire du peuple de Dieu, mais qui ont une signification bien plus haute, car ils se rapportent aussi à N. S.
En effet, les Patriarches ont été ses figures non-seulement par leurs vertus mais encore par leurs actions, préparées par la main toute puissante de Dieu, étant ainsi, comme nous disent les Sts. Pères, des tableaux, des portraits vivants destinés à représenter les perfections infinies du Sauveur.
C'est cette source à laquelle M. Faillon recourait avec tant d'amour, et dont il cherchait avec tant de zèle, à communiquer la connaissance et l'estime aux pieux élèves du Sanctuaire.