‹ M. le Duc s'amuseChapitre 3 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Amsi doue, voilà notre roman posé. D'un côté le ^ de Jean-Jacques Rousseau^ de Pautre la fille du duc de Noyal-Trefïléan, deux enfants abandonnés îue nous allons suivre dans la vie, à travers les événements fastueux, horribles ou sanglants d*une ère sans égale. Pour user d'un privilège commun à tous les romauciers, nous commencerons d'abord par en^ jamber seize ou dix-sept années. Maintenant

nos héros sont grandis , et Jean-Jacques n'existe plus.

Un des originaux les plus fameux du dix-huitième siècle, l'avocat Grimod de la Reynière, donnait ce soir-là un de ces soupers étranges et merveilleux avec lesquels il remuait toute la société de Paris.

C'était le petit-fils d'un charcutier, de qui il aimait à tirer honneur lorsqu'il se trouvait au milieu de gens de cour, et qu'il rappelait en mainte occasion, par une sorte d'orgueil retourné. Un des appartements de Grimod de la Reynière était orné de tous les attributs de la charcuterie; au milieu des panneaux dorés, un artiste habile avait brodé des assiettes de boudin en rehef. Les dessus de porte représentaient des hures peintes en camaïeu.

11 était riche, mais il méprisait sa richesse. Malgré les instances de sa famille, il n'avait jamais voulu être autre chose qu'avocat, homme de lettres et gourmand. Un de ses noms de baptême était Balthazar. Il aimait l'indépendance par-dessus tout; et ses déblatérations contre les grands, qu'il invitait à ses repas, n'ont pas peu concouru à saréputation exceptionnelle.

Au physique, Grimod de la Reynière était d'assez haute taille, bien fait et d'une figure agréable. Par malheur, il avait un défaut de conformation aux ûîains, qui l'obligeait à se servir de doigts artificiels, toujours recouverts de gants. Ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme infiniment empressé auprès <ies femmes, surtout vis-à-vis des actrices qu'il adora jusqu'à la fin de ses jours. Gomme littérateur, il avait du goût, de l'érudition, et surtout une philosophie d'une franchise piquante. Il était très-per- ^onnel dans ses ouvrages, mérite qui les a vite rendus rares, et qui les fait rechercher aujourd'hui. Et Puis, enfin, c'était un écrivain de bonne humeur, ^t de ceux-là on en comptait alors si peu!

Néanmoins, c'est plutôt comme gourmand que Grimod de la Reynière mérite de laisser un nom après lui. Sa supériorité à table était réelle et incontestée. Pour lui la table était un trône. Il s'est fait représenter dans une vaste bibliothèque, sur les tablettes de laquelle on aperçoit, au lieu de livres, une multitude de provisions alimentaires, tels que pâtés et cervelas de diverses sortes, légumes au vinaigre, lièvres, outardes, bartavelles, des pains

de sucre et des flacons de liqueurs ânes. Du milieu du plafond pend, en guise de lanterne^ un mons trueux jambon de Bayonne.

On l'appelait généralement Grimod Tavocat, pou le distinguer de Grimod, sangsue du peuple, soi père, qui était fermier-général, et qui^ par un con traste plaisant, était réputé pour sa sobriété excès sive. Grimod l'avocat, s'était surnommé lui-mêm< un cynique de bonne compagnie. Il avait coutume de dire : a Je voudrais qu'il fût d'usage d'appelei un bon auteur Votre Excellence^ et la plupart deî grands Votre Impertinence. » En conséquence de seî principes, il n'allait nulle part, si ce n'est dans les coulisses et à la boucherie ; mais on allait chez lui, ce qui revenait exactement au même.

Il apportait d'ailleurs beaucoup de noblesse et • d'humanité dans ses fonctions d'avocat; il ne se chargeait que de la cause de& malheureux, et affectait spécialement de prendre celle des gens opprimés par les fermiers-généraux.

L'hôtel de Grimod dtfla Reynière était situé et re$t encore dans la rue des Champs-Elysées, faisant

angle sur la place Louis XV. C'est un édifice riche et commode, bâti en belle pierre, et qui est occupé aujourd'hui par le Cercle Impérial, après l'avoir été précédemment par la légation ottomane et par l'ambassade de Russie.

Ce jour-là, c'était un jour du mois de septembre; l'hôtel avait été illuminé du haut en bas dès l'approche du soir. Grimod l'avocat, qu'on appelait aussi le jeune M, de la Reynière^ profitait d'une absence de sa famille pour se livrer à sa fantaisie accoutumée. Il fêtait Paris. Toutes sortes de gens avaient été invités à ce souper, pour lequel notre original avait promis de se surpasser lui-même : des artistes, des dames de la cour, des marquis, des Comédiens, des apothicaires et des garçons tailleurs. Les lettres d'invitation contenaient une phrase ainsi Conçue : « Du côté de l'huile et du cochon, j'ai lieu de croire qu'il n'y aura rien à désirer. »

Il fallait être bien intrépide et bien curieux pour

^ler souper chez Grimod de la Reynière. On y al-

^^it, cependant. Cela amusait ce siècle profondément

lassé. Mais le souper de ce soir-là devait laisser bien

derrière lui les précédentes excentricités. On en

avait parlé huit jours à l'avance, on en devait parlfr" huit mois après.

Voici le détail authentique et minutieux <lej formalités par lesquelles il fallait passer. D'à bord, un suisse chamarré d'or, au large baudrier arrêtait chaque convive sur le seuil de la porte pou lui demander s'il allait chez M. de la Reynièr l'oppresseur du peuple, ou chez M. de la Reynière 1 défenseur du peuple. Naturellement on réponda qu'on allait chez le défenseur du peuple ; alors 1 suisse faisait une corne au billet d'invitation (dor on était formellement prié de se munir), et Ton paj sait dans une espèce de corps-de-garde où se tenaiei rassemblés des hommes vêtus à l'antique. Ceuxn vous introduisaient dans une première pièce où l'o voyait un inconnu, le casque entête, la visière bai sée, couvert d'une cuirasse, une manière de /*rà terrible^ qui faisait une seconde corne à votre bilL et vous ouvrait les battants d'une autçe salle.

Là, se présentait un homme en robe noire, en boi net carré; il demandait au convive ce qu'il voulail il le questionnait sur son nom, ses qualités et sa d meure ; il dressaitde tout procès-verbal , et, après avn

pris sou billet, il Tannonçait enfin dans la salle de réunion.

Dès son entrée, le convive se trouvait en face de quatre petits enfants de chœur, la tête couverte d'une calotte rouge, les bas rouges, le surplis de dentelles, Comme aux grandes fêtes de l'Église. Ils commençaient par l'encenser avec leurs encensoirs d'argent.

C'était alors que Grimod de la Reynière arrivait à lui, les bras ouverts, et l'embrassait fraternellement, t^uis, s'il remarquait sur sa physionomie la surprise causée par les enfants de chœur :

— Mon père et ma mère, disait-il, ont l'habitude d.'inviter toujours à leur table trois ou quatre flatteurs chargés spécialement de les encenser, eux et leurs connaissances. Ma foi I j'ai trouvé plus simple de me procurer ces petits bonshommes qui s'acquittent aussi bien de cet emploi. Voyez plutôt I

Se tournant vers eux, il leur disait :

— Encensez monsieur!

Les enfants encensaient gravement jusqu'à ce c|ue le nouveau-venu disparût dans un nuage et criât qu'il en avait assez.

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Après quoi, Grimod de laReynière le prenait Sotts le bras et le présentait à la compagnie.

Les convives, hommes et femmes, étaient au nombre de quarante environ; ils causaient, debout au milieu de la Chambre ou assis sur des canapés adossés à la tapisserie du mur. Nous ne mentionnerons que les plus connus, ceux qui méritent les honneurs d'une silhouette. Honteux etstupides, quelques hommes de rien cherchaient à se dérober daiis les angles ou contre les rideaux des fenêtres donnant sur le jardin. C'étaient, comme je l*ai dit, des gens sans épée, des artisans, de petits bourgeois.

Il faut citer d'abord, avant tous et le premier par la réputation, ce personnage alerte, souple, dont la tète un peu petite est si spirituellement dressée sur les épaules, l'œil toujours en éveil, là bouche toujours sur ses gardes, comme quelqu'un qui n'a autre cho e à faire qu'à se défendre et qu*à attaquer, dont l'expression de visage hardie va jusqu'à l'impertinence, mais ne s'élève jamais jtisqu'à la fierté, celui que plusieurs de nos lecteurs ont déjà nommé par son nom de Beaumarchais.

