LA VIE
Il vint au monde dans une très bonne paroisse et dans une famille très chrétienne, de condition modeste, mais d'une parfaite tionorabilité.
Il aima beaucoup sa famille : à ses frères et sœurs, à ses nombreux neveux et nièces, il témoigna toute Taffection et rendit, jusqu'à son dernier souffle, tous les services qui furent en son pouvoir.
Il aima fidèlement, aussi, le petit bourg de Saint- Lumine, près Glisson, où il vit le jour. Un de ses plaisirs les plus doux était d'y venir passer, chaque année, une bonne partie de ses vacances, chez les siens, devant les horizons connus, au milieu de ses amis d'enfance, dont quelques-uns vivent encore et
gardent un souvenir ému à leur camarade d'autrefois. Cette vie simple, parmi les simples de cœur, lui agréait grandement. 11 me montrait un jour, avec une touchante complaisance, la maison de sa sœur où il était reçu avec tant de joie, le jardin et la tonnelle qu'il y avait établie, et, dans les alentours, le manoir de la Courbejolière, ses douves et ses ombrages, dont il jouissait autant, sinon plus, que le propriétaire légitime. Il naquit à Saint-Lumine de Glisson, le 15 janvier 1826. Le même jour, il y fut baptisé dans la vieille église paroissiale : les mères chrétiennes souhaitent que leur enfant naisse le plus tôt possible à la vie de la grâce. On lui donna le prénom de Mathurin, qui était très commun dans nos pays en ce temps-là, mais qui est tombé aujourd'hui en défaveur : rien n'est changeant comme la mode. Je ne sais si le prénom lui déplaisait : il ne signa jamais que de son nom de famille.
A peine entré dans la vie, le nouveau-né eut un grand malheur : le 18 janvier, son père mourait. La mère restait donc seule, avec sa fille aînée et un fils de trois jours. Elle était vaillante, comme les mères bretonnes et vendéennes ; elle se résigna, elle travailla, et
M. LAROCHE \f
éleva chrétiennement ses deux nourrissons. Cependant, trois ans après, elle épousa en secondes noces Julien Gaillard, qui était forgeron comme son premier mari et lui donna trois enfants. Le nouveau père, qui était très bon, aima les uns et les autres d'un même et unique amour.
Dans cette atmosphère de travail, d'honnêteté, de foi chrétienne, Mathurin Laroche grandissait et se fortifiait. Son intelligence se manifesta très précoce et très vive, et s'ouvrit docilement aux leçons de sa mère, de son bon curé, de l'instituteur chrétien. A l'école, l'enfant était très appliqué ; il obtint vite le premier rang. Le soir, après la classe, il menait aux champs et gardait la vache qui fournissait le lait à la maison. Quand les camarades, qui conduisaient leur troupeau, l'invitaient à partager leurs jeux, le petit homme, qui avait apporté ses livres pour travailler, répondait invariablement qu'il avait ses leçons à apprendre. Mais les espiègles s'emparaient de ses livres et les cachaient ; et... au jeu ! Au retour, sans murmurer, l'écoHer studieux ouvrait ses manuels; et, le lendemain, il récitait ses leçons sans broncher. Au catéchisme, où il montrait le plus actif empressement, il était également le premier :
« il apprenait comme un ange » dit gracieusement un survivant de cette époque (1).
Le curé de Saint-Lumine, M. l'abbé Guillet, qui dirigea la paroisse pendant quarante-neuf ans, était un grand recruteur de vocations sacerdotales : il n'avait pas de joie plus vive que de découvrir un nouvel élu pour l'autel. Quand il croyait voir luire sur le front d'un de ses petits catéchisés Tétoile de Bethléem, il priait, il sollicitait, il pressait la famille et l'enfant jusqu'à ce qu'il eût obtenu le oui désiré. Alors il reprenait sa vieille grammaire latine et enseignait le rudiment. Ceux qu'il avait suscités, petits et grands séminaristes, il les suivait avec une attention inquiète, durant le cours de leurs études. Il tenait, pendant les vacances, à les réunir à sa table et à la promenade : cette jeunesse égayait sa maison et illuminait sa vie. S'il en était besoin, il les logeait au presbytère. C'est ce qu'il fit pour Mathurin Laroche (2). Il avait pour lui une prédilection marquée. Est-il besoin de dire qu'il fut payé de retour et que
(1) Détails communiqués par M. le curé de Saint-Lumine, d'après les témoignages de contemporains.
