M. J.P. Tardivel sur "Le pont des soupirs"
Vie du Pape Pie is, ses œuvres et ses douïeiirSf par J. P. Tardivel, rédacteur du "Canadien," et membre du "Cercle catholique de Québec ornée d'une photographie — deuxième édition : Québec, J.-N. Duquet, imprimeur-éditeur, 1878.
Il est assurément très-peu d'ouvrages canadionfl du môme genre qui aient 6t6 autant annoncés, autant loués ot aussi favorablement accueillis, de conflanoo ou autrement quo celui dont nous venons d'écrire le titre. En moins do trois mois — phénomène extraordinaire en ce pays pou liseur — il a atteint sa troisième édition. Aussi, la réclame, assez -nodérée d'abord, a-t-elle passé tout à coup à l'enthousiasme :
"Immense succès I Troisième édition do la Vie de Pie IX, sea oeuvres et tet dcuhurs, par J.-P. Tardivel, <fec...
"Cette histoire populaire de la vie do Pie IX, qui a obtenu l'approbation de Sa Grandeur Mgr. l'archevêque de Québec, (l) a eu un succès tellement extraordinaire que l'éditeur est obligé aujourd'hui d'en imprimer une troisième édition pour remplir les nouvelles commandes qui arrivent chaque jour de toutes les parties de la Puissance ainsi que des Etats-Unis.
"L'éditeur a le plaisir d'annoncer qu'il a obtenu de Sa Grandeur Mgr. Fabro, Cîvêque de Montréal, une lettre par laquelle Monseigneur permet aux curés de son diocèse de recommander du haut de la chaire la brochure do M. J.-P. Tardivel intitulée : Vie dr Pie ix."
Sur ce, on prie les nombreux souscripteurs qui n'ont pas encore reçu leurs exemplaires de bien vouloir "prendre patience," car sous peu on pourra les satisfaire, et on avertit las personnes qui désirent se procurer l'ouvrage, qu'elles feront bien de "se hâter d'envoyer leurs commandes" soit à l'auteur ou à l'éditeur, attendu que *'lo tirage de la troisième édition sera réglé sur le nombre des commandes reçues."
M. Tardivel nous permettra de le féliciter, et de l'houreuso pensée qu'il a eu© d'écrire une histoire populaire de Pie IX ot du succès qui a couronné son entreprise. Sans doute, on peut bion admettre que le nom à jamais vénéré du grand pontife a été pour beaucoup dans l'^immenso succès" dont on est témoin, mais il no suffirait pas, à lui seul, pour l'expliquer complètement Le mérite intrinsèque do l'ouvrage doit y avoir une certaine part, sans quoi l'on devrait désespérer pour jamais de l'intelligence et du discernement de ceux qui lisent.
D'ailleurs — nous aimons à le reconnaître — l'auteur de la Vie du pape Pie IX a puisé à bonnes sources ; il a pris pour guides les meilleurs écrivains qui ont parlé de ce grand pape, et les a suivis quelquefois pas à pas. C'est déjà beaucoup.
En disant les meilleura écrivains, nous ne parlons, bien entendu, que d'une manière relative. L'histoire do Pie IX, sa véritable histoire, n'est pas encore faite, et ne se fera pas, non plus, de si tôt. On est encore trop près do lui pour le contempler à son aise, sans éblouiseement et sans passion. Les grands hommes sont comme les monuments de la nature, qui s'élèvent ça et là, à do longs intervalles, au-desaui des humbles sommets : regardés do trop près, ils se dérobent à la vue ou la confondent; ils faut les voir dans une espèce de lointain. A travers oe milieu calme et serein qu'on appelle le tempe, leur gloire donne un éclat adouci, et leurs œuvres, accompagnées de toutes les conséquences qui sont venues successivement se grouper autour d'elles, apparaissent avec leurs justes proportions ot leurs vraies perspoctires. Déji si grande, la figure de Pie IX grandira encore avec les années, ot no rayonnera comme cello de saint Grégoire VII, dans toute la splendeur do sa majesté, que sur loa siècle» à venir.
1 En fait d'approbation, nous n'avons rion vu qu'un permis imprimer, reproduit au verso du deuxième feuillet. Or, on sait quo oe^ermi*, ou cette approbation, si l'on veut, n'est pas précisément une recommandation. Il suppose, il la vérité, qu'il n'y a dans l'ouvrage rien qui mérite censure : nihil censura digmim. inveniri, mais cela no veut pas dire que l'on peut sûrement, oa mémo prudûBUûOnt, ea accepter tous les points do doctrine.
Aujourd'hui, n'attendons autre chose, des écrivains les mieux douds, que des tableaux plus ou moins pales et incomplets. Disons-le cependant, M. Tardivel, dont le rôle se bornait à abréger les récits existants, ne laisse pas d'y mettre une certaine vivacité, une espèce d'entrain qui suffirait, au besoin, à racheter plus d'un défaut.
Mais le Vie du pape Fie /Xa-t-elle des défauts?
Oui, certainement. Qu'on la considère au point de vue grammatical et littéraire, ou au point do vue plus grave do la théologie, on y trouve beaucoup à reprendre.
Ces défauts, nous n'hésiterons pas à les signaler. L'auteur de cet opuscule s'est montré lui-même, on plus d'une occasion, trop ami de la critique, pour s'offenser do la nôtre, et il sait que dans un pays comme celui-ci, où d'ordinaire on ne juge les livres que d'après ses affections personnelles ou sur la voix d'une réclame audacieuse, on no saurait donner trop de liberté aux appréciations sincères.
" Vie du pape Pie 7X," considérée au point de vue grammatical et littéraire.
Pour commencer par ce qui nous a paru le moins grave, disons que lo titre ne nous plait qu'à demi. Pourquoi l'avoir tant surchargé ? Au lieu de Vie de Pie IX ou d'Ilintoire de Pie IX, comme on lit sur les ouvrages les plus complets, M. ïardivel dit : "Vie du pape Pie 2X" ; ce qui ne l'empêche pas d'ajouter : "S'is œuvres et ses douleurs," comme si une Vie de Pie IX, quelque abrégée qu'on la suppose, pouvait manquer d'offrir le récit de ses oeuvres et do ses douleurs. Quand il arrive à luimême, l'auteur, nous informe qu'il est ^'rédacteur du Canadien" et "membre du Cercle catholique de Québec."
Puis on tombe, en suivant toujours le titre, sur l'incidente ornée d^une photographie, incidente qui ne se rapporte à rien. Elle nous semble d'ailleurs d'une exactitude fort douteuse : tournez la page, et vous verrez, en apercevant l'image en question, que ce n'est pas ornée qu'il eût fallu dire, mais plutôt gâtée, défigurée : il y a quelque chose do ridicule dans la pose du personnage, dans ses yeux, dans les traits de son visage. On n'y reconnaît pas du tout le pape magnifique et l'on s'indigne de le voir représenté de cette manière. Puis cette photographie, mal appliquée sur un papier faible, le froisse et fait du premier feuillet une espèce de chiffon.
On devrait abandonner pour toujours l'idée d'orner ainsi une brochure ou un livre quelconque. Pourquoi, aujourd'hui que la gravure sur bois est en progrès dans lo pays, ne la préfôrerait-on pas à la photographie ? ce sera à la fois une tache de moins pour l'ouvrage, et pour l'art, un encouragement de plus.
Il n'est guère de réclame, quel que soit d'ailleurs l'ouvrage dont il s'agisse, oîi l'on ne dise : La partie typographique ne laisse rien à désirer. Ce cliché est devenu tellement de mode qu'au lieu d'exciter la confiance, il éveille un soupçon dont on a peine à se défendre. Or, l'impression de la Vie du pape Pie IX n'est point de nature il le faire disparaître, et les nombreuses fautes de genre et d'accord qui la déparent no contribueront pas à refaire, sous ce rapport, la réputation que les ouvrages canadiens ont malheureusement acquise à l'étranger.
Mais assez sur ce point.
Que dirons-nous du style de l'ouvrage ? Qu'il offre beaucoup d'expressions impropres, de locutions vicieuses : "motif avouable à la guerre; — finances délabrées ;Da/- la révolution ; — les blessés se jetaient a« bas de leurs lits, etc." Il est souvent lourd et trop coupé. On dirait parfois que l'ambition d'arriver à point n'a pas laissé ;i l'écrivain le temps d'achever ses phrases. S'il rapporte une de ces admirables anecdotes dont les histoires de Pie IX offrent tant d'exemples, il vous la tronque de manière à lui faire perdre tout son charme.
Quelquefois c'est, comme disait Boileau, une '«stérile abondance" qui se montre. Lisez cette première phrase de l'avant-propos : "Au milieu des flots d'iniquité qui submergent lo monde, au milieu des tempêtes révolutionnaires qui se déchaînent contre les sociétés et qui les ébranlent jusque dans leurs fondements, au milieu des guerres atroces que les peuples affolés se font sans cesse, au milieu do la confusion, du chaos intellectuel du dix-neuvième siècle, apparaît Pie IX, figure calmo et sublime." Voilà un amas do mots sonores, une répétition désagréable de milieu, sans compter que l'on aimerait voir apparaître Pie IX, figure calme et sublime, au-dessus des flots d'iniquité, des tompêtes, des guerres atroces, de la confusion et du chaos, plutôt qu'au milieu de tout cola.
La phrase suivante choque l'oreille à cause des consonnances qu'elle présente : "Les adulations du monde ne l'enivrent point, les menaces, les persécutions no l'effraient jjyinf, rien ne peut le faire dévier du droit chowî».
On trouve, page 8, 2ô paragraphe, une période— eî toutefois on peut l'appeler ainsi — composée do plusieurs incidentes, mais de proposition principale, point. La voici : "Grand par sa charité et par sa douceur autant que par sa fermeté inébranlable, grand par les soufifrances et par les persécutions ; glorieux par ses œuvres, dont une seule suffirait pour illustrer la vie d'un homme, glorieux par son zèle vraiment apostolique, glorieux par son génie, glorieux par la durée de son règne j saint dans toutes choses, depuis sa plus tendre enfance jusqu'à sa mort." Et puis ? C'est tout I
Souvent l'expression, trop naïve, jette le lecteur dans une sorte de stupéfaction. "On l'a comparé (Pie IX), dit M. Tardivel, à un phare lumineux qui éclaire." Mais est-ce qu'un phare lumineux n'éclaire pas toujours ? L'addition qui éclaire ne serait acceptable que si l'écrivain eût donné au verbe un régime particulier, car si un phare lumineux éclaire nécessairement, il n'éclaire pas nécessairement toutes choses. L'auteur eut donc pu dire : Ou l'a comparé à un phare lumineux qui éclaire la société, l'Eglise, etc.
