PROLOGUE
Dans la giaude allée du jardiu du Palais-Royal, une après-midi de l'année 176., à Theure accoutumée de la promenade des petits-maitres et des petitesmaitresses, on remarquait un homme dont les allures étaient aussi bizarres que le'^ostume. Goiflë d'un bonnet fourré, il portait une longue robe à l'arménienne, ouverte par devant. Une gravure exécutée pour la galerie du duc d'Orléans, d'après un
pastel de La Tour, a conservé l'accoutremeut et les traits de cet original illustre. Sa démarche était lente, presque solennelle. Il était petit, et se rapetissait encore en baissant la tête. Les principales lignes de son visage manquaient de régularité, mais non pas tout à fait de noblesse. Sous une physionomie éteinte et froide, il cachait, enfoncés, deux petits yeux susceptibles d'un vif éclat, comme ces quinquets dont lin bouton hausse ou diminue la lueur; ses dents étaient horribles.
Ce personnage, qui était l'objet de la curiosité générale, distribuait silencieusement aux promeneurs des carrés de papier, écrits à la main, sortes de billets circulaires, dont voici Thistorique et singulière teneur :
« Français ! nation jadis aimable et douce, qu'êtes^ vous devenus? Que vous êtes changés pour un étranger infortuné, seul à votre merci, qui n*a jamais fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne, et qui maintenant, traîné par vous dans la fange de l'opprobre, se voit, se sent chargé à Fenvi d'indignités inouïes parmi les humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause?
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» C'est donc là votre franchie, votre douceur, votre hospitalité ! Quittez ce vieux nom de France, il doit trop vou3 faire rougir,,.
» Je n'attends ni ne veux de vous aucune grâce; ce que je veux et qui m'est dû, c'est qu'on m'apprenne en&n quels sont mes crimes. Que si, pour des raisons qui me passent, vous avez résolu d'abreuver le reste de mes tristes jours d'angoisses et de dérision, sans daigner écouter mes griefs, mes raisons, mes plaintes, j'élèverai au ciel pour toute défense un cœur sans fraude et des mains pures de tout mal, lui demandant, non, peuple cruel, qu^il me venge et vous punisse, mais qu'il ouvre bientôt à ma vieillesse un* meilleur asile où vos outrages ne m'attei* gnentplusl »
A cause du petit nombre de copies qu'il avait entre les mains, le prétendu Arménien n'en donnait pas à tout le monde. îl choisissait parmi les physiono<< mies du jardin celles qui lui plaisaient davantage. On eût dit, au faUot près, le cynique d'Athènes cherchant un homQie.
Les gens réunis autour de l'arbre de Cracovie, au milieu de l'allée des Marronniers, ou sur h banc dé
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Mantoue^ le regardaient passer en le montrant au doigt; on voyait là des gazetiers tout frais sortis de la Bastille, des poètes qui demandaient des rimes aux branches, des abbés poursuivant des femmes de leurs quolibets.
. Sous cet arbre et sur ce banc longtemps fameux^ s'étaient faites bien des réputations, se rendaient bien des oracles. C'était comme un autre chêne de Dôdone, que ne dédaignaient pas de consulter les plus indifférents. On y causait de tout, mais particulièrement de philosophie et de politique, deux choses qui se touchaient alors, et, de jour en jour, on en causait à voix plus haute, malgré les avertissements du Ueutenant de poUce. Ce fut le premier club, organisé par le printemps et le soleil. Un jour, la royauté s'avisa de mettre la hache dans Tarbre de Cracovie. Mais il était trop tard. L'arbre-de Cracovie avait déjà vu grandir à son ombre les révolutionnaires de l'avenir I
Quand il passa devant, — l'Arménien eut un froncement de sourcil et doubla le pas. Il abandonna l'allée pour côtoyer le gazon. La foule occupait presque toutes les chaises qui entouraient le grand bas-
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sin. C'était jour d'Opéra. Une nuée de femmes, plus luxueusement parées les unes que les autres, éblouissaient le regard; elles étaient chargées d'aigrettes et de girandoles ; il y en avait qui jouaient de l'éventail ou de la lorgnette. Par esprit de contraste, quelques-unes étaient venues en déshabillé et en robe ouverte, la jupe garnie de falbalas, mais courte, de façon à laisser voir un pied mignon .chaussé d'une mule blanche. Elles portaient le griffon sous le bras et le panier à ouvrage à la ceinture, enfin tout ce qui est du ressort de la petite toilette. '
Dans ce cercle doré, qui pétillait d'éclats de rire, personne ne fit attention à l'homme aux circulaires. En grommelant quelques paroles de dépit, il arriva près de la grille du jardin particulier où étaient renfermés des animaux et des oiseaux étrangers. Là seulement il s'arrêfa, étonné de la scène qui s'offrit à ses yeux.
Un individu, qu'à son grand air plus qu'à son habit pailleté, il était facile de reconnaître pour quelqu'un de la cour, s'amusait depuis plusieurs instants à agacer un singe longue-main. Il puisait délicatement, au fond d'une boîte d'or, des pistaches qu'il
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jetait par le treillis, et ensuite il se pâmait de rire aux gambades^ souplesses et contorsions de l'animal.
Pourtant, c'était un homme d'un âge mûr et d'une belle figure; Tintelligence rayonnait sur son front; sa main et sa jambe surtout étaient magnifiques; évidemment ce iie pouvait, ce ne devait pas être un honmie ordinaire. Mais en ce moment il était tellement captivé qu'il ne s'aperçut pas de la présence du témoin que le hasard lui envoyait.
Celui-ci, après quelques minutes d'examen, prit le. parti de s'avancer vers lui, et, sans saluer, il lui tendit un de ses billets.
Le grand seigneur, dérangé dans son divertissement, fit \m geste qui témoignait plus d'impatience que de surprise. Il prit néanmoins le papier, après avoir regardé à deux fois la personne qui le lui présentait, et, jetant un rapide coup d'œil sur la suscription, il lut ces mots : « A tout Français aimant encore la vérité et la justice. »
Alors, s'empressant de le rendre sans le déplier :
— Merci, dit-il, cela ne s'adresse pas à moi. L'Arménien était demeuré interdit.
— Allons I murmura-t-il au bout d'une réflexion,
voilà la seule parole sincère que j'aie encore obtenue d'une bouche française.
Et, jetant un regard soupçonneux sur le grand seigneur qui s'était remis à jouer avec le singe, il ajouta :
■^ Mais, pour parler de la sorte, vous savez donc qui je suis?...
— Eh 1 monsieur, à ce seul trait, qui n'aurait déjà reconnu le philosophe Jean- Jacques Rousseau?
Ces paroles, quoique prononcées avec un accent de bonhomie parfaite, amenèrent un nuage sur le visage de l'homme célèbre qui venait d'être nommé.
— Je comprends maintenant pourquoi l'on me condamne sans m'entendre, pourquoi mes persécuteurs ne cessent d'attirer sur moi l'animosité publique; ils ont juré ma perte dans leur insigne duplicité, et mon nom même est voué par eux à Texécration du genre humain !
Tel était le langage emphatique de l'auteur de la Nouvelle Héloïse^ quand il subissait l'empire de son effervescente personnalité. X'homme de la nature, comme il s'intitulait lui-même, n'était plus alors qu'un comédien jouant la misanthropie, sans but.
pour le plaisir seulement de la jouer. Alors sa voix devenait bruyante, sans être pour cela plus vigoureuse. Son maintien, d'ordinaire embarrassé, farouche et vulgaire, faisait place à une contenance où se lisait le défi. On s'attendait à des jets de flamme, à des pensées frappantes, à du génie, enfin ! Point du tout. Maitre de lui-même, en dépit de son masque pâle et nerveux, il savait atteler à son apparente indignation les images, les tropes, les apostro phes, les antithèses, et en général toutes les vieilles haquenées du carrosse de la rhétorique. C'était une colère notée comme une partition. Il ressemblait à cet honnête Allemand dont parle Jean- Paul, qui, toutes les fois qu'il se mettait à table, « n'oubliait jamais de nouer sa serviette autour de son cou, pour ne pas tacher son gilet de satin. »
Il semble qu'il y ait eu deux hommes dans Rousseau, bien différents l'un de l'autre, et que l'on peut caractériser ainsi : Rousseau chez lui et Rousseau dehors. Rousseau chez lui était im personnage obscur, vivant obscurément, un musicien, un auteur, un botaniste, tout ce qu'on voudra ; mais un homme de travail et de pensée. Rousseau dehors
était une variété de fou, qui se revêtait d'habillements étranges, un être qUinleux, brutal, qui briguait à tout prix l'attention du public, courant audevant de l'affront et de la huée, un maniaque appelant sur sa tête la persécution pour s'en faire une auréole. Rousseau chez lui adorait les hommes et travaillait à leur bonheur; du moins l'écrivait-il. Rousseau dehors exécrait les hommes et il le leur disait en face, quand ils se retournaient pour lui sourire.
— Oh! oh! M. Rousseau, vous êtes donc réelleleinent bien malheureux? fit le grand seigneur, qui l'avait écouté avec surprise.
— Justes dieux! c'est un Français qui le demande !
— Est-ce que vous n'êtes pas suffisamment satisfait des transports d'admiration, de délire, d'enthousiasme, excités par la dernière reprise du Devin du village? Franchement, vous seriez difficile.
— Je ne dis i-as cela...
— Est-ce que M. le prince de Conti n'a pas envoyé, l'autre jour, sa musique à votre lever?
-r- Oui, vraiment...
^0 M. L£ DUC S*ÂHtSE
— Màdâtiie de Pompadour ne vous a-t-elle pas fait les plus gradeuses avances qui se puissent faire de femme à philosophe 1
— Sans doute; mais...
— Enfin n'êtes-vous pas , avec M. de Voltaire, l'homme dont on s'occupe le plus dans Paris?
Un soutire fielleux passa sur les levées du philosophe genevois, au nom du philosophe parisien.
— Alors, que diable pouvez-vous encore désirer? exclama le grand seigneur.
— Justice et vérité 1 répondit superbement Jean- Jacques en faisant allusion à la devise de son factum.
— Justice de qui? vérité pour quoi?
— Aveuglement inconcevable ! obstination cruelle! Ignorez-vous les tortures incessantes dont je suis l'objet, les pièges qui m'entourent, les calomnies auxquelles je suis en butte? Ne suis-je pas signalé, recommandé, dénoncé partout, aux facteurs, aux gardes, aux mouches, aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, aux colporteurs, aux libraires? Ne m'at-on pas fait décréter à Genève et décréter à Paris?
Ne in'a-t-on pas chassé de toute la Suisse, et poursuivi, à Motiers, de coups de pierres? Justice de qui? Vérité pour quoi? Mais vous ne savez donc rien de ma vie et de mes souffrances?...
•— Ma foi, monsieur Rousseau, je sais que tÉmUe et le Contrat social ont été traduits en plusieurs langues, et qu'il y a là de quoi guérir bien des blessures d'amour-propre, sans compter les petites tracasseries de vos ennemis.
— Dites mes bourreaux l 'des monstres qui sont parvenus à me rendre le jouet de la canaille, et qui ont trouvé Tart de me faire de Paris une caverne plus affreuse cent fois que les antres des forêts I Est-il besoin de vous apprendre les dépenses énormes qu'ils font pour m'enlacer de telle sorte qu'au milieu de ma feinte liberté je ne puisse ni dire Un mot, ni faire un pas, ni mouvoir un doigt, qu'ils ne le sachent? Vous raconterai-je comment, dans ma retraite du Dauphiné, ils avaient réussi à écarter de moi toute encre lisible, si bien que je fus obligé d'écrire mes Confessions avec de l'encre de Chine, à laquelle on n'avait pas songé? Dès que je m'établis quelque part, les murs, les planchers, les serrures,
tout est disposé pour leur espionnage. Mes lettres? sont ouvertes, mes gazettes retenues; on prend note de ceux qui demandent à me voir; au parterre on place un sergent à mes côtés. La haine, la kaine aveugle et stupide, voilà ce que je rencontre incessamment sur mon passage !
— Allons donci mon cher philosophe, vous exagérez; ouvrez les yeux : à la ville, à la cour, c'est à qui vous aura à dîner, à qui vous offrira des retraites somptueuses, le prince de Ligne, le duc de Chartres, le duc de Penthièvre...
— Pur manège! ruse grossière I on me hait, vous dis-je, on me hait! Ce matin encore, un mendiant m'a rejeté au nez mon aumône. Je suis odieux au peuple. Veux-je passer l'eau vis-à-vis les Quatre- Nations, on ne passera point pour moi, quand même je m'offrirais à payer double. Veux-je me faire décrotter, les décrotteurs, surtout ceux du Temple et du Palais-Royal, me refusent avec mépris leurs services. Je traîne l'horreur sur mes pas. L'autre semaine, on m'a reconduit ignominieusement, un soir que je sortais du café de la Régence. Je suis odieux au peuple, entendez -vous bien î
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— Et qu'est-ce que cela vous fait, monsieur Rousseau? demanda le grand seigneur.
— Ah! vous lïe comprenez pas cela, vous. Vous croyez qu'il me isuffit de l'approbation des comiisans, des grandes dames, des princes; que je suis fort heureux de la sorte, et que c'est une étrange audace à moi de désirer 4a^vantage! En dehors de Versailles, vous ne voyez rien qui puisse tenter l'ambition d'un homme, n'est-ce pas? On a parlé de moi à la cour; tout est dit, c'est l'apogée, le Capitole. Le reste n'est riep ou est peu de chose. Que le peuple m'injurie et me méprise, qu'importe, si Sa Majesté Louis XY a chanté le matin les airs de mon opéra. Parbleu 1 je suis un personnage bien singulier, n'est-il pas vrai? Eh bien, moi, je vous dis qu'entre la haine d'un roi et Tamour d'un peuple, mon choix serait bientôt fait. Mais peuples et rois ' m'exècrent àl'envi.
Son interlocuteur était fort attentif.
— Diable! savez-vous qu'à votre place cela m'amuserait .beaucoup ?
Jean- Jacques Rousseau leva la tête. C'était une goutte d'eau tombée sur sa folie.
— Comment... Tentendez-vons? demancia-t-il plein de stupéfaction.
