‹ M. Laroche, prêtre de Saint-SulpiceChapitre 2 sur 7 · LE PROFESSEUR · texte numérisé non relu

LE PROFESSEUR

M. Laroche a donc été professeur pendant quarante ans : c'est un très beau stage. Il l'a été constamment par devoir, et longtemps, j'ensuis sûr, par goût. Passé la jeunesse et les années de l'âge mûr, où le goût aide et soutient le devoir, il le demeura tout au moins par raison : car il sentait tout le bien qu'il faisait par là, et l'influence que la fonction bien remplie lui donnait sur ses auditeurs.

La période la plus brillante de son professorat fut celle d'Issy : les sept années qui vont de 1853 à 1860. La jeunesse a l'élan, sinon la science complète et l'expérience. En plus de l'élan, M. Laroche avait le don de se communiquer à son auditoire, et l'autorité qui s'impose à lui. L'autorité vient de la compétence professionnelle,

et d'un je ne sais quoi indéfinissable, fait d'un dévouement sincère, du ton de la voix, du regard, d'une certaine assurance communicative qui n'est pas celle du charlatan, et d'autres choses encore. Il avait l'autorité ; il acquit la compétence par un travail assidu et une méthode très personnelle.

J'ai dit qu'il était devenu partisan de l'ontologisme, dès le séminaire de Nantes, et qu'il le devint encore avec plus de force, en conversant avec MM. Baudry, Branchereau, Hugonin. Il s'éprit, avec sa belle imagination, sa raison et son cœur, des considérations de Platon, de saint Augustin et de saint Anselme sur l'origine de nos idées ; et, sans adopter toutes les théories de Malebranche, tout son système sur la « vision en Dieu », il estimait, avec M. Branchereau, que telle était la meilleure manière de réfuter Tidéalisme transcendantal et le subjectivisme de Kant, et de triompher ainsi de cette invasion allemande, et protestante, dans la pensée française. On leur accordera tout au moins que l'intention était excellente, et bien catholique, si le moyen n'était pas parfaif; et que cette clarté limpide de chez nous valait infiniment mieux que les brouillards d'outre-Rhin, qui nous ont amené en partie la peste du

« modernisme « (1). Il communiqua son enthousiasme à ces jeanes gens qui venaient, de tous les coins de la France, s'asseoir aux pieds de sa chaire. Sa parole

(1) Le système adopté par M. Branchereau dans son Manuel et professé par M. Laroche dans son cours de philosophie, Vontologisme mitigé^ qui cherchait à concilier, en ce qu'ils ont de meilleur, le « divin » Platon, saint Augustin, saint Anselme, Descartes et Malebranche, avait provoqué un vif enthousiasme dans la jeunesse cléricale de cette époque. Mais, comme le gallicanisme, il reneontra d'ardents adversaires. Le mouvement néo-thomiste, qui se faisait jour, le battait en brèche. Or, le 18 septembre 1^61, Rome avait condamné sept propositions, extraites d'un livre du P. Martin, S. J., un ontologiste. Les défenseurs du nouvel ontologisme s'émurent, parce qu'on prétendait les impliquer dans cette condamnation. Alors M. Branchereau le résuma en 15 propositions qu'il voulut soumettre au jugement de Rome. Mais, avant de les envoyer, il fit venir à Nantes M. Laroche, pour les revoir avec lui. Il les retoucha encore à Tours, avec M8>" Guibert, qui s'était chargé de les porter. Elles furent présentées, en 1862, à Pie IX et à quelques cardinaux, avec un mémoire explicatif. L'archevêque de Tours avait obtenu l'assurance des cardinaux que l'on ne condamnerait pas cet ontologisme. (Cf. sa lettre à Ms' Jacquemet, évéque de Nantes. Cette lettre, du 26 février 1862, a paru dans le Correspondant, année 1862.) En particulier, le cardinal de Andréa, préfet de la Congrégation de l'Index, lui était favorable. (Détail donné par M. le chanoine Gouin, vicaire général du Mans, qui était alors élève au Séminaire français.)

