‹ M. Laroche, prêtre de Saint-SulpiceChapitre 6 sur 7 · L'ARTISTE · texte numérisé non relu

L'ARTISTE

Quelques-uns souriront, en lisant ce titre. Ils se rappelleront les deux vers latins où les gais étudiants ont voulu i'aire tenir la définition du Sulpicien :

Incessus gravis, ignis amans, vox nescia cantus, Hœc tria si fueris, Sulpitiamis eris.

De ces traits (gravité de la démarche, amour du coin du feu, voix inhabile à moduler un chant) où la légende complète ITiistoirc, il n'en est pas un qui ressemble à l'art ! C'est vrai. Mais les Sulpiciens sont philosophes, ils savent que rien n'est plus difficile à faire qu'une juste définition.

Donc, en dépit de tous les vers latins ou français, ils peuvent avoir, comme quelques autres, une dme d'artiste. Et M. Laroche eut une àme d artiste. Dirai-je,

d'abord, qu'il aima beaucoup la nature? lime semble que je l'ai déjà rappelé, en parlant du grand bonheur qu'il avait à revenir dans son pays natal. Ses journées de vacances, il les passait au bord des eaux, ou bien sous les frais ombrages. Et, en bon petit campagnard, il connaissait le chant de tous les oiseaux. N'est-ce pas, déjà, le signe d'une âme belle et paisible? De l'artiste, s'il n'avait pas la main habile à faire respirer le marbre ou la toile, il possédait tout au moins le goût très pur, l'enthousiasme pour les belles œuvres du génie humain, l'imagination qui transforme le réel. Philosophe, il analysa les éléments de l'art. Chrétien, il voulut dire son mot, un mot de chrétien, sur la condition où il lui semblait qu'il dût évoluer. Il eut, de plus, le bonheur de rencontrer une autre belle âme qui écouta ses conseils et les mit en pratique : un autre Fra Angelico, sorti des rangs du peuple, qui rêva, comme celui deFiesole, de ne travailler que pour l'Église catholique et d'élever les chrétiens ses frères, par ses statues paisibles et pieuses, à l'amour de Dieu, de la Vierge Marie et des Saints.

M. Laroche et M. Bouriché : ces deux noms, pour les Séminaristes angevins, à partir de 1860, s'appe-

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laient, pour ainsi dire, l'un l'autre. M. Laroche a raconte lui-même comment il connut M. Henri Bouriché. H avait été chargé par M. Houbart, le Supérieur, de commander à M. Barreme une statue de Marie Reine des Sciences, pour la bibliothèque du Grand-Séminaire. Barrême le renvoya à « M. Henri », son élève devenu son successeur. Quand le visiteur se présenta, M. Bouriché modelait pour Saint-Lumine de Glisson une statue de saint Joseph. La coïncidence était providentielle. Ils s'entendirent très bien. L'artiste, qui était très humble, très docile, très pieux, se mit à l'école du Directeur Sulpicien. Us collaborèrent tous les deux aux meilleures œuvres de l'atelier.

Pour ne parler que du Séminaire Saint-Serge, ce fut M. Laroche qui donna l'idée de l'expression des Vierges qui trônent dans la Cour d'honneur, en théologie et en philosophie : La Vierge au Lis, La Vierge bénissante. La Vierge, portant l'enfant Jésus, qui sommeille sur la poitrine de sa mère, est une autre conception du prêtre : elle a pour titre : Sedcs Sapientiœ. Comme elle ornait toutes nos chambres, nous avons prié chaque jour devant cette douce image. Chaque jour, également, nous pouvions contempler, à la grande cha-

pelle, le groupe de la Vierge communiée par saint Jean assisté d'un diacre. A la Glaverie, il y avait d'autres Vierges de même facture, Vierge Immaculée^ Vierge triomphante, et un bas-relief d'une belle inspiration : Marie et Joseph suspendant leur travail, à l'atelier, pour écouter les paroles de VEnfant Jésus. Combien d'autres statues et d'autres groupes, marqués de la même empreinte (1), sont partis pour les différents points de la France et du Canada! Le sculpteur, qui n'avait reçu aucune éducation littéraire, aimait à converser avec son « grand ami. » Le prêtre allait, de temps en temps, surprendre l'artiste dans son travail. L'un éclairait et soutenait l'autre.

M. Laroche, qui était philosophe, a exposé la théorie de ce qu'ils ont exécuté ensemble, prêtre et sculpteur. « L'artiste peut-il, libre de tout frein, obéira toutes les impulsions de sa verve?... Non... Si toute vérité n'est pas bonne à dire, moins encore toute beauté doit-elle

(1) Je veux citer le « Chemin de Croix » qui coûta tant d'années de travail à M. Bouriché. M. Laroche s'intéressait tout spécialement à sa diffusion, parce qu'il le croyait de nature à exciter grandement la piété des fidèles. C'était, avec le grand calvaire de Montréal, la plus belle œuvre du sculpteur chrétien.