Pages 8 et 9, il dit : "A peine Jean-Marie avait-il appris à balbutier quclqut^t paroles, que nous le voyons prier pour le saint pontife Pie VI, en ce moment (quel moment?) prisonnier du Directoire. Il déplorait les malheurs du chef de l'Eglise..." C'est incorrect et trop forcé. Il est évident que M. ïardivel néglige de peser ses expressions. Apprendre à balbutier quelques paroles no se dit pas, attendu que hatbutier est ici un verbe neutre, qui ne peut avoir de régime direct et qui signifie déjà par lui-même articuler imparfaitement. Balbutier peut être actif, mais alors il signifie îwa/! prononcer, défaut que l'on contracte mais que l'on n'apprend pas. Il serait, en effet, plus qu'étrange dédire: A peine avait-il o/j^n's s. mal prononcer un mot, un compliment, etc. Que pensez-vous, aussi de cet enfant commençant à peine *'à balbutier quelques paroles'' qui non seulement prie déjà pour Pie VI, mais encore en est arrivé au point de déplorer les malheurs de l'Eglise ? N'y a-t-il pas là quelque chose d'exagéré, dût cet enfant s'appeler un jour Pie IX ? Qu'on lise Saint- Albin, d'oîi ce trait est tiré, et on verra qu'il s'exprime bien autrement et bien mieux. Il ne rapetisse rien et cependant rien ne choque, ni ne surprend : tout paraît naturel. Après nous avoir montré Pie IX encore jeune homme en face des douleurs de l'Eglise, il nous fait remonter naturellement à son enfance, et il amène si bien les choses, que, fussent-elles plus extraordinaires qu'elles ne le sont, on ne pourrait s'empêcher de les croire.
Lisez.
"Mais son éducation avait commencé sur les genoux de sa mère. La comtesse Mastaï avait, dit-on, toujours présents à la pensée les exemples laissés à toutes les mères chrétiennes par la mère de saint Thomas d'Aquin et par la mère de saint François de Sales. Jean-Mario Mastaï était encore un tout jeune enfant quand ea mère, affligée des maux présents et surtout effrayée des mots prochains de l'JÎglise et de son chef, lui dit: Cher enfant, de grands malheurs menacent le Souverain " Pontife : tu vas prier Dieu avec moi, tu vas lui demander d'adoucir les douleurs du " Saint-PSro et d'éloigner de lui ce calice d'amertume — Oh I oui, répondait Jean- " Marie, je veux prier avec vous pour le Saint-Père, et, je vous le promets, ma prière " va ôtre bien bonne." Et tous les jours il ajoute à sa prière du matin et du aoir un Fater et un Ave pour le Pape,
"Mais un soir la comtesse embrasse Jean-Marie en pleurant et lui dit : "Cher " enfant, prie avec plus de ferveur que jamais pour le Saint-Pcro. Le malheur que " nous craignions est arrivé : des hommes armés se sont emparés do Pie VI comme " d'un malfaiteur ; il est maintenant leur prisonnier, et ces hommes l'emmènent loin " de Pvome. Prie pour le Saint-Père, et prie aussi pour les malheureux qui so sont " rendus coupables de ce grand crime."
"Dès qu'il a vu pleurer sa mère, l'enfant a pleuré avec elle, avant de savoir la cause de ses larmes. Maintenant il prie avec elle ; puis, la prière achevée, demande: " Mais comment donc le bon Dieu peut-il permettre que le Pape, qui est son Vicaire, " et qui est si bon, soit fait prisonnier comme un malfaiteur?
" — Mon enfant, c'est justement parce que le Pape est le Vicaire de Jésus-Christ, " que Dieu permet qu'il soit traité comme Jésus-Christ. La bonté infinie de Jésus " n'empêcha point qu'il eût des ennemis qui s'emparèrent aussi de lui, qui lui " infligèrent les plus affreux tourments et le firent mourir sur la croix. Les papes '" ont souvent trouvé des ennemis pareils, et c'est ainsi qu'aujourd'hui Pie VI vient " d'être arrêté au milieu do ses serviteurs comme Jésus-Christ au milieu do ses " disciples.
" — Mais, ma mère, ces Français qui font le Pape prisonnier, ce sont do mêchan- " tes gens, n'est-ce pas ? Pourquoi me faites-vous prier pour eux ?
•« — Mon enfant, répondit la comtesse, c'est une raison de plus de prier Dieu pour " eux. Ce n'est pas leur faute, d'ailleurs, s'ils retiennent le Pape prisonnier, c'est leur gouvernement qui est méchant.
" — Pûnt-il prier pour leur gouvernement 1
" — Sans doute, Notro-Seigneur a prié en mourant pour cous qui lo crucifiaient 1" Quelle différence entre le récit de M. Tardivel et celui-ci I
Comme histoire, l'ouvrage en question manque d'ordre. On y trouve nombre do répétitions, un va-ot-vient d'une époque à une autre époque, d'un événement à un autre événement, une grande monotonie de transitions : ^^Malçjr^ ses j^^^occupatlona de prince temporel, Pie IX no négligeait point les affaires de l'Eglise ; — Malgré les préoccupations de la politique, Pie IX ne cessait un seul instant de veiller sur l'Église universelle confiée à sa garde, etc., etc." Lo titre des chapitre, souvent mal choisi, vous annonce un sujet et que trouvez-vous? Quelquefois, tout autre chose ; quelquefois un mélange où le sujet promis disparaît tout entier. Lisez, par exemple, le chapitre V : Pie IX réformateur.
Ajoutons que le jeune auteur est porté à l'exagération en tout, et qu'il cède volontiers à son penchant S'agit-il de Pie IX, rien ne tempère la hardiesse d© ses avancée : Pie IX ressemble à sou divin Maître "autant qu'un homme peut ressembler à Dieu ;" — Une seule de ses œuvres (peu importo laquelle : l'auteur parle do ses oeuvres en général) une seule de ses œuvres "suffirait pour illustrer la vie d'un homme."
On peut dire à coup sûr, dès aujourd'hui, que le pape qui vient de mourir est un des hommes les plus remarquables des temps modernes, mais cela ne satisfait pas le zèle du bouillant écrivain. Ne tenant aucun compte de noms comme ceux des Grégoire, des Léon, etc., il déclare sans ménagement Pie IX "l'homme le plus remarquable des temps modernes."
Voilà autant de points réglés de par M. Tardivel !
Saint- Albin nous apprend que Pie IX prêcha à Saint- André deîla Valle, le dernier jour de l'oetave de l'Epiphanie do 1847. C'était une chose extraordinaire. Aussi l'auteur que nous citons dit-il que ce jour-ià *'Rome vit un spectacle qu'il ne
lui avait pas été donné de voir depuis saint Grégoire VII L'émotion produite par
un spectacle si nouveau se traduisit d'abord en exclamations, en cris que la sainteté du lieu no put tout à fait comprimer." Ce fait remarquable, et, croyons-nous, unique, M. Tardivel le généralise, sans se douter qu'en le généralisant il l'amoindrit : Pio IX, écrit-il, "veillait d'un œil jaloux sur son troupeau et ne craignait pas de monter en chaire et de prêcher lui-même l'évangile à ses ouailles." Ne dirait-on pas, eu lisant cette phrase, que Pie IX se livrait à la prédication comme lo fait un simple prêtre ou un évéque missionaire I
Quand le cardinal Mastaï-Ferretti, se rendant à Rome pour lo conclave, coramo s'exprime l'auteur que nous venons de nommer, traverse Eossombrone, la voiture, arrêtée pendant quelques instants, est bientôt entourée de ce peuple italien toujours avide de contempler les princes de l'Eglise, et plus ému encore à la vue de la pourpre
romaine Cependant "une blanche colombe traverse les airs et vient se poser
sur la voiture" du cardinal. <'La foule salue ce présage, ajoute l'historien, et s'écrie : Evviva 1 evviva ! voilà le Pape ! On veut effrayer la colombe pour la faire partir, mais elle demeure. On la chasse aveo une baguette, mais elle revient se poser sur la voiture. Le peuple, se rappelant qu'on a déjà vu ce signe de la colombe marquer d'avance l'élection d'un papo ou d'un évêque, crie plus fort: Evviva 1 evviva 1 Voilà le Pape 1"
C'est bien dit. II n'y a rien que de naturel dans l'expression, quel que soit lo merveilleux du fait lui-même. Mais ce merveilleux ne suffit pas, paraît-il : il faut que l'abréviateur y ajoute. Sous sa plume magique, la "blanche colombe," comme s'exprime Saint- Albin, devient "nuQ colombe ù.' une éclatante hlanclieur /' au lieu de nous dire qu'elle traverse les airs, il nous la montre : "soudain, descendant du haut des deux." Au lieu de saluer ce présage, comme dit Saint-Albin, la foule, dit M. Tardivel, "applaudit des mains et pousse avec enthousiasme le cri Ewival" Commo pour racheter l'extrême vivacité de ces expressions, il nous assure que "le bruit n'effraie pas l'oiseau qui reste immobile" — proposition générale plus ou moins contestable — et que la colombe "s'envole un instant." S'envole un instant ! Ici lo merveilleux de l'expression le dispute au merveilleux de l'histoire, mais qu'importe ? Toujours est-il qu'en répétant le cri : "Voilà le pape 1 voilà le pape de la colombe .'" la foule, au témoignage de M. Tardivel, était "en délire."
Ajoutons que l'auteur n'a pas su grouper les faits, ni rien offrir qui élève le lecteur et lui permette de prendre une vue d'ensemble.
Ces défauts, capitaux pour une histoire, rendent la lecture do son livre difficile, Bans compter qu'il n'en reste preque rien dans la mémoire.
Maia changeons de terrain.
Vie du pape Pie IX" considérée au point de mie îMologique.
Ici, le sujet s'agrandit et s'élève. Nous entrons dans les régions sublimes do la fcionco sacrée, régions redoutables pour l'écrivain, plus rédoutabies encore, quelquefois, pour le critique. En effet, laisse-t-il passer une erreur ? on la lui reprochera comme s'il l'eût commise lui-même ; la relcve-t-il ? on s'efîbrcera de l'atténuer et do protéger l'auteur, soit au moyen des expressions, que l'on accuse, soit à la faveur de ses bonnes intentions, qui priment tout le reste.
Nous ne connaissons pas ces ménagements.
Nous voulons être "charitable," tenir compte des ambiguïtés, on un mot respecter autant quo faire se peut les lois d'une critique sinciiie, mais nous maintenons en même temps que la vérité a ses droits et que quiconque parle théologie doit être correct et vrai.
Du reste, nous ne dirons rien sans citer les propres paroles de Fauteur, sans les peser mûrement.
Au premier chapitre de son opuscule, M. Tardivel, après avoir nommé les Etats de rïlglise, en prend occasion pour écrire la note suivante : "On dit ordinairement Etats pontificaux. Je n'aime pas ce mot, car il vient de la Révolution. Avant Napoléon I, on disait toujours Etats de l'Eglise. En effet le territoire ainsi désigné appartient à l'Eglise universelle et non au Pape. Voilà pourquoi, comme l'a dit Pio IX, le pape ne peut pas renoncer à un pouce de ce patrimoine de la chrétienté."
Ainsi M. Tardivel n'aime point le mot Etats Pontificaux, car ce mot, dit-il, vient de la Révolution. Pourtant, Saint-Albin, un des meilleurs historiens, peut-être lo meilleur historien de Pie IX l'emploie sans cesse j il dit indifférement i^ia^s e/e V Eglise, Etats Pontificaux, Etats du 2i<^p^ ; on l'emploie souvent à Rome, dans les documents officiels; les papes l'ont employé et Pie IX lui-même l'introduit dans ses allocutions et ses lettres. Cette expression ne revient pas moins de vingt-cinq fois dans l'allocution Quibus, quantiaque, de même dans l'allocution /Si seviper antea, de même dans la lettre apostolique Cum catliolica Ecclesia, de môme dans les allocutions Novos et ante, l'Xmdudum cernimus, Maxima quidem, etc., etc. Or, sans rappeler les autorités citées plus haut, il nous semble que Pie IX devait connaître aussi bien qu'aucun autre lo vice originel et le danger de cette expression, et que, les connaissant, il eût évité do l'introduire dans les documents solennels, en un mot qu'il se fut bien gardé d'emprunter à la Révolution son langage, au moment môme où il en flétrissait les excès et les rapines sacrilèges.