Sur un fauteuil, environnée de cinq ou six per-

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sonnes, on remarquait madame la comtesse Fanny de Beauharhais, qui commençait à deven'tr une femme delettres, une Sapho, comme on disait a ors de toutes les femmes auteul*s. Au nombre de ses courtisans, s'empressaient M. le marquis de La Grange, le jeune prince de Gonzague, et surtout un vieillard au regard perçant, au nez pointu, qui souriait d'une drôle de feçon, écoutant sans cesse, ne disant rien, et qui s'appelait Jacques Cazotte.

—Voyons, M. de La Grange, disait la comtesse de Beauharnais; vous qui êtes de la cour, vous allez ûous donner des lumières sur bien des faits. Il s'agissait hier des Mémoires du duc de Richelieu. Sont-ils vrais?

— Oui et non, répondit le marquis; ne croyez rien de sa tapissière, pas plus que d'autres traits semblables ; ce sont des romans qu'il a fait faire pour jeter quelque intérêt sur la nullité de sa vie...

Rivarol était venu avec ses deux sœurs, qu'il avait tout récemment appelées auprès de lui à Paris, au grand déplaisir de sa femme. On sait que le ménage de Rivarol était un enfer. Ce fut là sans doute ce qui le conduisit à traduire le Dante, bien qu'au premier

aspect Tunion de ces deux talents puisse sembler impossible. Quoi qu'il en soit, Rivarol, un des hommes les plus brillants de la décadence française, était vêtu comme un prince, dont il avait d'ailleurs la mine et le maintien. Le bas de soie accusait une jambe de cour, et sa chevelure poudrée avec un art spécial étincelait aux lueurs des bougies. 11 n'y avait guère en ce moment à Paris que deux hommes capables de lutter de science élégante avec M. de Rivarol : c'étaient le comte d'Artois et Mole le comédien. Un gros homme, en perruque à boucles épaisses, était assis non loin de madame la comtesse de Beauharnais. C'était Mercier, l'auteur du Tableau de Paris. Il s'agitait bruyamment sur sa chaise, et prodiguait à l'unisson la voix et les gestes. Son élocution ressemblait à son style : c'étaient la même clarté dans la même énergie, la même rapidité d'appréciation ; il prenait grand souci des intelligences obscures ou sommeillantes, mais il était sans pitié pour les esprits vulgaires dont la petite science a été puisée aux abreuvoirs communs. On avait cru le flétrir en disant de ses ouvrages qu'ils étaient « pensés dans la me et écrits sur la borne. » Il n'en portait la tête

gue plus haute^ car il était orgueilleux avec raison ; et, par ses drames populaires et, robustes, tels que la Brouette du vinaigrier^ il tranchait vigoureusement sur les écrivains affadis de l'école encyclopédique, décapitée alors de ses chefs les plus illustres.

Parmi les voisins de Mercier, celui qui paraissait fe plus offusqué, c'était M. Pons ( de Verdun), un petit farceur médiocre, qui a inondé les Almanachs de ^es épigrammes sans esprit et de ses contes sans nouveauté, propres tout au plus à tapisser le fond des ^bonbonnières. Mais qui s'inquiétait de M. Pons, et qui ^^isait attention à M. Pons, sinon M. Pons lui- ^ème?...

Oui y avait-il encore à ce festin goguenard, ^Onné par Grimod de la Reynière? 11 y avait ^^Xi poète terrible, qui s'appelait Robbé dans les écu- ^«s et dans les greniers où il couchait, et M. Robbé ^^ Beauveset dans les salons où il était admis. Le i>irince de Conti, et c'est là une de ces actions qui honorent le plus un homme, avait acheté vingt mille ^Tres la non-publication de ses ouvrages erotiques ^t anti-chrétiens. Robbé avait le malheur de posséder du talent, et on le priait quelquefois, vers la fin

des orgies, de réciter son Origénisme, poëme rocailleux, mais énergique. En déclamant, il avait la figure et les gestes d'un convulsionnaire ; ses yeux roulaient dans leur orbite, IVcume mouillait ses lèvres, et les auditeurs s*entre-regardaient presque épouvantés.

Il y avait enfin le vieux Goldoni, encore leste pour son âge ; Flins des Oliviers, et le censeur Coquelet de Chaussepierre. Parmi les hommes de la noblesse, le comte de Piles, le chevalier de Castellane, le marquis de Marnesia et le vicomte de Toustain-Richebourg.

Les femmes étaient représentées, outre madam e de Beauharnais et les sœurs de Rivarol, par la comtesse de Laval, par la belle marquise de Montalemliert, et par une troisième, plus belle encore, qui n'était connue de. personne, et que Grimod de la Reynière avait présentée sous le nom de madame la marquise de Perverie.

Ces trois daines luttaient entre elles de fierté et d'élégance ; elles s'étaient réunies par instinct ; de loin on les eût prises pour trois châsses dorées. De temps en temps, une d'elles se penchait vers l'autre, et les

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frissons soyeux qu'elle imprimait à sa robe couraient par toute la salle. D'autres fois, de leurs trois éventaUs ouverts ensemble comme trois arcs-en-ciel, elles voilaient et dévoilaient harmonieusement leur visage encadré de dentelles et de perles. Les trois Grâces, mises à la mode du dix-huitième siècle, n'auraient pas eu d'autre aspect, ne se seraient pas vues entourées d'un plus glorieux resplendissement.

C'était surtout la marquise de Perverie que l'on regardait davantage.

n était difficile en effet d'être plus belle que cette personne, d'avoir cet éclat reposé que donne une patiente habitude du monde, et auquel les natures privilégiées arrivent seules avant trente ans.

Qui était-elle et d'où venait-elle? Pourquoi ne

l*avait-on pas vue jusqu'à présent^ ou, si on l'avait

^e, pourquoi nel'avait-on pas remarquée? Jamais,

i^ mémoire de courtisan, une femme n'avait mis pour

^ première fois les deux pieds dans le monde de

^^iis avec autant de certitude et de charme supé-

^eur.

Elle imposait considérablement par le regard et Par l'attitude, et ce pouvait passer pour un miracle

au milieu de celte société composée des gens le spirituels et les plus dépravés du royaume, àU moins disposés à se laisser étonner qu'ils étoni eux-mêmes. Où avait-elle pris cette témérité reuse, cette douceur grave, enfin cette s< aimable et exacte, qui fait qu'une femme jamais tant chez elle que lorsqu'elle est ch autres?

Au moment où l'on allait se mettre à tabl bruit assez vif se fit entendre dans Tantichai on eût dit de quelqu'un se disputant avec les \

Comme Grimod de la Reynière se dirigeait \ porte d'entrée, afin d'apprendre la cause de cel meur, une femme parut sur le seuil^ une fort femme.

— Madame de Rivarol 1 s'écrièrent qùelquei sonnes.

A ce nom redouté, le spirituel écrivain pâl perceptiblement et froissa la dentelle de ses chettes.

Les deux sœurs cherchaient partout un ei pour se cacher.

— Madame... fit Grimod en saluant.

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— Je ne suis pas invitée, dit-elle avecraccent anglais, et je ne demande pas à l'être... Je connais les influences auxquelles vous cédez... Depuis que mes belles-sœurs sont ici, elles ont porté le trouble dans ma maison. Mon mari m'a quittée et m'a enlevé mon fils...

— Pardonnez-moi, madame, de vous interrompre, 'lit Grimod de la Reynière après un second salut iroDique ; mais si c'est une consultation que vous ve- Qez chercher auprès cTe moi, je vous préviens que je

ïi'en donne pas aux heures du souper. Aujourd'hui

^'avocat cède le pas à l'amphitryon.

Rivarol avait tourné le dos à sa femme et commencé *ine conversation avecRobbé.

— Mais cependant... continua-t-elle.

Grimod de la Reynière saisit un cor d'ivoire qui était appendu à la tapisserie, et il en tira un son dolent et prolongé.

Trois hommes vêtus de noir apparurent.

— Bourguignon, La Jeunesse, Robert I prononçat-il, emparez-vous de madame et transportez-la dans la chambre des douleurs.

Immédiatement madame de Rivarol fut enlevée.

malgré ses cris, et emmenée hors de la salle du festin.