— Ma foi! je Tentends de toutes les manières; et votre philosophie doit être très-récréée du cortège de malédictions qu'on lui fait. Passer dans les rues en soulevant rinvective unanime, froisser le peuple sans y toucher, servir d'épouvantail aux grands enfants, c'est un spectacle de prix et un divertissement que je regrette de ne pouvoir me procurer, moi qui me les procure tous. On sème Teffroi, comme une grosse araignée. Le lieutenant de police s'inquiète de vous comme d'un Mandrin pacifique et moral. Seule, votre réputation cause autant de désordres que vos livres eux-mêmes; votre nom suffit pour faire penser à mal, et Ton est déjà à moitié perverti avant de vous avoir lu. Vraiment, je n'y avais pas songé jusqu'à ce jour, mais cela est rare et plaisant. Je vous félicite, monsieur, du rôle que vous vous êtes fait et qui sera sans doute fort recherché après vous. Peste I cela n'est point à dédaigner, je vous assiu'e, çt maintenant je vous estime infiniment pour votre robe de marchand arménien et pour votre bonnet fourré. Je ne comprenais pas d'abord.
Rousseau demeurait confondu.
D regardait Thomme qui parlait ainsi, et cherchait à reconnaître si ce n'était pas un tnystificateur.
Mais jamais il n'avait vu de visage si calme, d'œil plus assuré; jamais il n'avait entendu de voix plus sereine.
Alors Rousseau lui posa cette question étrange :
— Monsieur, ètes-vous philosophe?
«— Je me le suis souvent demandé à moi-même, dit le grand seigneur sand s'étonner; et je vous avouerai franchement que je n'ai jamais su me répondre. La philosophie est une chose si peu et si mal définie; un philosophe est- un homme si ahsurde ou si raisonnable, si dégradé ou si digne d'admiration, si triste ou si joyeux, que j'ai finalement pris le parti de laisser aux autres le soin important de décider si j'étais oui ou non un philosophe, et quel était le genre de ma philosophie. Dans tous les cas, monsieur Rousseau, ne voyez en mdi qu'un admirateur et non un rival téméraire. Je n'écris pas. On me pendrait dès les premières lignes; c'est ce qui fait que je m'abstiens, car mes idées sont d'une nature exceptionnelle et offensante. D'ailleurs, je sais
aussi peu d'orthographe que les gentilshommes de l'Académie française.
Jean-Jacques écoutait mal.
Cet homme devenait inquiétant pour lui.
Il allait essayer de s'irriter, lorsqu*il fut abordé tout à coup par un Auvergnat, qu'il reconnut pour être le commissionnaire du coin de la rue Plâtrière.
Au même instant, un brillant coureur, la tète surchargée de plumes; portant une grosse canne à pomme de cuivre, à laquelle flottaient des rubans de couleurs diverses, s'approchait du grand seigneur.
— Monsieur Rousseau, dit le commissionnaire, votre femme, madame Thérèse, vous prie de passer tout de suite auprès d'elle, car elle est sur le point d'accoucher.
— Encore I grommela le philosophe.
— Monsieur, dit le coureur, je suis chargé par mademoiselle Clarendon de vous informer qu'elle vient de ressentir les premières douleurs de l'enfantement.
— Déjà!
L'Auvergnat et le coureur partirent, chacun d'un côté.
— Monsieur Rousseau, reprit le grand seigneur après un intervalle silencieux, on dit que vous êtes très-fort aux échecs.
— On le dit en effet, répondit* Jean- Jacques.
— Autant que Légal ou Philidor.
— C'est s'avancer beaucoup.
— Eh bien, vous plairait-il d'essayer une partie avec moi?
— Volontiers, monsieur.
Tous deux entrèrent au café de la Régence^ où, comme d'habitude, la foule fut bientôt ameutée aux vitres pour contempler celui qu'on appelait le citoyen DE Genève.
La maison de Jean-Jacques Rousseau, située vers le milieu de la rue Plâtrière, en face de la boutique d'un marchand de tableaux, était une des plus hautes et des plus tristes.
La porte, constamment fermée, s'ouvrait à l'aide d'un secret.
Une allée sombre conduisait au pied d'un escalier tortueux.
C'était dans l'appartement du quatrième étage que demeurait l'ancien amoureux de madame de Warens.
Malgré ses naïves sympathies pour les robes fines, les chaussures mignonnes et les rubans des demoiselles, qu'il préférait aux paysannes, le pauvre
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homme n'avait jamais eu une grande entente du luxe. H se logeait un peu à la grâce du ciel. A défaut de la maison blanche aux volets verts si ardemment désirée, il se contentait de la maison hargneuse de la rue Plâtrière. Rousseau n'avait d*élégance et de délicatesse qu'au bout de la plume. Le poétique cynisme du délabrement lui était même inconnu ; tout était commun et froid dans son intérieur, n n'y avait là aucun de ces tons sauvages qui éclataient si copieusement dans les terribles galetas de Saint-Amand, de CoUetet et de Tristan l'Hermite. Les pièces, au nombre de trois, étaient toutes tapissées de cadres rouges, enfermant des plantes desséchées et collées avec un soin extrême sur du papier blanc. Rousseau s'était appliqué à conserver la couleur des fleurs et des feuilles, au point de faire ressembler ces herbiers à des recueils de miniatures. On voyait aussi, par terre et le long de la muraille, une assez grande quantité de cartons remplis de rameaux, et des graines distribuées dans de petites boîtes, selon le système de Linnée.
Le carreau était ciré pâle. D'insipides meubles, sans physionomie, sans dat^, d'un bois et d'un cuivre
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revèches, ajoutaient à Taspect de cette cfemeure où tout désobligeait le regard.
Et puis le jour entrait mal; de méchants rideaux gris, posés aux fenêtres, lui barraient le passage : il fallait absolument, pour se faire ouvrir, qu'il se . montrât escorté de son ami le soleil, comme un plaignant qui est allé chercher le commissaire de police. Ah! ce n'était pas là le soleil des Charmettes, qui brillait ardent et libre sur un jeune homme plein de force; ce n'était plus le soleil de Venise chantant et brûlant sur la gondole fermée de Zulietta. Années vagabondes, vous avez emporté avec vous les enchantements de Tair et du ciel! C'est maintenant le soleil de Paris, un disque insignifiant qui ne met pas plus d'amour-propre à se laisser fixer par les bourgeois que par les aigles; c'est» le soleil français de la rue Plâtrière, qui éveille aujourd'hui la pous- • sière de l'appartement philosophique de Jean-Jacques Rousseau, le désolé philosophe! Les temps sont changés. Le jeune homme a senti pousser de longues mèches grises sur son front tracassier et montueux. Il comprend qu'il n'est aimé de personne à présent; il n'a donc plus souci du soleil et de ses bel-
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les chansons de midi; le soleil n'est plus de sa famille!
Rousseau possédait un avoir d'environ onze cents francs de rente viagère, résultant de ses arrangements avec les directeurs de TOpéra et de la venté de ses livres. Il réalisait en outre quelques bénéfices^ en copiant de la musique à dix sous la page. La plupart des dames de la cour s'amusaient beaucoup de cette manie, et elles venaient souvent elles-mêmes lui apporter dé l'ouvrage. On connaît sa lettre si fière à la marquise de Pompadour, qui avait voulu lui faille remettre cent louis pour des copies qui ne valaient que douze francs. Au bout de six années, il av^it écrit huit mille pages de musique, ce qui témoigne d'un travail et d'une patience incroyables. Néanmoins ses dépenses étaient très-restreintes ; sa table n'était jamais chargée que d'un plat, mais délicat et bien apprêté; il aimait le bon vin et l'avouait lui-même. Le mal est peut-être qu'il ne l'ait pas assez aimé. Un vice de plus, ajouté à ses autres vices, suffit souvent pour sauver un homme. C'est bon à Saint-Preux, jeune et passionné, de rougir de son heure d'ivresse, mais, pour le philosophe, amer
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et fou, qui ne veut plus qu'on Taime, le vin, c'est lé ressouvenir des tendresses premières, et franches !
Au moment où nous pénétrons, avant lui, dans l'intérieur de Rousseau, madame Thérèse remplissait de ses gémissements une pièce plus encombrée et plus malpropre que les autres.
Là se trahissait l'aflfreux goût de cette femme, en qui se retrouvait aussi peu d'harmonie que chez un fripier qui déménage.
Son lit seul était un grotesque amas de linge, taché de gouttes de café au lait, et sur lequel il fallait la chercher pour la reconnaître, tant ils se mélangeaint bien tous les deux. Accrochées à trois clous, pendaient trois robes incolores et maussades, semblables à trois cadavres desséchés, et telles qu'on se représente les épouses de Barbe*Bleue, La tapisseiie blanchâtre, semée de bouquets géométriques d'un mauvais azur, ennuyait profondément le regard ; elle était relevée par les splendeurs d'utt trumeau placé au-dessus de la cheminée, chetd'œuvre inconnu, où Ton voyait un Tircis péchant à la ligne dans un paysage italien. Seulement la perspective était si peu respectée, que ce persounage avait
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Tair de pêcher une forteresse appartenant aux plans du fond.
N'oublions pas un détail. Dans le coin le moins éclairé de la chambre, sur un fauteuil dont les bras décharnés laissaient deviner la rudesse^ reposait un chat vague, sans forme ni couleur précises. C'était la haleté faite animal. On l'entendait de temps en temps se roidir comme par ennui, et déchirer avec ses griffes l'étoffe usée du siège. Ses yeux s'ouvraient, ovales et sans phosphore; puis ils se refermaient, à demi d'abord, ensuite entièrement. Lorsqu'il se léchait, la râpe de sa langue faisait un cruel bruit. C'était le chat de Jean-Jacques.
On parait ignorer généralement son amour effréné pour les animaux. Cet homme si peu sociable, par un contraste sans doute prémédité, s'était fait Tesclave plutôt que l'ami de son chien et de ses serins. Il avait des pigeons qui le suivaient partout, qui volaient sur ses btas et sur sa tête pendant son travail. Il apprivoisait jusqu'aux poissons avec une rapidité surprenante, cela n'est pas une plaisanterie. Lui-même a raconté u'à Monquin il était parvenu à faire nicher des hirondelles dans sa chambre
« avec tant'de confiance, qu'elles s'y laissaient enfermer sans s'efiaroucher. » Enfin on l'a vu faire deux lieues par jour, durant presque tout un printemps, pour aller entendre un rossignol à Bercy.
La soirée était assez avancée lorsqu'il rentra dans la maison de la rue Plâtrière. 11 se dii-igea du poids, de ses souliers. ferrés vers la chambre de sa femme. Il paraissait plus soucieux que de coutume.
— Vous venez bien tard, Rousseau, lui dit Thérèse Levasseur.
Le philosophe murmura :
— Ne fallait-il pas me priver -pour vous de ma partie'd'échecs?
Et regardant autour de lui :
— Pourquoi n'avez-vous pas envoyé chercher la sage-femme? Sa présence ici eût été plus utile que la mienne, je crois. , ^
— Elle va venir, répondit fliérèse; je l'attends depuis plus d'une heure.
— C'est bon. Si elle tarde trop, prévenez-moi; j'irai en chercher une autre.
Il alluma une chandelle et entra dans son cabinet, qui attenait à la chambre de Thérèse.
M. LE DUC s'amuse i5
Sur un petit secrétaire noir, de nombreux papiers étaient rangés avec un soin méticuleux. Il y avait des lettres de tous les personnages fameux de TEurope. Il y en avait une particulièrement de M, Malthus, à demi entrebâillée dans un coin.
Jean-Jacques Rousseau promena d'abord ses mains avec distraction sur son clavecin, et se prit à fredonner tout bas quelques motifs d'un opéra sur Daphnis et Chloé auquel il travaillait.
Puis, de plus en plus soucieux, il revint à son secrétaire.
Machinalement il saisit une plume et disposa du papier.
Au bout de quelques instants, il écrivait à une de ces grandes dames, qu'il essayait quelquefois d'aimer.
« A Madame de...
» Que vous êtes donc bonne, madame', de vous intéresser à un pauvre homme tel que moi, et la reconnaissance envers vous est donc une chose terrible et ditficile, puisqu'elle ne saurait égaler l'excès de
2ti î$. Lfi DUC s'amuse
VOS boutés! Femme incomparable I le plus beau troue du moude pourrait-il payer votre douce pitié, votre tendre sollicitude pour un malheureux que chacun s'attache à noircir, et contre qui le genre humain semble s'être ligué tout entier !
ï) Hélas 1 madame, j'appartiens à la tristesse et nu découragement qui ne me lâchent poiut. Cette ruine de l'esprit s'étend jusqu'au corps, l'un et l'autre vieillissent de compagnie, et il n'y a guère que mes ennemis qui puissent me reconnaître maijitenant. Je ne suis plus que l'ombre de ce Jean- Jacques que nous avons connu autrefois, de ce Jeau-Jacques, qui promettait alors si bien de devenir ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire un homme insupportable à tous les autres hommes, un scélérat, un monstre, tant au moral qu'au physique, et tel en&n que le peintre Ramsay l'a représenté dans son détestable portrait.
» Je n'aurais jamais cru que la vie pût me devenir si rude, ou que je pusse devenir si faible en face d'elle. Tout en moi n'est que lassitude ou qu'impré" cation; ce sont les deux seules formules par lesquelles se traduisent mes derniers sentiments^ Je
n'ai plus même la force de rêver ; il me semble plus court de pleurer ou de maudire.
i^Madamel madame 1 la vieillesse qui vient à moi me fait peur. Qui me sauvera de ma vieillesse? Mes désolations persistantes commencent à m'étonner moi-même. J'ai sans cesse à la bouche le mot des désespérés : « Ah! si je pouvais recommencer ma » viel si je pouvais rentrer surtout dans le monde » des inconnus? »
» Ai-je donc fait autant de mal qu'on le dît, madame, et le croyez-vous? A la fin, je jpae perds moimême dans ma pensée. Il me semble pourtant que j'ai été un homme de bonne foi. Me serais-je trompé? Aurais-je vu le bien de l'humanité là où il n'est pas? et l'avenir, amsi que le présent, me fera-t-il un crime de mes ouvrages? Je ne veux pas le croire, il est des jours où je me berce de l'espoir d'une réaction populaire, où je crois voir arriver l'heure de mon triomphe! Oui, mon imagination s'égare quelquefois sur cette illusion flatteuse, et, d'un regard avide, je mesure l'espace qui la sépare encore de la réalité!... »
Dominé et comme suffoqué par son inspiration.