Mais l'aversion do M. Tardivel pour l'expression ^7i;o<s^onï(/?caîia; ne se réduit pas à un sentiment : c'est une aversion fondée, paraît-il, sur le droit ecclésiastique et sur la parole même de Pio IX : "En effet, ^dit-il, le territoire ainsi désigné (désigné par le mot Etat pontificaT) appartient à l'Église universelle et non au pape. Voilà pourquoi, comme l'a dit Pie IX, le pape ne peut pas renoncer à un pouce do co patrimoine de la chrétienté."
Assurément, voilà du droit nouveau. Ce territoire "appartient à l'Eglise universelle et non au pape I" Qu'est-ce à dire ? Quelle distinction met ici le savant tc'ciYdiVa. ^ntvQV Eglise universelle Qtlo pape? car il est certain qu'il les distingue, puisque selon lui, le territoire en question appartient à celle-là, non à celui-ci. Eu un mot, quel sens attache-t- il à l'expression jfc/V/^ise universelle? Quel sens, à celle de pape? De deux choses l'une : par Eglise^xmiverselle il entend ou bien lo corps de l'Église uni à son chef ou bien le corps de l'Eglise distincte de son chef^ De môme, en disant non au pajie, il entend par ces mots ou le pape informant l'Eglise universelle, ou lo pape comme chef de l'église, mais seul, ou lo pape comme personne privée.
Il n'y a pas d'autre alternative.
Dans le premier cas, l'assertion de M. Tardivel est puérile. Imaginez, en effet, une proposition comme celle-ci : Le territoire ordinairement appelé État pontifical appartient à V Eglise unie au 23ope et non. SiVi pape uni à V Eglise ! Eile est aussi erronée, attendu que V Eglise unie au pape et le poije uni à V Eglise sont une seule et même chose, Comment ce qui appartient à celle-là pourrait-il ne pas appartenir à celui-ci ? Enfin, V Eglise unie au pape et lo pape uni à V Eglise n'étant qu'wj«OT et idem, pourquoi ne pourrait-on pas dire également bien Etats pontificaux ou Etats de V Eglise ? Ces deux expressions sont ici parfaitement synonymes. Si en disant Etats pontificaux, on semble, aux^yeux de certaines personnes peu éclairées, tout attribuer au pape et désintéresser l'Eglise, ce qui est erroné, ^il sera également vrai qu'en disant Etats de l'Eglise, on semble tout attribuer à l'Eglise et désintéresser le pape, ce qui est une erreur plus grave encore.
Dans le second cas, c'est-à-dire si l'auteur entend par Eglise^ universelle l'Église distiticte du pape et par le mot jiape, lo pape distinct de l'Église, il cesse d'être
pu6rîl, mais 11 s'enfonco dans tino erreur plus profonde que la première ct^plus fatale. En oflfet, dire que le territoire désigné par Etat x>ontlfical appartient à l'Église considérée comme distincte et isolée do son chef, et non au chef, c'est méconnaître la divine constitution de l'Eglise, abonder dans l'erreur gallicane, et nier cette parole célèbre : Ubi Fctrus, ihi Ecclesia.
Si M. Tardivel veut dire que le territoire en question appartient à l'Église universelle, c'est-à-dire à V Eglise vnie au pape et non an pape seul, considéré comme chef de l'Eglise, sa proposition est essentiellement fausse, car c'est bien au pape comme chef de r Eglise que le domaine temporel appartient, et fût-elle vraie qu'elle n'autoriserait en aucune manière son aversion pour le mot i7<a«j307j<t/ica^, puisque, par là même que ce territoire appartient à l'Eglise unie au pape, il appartient au pape, et, par conséquent, si l'on peut dire Etats de l'Eglise on pourra tout aussi bien dire Etat pontifical.
Enfin, si Ijauteur a voulu faire entendre que la patrimoine do saint Pierre appartient à l'Eglise, c'est-à-dire à V Eglise unie an pnpc, par conséquent au pape considéré comme chef de l'Eglise, mais non au pape considéré comme personne p>^ivéc, il a proclamé une vérité de la Palisse, qui ne saurait influer sur le mérite relatif des expressions Etat de V Eglise ou Etat jwntifical.
De quelque côté qu'on la considère, la théorie de M. Tardivel croule, ce qui ne l'empêche pas d'ajouter, avec une admirable assurance : "Voilà pourquoi, comme l'a dit Pie IX, le pape ne peut pas renoncer à un pouce de ce patrimoine de la chrétienté."
Non, ce n'est pas parce que le patrimoine do S. Pierre nvpartient à l'Eglise universelle et non au pape, que le pape n'en peut rien céder. Et Pie IX n'a jamais, quoi qu'on en dise, proféré une telle proposition.
Le fait est que le territoire désigné par Etat pontifical appartient au pape comme chef de l'Eglise, et par là-même à tous les catholiques, en ce sens que cette souveraineté temporelle existe, en vertu d'un dessein particulier de la Providence, pour le bien do tous les fidèles.
C'est le patrimoine de Pierre et des successeurs de Pierre, que tous les catholiques ont le droit de maintenir et le devoir de faire respecter.
C'est un patrimoine sacré.
Voilà pourquoi le pape ne peut le céder sans manquer au devoir.
Jetez un coup d'œil sur les allocutions et les lettres do Pie IX, vous trouverez l'affirmation de tout ce que nous venons de dire.
D'abord, dans chacun des documents que nous indiquons plus haut, Pie IX dit : Nos Etats, Nos provinces, les provinces de Nos Etats pontificaux, etc., etc. Il dit que ce n'est pas sans un dessein particulier de la Providence que "la souveraineté temporelle du Saint-Siège a été donnée au Pontife romain," et, dans plusieurs allocutions, il félicite hautement les évoques d'enseigner cette même doctrine. Il dit que la souveraineté temporelle "est nécessaire, afin que le Pontife romain, n'étant sujet d'aucun prince ou d'aucun pouvoir civil, exerce dans toute l'Eglise, avec la plénitude de sa liberté, la suprême puissance et autorité dont il a été divinement investi par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, pour conduire et gouverner le troupeau entier du Seigneur, et qu'il puisse pourvoir au plus grand bien de l'Eglise, aux besoins et aux avantages des fidèles." En deux mots, le pape ne peut renoncer au pouvoir temporel, parce que ce pouvoir est inséparable de la liberté du pape, et la liberté du pape "inséparable de la liberté et des intérêts de toute l'Eglise parce que le principat civil du pape "a pour object le bien et l'utilité de l'Eglise."
Il répète les mêmes enseignements dans la lettre encyclique du 19 janvier 1860.
Il dit aux évoques : ''...Dès que vous avez appris les mouvements séditieux et les criminels attentats dirigés, soit contre les princes légitimes des autres Etats italiens, soit contre la souveraineté civile qui, par un droit légitime et sacré, Nous appartient, à Nous, et à ce Saint-Siège, etc."
Il leur dit encore : "Prenant sans relâche la défense de Nos droits, vous vous, êtes fait gloire de déclarer hautement et d'enseigner que c'est par un dessein particulier de cette divine Providence qui régit et gouverne toute chose, que la souveraineté a été donnée au Pontife romain, afin que, n'étant jamais sujet d'aucun pouvoir civil, il puisse toujours exercer en pleine liberté et sans aucun obstacle, dans l'univers entier, la charge suprême du ministère apostolique qui lui a été divinement confiée par le Seigneur Jésus-Christ."
Parlant de l'empereur Napoléon, qui lui conseillait de renoncer à la possession des provinces révoltées, Pie IX dit aux évêques : "Nous lui avons déclaré clairement et ouvertement, dans toute la liberté apostolique de Notre âme, qu'il Nous est absolument impossible de nous rendre à son conseil, parce que ce conseil porte avec lui des difficultés insurmontables, eu égard à Notre dignité et à celle du Saint-Siège, à Notre caractère sacré ot aux droits de ce même Siège, qui ne sont pas l'apanage héréditaire d'une famille royale., mais qui appartiennent à tous les catholiques."
"Nous avons fait savoir au mcmo empereur que Nous ne^pouvions renoncer aux jltvovlnces susnommées de lios possessions pontijîcales dans l'Emilie, sans violer les serments solennels par lesquels Nous sommes liés, sans causer un profond dommage à tous les catholiques."
A ce point de vue, il dit encore, variant l'expression : "Nous no négligeons rien pour défendre énergiquement la cause de la Religion et de la justice, pour sauvegarder toujours, dans leur intégrité et leur inviolabilité absolue, la souveraineté de l'Eglise romaine, ses possessions et ses droits temporels, qui sont Vapanage de tout l'univers catholique..."
C'est ce qu'il appelle plus loin "la cause de Dieu, de l'Eglise et de la justice."
Voilà pourquoi il dit encore aux évoques : "Enflammez chaque jour davantage le zèle des fidèles qui vous sont confiés, afin que, sous votre conduite, ils ne cessent jamais d'employer leurs cfForts, leur savoir et leurs talents, à la défense de l'Eglise catholique et de ce Saint-Siège, ainsi qu'à la conservation de sa souveraineté civile et du patrimoine du bienheureux Pierre, dont la tuielle ajypartieni à tous les catholiques."
Pie IX a bien dit, il est vrai, il son conseiller : "Les difficultés sont insurmontables parce que Nous ne pouvons pas céder ce qui n'est pas à Nous," ou "ce qui ne Nous appartient pas." Fort bien ; mais il n'a jamais dit : "Ce qui n'est pas à Nous mais à l'Eglise." Il n'a jamais mis ainsi entre le chef de l'Eglise et l'Eiglise cette opposition étrange. Au contraire, il dit iVbire domaine, comme il dit le domaine de V È<jlise, car ce domaine, il le possède comme chef de l'Eglise j il le possède, mais no peut le céder sans "faire tort et scandale à tous les catholiques en un mot, selon sa pensée reproduite plus haut, sans abandonner la catise de Dieu, de l'Eglise et de la y?t«fice; c'est ainsi que ce domaine ne lui aijpartient pas, et qu'il ne peut le céder. Mais si, dans ce sens, on peut dire que le domaine tjimporel n'appartient pas au l)ape,^on peut également dire qu'il n'appartient pas à l'Eglise : c'est la cause de Dieu.
Ecoutons la théologie ; son raisonnement, que nous analysons, est très-clair :
Le pape est souverain spirituel j
Or, le souverain spirituel jouit d'une immunité absolue, d'une entière indépendance à l'égard de tout pouvoir humain:
Donc, le pape est absolument indépendRut de tout pouvoir humain j
Or, il ne peut être absolument indépendant de tout pouvoir humain sans jouir de la souveraineté temporelle ;
Donc le pape jouit de la souveraineté temporelle.
Donc le pape, par là même qu'il est le Vicaire de Jésus-Christ et le chef suprême do l'Eglise, préside directement à l'ordre spirituel, indirectement à l'ordre temporel.
C'est Jésus-Christ lui-même qui a conféré immédiatement à S. Pierre— et par là même à ses successeurs — la royauté temporelle, non pas en acte, mais en droit.
Donc, virtuellement, si non formellement, la souveraineté temporelle est contenue dans la souveraineté spirituelle. ^
Donc la souveraineté temporelle appartient au -pa-pe principalement ; à l'Eglise, par 2^articipaiion : c'est le chef de l'Eglise qui la communique, dans une certaine mesure, au corps.
