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-devant; et tant que Dieu donnera du pain aux miens, :! en sera participant, comme j'ai fait avec lui... »
Puis, dans un codicille qu’il ajoute plus tard à ce testament :
« Comme M. de Saint-Sauveur et moi, dit-il, depuis trente ans, ont été liés d’une amitié très parfaite, et que depuis vingt-deux ans ou environ il a demeuré en mon logis, ayant toujours pris soin de ce qui me regarde, ayant instruit mes enfants en la crainte de Dieu, leur ayant appris à lire et à écrire... » nous ayant fait l'honneur et la faveur de dire la messe en la chapelle de Saint- Jean; en cas que mes enfans ne veuillent ou ne puissent s’accommoder avec lui quand ils seront en âge, je lui laisse et abandonne le revenu du moulin de Saint-Jean, à la charge de l’entretenir comme un bon père de famille, et pareillement sa chambre pour logement où il est à présent, avec la chapelle... »
Du reste, il est facile de voir par les résultats obtenus quelle douce influence il exerça dans cette famille : sa présence y fut une source de bénédictions. On sait que les quatre filles de M. Bourdon se firent religieuses, deux dans le monastère des Ursulines, et les deux autres à l'Hôtel-Dieu de Québec : elles répandirent dans ces deux communautés le parfum des plus belles vertus. Quant aux fils de M. Bourdon, l’un mourut à la fleur de l’âge — il n'avait que quinze ans, — mais il donnait déjà les meilleures espérances : les deux autres firent toujours honneur à leur famille et à leur pays (1).
Pour M. Bourdon lui-même, il trouva en M. Le Sueur un confident sûr et éprouvé de ses pensées et de ses résolutions, un ami fidèle, un consolateur et un appui dans les peines et les difficultés de sa vie laborieuse, surtout dans les deux grandes épreuves que Dieu lui envoya, la première, lorsqu'il perdit son épouse (165%), à la suite d’un accident, la seconde, lorsqu'il fut l’objet d’une injuste persécution (166%) de la part du gouverneur Mésy, qui le destitua illégalement, et sans aucune forme de procès, de ses fonctions de procureur général du Conseil, et l’obligea même à s'éloigner de la colonie.
En cette occasion, comme toujours, cet homme de caractère ne cessa jamais, il est vrai, de jouir de la sympathie de tout ce qu’il y avait de plus honorable dans la colonie, de Mgr de Laval, par
(1) Jean Bourdon, dans la Revue catholique de Normandie, t. un.
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exemple, des Jésuites, et de tous les principaux citoyens; mais il fut heureux d’avoir dans sa propre maison un ami, comme M. Le Sueur, capable de compatir à ses peines, et de le remplacer auprès de sa femme, de ses domestiques et de ses enfants durant les jours mauvais de l’exil.
M. Bourdon s'était remarié (1655) quelques mois après la mort de sa première femme. Il avait épousé Anne Gasnier, veuve de M. de Monceaux. C'était une dame de qualité, qui joignait à une grande distinction de naissance et de manières, la pratique des plus solides vertus :
« Elle est un exemple de piété et de charité dans tout le pays, écrit Marie de l’Incarnation. Mme d’Ailleboust et elle sont liées ensemble pour visiter les prisonniers, assister les criminels, et les porter même en terre sur un brancard. Elle est continuellement occupée à ces bonnes œuvres et à quêter pour les pauvres. Enfin elle est la mère des misérables, et l'exemple de toutes sorties de bonnes œuvres (1). »
Une des œuvres principales de Mme Bourdon, ce fut de s'occuper de placer, de nourrir et d'entretenir, en attendant qu’elles fussent demandées en mariage, le grand nombre de personnes du sexe que l’on envoyait au Canada, afin de procurer de bonnes et honnêtes épouses aux colons qui s’y rendaient chaque année, et aussi aux soldats du régiment de Carignan qui furent licenciés après l'expédition de M. de Tracy contre les Iroquois (1666). On vit alors à Québec, sous la direction de Mme Bourdon, ce qu’on aurait pu appeler l’œuvre des femmes émigrées; et ce fut sur le coteau Sainte-Geneviève, où l’on avait déjà pu admirer le pensionnat sauvage de Mue Hubou, que Mme Bourdon s’exerça à cette nouvelle œuvre de patriotisme et de dévouement.