M. LE tu:»' s AMI'SK
Jean-Jacques Rousseau s'arrêta à cet endroit, et mit sa tète dans ses deux mains.
Un grand tumulte se fit dans la rue, et il lui sembla entendre des voix qui s'écriaient :
— Jean-Jacques I Jean-Jacques I
n n'ouvrit pas sa fenêtre, mais il écarta les petits rideaux, et, son œil plongeant en bas, il aperçut une . foule remuante, levant ses tètes vers lui, et qui agitait des flambeaux.
— Jean-Jacques I Jean-Jacques I criait cette foule. Étonné, il allait ouvrir la fenêtre pour tâcher de
comprendre le sens et l'a- propos de cette manifestation, lorsqu'une reflexion l'arrêta. Ses sourcils tressaillirent sous un vertige d'orgueil; un sourire pétilla dans ses rides.
— ^Le triomphe I murmura-t-il, le triomphe! ils viennent me saluer! Leurs mains sont pleines de couronnes, sans doute! Ils poussent des vivats et demandent à me voir! mon cœur, contiens-toi!
Par un mouvement rapide, il se jeta sur la chandelle et Téteignit.
Il ne voulait pas que personne pût suspecter sa 'joie ou apercevoir les mouvements de son oAbre.
Mais dès qu'il eut fait la nuit autour de sou bonheur, alors un souffle énorme se détacha de sa poitrine; il se prit à rire tout haut et à battre l'air de ses bras. Cet accès passé, il s'approcha à pas de loup de la croisée, et il colla son visage au ex)in d'une Titre.
— Oui, c'est bien cela; leurs yeux se sont dessillés, mon heure est venue. A la fin, je touche à la récompense de mes misères et de mes peines.,. Le triomphe I c'est le triomphe 1
Les bruits du dehors redoublaient. Des étincelles envolées des flambeaux secoués montaient jusqu'au quatrième étage.
— Jean-Jacques I criait-on.
Il regardait toujours.
Cependant il se fit une minute de silence. La foule prenait une décision.
Lui était inquiet...
Tout à coup les clameurs du dehors recommencèrent, mais plus intenses et plus désordonnées. Il s'y mêlait quelques éclats de rire et des lambeaux de chansons railleuses.
Le philosophe se haussa pour mieux voir. Une
30 M. LE DtJC s'amuse
vive flamme remplissait la rue Plâtrière. A la fin, il voulut voir tout à fait, et il ouvrit sa fenêtre. Un spectacle inouï frappa son regard. Il était d'usage tous les ans de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la rue aux Ours. Ce divertissement populaire, déjà négligé à l'époque de notre récit, allait sans doute être entièrement supprimé, lorsque le peuple, par une de ses fantaisies significatives, s'avisa de le renouveler à propos de Rousseau et de ses singularités récentes. A cet ejBFèt, on donna sa figure et son vêtement à l'homme de paille, on lui arma la main d'un couteau luisant ; — Pourquoi ce couteau? les Mémoires du temps ne l'expliquent pas; — et on le promena ainsi en grande pompe à travers Paris. Puis, an lieu de le brûler, selon là coutume, dans la rue aux Ours, il fût résolu d'un accord unanime que l'auto-da-fé aurait lieu dans la rue Plâtrière, devant la maison même de l'auteur du Contrat social.
Donc, lorsque Jean-Jacques Rousseau mit la tête à la croisée, il se vit brûlé en effigie par le peuple parisien.
— Jean-Jacques ! A bas Jean-Jacques !
M. LE DtC S*AMtSE 31
Telle fut la huée assourdissante, quand on l'eut vu apparaître.
Un homme, plus exalté encore que les autres, saisit le mannequin, malgré les tourbillons de feu qui le dévoraient, et, montant sur la borne d'en face, il le montra au philosophe, en TéleVant à trois reprises. Après quoi 11 le rejeta embrasé dans le foyer sifflant, où il suscita une explosion d'étincelles qui illuminèrent la rue et se répandirent ensuite toutes dans le même sens, comme un vent pailleté d'or.
Rousseau demeurait frappé de stupeur, lorsqu'une pierre, lancée par une main inhabile, rebondit sur l'appui de la fenêtre. . •
— Rousseau, qu'est-ce que c*est donc que ce bruit que j'entends? demanda de la chambre voisine une voix qui était celle de Thérèse.
Rousseau ne répondit pas. Il tremblait convulsivement et s'appuyait âu dossier d'une chaise rencontrée.
n disait, les dents serrées :
— Oh! le peuple l
Car le peuple criait toujours : •
— A bas Jean- Jacques!
— Haï, haï partout 1 répétait sourdement l'homme de Genève; partout la malédiction et l'outrage. Ténigme désespérante! Pe.uple stupide, mais regarde-moi donc mieux : je suis peuple comme toi, pauvre comme toi, je suis un des tiens, et tu te frappes en me frappant. Ahl misère! folie! à quoi m'aura servi de loger dans les mansardes, de fuir les grands, de renoncer aux joies du luxe, de briser mes amours sous mes pieds, de me faire noir, sauvage, lamentable, laborieux, si maintenant les hommes du peuple s'en viennent. à moi et me battent, parce que je suis semblable à eux 1 Vous avez raison, monsieur de Voltaire : donner sa vie au peuple, c'est insensé, c'est inutile. Le peuple vous adore, vous, parce que vous êtes riche et que vous êtes gentilhomme; il s'amuse à vous voir bien vivre ; votre faste le réjouit, lorsque ma pauvreté l'irrite. Ah 1 je n'ai pas fait la Pucelle^ moi 1
— Jean-Jacques! à bas Jean-Jacques!
— Oui, criez et raillez ! criez haro sur l'imbécile et sur le fou !
Thérèse, de son lit, s'inquiétait cependant.
M. LE DlC s'amuse 33
— Il me semble qu'on t'appelle dans la rue, Rousseau ; cette fois, j'entends bien.
— Dors^ pauvre femme! répondit-il, ce sont des gens ivres qui passent.
— ' Rousseau, je te dis que c'est toi qu'on appelle, répétait^elle toujours.
— Dors, Thérèse*-
Il s'approcha de la croisée et en saisit les deux battants pour les clore.
Mais il les lâcha aussitôt.
Une deuxième pierre venait d'entrer dans une vitre et de la casser...
lie philosophe rugit.
Et^ comme un lion blessé, il alla se tapir dans un coin de la chambre.
— Eh bien, gronda-t-il sourdement, haine pour haine! morsure pour morsure! Ils le veulent! ils le veulent! Colères par le pauvre envoyées, soyez renvoyées sur le pauvre ! Rebondissez sur son front, pierres brutales! Ces hommes, je les maudis.
11 frémissait de partout.
Soudain il eut un rire violent qui lui sangla la
34 M. LE BtC s'amuse
— Ah I vos pierres frappent juste, mais elles ne me tueront, ni moi ni mes livres ! Essayez d'arracher mes idées de votre mémoire, je vous en défie; elles sont les vôtres maintenant, vous les portez avec vous, et ce serait en vain que vous tenteriez de secouer leur influence. J'ai fait mon œuvre dans votre pays. Chacun de mes pas à fait gémir votre sol, si bien qu'il en retentira encore lorsque je ne serai plus. Allez toujours ! Le citoyen de Genève vous a ouvert votre chemin, il faut que vous y passiez I
Son doigt sec et ferme s'allongeait dans l'ombre.
— Il est trop tard pour me tuer maintenant, trop tard, m'entendez-vous bien? Vous portez ma vengeance avec vous. Masses terribles, je vous ai pétries avec mon encre, et vous dépasserez mes espérances I . '
Alors il marcha résolument à la fenêtre cette fois, et il la ferma.
— Rousseau ! disait la voix dolente de Thérèse Levasseur.
— C'est vrai; pauvre Thérèse, je l'avais oubliée I Il alla à elle.
M. L£ DUC s'amuse 35
Le moment de la crise était proche. Elle roidissait ses bras, et des larmes nerveuses mouillaient ses joues, ce qui l'empêcha de remarquer le visage bouleversé et pâle du philosophe.
— Rousseau, disait-elle, par pitié, une sagefemme ! un médecin! ...
— Attends, je sors, diMl effrayé réellement.
D s'élança dans l'escalier.
Unie Plàtri^[«e était redevenue déserte.
Il maroha dans la cendre.
Dans la rue Plâtrière, à la même heure, une scène à peu près pareille se passait au fond d'un magni- . fique hôtel, faisant presque face à la pauvre maison de Jean-Jacques.
Pendant que Thérèse se tordait sur son affreux grabat, mademoiselle Clarendon, ou plutôt la Clarendon^ une des coryphées de l'Académie royale de musique, allait, elle aussi, devenir mère au bénéiice de M. le duc de Noyal-Treffléan.
Étendue avec grâce sur un lit ei^ étoffe de pékin jonquille, la Clarendon laissait pendre hors des draps un petit poignet blanc qui sortait d'un Ilot de dentelles, et dont un grave personnage en perruque à la Tronchin interrogeait de temps à autre les battements.
C'était une fort jolie personne que la Clarendon . Elle avait poussé toute seule dans les bosquets de l'Opéra. Un soir, M. le due de Noyal-Treffléan, qui passait par hasard, l'avait cueillie. Voilà son histoire.
Elle était très à la mode, partout ailleurs qu'au théâtre, où elle ne dansait que trois ou quatre fois l'an, aux fêtes carillonnées. De talent, elle n'en avait pas l'ombre. En revanche, son phaéton était le plus riche de Paris, ses chevaux étaient les plus coquettement pomponnés; elle avait même un coureur qui courait en arrière, comme celui du duc d'Aiguillon. On soupait plusieurs fois la semaine chez la Clarendon. Elle réunissait ses bonnes amies, des militaires, des fermiers-généraux, et puis des artistes, des peintres, des écrivains, qui venaient chez elle manger. A force de s'entendre dire par tous ces gloutons qu'elle avait de l'esprit, la danseuse finit par le croire. Deux ou trois sottises originales, qu'elle avait laissé tomber de ses lèvres, furent ramassées et érigées en bons mots. Mais son véritable esprit était dans ses yeux, — deux filons d'amour, selon l'expression de Marivaux ; — dans son sourin»
qu'on eut dit découpé dans une feuille de rose ; dans sa voix qui était une musique. Son esprit était surtout dans la bourse de M. le duc de Noyàl-Trelfléan.
Quant à son cœur, — le cœur de la Clarendon I — les renseignements nous manquent de la manière la plus absolue. Nous sommes porté à croire que c'était le plus joli petit caillou du monde. Quelques mau-» vaises langues disaient que son père était mort de pauvreté dans un taudis de la rue Traînée, avoisi-* nant Téglise Saint-Eustache. Il est donc permis de supposer que mademoiselle Clarendon, ainsi que la plupart des danseuses, avait le cœur dans les jambes.
Avouons aussi que ce diable de cœur est une chose bien gênante, bien insupportable et bien triste. Le cœur 1 mais s'il fallait l'écouter toujours^ on ferait de belles folies. Parlez-nous plutôt de la tête, voilà une bonne conseillère l La tête aime le vin, les perles, la soie qui craque, les boUgie» éveillées, le propos galant et toute cette honte saupoudrée avec de la poudre d'or. Le cœur gronde, la • tète chante. Fi du Lçrorideur 1
Cette insolente fille continuait la tradition éternelle de Pandore après l'ouverture de la boîte. Mauvais génie au front brillant de jeunesse, elle traversait lo monde en faisant éclore sous chacun de ses pas un coupable désir. Du coin de la borne où hésitait leur vertu, de jeunes femmes du peuple, pâles de faim, la regardaient passer dans sa rcfbe à la polonaise, avec ses diamants aux oreilles, suivie de ses laquais; et leurs pauvres yeux flambaient d'envie.
Pourtant elle ne savait pas le mal qu'elle faisait, n en est ainsi chez toutes celles qui ont perdu la def de leur conscience. Arrivées à un certain point de dépravation et de coquetterie, elles . ne touchent plus à la société que par les côtés matériels. Leur pensée s'en va; elles enferment l'horizon dans un boudoir; leur ciel, selon un auteur, c'est le ciel de leur lit. On dirait les habitantes d'im monde à part, intelligent et galonné; elles n'ont presque plus rien de la femme : ce sont des oiseaux, un bouçiet, un article de joaillerie.
La Clarendon occupait, comme nous l'avons dit, 'in vaste hôtel situé devant la maison du philosophe fïenevois.
40 M. LK T)VC SAMISI-
Rieu de remarqualile dans la façade, si ee n'est un balcon rebroussé avec orgueil et travaillé curieusement par un serrurier de génie. La* porte n'était ni assez large ni assez haute pour donner passage à un carrosse. Cet hôtel portait encore le nom du président Hénault qui l'avait habité.
Toutes les grâcei^ et toutes les ardeurs du luxe étaient réservées pour l'intérieur. Le luxe montait l'escalier, entrait dans les chambres, grimpait aux plafonds, rampait furtivement sur les planchers. Il se faisait or, marbre, velours, porcelaine, bois d'amarante et bois de rose. Il étincelait dans les glaces, il souriait dans les Amours mythologiques peints par Gillot, il embaumait avec les fleurs dans les vases du Japon. Le luxe était le maître céans, rien ne se faisait que de par le luxe; et, dès qu'on entrait, il semblait entendre comme une ode au luxe chantée à la fois par les cristaux, la sculpture et les Gobelins !
La pièce où se trouvait alors couchée la Clarendon
avait été décorée par Carpentier, l'architecte du roi
et de pour et. Les lambris étaient chargés d'arabes-
• quos ('X('m'uI(''os sur les dessins du' château du Croisy;
les meubles élaieut en bois d'aventurine appliqués par Martin.
A cette heure de nuit, la danseuse était vraiment séduisante à voir. Sa physionomie doucement alanguie était rehaussée par une petite mouche taillée en forme de croissant, appelée Y équivoque et placée à la pointe de l'œil. Elle avait quitté en partie son rouge.
