‹ M l'abbé François Pilote, curé de Saint-AugustinChapitre 4 sur 6 · MONSIEUR PILOTE · texte numérisé non relu

MONSIEUR PILOTE

Un mot de ce prêtre qui arrive à ses 50 ans de sacerdoce, ne sera pas de trop, certainement, dans cette correspondance.

A chacun son goût, et pour moi M. Pilote est le beau type de nos curés de campagne. Il a pour lui l'humilité de son état, l'esprit fin et observateur de l'homme lettré.

Au cœur de ce prêtre, on trouve l'amour du pays et du prochain, porté jusqu'à l'abnégation et le désintéressement complet. Il est l'ami du bien, du beau et des œuvres utiles,, et l'ennemi déclaré de tout ce qui pourrait corrompre le& âmes que Dieu lui a confiées. En retour, il a le cœur de ses paroissiens qui l'aiment et le respectent comme on aime un bon père ; et il est aimé parce qu'il aime lui-même avec toute sa grande âme ; de sorte que l'on peut dire qu'il est encore plus grand par le cœur que par l'intelligence, toute grande et belle que soit celle-ci.

M. Pilote arrivait à Saint- Augustin en 1870, dans l'année même où il quittait à regret le collège de Sainte- Anne de la Pocatière, institution par lui tant aimée. A son arrivée ici, il y a 14 ans, les habitants négligeaient la culture de leurs terres ; les préj rigés contre les innovations avaient fait prévaloir la routine. A force de perse vérance^

M. Pilote put faire comprendre à ses paroissiens que Tassainissement de leurs terres basses était une amélioration indispensable. Le curé, dans ses travaux agricoles, était généreusement soutenu par son aller ego, M. Amable Blancliet dont j'ai déjà parlé.

On se mit donc à assainir, à cultiver en dehors de l'ornière de la routine, et quel a été le résultat ? Aujourd'hui, dans cette grande paroisse de Saint- Augustin, où l'on vit en entier de l'agriculture, il n^ y a pas une seule personne que Von puisse appeler pauvre, et tous vivent dans une aisance relative.

Un autre fait digne de remarque c'est que pas un seul enfant de cette paroisse n'a été mettre au bénéfice des Américains sa santé, son énergie, ses talents. Ces braves habitants travaillent, mais leur travail est pour eux et leurs enfants : ils ne connaissent point ce que c'est que d'être valets ou " valtreux " dans les filatures empestées des Yankees ; ils ont conservé leur langue intacte ; leur croyance est demeurée inébranlable loin de la souillure des villes et du souffle impur de l'irréligion ; ils sont plus heureux que des rois, et que voulez-vous de plus sous le ciel de notre beau pays ?

Il CFt de rigueur que nous jugions de l'arbre par son fruit. Partant de ce principe, je dirai au lecteur : Allez dans la paroisse de Saint- Augustin ; examinez, voyez comme y sont bien cultivées les terres ; admirez-y ces résidences qui ont toute une apparence de propreté et d'aisance ; voyez encore la ferveur de ces gens aux offices religieux, leur courtoisie, leur urbanité sans raideur les uns envers les autres ; renseignez-vous surtout sur les mœurs de ces compatriotes qui ne connaissent ni les dangers de l'émigration ni le ridicule de la " singerie anglaise ; " voyez tout cela, dis je, et vous aurez une idée de la valeur de

l'artisan, de l'arbre principal de cette paroisse, de son père spirituel, M. François Pilote.

Un ouvrier habile possède de bons outils. Cette vérité s'applique au moral comme aux choses matérielles. Pour travailler comme il l'entendait dans la vipjne du Seigneur, il fallait au curé, déjà courbé sous le poids de l'âge, un ouvrier suivant le cœur de Dieu. M. Pilote l'a trouvé, cet homme précieux, dans la personne de M. l'abbé Thiboutot: jeune, dévoué, aimé déjà des paroissiens, plein d'égards pour son aîné, gai, bon causeur, telles sont les qualités du vicaire de M. Pilote.

M. Thiboutot est le fils d'un camarade au collège de Sainte- Anne, devenu cultivateur dans cette paroisse où il a vu le jour.