Elle fit plusieurs voyages en France, afin de voir par elle-même à ce que le recrutement des personnes envoyées au Canada ne se fit que dans des milieux respectables; et elle les amenait au pays (2). La plupart du temps ces personnes, appartenant à des
(1) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. n, p. 404.
(2) Claude Martin nous apprend qu'on avait fait courir les bruits en France, « que le Canada était un pays perdu de réputation à cause des personnes de mauvaise vie qu'on y avait envoyées pour le peupler. » (La Vie de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, Paris, 1677, p. 387.)
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tamilles pauvres mais honnètes des diverses provinces de la France, étaient venues à Paris pour y servir dans les hôpitaux ou autres institutions de ce genre. Si quelque personne de confiance leur disait qu’en allant au Canada elles y trouveraient le bonheur, l’aisance, la liberté, les plus courageuses n’hésitaient pas à quitter leur pays pour cette contrée lointaine. Mme Bourdon était là qui les encourageait, enregistrait leurs noms, ceux de leurs parents, celui de leur pays natal, et se chargeait d’avoir soin d'elles durant la traversée. Un jour, elle amena à Québec, « sur un vaisseau normand, » pas moins de cent cinquante filles (4).
Naturellement, malgré le soin qu'on avait pris de les choisir, ces filles n'avaient pas toutes un caractère facile, ni la même éducation :
« Elles ne lui ont pas peu donné d'exercice durant un si long trajet, écrit Marie de l’Incarnation, car comme il y en a de toutes conditions, il s’en est trouvé de très grossières et très difficiles à conduire. Il y en a d’autres de naissance, qui sont plus honnêtes et qui lui ont donné plus de satisfaction. »
Puis elle ajoute :
« Les vaisseaux ne sont pas plutôt arrivés que les jeunes hommes y vont chercher des femmes, et dans le grand nombre
Lahontan a essayé de donner crédit au même préjugé, lequel est tout-à-fait contraire à la vérité historique. (The old Regime in Canada, par M. Parkman, p. 221.)
« A l’appui des témoignages rendus à la pureté des mœurs de nos ancêtres, nous citerons, dit M. Ferland, une autorité qui ne peut être soupçonnée de flatterie : ce sont les registres mêmes, où furent inscrits presque tous les baptêmes qui se firent dans le gouvernement de Québec, jusque vers l’année 1672. Sur six cent soixante-quatorze enfants qui furent baptisés, depuis l’an 1621
inclusivement, jusqu’à l'année 1661 “veivement, on ne compte qu’un seul enfant illégitime. Il faut remarqu: ndant une grande partie de cette période, tous les enfants nés d .nçais dans la colonie entière étaient baptisés à Québec. Depuis 4 4690 on rencontre le nom d’un seul autre enfant né de parents is,
« En sorte que dans l’espace de soixante-neuf ans, au milieu d’une population composée de militaires, de marins, de voyageurs, de nouveaux colons, deux enfants seulement sont nés hors du légitime mariage de leurs parents. Ces chiffres fournissent une réfutation péremptoire des calomnies inventées par les La Hontan et quelques aventuriers de même aloi, contre là réputation de nos aïeules canadiennes. » (Notes sur les Registres de N.-D. de Québec, p. 39.)
(1) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. n, p. 494.
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entées ilation p. 39.)
des uns et des autres on les marie par trentaines. Les plus avisés commencent à faire une habitation un an avant que de se marier parce que ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti; c'est la première chose dont les filles s’informent, et elles font sagement, parce que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant que d’être à leur aise. »
Quant à celles qui ne trouvaient pas de suite à se marier, il fallait leur procurer un asile, il fallait pourvoir à leur subsistance, à leur entretien, ou du moins leur trouver de l'emploi, du travail. Avec un dévouement au-dessus de tout éloge, Mne Bourdon, aidée de quelques amies, se chargeait de tout. Elle se faisait la mère, la conseillère, la protectrice de toutes ces jeunes personnes, en attendant leur établissement; et lorsque quelque bon parti se présentait, elle était heureuse de contribuer à la formation d’un ménage bien assorti et chrétien. Que de familles canadiennes, en remontant à leur origine. trouveraient probablement le nom de Mne Bourdon associé à celui de leurs ayeux! Qui ne garderait un souvenir reconnaissant à cette dame de qualité qui exerça autrefois à Québec une œuvre si patriotique? Et d’un autre côté, comment oublier le digne prêtre, le commensal et l'ami de cette dame, qui l’aida sans doute bien souvent de ses conseils et s'associa à ses œuvres de zèle?