De temps en temps elle poussait quelques faibles cris de douleur.
Le docteur était assis auprès d'elle sur un de ces tabourets désignés, dans le langage précieux de Tépoque, sous le nom à' enfants du respect.
Ce docteur, dont il importe d'esquisser la physionomie, était l'excellent docteur Champdoiseau, vulgairement appelé dans Paris le médecin des pauvres, grand ennemi de la compagnie de Jésus, détracteur acharné du père de Sacy et fortement imbu des principes philosophiques. Il avait été à l'école de Boerhaave, et ses lumières méritaient de le classer auprès des Sydenhamet des Louis. Seulement il avait des idées audacieusement avancées sur TorîîaTiisation dos corps et sur les expériences aux-
42 M. L£: DUC S'AMU$£
quelles il est possible de les soumettre. C'est de lui qu'on tient cette recette pour faire des cydopes ; « Prêtiez deux enfants nouveau-nés, mâle et femelle; masquez-leur Tœil gauche; mariez ces deux borgnes artificiels quand ils seront grands; suivez le même procédé pour les enfants qui naîtront d'eux, et obtenez une dispense du pape pour les marier ensemble; masquez toujours les yeux gauches, mariez toujours les frères et les sœurs, et, au bout de quelques générations, vous aurez le plaisir de voir les yeux gauches s'oblitérer, disparsdtre, et l'œil droit se déplacer petit à petit pour venir se .fixer au milieu du front.., »
A part ses manies expérimentales, le docteur Champdoiseau était le meilleur homme de la terre.
Il demandait alors à la Clarendon ;
— Souffrez-vous beaucoup ?
— Ah I docteur, répondait-elle, si ma taille allait demeurer gâtée I
— Cela n'est pas probable,
— Je crois que j'en mourrais, docteur l
— Bon I voyez mademoiselle Sophie Amould,qui en est à sa troisième grossesse.
— Mais c'est l'excès contraire que vous me citezlà! Mademoiselle Arnould est maigre comme les six commandements de FÉjçlise. Docteur ?
-"Madame?
— Pensez-vous que ma convalescence dure longtemps.
— Mais... quinze jours... trois semaines au plus.
— Trois semaines ! La vilaine chose que la materiiité, et combien je suis à plaindre I
La Clarendon s'agitait dans ses mousselines et «découvrait tantôt un bras d'albâtre ou un coin luisant d'épaule.
Une de ces petites chiennes à la mode appelées g^eainesy s'était pelotonnée sur son lit et endormie au milieu de deux ou trois pralines éparpillées.
Dix heures sonnèrent à la pendule.
En ce moment un roulement sourd se fît entendre ^lans la rue.
Une voiture venait de s*arrêter devant la porte de l'hôtel.
Un heiduque, porteur d'une haute canne, fit retentir le marteau de l'hôtel, pendant que les deux
laquais de derrière s'eïnpressaient d'abaisser le marchepied du carrosse.
M. le duc de Noyal-ïrefÛéan descendit pesamment en chantonnant un air de théâtre.
Au bas de l'escalier, il fut instruit de nouveau, par la femme de chainbre, de l'état critique où il allait trouver la Clarendon.
— Vraiment? dit-il, moi, père; cela est amusant. Puis, fouillant aussitôt dans sa large veste :
— Tiens, Frontine, voilà vingt-cinq louis pour " la nouvelle, et je t'en promets autant si j'ai un enfant mâle.
La soubrette empocha.
— Père l répéta le duc avec un sourire gros de . mystères.
Lorsqu'un sentiment humain tombait au milieu de cette société d'apparat, parmi ces hommes et ces femmes qui vivaient justement de tout ce qui ne constitue pas la vie des autres, il y produisait l'édaboussure d'une pierre dans] un étang. La famille, la dévotion, le travail, étaient regardés par eux comme le roman de l'existence. Ils n'admettaient pas qu'il pût leur arriver rien de ce qui arrive com-
munément aux petits bourgeois; le moindre point de contact leur causait des ébahissements profonds ou des colères à tout briser, comme quand leur carrosse se trouvait arrêté par un embarras de charrettes. En dehors de ce cinquième élément, la cour, où ils vivaient, soyeux et puérils, avec des frémissements analogues à ceux des poissons rouges dans un bassin, ils ne savaient rien voir ni rien
entendre. ^
Devenir père, comme le premier marchand de la rue Saint-Denis, lorsqu'on est to.ut absorbé par le sourire de la reine, le pont-neuf en vogue, la dernière sorte de poudre, c'était pour eux d'un trivial à faire pousser le rouge au front I On comprend alors la sérénité d'âme et toute l'admirable grandeur de caractère qu'il fallut à M. le duc pour se contenter simplement d'en rire.
Après avoir pressé le bouton de la chambre à coucher de la Clarendon, et salué le docteur d'un geste, il s'asssit sur une ottomane, enrichie de crépines d'or et garnie de coussins avec des glands en chaînettes, qui faisait face au lit. ,
— Bonsoir, déesse, dit-il en rangeant son épée. .
46 * M* LE DUC S'AKUSE
La danseuse se souleva pour voir s'il u'y avait pas 0ur le visage de sou protecteur un peu de Tironle contenue dans ses paroles. Mais^ rassurée :
-« Déesse à la façon de Sémélé, répondit-elle, quand Jupiter daignait assister à ses couches.
M. le duo de Noyal-Treffléan, qui allait prendre mxe prise de tabac, demeura émerveillé de cette mythologie d'Opéra.
— Montrez-moi votre tabatière, reprit la Glarendon qui étendit la main ; il me semble apercevoir un nouveau sujet dessus,
-— Tudieul vous avez la vue bonne.
— Donnez.
— • Volontiers.
— Qu'est-ce que cela représente? dit-elle en exa* minant le bijou avec attention.
— Ça? c'est une miniature, h' Amour qui cloue un papillon à un arbre* Je gage, friponne, que vous devinez aisément l'allégûrie. Il veut fixer une &me volage.
* — Oui, oui.., très-galant... et surtout très*significatif, répondit-elle;^
— Bah ! tout le monde en porte de semblables.
La danseuse attacha sur lui des yeux qui lançaient rinterrogation.
— Duc?
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Vous êtes à cent lieues de moi; veneK donc plusprès. Est-ce que ma maladie vous épouvante ? Cela ne se gagne pas, demandez au docteur.
Le duc de Noyal-Treffléan changea complaisamment de place pour venir se plonger dans une sultane, au pied du lit de mademoiselle Clarendon,
— Ahl mon Dieul s'écria-t-elle dès qu'elle Teut à portée, mais vous embaumez l'eau de Chypre I
— Est-ce que cela vous incojnmode, céleste amie?
— Non. Je vous trouve à ravir de la sorte, avec "^otre habit de velours ponceau, vos riches dentelles, €t surtout le gros diamant qlii rayonne à votre doigt.
^ C'est tArisiote^ un des plus précieux qui existât dans toute l'Europe.
••^ Pour peu que cela«continue, vous êtes en train ^fi devenir l'arbitre du raffinement.
-Ohloh!
— Depuis deux mois, c'est à peine si je vous reconnais.
— C'est que depuis deux mois vous ne m'avez jamais tant regardé qu'aujourd'hui, idole.
— Tenez, duc...
— Mignonne?
— Parlons franchement.
— Je refuse, répondit le duc.
— Et la raison? demanda-t-elle légèrement surprise.
— C'est que vous n'êtes pas de force.
— Eh bien, nous allons voir ; je suis piquée au jeu. D'abord, répondez-moi. D'où sortez-vous à présent?
— De mon carrosse.
— Mais auparavant? fit la Clarendon impatientée,
— De la Comédie-Italienne, tîgresse.
— Ah ! et que donnait-on ce soir à la Comédie- Italienne?
— Dame I ce qu'on a l'hjtbitude d'y donner tous les soirs, une parodie, quelque chose comme Fan-' foie, je crois, ou bien..
— Il n'importe. Et qui est-ce qui jouait dans cette parodie?
— Les chanteurs ?
— Non, les chanteuses.
— Ma foi, autant qu'il m'en souvienne, mademoiselle Prudhomine, mademoiselle Beaupré, mademoiselle Baptiste, qui dit si bien l'air : Tu croyais, en aimant Colette...
— Et puis?
— Et puis... attendez donc... mademoiselle Mahtel... oui, c'est bien la Mantel.
— r Monsieur le duc, voulez-vous que je vous dise une chose?
— Dites, lumière de mon âme.
— Vous êtes amoureux de mademoiselle Mantel.
— Allons donc! fit le duc en tarabustant du bout de sa canne la petite chienne qui s'était réveillée et lui montrait les dents.
— Depuis deux mois, vous lui faites une cour réglée.
— Quelle plaisanterie! Depuis deux mois 1 Mais il y en aurait assez pour me donner dans toutes les
50 H. LE DUC s'amuse
ruelles la réputation d'un Amadis ou d'un Galoandre . Vous n'y songez pas, Clarendon.
— Prenez garde, mon cher duo, je m'y oonnais, un indice me suffît; et, s'il faut absolument vous convaincre, eh bien!.., vos breloques, par exemple...
— Mes breloques?
— Oui. Croyez-vous que je ne me sois pas aperçue que depuis deux mois vous* en aviez changé presque toutes les semaines.
. — Qu'est-ce que cela prouve?
— Oh î ne faites pas l'ignorant. J'en sais aussi long que vous sur le langage des bagues, des mouches, des fleurs et des rubans. Grâce à cette science, j'ai suivi pas à pas vos progrès dans votre nouvelle passion. Vos breloques m'ont tout raconté. D'abord, aussitôt que vous vous êtes senti captivé par les charmes de mademoiselle Mantel, vous vous êtes empressé de porter une petite chaîne, des lacs de soie et un oiseau en cage, chantant la perte de sa liberté. Puis quelque temps après, sans doute en marque de votre attachement discret et fidèle, une éternelle, un chien blanc, et un Cupidon le doigt sur la bouche et sans ailes. Même une fois, vous affectâtes de ne suspendre
qu'une- larme d'or, vqus voyez que j'obserye bien. Jusque-là, les choses me paraissaient être menées avec assez de lenteur lorsque, il y a huit jours, vous êtes arrivé avec une couronne de roses épwpuies, une trompette et deux brins de laurier. Cet emblème triomphal ne sollicitait aucune explication, au contraire, bien des gens auraient pu le trouver trop explicite et suffisamment vaniteux. Enfin, aujourd'hui, je Yous vois porter deux cœurs entielacés. Ah I pour le coup, monsieur le duc, convenez-en^ vous me forcez les yeux; et il faudrait être aveugle pour n'avoir pas lu couramment l'histoire de vos amours dans les métamorphoses de vos breloques.
Le duc de Noyal-Treffléan se gratta l'oreille et se prit à rire.
— Clarendon, vous êtes une fille adorable, et jamais je ne vous ai connue plus spirituelle que ce soir.
•* Eh bien, c'est flatteur.
"* Mais,- à mon tour, voulez-vous que je vous dise?
-^Voyons.
■* Vous i;ie m'en voudrez pas de ma sagacité?
O'à M. LE DUC S'âMUSE
— Pas plus que vous ne m'en avez voulu de 1 mienne.
— Ma chère belle, votre jalousie est trop subi pour ne pas cacher une arrière-pensée. Vous avez u projet.
— C'est selon.
— J'en suis sûr. Votre siège est fait, comme dit ( bon abbé Vertot.
— Un siège?
— Allons, avouez sincèrement.
— Avouer quoi?
— Que vous avez une demande à m'adresser.
— Moi, du tout.
— Gomme il vous plaira I fit le duc en croisant s« jambes et regardant au plafond.
— Seulement...
— Hein?
— Je voulais
— Qu'est-ce que vous vouliez ?
— Je désirais...
— Ahlahl
— Oh! mon Dieu, causer; pas autre chose.
— Oui, camer, c'est ce que j'avais l'intentiou de dire, cela s'entend ; mais causer de quoi ?
— De quelqu'un.
— Encore dois-je savoir de qui?
— Eh bien, de... voire... enfant, par exemple.
II y avait dans le regard et dans l'accent de la danseuse une inquiétude qui n'était pas jouée.
Sans doute le duc s'en aperçut, car un sourire desserra ses lèvres, et il reprit :
— Bon I cet enfant n'est pas enco£e né.
— Il va neutre.
^ AlorSj nous aurons tout le temps .d'en causer à loisir.
— Vous croyez?
— Assurément.
— Je le ferai nourrir près de moi, dit la Claren- ^on, dans une campagne voisine, afin de le voir souvent, bien souvent, car c'est mon premier-né, duc ; et quel bonheur j'éprouverai à surveiller ses tendres jo^s, à épier ses bégayeménts, à guider ses pas î Comprenez-vous cela, et excusez-vous ces transports pour moi si nouveaux? .
Le duc feuilletait les Matines de Cythère,
— Si c'est un fils, continua la Glarendon, je le nommerai Charles, comme vous, mon ami; -et si c'est une fille, Charlotte.
Le duc gardait le silence.
— Ensuite, il faudra faire quelque chose pour son avenir, veiller à ce que son éducation soit achevée et brillante, lui donner enfin un honorable état.
Le duc se taisait toujours.
— Mais vous paraissez m'écouter à peine, dit-elle^ et vous ne me répondez point. A quoi songez-vous donc? Est-ce que ces projets ne seraient pas de votre goût?
— Clarendon, répondit le duc avec une certaine lenteur, je vois que vous perdez la mémoire.
La Clarendon tressaillit.
— La mémoire... de quoi? balbutia-t-elle.
— De nos conventions.
Le duc de Noyal-Treffléan se leva silencieusement et comme avec eff'ort.
Il alla droit au docteur.
— Docteur Champdoiseau, dit-il, rendez-moi le service de tùter le pouls h mademoiselle Clarendon.
M. 1.E puc*s'amuss 55
U docteur exécuta cet ordre avec une gravité et un scrupule dignes d'un médecin de Molière,
— Bien, fort bien, ajouta le duc. Maintenant, dites-moi pendant combien de temps mademoiselle peut supporter la contrariété d'une conversation d'affaires.
Le docteur consulta la pendule placée sur la cheminée, puis sa montre à lui; il interrogea une seconde fois le pouls de la malade, et répondit :
— Une demi-heure encore.
