‹ M. LafleurChapitre 7 sur 22 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

BLAIREAU, COLOMBE^ LAFLEUR, puis, ADOLPHINE.

BLAIREAU, à Colombe.

Tu dis donc qu'il vient de la part des petites affiches.

COLOMBE

Oui, Monsieur.

BLAIREAU, à part.

Je crois toujours que mon gendre futur va me tomber dans les jambes,

COLOMBE, à Lafleur.

Je te laisse, fais ton affaire... M. Blaireau, je vas chercher le déjeuner.

BLAIREAU

C'est ça... appelle Adolphine et dépêche-toi, je meurs de faim.

LAFLECR, examinant Blaireau.

Le bourgeois me va... il a l'air assez pâte-ferme... Je reiitortilierai facilement.

BLAIREAU, examinant Lafleur.

Dieu qu'il à l'air naïf!.. Je pourrais même traduire naïf par une autre expression.

Comme il me regarde!

BLAIREAU

Ah! ma foi, je lâche l'expression.,. Dieu! qu'il a loir bête!

LAFLEIR.

II fait toujours mon inventaire... c'est peutêtre un ancien commissaire-priseur...

BLAIREAU

Approchez, mon garçon, et causons un peu. C'est vous qui désirez entrer chez moi ?. .

lAl-LEir..

C'est mon plus grand désir, Monsieur... Depuis que j'exisie, et sans vous connaître, je m'étais toujours dit : Mon Dieu! que je serais heureux si je pouvais servir un homme respectable, qui s'appellerait Blaireau ot qui hahiierait Arpajon, cette ville tranquille où l'herbe pousse dans les rues, et oii l'orgue de barbarie est chose inconnue.

BLAIREAU

Ah ! vous aimez la campagne !

Inconsidérément; je suis fou de la vie champêtre ! j'adore les fleurs, les basses-cours, les pigeons, les canards, les bcles de toutes sortes. C'est animé de ces scntiniens que je viens franchement à vous, M. Blaireau. (A part.) A-t-il l'air pâte-ferme !

BLAIREAU

Dieul a-t-il l'air bête.

toÉtoMBE, apportanl le cléjeuncr.

Voici le déjeuner, Monsieur.

(Adolpliine entre.) BLAIREAU.

Ah! te voici, ma fille, vite, à table, ou je tombe de faiblesse.

ADOLPOIXE.

Volontiers, papa.

(Colombe s'éloigne en faisant des signes à Lafleur.) BLAIREAU, à Lafleur.

Approchez, mon garçon, et continuons, (a sa fille.) C'est le domestique que j'attendais. (A Lafleur.) Et... dites-moi, d'où so]tez-vous? où sont vos certificats?..

Oh ! Monsieur, pour la probité, la fidélité, la tranquillité...

BLAIREAU

Il ne s'agit pas de votre probité... je demande vos certificats.

Je vous demande pardon, llîonsioiir, d'être un peu négligé... mais ii fait sur la route une poussière de tous les diables.

BLAIREAU, à part.

C'est drôle!.. Ce garçon a un air d'embarras,

il semble éluder mes questions. (Haut.) El que savez-vous faire, mon ami ?

Monsieur, il ne tiendrait qu'à moi de me donner pour un prodige, mais j'aime mieux surprendre mon monde.

BLAIREAU, à part.

Surprendre son monde... Ce ton mystérieux... ma fille, méfie-toi.

ADOLPHINE

De quoi, papa?

BLAIREAU, bas.

Silence! j'ai besoin de toute ma finesse. (Haut.) Eh bien, mon ami, on vous prendra à l'essai.

LAILEUfl.

C'est tout ce que je demande, Monsieur, car voyez-vous, on vaut souvent mieux que ce qu'on paraît. Quelquefois on se dit : Tiens, il a l'air bêta, ce domestique!., et puis on est tout étonné de lui voir faire des choses excessivement spirituelles, (a pan.) J'ai l'air de lui revenir. Du reste il me va.

BLAIREAU, à lui-même.