Le Journal des Jésuites mentionne très souvent le nom de M. de Saint-Sauveur à l’occasion des offices paroissiaux de Québec ou d’une foule de petits incidents que l’on croyait bon de noter. Il est facile de voir que les Pères de la Compagnie de Jésus à Québec le tenaient en grande estime, qu'ils le traitaient comme un des leurs, qu'ils le regardaient pour ainsi dire comme étant de la famille.
Très souvent le Journal accole son nom à celui de quelques Pères, lorsqu'ils partent le même jour pour aller faire l'office à différents endroits : « Le P. Poncet dit la messe de minuit à la nouvelle église, le P. Mercier céans, le P. La Place à l'hôpital, le P. Garreau chez Martin Grouvel, et moi (le P. Lalemant) chez
M. Giffard à Beauport, M. de Saint-Sauveur à la côte de Sainte- Geneviève. »
Les Jésuites font une large part à M. Le Sueur dans les offices de la paroisse; ils l’invitent à chanter la messe, à confesser : « Il y eut (à la messe de minuit 1656) trois confesseurs : les PP. Vimont, Chastelain et de Saint-Sauveur. »
Ils tiennent à ce qu'il soit de toutes leurs fêtes. Le P. Lalemant ayant un jour remarqué son absence : « M. de Saint-Sauveur n’y était point, dit-il; il faut l'y inviter une itre fois. » Et dans une autre occasion il se fait remplacer par lui: « Je n’y assistai pas; M. de Saint-Sauveur fit l'office. »
Nous avons dit déjà que M. Le Sueur est quelque part désigné dans les Registres comme « prêtre habitué de la paroisse. » Les Jésuites, dans leur Journal, l’appellent « le principal officier de notre paroisse. » Ces paroles semblent exprimer une grande considération pour M. Le Sueur. Les Jésuites le regardaient comme leur lieutenant, leur assistant, comme un homme de confiance capable de leur rendre tous les services possibles, dans l’occasion.
Souvent ils l'invitent à diner « en leur réfectoire, » soit les jours de grande fête, soit à l’occasion de quelque profession religieuse aux Ursulines ou chez les Hospitalières : mais dans ce dernier cas, ce sont ordinairement les Religieuses elles-mêmes ou quelque haut personnage qui font les frais du diner : « Le 8 décembre (1650) la Sœur Saint-Dominique fit sa profession aux Ursulines... M. le gouverneur, M. Menoil, M. de Saint-Sauveur et M. Vignal vinrent diner en notre réfectoire, M. le gouverneur nous traitant. » — « Le 27 décembre (même année), la Sœur de la Passion fit sa profession aux Hospitalières..…. M. de Saint-Sauveur et M. Vignal vinrent diner en notre réfectoire, les Mères Hospitalières nous ayant envoyé de quoi. »
Le « jour de l’an, » à cette époque patriarcale de notre histoire, quel bel échange de politesses, de bonnes et franches visites, de petits présents, entre ces prêtres, ces religieux, ces citoyens de la colonie de Québec!