Et sur un regard du duc, il s'inclina révérencieusement et sortit.
Resté seul avec la Clarendon, le duc deNoyal-Treffléan se dirigea vers un panneau de l'appartement; il poussa un ressort secret et tira d une cachette un petit coffret, qu'il vint déposer sur une console. •
D ouvrit ce coffret, au fond duquel on ne voyait ^'une feuille de parchemin pliée en quatre.
Cette feuille de parchemin, il la prit délicatement ^tre ses doigts, et, après l'avoir dépliée, il revint 8'asseoir dans la sultane où il se trouvait tout à l'heure, auprès du lit de la Clarendon.
56 M. LE DtC s'amuse
Celle-ci l'avait regardé faire, en se mordant les lèvres, de l'air de quelqu'un qui se souvient trop tard.
Mais lui, sans vouloir remarquer son embarras^ il éleva le papier, et le balançant entre l'index et le pouce :
— Connaissez-vous ceci, chère belle ? demanda-t-il.
— Attendez donc... joua la danseuse.
— Cherchez bien.
— N'estce pas cette folie dont nous nous amusâmes Tannée dernière, cet engagement que'-vous m'obligeâtes à signer?
— Je crois que oui.
— Eh bien, dit-elle avec une gaité apparente, qu'est-ce que vous voulez faire de ce chiflfon?
— La la, parlons plus sérieusement d'un acte en bonne forme, signé, paraphé et enregistré par tous les hommes de la chicane.
— En vérité?
— Voyez plutôt ces gros pâtés d'encre et ces zigzags de procureur, dit le duc en avançant, le parchemin sans le lâcher. Mais, comment se fait-il que vous en ayez sitôt perdu la mémoire?
— Je ne sais pas, dit la danseuse.
— Vous plait-il, dans ce cas, fraîche Hébé, que je vous en rappelle les clauses les plus importantes?
— Comme vous voudrez, répondit la fraîche Hébé, non sans un grain d'humeur.
Le duc de Noyal-Trefûéan s'arrangea au fond de son fauteuil, et entama la lecture de cette pièce originale qui n'est pas sans exemple parmi les annales de la galanterie au xviii® siècle :
« Par devant, etc., etc., il a été formé une société, d'une part entre M. le duc de Noyal-TrefÛéan, sei- ^gneur de... » Je passe les titres, dit-il, a et mademoiselle Hélène Roux, dite la Clarendon, coryphée . ^u théâtre royal de TOpéra. »
» Cette association a pour but l'agrément mutuel des parties contractantes; elle est fondée sur l'imlûoralité et le plaisir, dans la> limite des articles cidessous énoncés :
» Art. 1". M. le duc de Noyal-ïreffléan s'engage envers la demoiselle Clarendon à lui acheter un hôtel dans Paris, meublé comme (^elui de mademoiselle
'6H M. LE DUC s'amuse
Éryphile; avec une toilette en argent de Torfèvre Germain.
» Art. 2. Plus, une folie sur les bords de la Seine, à Meudon> Vaucresson ou Bellevue.
» Art. 3. A lui faire obtenir de Francœur trois pas chaque année, dans les divertissements' de rOpéra.
» Art. 4. M. le duc tâcbera d'être jaloux au moins deux fois par mois, en présence de témoins.
» Art. 5. De son côté, la demoiselle Clarendon consent" à se vêtir deux fois par. an en bourgeoise ou en grisette, pour aller en partie de cabaret aux Porcherons, ou ailleurs, avec M. le duc.
» Art. 6. A essayer d'apprendre l'orthographe et ^ la grammaire.
» Art. 7. A ne changer d*èquipage que tous les trois mois.
» Art. 8. A se procurer dans le plus bref délai tous les vices charmants de son sexe, ainsi que les défauts qui pourraient lui manquer.
» Art. 9. A n'avoir... »
La Clarendon laissa échapper un mouvemeut d'impatience*
— Mon Dieu I monsieur, dit-^lle, sautez par-dessus quelques articles, et arrivez à ceux qui sont les plus essentiels.
— Soit. Art. 10... art... 12... art. i3».. Ce n'est pas eela.
— Yètes-vous?
a Art. 16. La durée de rassociation n'est pas bornée ; il suffit de la volonté d'une des deux parties coatractantes pour la dissoudre entièrement. »
— Ce n'est pas encore cela.
a Art. 17. La raison sociale est Noyal-Glarendon.«* »
— Plus loin, sans doute.
— Ahlm'y voici. «Art. 20. » C'est l'article 20^ articula le duc avec une lenteur malicieuse.
— Oui, oui, mais voyons..*
c< Art. 20« Au caâ où la demoiselle Clarendon ' viendrait à être mère, Tenfant né d'elle appartiendrait à M. le duc de Noyal-Treffléan, qui demeurerait libre d'en disposer comme il lui conviendrait. »
— Estrce tout? demanda la danseuse.
— C'est tout, répondit le duc.
— Eli bien?
— Eh bien, n'avais-je pas motif, douce amie, de dire tout à l'heure que vous aviez perdu la mémoire?
— Mais non, je vous jure.
— Gomment cela?
— Je proteste que nous nous entendons à ravir. Disposez de mon enfant, selon qu'il vous plaira. Je n'y mets point obstacle.
— A la bdhne heure.
— Seulement, permettez-moi de vous demander ce que vous voulez en faire?
— Ah I pour cela, c'est mon secret.
— Prenez garde, cher duc, le traité ne me défend pas les interrogations.
— Soit ; mais il ne m'ordonne pas les réponses. La danseuse était battue, elle le sentit; car sa voix
et son regard, d'attentifs et de spirituels qu'ils ■ étaient, commencèrent à devenir supphants.
— Au moins, un renseignement, un mot! demanda-t-elle.
— Rien, prononça le duc.
\je silence qui se fit dans cette chambre pendant trois minutes couva une résolution bizarre chez la Clarendon. Elle eut un mouvement du cœur, le prc-
mier de sa vie. L'être qui palpitait dans ses entrailles lui fit ressouvenir qu'elle était femme.
— Ma foi, monsieur le due, dit-elle avec un sourire qui n'était dégà plus celui de la courtisane, vous allez vous moquer de moi, je le sais. Je ne vous ai guère habitué jusqu'à ce jour à des sensibilités, et moi-même je m'étonne du caprice qui me prend. Mais enfin, cela m'amuse de céder à la nature, une fois par hasard. Cet enfant n'est pas né, donc il est encore à moi ; eh bien I je romps notre [engagement...
Cette fois, ce fut au tour du duc de se mordre les lèvres et d'être désappointé. L'étonnement qui se peignait sur son visage témoignait de sa perplexité profonde.
— Allons donc I ma belle, est-ce sérieux ce que vousmedites-là?
— Très-sérieux. Je veux voir, je veux savoir, je veux connaître. Peut-être y a-t-U dans la maternité un monde de délices supérieures. Enfin, c'est ma fantaisie.
— Vous n'y songez pas, Clarendon I
— Si fait, monsieur le duc, et c'est moi qui ne vous
comprends plus. Croyez-vous avoir le privilège de la singularité? Ne suis-je pas votre élève? Je veux voler de mes propres ailes maintenant, et être seule à créer mes sensations.
— Ainsi donc?... fit le duc inquiet.
— Ainsi donc, répartit la danseuse, vous êtes libre d'anéantir ce contrat.
— A votre aise, ma charriante.
Et sur-le-champ il approcha le parchemin d'un flambeau de cire.
Mais auparavant il se retourna encore.
— Eh bien? murmura-t*il.
— Brûlez.,.
Le duc de Noyal-Treffléan hésita. A la fin, il remit le papier dans sa poche.
Au fond, la Clarendon n'en fut pas fâchée.
Il fit silencieusement trois ou quatre tours dans la chambre, pendant lesquels il roula des projets. La résistance de cette fille l'intéressait à l'égal d'un problèn^^e qu'il se serait mis en tête de résoudre.
Au quatrième tour, il s'arrêta devant le lit. Sa figure rayonnait d'une idée mauvaise. Il s'était jom*
posé un sourire avec les sourires combinés de Mazarin, de Dubois et de tous les Richelieu.
— Allons, murmura-t-il, je vois qu'il faut recourir aux grands moyens.
Et, après une pincée de tabac lestement humée :
— Clarendon, dit-il, je vous achète votre enfant. La danseuse était habituée à bien des choses de la
part du duc de Noyal-Treffléan; mais elle ne s'attendait pas à celle-là. Pour lui, elle en rougit presque.
— Voyons, combien? dit-il.
"^ Mais, monsieur le duc... balbutia-t-elle en sentant toutes ses idées confondues.
•*• Oh I ne marchandons pas, c'est inutile ; je suis résolu à en passer par ce que vous voudrez... TeniBZ, ^ mille livres !
•^ Monsieur le duc, à votre tour, ce que vous dites là est-ce sérieux?
*- Rien de plus sérieux. Dix mille livres votre en- ''^t, voulez-vous?
^Mais un pareil moyen est odieux, continuât-elle. '^
"* Parbleu I quel charme y trouverais-je, s'il était innocent?
64 M. L£ DUC s'amuse
— Cependant...
— Oh I mon adorable, finissons. La demi-heure du docteur est près d'expirer, dit-il en regardant la pendule; voyons, vingt mille livres, cela vous va-t-il? .
La Clarendon passa la main sur ses yeux :
— Duc, laissez-moi, je souffre.
— Trente mille alors !
— Duc, rappelez le docteur, je vous en prie.
— Quarante I
-7- Votre voix me fait mal... Je vous dis que je ne veux pas . . .. laissez . . .
— Cinquante, cinquante mille livres ! dit-il en se penchant sur elle.
Un silence.
La danseuse se tordait, ébranlée à moitié.
— Ah I vous tenteriez les saints I cria-t-elle ; non, non, non, je ne serai pas une mauvaise mère.
mon enfant, entends-tu? cinquante mille livres, tes caresses, ton regard, le sourire que j'ai tant désiré, cinquante mille livres tout cela I cinquante, mille livres, ce mot que tu prononceras un jour : Ma m^re ! Non, non, jo no veux pas.
Mais lui, le duc, poursuivait toujours son implacable enchère.
— Soixante mille livres 1
— Non I non ! non I
— Cent mille livres I
Pas de réponse. Un horrible combat avait lieu dans le cœur de la Clarendon.
Et puis, les douleurs de l'enfantement commençaient à se faire sentir impérieuses.
Le duc, à son oreille, répétait :
— Combien ?
— Ah I mon enfant, tu me maudiras I
— Combien? criait le duc.
— Eh bien... eh bien... dit la courtisane en se soulevant dans un suprême effort, deux cent mille livres !
Elle retomba en proie aux convulsions.
Le duc de Noyal-Treffléan eut un mouvement d'effroi. Il agita précipitamment une sonnette. Le docteur parut.
Le spectacle le plus sublime qu'on puisse voir est certainement celui des premières caresses qu'une mère donne à son nouveau-né.
Thérèse Levasseur tenait son fils dans ses bras elle attachait son regard sur cette ébauche humaine qui, enveloppée de lamges misérables, semblait ne pas vouloir ouvrir les yeux, afin de ne paij voir la vie.
Auprès d'elle se tenait le médecin que Rousseau était allé quérir, et tjxii. se trouvait être précisément le docteur Ghampdoiseau. Le philosophe Tavait rencontré sortant de l'hôtel de la Clarendon, et, après s'être nommé à lui, il l'avait prié de venir donner
M, LE DUC S'AMPSK 67.
ses soins à une pauvre femme qui demeurait tout proche* Le docteur l'avait suivi, la tête découverte*
— Enfint disait-il maintenant à Thérèse en se voûtant de manière à former avec sa canne un arc irréprochable, quels noms donnerez-vous à ce jeune garçon ? Ceux de son père^ évidemment. £h bien^ promettez-moi en outre de le nommer Érasme.
C'était le prénom du docteur.
Thérèse hocha la tête.
— 11 n'aura pas besoin de noms, répondit-elle^ triste.
— Vous voilà retombée dans vos appréhensions mauvaises. Vous ne croyez donc pas à la science? Cet enfant est heureusement constitué; tout fait présuijier qu'il vivra pour porter le nom glorieux de son père, auquel j'aurai ajouté trois syllabes^ moi, le plus humble admirateur du grand philosophe.
— Il ira où les autres sont allés.
— Que vous avez d'étranges visions I Parce que la mort s'est déjà abattue sur les précédents, croyezvous qu'elle soit continuellement aux aguets?
Pendant quelques minutes , Thérèse demeura muette. Les paroles du docteur avaient réveillé chez elle de lugubres souvenirs.
Elle serrait son nouveau-né contre son sein avec plus de tendresse. Il y avait à la fois de la terreur et de l'amour dans sa physionomie.
— Docteur, dit-elle enfin; ce n'est pas la mort qui m*a enlevé mes autres enfants.
La canne du médecin faillit rouler sur le plancher.
— Ce n'est pas la mort? Mais alors...
— C'est Rousseau qui me les a prisl
— Quoi I votre illustre époux?
-— Oui, docteur.
— Et qu'en a-t-il fait?
— Hélas I demandez aux sœurs de l'Hôtel-Dieu. Le médecin se redressa en passant la maki sur
son front.
— majestueux philosophe I s*écria-t-il dans un transport d'enthousiasme ; c'est superbe I Tu voues tes enfants à l'obscurité , afin qu'ils deviennent des hommes intègres, de vertueux citoyens. Tu redoutes pour eux le contact d'une société corrompue. Magnifique leçon donnée à tous les pères! mon
maître I je voudrais que demain il me naquît un fils^ afin de pouvoir imiter ta sagesse!
— Vous trouvez cela beau, vous?
— Mais je suis trop vieux pour avoir un fils! continua le docteur en levant vers le ciel un regard de reproche.
— En vous coçifiant ce secret, reprit Thérèse, j'espérais vous voir compatir à mes anxiétés; je croyais trouver en vous une âme d'honnête homme et non un cœur de philosophe.
— Pauvre femme! c'estrà-dire que vous ne me supposiez point si grand, n'est-il pas vrai? Vous m'assimiliez aux bourgeois et aux villageois ; vous me prêtiez la faiblesse morale de ces gens-là.
