‹ M. Jean le SueurChapitre 2 sur 17 · PUR RE SE SION LE · texte numérisé non relu

PUR RE SE SION LE

Le

ar nn RS à ssl:

RQ

L'église paroissiale de Thury est sous le vocable de Saint- Sauveur; de là le nom de Saint-Sauveur donné généralement à M. Le Sueur par les Canadiens : il était bien plus connu sous ce nom que sous celui de Le Suear. Il est évident qu’en l'appelant ainsi on savait qu'on ne lui rappelait que de doux et agréables souvenirs.

L'abbaye de Fontenay, qui avait été très largement dotée par les anciens seigneurs de Thury, avait droit de nomination à la cure de cette paroisse. M. Le Sueur avait donc été nommé curé de Thury par l'abbé de Fontenay. Il en percevait les dîmes ; et les revenus de la cure devaient être assez considérables, si l'on en juge, toutes proportions gardées, par ceux de la seigneurie tels que les supposent les documents cités par M. de Caumont.

Voilà l’église, voilà la cure et la commune que M. Jean Le Sueur quittait au printemps de 1634 pour venir au Canada. Nous avons déjà écrit iei-même (1) : « Comment s’était-il décidé à quitter sa paroisse pour une mission si lointaine? Il y à tout lieu de croire que ce fut par un motif de zèle. » Plus nous examinons les circonstances, à défaut de documents historiques, plus nous nous sentons confirmé dans cette opinion. M. Bourdon venait ici à la demande et dans les intérêts de la Compagnie des Cent-Associés, qui avait besoin au Canada d’un bon ingénieur, d’un arpenteur habile, capable de mesurer et de tailler en tous sens le vaste domaine qu’elle avait à exploiter. M. Le Sueur avait à remplir une mission non moins importante : encourager les colons des diocèses de

commune de 280 habitants. C’est de là que vint Gabriel Gosselin, l’ancêtre de tous les Gosselin du Canada. (Histoire du Canada, par M. Ferland, t.r, p. 11. — Dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay.) Il se maria à Sillery, près de Québec en 1653 : voici l’acte de son mariage :

« Le dix-huit d'août 1653 furent mariés solennellement à Sillery par le R. P. Jean de Quen, ayant commission, Gabriel Gosselin et Françoise Lelièvre, fille de Christophe Lelièvre et de Georgette Clément, native de Nancy, en Lorraine. Témoins furent Denis-Joseph Ruëtte d'Auteuil et Pierre Gourdeau dit de Beaulieu. Les bans furent cités au préalable à Québec dans la paroisse. » (Archives de N.-D. de Québec.)

« Il y a à Combray, nous écrivait naguère le regretté chanoine Sauvage, une vieille église des xre et xine siècles; la même, par conséquent, où vos ayeux furent baptisés. Elle comptait 43 feux (environ 215 habitants) avant la Révolution. Le patron de l’église était saint Martin. Le seigneur présentait à la cure. »

11 y à à Combray un petit hameau qui porte encore le nom de les Gosselins.

(1) Revue catholique de Normandie, t. 11, p. 244.

CMD

Séez et de Rouen qui allaient se fixer sur ce domaine lointain, leur donner l’exemple de l’abnégation, du travail, de la persévérance. L’archevêque de Rouen (2) regardait le Canada comme une extension de son diocèse, et prétendait y avoir juridiction (3) : le curé de Thury ne dut pas partir sans son agrément, sans sa bénédiction, de même qu'il ne dut pas partir sans la permission de l’évêque de Séez, auquel il appartenait : qui sait si ce ne fut pas à la demande de l’un et de l’autre?

* La x

M. Jean Le Sueur et son ami Bourdon arrivèrent à Québec le 8 août 163%. L’habitation de Champlain et tout ce qu’il y avait de résidences à la Basse-Ville avait été détruit lors de la prise de Québec par les Anglais : il ne restait debout qu’une vieille masure sur le quai, ainsi que la petite chapelle bâtie en 1615 au fond de l’anse du Cul-de-sac et desservie par les Récollets jusqu’en 1629 ; mais elle était désormais abandonnée.