€ M. le gouverneur nous prévint, écrit le P. Lalemant, à la date du {er janvier 1646; il était ici à sept heures pour saluer tous nos Pères, qu'il demanda les uns après les autres. Je l’allai saluer après la grand’messe : une autre fois, il faut le prévenir. M. Giffard aussi nous vint voir, et les Religieuses envoyèrent des lettres de
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grand matin pour faire leur compliment; les Ursulines, force belles étrennes, avec bougies, chapelets, crucifix, et sur le diner deux belles pièces de tourtière. Je leur envoyai deux images de saint Ignace et de saint François-Xavier en émail. On donna à M. Giffard un livre du P. Bonnet de la vie de Notre-Seigneur; à M. Des Châtelets, un des petits tomes de Drexellius de Æternitate; à M. Bourdon, une lunette de Galilée où il y avait une boussole, et à d’autres, des reliquaires, chapelets, médailles, images... »
Une autre fois, le 4°" janvier 1648, ce sont les Hospitalières qui envoient aux Jésuites, « le matin, une lettre par M. de Saint- Sauveur, et le soir d’auparavant un petit quart de vin d'Espagne. Je leur envoyai, dit le P. Lalemant, une lettre, le même jour, et un livre, l'abrégé du P. Suffren. »
Une autre fois encore : « M. le gouverneur et M. Bourdon nous firent force présents de gibier, de viande, de poisson, et entr'autres d’un baril de vin d’Espagne. » Et ailleurs : « M. Giffard m'envoya deux chapons, M. Jean Guyon, un chapon et une perdrix, Mme Couillard, deux poules vives. »
De leur côté, les Jésuites ne restaient jamais en frais de politesses : « J’allai saluer M. le gouverneur (1), dit le P. Lalemant, dès le matin (4er janvier 1651). Je donnai à Madame un reliquaire..…… J'envoyai à M. Couillard un calumet de pierre, à M. Menoil une grande médaille de saint Ignace, anni sæecularis, à Mie de Repentigny un reliquaire. » Et ailleurs : « Je donnaiï aux Hospitalières un livre de P. Bonnefons, aux Ursulines un tableau de saint Joseph... À M. Boutonville, secrétaire de M. le gouverneur, un chapelet musqué avec un Agnus Dei, »
Mais dans la distribution des étrennes du « jour de l'an, » M. Le Sueur n'était jamais oublié par les Jésuites. On lui donne, une année, « l’évangile du P. de Montreuil, un pain de bougie et un canif; » une autre fois, « un pain de bougie, un crucitix et un Gerson. »
Le Journal des Jésuites mentionne la présence de M. Le Sueur à la procession solennelle du Saint-Sacrement le dimanche dans l'octave de la Fête-Dieu, 30 mai 1660: puis, à partir de cette date, il n’est plus question de ce digne prètre : sans doute, parce que les Jésuites, ayant cessé d'exercer les fonctions curiales à Québec
(4) M. d’Ailleboust, 3 gouverneur du Canada (1648-51).
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depuis l’arrivée de Mgr de Laval (1659), et ne s’occupant plus que de leur collège et de leurs missions, n’avaient plus de rapports journaliers avec lui comme auparavant. Il n’était plus « le principal officier de leur paroisse, » et n’entretenait plus avec eux que des relations d'estime et d'amitié.
Il serait intéressant de savoir, par quelques vieux documents, quels furent les rapports de M. Le Sueur avec Mgr de Laval, puis avec les premiers prêtres du Séminaire de Québec. M. Le Sueur vécut en effet plus de neuf ans encore après l’arrivée de Mgr de Laval au Canada. Il fut témr'* des luttes énergiques du saint prélat contre la traite de l’ear : :-vie, il fut témoin de son zèle et de son dévouement pour la conversion des Sauvages, il assista à la fondation du séminaire de Québec, à la consécration de l’église paroissiale qu’il avait vu bâtir, à la consécration de l’église des Ursulines, aux grandes fêtes qui eurent lieu à Québec à l’occasion de la translation des Reliques des saints martyrs Flavien et Félicité. Bien des fois sans doute il eut occasion de rencontrer Mgr de Laval, soit lorsque le vénéré prélat visitait la chapelle du coteau Sainte- Geneviève, qu'il continuait à desservir, soit lorsqu’en sa qualité d’ancien chapelain de l'Hôtel-Dieu il était invité à quelque profession religieuse chez les Hospitalières.
A défaut de documents, il est bien permis d'affirmer que M. Le Sueur professait à l'égard du premier évêque du Canada les sentiments de la plus profonde vénération. Il était l'ami intime et le commensal de Jean Bourdon : or celui-ci fut toujours, dans le pays, et surtout au Conseil, le bras droit de son évêque: i! T’appuya en toute occasion, et fut même, comme l’on sait, victime de son attachement énergique à ce qu’il croyait être la cause de la justice et de l'équité. Il n’est pas probable que M. Le Sueur entretint des sentiments différents de ceux de son ami, ni par conséquent de son évêque.
D'un autre côté, Mgr de Laval, qui avait une grande estime pour Jean Bourdon, devait nécessairement témoigner à M. Le Sueur une bienveillance toute particulière. Aussi voyons-nous l’ancien curé de Thury continuer à desservir, comme du temps des Jésuites, la petite église du coteau Sainte-Geneviève, y faire souvent acte de juridiction, y célébrer plusieurs mariages.
Le dernier acte de M. Le Sueur consigné dans les registres de Québec est daté du 5 juin 1666. C’est le mariage d’un Rouennais,
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