On était tellemment habitué à ces escapades, que^ cet incident et l'ordre qui le termina ne surprirent^ personne.

Grimod de la Reynière s'avança toutefois vers Ri- varol, comme pour s'excuser de la liberté qu'il avait ^ prise ; mais celui-ci fit la moitié du chemin et lui i frappa sur l'épaule en souriant d'approbation.

Alors l'heure du souper sonna.

Une musique invisible se fît entendre dans le lointain, et contribua à donner une teinte d'enchantement aux scènes qui allaient se dérouler.

Grimod invita l'assemblée à passer dans la salïe du festin; lui-même se dirigea vers la belle marquise de Perverie à laquelle il offrit sa main, précédant le cortège de ses quarante convives.

— Où diable La Reynière est-il allé dénicher cette belle inconnue? demandait Beaumarchais à Toreille de Gazotte.

— Il parait que c'est une jeune veuve de province, répondait celui-ci; son mari était un loup septuagénaire qu'on a trouvé gelé, un matin, dans sa gentil-

hommîèrc. Alors la marquise a tiré le verrou sur ses domaines, et voilà qu'elle est à Paris.

— Qui vous a raconté cela, Cazotte?

— Personne.

On traversait une pièce entièrement obscure.

Beaumarchais garda le silence.

Tout à coup, une toile de théâtre se leva rapidexnent et laissa voir la salle à manger.

Ce ne fut qu'un cri d'admiration.

Les convives se crurent un instant transportés au Jays du soleil, tant l'éclairage était exagéré.

Un lustre pendait au-dessus de la table; ses cristaux, taillés en fleurs-de-lis, lançaient des feux changeants, n portait trois cent soixante-cinq bougies €11 l'honneur des trois cent soixante-cinq jours de Tan.

Une galerie supérieure faisait le tour de la salle ; elle était indiquée par un cordon de feu qui se détachait, vivace, sur des draperies riches et sombres.

La table était ronde, symbole de l'égalité, et ornée d'une multitude de fleurs embaumantes, qui reposaient dans de magnifiques vases de porcelaine de Sèvres,

Au milieu, par une antithèse de Tespèce la '] choquante, s'élevait, en guise de surtout, un cat que en velours^ parsemé de petites larmes d*ar] et de petits os disposés en quinconces.

Cette déplorable parodie donna le frisson à q ques-uns ; mais comme on s'attendait généralen à des choses extraordinaires, on ne s'en étonna plus qu'il ne fallait.

Lorsque tout le monde se fut assis, on recon qu'il y avait une place vide. Instinctivement les gards se tournèrent de ce côté.

Grimod de la Reynière s'en aperçut et satisfi curiosité unanime par ces paroles :

— M. le duc de Noyal-Treffléan nous excusera ne point l'avoir attendu. Il aura fallu, sans doi des causes majeures pour motiver son absence. G la première fois qu'il manque un de mes soupers

— Écoutez donc, s'écria le marquis de Marnes voilà plus d'une semaine, en effet, que l'on vu le duc de Noyal-Treffléan.

— C'est inconcevable de la part d'un homme fort à la mode, ajouta la comtesse de Laval.

— Il fant, comme dit notre hôte, qu'il lui soit i

pli

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rivé quelque chose de bouleversant, murmura le poète Robbé,

— Ze crois ploutôt, dit Goldoni, qu'il se cace exprès pour faire parler de loui.

— Non, dit tranquillement une voix; M. le duc de Noyal-Treffléan sera ici dans une heure.

C'était Gazotte qui venait de parler.

— Comment le savez- vous? demanda Grimod de ia Reynièîei

— J'en suis certain.

L'entrée du premier service détourna l'attention de ces paroles mystérieuses, et Ton cessa de s'oc- ^tiper de la place vide.

Le nouveau spectacle qui s'offrit aux yeux éblouis ^€s conviés était d'ailleurs de nature à les absorber Complètement...

Mais avant de continuer cette relation, je demanderai la permission de rétrograder quelque peu, afin de voir ce qui avait pu empêcher le duc de Noyal- "Tieflléan de se rendre au souper de Balthazar Grimod de la Reynière.

A l'heure douce du crépuscule, un fiacre antique et lent, avec de belles roues toutes rouges, remontait la rue Saint-Victor, que SanteuU et Tépiciér empoisonneur Desrues ont successivement rendue célèbre. Il était traîné par deux bètes placides, sur lesquelles un cocher somnolent laissait pendre les rênes avec mélancolie. Des planches tenaient lieu de glaces et étaient haussées.

Ce fiacre dépassa tour àtour la rue du Paon, lame du Mûrier, et toutes ces petites rues horribles qui ont des noms pleins de coquetterie. On aurait parlé qu'il promenait un malade, tant il y avait de calme réfléchi dans son allure.

Arrivé à la hauteur du cabaret du Verre galant^ qui existe encore aujoiu*d'hui et qui fait le coin de la me Saint- Victor et de la place Maubert, le cocher leva la tête et jeta les yeux autour de lui. Il arrêta ses chevaux, et quitta son siège à franges avec précaution. Le crépuscule commençait à ressembler à la nuit.

Ouvrant la portière, il prononça ce seul mot :

■^ Descendez.

Sans doute la personne à qui il s'adressait ne l'entendit pas ou ne voulut pas l'entendre, car il relata son injonction.

Même silence.

Alors le cocher, s'appuyant sur le marchepied, avança les deux bras et saisit, dans le fond de la >^oiture où elle était tapie, une jeune fille qu'il enleva comme une plume et qu'il déposa sur le pavé, plus morte que vive*

Il referma la portière.

C'était une enfant de seize ans, blonde comme notre mère Eve, mais habillée d'une robe misérable et faite avec une de ces étoffes de couleur navrante qui ne se rencontrent que dans les maisons de cha-

rite. Gomment elle s'arrangeait pour être jolie làdessous, c'est le secret de la jeunesse.

Elle était d'abord demeurée immobile et muette; mais en voyant le cocher qui remontait sur son siège :

— Où suis-je ? demanda-t-elle timidement.

— Place Maubert...

— Place Maubert... Pourquoi m'avoir amenée ici ? Le cocher prit ses brides.

— Je ne sais où aller, ne m'abandonnez pas ! ditelle avec une expression de terreur.

Le cocher fouetta ses chevaux.

— Monsieur, de grâce 1... s'écria la jeime fille en joignant les mains.

Le cocher partit.

Elle resta seule devant le cabaret, comme une statue brune, n'osant bouger ses deux pieds charmants et regardant passer le monde d'un air craintif. Ce qui se disait ou qui se chantait dans l'intérieur du Verre galant n'arrivait pas à ses oreilles. Elle écoutait machinalement le bruit monotone des réverbères descendus et remontes par les allumeurs.

La place Maubert avait c«n aspect rebutant et si-

nistre qui s'attache toujours aux endroits habités par la misère vicieuse. C'était cependant le quartier où se trouvaient le plus de couvents : les Carmes Béchaux, les Filles Bleues, les Bernardins, les Prémontrés, sans compter les collèges et les séminaires. le reste était occupé par des marchands de vin; ensuite venait cette population indescriptible de chiffonnier^, de tondeurs de chiens, de matelassiers, de empailleurs, de regrattiers et de crieuses de fruits, ^cume bruyante de Paris. Sur le devant de quelques portes basses se tenaient des vieillards de quarante ^ns, hébétés de débauche et dont l'alcool avait rendu ^us les membres tremblants.

Ce qui se fait, ce qui s'agite au fond de ces masures épouvantables m'a toujours intrigué. Çà et là ^me femme se montre à une croisée, étreignant un linge. Un ragoût soupire péniblement dans une casserole, et l'odeur qu'il exhaie emplit la rue entière, ïlus près, c'est un enfant que Ton assomme à coups ^e chaise, pour le punir de s'être laissé tomber dans l'escalier. Dans les angles ténébreux des boutiques sont assises des vieilles qui ne parlent plus, qui ne Voient plus, qui ne dorment plus et qui existent

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néanmoins. La vie semble avoir installé ses problèmes physiques et moraux dans ces taudis croulants, qu'on n'éiamine pas sans une vive tristesse, et dont l'intérieur plus horrible encore n'est connu que par quelques hommes de la police.

La jeune fille essaya de faire quelques pas ; il était aisé de voir qu'elle ne connaissait point la ville.