(2) En même temps que M. Laroche, deux autres élèves recevaient les soins de M. Guillet : les deux frères Noël, morts tous deux chanoines, l'un curé de Saint-Jacques à Nantes, l'autre curé de Pontchâteau.
l'écolier, que le prêtre aima son premier maître de latin, à qui sa reconnaissance ne savait rien refuser? Le fait suivant, qui s'est renouvelé maintes fois, en est une preuve curieuse. C'était le dimanche, au temps des vacances du Sulpicien. S'il n'avait pas eu le loisir de préparer son instruction, ou pour tout autre motif plus avouable, le bon curé, avant de chanter l'évangile, cherchait du regard, entre les chandeliers de l'autel, si M. Laroche était dans le chœur. Alors il Tinterpellait, avec une familiarité toute paternelle : « Eh bien, Laroche, que fais-tu là? Monte donc en chaire, pour nous édifier. » Puis, rasséréné, il entonnait le Dominus vobiscum. M. Laroche, très obéissant, tout heureux de lui faire plaisir, montait en chaire et donnait le prône. Sa parole, simple, pieuse, solide, vivante, enchantait toute l'assistance et rendait fier le bon curé.
Après les premières leçons de latin. M. Laroche fut envoyé au collège de la Bonnetière-en-Doulon, à trois kilomètres de Nantes. Il y fit ses premières classes. C'était une petite institution, comme il y en avait beaucoup dans le diocèse de Nantes (1) et dans les diocèses
(1) Par exemple. ( hauré, La Duc/teiaUi, Machecoul...
voisins, où on ne trouvait ni installation confortable, ni grande chère, ni luxe de professeurs. Tout y était primitif et dans des conditions qui effraieraient les parents d'aujourd'hui. Mais on travaillait ferme ; et il est sorti de ces manécanteries nombre de prêtres éminents. Le petit garçon de Saint-Lumine y mérita les premiers prix. On le regardait déjà comme un modèle d'application, de sagesse et de piété (1).
Le même succès, fruit de la même discipline et du même travail, se continua au Petit-Séminaire de Nantes. Seulement, comme on y venait de toutes les petites institutions disséminées dans le diocèse, les élèves y étaient très nombreux dans les hautes classes. En rhétorique, sur quarante concurrents, M. Laroche se maintint le premier. La rhétorique méritait alors son nom, qu'elle a perdu depuis, et pour cause, pour prendre celui de première. Elle était vraiment une école d'éloquence, ou, si le mot vous semble prétentieux, d'amplification oratoire, ce qui n'était pas un exercice inutile pour de futurs prédicateurs. De temps à autre, on faisait
(1) Note donnée par M. le chanoine Dubois, doyen du chapitre de l'insigne cathédrale de Nantes, qui fut, ainsi que son frère Lucien, élève de la Bonnetière. Lucien Dubois était du cours de M. Laroche.
plaider deux élèves sur des sujets variés — quelque chose comme les controversiœ eisuasoriœ des anciens — devant un tribunal composé de juges pris eux-mêmes parmi les élèves. C'était comme les « grands jours » de la classe. Avocats et juges étaient daguerréotypes. Les clichés étaient exposés « à toujours » dans la chambre, ou l'antichambre, de M. le Supérieur. M. Laroche siégeait comme juge dans un de ces tableaux. Succès de collège, premier rayon de la gloire. M. Laroche n'en connut guère d'autres; à vrai dire, il ne poursuivit jamais le succès, parce que sa vie prit tout de suite une orientation plus humble. Il n'avait pas, Dieu merci, une de ces faibles têtes que les succès, même ceux du collège, font tourner.
Du Petit-Séminaire, il passa, de plain-pied, au Grand-Séminaire. D'abord, en 1847, au Séminaire de philosophie, dont le Supérieur était M. Jules Cahier. On y suivait la philosophie de M. Branchereau, un jeune directeur qui enseignait à Clermont ; Prœlecliones philosophicœ in Seminario Claromontensi habiter (1).
(1) Deux volumes lithographies, dont le second venait de paraître (1847). La première édition imprimée parut en 1849, à Clermont, et la seconde à Nantes en 1855.
