L. G. DESJARDINS
Québec, LE juillet 1877.
Lundi, ? juillet F877,
Le dixième anniversaire de la grande union des provinces nous donnant uné journée de repos des labeurs ardus de la rédaction quotidienne, j'en ai prolité pour relire, dans le silence et le calme du cahinet, le discours du nouveau chef en disponibilité du parti libéral canadien-français.
Après avoir pris en sérieuse considération les idées que cette harangue contient, après avoir pesé tous les mots qui les expriment et les développent, après avoir parcouru, avec l’aitention la plus soutenne, les dix longues colonnes publiées parmon confrère de l'£Evénement,j avone n'y avoir rien trouvé qui me dise, à-propos de ce libéralisme de nos adversaires, autre chose que ce que je savais déjà depuis assez longtemps.
Le tout se résume à une tentative manquée d’assimilation impossible entre les idées et les œuvres de quelques-uns des hommes illustres dont la mère-patrie s’ honore à si juste titre, et les principes de ceux qui se qualifient du nom de libéraux dans notre province de Québec. Pour arriver à cette conclusion et à ce rapprochement inconcevables, le sens de l’histoire est faussé à dessein où par l'incapacité de le bien saisir. Tous les développements donnés par l’orateur découlent aussi d'une définition nuageuse et insuffisante du libéralisme tel qu’il dit le soucevoir.
Je ne me propose pas de parcourir le vaste champ de l'étude que suggère l'examen des idées émises par M. Laurier. Je suis heureux de laisser à des voix plus autorisées que la mienne la tâche de ce grand et facile travail, dont les éléments se trouvent à chacune des pages de l’histoire de l'empire et de cette puissante colonie du Canada depuis plus d’un siècle. Mon intention est de me limiter aux quelques remarques qui s'imposent naturellement à la pensée de ceux qui, après avoir lu ce discours, se rappellent à la mémoire ce dont ils ont été eux-mêmes
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les témoins, et ce qu'ils ont appris par des études consciencieuses sur les principaux événements de Ja vie nationale de la vieille Angleterre.
M. Laurier a invoqué les noms de Fox, d'O'Connell, de Grey, de Brougham. Ce sont toutes de grandes figures historiques, il est vrai: Elles ont leur place d'honneur dans l'immortel tableau où resplendit aussi d'un si vif éclat la gloire des Pitt, des Canning, des Robert Peel, ‘des Wellington. Mais ces personnages illustres, s'ils pouvaient renaitre de leurs cendres, ne seraient-ils pas étonnés de se trouver, par la grâce de M. Laurier, en compagnie de MM. Papineau, Papin, Baflamme, Doutre, etc, etc. Ne demanderaientils pas avec beaucoup de surprise ce qu’il y à de commun entre eux? Ne protesteraient-ils pas contre cette alliance illégitime et ne répudieraientils pas ceux que l'on représentent comme leurs élèves ?
O'Connell est l’un des plus nobles et des plus beaux taractères qui puissent honorer un peuple. C'était une grande âme, débordante de patriotisme et de dévouement. Il a consacré sa vie à la revendication des droits sacrés et inaliénables de ses compatriotes. Il voulait pour eux la liberté civile, politique et surtout religieuse. I a. mis à leur service les brillantes facultés dont il était doué.
Faire d'O'Connell le chef des avocats de Guibord et des apôtres de l'influence indue dans cette province, n'est-ce pas un outrage contre lequel la mémoire du puissaat tribun crie vengeance ?
Ceux qui ont étudié l’histoire constitutionnelle de l Angleterre, savent qu'O'Connell n’a pas été ce que l’on appelle un homme de parti: Ilétait l’homme de l'Irlande, le chef de sescompatriotes. A la Chambre des Communes anglaise, il dirigeait la phalange, peu nombreuse mais compacte et ardente, que le peuple irlandais mettait sous ses ordres. ‘Four à tour l’appui passager des deux partis politiques, il n’a jamais été que leur allié temporaire, toujours prêt à leur livrer la guerre lorsqu'ils ne se hâtaient point de lui faire les concessions qu’il réclamait comme des actes de justice.
Vouloir assimiler les deux partis politiques du Canada et surtout de cette province, aux partis qui ont existé en Angleterre depuis 1" règne de Charles Ter, c'est, à mon humble avis, considérer comme identiques des choses qui sont différentes sous une foule de rapports, de circonstances. de temps et de lieux.
Il suffit de lire attentivement l’histoire constitutionnelle de l’Angleterre pour constater que le conservatisme, tel qu’on doit l’entendre
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sous un régime qui à obtenu, par le gouvernement responsable, la plén:tude de la Hberté, n'est encore que de date récente dans la mère patrie. En effet, ouvrez 1e annales de l'empire et vous y trouvez que depuis le commencement du dix-septieme siecle jusqu'apresle règne de Georges IT, la grande Tutie qui a dominé toutes les antres, c'est celle qui a eu pour résultat de fiver définitivement la position et les attributions de la couronne dans le fonctionnement des institutions britanniques. Pernt toute cette tr émorable époque, longue de deux siècles, la nation anglaise a été divisée en deux camps quise distinguaient par les mots Whigs et Torirs. Les premiers travaillaient à réduire et à restreindre l'influence de Ja couronne, les seconds à la mainterir et à la consolider.