Elle se dirigea d'abord vers la rue Galande, mais, là, elle se perdit dans l'igiioble réseau qui déroule ses mailles derrière les bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Elle allait de la rue des Anglais, courte et noirâtre, à Fétroite rue du Fouarre, où se tenait une académie d'armes ; de là, à la rueSt^JulienJe-Pauvre, et partout elle rencontrait des figures qui n'étaient point faites pour la rassurer. Souvent les hommes qui passaient auprès d'elle la regardaient grossièrement ou la coudoyaient avec un mauvais rire, car sa démarche indécise et ses yeux sans but devaient donner le champ aux interprétations injurieuses.

Elle n'osait pas demander son chemin, car il n'y avait pas de chemin pour elle, pas de maison qui s'ouviit à sa voix, pas de famille qui pût la recueillir et l'embrasser au fronts

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Après avoir erré quelque temps aux alentours de la place Maubert, où elle espérait peut-être voir revenir le fiacre, elle se trouva tout à coup sur les quais. L'horizon élargi la remplit d'effroi.

Paris se montrait par un coin de son immensité, €iTec sonfleuve tortu,ses maisons en foule, sonLouvre lointain, ses confusions et ses rumeurs de fourmilière l^umaine. Devant elle deux tours épaisses semblaient I^eser de toute leur sombre force sur la Cité, et l'enfoncer plus avant dans l'eau. On entendait des liruits de cloche, qui coupaient Tair, annonçant TAngelus. De toutes parts s'éveillaient des lumières ^ux fenêtres, comme autant de petits souffles nés fî'un impur marais.

Pourtant la population avait changé de physionomie, les visages étaient moins cruels, les allures plus lionnêtes. De même que les maisons, les costumes s'étaient faits plus propres. Enfin, si l'on ne respirait pas mieux, du moins on respirait davantage. C'était comme un purgatoire après un enfer.

La jeune personne suivait maintenant le quai des Grands-Augustins. Les ravaudeuses, dans leur tonneau posé au coin des rues, voyant son air de can-

deur, lui souriaient avec cette malignité aflfable qu'ont les femmes qui se souviennent, ou bien elles chantonnaient un refrain du liémouleur de Lécluse. De petits clercs passaient, lestes et la tête à l'cvent, portant encriers, papiers et sacs de procédures. Le long de Teau se promenaient amoureusement grisettes et soldats aux gardes, causant du rendez-vous actuel, et poussant avec le pied les petits cailloux devant eux.

Les femmes n'avaient pas encore adopté la mode des souliers plats; la plupart portaient des mules de couleur, tantôt blanche ou verte, avec un réseau d'argent, tantôt rose avec une boucle riche ou des rubans; ces mules infiniment pointues étaient ornées de talons minces, dits talons de chanoinesse^ hauts quelquefois de trois pouces et qui donnaient à la démarche une légèreté, mêlée d'embarras, du plus provoquant effet. Joignez à cela la jupe courte et flottante, le justaucorps baleiné un peu long par devant, la coiffe éblouissante de blancheur, et vous aurezle portrait physique des avenantes bourgeoises d'avant la révolution.

Parmi ce monde plus gai et mieux vètu^ la pauvre fille que nous voyons errer sentait son cœur moins contrit, sans pour cela être bien rassurée, mais son regard se levait avec plus de confiance sur ce qui l'entourait; les paroles qu'elle saisissait partaient de Voix moins rudes. Même les gens du port, qui fumaient eu se penchant sur le parapet, elle ne les *^ouvait pas trop effrayants, malgré leur stature d*athlètes.

Elle arriva sur le Pont-Neuf. Là, elle fut un peu étourdie du mouvement de carrosses qui s'y faisait ^t; des industries ambulantes dont ce lieu était le ^iége traditionnel. C'étaient des marchands de chansons, habillés en marquis jaunes, avec une bourse graisseuse continuellement en branle sur le collet. C'étaient des escamoteurs qui faisaient manœuvrer Sur une table des oiseaux privés, lesquels tiraient des coups d'un petit fusil et imitaient le mort. Les sieurs Miette et Pinetti avaient un cabinet de physique au bas du pont. D'agiles carillonneurs, armés de leurs baguettes, tiraient des harmonies limpides et tintantes de leur cadre de sonnettes, art perdu ! Graves et funèbres comme les vieilles gravures fia-

mandes, passaient les marchands de mort-aux-rats avec leur haute perche sur le dos, d'où pendaien les nombreuses et rebondies victimes du poison Tantôt c'était une famille de saltimbanques, les cheveux rejetés derrière les oreilles, qui traînait aprèi elle son tapis et ses chaises. Espagnols cagneux soui leur maillot, petits drôles de six aîns, femme hâlée habituée à porter des poids de cent livres sur soi ventre. Comme le Palais-Royal, comme le Temple comme les Tuileries, le Pont-Neuf avait sa populatior spéciale 5 qui tenait du spectacle en plein vent et don on ne peut retrouver aujourd'hui que les débris effa ces. C'était sur le Pont-Neuf, que l'on entendait h réunion assourdissante de tous les cris parisiens : cris des marchands d'épouges, cris des vinaigriers, cris des brocanteurs d'habits, cris des animaux ^ chiens et chats, pour lesquels un fer caché s'aiguisait sans cesse. Je ne parle pas des voleurs et des coupeurs de bourses, qui avaient assuré au Pont-Neuf une réputation européenne. Le beau moment du Pont- Neuf, c'était de huit à dix heures du soir. II n'en était que sept à peine.

Troublée par toute cette aviation, la jeune fllle

alla donner d'abord dans un groupe formé autour de quatre bouts de chandelle qui tâchaient d'éclairer un homme, poitrine nue, bras retroussés, qui avalait une lame d'épée. Ce malheureux, après avoir fait trois fois le tour de l'assemblée, retira l'épée de sa gorge, ayant soin de faire remarquer deux gouttes de sang, brillantes, sur l'acier. La jeune fille s'éloigna...

Plus loin elle se vit face à face avec le Grimacier. Q était monté sur une chaise et s* accompagnait lui- ^ême d'un violon, dont il jouait tantôt par derrière ^^ tête et tantôt par-dessous la jambe. Il chantait, *vec les contorsions les plus forcées, la Béquille du P^e Bamaha, Les éclats de rire de la foule accueillaient ses lazzis.

En fuyant ce bruit trivial, elle se trouva devant '^ Croii du Trahoir, à l'entrée de la rue de l'Arbre- Sec. Elle s'arrêta, sans remarquer dans un angle ^Ifcscur, à quinze pas devant elle, un homme qui se ^nait immobile et debout, et dont le regard ne la Quittait pas.

Cet homme l'avait suivie depuis l'instant où le ftacre l'avait déposée sur la place Maubert; il l'avait

i40 M. LE DUC s'amuse

suivie sur le quai, il la suivait encore ; et maintes nant qu'elle était arrêtée, il s'arrêtait avec elle.

Espion étrange, il riait dans Tombre. La force d'une émotion inconnue réveillait dans son œil des flammes assoupies depuis long-temps. Quelquefois il regardait les passants pour voir si quelqu'un d'entre eux s'amusait autant que lui. Puis toute soe attention se reportait de nouveau sur la jeune fille qu'il guettait en se jouant, c^mme un chat guette une souris.

Sous les vêtements noirs et presque communs dont il s'était affublé, peut-être n'eût-il pas été impossible de reconnaître ce mystérieux personnage, un des acteurs principaux de cette histoire.

Dix-sept années écoulées ne semblaient pasl'avoii vieilli. On eût dit qu'il avait compris le temps dans le défi téméraire porté par lui aux hommes et aux choses.

C'était le duc de Noyal-TrefQéan.