Cependant le cardinal Patrizzi écrivit à Ms' Jacquemet (septembre 1862) •qu'il lui semblait, à lui et à plusieurs cardinaux, que les 15 propositions insinuaient en quelques points la doctrine des sept propositions, et donc que les Prxlectiones ne lui paraissaient pas tuto tradi posse in Seminnriis. Il concluait, en disant de l'auteur, qui avait promis de se soumettre au jugement de l'Eglise romaine : Suis doctrinis valedicnt licet canssimis, utpote qu3e n verilnte deflectnnt.

C'est tout ce qu'il y eut. La Congrégation de l'Index ne prononça aucune

chaude, convaincue, imagée, qui leur ouvrait de grandes perspectives sur le monde des « vérités éternelles », les enflamma : non point tous peut-être, mais certainement les plus intelligents et les mieux doués...

Parmi eux, je dois nommer celui qui a été, au dixneuvième siècle, l'une des étoiles les plus éclatantes au firmament de l'Eglise de France, esprit vigoureux et puissamment assimilateur, original par plus d'un côté : le futur Recteur de l'Institut catholique de Paris, Maurice d'Hulst.

L'étudiant de philosophie fut absolument captivé par son jeune maitre. L'année scolaire 1859-1860 fut pour lui un perpétuel enchantement. Il avait obtenu, vu la formation intellectuelle qu'il avait reçue dans le monde ,^ de ne faire qu'une année de philosophie. Il fut tellement heureux de son commerce avec le « platonisme » qu'il renonça spontanément à ce privilège ei demanda de faire une seconde année à Issy : c'était pour travailler encore avec M. Laroche, le professeur tant goûté.

condamnation. Mais M. Branchereau retira aussitôt, et pour toujours, son livre du commerce. Il reçut, le 19 novembre 1862, une très belle lettre du Pape, qui le félicitait de son attitude et de sa détermination. Saint-Sulpice a toujours été, il demeure toujours inébranlablement fidèle au Saint- Siège : il n'a jamais pratiqué l'entêtement ni les subtilités du jansénisme.

M. LAROCHK 35

Mais, en septembre 1860, M. Laroche fut éloigné d'Issy. La déception de l'élève fut plus vive que celle du maître. 11 alla trouver M. Carrière pour obtenir d'entrer tout de suite au Grand-Séminaire de Paris. M. Carrière lui répondit doucement, non sans malice : « Mon cher ami, vous m'avez demandé de revenir à Issy, vous reviendrez à Issy ». M. d'Hulst y revint. Il ne s'associa pas à la campagne de protestation et de pétitions organisée par plusieurs de ses confrères, et se remit à l'étude de la philosophie sous la conduite de M. Plaine, tout en faisant, au cours, nombre d'objections à son nouveau professeur (1). Son évolution vers la philosophie thomiste se fit surtout à Rome, aux leçons deFranzelin et du cardinal de Reisach, pour s'achever complètement, ce me semble, quand on eut dénoncé dans son cours de Paris, à Tlnstitut catholique, des traces de cartésianisme. Il est vrai que M. Laroche ne voulut jamais croire à la sincérité de cette conversion philosophique. M^'d'Hulst comblait de tendresses son « père Laroche ». Le « père » ne désarmait pas, et traitait, ou peut s'en faut, son disciple de renégat. M*' d'Hulst, de

(l) En 1860-61, professeurs et élèves suivaient encore le Manuel de M. Branchere&u.

sa part, fut toujours un peu gêné, voire un peu honteux, devant son ancien maître. On conte que, presque quarante après, rencontrant M. Laroche au Séminaire d'Orléans, M^*" d'Hulst ne le reconnut pas et hésitait à le saluer. M. Laroche s'en montra peiné. Le Recteur se défendit, en disant : « Bon Père Laroche, vous êtes resté tellement vous-même après quarante ans que je ne pouvais pas croire que c'était vous. » On ajoute que le « bon Père » ne voulut pas accepter cette spirituelle excuse (1).