M. Laroche avait gardé précieusement son exemplaire lithographie. Sur la dernière page blanche du premier volume, il a écrit au crayon : Causes occasionnelles, Panthéisme, Libre-arbitre. Vers le milieu de la même page, il ajoute: Modicus cibi, medicus sibi. La philosophie pratique s'unit très bien aux plus hautes spéculations. Le livre de M. Branchereau prolongeait, pour ainsi dire, à Nantes l'enseignement de M. Baudry (1), qui était tout imprégné de platonisme et d'ontologisme. Avant de devenir leur confrère et de se lier avec eux d'une amitié profonde, M. Laroche fut donc leur disciple et se pénétra de leurs idées.
Puis, durant trois années, il étudia la théologie au Grand Séminaire, où il eut pour supérieur M. Joseph Morel, et, à partir de janvier 1850 (2), M. Féret. Il y connut aussi M. Martel, l'économe très habile qui a construit le beau Séminaire, aujourd'hui, hélas ! désaffecté...
(1) M. Baudry avait enseigné à Nantes, de 1841 à 1846. II fut appelé alors à Saint-Sulpice, où il professa le yrand Cours.
(2) M. Morel mourut le 3 janvier 1850 : homme de prière et d'étude, de foi et d'énergie, tout entier à ses devoirs de Supérieur, il laissa une mémoire vénérée. M. Féret fut son très digne successeur.
De ces années du Séminaire où il se forma, sous la pieuse direction des prêtres de Saint-Sulpice, à la vie sacerdotale, il avait conservé quelques pages jaunies : un ou deux sermons, exercices de débutant, devoirs de vacances ; réflexions et résolutions de retraites. En juin 1850, il va être sous-diacre, et faire le pas décisif qui engage irrévocablement le clerc au service de l'autel. Son cœur est ému, il s'épanche en cette fervente résolution : « Mon Dieu, je veux être une hostie, une pure hostie. Je ne veux brûler que de votre amour. » Faible et tremblant, il met toute sa confiance en Marie, la Reine des vierges : « Vous m'êtes témoin, ô Marie, que, si je n'avais pas la confiance que vous ferez et serez tout en moi, je n'oserais jamais faire cette démarche redoutable ». Mais, pour répondre à un appel céleste, il veut aller plus loin : il rêve, à l'exemple de ses maîtres dont la We a séduit son âme, de se vouer, lui aussi, à la formation d'autres prêtres : « Je vous bénis. Seigneur, de ce que vous semblez m'appeler dans une Société où l'on ne sait que se soumettre et obéir. Je vous bénis de vouloir bien me faire entrer dans ce sanctuaire de la vie cachée, humble et silencieuse... »
Sous-diacre le 15 juin 1851, à vingt-cinq ans, il
entrait à Saint-Sulpice, au mois d'octobre de la même année, pour suivre ce qu'on appelait le grand cours. Le « grand Cours » était le couronnement des études théologiques du Séminaire de Paris, et l'introduction nécessaire à la Solitude pour les clercs qui arrivaient de la province. M. Baudry, ancien directeur du Séminaire de Philosophie de Nantes, le futur évêque de Périgueux (1), y professait avec beaucoup d'éclat. M. Laroche, qui était presque du même pays que le professeur, fut un de ses élèves très aimés et profita grandement de ses leçons. Il obtint à l'examen la note neuf — sur 10 — qui n'était pas si aisée à conquérir. — Parmi les directeurs du Séminaire, je relève ces noms : Carrière, supérieur ; Carbon, directeur ; Icard, droit canon; Lehir, dogme. Et parmi les élèves, anciens ou nouveaux, condisciples de M. Laroche, je note ceux-ci: M^' Hautin, le cardinal CouUié, M^"" Renouard, M»' de Cabrières, M^' de Briey, M. Captieret M. Lebas, anciens supérieurs généraux de Saint-Sulpice...
En octobre 1852, il commençait sa Solitude, c'est-
(1) 1861. On lui avait offert, auparavant, l'évêché de Vannes. L'évêque de Périgueux légua, en mourant, un de ses anneaux à M. Laroche, qui le donna plus tard à M»"" Hugonin, évêque de Bayeux:.