Mes doutes se métamorphosent en certitude, c'est lui !

Quelquefois on se dit: Tiens, ce domestique, il n'a pas l'air d'en abattre beaucoup, et pourtant il en abat énormément. Il y a domestique et domestique. (A part.) Il mord au prospectus.

BLAIREAU, bas.

Adolphine, mon enfant, c'est lui, j'en meurais ta main au feu.

ADOLPHINE

Qui lui?

BLAIREAU, de même.

Eh ! pardieu. Clément. Voyons le signalement. (11 lit.) . Taille agréable, nez agréable, «front agréable, bouche agréable, menton » agréable. » C'est bien ça. — Ah ! « Signes » particuliers: pas de sous pieds à son panta- » ion. )) En a-i-il?

Non, papa.

ADOLPUINE.

BLAIREAU, bas.

Alors, c'est lui !.. Ah ! ah! je vous tiens, jeune homme, c'est à mon tour de m'amuser.... Feignons d'être sa dupe. (Haut.) Eh ! ditesmoi, mon cher, comment vous nommez-vous?

Lafleur, Monsieur.

BLAIREAU, h part.

Lallcui! ah! ce nom de co.médie. (Haut.) E\x bien, c'est convenu, Lafleur, je vous prends ^

mon service... vous entendez... je vous prends , à mon service.

Eh bien, Monsieur, je vous en félicite. D'abord, le Uialin, vous pouvez compter que vos bottes seront battues et vos liabits cirés à l'anglaise... C'est-à-dire, non...

BLAIREAU, à part.

Ce pauvre garçon, il ne sait pas son rôle, il s'embrouille.

Je veux dire que vos bottes..,

BLAIREAU

C'est bon. C'est bon, mon cher Lafleur, ne vous inquiétez pas de ces détails, on vous épargnera celle besogne peu flatteuse.

Comment, Monsieur, est-ce que vous douteriez de mes soins, de ma propreté? Prélez-moi vos bottes, vous allez voir.

BLAIREAU

C'est |iutiie, je vous crois sur parole.

N'importe, Monsieur, pour juger l'ouvrier, il faut voir l'ouvrage. Tenez, Monsieur, excusez la comparaison. C'est absolument comme si un inconnu venait vous demander Mademoiselle votre lille en mariage, en vous disant : Ah ! M. Blaireau, que je suis donc un homme accompli î Ah ! M. Blaireau, que je suis donc criblé de bonnes qualités. Vous lui diriez : Voyons d'abord les qualités, voyons l'homme accompli ; et vous le jugeriez ensuite.

BLAIREAU, à part.

Il se trahit. Mais j'y pense, le pauvre garçon est peut-être à jeun. (Haut.) Avez-vous déjeuné, mon cher Lafleur ?

Je vous avouerai franchement que j'ai oublié de faire cette fonction. Mais je vais aller à la cuisine, si vous permettez...

BLAIREAU

Non pas, non. Mettez-vous là.

Là?

BLAIREAU

Oui, à cette table, ici...

A côié de vous et... de mademoiselle votre

demoiselle?

BLAIREAU

Non, non, ici... farceur!., 11 veut se placer à côté de ma fdle!.. Vous avez pris ma chaise.

Il y en a une là-bas qui ne fait rien.

BLAIREAU, allant prendre la chaise.

Il oublie que c'est lui qui devrait...

LAFLEUR, se versant.

Vraiment je suis confus.

BLAIUEAU, appelant Colombe.

Un verre. (A Lafleur.) Vous verrez. M. Lafleur, que si vous n'êtes pas un domestique ordinaire, je ne suis pas non plus un maître comme un autre.

LAFLEUR, mangeant.

Ah ! Monsieur, quel bonheur, si je parvenais h vous plaire, ainsi qu'à mademoiselle votre demoiselle.

BLAIREAU

Mais je crois que vous êtes eu bon chemin; n'est-ce pas, Adolphine?

ADOLPHINE

Oui, papa. (A part.) C'est égal, s'il fait l'imbécille, il peut se vanter de jouer joliment son rôle.

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