Cette théorie, qui est vraiment théologîque, ne se conciîio pas avec la proposition de M. Tardive].
Mais l'auteur de la Vie du pape Pie IX est tombé dans une erreur plus gravâ encore f[ue colle-là.
Au chapitre XXIV, intitulé La Sylîahus, il vous dit, sans broncher, sans l'apparence même d'un doute, en parlant de l'encyclique Quanta cura : ''Cette lettre encyclique était accompagnée d'un syllahus ou résumé de quatre-vingts propositions erronées qui sont condamnées formellement, et qu'on ne saurait soutenir tans être hérétique." D'abord un "résumé de 80 propositions" nous paraît une expression fort étrange, et nous sommes surpris de voir que M. Tardivel, si particulier à l'égard de l'expression Etats pontificaux, se soit laissé séduire par celle de résumé de 80 propo^ eitiona. On résume bien, en effet, un discours, une thèse, etc., mais une proposition, non : on l'énonce, on l'abrège, si l'on veut, mais on ne la résume pas. D'ailleurs cette expression fût-elle tolérable en soi, qu'elle n'en serait pas moins fausse dans le cas actuel, car le Syllahus n'est pas "un résumé," mais un recueil de quatre-vingts propositions erronées. Ce qui n'est pas du tout la même chose, attendu que ces propositions ne sont pas résumées, m.ais bien réunies, classées. Tout au plus pourraiton dire 'que le Syllahus est le résumé de doctrines, de théories condamnées, mais non pas le résumé de quatre-vingts propositions erronées; c'est, en un mot, la série des 80 propositions elles-mêmes.
Rendue à ce point, l'ardeur théoîogique de M. Tardivel s'exalte. Le "résumé" n'est plus seulement un "résumé" de quatre-vingts propositions erronées, "condamnées formellement," mais de quatre-vingts propositions "qu'on ne saurait soutenir sans être hérétique."
Certes, il est très-vrai qu'on ne peut sans tomber dans l'erreur, sans Ctre coupab'o
soutenir les propositions condamnées dans le Syîlalus ; mais qu'on no puisse les Boutenir "sans ôtro hérétique," c'est là une autre erreur qui ne déparerait pas tout à fait le Syllabus lui-même. Ne pouvoir soutenir les propositions condamnées dans le Sj/Uabus sans être hérétique ! Mais le zélé théologien y pense-t-il ? Est-ce quo
10 titre seul du Syllabus n'a pas suffi pour lui inspirer là-dossus quelque doute ? Le voici : Syllabus complcctens praecipuos nostrae aetatia errorea qui notantur in allocuiionibus consistorialibus, in encyclieia aliîaque apoatolicia litteris aanctiatimi Domini nostri PU Papae IX : "Recueil (et non pas résumé') renfermant lea principale» ERREURS rfe notre tempa qui sont signalées (ou notées: notantur) dans lea allocution* conaistoriales, encycliquea et autres lettres apostoliques de N. T. S. P. le Pape Pie IX.
•■ Or, on le sait, erreur ne signifie pas précisément héré»ie. Une hérésie est bien une erreur, mais toute erreur n'est pas une hérésie.
Ces erreurs ont été notées, condamnées, il est vrai; mais on sait bien que le pape peut condamner solennellement et condamne en effet des propositions à divers titres ;
11 les note tantôt comme hérétiques, tantôt comme erronées, tantôt comme téméraires. Ce sont les censures principales, auxquelles se rattachent d'autres notes comme intermédiaires.
Voici la différence qui existe entre la qualification d'hérétique et celle d'erronée. Une proposition hérétique est une proposition certainement opposée (c'est-à-dire oontraire ou contradictoire) à une vérité révélée et suffisamment proposée comme telle par l'Église.
Une proposition erronéj; est celle qui répugne à la doctrine théologique universellement enseignée dans l'Eglise, ou définie comme certaine et comme intimement liée à la doctrine de la foi, sans cependant être proposée comme révélée in se, ou comme de foi (rfc fide.)
Or, tout ce qu'on peut dire des propositions contenues dans le Syllabus, c'est qu'elles sont erronées, puisque telle est la note que le pape leur donne ; do là à conclure qu'elles sont hérétiques, ou qu'on ne peut les soutenir sans être hérétique, il y a un abîme. N'anticipons jionc pas ; ne prévenons donc jamais, en des matières si graves, le jugement do l'Église. Fût-il docteur en Israël, l'écrivain vraiment catholique ne peut qualifier urie proposition plus sévèrement que n'a fait l'Eglise ellemême. Jeter hors de l'Eglise, d'un trait de plume, quiconque s'attache à une erreur, quelle aberration funeste, si elle n'était ridicule !
Nous dirons plus. Non-seulement le Syllabus ne taxe pas d'hérétiques les propositions qu'il condamne, mais encore, parmi ces propositions, il on est plusieurs qui ne sauraient jamais être qualifiées ainsi.
Qu'est-ce qui a si gravement trompé M. Tardivel ? Lui seul peut répondre à cette question. Peut-être s'est-il dit: Le pape, en condamnant les erreurs du Syllabus, parlait ex cathedra; donc il soi'ait hérétique de les soutenir.
Mais d'abord, que le pape ait prononcé ex cathedra la condamnation de ces quatre-vingts propositions, c'est déjà une question assez peu claire pour beaucoup do théologiens. Les plus ardents défenseurs du Syllabus, qui soutiennent comme opinion l'affirmative, vous diront cependant qu'ils ne sauraient ériger cette opinion en doctrine obligatoire pour les autres. Pour no citer qu'un seul nom, le savant rédacteur de la Dublin Reviexo * s'exprime ainsi : "In torminating our remarks on the Syllabus, we willingly make one admission. In doing so, wo have to retract an opinion which we have often expressed ; but we think we are obliged to retraot it, by the dicta of varions considérable catholic authorities both at home and abroad. Our admission is, that no catholic as such can as yet be under an obligation of accepting the Syllabus, in a more stringent way than as Mgr. Fessier accepted it. Aocording to his doctrine (as has boen shown above), "a catholic is bound to pay obédience and submission to the Syllabus j" he is required in virtue of the "obédience" which ho "owes the Pope," to take for granted that the eighty propositions have been justly condemned ; but he is not required to regard them as ir\fallibly condomned, or condomned at ail in any such senso, as that their contradictories, if understood according to the ordinary use of language, are thereby nocessarily ruled to bo truo."
Et quand même on admettrait que lo pape, en condamnant les erreurs dn Syllabus, parlait ex cathedra, comme docteur universel, avec l'assistance qui le rond infaillible, il ne s'ensuivrait pas encore que ces erreurs sont des hérésies et qu'on ne peut les soutenir sans être hérétique. Pourquoi? Parce quo le pape peut très-bien proclamer ex cathedra une vérité simplement connexe à la révélation et censurer l'bpposée comme erronnéo, téméraire, etc., tout aussi bien qu'il peut définir une vérité de foi et condamner la proposition opposée comme hérétique. C'est ce qu'enseigne la théologie catholique.t
* VoL 24, new séries, January-April, 1875, p. 346.
t Non solum veritatis rcvelatae sod etiam veritatis conncxae quatonus ad revelatam refertur, definitio ab infallibili magieterio dari potest infallibilis ; oadomquo rationo non eolum condcmnari haoroseg, scd etiam infcriorca cengurao ferri possunt
Donc la question de savoir si le Syllahus est un acte ex catTiedra, infaillible, est foùt à fait distincte de celle de savoir si les erreurs qu'il condamne sont ou ne sont pas des hérésies. De ce que le pape, comme nous le pensons et l'avons déjà déclaré dans notre Revue, J a condamné ex cathedra les propositions du Syllahus, il no s'ensuit pas qu'elles soient hérétiques ; et, de ce qu'elles ne sont pas condamnées comme hérétiques, mais affectées de notes inférieures, on ne saurait conclure que le pape, en les condamnant, ne parlait pas ex cathedra.
Voilà donc autant d'erreurs théologiques contenues dans le petit livre que nous venons d'examiner, et ce ne sont pas les seules.
Nous livrons les autres au jugement du lecteur.
Si nous voulions être sévère— sans l'être néanmoins autant qu'il l'a été lui même à l'égard des autres— nous ajouterions que l'auteur de la Vie du 2oape Pie IX a, quelque fois rapporté les paroles solennelles de ce grand pape autrement que les auteiMS les mieux accrédités ; qu'il s'est mépris sur la nature de certains événements, et qu'il fait d'un pays à l'autre des applications non-seulement injustes, mais injurieuses, où le partisan se montre beaucoup plus que le catholique. Or, ce n'est pas le partisan qui doit écrire la vie de Pie IX, mais le catholique, le catholique qui habite les sommets et respire, loin des exhalaisons malsaines, le grand air, dans l'atmosphère lumineuse et sereine qui environne la cité sainte, la Jérusalem descendue du ciel.
L'ABBÉ T.-A. CHANDONNET.
auctoritate infallibili sub assistentia Spiritus veritatis. Quod ergo doctrina non definitur tamquam in se revelata, seu quod errores non singillatim damnantur nota haereseos, sed vel nulla determinata censura, vel censuris inferioribus, vel i* gloho censuris pluribus proscribuntur, ob has causas per se spectatas sine gravi errore affirmari non potest definitionem non esse infallihilem aut non esse locntiontm ex cathedra. (Franzelin, de divina tvaditione et scriptura. Romao, 1870, p. 112.) J Revue de Montréal^ livr. do novembre 1877, p. 62C.
L'ECOLE DU LAC À JACOB, m
Oîi entr'autrcs choses il est question d'un lac, du prince dos critiques, de la biographie d'un pape, et do la société d'admiration mutuelle.
Monsieur J. P. Tardivel est allé au lac à Jacob, oublier "plusieurs moia" passés "dans un bureau poudreux." Il n'y a pas do mal à cela, surtout quand on habite pareil cabinet de travail j et jo serais le premier à féliciter l'auteur de son récit, s'il n'avait éprouvé le besoin de nous raconter ce voyage, dans un style que je me permets de soumettre à son attention de critique. Pour être moins désagréable à ce "gena de lettre," je me conformerai aux préceptes de son école, et je me servirai des armes qu'elle daigne confier, de temps à autre, à «eux qu'elle charge d'aller de l'avant.
M. Tardivel, par un jour d'ennui — c'est incontestable — a toulu oublier qu'il était né critique. Il est descendu modestement de son piédestal pour venir s'asseoir sur le banc des humbles, et il s'est fait touriste et chroniqueur. Mais en quittant ainsi les sommets, l'auteur de Québec au lac à Jacob en a rapporté un style qu'il n'est pas facile de mettre à la portée des naïfs habitants de la terre. Heureusement, dans ces cas extraordinaires, l'habitudo de l'école veut que l'on appelle Boileau à la rescousse; et j'use du droit qu'elle me confère. Ce rusé Despréaux qui avait du flair, n'a pas à mes yeux le seul mérite de nous avoir égayés aux dépens do Chapelain, Quinault, Scudéry, Pinchêne et Cottin ; il n'a été que sévère vis-à-via de ces gens-là. Ses foudres étaient réservées pour qui décrirait le premier, les borda du lac à Jacob.
En vain vous étalez une scène savante : Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur toujours paresseux d'applaudir. Et qui, des vains eiForts de votre réthorique Justement fatigué, s'endort, ou vous critique. Le secret est d'abord de plaire et de toucher: Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.