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être mise sous les regards de tous... Il est des beautés qui doivent rester sous le voile : en se découvrant, elles blesseraient nos yeux malades... Notre ami ne s'est jamais permis aucune de ces hardiesses qui offensent riionnêteté et inquiètent la pudeur... Sa foi le mettait en possession des réalités invisibles ; il avait société avec les Saints, et son travail et son bonlieur étaient de nous faire voir, autant qu'il le pouvait, ses amis du Ciel sous les traits qu'ils devaient avoir pendant leur vie mortelle... 11 se mettait chaque jour au travail avec la piété et comme avec le zèle d'un apôtre... 11 se disait que toute œuvre d'un artiste est une parole, voire un discours : discours, parole, qui entre dans toutes les oreilles pour aller jusqu'au cœur. C'est au cœur qu'il voulait s'adresser pour lui dire des paroles bonnes et salutaires. Ses statues, ses groupes, ses bas-reliefs, tout ce qu'il a fait, il l'a dirigé vers cette fin ; il a voulu en faire une prédication de sainteté, une exhortation à la vertu... 11 rejetait donc la maxime: « L'art pour l'art », parce qu'elle lui semblait ouvrir la porte à toutes les audaces et à toutes les licences artistiques... Il s'est fait un style à lui et un caractère qui, de prime abord, permettent, si je puis dire ainsi, de lire sa signatui»e au

pied de toutes ses œuvres, encore qu'elle en soit absente. En toutes on remarque, outre la parfaite convenance, qui chez d'autres fait quelquefois défaut, une dignité et une noblesse qui inspirent le respect, et, en même temps, une expression de piété et de bonté qui attire et fait prier... Qu'il ait échappé à la critique, cela n'est pas possible... Pour apprécier son œuvre de manière équitable, il faut la concevoir comme il l'a conçue : à l'exemple du prédicateur qui, du haut de la chaire, distribue à un auditoire connu un enseignement intelligible et proportionné, Bouriché avait devant les yeux ceux à qui il voulait s'adresser... Qui sont-ils, ceux qui viennent s'agenouiller et prier devant les saints? C'est la foule ; ce sont les bons paroissiens des villes et des villages. . . Les « habiles » ont de sévères reproches à faire à la sculpture de Bouriché : ses saints, disent-ils, n'ont point de corps ; ils sont sans chair et sans os; ce sont des êtres d'un autre monde... Bouriché se faisait de son art une idée qui n'est pas celle de nos critiques. La fin qu'il poursuit est de montrer la sainteté animant un être humain... Le corps n'est que pour l'âme; il est sa parole, son expression; il ne veut pas qu'on s'arrête à lui; ainsi le mot n'est que pour la

pensée. Il faut donc, autant que cela se peut, montrer Tâme plus que le corps... Il nous est impossible d'admettre qu'on place sur les autels des types, très humains ceux-là, mais qu'on verrait plus volontiers dans un musée, au milieu des divinités de l'Olympe. Ils ont du corps, ces personnages, ils ont du sang, de la la vie, de la santé : ils en ont trop. C'est la nature épanouie... triomphante. Mais où y trouver le symbole de l'ascétisme chrétien? Pour conclure, je dirai que Bouriché a réussi, puisque le public a trouvé belles les œuvres qu'il lui a offertes. Les fidèles les ont comprises : ils ont été touchés, ils ont prié : ils ont été édifiés rt attirés à la vertu » (1). L'exposé et le plaidoyer sont vivants, personnels, dignes d'un bon prêtre, lequel était, par surcroît, un artiste lettré.

Ils sont tirés d'un livre exquis. Sur la demande de M. Blouet, Supérieur du Grand-Séminaire d'Angers, M. Laroche, vers 1902 ou 1903. voulut écrire la vie de son ami. 11 se ressouvint de tout ce qu'il avait appris dans leurs fréquents entretiens, au Grand-Séminaire

(l) Un sculpteur religieux : Henri Bouriche, page» 107-124. L« ▼olume, orné de nombreuses grarures, s« rend 2 fr. 50. (J. Siraudaïu. imprimiur- éditeur.)

OU dans l'atelier du sculpteur, sur cette vie curieuse. Il fît revenir souvent M. Bouriché, dans les conversations qu'ils avaient ensemble sur la terrasse du Bout-du- Monde, par tous les chemins où il avait passé. Et, dans les loisirs de sa retraite, il mit en œuvre les notes qu'il avait recueillies. Ce fut, à quatre-vingts ans, son premier ouvrage. Il le fit avec tout son esprit, tout son cœur, toute sa piété : car c'est vraiment une vie de saint qu'il composait, autant qu'une vie d'artiste. Vie écrite avant la mort du saint — car on pouvait craindre que le biographe, aussi âgé que son héros, ne mourût avant lui — elle fut publiée, tout d'abord, dans notre Revue des Facultés catholiques; puis elle fut éditée en un volume artistique, illustrée de belles gravures, et mise en vente.