Cette petite histoire, où je me suis un peu attardé, parce qu'elle enferme de ces traits à la Plutarque, qui peignent un homme, suffit pour faire comprendre le talent et Taction du professeur de philosophie.

A Angers, M. Laroche n'avait pas à donner cet enseignement. Toutefois, à son arrivée, il était encore plein de son sujet,, tout ému des discussions commencées. Volontiers, dans le courant des deux premières années, il parlait d'ontologisme avec les Séminaristes angevins. Il les excitait à l'étude des questions de métaphysique qui l'avaient si fort empoigné lui-même. On faisait

(1) La plupart des traits de cett» petite histoire m'ont été communiqués fort obligeamment parMs' Baudrillart, qui prépare la Vie de Mê'd'Hulst.

cercle autour de lui. Ce fut, paralt-il, l'occasion d'un travail intense et d'un essor, inusité chez nous, vers les hautes régions de la philosophie.

Durant ses dernières années, passées dans sa chambre d'Issy, M. Laroche aimait à revenir sur les problèmes qui avaient été la joie de sa jeunesse sacerdotale. Le mouvement philosophique contemporain, où tant de courants se mêlent, le préoccupait extrêmement. Ce qu'il goûtait moins, c'était le langage obscur, ou plutôt le jargon qui recouvre, sous des mots sonores, de vieilles erreurs et de pauvres idées. Il me demandait, il y a quelques années : « Accepteriez-vous un article de philosophie pour votre Revue? — Assurément », lui répondis-je. Et je n'entendis plus parler de rien. Lui, dans les loisirs de sa solitude qui se faisait de jour en jour plus profonde, n'avait pas oublié son projet. Il avait composé, d'une main tremblante, un long article ; et ces pages peu lisibles, très raturées, il les avait fait transcrire au net par une main plus ferme. Je les publierai peut-être quelque jour, ces pages où sont des idées qui lui tenaient fort à cœur. Je n'en extrais aujourd'hui que les premières lignes, où il juge les philosophes contemporains et surtout leur langage :

38 M. larochf;

«... J'aurais voulu, pour retrouver les jours les plus vivants de mon passé (1), reprendre ces études de philosophie auxquelles j'ai consacré, avec tant de zèle, les années de ma jeunesse. Dans ce dessein, j'ai cherché à savoir ce que pensent maintenant ceux qui sont regardés comme des maîtres et qui outla réputation de diriger la pensée de leurs contemporains. Je suis allé aux différentes écoles, je dirais à l'un et à l'autre camp. J'ai lu, j'ai réfléchi avec toute mon attention ; et, je dois le reconnaître avec tristesse, je n'ai point trouvé ce que je m'étais promis. Je ne comprends pas, je ne puis comprendre ce que je lis. A qui la faute ? A moi, peut-être. Mais je ne puis accorder qu'elle soit toute entière de mon côté.

« Autrefois nous n'avions pas la peine de nous fatiguer la tête pour entendre ce que voulaient dire nos philosophes : ils parlaient clairement notre langue française, si nette et si belle. Si nous ne pouvions les suivre dans toutes leurs opinions, ces opinions nous étaient connues. Nous lisions de même les philosophes des autres langues. Aujourd'hui, après un long effort^ vous n'ar-

(1) C'tst moi qui souligne.

M. LAROCRI 39

rivez pas à deviner ce que veut vous suggérer ce langage obscur ; et alors comment juger de la valeur des pensées qui se cachent sous ces voiles ?

« Avec cela, je trouve que, sous l'étiquette de ce mot philosophie, on met nombre de choses qui doivent porter d'autres noms. Pour aborder cette philosophie de notre temps, il est nécessaire, au préalable, d'être initié à ce que l'on appelle les sciences : sciences naturelles,

sciences physiques, chimie, physiologie parce qu'on

y fait entrer quelque chose de ces différentes sciences. De là un amalgame d'où sortent des difficultés de tout genre.