à-dire son noviciat, avec M. Renaudet pour supérieur et M. Paillon pour directeur. Le jeune Solitaire entra, plein d'élan, dans sa voie nouvelle. Durant la retraite préparatoire, son âme s'exalte à la pensée du but où il tend. Il veut pratiquer surtout les deux vertus sulpiciennes, l'obéissance et la charité. H exhale sa reconnaissance en ces termes : « Je voue à Saint-Sulpice mon corps, mon âme, ma vie, tout ce que je puis, tout ce que je suis. 0 mon Dieu, vous m'appelez à former vos prêtres. Mais quelle sainteté n'exige pas ce sublime ministère ! Il faut que tous les prêtres soient des saints. Mais les saints ne sont formés que par des saints.
Domine, da quod jubés et jubé quod vis Je me renferme
dans ma chère Solitude, et veux que tous les bruits cessent autour de moi. Les voix du monde, la voix de la chair et du sang doivent expirer au seuil du sanctuaire sacré. »
Il eut, cette année-là, deux grandes joies : il fut ordonné diacre le 18 décembre 1852, et prêtre le 21 mai 1853. Le 21 mai, et le lendemain, après les délices de sa première messe, son âme se fond en une tendresse reconnaissante, que ceux-là comprennent qui ont passé par ces heures bénies. Mais ses épanchc-
ments s'arrêtent soudain. Il termine sur ces mots : « J'ai écrit ceci le 22 mai 1853. J'avais aussi des résolutions à prendre. La classe de philosophie m'en a empêché. »
Les Solitaires s'occupent uniquement de leur formation spirituelle. Mais une nécessité imprévue, survenant vers le mois de mars ou d'avril, avait introduit une « distraction » dans la vie de M. Laroche. M. Branchereau, qui était rentré de Clermont à Issy, depuis 1850, tomba malade. M. Laroche dut le remplacer, comme professeur de philosophie. Il acheva Tannée, en qualité de suppléant. Sa vie était donc partagée entre les pieux exercices de la Solitude et sa fonction de professeur.
M. Branchereau, toujours souffrant, fut chargé provisoirement de l'économat (1). Au mois d'octobre, M. Laroche devint professeur en titre (2). Son règlement de vie, minutieusement tracé, finit par cette invocation : (( 0 Jésus, ô Marie, faites que je ne sois qu'un
(1) En 1854, il partit pour Nantes où il était nommé Supérieur du Séminaire de Philosophie.
(2) Il avait comme Supérieur, en 1853, M. Lucas. Celui-ci ayant été transféré à Aix, M. Maréchal, « la bonté même », le remplaça et resta, pendant trente ans, supérieur de la maison d'Issy.
instrument, mais un instrument bien docile, entre vos mains ! »
Il resta professeur à Issy jusqu'en 1860 : avec quel éclat et quel succès, je vous le dirai tout à l'heure. Au nombre de ses élèves, je note : M. de Bretagne ; M. H. Vollot; M. Achet, que les Angevins ont bien connu ; M. Lemonnier, mort cui*é de Saint-Fcrdinanddes-Ternes ; M. Fouard ; les deux abbés Lémann ; M^' Jourdan de La Passardière ; M^"" Pelgé, mort évêque de Poitiers; M. de Cabanoux, curè de Saint-Thomas d'Aquin ; M. Gardey, curé de Sainte-Clotilde ; M. Pousset, archiprètre de Notre-Dame; M. Just de Bre-
tennières ; M^"" dliulst Il eut d'illustres relations.
Par M. Baudry, notamment, M. Laroche connut M. Hugonin, professeur de philosophie et directeur de la division ecclésiastique de l'Ecole des Carmes. Celuici publia, en 1856, Ontologie et Hude des lois de la pensée. Dans sa préface, fort curieuse, où il parle de ses relations avec M. Baudry. dont il avait consulté les cahiers (1), il raconte cju'il discuUiit avec lui dans
(1) Les cahiers que M. Baudry avait rédigés, quand il professait la philosophie à Nantes.
sa cellule de Saint-Sulpice ou en allant à la campagne d'Issy. Il ajoute : « plus souvent encore dans la cellule du professeur de philosophie du séminaire d'Issy, qui ne se contentait pas de nous donner asile et de nous céder son fauteuil de paille, une des parties les plus somptueuses de son ameublement : il se joignait à nous, et nous traitions, sans contention et sans contrainte, les plus hautes questions de la métaphysique. » Le professeur de philosophie à Issy, de 1850 à 1853, était M. Branchereau ; mais, à partir de 1853, c'était M. Laroche...