Que la couronne, pendant ce combat où la tête d'un roi roula dans l'abime, ait rencontré, pour la seconder dans ses prétentions, l'appui d'une puissante aristocralie, maitresse du solet favorisée des libéra lités royales de la cour, il n’y à dans ce fait rien de surprenant. C'est un phénomène que la condition de la société devait naturelle ment produire.
Je ne concois pas que l’on dise que le conservatisme de notre époque n'est rien autre chose que l’idée qui zroupait en phalange serrée autour du trône ceux qui combattaient les assaillants de l'influence de la cou- “onne. Il y à là, encore suivant mon humble avis, toute la différence entre le principe qui favorise l’absolutisme et celui qui inspire la lutte pour la conservation des libertés conquises et des droits acquis.
Dans une monarchie ah-olue, où la velonté souveraine du roi seule fait loi, je ne vois point de place pour le conservatisme tel que je le concois et tel qu’il existe au Canada. Là où il n’y a de mouvement que celui que communique etimprime une volonté unique, l’on ne saurait trouver cet élément conservateur qui est le corollaire nécessaire des anstitn. tions libres pour les protéger et les garantir contre les dangers des inuovations ridicules et des changements prématurés et inopportuns.
Pendant la lutte pour la diminution de l'influence de la couronne, je sais que la monarchie absolue n’était pas le gouvernement de l'Angleterre. En remontant dans l’histoire, loi apprend aussi qu'un pas immense dans la Voie des libertés publiques avait été fait le jour où le vieux roi Jean octroyait aux barons cette grande charte, Magna- Charta, qui a été depuis l'arbre puissant et fécond sur lequel, en dépit des tempêtes, nos institutions actuelles se sont greffées.
Les Whigs etles Tories ont donc longtemps combattu, d’un côté, pour diminuer, de l’autre, pour maintenir l'autorité royale. De ce conflit,
marqué par les succès et les revers successifs des deux partis aux prises, est sorti, après bien des épreuves, le régime constitutionnel actuel avec
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la responsabilité ministérielle qui en est à la fois la base et le couronnement.
Ce n’est à bien dire qu'à l'avénément de notre Gracieuse Souveraine que tous les véritables principes de la monarchie constitutionnelle ont été admisetreconnus, sans conteste désormais, par tous les hommes publics de la mére-patrie. Ce n'est que depuis cette époque que l'on en a généralement saisi tout le rouage et le mécanisme. Aussi May, le célèbre historien constitutionnel, dans le chapitre qu'il con: sacre à l’organisation et à l’existence des nartis, fait-1l dater de ce moment le véritable conservatisme anglais.
C’est peu d'années après que la constitution de 1810 nous était octroyée avec tous les bienfaits du gouvernement responsable,
Obligé de désavouer le passé du parti libéral de la province de Québec, et incapable de trouver dans sa carrière rien de recommandable comme fruit de ce charme de la nouveauté qui est, suivant l’orateur, tout le libéralism:, M. Laurier à voulu faire de l'effet en rappesant, en termes pompeux, quelques-uns des grands faits de l’histoire anglaise depuis le commencement du siècle. Il parle de lémancipation des catholiques, de la réforme électorale, des lois sur les céréales.
La nature de ces faits est bien différente de celle que leur attribue M. Laurier. {l ne voit dans ces grandes discussions et ces importants résultats que la lutte de deux charmes : celui de l'habitude et celui de la nouveauté. Je ne veux pas me servir d'expressions blessantes à l’adresse du député d'Arthabaska. Qu'il me suffise de dire qu’il a passablement rabaissé ces solennels débats et ces colossales mesures.
Pour moi, y vois beaucoup plus que la lutte de deux charmes, quelque séduisants qu'on les suppose. J’y vois le conflit d'immenses et de puissants intérêts, où même, dans un cas, le fanuiieme religieux joue son rôle.
Si l’on dit que ceux qui ont persisté à refuser l'émancipation des catholiques, ont agi d’après les inspirations du conservatisme tel que js ie conco's, InGi, pour un, je repousse cette prétentiou. J’ouvre encore le livre de l’histoire et .e tr suve que le roi d'Angleterre a joué un grand rjle dans la question de l'émancipation des catholiques, C’était toujours et encore la tendance à l’absolutisme de l'autorité royale qui se manifestait. Georges IV, monarque et chef de l’église de l’état, ne voulait pas perdre un fleuron de la couronne dont son père avait travaillé, avec tant de constance et de fermeté, à accroître les prérogatives. L? grand