« C'est de l'Allemagne, principalement, que nous est venu ce brouillard qui obscurcit notre ciel et amène ces ténèbres. Gomment se peut-il faire que l'esprit français se soit laissé envelopper dans cette nuit? Ne pouvant entrer dans les régions où s'est engagée la philosophie moderne, je rentre chez moi, où je trouve, tout grand ouvert, un livre que je veux lire (I). Certes, je n'aurai point la prétention de croire que, de pouvoir lire dans ce livre, c'est à moi seul que je le dois »

(1) Le livre de sa pensée.

Mais, bien qu'il eût gardé, au fond de son cœur, un reste de ses « premières amours » ; bien qu'il fût demeuré, en politique, un « modéré » (1), et que, pour l'une et l'autre raison, M^'" Freppel, d'illustre mémoire, qui appréciait beaucoup son talent et sa science, l'ait parfois traité un peu en suspect : le professeur de théologie dogmatique et de théologie morale, pendant les trente-trois années qu'il enseigna, n'encourut jamais aucun reproche fondé, et il marcha constamment dans les voies de la plus pure tradition. On a pu laisser entendre, assez légèrement, qu'il plaçait son ontologisme, tout mitigé qu'il fut, à la base de sa théologie. Non : il s'appuyait sur les doctrines de saint Thomas, qu'il cherchait à concilier avec celles de saint Augustin. Mais je reconnais que, dans l'ordre philosophique, il goûta beaucoup la tentative du P. Lepidi. Le P. Lepidi,^ 0. P., aujourd'hui encore « Maître du Sacré-Palais », dans son ouvrage De Ente universalissimo explique, avec une terminologie différente, mais d'une façon que M. Branchereau estime dans le fond conforme à la

(1) On disait alors un u libéral », au sens large de ce mot. Il a, on théologie et en politique, un autre sens, condamnable et condamné.

sienne, l'idée d'être en général que saint Thomas met » la base de la connaissance

Malgré ses yeux d'inquisiteur et son abord peu engageant, le professeur conquit très vite la confiance de ses élèves : à la fois par son talent de parole, et par sa science qu'il adaptait bien à la portée de son auditoire. Sa voix lente, calme, au timbre net et doux, était comme un excellent prélude. Il ne se hâtait pas de parler, comme les novices qui se précipitent étourdiment dans leur sujet. La prière faite, il se mettait à Taise, et, tout le monde étant assis, ouvrait son manuel à la page où il avait arrêté les dernières explications. Comme tous les professeurs, il avait son geste habituel ^ son tic. Il tirait sa tabatière, humait une prise, tâchait de faire disparaître, de la main et du souffle, les grains nombreuxqui s'étaient égarés sur son rabat et sur sa soutane ; et, les yeux un peu inquiets, tel tout homme

qui improvise, il commençait : « Messieurs » Déjà

l'auditoire était tout yeux et tout oreilles.

Pourquoi ? C'est que l'auditoire savait, par expérience, que le professeur lui arrivait très bien préparé. Avant d'escalader la haute chaire qui dominait la classe de théologie, il avait étudié à fond le « Manuel )),etles alentours :

il avait feuilleté les in-folios, les ouvrages de valeur, sur la thèse à démontrer. Les solides traités de M. Carrière sur la justice et les contrats, les meilleurs commentaires de nos codes, avec les décisions des tribunaux qui complétaient la jurisprudence, les articles des Revues spéciales ; les ouvrages de Perrone, Franzelin, de Lugo, Suarez « en qui on entend toute l'Ecole » (1), et la i( Somme » de Saint Thomas : il s'était familiarisé avec ces livres et d'autres, organes de la pensée antique ou de la science contemporaine ; et il versait dans son cours, avec limpidité, le résumé de ses lectures et de ses réflexions personnelles. On sentait une vraie puissance d'assimilation et de réflexion. Et l'etTort, oui était visible, provoquait davantage notre intérêt. Non pas que cet eJGPort apparût dans le langage lui-même ; le professeur parlait sans se reprendre jamais, d'une coulée claire, avec une autorité qui commandait l'attention et gagnait les esprits. Mais, comme il n'avait sous les yeux, sauf dans les grandes circonstances, que son texte élémentaire, et pas une note, à part quelques mots jetés sur le texte, on suivait, dans le travail de l'improvisa-