En 1860, sa vie changea inopinément. M. Carrière, supérieur général de Saint-Sulpice, le nomma directeur au Grand Séminaire d'Angers. Loin de Paris : cela pouvait sembler une disgrâce. Plus près de Nantes : c'était au moins une consolation...
M. Carrière l'avait donc nommé professeur de morale à Angers. J'ai prononcé le mot de disgrâce. Certainement le sentiment qu'il évoque n'effleura pas le cœur du Sulpicien ; mais plusieurs de ses élèves murmurèrent, et ils lancèrent une campagne de pétitions, pour demander son maintien à Issy. Les Supérieurs, et M. Laroche leur en sut gré, furent doucement inflexibles.
A Angers, l'accueil que reçut le nouveau Directeur, de la part de ses confrères et de ses élèves, ne tarda pas à dissiper tous les nuages. Le prétendu lieu d'exil devint une seconde patrie. M. Laroche y vécut trentetrois années, enseignant tour à tour, selon les besoins du service, le dogme et la morale : trente-trois années remplies par les occupations ordinaires d'une vie de Sulpicien. J'y reviendrai.
Quelques faits saillants sont venus varier cette trame monotone. La guerre de 1870 transforma en ambulance, par la volonté du grand patriote qu'était M"" Freppel, les bâtiments du Séminaire, et suspendit les cours pendant quelques mois. En 1875, le directeur reçut de son Supérieur général une proposition qui devait l'éloigner du pays d'Anjou : il était nommé supérieur d'un grand Séminaire, à Bayeux ou à Reims, à son choix (1). Je ne sais s'il fut tenté d'accepter. En tout cas, l'hésitation ne fut pas de longue durée. Il supplia instamment qu'on voulût bien le laisser tra-
(1; D'aprè3 le témoignage de M. Petit, P. S. S. ancien Direoteur i Issy et au Grand-Séminaire de Reims. Ce témoignage a été confirmé par M. Bouet, ancien Supérieur du Grand-Séminaire de Reims. M. Petit
m'a communiqué d'autres renseignements, dont je tiens à la remercier.
vailler dans la condition modeste où on Tavait placé : il se sentait impropre, sans doute, aux ennuis et aux responsabilités d'une charge plus haute et plus lourde. On fit droit à sa requête ; et, pendant le gouvernement de M. Houbart, et pendant les premières années du supériorat de M. Letourneau, il continua d'enseigner le dogme ou la morale avec la même conscience, sinon avec le même entrain, et de diriger les jeunes clercs qui s'adressaient à lui. Dois-je rappeler aussi quelques voyages; un en Bretagne, un autre aux Pyrénées et à Lourdes, et quelques échappées vers la mer ? Les Pyrénées lui laissèrent une impression très grande et très douce : il en parlait souvent. Mais, à mesure qu'il avançait en âge, il devenait plus casanier. Paris, où il faisait sa retraite annuelle, et Saint-Lumine étaient ses deux pôles. En somme, il voyageait seulement dans le pays de l'idéal, dont il fut l'habitant assidu...
En 1893, il y avait un peu plus de quarante ans qu'il était professeur. Il ne se plaignait pas encore du fardeau des jours et de l'enseignement. Mais ses Supérieurs estimèrent qu'il était temps de lui confier un poste moins pesant : ils le nommèrent supérieur de la maison d'Hyères, fondée par M. Jouannin, l'économe
de Saint-Suipice, pour être un lieu de délassement, et comme un sanatorium^ aux santés faibles ou fatiguées des Directeurs et des élèves des Séminaires (de Paris surtout). Il y resta deux ans, dans une situation comparable à celle du chanoine, qui a le repos avec l'honneur : otium cum dignitate.