Co ressort que prisait tant Boileau, est devenu l'unique propriété de M. Tardivel, qui possède à un dégré suprême l'art du '-moi." Comme Timante dans le
Misanthrope,
Sang cesse il a, tout bas, pour rompre l'entretien
Un secret à vous dire, et co secret n'est rien. Et toujours comme Timante, l'auteur ne cesse de faire des cachotteries à son lecteur. Il veut à tout prix l'empoigner, l'attendrir par sea chuchottements ; et pour débuter, il nous assure qu'il ne s'est décidé à faire le voyage do Québec au lae ù Jacob, qu'après de profondes méditations, et après avoir "philosophé six mois sans désemparer." Philosopher n'est pas un vain mot. C'est là rude métier ; plus d'un en a cau?é, entr'autres le lièvre de La Fontaine, qui nous a raconté jadis co qu'il faisait "dans son bureau poudreux."
Un lièvre en son gite songeait,
(Car que faire en gite, à moins que l'on ne songe?)
Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait.
Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers Voilà comme je vis.
Par heur ou malheur tout prend fin ici-bas ; l'ennui aussi bien que la philosophie. Le lièvre de La Fontaine et l'auteur de Québec au lac à Jacob en sont la preuve ; et tous deux nous ont laissé le récit de leurs tribulations.
Le mélancolique animal
se mit à voyager; quant à M. Tardivel,
séduit par cet exemple il "ne songe plus qu'à resi^irer à pleins poumons l'air vivifiant do la campagne," et sur ce, voilà le prince des critiques canadiens qui se lève ; le voilà qui part : voilà le prince des critiques parti.
Il s'en alla passer sur le bord d'un étang.
Mais voyez l'efî'et de la fréquentation des classiques; je me laisse entraîner par l9 récit du lièvre, quand c'est celui de M. Tardivel qu'il me faut subir.
"Assis sur le devant du bateau, ayant à ma gauche les grandioses montagnes du nord couvertes d'un manteau tissu d'or, do pourpre et d'écarlate, à ma droite les fertiles champs du sud, je me mis à" — je donne en cent à deviner
(1) De Québec au Lac à Jacob. Canadien du 17 Octobre 1878.
00 que va faîr© co philosophe en vaoance, qui fend les ondes, avoo des montagnes à sa gaucho et des champs fertiles à sa droite — '*je me mis à rêver comme on rêve à vingt ans !"
Au milieu de l'enthousiasme que lui cause l'idée d'avoir laissé sa philosophie, à la Tille, et d'avoir secoué la poussière de son "bureau poudreux," l'auteur de Québee au lac à Jacob oublie de guillemeter tout un vers d'une romance d'Emile Baratoau, où se recontrent ces tendresses :
Oh I rien qu'en la voyant Au bord do l'onde pure Se pencher souriant, On l'aimait, je le jure.
Et moi qui l'aperçus hélas 1 quelques instants, Je me mis à rêver comme on rêve à vingt ans. Trouver un vers entier de Barateau, enchâssé dans les ciselures de celui que l'école du lac à JaCob reconnait comme le prince des critiques canadiens, n'est jjas bonne fortune donnée à tout mortel. Boileau, Racine, Corneille, voilà ceux que le prince se plaît à admettre aux petits levers de sa prose. Ceux-là sont de la Société ;
mais Emile Barateau, l'obscur Barateau
On no s'attendait gucro
A voir Umile en cette aiîaire.
Il est vrai qu'il est permis d'être distrait lorsqu'on a été ''désemparé par six mois de philosophie." Rêvez-dono "comme on rêve à vingt ans j" rêvez que ce vers est de votre facture, et profitez de ce court instant do paternité, car, — et c'est encore une romance qui dit cela — mais elle n'est plus de Barateau : Les plaisirs de ce mondo Bientôt sont effacés.
Rêvez, mais ha,tez-vous ! La foule est là, mugissante, sur ]c quai do la Malbaie. Elle attend l'auteur de Québec au lac à Jacob. Elle veut voir le prince des critiques canadiens : elle tient à toucher son fusil ; à soulever ce mystérieux portemanteau, oîi faux cols, inexpressibles, bonnets de nuits et plumes d'oie se prélassent trop familièrement peut-être, sur des manuscrits destinés à répandre la terreur parmi la gento littéraire.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. "Heureusement," nous avoue M. Tardivel, *'et ce ne fut pas sans peine, M. Perreault empêcha" ces gens "do me saisir à bras-le-corps et de me hisser dans uno
calèche"
Sans le bras vigoureux de son ami, l'auteur de Québec au lac à Jacoh allait payer cher l'imprudence qu'il avait commise de dire iirli et orbi, qu'il avait "philosophé six mois sans désemparer," mais que cet état comateux venait de cesser, pour permettre "à ses poumons do se remplir de l'air vivifiant do la campagne." Mises au courant de cette nouvelle, les populations s'étaient précipitées vers le quai de la Malbaie ; et ceux qui ont été témoins des grandes démonstrations populaires, peuvent seuls se faire une idée de la scène qui va se passer. Les premiers arrivés font patiemment pied de grue au bord de la mer, tandis que les retardataires se pressent et se bousculent. Tout à coup, un long cri d'enthousiasme s'échappe de cette mêlée humaine ; et cent, mille bras sortent de ce fouillis pour se tendre vers le prince des
critiques, s'en "saisir à bras le corps," et ...liorresco referens ! le "hisser dans une
calèche."
Oh ! vous qui faites partie de la glorieuse et compacte phalange des classiques, rappelez. vos souvenirs de l'antiquité, ot dites-moi si le triomphe de Bacchus, à sou retour de l'Inde, est comparable à cette arrivée de M. Tardivel sur le quai de la Malbaie. Les entrées triomphales de Scipion l'Africain, de Marins, du consul Duilius et de César traînant à sa suite le fier Vercingétori?:, attirèrent— elles moins de Romains le long du Vélabre, auprès du cirque Maximin, sur la Voio Sacrée, au Forum et dans l'intérieur du temple de Jupiter Capitolin, que la pieuse fuite do M. Perreault enlevant le prince des critiques aux tourments de la calèche, n'amena de cohortes curieuses au pied du cap à l'Aigle ? Nouvel Enéc, M. Perreault cdUrt: il vole à travers champs, portant sur ses épaules ce nouvel Anchise.
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
Et pendant que léger comme Camille effleurant les épis des blés, il arracha son précieux fardeau aux farouches bras le-corps de la foule, vous "rêvez" au bonheur de M. Tardivel. Enchante de ce nouveau genre de locomotion, il doit, vous ditesvous, se laisser bercer par les douceurs du far niante. Erreur : vous no connaissess guère l'auteur de Québec au lac â Jacob.
"J'ai parlé de mon fusil, se dit-il : c'était donc une pariie de chasse que j'étais Tonu faire à la Malbaie." Et après cet effort do logique, le père Anchise reprend le
ton eonfidontiol, et mumuro aux oreilles d'Enée, qui auant à groBSce gouttes, vient
do déposer soa fardeau sur la lisière du bois :
"Bien que doué d'un caractère pacifique, j'aime assez l'odeur de la poudre brûlée. (Comme si la poudre pouvait avoir do l'odeur autrement!) J'aime surtout l'odeur des forêts, la brise des lacs, la soUitvde dos montagnes, le pétillement du feu des bivouacs; c'est'à-diro que j'aime plutôt les accessoires de la chasse que la chasse elle môme."
La ï'ontaine, qui passait pour avoir de l'esprit, de son temps, n'aurait'certes pas oublié de dire, en lisant cette phrase :
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,
et je suis de son avis, malgré le charrne que j'éprouvo à recevoir tous ces précieux renseignements que l'auteur "cZc Québec au lac à Jacoh" daigne mo donner sur sa personne. Je fais partie du public, et, comme lui, j'apprends avec plaisir — ot de la bouche du Maître encore — qu'il est "philosophe" "rêveur," ''doué d'une nature pacifique," et avec le public, je crois le Maître sur parole quand II me dit : — "Je devenais rapidement poète."
Tous ces détails sont charmants. Je ne saurais en demander davantage ; mais en esquissant ainsi à longs traits votre autobiographie, vous négligez l'orthographe, ô priacô des critiques 1 et vous qui n'aimez la chasse que pour ses acceiêoirea, vous écrivez solitude avec deux l, ce qui donne à ce mot une légère allure ornithologique, parfaite comme accessoire de chaise, mais peu française hélas 1
Il est vrai que cet oubli ne peut paraître qu'un détail à celui qui proolame hautement, à qui veut l'entendre :
— "Je suis venu pour abattre perdrix et lièvres et non pour rêvasser. C'est du sang qu'il me faut répandre et non de l'encre."
Du sang ! mais votre caractère "pacifique" qu'en faites-vous? do l'encre en cette soZi"tude ! où sont vos dictionnaires ?
Ayant entendu parler du charme que prête à un récit quelques portraits bien esquissés, l'auteur de Québec au lac à Jacob ne peut résister à son tour, à l'entraînement de peindre. Son guide est debout devant lui.
— Allons, se dit-il, en joassant rapidement son pinceau sur ces couleurs, tu t'en vas à la postérité : attention mon bonhomme !
Et voilà que M. Tardivel nous peint en traits fantastiques, une tête qui laisse bien en arrière les profils célèbres de Gôralde, Bélise, Adraste, Cléon et Damis. Il est vrai que tout le monde no saurait marcher dans l'ombre de Molière.
M' Tardivel n'y était pas, à coup sùr, le jour où il s'est mis en tête d'esquisser le profil du guide Savard.
— ''La renommée, nous dit-il, l'a entouré d'une espèce de nimbe de vague et de mystère — comme diraient messieurs les romantiques — qui nous impressionne profondément et nous fait comprendre tout le néant d'un amateur comparé à un artiste. Personne ne sait au juste combien il a tué de caribous, d'ours et d'orignaux, mais le nombre en est prodigieux." (Qui a tué ces ours, ces orignaux et ces caribous ? est-ce le nimbe vague et mystérieux? est-ce l'espace ? le nombre ? à coup sûr ce n'est pas le guide Savard, puisque son nom n'est mentionné qu'à onze lignes plus loin, dans la deuxième phrase qui précède celle-ci.) "C'est un personnage légendaire, qu'on admire en se tenant respectueusement au loin; ce serait une véritable profanation que de vouloir le scruter en détail !"
Que dire de ce tableau où l'on voit un brave cultivateur, père de famille et chasseur à ses moments, courir les bois, le front "entouré d'une espèce de nimbe de vague et de mystère ?" Il est vrai qu'en voyant le père Savard ainsi affublé, ou "comprend tout le néant d'un amateur comparé à un artiste," mais cette sensation qu'éprouve M. Tardivel ne saurait l'empêcher de suivre l'homme au nimbe ; après tout, n'est-ce pas son guide ? Loin de là, l'auteur "l'admire en se tenant respectueusement au loin;" car — et c'est la conviction intime du prince des critiques —"ce serait une véritable profanation que de vouloir le scruter en détail."
Il est vrai qu'après semblable efibrt, il nous est plus facile de comprendre pourquoi M. Tardivel vient nous dire qu'il "devenait rapidement poète." Admirer son guide ' en se tenant respcctueitseMeiU au loin," -peut être tout ce qu'il y a do plus nouveau, en fait de '^philosophie" contemplative, mais ce n'est pas ce qu'on peut appeler, aller à la chasse.