(1) On sait que le mot, malicieux peut-être, «st de Bossuet.

tion, la marche même de la pensée. En l'entendant élucider un texte, poursuivre le développement d'une thèse, on apprenait à travailler, à composer. Il est vrai que toute médaille a son revers : du moment que M. Laroche n'écrivait pas la suite de ses développements, il était obligé, tous les trois ans, de recommencer la même préparation ; et, à mesure qu'il vieillissait, sa mémoire devenant moins tenace, il se désolait de n avoir pas eu le courage d'écrire ; et alors il avait recours à nos cahiers et à nos livres, pour savoir quels arguments il nous avait présentés.

Directeur dans un Grand-Séminaire, n'ayant devant lui que des élèves sérieux et qu'il voulait estimer tels, il supposait toujours qu'ils venaient en classe avec une leçon bien préparée. Sa coutume, par conséquent, était d'interroger très peu, excepté à l'époque de la « repasse », où visiblement il prenait un moindre intérêt. D'ailleurs, comment aurait-il pu interroger utilement, dans une classe qui comprenait, à l'ordinaire, de cent à cent-cinquante élèves ? Pourtant, il n'y avait, dans cet auditoire, ni ombre d'indiscipline, ni souci d'occupations étrangères. Il ne s'y produisait, de même, que très peu d'interruptions : objections, ou demandes d'explications.

M. LàROCHK

Questions et objections lui semblaient intempestives^ nuisibles à l'intérêt général : il les accueillait avec quelque humeur. Elles devaient être faites en particulier, après la classe ; il y répondait dans les classes suivantes.

Sa méthode n'était donc pas l'interrogation socratique, bien qu'il aimât beaucoup les dialogues de Platon, où elle s'étale. Il procédait en professeur-orateur : n'attachez aucune idée méprisante au nom d'orateur, et gardez au nom de professeur tout son beau sens. Il jetait des flots de lumière sur un point de doctrine insuffisamment éclairci dans le manuel ; réfutait solidement, et complètement, une erreur fondamentale ; s'attachait davantage aux principes de solution ; appuyait sur une conclusion importante qui découlait de la question à l'étude...

Des deux parties de la théologie qu'il enseigna, c'est peut-être le dogme qui lui permit de mieux donner sa vraie mesure. L'esprit du penseur s'y mouvait plus à l'aise, et y trouvait, pour son essor, de plus larges horizons. C'était une singulière jouissance, pour les élèves studieux, d'expliquer avec lui les traités de la foi, de la grâce et de la gloire, ou d'étudier, d'après

les maitres de la théologie, la nature du Sacrifice de la messe, et toute autre grande question controversée. Mais, dans la morale, il se montrait, pour l'ensemble de la classe, plus intéressant, malgré l'aridité de certaines notions, et justement même en raison de cette aridité. Il préparait ces leçons avec une conscience encore plus scrupuleuse : « ... J'ai à parler, demain matin, des vices rédhibitoires , du mohaira, de la vente suh hasta et per proxenetas — toutes choses qu'un homme comme vous pourrait improviser peut-être — mais ce terrain est si peu le mien que je m'y embourberais très facilement si je ne l'examinais bien à l'avance pour savoir où poser

lepied Est-ceà dire que jem'ennuie de mon métier?