Mais, lorsque la maison Saint-Jean fut créée, le 7 mars 1896, pour aider les jeunes Sulpiciens dans la préparation aux diplômes de théologie, des lettres et des sciences, M. Laroche, qui avait près de soixantedix ans, fut rappelé d'Hyères et adjoint, en qualité de Directeur, au Supérieur de l'établissement. Le Supérieur de Saint-Jean fut d'abord M. Lafuye, un de ses élèves les plus intelligents et les plus aimés, un Angevin ; et, après M. Lafuye, M. Monier, une autre gloire de Saint-Sulpice. Cette création plaisait beaucoup à M. Laroche, parce qu'il voyait réalisée par son Saint- Sulpice lui-même, selon l'expression de M*' Pasquier, l'idée qu'il avait préconisée, sur la terre angevine, dans la fondation de l'Ecole des Hautes Etudes Saint-Aubin.
Ce fut à Saint-Jean, le 19 mai 1903, que l'on célébra, dans une fête intime, ses noces d'or sacerdotales. Vers la fm du repas, quelqu'un se leva et lut une charmante
plaquette imprimée, où le vénérable jubilaire lui-même était censé résumer les faits principaux de sa vie. Elle était signée : Pour M. Laroche, prêtre de Saint-Sulpice, Henri Pasquier, un de ses fils spirituels les plus reconnaissants. J'en donne ici les premières et les dernières lignes. L'entre-deux, tout délicieux qu'il est, ne vous apprendrait rien qui n'ait été dit dans cette notice.
« Je suis né à Saint-Lumine... sur les bords de la Sèvre, non loin du Pallet où naquit Abélard. La Moine et l'Evre, qui arrosent la patrie de M^' Baudry et de M. Branchereau, mes amis, ne sont pas loin de mon bourg natal. Le paysage austère, aux grands chênes et aux rochers de granit, dans ce coin du Bocage, porte à la méditation : il est fait pour les douces rêveries des philosophes.
« Mon collège me fut agréable parce qu'il me donna mes premiers succès, peut-être mes seuls selon le monde, puisque toute ma vie d'homme devait demeurer cachée dans un séminaire. Dans une classe de quarante rhétoriciens j'occupai le premier rang. Je vis alors se déchirer devant les yeux de mon esprit les nuages qui cachent au vulgaire la vraie beauté des choses, celle de l'idéal qui est réalisé dans les hommes
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et dans la nature, et qui fait leur valeur esthétique.
« Cette révélation du monde idéal, le seul qui soit réellement intéressant pour le penseur, devait s'achever pendant ma philosophie et mes années de Séminaire où j'appris, à Técole des fils de M. Olier, à mettre dans mes admirations l'ordre naturel qui est celui même de Dieu : j'estimai et j'aimai Notre-Seigneur, et les âmes qui le suivent, plus que tout l'or du monde. Je conçus la vie parfaite comme une ascension continuelle vers Dieu dans l'ordre et dans la beauté, en société du plus grand nombre possible de disciples...
«... L'esprit habituellement tourné vers la méditation de ce qui est beau et bien, j'eus toujours de la peine à croire à la malice des hommes : je crus à l'égarement plutôt qu'à la perversion des impies. Aussi je ne désespérai jamais de l'avenir de mon pays, du retour des Français aux idées de sagesse et de fraternité.
« J'élaborai bien des plans d'avenir pour des jeunes prêtres qui m'ouvraient leur âme; je leur inspirai courage en dévoilant à leurs yeux les beautés inefl'ables de leur sacerdoce : l'enthousiasme et la confiance m'ont toujours paru de meilleurs conseillers que le calcul et la crainte.
« Sur le passé si doux de mes cinquante ans de prêtrise flotte, comme dans des nuages célestes, le souvenir de bien des amis qui m'ont précédé près de Dieu. Deux des plus aimés parmi mes disciples s'appelaient Léon et Gabriel Bellanger. Le premier était poète : il chanta les nids, les berceaux, son faubourg. Tous deux étaient bons et purs comme des anges : ils seront les portiers de mon paradis. »
Le jubilaire se récria tout d'abord, puis il sourit, puis il pleura de tendresse. L'hommage du fils était digne du père ; il était.délicat, pieux, discret, comme il convenait pour un fils du vénérable M. Olier.
Cinquante ans de sacerdoce ne sont point accordés, tant s'en faut, à tous les prêtres. Ceux qui peuvent les fêter sur cette terre ne le font point sans mêler à leur joie une crainte fort légitime : car, tout en remerciant Dieu qui a prolongé leur vie et multiplié ses grâces de choix, ils voient s'approcher très vite le terme de leur pèlerinage. Pourtant M. Laroche put croire qu'il célébrerait, à l'exemple de son cher ami M. Branchereau, ses noces de diamant.