En regardant la jeune abandonnée qui venait de s'asseoir sur une des marches les moins mouillées de la fontaine, il disait :

— Voilà mon sang, voilà ma fille. Cette jeunesse «

M. LE DUC s'amuse J41

cette grâce, cette douleur, tout cela est à moi. Où îra-t-elle? que va-t-elle faire? Enfant rougissante, que je couve du regard, es-tu le vice ou la vertu? Sang tumultueux, fouetté sans cesse par les verges des passions farouches, sang de mes veines, es-tu celui de cette mignonne dont les grands yeux ébahis semblent éclairer l'ombre. Ma fille ! Si les natures ne mentent pas, en ce moment où la cité brille et pétille, où les haleines sont en feu, tu dois sentir î'emuer en toi quelque chose de la courtisane ta lïière, et de ton père le libertin gigantesque. Bruit, élégances, couleurs et richesse, ne lui chan- ^2-vous pas votre hymne la plus enivrante, celle qui comprime le cœur, élargit le regard et desserre la lèvre avide? Paris! accomplis ta mission corruptrice, enlace dans tes rets parfumés cette âme neuve, souffle à son visage tes bouffées qui égarent, alanguis Sa marche ingénue, multiplie devant elle tes féeries timides ou fauves, riantes ou furibondes* C'est ma fille, et je te la livre entière, ô ville sirénéïque!... Comme sous l'efifort d'un magnétisseur invisible, l'enfent qu'on voyait assise au pied de la fontaine de la Croix du Trahoir s'agitait et paraissait souflfrir.

i42 M. LE DUC s'amuse

L'œil du duc de Noyal-Treffléan avait une projection lumineuse telle qu'on en donne aux génies du

mal dans les peintures. !

Au bas de la fontaine, la jeune fille murmura : }

— J'ai faim. !

Premier mot de la vie réelle. j Se levant avec peine, elle se dirigea vers une boa- |

tique de boulauger, et elle s'arrêta devant en regardant les pains qui étaient au fond* Le duc ricanait.

— Ah I tu veux manger, disait-il, voilà que tes luttes vont commencer alors ; et moi qui ne songeais pas au pain, au brutal, comme on l'appcUe dans les auberges! Voilà ton premier séducteur trouvé, ma fille, c'est le pain. Regarde comme il* l'air bonhomme sur sa planchette où tu le convoites; lui aussi est doré comme un grand seigneur î c'est l'amoureux aux baisers rudes, c'est le min^ taure de bas étage qui attend chaque jour son trib^* de virginités et d'honneurs. Regarde-le bien. Le pa^^ est terrible, ma fille, rien ne l'émeut; c'est ti^ amant qui creusera tes joues, qui pâlira ton froP*^ situ cherches à lui résister longtemps. Ta le prieras

M. tE DUC s'amuse 443

dus jointes et il ne t'écoutera pas. Le pain n'a d'oreilles. La nuit tu rêveras de lui; honte et utél A seize ans, avec ur visage d'ange, blond tiaste, la bouche rosée et les paupières closes, p à un morceau de pain I i jeune fille passa.

iplacable et ténébreux, le duc de Noyal-Trefi la suivit.

le se traîna une heure encore dans la rue Saint- )ré, mais un abattement profond se manifestait son allure.

i coin de la rue Tirechappe elle tendit la main à assaut.

Elle mendie ! elle mendie I exclama son père entit un nuage pourpre sur sa figure, mais qui lassa aussitôt par un rire atroce; elle mendie! sang est le même que celui des gueux!

passant ne vit pas la jeune fille ou ne voulut ui répondre.

le attendit un second passant, puis un troisième ^ )urs la main timidement tendue, lelques débauchés, au nombre de quatre ou , sortirent d'une allée en titubante

L'un d'eux l'aperçut, et, venant à elle, il la re^i^egarda sous le nez.

— Tiens ! elle est jolie, dit-il.

— - Elle pleure, dit un autre.

— Raison de plus pour la consoler...

Et plusieurs bras furent passés autour de sa taille^^^®* L'enfant, effrayée, se débattait palpitante comm»-^^^'^^^ un oiseau.

Le cercle des jeunes gens se resserrait autoun-^^^*^ d'elle.

— Laissez-moi! laissez-moi I disait-elle d'une voi^^^-^i'^ étouffée.

A quelques pas de là, le duc voyait toute cettcE^— e scène.

Les émotions les plus rapides se succédaient en lui.

Il tremblait légèrement : c'était sa fille qu'on insultait en sa présence.

— A moil répétait- elle.

Pourtant, il restait immobile.

— Au secours! par pitié !...

Le duc n'avait qu'à faire un mouvement, u»-

geste. Il ne bougea pas. Seulement, ses^doîgts se crispaient, malgré lui. L'émotion était forte...

A la fin, on lâcha sa fille ; et les débauches continuèrent leur chemin, chantant à tue-tête J à traders leurs éclats de rire : .

Le eouveDt le plus dont de Paris Est celui de madame Paris...

' — Allons, cela' ne commence pas mal! dit le duc ^^ Noyal-Treffléan ; mon idée est vraiment heu- ^^Use, et je passe par des sensations d'une espèce Particulière. Mais ce n'est pas .assez. Je veux voir ^^mment, sans aide et sans conseil, elle se tirera ^e son premier combat avec la vie, si Dieu n'envoie pas du ciel un de ses séraphins pour la ^^Uver.

Exaltée, frémissante, elle avait doublé le pas;

*ians ses yeux brillait une résolution. Elle cherchait

Quelque chose et regardait fixement les maisons au

^mmet. Tout à coup un cri de joie partit de sa poi-

Wne; une croix se dessinait dans l'air noir.

^^'ôtaitunc église.

Elle y courut... ' '

Mais le (Juç l'avait devinée ; yapide, il feo l'ombre et se dressa devant elle, lorsqu'elle pa: aux preniières^nnarches du monument»

— On n'entre plus, dit-il, il est trop tard l Vif} est fermée.

— Fermée ! répéta-t-elle ayec nue e;^p^osion

sanglots, en se laissant tomber ^ur la pierre. »

Le duc demeura debout.

Père dénaturé, il venait de refu^eç 4 son enjD l'entrée de la maison de Dieu l

Oui, bordhlel horrible l comme dit gbakspea Ici, le drame devient odieux et se drosse de tou4€ hauteur, comme un our», sur sea piittoa de deirîè Cet homme va trop Idn; et pour sentir crier la au dedans de lui, il ne recule ni devant rinfapÛQ^ devant le sacrilège. Peut-être je devrais le laisse son œuvre et détourner de lui mes yeux. Mais m cet homme appelle Tanalyse ; et, quoi qu'il fai c'est une patiente et abomin«d>le étude que b< devons tout entière à nos lecteurs. Âllona dcoie t qu'au bout avec le duc de Noyal^TreffléaB^ et s inontons, s'il se peut, notre grande horf euir I

H« LE DUC S*AMUS£ 147

Une pensée lui était venue. ^ 11 »*était rappelé l'iuvitatiQU de Grinjod de U Reyuière, et, consultant sa montre, il se disait que l'heure était proche^ '-Diable!, je ne voudrais pas faire à ce brave garçon riiyure de manquer son souper. Il m'amuse, ceUR^yuière. Tonales originaux de Paris, tous Iw songes creuï, tous les gredins de mérite seront chez lui ce soir. Je ne serais pas fâché de m'y pro-' duire moi-même avec quelque éclat. Cela devient iiéoessaire. On ne parle presque plus de moi depuis quelque temps. Je m'oublie et Ton m'oublie. Les ^mmes commencent à me trouver vieux ; les hommes fa&tseoxblant de ne plus me redouter. Que leur faut* iliooo de plus, à eux et à moi? N'ai-je pas fait déjà tout ea qu'il est humainement et inhumainement I poaaihle de faire? N'ai-je pas creusé le vice jusqu'au tuf? J'eusse bien voulu les voir à ma place ! On parle dû ce drôle nommé Hercule, et de ses douze travaux ; habioles que cela. Étrangler un lion^ balayer une ^^nrie^ assommer des voleurs^ couper la tète aux «wpeuts, c'est le fait d'un homme de la Halle ou d'un exempt de maréchauosée* Je ne vei» pas dos

exploits d'Hercule. Mais au lieu d'une hydre ou S'un tigre, prendre un événement et le faire niarcher devant soi, et le pousser, et le conduire jusqu'à ses limites extrêmes, et ne s'arrêter que là où le possible finit ; à la bonne heure ! Voilà ce que l'homme à la massue n'eût jamais imaginé, et ce que j'ai réalisé, moi. Tout ce que les autres sont parvenus à faire, à voir et à sentir, je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai fait. Aucune sensation ne m'est échaF pée, depuis la plus intime jusqu'à la plus grandiose. Est-ce ma faute à présent si je ne sais plus de th^ï^e à ma curiosité; si ce monde flétri, stupide, ^^ ruines, m'est connu jusque dans ses derniers ^ coins et jusqu'au plus bas de ses hontes? L'hom-^* que je paie pour me récréer paraît être à bout d*"^' ventions; il se répète comme un auteur énervé; ^ dernières situations sont plates et traînées en Ic^ gueur; j'ai déjà vu cela quelque part. Peut-6^^ faudra-t-il que je le chasse. En quinze jours il ^ m'a servi qu'une misérable intrigue, bonne tout ^ plus pour un provmcial débarqué, et un rend^^^' vous auquel j'ai envoyé mon valet de chamb:^^ Vraiment le comte d'Artois est un autre homic^*^'

lui qui s'en est revenu tout nu, à cheval, de Versailles à Paris. Encore une semaine, et me voilà perdu <le réputation, classé parmi les mortels inoffensifs et vertueux, les, Penthièvre ou les Malesherbes, couronné de roses et suspecté d'aller sécher des Pfeurs au fond des chaumières. Morbleu! j'aurais Wen voulu arriver chez ce La Reynière de façon à ^aire jaser un peu I Sa fille pleurait toujours, enroulée dans sa dou- , ^cur, et cachant sa tète dépeignée entre ses mains î^e les libertins avaient meurtries.