L'auteur avait compté sur un petit succès de librairie. Il fut déçu. A ses amis, des diocèses d'Angers et de Nantes, il avait adressé un assez grand nombre d'exemplaires. Il s'en vendit quelques autres ; mais la plus grande part de cette belle édition est restée en magasin. Que ne s'était-il souvenu, et nous aussi, que notre époque fait un beau sort... aux manuels et aux romans, bons ou mauvais? Pourtant, s'il suffisait aune œuvre

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(l'être belle et bonne, toute fleurie dart et de piété, écrite dans une langue saine et claire, pour conquérir la faveur du public, la sienne, sûrement, l'aurait obtenue. Le succès ne venant pas, il dut, en compagnie de beaucoup d'autres auteurs, baisser la tête et se résigner.

Pour vous faire mieux saisir la force et la délicatesse du sentiment qui unissait le Sulpicien et le sculpteur, je veux mettre sous vos yeux deux lettres délicieuses. Lune est du 6 juillet 1904. M. Laroche y annonçait à son ami qu'il ne viendrait pas, qu'il ne viendrait plus à Angers, et qu'ils ne se reverraient pas probablement sur cette terre.

« Mon bon et cher ami, en recevant cette lettre, vous allez croire peut-être que je viens vous annoncer mon arrivée prochaine à Angers. Hélas ! non. Je ne pars pas pour Angers; je ne prends pas ce chemin, et je ne sais si je le prendrai jamais. J'étais déjà bien vieux l'an passé ; je le suis encore un peu plus. VA, quand on est si vieux^ vous le savez, on n'a plus le goût des voyages. Je n'en ai même plus guère la faculté, car mes mauvaises jambes me refusent presc[U(* tout service.

« Je suis venu me réfugier à Issy, dans notre maison de la Solitude. J'y suis arrivé avant-hier au soir; et, après mon installation, je me hâte de vous annoncer cette nouvelle. Elle n'est bien gaie, ni pour vous, ni pour moi. Mais tous deux nous devons être soumis à la volonté du bon Dieu, le remercier de nous avoir fait vivre si longtemps, et employer nos derniers jours à vivre de notre mieux.

« Je compte passer ici toutes mes vacances, et je vous assure que je penserai souvent à vous. De ma fenêtre, j'aperçois, là sous mes yeux, la statue de M. Olier ; c'est vous qui l'avez faite. Vous souvient-il de ce temps? Pour moi, je ne l'ai point oublié, pas plus que toute cette vie de plus de trente ans qui a été, je puis dire, commune entre nous deux. Quels bons et délicieux souvenirs me rappelle ce temps passé ! 11 est passé, et ne reviendra plus ; mais un autre vient, qui ne passera pas. Espérons que nous nous retrouverons pour ne plus nous séparer. Ayons cette confiance, et prenons courage !

« Je vous fais donc mes adieux. Mais je vous écrirai quelquefois, de temps en temps, si nous vivons. Pour vous, mon cher ami, ne m'écrivez pas : vos yeux ne le

permettent pas. Et puis, je sais toujours tout ce que

vous auriez à me dire : mon cœur devine votre cœur.

« A Dieu donc. Priez toujours pour moi. Je vous

embrasse cordialement.

<' Laroche. »

Deux ans après, M, Bouriclié mourait. M. Laroche, à qui on avait télégraphié la nouvelle, répondit à M. Rouillard, successeur de M. Bouriché :

« Je viens de recevoir la nouvelle que vous m'envoyez. Vous dire Timpression qu'elle me fait éprouver, je ne le pourrais. C'est le meilleur et le [)lus fii'èle de mes amis que je viens de perdre. Et cette amitié qu'il voulait bien me donner, je la lui rendais de tout mon cœur. Cela, vous le savez, et je n'ai rien à vous apprendre. Il était si digne d'être aimé ! Personne de ceux qui l'ont connu n'aurait pu lui refuser son estime et son affection. Quelle belle et bonne âme ! Et, ce qui est au-dessus de tout, c'était l'âme d'un saint. Il est au ciel ; il est vivant dans le sein de Dieu. Il est heureux de ce bonheur infini. Réjouissons-nous de son bonheur. Que cette douce confiance nous console de notre tristesse, et nous donne du courage pour supporter nos

épreuves et pour imiter ses vertus, afin que nous lui soyons unis dans la vie qui ne finit pas »

Le prêtre-artiste et l'artiste sculpteur étaient donc faits pour s'entendre, pour travailler ensemble à la gloire de Dieu et à la beauté de son Eglise. Trouverezvous que je me suis un peu trop étendu sur leur amitié? J'espère que non. Cette fleur qui a parfumé leur vie m'a semblé douce à respirer. Fleur de sainteté, fleur d'art aussi, qui embellit singulièrement la couronne sacerdotale de M. Laroche.

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