Après la fermeture de la Maison Saint-Jean, au commencement de 1905, il s'était retiré à Orléans, puis
à Saint-Lumine. Il ne vint à Issy qu'en octobre 1905 pour passer dans le calme les dernières années qui lui restaient à vivre. Il demeurait dans ce Séminaire si bien restauré, qui avait eu les prémices de son zèle ; tout près de la chère Solitude ; parmi les Séminaristes qui viennent de Paris, de tous les coins de la France, et, on peut dire, du monde entier, pour recueillir d'excellentes leçons; dans la compagnie de vénérés confrères, vétérans de l'enseignement théologique, anciens Supérieurs de Grands Séminaires, qui achèvent eux aussi, dans la retraite, parmi la prière et Tétude, une vie consacrée toute entière à Dieu et au clergé de France. Ses jours, à lui, étaient partagés entre la prière, la méditation, la lecture de 1 Ecriture Sainte et des Pères. Plus qu'un autre, il vivait en reclus, parce que son corps, bien qu'il n'eût perdu ni une seule de ses dents ni presque un seul de ses cheveux — deux signes d'une vie solidement plantée — l'empêchait de s'espacer, à l'ordinaire, en dehors de l'enclos d'issy. Mais cet enclos lui suffisait : les allées du jardin, le parc, la petite chapelle de Lorette, l'allée de Saint-Jean, où devisèrent jadis Bossuet, Fénelon, M. Tronson, étaient pour lui un monde. Et, quand il lui fut impossible de quitter sa chambre, les visites de
ses amis, la contemplation de ses chers arbres et le chant des oiseaux réjouissaient son cœur et son imagination, qui étaient restés l'un et l'autre jeunes et vibrants. La conversation avec ses vénérés confrères, avec M. Branchereau, le plus ancien et le plus cher de ses amis, lui était un charme ; avec eux, il remuait les cendres de ses souvenirs et puisait au trésor de ses anecdotes.
Bientôt les incommodités de la vieillesse se firent plus cruellement sentir. La paralysie attaqua son corps, sans le déformer. Mais, dans la dernière année, il lui fut impossible de dire la sainte Messe. Il se traînait à une chapelle voisine et y faisait la sainte communion. Puis, ses facultés furent atteintes plus profondément. Ses yeux s'obscurcirent. Sa langue s'embarrassa ; il cherchait et trouvait difficilement ses mots. Enfin, un dernier assaut le terrassa. Il reçut les derniers sacrements, presqu'à la même heure que M. Branchereau, son voisin et son ami. Le 11 mars, il rendait pieusement son âme à Dieu, assisté de ses chers confrères et du serviteur fidèle qui avait si bien veillé sur les années de sa vieillesse.
Dans les quarante ou cinquante dernières années de
sa vie, M. Laroche n'avait pas sensiblement changé. Ses cheveux avaient blanchi. Mais les années, en s'accuniulant, n'avaient pas marqué une forte empreinte sur son corps. Tout jeune, il eut un embonpoint précoce, une démarche lente et qui paraissait solennelle. Dans une tête large et forte, deux yeux profonds, chargés de pensée, cachés derrière une broussaille d'épais sourcils, lui donnaient un air investigateur ou même inquisiteur. La gent écolière, qui parfois no respecte rien ni personne, lui avait appliqué cette expression de nos Saints Livres : circuit quaerens quem devoret (1). Les timides prenaient peur au premier aspect. Mais sa voix douce, claire, harmonieuse^ les rassurait. Quand on pénétrait dans son intimité, on n'était pas seulement ravi des lumières de l'intelligence qui se révélait à vous, sans recherche ni apparat ; on était touché, à découvrir que cet homme était profondément bon et bienveillant. Mieux que cela, il était timide, et tendre : il faisait etfort pour ne pas trop montrer à l'extérieur les trésors de tendresse que recelait son cœur. Nous vivons ainsi, sans connaître
(1) 1. Petr. V. 8.
à fond aucun de nos voisins, et côtoyant des richesses que nous ne soupçonnons pas...
Mais j'anticipe ; et j'ai tort de vouloir tout dire à la fois. Les traits de cette physionomie assez complexe vont se découvrir peu à peu à nos regards.