A. Béchard.

Comme on a pu s'en convaincre par la lecture de cette lettre au Courrier^ l'ancien supérieur du collège de Sainte- Anne, devenu curé à l'âge où, généralement, on se repose après de longs travaux, n'est pas demeuré oisif. Il a mis au service de ses paroissiens, qui l'aiment comme on aime le meilleur des pères, tous les grands talents d'administration dont il est doué, toute son activité dévorante et tout son grand cœur. Là, du moins, il n'y a aucune apparence que l'on paie d'ingratitude, cette monnaie courante des âmes viles, son dévoûment et son amour. C'est que, bien souvent, sous l'habit grossier de nos campagnards bat un cœur reconnaissant et généreux.

Depuis un an, M. Pilote souffre d'une paralysie partielle, qui a menacé de l'emporter. Des facultés de son intelligence, si belle, la mémoire seule a été un peu affectée. Il peut encore dire sa messe, aux jours de beau temps, et.

cette année encore, père toujours aimant, il a voulu profiter de la quête de l'enfant Jésus pour aller voir ses enfants spirituels. C'était un beau spectacle de voir ce curé courbé par la maladie, pouvant à peine marcher, aller de porte en porte saluer ses paroissiens bien-aimés. Il n'y a que la Religion catholique pour inspirer des sentiments aussi touchants.

Au jour de l'an de l'année dernière (il ne faisait que de se relever de sa première attaque de paralysie), il voulut monter en chaire pour souhaiter lui-même la bonne année à ses enfants. Comme le disait son vicaire, M. Thiboutot, à l'auteur de cette étude : " Jamais M. Pilote ne fut plus éloquent ; " mais ce fut l'éloquence des larmes.

Monté avec peine dans la chaire, il n'avait dit que ces mots : " Mes chers enfants ! " lorsque l'émotion s'empara de lui, et il se mit à fondre en larmes. Ces pleurs étaient contagieux : l'instant d'après, les paroissiens réunis pleuraient avec leur pasteur, dont la maladie les avait jetés dans la plus profonde tristesse. Leur esprit les reportait malgré eux à ce moment solennel des adieux. Heureux pasteur ! et encore plus heureux paroissiens ! Quant au premier, on sait qu'il s'attache toujours à ceux qu'il doit mener vers le Ciel ; mais on sait encore que ceux-ci n'ont pas toujours un amour correspondant à celui du curé, amour sublime, reflet de l'amour divin.

" Le prêtre qui a tout quitté, père, mère, frères, sœurs et le toit natal pour s'attacher au Dieu qui dit : Enseignez en mon nom ; la prêtre, auquel les affections d'époux, de père, sont interdites, porte cependant au dedans de lui, comme nous faisons tous, un cœur fait pour aimer. Alors ce besoin de s'attacher à quelque chose retombe sur le lieu qu'il habite, sur les occupations qu'il y trouve. Le bon prêtre aime sa paroisse comme une mère, comme une

épouse, comme une autre famille ; là, il a consolé tant de douleurs, allégé tant de souffrances, secouru tant de misères, béni tant d'unions, élevé tant d'enfants, administré tant de vieillards, jeté l'eau bénite sur tant de tombes, que son âme s'est mêlée, identifiée, fondue pour ainsi dire dans toutes les émotions de ceux qu'il appelait ses enfants et ses

frères ; aussi, quand il lui faut, par obéissance à ses

chefs, se séparer de son troupeau, il y a déchirement. "

A ce sujet, qu'il nous soit permis de mettre sous les yeux du lecteur une autre page du même auteur. (1).

'^ Le curé d'Etretat avait reçu l'ordre de l'Archevêque ; le jour de son départ était fixé ; il monta en chaire, et dans le prône du dimanche fit ses adieux à ses paroissiens. La voix du prêtre tremblait d'émotion, et chaque fois qu'il venait à prononcer les mots de frères et d'enfants, il G2ntait des larmes lui venir aux yeux. Ces enfants, ces frères, c'était le lendemain qu'il allait les quitter. Si celui qui allait partir était ému, ceux qui recevaient ses adieux l'étaient aussi. Dans toute l'assistance, pas un cœur froid, pas un œil sec ; jeunes et vieux, petits et grands, riches et pauvres, tous auraient voulu retenir leur bon curé.