— J'allais vous prier de soustraire cette malheureuse créature au sort qui lui est réservé. Cela vous eut été si facile ! Vous if aviez qu'à l'emporter dans vos bras chez quelque bonne femme qui lui aurait
servi de mère jusqu'à ce que j'aie la force de me
lever seulement.
— Votre intention eût donc été de vous opposer^ aux volontés du célèbre Rousseau ?
Thérèso roidit le bras par un geste menaçant.
70 M. LE DUC S'âHUSE
— Et mon intention n'a pas changé, dit-elle en grossissant sa voix , Si Jacques vient essayer de me voler mon enfant, je lui plante mes ongles dans les yeux. Il ne pourra pas cette fois profiter lâchement de mon sommeil, car je ne dormirai pas!
Le médecin prit le bras de Thérèse, et^ lui tàtant le pouls :
— Avant deux heures, dit-il, vous dormirez,
— Et si je ne veux pas?
— La nature ne tient pas compte des fantaisies de la raison.
— Je me tiendrai assise sur mon lit, pour ne pas céder au sommeil,]
— Vous tomberez évanouie au bout de quelques instants.
— Ah 1 votre cruauté me révolte I
— Dites ma science, et non ma cruauté.
— Alors, selon vous, je ne pourrai pas empêcher qu'on ne me prenjie ce pauvre petit?
— Non.
— Cependant si vous veniez à mon secours?
— Je m'en garderais bien!
— Je vous promets de l'appeler Érasme, dit Thérèse d'mie voix que l'inquiétude fêlait.
— 11 n'a pas besoin de nom, comme vous avez dit.
— Mais vous y teniez, monsieur le docteur, il n'y a qu*un moment...
— • J'ai pu vous dire beaucoup de choses quand j'ignorais la grave expérience que Rousseau tente sur sa progéniture.
— Eh 1 ce n'est pas une expérience qu'il fait.
— C'est un essai d'éducation?
— Rousseau noierait ses enfants, si cela n'était défendu 1
— Vous croyez qu'il aurait cet étonnant courage ? Thérèse, pétrifiée, jeta un regard d'épouvante sur
le médecin.
— Vous me donnez froid, avec des mots pareils, dit-elle,
— Hélas ! il en sera toujours de même, La philosophie refroidit ceux qu'elle ne réchauffe pas. Adieu, madame. Rendez grâce au destin qui vous a faite réponse d'un homme si admirable I
Le médecin s'en alla en faisant sonner sa camie tout le long des marches de l'escalier.
72 M. LE DUC S AMISE
— C'est égal, dit-il lorsqu'il fut àans la rue : je veux absolument savoir si cela est vrai ou faux...
Demeurée seule, Thérèse Levasseur avait fait de ses bras une espèce de hamac où reposait son enfant. Par la fatigue de cette position, elle espérait vaincre le sommeil déjà rôdant auprès de ses paupières. A de courts intervalles, elle promenait autour d'elle un regard enchevêtré. Insensiblement ses yeux se fermaient.
Tout était silencieux dans la maison du philosophe. Le vent seul battait un volet mal fermé ou versait sa plainte aux ténèbres des corridors. La chandelle qui éclairait la chambre de Thérèse lançait des lu^eurs fumeuses qui luttaient avec Tombre sans cesse envahissante. Au milieu de ces ondes rougeâtres, la pauvre femme se débattait contre la torpeur que laisse après lui le travail de Tenfantement. Elle se releva sur son séant.
— Je n'y peux pas tenir, dit-elle; le sommeil me frappe sur le front à coups de marteau. Si je succombe, Rousseau viendra. Gomment résister à
ces tourbillons qui m'entraînent?... Ah I j'ai là un élixir de force... Oui, je me rappelle... je Tavais caché pour l'avoir sous la main à Toccasion.
L'enfant de Thérèse se prit à vagir; elle lui donna le sein, ce qui l'apaisa pour un moment. Puis, coulant les doigts sous un coin du lit, elle en retira une bouteille noire, trapue, sur le ventre de laquelle on lisait : « Curaçao de Hollande, maison Collas et Périneux, au vaisseau d'argent. »
— Chacun son goût, prononça-t-elle en collant ses lèvres au goulot.
C'était, en effet, la passion favorite de Thérèse Levasseur, qui la poussait à l'extrême. Elle buvait comme un cent-suisse, ce qui la fit chasser plus tard de chez M. de Girardin.
— Encore, oui, encore I murmurait-elle en mesurant chaque gorgée à travers la bouteille qu'elle présentait à la lumière ; il faut en boire beaucoup poiir oser le braver. Mais ce curaçao n'est pas assez fort, je l'achèterai ailleurs désormais. Ahl comme la force est lente à venir... Encore !
Elle buvait, lorsque tout à coup une silliouelle se découpa sur le mur.
Thérèse tressaillit.
Elle saisit la bouteille d'une main, son enfant de l'autre.
Jean-Jacques venait à elle.
n s'arrêta à la place occupée auparavant par le médecin ; là, il croisa les bras et posa son menton sur un de ses poings.
Puis il dit :
— Je vous avais défendu de boire des liqueurs.
— J'en ai bu à peine, murmura Thérèse.
— Vous n'avez donc pas songé que dans l'état où vous êtes cette imprudence peut vous tuer.
— J'ai songé qu'il me fallait de la force pour veiller sur mon enfant. J'ai oublié le reste.
— Que le sort de cet enfant ne vous inquiète^ point, dit Jean-Jacques ; j'y ai pourvu.
— Oui, comme vous avez pourvu au sort des autres, n'est-ce pas ?
— Aucun n'a souffert, je pense.
— Aucun ne m'appelle sa mère.
-^ Thérèse, nous sommes pauvres, vous le. savez. Que ferions-nous de ce petit être? Il serait malheu* reux chez nous et ne saurait apprendre à nous
bénir. Prenez donc la vie par la réalité. 11 tious coûterait trop cher.
— Quand même il devrait me coûter les yeux de la tête, je le garde 1 Elle but.
— Vous ne devriez pas vous permettre d'avoir une autre pensée que la mienne, Thérèse.
— Je vous laisse à vos livres, laissez-moi à mon fils. Pourquoi vous occuper de son sort? Ne pouvezvous, une fois, confier ce soin à ma tendresse?
— J'ai de grands motifs, dit le philosophe.
— Au moins, expliquez-les-moi.
— Vous ne les comprendriez pas, Thérèse.
— Alors, retire-toi, démon I
L'ivresse a ses résultats plus ou moins prompts, suivant la disposition du cerveau qu'elle frappe* Thérèse Levasseur était déjà considérablement affaiblie par sa délivrance; elle avait bu par réflexion, elle but par vertige. Alors tout se teignit à ses yeux d'un aspect insensé et fantasque autour d'elle. La ronde de l'ivresse commença. Les moindres ombres lui paraissaient des êtres animés qui allongeaient et retiraient tour à tour leui's
bras comme s'ils eussent médité de lui ravir sou enfant. Elle entendait des craquements dans le plancher, des bruits étouffés au fond de la commode. Peureuse, elle frottait ses yeux hagards. A la fin, elle fut épouvantée comme une baigneuse qui se sentirait emportée par la mer.
Jean-Jacques, qui la regardait en silence et sombrement, se leva.
— Ahl le lâche et le voleur I s'écria-t-elle dans sa double fièvre ; comme il tourne autour de mou lit et avec quelle impatience il attend mon sommeil! Mais je ne m'endormirai pas, non, non non. Entends-tu bien? Oh! je connais depuis longtemps ton méchant regard; maintenant, il ne m'effraye plus, c'est fini, j*y suis accoutumée. Voleur 1 voleur I
Il frappa du pied et dit brèvement :
— Thérèse I
Puis, haussant les épaules et essayant d'une voix plus souple :
— Allons, Thérèse, de l'obéissance I Elle se leva à demi, électriquement-.
Une idée lui était venue.
— Rousseau, prends garde; j'ai toujours été pour toi une bonne ménagère, je t'ai suivie partout ; tes extravagances et tes caprices, je les ai subis les yeux fermés. Rousseau, prends garde; je peux te rendre la vie dure. Ohl ne hoche pas la tête, je connais tes secrets aussi bien que toi ; tu as Tair de l'ignorer, mais je ne suis pas tout à fait la brute que l'on croit. Là où les autres admirent, je ris de pitié, car je sais les dessous de ton âme; et moi aussi je peux écrire mes confessions. Il ne manque pas d'écrivains publics dans Paris; au besoin, j'irais trouver M. de Voltaire, et je lui dicterais. Bon! boni fais semblant de n'avoir pas peur ; je te dis que tu trembles de tous tes membres. Ainsi, essaye de me voler mon enfant, et tu verras. Dieu merci! ce n'est pas la vengeance qui a jamais embarrassé une femme; ah bien! oui. Douze philosophes comme *oi auraient beau jeu entre mes ongles. Rous- ^au, je te le répète (et, disant ces mots, elle faisait entrer vraiment l'effroi dans son âme), Rousseau, je déchirerai tes papiers, je volerai tes manuscrits, je mettrai le feu à tes idées, à tes projets, à ^ réputation, à ta gloire. Je te trahirai vivant,
je te livrerai sans défense à tes ennemis. Prends garde I
Elle étendit les mains et les joignit par-dessus le corps de son fils.
— Rousseau, dit-elle avec un accent qui s'égarait de plus en plus; mon bon Rousseau, écoute-moi 1 Tu te trompes, vois-tu,., un- enfant, c'est bien plus drôle que tu ne pensea ; et puisque tu aimes les chats, je ne comprends pas que tu détestes les enfants... un enfant c'est tout comme. Écoute-moi donc. Tu crains peut-être qu'il ne crie trop; c'est vrai que c'est ennuyeux. Mais il ne criera pas, ce pauvre chéri 1 oh I non, il a l'air si chétif... regarde... on voit bien que nous ne sommes plus de la première jeunesse. Tiens I il ne vivra pas longtemps, je vois ça, ajouta-t-elle avec une horrible affectation d'insouciance ; tu peux me le laisser sans crainte, nous en serons bientôt débarrassés.
— Folie ! folie I répétait sourdement Rousseau.
— Tu ris, n'est-ce pas? ce que je te dis te fait rire- Dame! que veux-tu? je me fais vieille, moi, et je me sens une énorme envie de tendresse. A quoi bon. me disputer ce dernier bonheiu*? Tu n'en entendras
jamais parler, Rousseau, je le cacherai soigneusement, personne ne se doutera qu'il existe. Bien sûr.
Elle pleurait chaudement.
Puis, embrassant et secouant son enfant :
— Ah I si tu pouvais parler, toi, cela l'attendrirait peut-être I si tu pouvais seulement ouvrir les yôux, petit EDgel
Rousseau ne bougeait pas
Thérèse eut un éblouissement. Les deux pleurs de feu qui mangeaient ses joues s'en allèrent. Elle sourit follement, et se recoucha tout de son long, en rangeant les draps du lit.
— Eh bien I viens me le prendre, dit-elle.
Et avec cet acharnement bestial que les ivrognes Dïettent à leurs exploits bachiques, elle reporta la ^uteiile à sa bouche et lui fit une couronne de ses lèvres épaissies.
Rousseau lui saisit le bras.
■^ Malheureuse I vous vous tuez, vous dis-je.
"^ Laisse-moi boire, répétait-elle en riant et dé- ^^t; c'est si bon... tu boiras après si tu veux...
"" Thérèse I
** Làche-moi doue le bras I
Une lutte ignoble s'engagea entre le philosoplia et sa femme.
Enfin, ce qui devait arriver arriva : c'est-à-dir que la bouteille noire se cassa entre eux, répandais le reste de la liqueur sur les couvertures.
Une moitié resta aux mains de Rousseau ; l'autrf entraînée par un mouvement désespéré de Thérèse alla frapper le front de Tenfant.
La frêle créature eût été tuée du coup sans le ha sard qui semblait veiller sur elle. La blessure fii plus large que profonde. A . la naissance des che veux, le verre coupa la peau, en décrivant un ac cent circonflexe parfaitement arqué.
Le sang jaillit.
Thérèse poussa un cri, car elle crut Tavoir tué, e elle appliqua sa bouche sur la plaie.
Jean-Jacques, un instant vaincu par Thorreur d cette scène, s'éloigna. . .
Le travail de la nature est si actif chez les être naissants, qu'une rupture du tissu cellulaire est che eux presque instantanément ressoudée. Lorsque The rèse eut arrêté l'hémorragie, elle fit à son enfant ui anneau de ses bras, et bientôt, peu à peu, affaibli
par le combat qu'elle avait soutenu , bercée par l'ivresse, elle s'endormit.
Jean-Jacques Rousseau rentra^ se glissant comme un voleur chez un orfèvre. A force de précautions et d'adresse, il parvint à desserrer les bras de Thérèse Levasseur, sans la réveiller.
n emporta l'enfant.
Seul dans un vaste salon, le duc de Noyal-Treffléan avait plusieurs fois consulté la pendule, et il commençait à s'impatienter lorsque la porte s'ouvrit.
La servante Frontine apportait dans ses bras un nouveau-né, enveloppé des langes les plus riches.
— Eh bien, Frontine, demanda le duc en tirant une bourse; fille, ou garçon?
Frontine soupira.
— Hélas 1 monseigneur, ce n'est qu'une fille.
r— La peste t'étouffe I s'écria-t-il en lui jetant toutefois sa bourse au visage.
Frontine déposa l'enfant sur un sofa, et sortit.
— Une fille! une fille I murmura le duc de Noyai-
Trefiléan en se promenaht à grands pas dans le salon; que diable vais-je en faire, et à /pioi cela sert-il une Me? J'aurais si bien parié pour un garçon I
Et, s'asseyant à distance du sofa, il tomba en rêverie.