Au milieu do ces fantastiques préoccupations, il ne faut plus s'étonner de trouver au style da M. Tardivel, des allures encore plus fantastiques. Vient-il à parler du lac à Jacob? sans cesse cet endroit nous revient sous la forme un peu monotone de nappe d'eau,
— "Nous décidâmes de porter nos armes meurtrières sur les bords du lac à Jacob, nappe d'eau située au nord de la Malbaie."
"Le lac à Jacob ressemble à s'y méprendre à tous les autres lacs de la rive nord que j'ai vus. Une bglle nappe d'eau entourée de montagnes."
A mesure que le récit se déroule, l'orthograplio de l'auteur est de plus en plus négligée : ainsi, quand le princs écrit "le camp fait d'écoroe d'épinette où nous comptions trouver un abri avait été renversé par quelque vandale de chasseur." Le dictionnaire toujours bon à, consulter, se dresse entre l'écrivain et le lecteur pour leur dire, qu'en pareil cas on met un V majuscule à Vandale. Mais à quoi bon s'embarrasser d'un Liltré quand on a l'honneur d'être critique ?
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, et l'auteur de Québec au lac à Jacob continuant son récit, assure que "faute de mieux nous déclarâmes la guerre aux oiseaux et aux écureils."
On ne saurait être moins clément envers ces bêtes du bon Dieu, puisque même avant de tirer, M. Tardivel né "pacitique," estropie le nom que la langue donne à ces charmants rongeurs. Il était si simple de les appeler écureuils. Mais après tout, cela ne me regarde guère ; et puisque vous tenez à leur viser dessus, tirez et tâchez de ne pas les manquer, au moins dans le dictionnaire : l'orthographe vous restera.
L'odeur de la "poudre brûlée," les gémissements d'écureuils et les battements 'ailes des petits oiseaux poursuivis par le "Nemrod" du lac, se sentent et s'entendent à travers le style de l'auteur. Sa phrase se heurte, se précipite. Ce ne sont plus que hiatus, que chocs de voyelles. On ne sait trop qui fait le plus de bruit au milieu do ce carnage. Est-ce le fusil ou le bateau de M. Tardivel ? Sont-ce les voyelles du prince des critiques? — "Le batcAV Était atienàv au quai de la Malbxm, À neuf heures du soir, mais à cause du mauvais temps, il n'a pv y venir."
Boileau, qui s'occupait fort peu de la chasse aux écurewils, et encore moins do ses accessoires, a néanmoins prévu le cas oîi ses héritiers en parleraient : Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. Il est un heureux choix de mots harmonieux ; Fuyez des mauvais sons le concours odieux. L'idée de la propriété de certains mots semble échapper aussi à M. Tardivel. Il écrit que ses guides ''se dirigeaient au large et ramenaient les gibiers à la portée do nos fusils." On dit bien "ramener un bœuf à l'étable j ramener les troupeaux du champs ;" mais le dictionnaiio veut formellement qu'on rabatte le gibier quand il s'agit de "battre la campagne pour forcer le gibier à aller à l'endroit oîi sont les chasseurs." Quant au mot gibier, la langue en fait un nom collectif qui s'écrit toujours au singulier. La Fontaine a dit :
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux. Toute cette ardeur qu'il déploie à "ramener les gibiers" à portée de fusil, no réussit donc qu'à faire faire une faute de français à M. Tardivel.
L'auteur de Québec au lac à Jacob cultive le pléonasme avec plus de succès que l'orthographe.
Exemple : — *'La sombre forêt nous protège contre toute intrusion intempestive."
Consultez Littré au mot "intempestif." Intempestif, assure-t-il, est ce qui n'est pas fait en temps convenable : on dit "un projet intempestif, une demande intempestive." Une intrusion est toujours intempestive ; il ne faut pas être très fort en logique jîour arriver à cette conclusion.
Quant au substantif intrusion^ le dictionnaire ajoute qu'il ne peut s'appliquer qu'à ceux qui se sont introduits dans quelque charge ecclésiastique, et quelquefois, à certaines formations volcaniques. Or, je ne sache pas que, ni M. Tardivel, ni son aimable compagnon, aient joui frauduleusement de quelques biens de notre saint© mère l'Eglise ,• encore moins, qu'ils aient appartenu à quelques rochers volcaniques qui se seraient introduits entre des roches pré-existantes. Le premier cas forait de ces braves gens des anathèmes, tandis que le second plus curieux et moins dangereux, ferait remonter leur origine au temps où, certain "philosophe" enseignait la métempsycose.
Cette dernière version, qui est la moins invraisemblable, me ra,mène aux écureîiils. Ils ont dû se défendre hardiment, si l'on en croit les rapports de l'ennemi; car, ce dernier avoue, que ce fut la chasse aux canards et aux rats musqués qui lui donna les plus beaux résultats. Mais aussi, quelle énorme consommation de projectiles n'a^til pas fallu faire, pour arriver à constater de pareils succès !
"Le plus souvent, nous dit M. Tardivel, il fallait dépenser une livre de plomb pour chaque volatile."
Il y a dans ces lignes, un curieux calcul à faire résoudre par les gens du métier. Etant donné le nombre de canards tuôs par le journaliste en vacance, plus, chaque livre de poudre dépensée pour chaque canard, on demande quelle était la charge du "Nemrod" du Lac ? Pour le lecteur, la solution do ce problême est plus importante qu'elle ne le paraît de prime abord. Elle lui donnera une idée des fatigues qu'a dû éprouver le prince des critiques en gravissant cette côte do Fraserville "aui-si glissante
quo du saindoux." Pour nous la ddcrire, Mr. Tardivel, B'offoroe do faire de l'harmonie itnitativo, et afin do nous prouver la longueur ot la monotonie do cotte rampo, il fait imprimer cinq fois en huit lignes les mots descente et descendre.
"Nous arrivons à la MallDaie, sans accident et sans autre incident notable que la descente des côtes do Fraserville. Dciccndre ces côtes en temps ordinaires, ce n'est pas une petite alTairc ; les descendre après une pluie torrentielle, c'est tout simplement une exercise gymnastique. Prenez une épaisse couche d'argile bleue que la ])luie a détrempée et rendue aussi glissante que du saindoux ; posez la sur une pente ayant une inclinaison do quarante-cinq degrés, puis essayez de descendre là-dessus en vous tenant debout, et vous aurez une faible idée des émotions que l'en éprouve en descendant les côtes do ï'rnserville."
Semblable descente gâte de plus en plus l'orthographe du prince des critiques, et il ne faut plus demander ce que cet auteur essoufflé, fait de son dictionnaire. Sa plume ne sait plus où donner du bec, et nous montre de temps en temps les rats musqués de M. Tardivel sans trait d'union, et de temps à autres de nouveaux rats musqués moins privilégiés, et ornés de cet appendice que le dictionnaire leur défend expressément de porter. Il est vrai quo ces pauvres amphibies ont le droit de rester dans leurs trous, mais rien n'arrête le "philosophe" en congé. Il va les agacer jusque là, et sous sa plume capricieuse ouaches, mot indien qui veut dire cabane, devient un anglicisme sous le nom de loashes. Après cette découverte, M. Tardivel d'ajouter mélancoliquement ;
"Les anglisismes se glissent partout 1 '
Et le prince des critiques toujours indépendant do l'Académie, et faisant fi de la langue, écrit anglicisme avec un s, lorsque le dictionnaire indique le c. Mais ne nous brouillons pas pour si peu. Kemercions plutôt M. Tardivel, de la condescendance qu'il a eue de nous fournir l'occasion do le critiquer d'après la méthode de l'école, qu'il vient définitivement de fonder sur les bords du lac à Jacob ; et pour no pas le laisser sous une trop mauvaise impression, disons lui qu'il est hommo à se reprendre; ce qui est beaucoup plus difficile que de reprendre les autres.
Une chose impossible à faire pour lui, ce sera do rompre ses attaches avec l'école romantique. Que dites-vous de ces phrases, oii "seul assis sur une pierre entourée do broussailles," M. Tardivel, médito sur le Lac ? N'allez pas au moins le confondre avec Lamartine. Ce dernier rêvait à Elviro.
Un soir t'en souvient-il ? nous voguions en silence.
Le prince des critiques, plus positif, complote, dans l'ombre, l'assassinat d'un rat musqué.
— "La nuit tombe rapidement A vos pieds, les eaux du lac sont presque noires, le silence pèse sur novs comme un poids énorme ; ce silence absolu do la nature a quelque chose de lugubre, surtout, quand il n'est rompu que par ces bruits vagues et mystérieux (tout comme le nimbe du père Savard) que l'on entend dans les lointains, parmi les inontagnes (si l'on entend des bruits, le silence n'est pas absolu) lorsque la brise du soir se joue dans la cime des arbres. On dirait le chuchottement des epprits d'anciens guerriers sauvages. Votre sang circule moins librement; un frisson glacé Cun frisson peut-il être tiède ?) parcourt vos membres ; involontairement, vous jetez derrière vous des regards inquiets. La situation n'est plus tenable. Ce n'est pas la Peur : c'est la So//itude qui vous écrase, La So?/itude n'est pas faite pour l'hommo; Dieu l'a dit dans le commencement."
Oui, je l'admets ; maia encore une fois, la SoLitude est faite pour le dictionnaire. De grâce, que l'auteur se hâte de lui couper un /. Il peut en trouver l'emploi do suite; et chaque fois que lo verbe allonr/er reviendra se poser sous sa plume do critique, qu'il lui donne, sans sourciller, un des l qu'il s'cliorce do faire accepter à la So/itude. "Le visage de notre Nemrod .s'aZongeait, dit l'auteur." "S'aLLongeait est plus français, et ne peut en aucune sorto empêcher "notre Nemrod" do nous décrire sa fameuse chasse aux rats musqués :
••Non loin de terre, nous assure-t-il, je vois deux sillons convergents et je ne vois que cela ; mais je sais que le rat musqué se trouve lâ ou les deux sillons se touchent."
**Là ou les" serait parfaitement à sa place dans une tyrolienne ; dans une phrase, qu'il me soit permis de ne pas l'admettre. J'hésite aussi à le croire, lorsque le prince dos critiques canadiens me dit : "Je délibère en moi-même." Comme si on pouvait délibérer en un autre 1 Mais ces romantiques, en ont vil de plus fortes : témoin
Ponson du Terrail, qui écrivait avec conviction : "Sa main était froide comme celle
d'un serpent." Et cet autre, qui disait: "lisse l'cncontrèreut à cheval et so saluèrent jusqu'à terre." Permis alors à M. Tardivel de délibérer en lui-même, et ce sans hésiter. La mise en scène qui l'entoure se prête admirablement à cette occupation, et les effluves de romantisme qui passent à travers la mystérieuse forêt oîi il va dormir cette nuit, passent aussi à travers sa prose.
"Vous êtes étendu sur un lit de branches de sapin odoriférantes ; c'est un lit préférable à l'édredon lo plus douillet. Un feu pétillant vous donne une chaleur
bienfaiaaate, inonde la tonte d'une molle clarté et projette au loin des ombres gigantesques et mystérieuses. La sombre forêt vous entoure et vous protège contre tout intruaio7i intem2:>estive. A travers les grands arbres la lune vous ret^ard» et semhle'envier votre sort. Votre esprit, dégagé de tout souci, s'élève sans efforf audessus du terre à terre de la vie routinière du bureau, (toujours ce bureau poudreux?) Vous éprouvez un sentiment indéfinissable de liberté et d'indépendauce. Vous causez avec votre ami, vous chantez, réveillant les échos des montagnes endormis depuis des siècles."