Un sentier gravissait la colline et débouchait à la Haute-Ville sur une place assez vaste où se trouvait la nouvelle église paroissiale, dont le portail faisait face au fort Saint-Louis. Champlain avait fait vœu d'élever à Québec une chapelle en l’honneur de la Sainte Vierge, si le Canada était rendu à la France. Revenu au pays en 1633, il se hâta d'accomplir son vœu, et l'on donna à la petite église le nom de Notre-Dame-de-Recouvrance. Au-dessus de l'autel était suspendue une image de la Sainte Vierge, en relief, recouvrée d’un naufrage comme par miracle (1).

La première visite de l’ancien curé de Thury fut sans doute à l’église de Notre-Dame-de-Recouvrance; puis 1l alla rendre ses hommages à Champlain, le fondateur de la colonie, ainsi qu'aux Pères Jésuites : mais ceux-ci étaient encore à leur résidence de Notre-Dame-des-Anges; l'humble demeure qu’on leur construisit

(1) François de Harlay (1615-1651), oncle de François de Harlay qui lui succéda et fut transféré à Paris en 1671. Gallia Christiana.)

(2) Mgr de Rouen « donna lettre dimissoire au sieur Gendron pour recevoir les ordres l’an 1652, et ce en considération qu’il était son sujet pour avoir demeuré environ dix ans en ce pays. » (Journal des Jésuites, p. 187.)

(3) Notre-Dame-de-Recouvrance de Québec, par M. Laverdière,

près de l’église paroissiale, et qui fut incendiée avec cette église en 1640, ne dut pas être bâtie avant 1635 (1).

On peut supposer que les quelques familles qui composaient la petite colonie de Québec n’avaient pas manqué de se réunir pour aller au devant de leurs compatriotes, leur souhaiter la bienvenue et leur offrir l'hospitalité.

Comme nous l'avons dit dans une étude précédente, Bourdon ne tarda pas d'aller se choisir lui-même et de se faire concéder par le gouverneur une petite seigneurie dans la banlieue de Québec, sur le côteau Sainte-Geneviève. Occupé aux travaux de reconstruction du fort Saint-Louis, et à l’érection d’une redoute sur le quai de la Basse-Ville, occupé aussi à tracer les lignes principales du plan de Québec (2), — car c’est pour tout cela qu’on l’a fait venir au Canada — il charge M. Le Sueur de surveiller les travaux de défrichement de son fief Saint-Jean. Les annales de l’'Hôtel-Dieu nous représentent en effet ce digne prêtre faisant défricher les terres du côteau Sainte-Geneviève, et continuant ainsi au Canada l’œuvre des anciens moines des Gaules et de la Germanie. Précurseur de tant de missionnaires canadiens qui ont ouvert le pays à la culture et à la civilisation, il dirige lui-même dans leurs travaux les ouvriers de son ami Bourdon, fait abattre les arbres de la forêt, met le feu dans les taillis, arrache les souches et les racines, fait piocher et labourer la terre, et prépare le sol à recevoir la semence.

De nombreux colons arrivent de France dans les années 1635 et 1636 : les uns se dirigent vers les terres de M. Giffard, à Beauport; d’autres se rendent plus loin, à la Longue-Pointe (3); d’autres enfin restent avec M. Le Sueur sur le coteau Sainte-Geneviève, et le bon curé les encourage par son exemple et par ses paroles.

Travaillez, prenez de la peine :

C’est le fonds qui manque le moins.

A la vue du mouvement qui régnait à Québec et dans les environs, dans l’été de 1636, le P. Le Jeune écrivait :

(1) Relations des Jésuiles, 1635 et 1636.

(2) Relations des Jesuiles, 1636, p. 41.