" Après la grand' messe, il y avait foule au presbytère, et là, les anciens, les hommes influents de la paroisse, apprirent, de la vieille gouvernante, l'heure à laquelle M. le curé devait partir. " C'est bon, dirent-ils, nous lui ferons la conduite. "

" Quand ils furent tous éloignés, la fidèle Marthe apprit à son maître que, le lendemain, toute la paroisse serait debout pour le conduire jusqu'aux limites de la commune.

" Pour leur éviter cette peine, pour ne pas les déranger de leurs travaux, dans ce moment de pêche, je partirai à

(1) Le vicomte Walsh, Souvenirs et Impressions de Voyages, pp. 319, 3i0, etc.

quatre heures du matin, au lieu de partir à six, et quand ils viendront, vous leur direz, Marthe, que, pour éviter le déchirement de nouveaux adieux, je suis parti avant le jour, et que ma dernière messe a été dite pour eux. "

^' Je ne sais si Marthe a été indiscrète, si elle a redit à quelques-uns les projets du curé, mais le lundi, dès la petite pointe du jour, le presbytère était entouré d'une multitude d'hommes et de femmes. En voyant tout ce monde, le prêtre eût été contrarié, s'il n'avait été touché de cet

empressement En passant au milieu de cette foule, il

leur montra l'église, et leur dit : " C'est là qu'il faut que j'aille chercher de la force et de la résignation. "

*' L'église fut bientôt pleine ; plus d'une fois pendant la messe, le curé, en se retournant du côté des j&dèles et en leur donnant la paix du Seigneur, sentit ses genoux trembler. Le moment de la séparation était venu ; les infirmes, les malades, les aveugles, les estropiés, ceux qui ne pouvaient marcher, étaient rassemblés sous le porche, et plu- :sieurs s'écrièrent : " Vous nous abandonnez, qu'allons-nous <ievenir ? "

— Mes enfants, je pars, mais Dieu reste avec vous, et le pasteur qui va venir vous aimera comme je vous ai aimés.

" Pour sortir d'Etretat, pour gagner la plaine de Saint- Jouin, la côte est raide et dure ; cependant les vieillards, les femmes, les enfants accompagnaient tous le curé, qui marchait en tête de ce touchant cortège. Les anciens de la paroisse; les marguilliers, étaient les plus rapprochés de lui. Sut le haut de la côte s'élève une croix de pierre portée sur quelques marches de granit ; là, le curé monta, et, se retournant du côté de la multitude qui l'avait suivi, il demanda à haute voix :

'^ Mes amis, mes enfants, me regardez-vous toujours «omme votre père ? "

— Oui, oui, répondirent des centaines de voix.

— Eh bien ! on doit obéir à son père, m'obéirez-vous T

— Oui, oui, crièrent les mômes voix.

— Alors, séparons-nous ici ; obéissants à mon dernier ordre, redescendez au village, et maintenant que je suis arrivé à la plaine, laissez-moi cheminer seul. Me séparer toutà fait de vous tous m'est un pénible sacrifice ; je le fais au

pied de la croix Mes enfants, cette croix nous donne-

à tous rendez-vous dans une céleste patrie où il n'y auraplus de départs ! adieu ! adieu !

— Bénissez nous ! cria la foule.

" Des marches du calvaire, les yeux pleins de larmes, les^ mains élevées et étendues, le prêtre bénit ainsi la foule agenouillée dans le chemin :

" Que le Dieu qui mûrit les moissons bénisse vos ré^ coites 1

" Que le Dieu qui commande aux flots, les arrête auiseuil de vos demeures !

" Que le Dieu qui rendit, par un miracle, la pêche de ses apôtres abondante, emplisse vos filets !

" Que le Dieu qui donne la pâture aux petits des oiseaux,, donne toujours, par les mains de la charité, du pain à vo& pauvres !

*' Que le Dieu qui aime les saintes amitiés, rende celle qui existe entre vous et moi durable et forte, malgré notre

séparation Mes enfants, priez pour moi, comme je

prierai pour vous. '

'* C'était avec ces paroles que le ministre de Dieu bénissait ceux dont il s'éloignait, et pendant cette bénédiction,, les malades et les infirmes, qui étaient restés sous le porche de l'église, sonnaient les cloches, comme pour répondre à sa- Toix.