, — Mais je suis cloué aux pas de cette petite, et je ^6 puis me partager en deux. Comment concilier "ïm et l'autre de mes désirs? Quel moyen employer pour ne perdre aucune des larmes de cette enfant, ^ïicune des gorges chaudes de ce souper? pau- '^l'eté de l'espèce humaine, qui, sur deux plaisirs, est ^ïi jours forcée d'en lâcher uni — La voici qui se ^lève cependant et qui promène aux alentours son ^eau regard, éloquent comme un tableau de sain- ^6té. Elle descend les marches, et se retournant, ^Uese signe. Oui, la religion donne la force; mais, \ naoi, d'où vient que la force ne m'a pas donné la

religion? Elle pataît calme et ï^ésignée mai nant; sa prière, ainsi qu'un baume miracul»

a coulé dans ses veines. Cette ville folle ne fait plus tant de peur; en vain les vieilles mais mystérieuses se penchent vers elle pour lui n murer de confuses infamies, elle fuit, cette p blanche, mais elle ne tremble plus et elle parfi de son innocence les rues fangeuses où elle pa Je ne la suis plus, elle m'entraîne. Ce n'est plus à présent qui s'inquiète et qui s'étonne, les r sont changés et je sens mon rire qui s'éteint. Pc quoi cela? Est-ce la tendresse qui m'envahii cœur? Cette domination à laquelle je semble oh est-ce le lien du sang, que j'ai tant de fois ni méconnu? Allons doncl Et pourtant il ne tiend qu'à moi de Tarrêtef en lui criant : » Ma fille mais bah ! ce serait trop simple et trop vite f N'importe; c'est un mot^étrange à prononcer...

Il le prononi^a deux ou trois fois dans la nui voix bien basse et comme s'il eut craint de s'eni dre lui-même.

— Ma fille... ma fille I

Au miUeu de son extase enveloppée de honte

duc de Noyâl-ïreffléau ne vît pas d*abord trois ou quatre hommes qui s'élancèrent sur lui, d'un angle obscur où ils étaient cachés.

— La bourse et la vie ! fit l'un d'eux en le saisissant aux pojgnets.

— Oh ! comment dites- vous cela ! s*écrîa le duc en reculant ; la bourse et la vie, toutes les deux à la fois? Corbleu I que d'exigence ! *

H chercha à tirer son êpée.

Un homme venu par derrière lui épargna ce soin. En se retournant, le duc de Noyal-Treffléan reconnut qu'il avait affaire à une demi-douzaine d'individus.

. On était sur le quai, un endroit désert, à quelque distance de l'arche Marion.

La jeune fille, dans*ses circonvallations sans but, ^ i^pprochait, comme on le voit, du point d'où ^Ue était partie.

ËUe marchait toujours, sans s'apercevoir de Tin- ^îdent qu*elle laissait derrière elle.

Bientôt le duc la perdit complètement de vue. " en poussa un blasphème de rage.

Quatre griffes vigoureuses le maintenaient aux

152 M. LE DUC S*AMIIS£

épaules. Pendant ce temps-là, un homme lui ai chait sa montre; un autre le fouillait. Cela s'acci plissait vivement, lestement, sans bruit. Dans te autre circonstance, le duc en aurait été char mais à ce moment cet épisode ne laissait pas lui inspire^ une contrariété évidente.

D'autant plus qu'il s'aperçut qu'on le pouî vers la Seine.

— Au fait, pensa-t-il, j'étais indécis entre fille et le souper de La Heynièrê ; ces bandits trancher la question.

Néanmoins il essaya de lutter. Il était robus il avait appris la boxe dans les carrefours de I dres. Il se dérouilla donc du mieux qui lui fut sible, et quelques-unes de ses gourmades dé< certèrent les assaillants.

Mais que pouvait-il faire contre six ou -sept q étaient?

Un d'-entre eux, le saisissant à la gorge, se en devoir de lui pousser un bâillon entre les d<

En se débattant, le duc s'écria :

— Laissez, laissez donc... je sais ce que c'e la poire d'angoisse... je n'en veux pas!

D'un coup de poing rudement asséné au creux de l'estomac, il se débarrassa de son bâillonneur. Mais bientôt, serré de plus près par les autres :

— Eh bien ! dit-il, si vous tenez absolument à étouffer mes ^ cris... mes chers messieurs... soyez

, ^sez obligeants pour vouloir bien remplacer... Aïe I I ûe frappez donc pas si fortl... pour vouloir bien I ^naplacer la poire d'angoisse, que je connais, par ! '6 masque de poix, qui m'est totalement inconnu... I voulez-vous me rendre ce dernier service, hein? j Au milieu de leur verve occupée, les filous ne 1 Purent s'empêcher d'échanger un coup d'œil d'étonnement.

Le duc insistait.

— Mes amis... mes bons amis... un masque de poix! accordez cette suprême satisfaction à un mourant. Du fond de l'eau, je vous bénirai, je vous remercierai I Un masque de poix !...

On descendait toujours vers la rivière.

— Ah I chiens ! ... ah ! canailles I Me faire manquer

rai souper auquel je tenais tant 1 Au moins, mettez-y

des formes... On ne noie pas un duc comme on

ferait d'un chat ou d'un veau... A Faide I à moi !

Une paume de main, large comme mi gan ^K:^ joueur de balle, prit la mesure de sa bouche, ^^-«3 comprenant le nez, le menton et une partie ^e joues;

En cet instant, par un de ces éclairs d'âme q^^e rien n'explique et qui expliquent Dieu, il eut va^Mie vision qui lui rappela soudainement sa fille, aloTS qu'elle criait elle aussi au secours, et que lui Xi^ Técoutait pas.

Ce qui lui arrivait maintenant était-ce une xet^'" geance céleste?

Je n'oserais affirmer qu'il en eut la pensée ; vm^ un frémissement dansa sur ses lèvres pâles, ettif ferma les yeux pendant l'espace d'ime seconde.

Arrivé à im endroit où le quai précipite sa pente, les bandits eurent un mouvement de recul, qui laissa le duc en avant et seul.

n comprit que l'instant était venu.

— Tenez, dit-il en retirant une bague de son doigt et la leur offrant, vous êtes, des maladroits qui ne savez pas votre métier...

Puis un des hommes le prit par les épaules, et le poussa brusquement dans la Seine;

Un sourire magiâfique passa sur la face du duc ^ de Noyal-Treffléan, qui disparut avec la majesté du Don Juan de Molière.

— Ausecoars! au secours!... un homme vient d'être jeté à l'eau !

A ces cris poussés subitement, quelques hommes et quelques femmes, têtes curieuses, accoururent sur le quai, à la place où venait de disparaître le duc de Noyal-Treffléan. ^ .

La lune, étalée brillante sur le bleu du ciel, éclairait si bien qu'on eût dit le plein jour.

— Où est donc Thomme qui se noie ?

— On ne voit rien.

— C'est une ruse de coupeurs de poches.

— Non I voici une tète et puis des bras ; tenez, le voyez-vous ? voilà le noyé !

M. LE DUC s'amuse i57

L'immersion du duc avait été longue, car, lancé brusquement sans qu'il lui fût possible de se conlonner aux règles de la natation, il était tombé en "doublant la Seine comme une pile de pont qui s'écroule.