(3) C’est ainsi qu'on désignait alors l’Ange-Gardien. (Archives de N.-D. de Québec. — Carte depuis Kebec jusques au Cap Tourmente, 1641, par Jehan Bourdon.)

mare

« Les habitants de la Nouvelle-France se sont multipliés au delà de nos espérances... Nous voyons tous les jours aborder bon nombre de très honorables personnes qui se viennent jeter dans nos grands bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici

avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté... Québec me semble un autre pays; il n’est plus ce petit coin caché au bout du monde, où l’on ne voyait que quelques masures..…. On a tiré

les alignements d'une ville, afin que tout ce que l’on bâtira dorénavant soit en bon ordre (1). »

M. Bourdon se marie dans l'automne de 1635, et se loge dans une petite maison qu'il s’est fait construire sur le coteau Sainte- Geneviève. M. Le Sueur sera désormais son hôte et son commensal.

Plus tard, vers 1650, on élèvera près de cette maison une modeste chapelle. En attendant, l’ancien curé de Saint-Sauveur va tous les jours dire la messe à l’église paroissiale. Les dimanches et fêtes, la petite colonie de Saint-Jean l’y accompagne, et le digne prêtre donne son concours aux Jésuites pour rehausser l’éclat des cérémonies.

Le Journal des Jésuites nous donne à ce sujet quelques détails : M. Le Sueur avait une belle voix de baryton et savait très bien le plain-chant. C’est à lui qu'était toujours réservé le chant de la Passion (la partie de l’évangéliste), celui de l’Erultet, celui des Litanies. Cest lui qui dirigeait et « soutenait le chant, » dans les offices paroissiaux, et surtout dans les processions. Il mettait beaucoup de dignité et d’exactitude dans l’accomplissement des cérémonies, et le P. Lalemant aimait à l'avoir pour assistant lorsqu’il remplissait quelques fonctions ecclésiastiques (2). « M. de Saint-Sauveur m'assista toujours bien, » dit-il quelque part (3).

L'église de Notre-Dame-de-Recouvrance devint bientôt insuffisante pour la population; il fallut l'agrandir de moitié (4).

(1) Relations des Jésuites, 1636.

(2) Le P. Jérôme Lalemant ne négligeait rien de ce qui pouvait rehausser l'éclat du culte catholique : « C’est lui, dit Marie de l’Incarnation, qui a mis le bel ordre qui se voit dans l'Eglise de Québec avec autant de majesté qu’au milieu de l'Eglise de France. » Et plus loin : « C’est le zélateur de l'Eglise, ajoute-t-elle, qui semble avoir été élevé dans toutes les cérémonies, ce qui n’est pas ordinaire à un Jésuite, » (lettres historiques 41° et 43°.)

(3) Journal des Jeésuiles, p. 105, 124.

(4) Relations des Jésuites, 1636, p. 43.

« Malgré cela, écrit le P. Le Jeune, 1es jours de fêtes, les deux premières messes qui se disent à Québec sont si fréquentées, que cette grande chapelle, ou cette petite église, se voit remplie wsque ad cornu altaris, d'un bout à l’autre. Le service se fait avec solennité. Outre les messes basses, on en chante une, tous les dimanches, où se fait l’eau bénite et le pain bénit..…. Je confesse ingénuement que mon cœur s’attendrit la première fois que j'’assistai à ce divin service, voyant nos Français tous réjouis d’entendre chanter les louanges de Dieu au milieu d’un peuple barbare... Il me semblait qu’une Eglise bien réglée, où Dieu est servi avec amour et respect, avait traversé la mer, ou que je me trouvais tout d’un coup dans notre France, après avoir passé quelques années au pays des Sauvages... »

N'oublions pas toutefois les ombres du tableau. Malgré le soin avec lequel se faisait le recrutement de la colonie, il se glissait quelquefois à Québec des hommes vicieux, il y avait des défaillances. Mais les ordonnances du pays étaient sévères, et on les faisait observer :