" Souvent, quand on raconte, on sent l'insuffisance des mots ; on voudrait être peintre, avoir une toile, des couleurs, des pinceaux, et pouvoir faire un tableau vrai, de ce que l'on ne dit pas comme on voudrait le dire.

" Figurez-vous, debout sur les marches du calvaire rustique, au pied de la croix, le jeune prêtre, les bras levés, les mains étendues, bénissant la foule des pêcheurs, des paysans agenouillés sur le chemin avec leurs femmes et leurs filles. Les petits enfants sont venus se grouper tout à côté du curé, leur meilleur ami, qui répétait sans cesse comme son divin Maître : '' Laissez, laissez les petits enfants venir jusqu'à moi. "

" Puis, au bas de la côte, sur le rivage, entre les galets et les prairies, le petit village d'Etretat avec sa vieille église et son cimetière tout hérissé de croix mortuaires ; au delà, la vaste, la majestueuse mer !

N'y a-t-il pas là de quoi inspirer un peintre ? "

Il ne nous reste plus qu'à parler de M. Pilote comme écrivain, après l'avoir vu à l'œuvre en sa qualité de deuxième fondateur du collège de Sainte Anne et de curé de la paroisse de Saint- Augustin.

Au collège, durant les 34 ans qu'il y est demeuré, c'est 31. Pilote qui était chargé de faire toutes les écritures destinées au public, comme comptes-rendus, rapports, pro grammes, documents nécessaires, soit à la défense du collège et à celle de l'école d'agriculture, ou bien propres à faire connaître, sous leur vrai jour, ces deux institutions dont l'existence était si chère au cœur de ce prêtre dévoué. Lorscjue la calomnie s'est attaquée à lui personnellement, il n'a même pas daigné répondre ; mais s'agissait-il du collège ou de l'école d'agriculture, on le voyait aussitôt les défendre de sa plume, dans ce style clair et concis qui lui

est particulier. Placé sur un autre théâtre, M. Pilote serait devenu un jouteur redoutable, un polémiste distingué. Ceux qui ont voulu se mesurer avec lui, lui ont rendu ce témoignage : qu'il avait le respect de ses adversaires et l'amour de la polémique ou dispute scientifique et honnête. Il est, de plus, né observateur minutieux, autre qualité importante du bon écrivain. Ajoutons à cela une grande connaissance des hommes et des choses de son temps ; une intelligence supérieure ; des études profondes et solides, et, pour compléter ce tableau, un amour vrai, sincère et constant de son pays et de la religion dont il a été le ministre irréprochable.

M. Pilote s'est montré, en tout temps, l'ami dévoué des travaux agricoles. Tout jeune, il avait compris que l'agriculture était notre sauve-garde, notre ancre de salut, la source la plus pure de notre prospérité nationale. Il savait a'assi que cet art honorable était l'ennemi naturel de l'émigration de nos compatriotes aux Etats-Unis, cette plaie profonde et hideuse de notre pays. " Emparons-nous du sol ! " fut toujours pour cet ami du laboureur une devise sacrée qu'il aimait à répéter dans ses nombreux écrits sur l'agronomie.

Si l'on veut se convaincre de la profondeur de ses connaissances en agriculture théorique et pratique, que l'on relise ses nombreux rapports publiés sur les journaux et sous forme de brochures, à partir de 1859. Qu'on relise surtout le travail intitulé : " Les écoles d'agriculture de la province de Québec vengées. " C'est une réponse victorieuse à r " Etude sur l'éducation agricole, " par l'hon. l Louis Beaubien. On est surpris, en lisant cette réponse, de voir un prêtre dont la vie s'est passée derrière les quatre murs d'un collège, occupé à enseigner la théologie, à remplir les fonctions multiples de supérieur, directeur, économe.

etc. ; occupé à la surveillance et la direction des travaux énornaes de construction qui se sont faits au collège de Sainte- Anne, de 1841 à 1870 ; on est surpris, disonsnous, de voir cet homme traiter avec tant de science la question de l'agriculture au double point de vue de la théorie et de la pratique. La surprise provoque tout naturellement cette question : ^' Où et quand ce prêtre, déjà surchargé de travail, a-t-il pris ces connaissances en agronomie ?

L'école d'agriculture de Sainte- Anne, comme toutes les œuvres utiles, a eu ses ennemis, ses détrasteurs, plus ou moins sérieux, plus ou moins habiles.