-^près avoir tourné et retourné sur lui-même, il re- P^aissait enfin, étourdi, brisé çt se frottant les yeux, " aperçut la galerie de spectateurs dont tous les ^^gards le contemplaient avidement.

^^ pouvant trouver une meilleure occasion de Prouver qu'il savait nager, il s'étendit alors sur le ueuve aussi bien qu'un Tytire sur l'herbe.

La foule désappointée gesticulait en criant à la Mystification; elle se fût peut-être retirée mécon- ^ûte sans un incident cruellement burlesque.

Un marinier s'était élancé vers le duc.

On n'avait guère pu voir d'où il sortait, et s'il arrivait de dessus ou de dessous le fleuve.

— Voilà un brave homme, dit-on, qui, trompé comme nous, va au secours de cet original.

Le marinier plongea au moment où il atteignait le duc, et ce dernier s'engoufi'ra absolument comme si îin requin lui eût happf la jnmbe.

i58 M. LE DUC s'amuse

— Ce sont d'habiles nageurs, dit un bourgC' en accompagnant [son observation d'une prise

tabac.

— Non, dit un autre, ils ne s'amusent pas, sont engloutis tous deux.

Pendant un instant on ne vit, en effet, ni Tun Tautre.

Une rumeur de satisfaction accueillit leur doul réapparition.

Mais le marinier, posant aussitôt la main sur tête du duc, l'envoya d'un mouvement vigoure revoif le fond pour la troisième fois.

— Bravo I bravo I s'écrièrent les spectateurs, est impossible de mieux rester sous l'eau.

Quand M. de Noyal-Treffléan revint à la surfac il ne nageait plus ; ses bras battaient Pair, imita les ailes d'un moulin.

— Je... je me noie...

— Glou, glou, glou, glou ! faisait l'eau en entra dans sa gorge.

— Bravo 1 bravo ! répétait la foule/

Il était temps d'en finîT* avec ces passes trop prt longées, si du moins on n'avait pas l'intention c

. M. LE DUC S'AMtSE 159

ïïo^yer bel et bien M. le duc. Auasî le plongeur le prit ^vix cheveux et l'amena vers un canot, dans lequel s^ trouvait un homme souriant.

— C'est bien, dit ce dernier^ c'est très-bien.

A eux deux ils posèrent sur le bateau le duc inaï^îmé, comme un saumon de plomb.

— Est-il à poipt, monsieur Soleil? demanda le ^^^arinier.

/ — Parfaitement, répondit le personnage interpellé.

— Je ne pouvais sans danger lui en laisser avaler "^He gorgée de plus.

— C'est suffisant. Maintenant ramenons-le à terre. Le marinier se revêtit d'un surtout de grosse toile,

^t, faisant jouer les avirons, il dirigea la barque vers la pointe de la Cité.

Les curieux, voyant ce corps roide étendu au Ibnd du bateau , s'attroupèrent sur le terre-plein ; et un vieux médecin qui passait par hasard descendit promptement sur la berge afin de donner les premiers soins au noyé.

— Permettez, permettez, écartez-vous, messieurs et mesdames, dit le vieillard; que je sonde les dangers de cette asphyxie ! .

Le lecteur aurait reconnu la voix qui parlait ainsi, mais non Thomme; il était si changé, ce pauvre docteur Cliampdoiseau I il n'avait jamais été gras, cela est vrai, mais maintenant c'était un squelette.

A peine ses yeux se furent-ils arrêtés sur les traits du personnage évanoui, qu'il salua ce corps inanimé avec une vénération profonde. •

— Qu'on transporte M. le duc dans ma maison, dit-il, je serai trop honoré de lui donner les soins que réclame son état.

Sur un clin d'œU de M. Soleil, quatre hommes qui, mêlés, à la foule, semblaient attendre ce signal, firent de leurs bras un brancard sur lequel ils emportèrent M. de Noyal-TrefÛéan.

— Là -tout près, quai des Augustins, n® 27, prononça le docteur Ghampdoiseau.

Une partie de la foule suivit ; l'autre resta svœ la berge, livrée aux commentaires les plus extravagants.

— C'est un duc I

— Il a voulu se suicider parce qu'il est amoureux de la reine.

TH. LE DUC s'amuse ICI

— Non, c'est sa femme* légitime qui Ta fait jeter à l'eau par ses laquais.

T" Voilà le brave qui Ta sauvé, dit quelqu'un en montrant le batelier.

Et celui-ci ^ eut beaucoup de peine à empêcher qu'on le portât en triomphe.

Les quatre hommes avaient déposé le duô sur le lit du médecin et s'étaient ï*etirés.

— ' Ce malade n'est donc pas pour vous un inconnu, docteur? demanda M. Soleil^ quand il fut seul eu présence de celui-ci. • #

— M. le duc de Noyal-TrefQéan, un inconnu pour ?^^^ I ohl non, je le proclame.

Cependant, il faut qu'il vous soit inconnu.

■--Plaît-il?

M. le duc doit s'être noyé et avoir été soigné par Vous, tout cela incognito.

^--^s moindres mystères agaçaient singulièrement

rintelligence du docteur Champdoiseau; il s'arrêta

"^ïïiobile, la bouche ouverte, les yeux clignotants.

C'est bizarre! comment 1 je ne pourrai pas me

vauter d'avoir eu l'insigne honneur de...

•--Non!

162 M. LE DUC s'AMtJSË

— Je me rends.

— L'étal de M. le duc offre-t-il quelque danger reprit M. Soleil.

— Aucun; avant une heure, M. le duc possédei toutes ses facultés. comme vous et moi, et il pour retourner à son hôtel à pied ou en carrosse.

M. Soleil hocha la tète négativement.

— Retourner à son hôtel, non. .

— J'ignore qupUes seront ses intentions dans i heure.

— Il ne faut pas qu'il ait des -intentions, murmiL ^=r entre ses dents le singulier personnage qui ava commandé si largement le bain de M. le duc.

— Tenez, voyez-vous? la potion que je lui ai de née lui permet déjà quelques mouvements.

— Il va revenir à lui?

— Plus tôt que je ne croyais.

— Diable!

— Cela me prouve l'efficacité de mes médecin^ ^^^s, s'écria le docteur enthousiasmé. Oui, monsieur, mz^KT^ que vous soyez, sachez-le bien, la France poss^^^^^ en moi un savant utile, fécond en inventions, mai^ -J® vous répète peut-être ce que vous avez entendu dir^ -^ "

M. LE DtC S'AMtSË 46S

— Certainement, oh! certainement, fit M. Soleil. Champdoise^i sourit à cette réponse, comme

^ïi sultan au balancement d'un éventail.

Le duc de Noyal-Treffléan entr'ôtivrit les yetix, P^is ses lèvres pâlies remuèrent imperceptiblement.

- — Docteur, murmura M. Soleil, il ne faut pas que ^^tte atonie cesse tout de suite.

— Je ne comprends pas.

— Peu importe.

— Il s'agit de lui donner une potion qui lui pro- ^"^ïe un sommeil de . . .

11 tira de son gousset une montre, et observant ^^ position des aiguilles :

— Un sommeil, continua-t-il, de trois heures en- ^-•^on, plutôt plus que moins.

— Jamais je ne consentirai à me rendre le comt^Xice d'une semblable imprudence.

— Vous refusez?

— Je refuse.

— Eh bien alors, je vais de nouveau faire jeter ^. le duc dans la Seine.

La terreur et l'indignation se disputèrent à la fois X^s traits de Champdoiseau,

— Vous auriez cette cruauté?

— Si vous m'y forcez.

— Mais de quel droit, monsieur, ferîez-vous noyer*^ cet honorable, cet illustre, ce magnanime gentil' — homme?

' — Du droit que j'ai de le faire noyer.

— A qui persuaderez-vous semblable folie?

— A tous ceux à qui je montrerai ce papier.

Le docteur jeta un regard effaré sur l'écrit que lui présentait son interlocuteur.

Ses yeux s'agrandirent de moitié, ses lèvres se gonflèrent à toucher son nez.

•r— Ohl je voils demande pardon de vous avoir mécpnnu. Sublime! sublime 1 s'écria-t-il; oh! philosophie! tu fais des géants au moral; comme moi, par la science, je vais créer des hommes de huit pieds quatre pouces.