Pendant ce quart-d'heure dp poésie, l'ami de l'auteur de Québec au lac à Jacob "ne vous répond plus j il dort," — c'était son droit — et vous restez seul, suivant de l'œil, les spirales de fumée et les étincelles qui montent comme den serpenii de /ci." Des serpenta de feu I mais cette comparaison sent son hiojolàtre à vingt lieues à la, ronde. Il est vrai qu'après cette découverte ophidienno, M. Tardivol n'y tient i)his, et qu'il nous avoue: — " Vos pensées deviennent de plus en plus confuses, elle:-; us sont plu8 que des rêves, enfin vous tombez doucement dans un sommeil profond." Et je u'ai pas de peine à le croire.
Mais, avant de s'endormir, le prince des critiques a voulu suivre l'excellente prescription que d'Harleville donnait à son ami :
On dort, on boit, on mange ; on mange, on boit, on dort :
De ce régime, moi je m'accommode fort.
Il soupe; et pendant qu'il se livre à cet agréable passe-temps, Elzéar — il y en aura toujours qui regarderont manger les autres — " EIzéar l'éclairait au moyen d'un flambeau d'écorce de bouleau." Au dire du soupeur, il n'y a rien au monde comme l'envoloppo soyeuse de ce genre de betulinée : la vue seule d'une de ses écorccs plonge M. Tardivel dans la béatitude la plus entière, et lui fait faire la plus complète de ses confiden«es.
" Nous avions l'air, dit le prince, de véritables pachas
sans queue !" (ejc.)
Cet état de parfait bonheur, qui n'irait pas à tout le monde, rend à l'auteur " do Québec au lac d Jacob " toute sa vigueur d'autrefois. On ne saurait être plus entraînant ni moins exigeant: un morceau d'écorce do bouleau lui suffit pour nous intéresser; et le voilà qui se met à faire une savante dissertation sur l'emploi de co tissu ligneux.
— " De cette écorce, nous dit-il, on fait de belles nappes pour couvrir une table rustique, des serviettes pour essuyer la vaisselle et au besoin les mains."
Cet au besoin est tout purement un chef-d'œuvre, et pour me servir d'une expression qui fait plaisir à l'école :
" Ça fait rêver I"
Quand on aime le bouleau, à ce point, on n'en saurait trop prendre ; aussi, les adieux du voyageur à ses précieuses éeorces, sont tout ce qu'il y a de plus navrant, M. Tardivel a la parole :
"■ Le matin du cinquième jour se lève, nous dit-il, et il nous faut quitter notre camp. Ce n'est pas sans regret que nous nous en éloignons, car on ne saurait croire comme on s'attache vite à quelques morceaux d'écorce "
On le voit ; la tournure d'esprit de l'auteur "de Québec au lac à Jacob" est tout ce qu'il y a de plus sentimental, et son dévouement à l'écorce de bouleau n'a pour pendant que son amour insensé pour l'adjectif. Ses phrases en sont constellées, et omme le prince des critiques est en bel humeur, il voit tout en beau, et sa prose ressemble au paradis terrestre. Si on le croyait sur parole, il n'y aurait sur cette planète que "montagnes grandioses," "champs fertiles," "braves colons," "riches paroisses," "victoire morale," "mer calme," "air vivifiant," "homme sensible," "heureux désordres," "tables rustiques," "belles nappes," "montagnes encadrées," "rivière serpentante," "blanches habitations," "personnages légendaires," "anciens guerriers indiens," "expérience consommée," "douce passion," "adolescent original," "terre promise." Il est vrai que lorsque l'auteur s'échaufie, cet horizon de parfait bonheur disparait, pour faire place aux "flots bruyants," aux "oiseaux effarés,'' à la "poudre brûlée," à "l'herbe grossière," à une "figure inquiète," à des "yeux hagards," à un "frisson glacé," ?i des "reins brisés," et à un "massacre épouvantable." Il ne faut pas regarder de trop près à ces incompatibilités d'humeur, lorsque celui qui en souffre, est peut-être lié i^our la vie à l'adjectif. Néanmoins, que M. Tardivel me permette de lui faire une prédiction. Son amour pour l'écorce de bouleau peut être éphémère : l'affection qu'il porte à l'adjectif peut se flétrir comme les feuilles d'automne, mais bien des serjyents de feu s'élanceront sous le sombre dôme de la forêt, avant que l'auteur "de Québec au lac à Jacob" ne consente à se brouiller avec l'imparfait et le conditionel. Ce n'est que lorsqu'il emploie ces temps, que le prince des critiques canadiens ost véritablement le Maîtie. Voyez le planer dans toute son omnipotence.
— "Je devenais rapidement poëte."
— "Cet araî, c^était M. Bender, ingénieur civil."
— "C'était dans ce bClt que M. Bender s'é<ai« mis en route. Accompagné d'un
ami, M. Gauvin, arpenteur, il aZZazf à Chicoutimi afin de constater, s'il serait
possible de rendre navigable au moyen d'un système de canalisation, cette branche
do la rivière Saguenay. Avec des communications par eau la vallée du lac St.
Jean entrerait immédiatement dans une nouvelle ère de prospérité. Des certaines de familles s'y jeteraient, de riches paroisses y surgiraient comme par enchantement. Alors, un chemin de fer reliant cette région avec Québec s'imposerait à nos capitalistes, parceque ce serait une entreprise payante." ,
— "M. Perrault m'attendait sur le quai "
"M. Perreault surtout semblait avoir le-3 pies et les pics de bois en grippe."
Et ainsi de suite, tout le long de la route de Québec au lac à Jacob, l'imparfait et le Conditionnel accompagnent nos voyagueurs et ne les lâchent pas d'une semelle, quoi qu il y ait encore de la timidité dans leur allure. Ce n'est que lorsque survient Elzéar, que le conditionnel finit par se laisser distancer par son rival, et que l'imparfait est reconnu chef de file. "Elzéar" nous dit M. Tardivel "est un adolescent original, digne de figurer dans un roman de Dickens," et je n'ai pas de peine à croire cela, car ce garçon — à l'exception toute fois du moment où il soupèse le rat musqué du prince des critiques — se tient à l'imparfait tout le temps du récit, et cela avec un flegme imperturbable. Ainsi:
— "Dans un tour de main, Savard et lo jeune Elzéar, avaient attaché nos bagages."
— "Je n'avais rien à y voir ; quant à Elzéar il avait l'air rêveur."
— "Tandis que M. Savard et Elzéar montés sur des voitures se dirigeaient
au large et ramenaient DES gibiers à la portée de nos fusils." — "Pendant quo nous soupions, Elzéar nous éclairait."
— "Le jeune Elzéar ^j/euafiles devants ; sa Dulcinée l'attirait comme l'aimant attire le fer. Le malheureux 1 il ne savait pas (qui? le fer ou l'aimant?) que sa douce passion devait nous faire manquer un beau coup de fusil."
Hélas 1 ce coup de fusil n'est pas la seule chose que M. Tardivel ait manquée dans cette excursion au lac à Jacob. La grammaire, cette belle maîtresse, pour laquelle il nous jurait professer un culte si pur, ne l'attire plus "comme l'aimant attire le fer," et la Dulcinée d'Elzéar est mieux traitée par son "adolescent original," que ne l'est la fille de l'Académie française par le prince des critiques.
Quand il écrit : *'M. Bender, homme sensible aux beautés de la nature, mais tout entier dans sa profession," M. Tardivel commet une faute do grammaire, puisqu'il faut écrire, "tout entier 1 sa profession." Quand M. Tardivel coiitinuant son récit, assure que "c'était dans ce but que M. Bender s'était mis en route," il trébuche sur une deuxième faute de grammaire, puisque l'on dit : "C'est dans ce but que Il fait une troisième faute do grammaire, quand écrasé sous un monoeaux de lièvres, le prince des critiques nous assure, que cela "a fini par me donner LE pesant." Dans ce sens, l'adjectif pesant no peut s'employer substantivement. Boileau disait :
On peut être à la fois et -pom-pQux et pesant.
Quatrième faute de grammaire, quand l'auteur de QiJbec au lac à Jacob nous annonce, que M. Savard "a prononcé un mot, qui vaut la peine qu'on Venrégistre." Enregi»trer ne prend pas d'accent.
Cinquième faute de grammaire, lorsqu'il dit: *'Je n' en trepr endurai pas de décrire en détail notre séjour de cinq /ours au lac à Jacob." En français on lirait : je n'entreprendrai pas."
Sixième faute de grammaire quand M. Tardivel écrit: "Seul, assis sur une pierre, entourée de broussailles, vous attendez longtemps. La nuit tombe rapidement
A t^os pieds, les eaux du lac sont presque noires, le silence pèse sur now»
comme un poids énorme." Pour être conséquent il faut choisir entre vous et nous ; et ce choix étant fait, continuer l'emploi de ce pronom tout le long de la phrase. Enfin, M. Tardivel fait une septième faute de grammaire, quand, parlant de l'écorco de bouleau, il nous assure que "ce matériel sert à fabriquer une foule d'autres choses qu'on apprend que lorsqu'on est à la chasse." Un élève de sixième aurait
écouté Lhomond, en écrivant "une foule de choses qu'on N'apprend que " et il
aurait eu raison.
Cette négligence de la langue so glisse dans les mots les plus ordinaires, et M. Tardivel nous parle-t-il du lac Saint-Jean et du fleuve Saint-Laurent, il écrit de suite ST.-Jean, St. -Laurent ; néanmoins la grammaire veut que le mot saint appliqué à un nom ou à un lieu, s'écrive au long avec un S majuscule et un trait d'union.
Et ces fautes impardonnables se continuent ainsi tout le long du voyage au ]ao à Jacob, oîi — pour compenser ses déboires d'écrivain — la plus singulière des découvertes attend le prince des critiques. C'est là, au milieu "des bruits vagues et mystérieux," sous les hautes futaies de la "forêt primitive," que vit le pic de bois. Jusqu'à présent, la science ornithologique avait reconnu, lo pio vert, le pic cendré, le
pio des Philippiûes, 1« pio du Bengale, le pic de Luçoa, le pic vermillon, le pi« mordoré, le pio à gorge jaune, le pic noir, le pic dominicain, le grand pio à bec blanc, le pic cafre et le pic à ailos dorées. Mais depuis sa sortie de l'arclhe, le pio DE BOIS s'était dérobé aux naturalistes, et les plus savants n'en soupçonnaient pas même l'existence. Réparé, et remonté par le père Noé, puis parti à tire d'aile, du mont Ararat, le pic de bois — cet ancêtre des jouets de ffuremberg — était allé se percher sur les bords du lac à Jacob, y attendre patiemment, en coaipagnie dumerle blanc, la venue du prince des critiques canadiens, pour lui dire que s'il n'arrirait pas au Panthéon par le chemin des lettres, il y parviendrait à coup sûr, en prenant pour guide les sciences naturelles. Aussi, faut il s'attendre un jour ou l'autre, à la résurrection de M. Tardivel "enseveli vivant dans un tombeau"— sic — et. à le voir porté vers le temple de la Gloire, par les merles blancs et les pics de bois qui, dans oette circonstance solennelle, remplaceront M. Perreault, et uniront leurs ailes pour en faire une couohe de duvet, sur laquelle l'aùteur de Québec an lac à Jacob pourra se reposer éternellement.
Qu'on aille soutenir après un tel récit, Que pie et pic n'ont pas d'esprit.