" La langue du détracteur est un feu dévorant, " a dit Massillon. Sur Qcfeu dévorant, M. Pilote jetait une eau tellement froide, que le feu ne se rallumait plus de ce côté ; ou, si l'on veut, ceux qui ont attaqué les œuvres chères à ce prêtre agronome, n'ont pas eu le courage de revenir à la charge : une première réponse leur a toujours suffi. Ils se sont retirés sans tambour ni trompette de la dispute qu'ils avaient provoquée.

Au nombre de ces réponses, on peut placer celle que fit M. Pilote, en 1868, à '^ M. Cléophe Cimon, ci-devant député de Charlcvoix. " Ce monsieur, poussé par un ressort qu'il n'osait avouer, avait porté contre l'école d'agriculture de Sainte- Anne des accusations tombant dans la catégorie des accusations en Vair. La réponse digne, motivée, appuyée sur des statistiques, ne se fit pas attendre et prouva à M. Cimon une chose qu'il devait apprendre à ses dépens: c'est qu'un détracteur se détracte lui-même par le seul fait qu'il détracte. Nous donnons ici un extrait de cette belle réplique publiée en brochure.

" Tous les étrangers qui nous ont fait l'honneur d'une visite, n'ont jamais manqué de nous donner les témoignages

les plus flatteurs. Quand il y a eu des critiques, ils se sont toujours trouvés parmi ceux qui n'ont jamais daigné ni voir, ni lire ce qui s'est fait ici. Etrangers, par calcul ou autrement, à tout ce qui se passe depuis huit ans à Sainte- Anne, ils n'ont pas la moindre idée de l'excellente organisation de l'enseignement et de la pratique agricole à laquelle nous sommes arrivés après des essais laborieux et pénibles.

" Si, avant de nous faire donner ce rude soufflet, on eût pris la peine de lire quelques-uns de nos rapports, ou mieux de venir se renseigner sur les lieux, ou même de questionner à distance une seule personne attachée à l'établissement, on aurait connu la vérité, et on nous eût ménagé cette humiliation. C'est ainsi que, par un seul trait de plume, on fait bon marché des sacrifices énormes de temps, de patience, de repos et d'argent qu'il a fallu faire pour créer une institution capable de rendre les plus importants services, si elle recevait du Gouvernement l'encouragement auquel elle a droit. Et c'est au moment où cette même institution reçoit trois distinctions honorifiques de la part du jury international de l'Exposition universelle de Paris, que M. Cimon vient déclarer que nos écoles (il n'a pas osé dire notre école) ne sont pas ce qu'il faut pour régénérer l'agriculture canadienne, *' parce que le système qu'on y enseigne est trop dispendieux. " Entre M. Cimon et le verdict du jury international, le public saura bien faire une différence.

" De telles misères usent vite les hommes. Mais si les hommes passent, la vérité reste. Elle finit toujours par prévaloir. Si quelques contemporains sont ingrats, la postérité reconnaissante saura bien leur mettre au front une marque qui les fera reconnaître. "

Le travail le plus important de M. Pilote est son livre ayant pour titre : '^ Le Saguenay en 1851 ; le passé, le

présent et l'avenir du Haut-Saguenay, au point de vue de la colonisation, " ayant pour épigraphe : " Emparons-nous du sol, si nous voulons conserver notre nationalité ! "

On ne saurait être l'ami de l'agriculture sans être, en même temps, l'ami de la colonisation. C'est pourquoi M. Pilote écrivait, dans les observations préliminaires de son livre :

" C'est donc un service à rendre à la colonisation du Saguenay que de réunir, dans un certain ordre, tous les renseignements possibles. Cette tâche, plusieurs amis de l'œuvre nous l'ont imposée. La nouveauté du sujet, l'inexpérience, et le peu de temps que nous avions à y mettre, nous faisaient un devoir de refuser. Mais, d'un autre côté, la juste déférence due à la demande d'un haut fonctionnaire, ami sincère de la colonisation, et l'urgence de faire mieux connaître au public tous les avantages du lîaut Saguenay, surtout dans un temps où des Canadiens, mus par on ne sait quel esprit, font tant d'efforts pour dépeupler le Bas- Canada, au profit des Illinois, malgré d'hypocrites protestations de ne vouloir conseiller à personne de quitter le Canada ; toutes ces raisons nous ont forcé de 'céder à de très légitimes répugnances. Le lecteur voudra donc bien se montrer indulgent. "