Me voici maintenant en face d'une tâche difficile, c'est-à-dire en face du portrait de cet homme, qui doit être fait sans broncher, hardiment, cruellement Diême. Soyez tranquille, il n'en rejaillira aucune éclaboussure pour la noblesse moderne. La noblesse <i'à-présent n'a rien à Voir avec la noblesse d'autrefois; la noblesse d'à-présent est discrète, convenable, prudente ; elle met à ne pas faire parler d'elle autant de Soin que la noblesse d'autrefois en mettait à affi- ^^^v sa vie, sa fortune et ses voluptés. Dans le peu de châteaux qu'on lui a laissés debout et dans un ^ubourg de Paris où l'herbe pousse, elle vit douce- ^^nt, assouplie aux usages actuels, en relation avec *out le monde, n'ayant de faste que tout juste ce î^ il en faut pour rappeler que, de tous ses privi- ^%^s, elle tient uniquement à conserver celui des "^Hes manières et du goût artistique.
84 M. L£ DUC s'amuse
Mais j'ai à peindre un homme de l'ancienne noblesse, et ceci est autre chose.
n me faut des lumières franches, ainsi que de larges ombres. On doit d'autant moins de ménagements aux pères que les fils s'en passent glorieusement. Ce sont cinq ou six individualités comme le duc de Noyal-Treffléan qui ont accéléré 4a vernie de la Révolution.
Hugues-Sylvain-Magloire-Ètienne-Nicolas-Dominique-Charles de Noyal-Treffléan, seigneur de Chefboutonne, de Fougereuse et de Ménitré, descendait des Noyai de Bretagne, dont les terres considérables, sises du côté de la basse mer et de Pomik, furent érigées «n fiefs vers 1403. La ressemblance des armes des Noyal-Treffléan, que cette famille écartelait avec celles des Vermandois, lui faisait dire souvent qu'ellevenait d'une princesse de cette maison. Dans les annales de l'ordre militaire de Saint^Louis, on trouve un Noyal-Treffléan chef d'escadre, remplissant les fonctions de vice-amiral; créé commandeur par Louis XIV, et ayant reçu des mains de ce monarque le premier cordon rouge qui ait été donné dans la marine de France. A Tépoqiie où s'ouvre
notre livre, cette maison comptait des alliances avec les Gharolais, les Grussol^ les Béthune, les BoulainviUiers et les Chaulnes-Cadenet.
Le duc de Noyal-Trefïléan était un homme de quarante- cinq ans environ; il était fort, vaste d'épaules et d'une taille au-dessus de la moyenne. On ne pouvait pas dire précisément' que sa figure prévînt beaucoup ; non, elle ne cherchait pas le regard, mais elle.le retenait. C'était un mélange harmonieux de finesse et de puissance, avec .une grande teinte d'apathie; on devinait l'homme qui ne fait rien, justement parce qu'il est capable ^e tout.
Il avait la tête carrée, à la façon bretonne ; d'énergiques cheveux blonds envahissaient son front, plein de rudesse comme un escarpement de carrière; la boite de son crâne devait être construite avec la solidité d'une citadelle. Il était facile de pressentir que, dans une Qccasion politique, le duc de Noyal- TrefiQéan eût montré la ténacité capricieuse de ce Biron que Henri IV fit décapiter.
Ses yeux, plutôt petits que grands, n'avaient pas de couleur à eux propre ; ils devenaient verts, gris, noirs, selon les circonstances et les impressions.
Le nez était d'une grosseur à rappeler celui du Roi-Soleil, ce nez que le pinceau de Lebrun a fait si terrible et si trivial. Mais chez le duc de Noyal- Trefûéan le nez était expié par la bouche, une merveille de dessin, de couleur et d'expression; fine et grasse toiit ensemble. Le menton tombait droit et rond à la manière des gens sans avidité, qui aimeat leurs aises partout. Il avait le cou fort, mais bien modelé et superbement blanc.
Son éducation avait été celle de beaucoup de nobles, c'est-à-dire qu'il avait été élevé par les pères jésuites, et que les plus verdoyantes années de sa jeunesse s'étaient passées dans les hautes et grandes salles dallées d'un collège. D'ailleurs, on n'avait jamais reconnu en lui qu'un écolier absolument médiocre, que le plaisir aiguillonnait plutôt que l'émulation. Ensuite, ce dont on ne s'aperçut que trop tard, c'est qu'à côté de la science du collège le jeune Breton s'en procurait une autre, avec laquelle il anéantissait les bons germes de la première. Il lisait de mauvais livres. Il dévorait en cachette des romans galantins et poissards. Tout l'argent de ses menus plaisirs était consacré à l'achat des
productions scandaleuses qu'on imprimait alors en Hollande et en Angleterre, mémoires anonymes, libelles coquins, datés de la Chine ou de Constantinople, imprimerie du mufti.
Cette armée de livres coupables, qui s'est abattue sur le xvni® siècle comme une invasion de barbares, est un fait révolutionnaire suffisamment reconnu aujourd'hui. Je n'envisage pas sans efifroi cette grande expédition du vice contre la société, et ces vengeances exercées la plume à la main^ par des goujats sans âme et sans style. Quel attrait fatal existe, donc au fond de ces inepties écrites avec le sang-froid <i'un valet de bourreau ou avec le rire d'un tabarin qui ne se sent pas bien portant ? C'est ce que le duc deNoyal-Treffléan eût peut-être su vous dire, lui qui prétendait avoir appris bien davantage dans les mauvais livres que dans les bons. Ainsi donc, et d'abord, cet homme fut le produit immédiat des livres du <iix-huitième siècle. Ce n'est ni par ses propres douleurs ni par ses propres joies qu'il s'est instruit; ça été par les joies et par les douleurs écrites. Il s'est privé de la sorte des découvertes si douces à la jeunesse, des étonnements naïfs, des petits bonheurs
qui rendent si fier parce que Ton croit les avd inventés. Il n'a eu que la jeunesse des autres.
Dès vingt ans^ les larmes lui avaient total' ment manqué. La sensibilité Tabandonnait chaqc jour 9 comme ferait une marée qui ne doit plus remoi ter. Le rire lui restait à peine, il n'avait plus guèi que le sourire. Déjà même ses passions commec paient à n'être plus humaines; c'étaient des passior à côté^ excroissantes et parasites, tumeurs moraleî dont il est rare qu'on guérisse.
£n revanche, il était arrivé à cetimn^ense bonseni qui est un des plus épouvantables résultats de 1 débauche calculée. Ce qui ne s'acquiert pas toujoui par la vertu, lui l'avait acquis par le vice. Dir( horrible étrangeté 1 que les voies les plus diverse et les plus extrêmes conduisent souvent à un bi semblable; que les ascétiques et les libertins pa viennent au , même degré - de clairvoyance ! Ab monstruosités I incohérences ! ne plongeons pas dai ces abîmes de la raison^ d'où ne peut revenir cp l'orgueilleuse panteufle d'Empédocle !
Pour le monde le duc de Noyal-Treffléan p8 sait pour le type accompli du courtisan et '
grand seigneur. Bien certainement^ s'il eût pris naissance dans le peuple, il ne fClt pas resté peuple; il fût devenu capitaine illustre ou forban redoutable.
Né grand seigneur, il Tétait d'autant mieux qu'il avait plus de peine à le rester. Ses caprices l'entraînaient souvent à se mêler aux gens des barrières. Pour redevenir homme de cour après de tel excès, ses efforts pouvaient lui coûter, mais, à coup sûr, il n'en paraissait rien.
Un fait à constater, c'est qu'il détestait profondément l'esprit, et, lorsqu'il en avait, c'était surtout sans le vouloir. Il avait pour habitude de dire que Tesprit était l'orgueilleuse excuse de^gens qui ne possèdent ni cœur, ni imagination, ni patience, ni passion, ni qualités grandes, ni vices hautains. Sa causerie, à lui, se composait de phrases très-courtes et de mots très-courts, qu'il accentuait avec une netteté tranquille. Il savait recouvrir de douceur ses formules d'ailleurs très-impératives. Son geste prévenait la réplique, son sourire éteignait la contradiction, et son regard était préposé aux périphrases. On aimait à l'entendre, justement parce qu'il tranchait par le
fond et par la forme sur le ton général des conversations. Il imposa une fois tellement à Ghamfort, quoiqu'il dédaignât de s'adresser à lui, que ce jeune littérateur ne put jamais arriver à fournir plus de quatre bons mots dans tonte la soirée. Ordinairement, Ghamfort poussait jusqu'à douze, c'était sa moyenne. En outre, il avait son tarif pour les repas.
S'il l'avait voulu, le duc de Noyal-Treffléan serait arrivé à tout à la cour de France. Le rorl'aimaît pour la tournure de son esprit, et la favorite pour la tournure de sa jatnbe. Il n'avait qu'à tendre la main pour être ambassadeur ou ministre. Bah I l'idée ne lui en était pas encore Venue, mais elle pouvait lui venir ; il ne répondait de rien. Sa famille lui avait fait épouser une dame d'honneur de la reine, qui tenait d'un côté aux Brissac et de l'autre aux Rohan. Ainsi pourvu, il vit trop de facilité à être ambitieux, il se borna à tenir son rang. Pilier à Versailles, et espalier à l'Opéra. ^ '
Maintenant cet homme marchait d'un pas sûr dans la foret de ses vices ; il en connaissait tous les taillis et il pouvait en chiffrer l'étendue par hectares. 11 ne s'occupait plus que de leur revenu net. Il
avait des procédés à lui pour développer tel ou tel défaut, comme lés éducateurs devers à soie ; il avait ses greffes, ses boutures spéciales et selon les saisons. Un almanach est certainement moins rigoureux. En mars, on sème le pourpier et la bourrache. Le duc de Noyal-Treffléan faisait ainsi : en mars il semait le défaut, en octobre il récoltait le vice.
Ses plaisirs étaient d'une nature souvent inexplicable, toujours recherchée ; chacun d'eux était une trouvaille, une conquête. Il passait son temps à la poursuite de désirs nouveaux et dans leur assouvissement immédiat. Sa richesse lui permettait de par- ^urir sans crainte la gamme des criminalités. Il avait frangé sa vie avec le soin qu'on apporte à une chose d'art. Des dissonances étaient ménagées savamment. Entre autres originalités, il payait un homme trèsadroit et rempli d'imaginative, afin qu'il lui procurât des récréations imprévues, des événements auxî^els il ne s'attendait pas.
•** Fais de ma vie un roman brillant et joyeux, . *out semé d'aventures, lui avait-il dit, ; ne néglige ni ^6 mystérieux, ni le tendre, ni le chevaleresque, ni °^ènie le terrible, 'au besoin. Jette l'or à pleines
92 U. LE DUC s'amuse
mains^ s*il le faut ; cela regarde mon intendant. Mais que tes ressorts me demeurent J)ien cachés, que mes surprises soient réelles ; veille surtout à graduer mes sensations. Chaque jour, sans pourtant te montrer à ma vue, cherche à deviner mes désirs sur ma figure. Si tu crois que j'ai l'envie d'un duel, procurele-moi; d'une maîtresse, qu'elle soit dans deux heures sur mon chemin. Fais-moi voir les gens célèbres ou savants, dont je suis curieux avec malice. Que l'objet qu'on vante ou qu'on envie se trouve sans retard en ma possession. Enfin, deviens un enchanteur invisible et perpétuellement attentif; et plutôt que de me laisser m'ennuyer, entendstu bien, ruine-moi, irrite-moi, et tue-moi, le cas échéant 1
Ce rôle, d'une audacieuse invention, il l'avait confié a un romancier malheureux, homme de génie, qui n'a jamab fait, sans l'écrire, qu'un gjêul livre : — la vie de M. le duc de Noyal-Treffléan I
Mais ce qu'il a dépensé de verve, de passion et de nouveauté dans ce livre vivant, c'est ce qui ne peut s'écrire, en vérité. Ce grand homme inconnu a mis en scène toute une société et fait mouvoir près-
M. L£ DUC s'amuse 93
que tous les personnages d'un siècle. Partout il se glissait, il voyait tout, mais il ne faisait voir que ce qui valait la peine d'être vu. Il a pesé successivement, à ses poids rigoureux, princes, artistes; courtisanes, laquais, grandes dames, ministres, spadassins, cardinaux, mendiants, bourgeois et bourgeoises, toutce qui avait du relief. Pour la multiplicité des ressources, les plus étonnants aventuriers, Roselli, Balsamo, le comte de Saint-Germain, n'allaient pas à la cheville de cet obscur romancier, qui suscitait les événements et déplaçait les existences au profit d'une seule existence. Sur un simple caprice deviné, il inventait un drame ou une comédie. Bouffon, fais-moi rire I et il ^vait des joies à dépasser le Pantagruel. Avec la métempsycose, il n'eût pas été impossible de prouver îu'il ressuscitait Arioste. Et quel magnifique décorateur cela faisait I Le splendide ordonnateur de fêtes I Avec lui, le lieu de la scène changeait tous les jours; tantôt c'était un boudoir et tantôt une charmille ; l'herbe des tapis alternait avec le velours des gazons ; le matin sur le gTand escalier de Versailles, le soir au fond d'une loge en clavecin à l'Opéra. Du reste,
il était saas mœurs, sans pitié, sans conscience; après avoir soulevé la portière d'un salon, il ne reculait pas à iever le loquet d'une pauvre mansarde. Car ce livre avait des pages barbares, de même qu'il avait des pages sensibles; parfois un déshonneur coudoyait une douce et blanche action. Rien ne manquait à l'ensemble. C'était un ouvrage inouï, d'une vérité romanesque, un ouvrage extravagant, et sans précédent dans les littératures, car il dura la vie de deux hommes, celui par lequel il fut fait et celui pour lequel il fut fait, un auteur et un lecteur, pas davantage.
Telle était une des idées de ce duc de Noyal-Treffléan, qui n'était vraiment pas un homme ordinaire.
Maintenant, il se demandait ce qu'il allait faire de son enfant ; il se le demandait avec la naïveté de l'ogre, et il se trouvait fort à plaindre de ce qu'il ne pouvait rien imaginer en ce moment.
Il regardait la petite fille qui dormait tranquillement sur le sofa.
Après avoir agité dans sa tète quelques projets qu'il repoussa comme stupides, le duc de Noyai-
TrefQéan poussa le mot éternel de tous les Archimède :
— J'ai trouvé 1
Mais au bout de quelques minutes de réflexion :
— Diantre 1 quel nom faut-il que je lui donne ?
n leva les yeux au plafond, puis les ramena au plancher. '
Avisant TAmanach delà Cour sur une console, il le prit et le feuilleta.