« Le 29 décembre 1635, dit le P. Le Jeune, furent mises à un pilier, devant l’église, des affiches et défenses, sous certaines peines : de blasphémer, de s’enivrer, de perdre la messe et service divin aux jours de fêtes. En suite de quoi, un carcan fut attaché au même pilier, et un chevalet auprès, pour les délinquants, où fut mis par effet le 6 janvier un ivrogne et blasphémateur. Et le 22 janvier, un de nos habitants fut condamné à cinquante livres d'amende, pour avoir fait enivrer quelques sauvages. »

Le P. Le Jeune ajoute avec raison : « Les meilleures lois du monde ne valent rien, si on ne les fait garder (1). »

Mais en général quel magnifique tableau présentait à cette époque la colonie de la Nouvelle-France! Quels exemples ravissants de piété, de dévouement et de zéle! Que de vertus dignes de la primitive Eglise! Qui ne se serait senti porté au bien, en voyant le gouverneur, M. de Montmagny (2), et le premier commis des Cent-Associés, M. Gand, assister tous les dimanches, non seulement à la messe et aux vêpres, mais fu catéchisme, afin d'engager par

(1) Relations des Jésuites, 1636, p. 43.

(2) Chevalier de Malte, successeur de Champlain comme gouverneur du Canada (1636-48),

Les que

leur présence tous les Français et Sauvages à en profiter euxmêmes (1)? Qui n’aurait été ému jusqu'aux larmes en voyant les premières dames de la colonie, comme par exemple Mme Giffard (2), exercer envers les indigènes des actes de charité vraiment héroïques ?

« Le 8 novembre 1634, dit le P. Le Jeune, M. Giffard baptisa un petit enfant sauvage, âgé d'environ six mois, le croyant si près de la mort, qu’on n'aurait pu nous appeler; il survécut encore quelque temps. Sa femme allaitait ce pauvre petit, et en avait un soin comme s’il eût été son propre enfant. Certaine nuit, s’éveillant toute pleine d’étonnement et de joie, elle dit à son mari qu’elle croyait que ce petit ange était passé au ciel. « Non, repart-il, je «viens de le voir, il vit encore. — Je vous supplie, réplique-t-elle, « d'y regarder encore une fois : je ne puis croire qu'il pe soit mort, d'autant que je viens de voir tout maintenant dans mon « sommeil une grande troupe d’anges qui le venoient quérir. » Is le visitent donc, et le trouvent trépassé, bien joyeux d’avoir aidé à mettre au ciel une âme qui bénira Dieu durant toute l'éternité (3). »

Sur le coteau Sainte-Geneviève, on voyait en permanence de pareils exemples de dévouement à l’égard des Sauvages. Guillaume Hubou, l’un des plus anciens citoyens de la colonie, est allé s’y fixer, à la suite de Bourdon et de M. Le Sueur (4). À la demande des RR. PP. Jésuites, sa femme (5) a consenti à recevoir dans sa maison un certain nombre de filles sauvages, auxquelles elle prodigue tous les soins que peut inspirer la charité chrétienne, inaugurant ainsi cette œuvre magnifique que continuera plus tard la Vénérable Marie de l’Incarnation dans son célèbre pensionnat ou séminaire sauvage. Ecoutons plutôt le P. Le Jeune :

« Les Sauvages, dit-il, nous ont donné quelques-unes de leurs

AR

(1) Relations des Jésuiles, 1636, p. 44.

(2) Marie Renouard. « Elle était enceinte quand elle s’embarqua (en France), ce qui lui faisait appréhender ses couches; mais Notre-Seigneur l’a grandement favorisée, car huit jours après son arrivée (le 4 juin 1634), elle s’est délivrée fort heureusement d’une fille, qui se porte bien, et que le P. Lalemant baptisa le lendemain. » (1bid., 1634, p. 88.)

3) Relalions des Jésuites, 1635, p. 7.

4) Archives de N.-D. de Québec.

5) Marie Rollet, veuve de Louis Hébert, le premier habitant du Canada.

mn, 7 Le -% { * :

Page 1