Ce livre renferme des détails très intéressants et fort importants sur les premiers missionnaires du Saguenay : les KR. PP. de Crépieul, Druillet, Dablon, Albancl, Cocquart et Labrosse. Nous ne pouvons résister au désir de reproduire une autre page de ce travail précieux, et où l'auteur a parlé de l'avenir de la vallée du lac Saint Jean d'une manière prophétique. En 1851, ces vues au sujet d'un pays presc^ue ignoré ont dû paraître exagérées ou comme les rêves d'une imagination portée ù, l'optimisme. Cependant, tous ces rêves d'il y a trente-quatre ans se sont réalisés à la

lettre, et plût à Dieu que les derivains eussent tous le don de rêver de cette manière !

Voici cet extrait :

" A quelques pas du bassin de la rivière Chicoutimi, l'on voit encore la vieille chapelle de la Mission sur le penchant d'une colline qui conimande la vue à une assez grande distance, ayant le bassin à droite et la rivière Saguenay à gauche. On a cessé d'y faire les saints oflSces depuis 1849. Il était temps. Les cent et quelques années qui pèsent sur elle l'auront bientôt écrasée. En 1850, son vieux clocher fortement incliné du côté du portail, menaçait de s'abattre sur quiconque voulait entrer. C'est une vieille relique pleine de touchants souvenirs. Elle rappelle une époque qui^ sans être ancienne, semble déjà bien loin de nous, tant on l'a oubliée. Tous les étrangers qui vont à Chicoutimi ainsi qu'à Tadoussac, à peine débarqués, courent vite au poste, voir l'ancienne chapelle, le cimetière, le jardin, etc. Ceux qui connaissent quelque chose des anciennes missions du Canada, quelles que soient leurs croyances religieuses, ne manquent pas de mettre dans leurs sacs de voyage quelques fragments de pierre ou autres objets comme souvenirs. La pierre tumulaire du Père Cocquart, mort à Chicoutimi en 1771 (1)^ n'existait plus qu'en morceaux, sur lesquels on distinguait des lettres incrustées, et qui avaient appartenu à des mots latins. Les capitaines de vaisseaux et autres étrangers, ont ramassé avec avidité ces divers fragments. M. de Puibusque, écrivain français, et grand amateur d'antiquités canadiennes, en reçut les derniers morceaux de M. le curé de Chicoutimi, il y a trois ou quatre ans. C'est ainsi que des étrangers viennent de plus de mille lieues nous apprendre à donner quelque attention à des souvenirs qui devraient pourtant

(1) Ou en 1766 suivant la liste chronologique etc., de 1634.

nous être bien chers. Profiterons-nous de la leçon ? Il est bien tard maintenant que tous les registres, livres d'église, tableaux, pierres gravées, etc., ont été perdus, abandonnés sans souci dans les chapelles et sacristies ouvertes au premier venu. Quelques débris ont pourtant échappé à ce honteux gaspillage, et sont en mains sûres. Espérons que ces vieux mémoires ne resteront pas longtemps une lettre morte. "

Encore un mot au sujet du livre de M. Pilote, et nous avons fini.

L'histoire du Haut-Saguenay, en 1851, ne pouvait se faire sans parler des travaux accomplis là par deux prêtres dont les noms vivront toujours sur les bords du lac Saint- Jean. Ces noms sont ceux de M. A.-F. Boucher, curé alors de la paroisse de Saint- Ambroise, et de M. N.-T. Hébert, alors curé de Saint-Pascal de Kamouraska. Ces deux grands amis de la colonisation et, par là-mcme, de leur pays, ont poussé le dévoûment jusqu'à l'héroïsme. En lisant le récit de leurs travaux, de leurs peines et de leurs fatigues, on se demande comment ils ont pu endurer autant de misère sans succomber. Le patriotisme qui s'inspire de la Religion a pu seul enfanter autant de courage et d'abnégation.

Comme souvenir de reconnaissance bien méritée, on a donné à la plus belle paroisse de la vallée du lac Saint-Jean le nom de son fondateur : Hébertville.

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