Mais, avant qu'il ne reparte pour les sphères éthérées, qu'il me soit permis d'adresser quelques observations à M. Tardivel. Je viens de dire ce que je pensais de son voyage au lac à Jacob, et dans quatre colonnes et demie de notes de touriste, j'ai eu la triste corvée de trouver plus de fautes, qu'il n'en faudrait, pour tuer à jamais le plus pompeux des in-folios. Je tiens à dire maintenant un mot de cetce critique. M. Tardivel, qui peut en profiter, a trop souvent assuré au public que je faisais partie d'une certaine société d'admiration mutuelle, pour me refuser de lui parler un peu de nous, un pou de moi.
Cette étude sur la manière de l'auteur de Québec au lac à, Jaeoh est-elle de la critique ?
Quoiqu'on puisse penser certaine école qui se montre lîère de ce genre de prouesse, je dois franchement répondre : Non.
Mais j'ai tenté de faire une fois, ce que M. Tardivel prend si grand plaisir à faire pour les autres. Dieu merçi ! je no me sens aucun goût pour ce métier d'épluoheur, et je ne suis pas de ceux qui croient, que la plume n'est faite, que pour promener sa pointe acérée sur les travaux d'autrui. iJéanmoins, j'ai tenu à montrer au public, que le chef reconnu par l'école du lac h Jacob, était aussi peccable que le premier venu; et sa méthode vient elle-même lui apprendre, qu'il n'a nullement mission d'essayer à décourager sans cesse ceux qui travaillent. M. Tardivel n'est pas encore assez bien avec la grammaire et le dictionnaire, pour s'armer chevalier et faire ainsi faction, à la tête de la côte de Léry, pour guetter, chaque auteur qui passe. Quand on fait des erreurs et des fautes comme celles que je viens relever, on n'a guère reçu de Dieu le don d'êtro pourfendeur de phrases, et on ne saurait jouer, avec succès, le rôle de don Quichotto de la langue. Qu'il soit plus modeste : que l'auteur enfourche sans hésiter le bidet de Sancho Pança.
Les premières armes de M. Tardivel lui ont prouvé sa faiblesse, et dans un article de la Bévue de Montréal, un de nos bons écrivains canadiens lui a finement démontré, que sa Vie du pape Pie IX n'était qu'une pâle analyse de ce qui avait «'té publié sur ce grand pontife, et qu'un tissu de faiites de français et d'obscurités de style. En parcourant ce petit volume, le critique de la Revue ne cesse de relever des "expressions impropres" et des "locutions vicieuses," dans le genre de celles-ci :
— "Motifs avouables À la guerre;" "finances délabrées par la révolution j" "les blessés se jetaient au bas de leurs lits, etc."
Page S, 2e paragraphe, le critique de plus en plus traqué par le guignon trouve "une période — si toutefois on peut l'appeler ainsi — composée de plusieurs incidentes, mais do proposition principale point. La voici : ^' Grand par sa charité et 2)ar sa douceur autant que par sa fermeté inébranlable, grand par les souffrances et par le^ persécutions ; glorieux par ses œuvres, dont une seule suffirait pour illustrer la vie d'un homme, glorieux par son zèle vraiment apostolique, glorieux par son génie, glorieux par" la durée de son règne / saint dans toutes choses, depuis sa 2>i'i'^ tendre enfance jus qu" à ta mort." <*Et puis? C'est tout 1"^ ajoute le critique stupéfait, et qui n'en peut croire ses oreilles.
Voilà pour le style de la Vie du pape Pie IX : quant aux droits, que ce livre peut donner au titre d'historien, celui qui en fait la revue nous assure que l'auteut "manque d'ordre;" que son petit volume fourmille "d'erreurs théologiques," et que M. Tardivel "a quelques fois rapporté les paroles solennelles du grand pape, autrement que les auteurs les mieux accrédités." Au lieu d'élever les âmes, la Vie du pape Pit IX, telle qu'écrite par l'auteur de Québec au lac cl Jacob, laisse lei
eceurfl froids : et en la refermant, plus d'un lecteur a dû se surprendra b, parodier, tout bas, répigrauime dirigée jadisi contre Le Franc de Pompigaan : Sais-tu pourquoi le pape Pie A tant souffert pendant sa vie ?
C'est que le saint homme savait Qu'un jour Tardivel écrirait.
M. Turdirel parait se croire un
• Juvénal élevé dans les cris de l'école.
Il se prend au sérieux, et trouve grand plaisir à poser en Croquemltaine : Le seul bruit do mon nom renverse les murailles Défait des escadrons et gagne les batailles.
En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, Je ne leur rase point de château ni de ville, Je les souffre régner ; mais chez les Africains, Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains, J'ai détruit leurs pays pour punir leurs monarques, Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques ; Ces grands sables, qu'à peine on passe gans horreur, Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur. Quand ]\L Tardivel "né malin" nous assure qu'il "rêve," on peut da suit© s'attendre ù recevoir la réponse de Matamore de Corneille :
Il est vrai que je rêve, et ne saurais résoudre, Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand sofi de Perse ou bien du Grand Mogol. Lo prince des critiques est alors en verve, et la gente littéraire canadienne, un peu dans la position du sofi de Perse et du Grand Mogol, n'a qu'a bien se tenir. A l'un, M. Tardivel reproche l'ignorance de la grammaire ; à l'autre, le peu de connaissance de la langue. A celui-ci, l'emploi de l'imparfait; à celui-là, trop d'adjectifs : aux deux, des défaillances de style, des pléonasmes, des non-sens.
Toutes ces horreurs se retrouvent groupées autour du fameux lac à Jacob, et crient à ceux qui approchent, que M. Tardivel n'a pas la bosse de la critique, et que sa véritable place est au milieu de ceux qui travaillent, modestement, sans rechercher à tout instant un piédestal pour bien se mettre en évidence. Que le chef de l'Ecole du lac à Jacob apprenne, et fasse son profit de cette pensée de LaBruyère : "Un critique n'est formé qu'après plusieurs années d'observations et d'études." Nos lettres ne sont pas encore assez fortes, ni assez accentuées, pour obliger ceux qui se croient des Sainte-Beuve, des Jules Janin et des Paul de Saint- Victor, à mettre le nez à le fenêtre, pour voir qui passe ainsi j et pour bien des années, la véritable devise de la littérature canadienne française sera ce vers de Boileauî Soyez plutôt maçon si c'est votre talent. Boileau. le seul, lo véritable prince des critiques aura longtemps raison pour nous. Nos littérateurs canadiens ne sont que des maçons : et pas autre chose. Chacun d'entre eux a son humble besogne à faire, au milieu des matériaux qui nous entourent. Les uns taillent la pierre, les autres préparent le mortier j il en est qui montent 1» charpente : d'autres no font qu'apporter ce qui doit servir à chacun. Au milieu de ce tohu-bohu, il siérait mal à un architecte de venir critiquer, encore plus de donner son jugement sur l'ensemble d'un édifice qui n'est qu'en construction. M. Tardivel «orait le premier à le lui dire ; et pourtant, le prince des critiques canadiens fait ce qui lui paraîtrait si ridicule chez un faux connaisseur.
Ne sutor ultra crepidam.
Que l'auteur de Québec au lac à Jacob veuille bien écouter ces paroles ; qu'il apprenne à faire avant de défaire, qu'il sache travailler avant de juger. Ces conseils ne sont pas intempestifs, et ne sauraient être pris en mauvaise part. Les donnants sont rares, et pour bien disposer M. Tardivel à accepter ces modestes avis, je vais lui dire, ce que c'est que cette prétendue société d'admiration mutuelle, dont l'existence semble l'assimiler de plus en plus au lièvre de La Fontaine;
Jamais un plaisir pur, toujours assauts diverSi Voilà comme je vis ; cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. La société d'admiration mutuelle n'existe pas, dans le sens fiarcastique que lui donne le chef de l'école du lac à Jacob ; mais les quelques noms qu'il daigne, d© temps en temps, désigner au public, comme faisant partie d'une coterie, appartiervneat à d«s gens qui écrirent; cultivent les arts, les gciençes, étudient et rechwçtiçnt
sans cesse ee qui peut élever l'âme et la patrie. Ces personnes ont un but— ceci n'est pas à dédaigner en ce monde — et sont beaucoup plus modestes que ne veulent bien le permettre le talent et l'école de M. Tardivel. Elles ne travaillent qu'à ce qui peut rendre nos croyances plus fortes, nos liens nationaux plus reserrés, nos institutions plus inviolables. Leur ambition est de rappeler sans cesse à la nationalité canadienne-française, tout ce qu'elle a de grand dans son passé, tout ee qu'elle peut avoir de grand dans son avenir. Ces gens là ne se lèvent pas dans les réunions, et ne disent pas à qui veut les entendre :
— Nous sommes le bon goût ; notre métier, à nous, c'est de faire de la critique.
Ils disent :
— Travaillons selon la mesure de nos forces, et mettons en pratique la parole du Christ, qui commande aux hommes de bonne volonté, de s'aimer les uns les autres.
Voilà ce que ces gens-là pensent ; et voilà ce que serait la société d'admiration mutuelle, si elle pouvait prendre au soleil une portion de l'espace, qu'occupe avec tant de verve et d'autorité l'Ecole du lac à Jacob.
L'imagination romantique de M. Tardivel peut broder à loisir sur cette confidence qu'il provoque depuis longtemps, et puisque j'en ai l'occasion, je veux lui offrir un nouveau conseil.
Lorsque, emboîtant le pas derrière les lakistes, Wordswortb, Coleridge et Southey — gens qui ne pouvaient vivre qu'au milieu de vallées embaumées, de soleils couchants et de nuits étoilées — vous vous laisserez emporter par de profondes '•'rêveries :" que vous aurez "philosophé six mois sans désemparer," et que vous ne verrez que lacs caressés par brises tièdes et irisés par les pâles clartés de la lune ; no vous fiez pas à votre mémoire, ô prince des critiques canadiens! Elle n'est pas de Tolède, celle-là, et trouverait volontiers plaisir à vous faire prendre le Pirée pour un homme.
Ainsi, quand elle vous engage, à écrire :
"Je sentais toute la vérité de ce. vers de Byron
" God made the country and man made the town."
Méfiez-vous. L'espiègle vous trompe. Pour vous en convaincre — dans le cas oîi l'auteur spolié ne serait pas sous votre main — reeonciliez-vous, une fois pour touty avec le dictionnaire — anglais ou français, peu importe — et consultez celui de Worcester, au mot country, page 326, édition Swan, Brewer and ïilston ; Boston, I8C0,
Il vous dira que "ce vers de Byron'* est tout simplement de Cowpkr.
Votre mémoire gasconne encore et vous trompe déplus en plus, lorsqu'elle vous rlicte e» prétendu vers de Virgile :
IIsoc olîm forsan meminisse juvabit.
En vous faisant ainsi falsifier le texte de l'immortel poète de Manloue, votre imagination vous force à commettre un crime de lèse-lettres ; et — si vous étiez classique — je serais disposé à vous en demander un compte sévère. Vous êtes romantiquc> heureusement pour vous ; et pour ce, il vous sera beaucoup pardonné. Néanmoins, puisque vous avez un faible pour l'épigraphé, oublions ensemble ce vers de Boileau;
Le latin dans les mots brave l'honnêteté :
et, profitez d'un dernier conseil.
Lorsque vous citerez Virgile, acceptez ô 2)rince des critiques canadien.s, cette torsion, la seule autorisée, la seule vraie, même lorsqu'elle doit servir d'épigraphe au voyage de Québec au lac à Jacob :
PoESAX ET u^G OLJM uieminisse juvabit^