•^ Parbleu î dit-il, c'est cela ; nous sommes le trois mai; ma fille se nommera Trois-Mai, du jour de sa naissance.
Aller à une table, tracer quelque mots, déchirer le papier et revenir le fixer par une épingle aux langes de l'enfant, c'est ce que fit le duc.
■-" Maintenant, s'écria-t-il, il n'y a pas de temps «perdre!
Il pleuvait...
La nuit était d'un noir irréprochable. Les réverbères fleurdelisés, rudement secoués par le vent sur leur corde, jetaient des poignées de lueurs dans des flaques d'eau, lueur sale et triste I
Les gouttières chantaient, tombaient et s'aplatissaient sur le pavé, avec de mauvais ricanemets.
Nuit bizarre pour Tune des premières de mai I Le vent eût rougi le nez d'un Suisse et contraint un barbet à se réfugier sous une porte cochère.
C'était l'heure où le cercle des causeurs s'amoiudrisbait dans les salons de parfUcuje, où les petib
M. L£ DUC s'amuse 97
abbés se levaient pour aller dire bonsoir à leur marquise, et l'appeler cruelle en minaudanti
C'était l'heure où la Guimard et la Beaumenard donnaient un sourire ou un coup de buse à leur Mondor, suivant la moisson de gloire qu'elles avaient faite dans la soirée.
On rencontrait çà et là quelques carrosses ravisseurs, aux roues soigneusement enveloppées, qui roulaient sans fracas, les uns du côté de la ûrange- Batelière, les autres vers la rue du Bac ou le faubourg-Saint^Antoine, partout où il y avait de petites liaisons discrètes.
Quelques bourgeois attardés revenaient en brouette des spectacles des boulevards; de loin en loin s'entendait la chanson^ d'im ivrogne ou d'iin escroc de billard, interrompue par des invectives contre l'o- ^^age.
Minuit sonnait, heure noire que l'homme n'entend pas vibrer sans une émotion involontaire.
Les douze coups murmuraient encore dans l'air troublé; lorsqu'une ombre se glissa d'un côté de la rue Plàtrière, frôlant bornes et rauraillu?.
Vue de près, cette ouibre laissait deviner un
homme dans un manteau; aux plis du drap, on reconnaissait que cet homme portait quelque chose.
Il marchait avec vivacité, la figure cachée sous une des cornes de son chapeau.
La pluie ne lui faisait rien.
Par intervalles, il jetait son coup d'œil à droite et à gauche, devant et derrière lui, comme s'il eût craint d'être suivi ou épié.
En passant à peu de distance d'un réverbère qui se dandinait au coin de la rue, la lumière frappa pleinement sur ses traits...
C'était Jean-Jacques Rousseau I
n allait exposer son enfant.
A fréquentes reprises, l'orage déroulait au loin Técharpe rouge de Téclair. Des coups de tonnerre, violents, butors, précipités, se répétaient sur le silence de la ville. Le ciel changeait deux ou ' trois fois de robe dans une heure.
Rousseau se dirigeait du côté de la rue Mont-^ martre.
A l'angle des deux rues il se heurta avec lin individu, suivi d'un petit garçon qui tenait une croix*
M. LE DUC S'jlMUSE 99
C'était un prêtre qui allait porter le saint viatique. Jean-Jacques se jeta en arrière pour laisser passer l'homme de Dieu, et il continua son chemin. La secousse n'avait pas interrompu le sommeil de l'enfant. " ^ ^ .
Le long de la rue Montmartre, quelques cabarets étaient ouverts, à cause du voisinage des Halles ; on y voyait des hommes stupidement accoudés sur des tables, auprès dé quelques chopines et de morceaux de pain rougis ; plusieurs d'entre eux dormaient. Il y avait, dans les recoins, deux ou trois femmes sans forme. Personne ne s'égayait là-dedans, car chez le l^as peuple on regarde l'ivresse non comme un plaisir, mais comme une tâche sérieuse et à laquelle il est nécessaire d'apporter une gravité presque farouche.
Épuisé, il s'assit sous les Halles.
Son œil erra dans les masses confuses de la ûuit, pour venir se fixer sur un point lumineux.
Dans la maison qui lui faisait face, une seule fenêtre était éclairée. L'absence de rideaux permettait de voir ce qui se passait à l'intérieur.
100 M. LE DTJC s'amuse
Un artisan^ en manches de chemise, travaillait devant une petite table. La lueur d'une chandelle, agrandie par une boule d'eau, tombait sur divers bijoux qu'il' était occupé à sertir. C'était un homme de trente ans environ.
Derrière lui, allant et venant, Rousseau voyait une jeune femme. Sa figure rewenaïV, selon une expression populaire; ses yeux étaient intelligents, sa bouche était bonne.
Elle couchait son petit enfant, en l'embrassant par tout le corps.
Quand elle l'eut bien paré et qu'elle l'eut coiffé avec amour d'un bonnet de quatre sous, elle le prit dans ses bras et l'apporta à son mari, qui se retourna avec un sourire, et qui confondit dans un double baiser ces deux têtes penchées sur lui..,
Rousseau regardait !
Ce tableau qu'il venait de surprendre dans sa douceur nocturne, entrait dans son cœur sans forcer la porte, et l'emplissait d'un trouble inconnu. De sourds battements faisaient remonter à son souvenir les choses à demi entrevues de son enfance.
M. LE DUC s'amuse iOi
Soulevant un coin du manteau qui cachait la figure de son fils, il murmura :
— Si je le gardais?...
L'ombre était muette autour de lui;
Rousseau, haletant, souriait à cette pensée audacieuse.
n dévorait son enfant du regard.
Et tout à coup il lui vint un désir.
Après s'être assuré que personne ne pouvait le voir, il pencha ses lèvres sur les siennes et Tem-
L'enfant cria.
Le ciel eut un coup de tonnerre.
Jean-Jacques se releva par une commotion soudaine et trembla.
^ Lâcheté ! lâcheté ! gronda-Ml.
La fenêtre de vis-^-vis brillait toujours.
n s'enfuit sans oser la regarder.
Enfin, il déboudia sur les quais '
La pluie tombait à flots, à flots, à flots...
n allait, abrité à. demi par les auvents des boutiques.
Égaré, il puisait une sorte de courage dans la furie des éléments.
Son manteau ruisselant lui coulait sur les épaules ; il suait sous son chapeau trempé.
Paris était tout noir. Le grand vaisseau de la Cité, plus noir encore, se détachait et semblait s'avancer vers lui.
Le philosophe avait peur.
La Samaritaine, qu'il avait dépassée, sonna un quart d*heure à ses oreilles.
Minuit un quart.
Il voyait mal.
Ses yeux, battus de gouttes d'eau, se vitraient malgré ïui. Les ruisseaux devenaient torrents à son pied, n n'en pouvait plus.
Et voilà que, sur le pont Notre-Dame, l'enfant recommença à crier.
Jean-Jacques eut un regard du cèté de Feau.
— Au fait, murmuFart-il^ oe s^ait plus simple; l'injustice des hommies ne le suivrait pas làdedans.
U entra enfin dans la rue de la Cité.
A 4"el<ïU6 distance, un autre individu, recou-
H. LE DUC s'amuse 103
vert, lui aussi^ d'un manteau noir^ se dirigeait également vers l'hospice des Enfants trouvés.
n portait un fardeau comme Jean-Jacques.
Hais il était gai, lui ; sa démarche n'avait rien de craintif; parfois même il fredonnait lea airs de Colasse et de Rameau^ intercalant ses souvenirs mélo« dieux de réflexions dans le genre suivant :
— Oui, parbleu I c'est une idée originale que j'ai eue là. Je. ressemble à Saturne avec moins de cruauté et de gourmandise. Je me contente d'aban* donner mon enfant. Si cette petite ne meurt pas, ^Ue fera une agréable occupation pour ma vieillesse.
C'était le duc de Noyal-Treffléan qui parlait de la sorte.
On l'a deviné.
Sorti de l'hôtel de la rue Plâtrière au moment où Rousseau sortait de la maison voisine, il avait suivi la même direction, pour venir accomplir le même crime,
n disait, malgré la pluie :
•-La vie est un jeu. Je joue à la vie comme je jouerais au pharaon ou au trictrac. Je me fais le pla-
glaire du Créateur, je lance dans le monde un être, et je suis seul à savoir le secret de son existence. Dieu n'est-il pas comme moi un père qui met ses fils à l'hospice du hasard? — Diable de pluie!....
Souvent aussi, il regardait sa fille avec une satisfaction étrange.
— Tu seras belle peut-être et le diable te tentera, n te tirera par la robe et te fera des niches incessantes. Tu te débattras, et je serai là, assistant à tes luttes, derrière toi. Je te sauverai, si cela me plaît; je te perdrai, si je le veux. Je ferai battre ton sang plus vif et plus chaud dans tes veines ; ou bien, selon ma fantaisie, la chasteté viendra abriter ton chevet sous ses deux ailes blanches. De la sorte, j'aurai mon spectacle philosophique et mystérieux. Avec un mot, je ferai la joie ou la douleur de tes seize ans; j'aurai des recettes pour tes larmes et des ressorts pour chacun de tes éclats de rire. Penché sur toi, comme un médecin sur son sujet, j'apprendrai le point exact où le cœur se brise; montre en main, je saurai ce que dure la souffrance ou la jouissance que l'on croit éternelle ; tes hésitations dans la société
me diront rjmatomie des instincts ; tu seras un aliment toujours nouveau à ma curiosité.
Il tâchait de s'attendrir.
— Qui sait? Je t'aimerai si je peux. Ta voix aura peut-être pour moi des notes non entendues. ma fille! si, grâce à toi, j's^llais devenir sensible et humain!... Maia^on^ im pareil bonheur n'est pas fait pour moi; le paradis de la bêtise me tient ses portes inexorablement fermées.
Cependant tous les deux arrivaient, le 'duc et le philosophe.
En ce temps-là, les enfants trouvés, au lieu d'être reçus directement à l'Hôtel-Dieu, étaient déposés dans une pharmacie qui faisait face, et où on leur prodiguait les premiers soins.
Devant cette pharmacie, collé contre un pilier de la sombre cathédrale, — se tenait un troisième individu, enveloppé jusqu'aux dents et mouillé jusqu'aux os.
Celui-là attendait.
La pluie l'inondait; mais, loin de se rebuter, il opposait un mépris stoïque aux insultes du temps
Néanmoins il s'enrhumait fort.
— Atchi! disait-il en éternuant; je saurai à < m'en tenir... Atchil
Une patrouille 'du guet à cheval s'annonça pai bruit cadencé : au détour de la rue du Cloître^ oi apparaître les gardes avec leurs tricornes à ga et couvrant des plis de leurs larges manteau: croupe de leurs montures. Ils juraient et n gréaient contre la pluie qui souillait la bours( leurs cheveux.
— Halte I commanda le sergent.
Il venait d'apercevoir la tache d'encre que ] connu faisait sur la muraille.
— Qui vive? cria le sergent, qui se détacha et vança seul.
L'inconnu se rencoigna de son mieux et ne ré] dit point.
— Qui vive?
Toujours semblable silence.
Le sergent eut un juron à faire tomber un sain sa niche de pierre.
fl poussa sa bête jusque sous le nez et sur les pieds du muet personnage.
Alors celui-ci fit entendre un grommelement de contrariété.
— Çà, Tamil qu'est-ce que vous faites ici, à pareille heure? dit le sergent.
— Parbleu ! je m'enrhume, repartit une voix de ûotre connaissance.
— Vous moquez-vous du guet par hasard?
■*• Je lui dis la vérité, à lui, comme à tout le ^onde. Le mensonge est proscrit de ma bouche. Atchil
— Vous n'avez pas le droit de demeurer planlî sous un porche, minuit sonné.
-^ Et pourquoi pas?
— Parce qu'on n'a pas le droit de ressembler à '^ïi larron*
-—Atchil
— M'avez-vous entendu?
Cette fois l'inconnu parut impatienté, et haussant '^gèrement les épaules :
•*- Allez> allez, sergent; crciyez-moi, poursuivez
votre chemin et ne faites pas mouiller inutilement vos hommes. Je suis le docteur Champdoiseau, prononça-t-il en se décoiffant poiu» laisser voir ses traits.
Le sergent du guet recula au nom du médecin, que répétèrent immédiatement tous les gardes de la patrouille. Us le connaissaient. Médecin des pauvres, il était aussi médecin des soldats.
— Pardon... excuse! balbutia le sergent; je me repentirais de mon impolitesse, si elle ne m'avait procuré l'honneur de dialoguer avec un brave homme comme vous.
Et s'adressant à sa troupe :
— Marche! articula-t-il.
Le guet à cheval s'éloigna.
Le docteur Champdoiseau avait repris son immobihté.
Tout à coup il entendit un léger bruit de pas.
— Enfin! pensa-t-il.
Mais aussitôt le bruit se doubla, et, sur une ligne absolument parallèle il vit s'avancer deux ombres; d'un côté, un homme noir couvert d'un mairteait
Hoir; de l'autre, un homme également noir couvert (l'un noii* manteau, ajuste en face du docteur, ces deux personnages, qui cherchaient où poser leurs pieds, ne se voyaient pas encore, bien qu'ils fussent près Tun de l'autre à se toucher. Ils avaient écarté leur manteau et tenaient chacun leur progéniture sur l'extrémité de leur bras, afin de n'avoir plus qu'à faire un mouvement pour s'en débarrasser.
Comme la porte de la maison de secours, qui res- ^t toujours ouverte, était suffisamment large, ils entrèrent à la fois.
Préoccupés, ils ne se regardèrent point...
Mais, une fois qu'ils eurent consommé leur barl^are abandon, en sortant, sur la première marche éclairée par les rayons d'une lanterne rouge, ils levèrent les yeux l'un sur l'autre.
Le duc de Noyal-Treffléan éclata de rire.
Jean-Jacques Rousseau reconnut le grand sei- I gûeur qu'il avait rencontré le matin au Palais- ^yal, jouant avec un singe.
Il s*enfuit, sombre et contrarié...
l'« docteur Gliampdoiscau avait disparu. Il avait
VU tout ce qu'il voulait voir. 11 eu avait même vu davantage.
Longtemps encore, à travers la nuit, on entendit l'éclat de rire du duc poursuivant le philosophe.