— Comprenez-vous maintenant pourquoi j'aurai le droit de rendre M. le duc aux voluptés du bain froid si vous ne lui administrez pas un narcotique? . — Excusez-moi, mon bon, mon excellent monsieur Soleil (j'ai vu votre nom sur le papier), j'ai maintenant confiance en vous autant que M. le duc

M. ï.e;dlc s'amuse 165

lui-même; excusez-moi de ne pas avoir accueilli vos I^rescripti'ons sans examen; j'aurais dû^ sur votre pliysionomie, dans vos yeux, lire la dignité de votre ^^ractère, la grandeur de votre nnssion. — Potion Somnifère î ajouta-t-il en cherchant parmi des fla- ^^^Tks alignés sur les étagères d'un placard. .

Dans une coupe de cristal, il versa une liqueur Noirâtre...

— Nous disons trois heures de sommeil.

• — - Ce breuvage ne peut produire aucun mauvais ^^^t, n'est-ce pas? demanda M. Soleil.

— J'en réponds sur mes cheveux blancs; dans *^oîs heures, M. le duc s'éveillera frais et dispos, ^^i>Qme il sortirait de son lit après la nuit la plus ^Vireuse.

— Fort bien.

XiC docteur Champdoiseau insinua entre les lèvres ^^ duc de Noyal-Treffléan le contenu de la coupe.

— Maintenant, il s'agit de le déshabiller dit ^ï^- SoleU.

^ Le déshabiller !

— Entièrement.

— Mais quel est donc voire pn^et?

166 iM. LE DUC S'Al^USÊ

— AUl docteur, docteur...

--*• C'est justd, je ne peux pag être initfé aux devoirs de votre charge.

Le docteur aida. M, Soleil de foi t bonne grâce.

Quand ropération fut terminée, ce dernier sorti pqur revenir peu de temps après, suivi de quatre hommes que nous avons vus déjà à ses ordres.

Ces quatre hommes portaient un immense pla d'argent qui aurait pu dignement figurer sur 1 table d'Ajax ou d'Ulysse, Des linceuls étendaient ieu blanche neige jusqu*aux rebords de son ovale. U: petit édredon garnisdait l'une des extrémités*

En apercevant ce plat, le docteur Cbampdoisea recvla abasourdi.

On y posa le duc de Noyal-Trefûéan recouvert d serviettes brodées*

— J*en ai la chair de poule^ dit Chàmpdoiseau M. Soleil. Vous ne pouvez pas m'expliquer?.;.

— Non*

— C'est égal, je vous admire et je veux vous prot ver mon amitié. Cela vous surprendrait si moi, viei lard, préoccupé par la science et qui suis censé vîvi hors dii monde et ignorer tous les scandales, je voi

^-pprenais un secret qui peut avoir sur M. le duc une - ^*xifliience magique ?

— Docteur, je ne saurais comment vous prouver ^^SL reconnaissance.

— Venez chez moi demain matin, et nous cause-

— A demain, dit M. Soleil. '

Les quatre hommes emportèrent le plat où repo- ^^it le duc de Noyal-Treffléan, et ils le déposèrent aans un spacieux carrosse qui attendait à la porte*

Il est temps de revenir au souper de Grimod de L^ Reynière, où j'ai laissé mes convives eu train de ^ placer et de s'asseoir, à la grande satisfaction de leur muscles zygomatiques.

La plupart avaient fait une ample provision d'appétit, car on savait qu'un festin chez l'avocat n'étal pas une mince aiOfaire. Cinq ou six heures étaient d'une rigoureuse indispensabilité poiu* l'accomplissement à fond de cette cérémonie ahmentaire ei théâtrale, où les yeux autant que la bouche se trouvaient étonnés et ravis.

L'entrée du premier service se fit avec toute la pompe des solennités auticpies.

I> eux joueurs de flûtes ouvraient la marche; ils

^"•^«û-ent suivis d'un héraut d'arme^ exactement cos-

^-^^ixié comme Lekain dans la tragédie de Bayard^ le

Kl-«û.Te au flanc et tenant en sa main une lance dorée,

^ioiit il frappait le sol à chaque pas..

Le maltre-d'hôtel venait ensuite, et puis les cuisi-

'^i^i's portant des plats d'argent élevés sur leurs bras

^-"^i- dessus de la tête.

I>e jeunes imberbes, des éphèbes en robe blanche,

^^'^ci.r'chaient à leur côté, comme chez les Romains.

Suivait l'écuyer tranchant.

ï-e cortège se terminait par plusieurs jeunes filles

^^ nymphes, blondes pour la plupart, vêtues d'un

*onTreau,' couleur de chair, et chaussées en brode-

^ï^ixis ; ellef? portaient gracieusement sur leurs épaules

^^s amphores pleines de vin, et leurs cheveux en fo-

^^t: débordaient somptueusement par derrière, ma

^^"t^nus par un cercle d'or.

CHe service fit trois fois le tour de la salle, en ca-

"^tocé et gravement.

-Au troisième, les plats s'abaissèrent, et les nym-

P-«^€s se réunirent pour les poser l'un après l'autre,

^^^^^ ils étaient d'une énorme dimension.

On ne s'attend pas probablement à ce que je dres un historique de ce menu ; ici les renseignemei n'ont fait défaut, et je le regrette avec sincérité. La 1 térature y perd sans doute une curiosité et la gast nomie un enseignement. Disons cependant que te ce que les marchés de Paris foumiss^t de plus et de plus délicat s'était» donné rendez-vous sur table de Grimod de La Reynière.

Dès les premières attaques de fourchettes, les cc vives s'étaient entre-regardés d'un air significatU en souriant. Ils portaient leurs yeul sur leurs ma: et de là sur leurs genoux. Ils se retournaient et remuaient*

Grimod de La Reynière s'aperçut de Tembar] général.

— Qu'attendez-vous ? demanda-t- il.

— C'est que, mon cher Grimod, dit Flins des ( viers, c'est que.*, nous n'avons pas de serviettes,

— C'est juste.

Et sur un signe, les jeunes filles vinrent se rau{ immédiatement autour de la td)le, en dénouant le chevelure, qui se répandit e|i ondes frissonnantes s leurs bras et Iç loug deleurs hanches.

Drôles de serviettes, murmura la plus jeune

sœixr de Rivarol, celle que l'on surnommait Agacète.

—- C'est un usage renouvelé des anciens, lui dit son frère.

"Tout le monde essuya ses doigts aux cheveux des l>^lles blondes, et le festin continua imposant, affamé, l>X'illant.

L'entrée de chaque service s'opérait dans les *ïxièmes formalités que nous avons décrites. Toujours le héraut avec sa lance; toujours les deux JOTieurs de flûte. Une fois seulement ils furent remplaicés par deux joueurs de cymbales.

Grimod s'était levé et avait disparu.

U rentra, précédant lui-même son maître-d'hôtel.

Quand, au bout des trois tours, les plats furent posés, on vit que c'était un service tout en cochon, cochon en côtelettes, cochon en ragoût, cochon en ^enus-droits, en petit-salé, en rôti, en laitues, à la ^^me Simone, en jambons, en fromage; cochons "^ lait à la broche ; en daube et au père Douillet.

^'était la glorification et l'apothéose du cochon sous toutes ses formes, sous tous ses points de vue;

c'était le dernier mot du cochon, on ne pou:

point aller au-delà.

Aussi Grimod.de La Reynière, voyant Tapj bation peinte sur tous les visages, s'empressa de dire :

— Messieurs, cette cochonnaille est de la fa du charcutier Michel, demeurant rue des Arcis cousin de mon père...

On le laissa dire et on mangea.

Mais lorsque ce fut le tour des petits cochonj lait arrosés d'huile, vierge, il ne put retenu langue et il demanda si l'on était content de c huile.

Chœur enthousiaste.

— Eh bien I dit Grimod, elle m'a été fournie l'épicier Plansou, demeurant rue Sainte-Avoy< cousin de mon père. Je vous le recommande a que le charcutier.

Quelques convives inclinèrent la tête en man d'acquiescement; les autres se contentèrent de î rire, habitués qu'ils étaient aux extravagances leur hôte...

Nous avons parlé, au commencement, d'une

l^x'ie élevée dans la salle ; elle était destinée aux I^^rsonnes qui voudraient jouir du coup d'œil. Une xxnmense quantité de billets avaient été distribués SSI.I1S distinction par Grimod de La Reynière ; et déjà 1^ flot grondant des visiteurs emplissait l'antioliajmbre.

Ceux des convives qui n'étaient pas prévenus s'in- <3;xxiétèrent de cette rumeur.

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