Mon Dieu, non : je le fais très volontiers. Je vends mes bœufs et mes chevaux ; je fais des donations et des testaments, je les défais et les refais. Je suis juge, avocat, notaire, maquignon, épicier, propriétaire, législateur ; je gagne et je perds ; je suis riche, je suis pauvre... et ma fortune est toujours la même. Tout cela est assez

plaisant (1) » Plaisant pour le maître, et plus encore

pour les élèves. Il discutait ferme les point litigieux,

(1) L«ttr© du 7 mai 1869, à Me Pasquier.

non sans une pointe d'ironie pour le théologien qui n'avait pas eu l'heur de lui agréer. Et, comme les « cas de conscience » sont indispensables dans la morale, il les posait nettement, et les illustrait d'histoires piquantes, qui gravaient, en traits inoubliables, la doctrine dans les esprits. Il contait bien, avec finesse, enjolivant chaque fois l'histoire d'un détail nouveau. Sa doctrine était ferme et sûre. Dans le doute, il inclinait vers les solutions du « probabiliorisme. » Il disait que ce système, bien entendu, résumait le bon sens et l'esprit chrétien, et que, bien appliqué, il avait formé et maintenu les meilleures paroisses. Il donnait ainsi à ses élèves le sens théologico-pratique de la vie pastorale. Et, dans sa tâche, — oui, même en étudiant les contrats, ou les empêchements de mariage — il réussissait à ce point que les moins laborieux de ses auditeurs déclaraient préférer une classe de morale, faite par M. Laroche, à un séjour, même prolongé, à la maison de campagne de la Glaverie. L'heureux temps que celui-là, ô professeurs mes chers confrères !

Sa réputation franchit bientôt le seuil du Séminaire. On venait, non seulement de la ville, mais de tous les points du diocèse ; on ne craignait pas de faire un long

trajet, uniquement pour consulter le professeur de morale d'Angers et profiter de ses lumières.

Dans l'intérieur du Séminaire, cet enseignement se complétait de plus d'une façon.

C'est une tradition fidèlement suivie, que les Directeurs sulpiciens se mêlent à leurs Séminaristes, même dans la cour de récréation, à la fois pour les mieux étudier et les former. De part et d'autre, cela ne va pas toujours sans un eJBTort méritoire ; on comprend que de vieux Directeurs soient moins empressés à entrer dans ces groupes déjeunes gens et soient moins aimablement acceptés par eux : la diflférence des âges et des goûts explique ces sentiments réciproques. Quel que soit Tâge du maître, il y a, au début de toute rencontre, un peu de glace à briser. Cette g-lace brisée, iM. Laroche s'abandonnait avec beaucoup de naturel et d'esprit. Il racontait des histoires, où il mettait une pointe d'humour. Dans les premières années de son professorat, sa parole était recueillie avec plus d'avidité. Un disciple de ce temps-là nous a dit l'impression que le jeune maître produisait : « On l'écoutait comme un oracle ; et plus d'une fois, surtout les jours de promenade à la campagne, voyant s'avancer autour de lui, le long des

futaies de la Claverie, graves et méditatifs, les jeunes gens avides de recueillir sa parole, je me suis dit que les grands écoliers du temps passé, les disciples d'Albertle-Grand, d'Alexandre de Halès, de Thomas d'Aquin, devaient ressembler à ceux-là (1). »

Ses « petits mots » à la veille des fêtes, ses « sujets d'oraison », ses sermons de retraites, ses explications du Pontifical, étaient un autre enseignement très goûté. L'éloquence du bon M. Ruchaud était plus véhémente €t plus brusque. Celle de M. Bacuez, très soignée, était plus solennelle. M. Houbart était un guide consommé dans les voies de l'ascétisme et même du mysticisme ; nous consignions par écrit, pendant la demi-heure de lecture spirituelle, les principes et les règles pratiques de cet excellent maitre de novices du Sacerdoce. Il paraît qu'en prenant ainsi des notes, nous étions moins en harmonie avec l'esprit du pieux exercice, et nos cadets, sur la remarque formelle de M. Icard, durent se borner à écouter la lecture et les doctes explications. La parole de M. Laroche, moins didactique, était plus variée, mêlée de hautes envolées et de simplicité fami-

(1) E. Griraault, Semaine religieuse d'Angers, dimanche 19 mars 1911.

Page 1