‹ M. le Duc s'amuseChapitre 5 sur 5 · T)V MOIS DE JUILLET AU MOIS D'OGTOBRE · texte numérisé non relu

T)V MOIS DE JUILLET AU MOIS D'OGTOBRE

Nous transcrivons au hasard :

«4 juillet.' — Après de vaines tentatives, je suis enfin parvenu à susciter une rencontre entre M. le duc et la célèbre personne conjiue sous le nom de chevalière ou chevalier* d'Éon. La chevalière avait une robe à la circassienne, relevée par des nœuds de perle; elle portait à la main un bouquet de fleurs qu^elle a jeté nonchalamment au moment du combat. M. le duc en a été quitte pour un coup d'épée à Tépaule gauche.

» 7 juillet, — Fait conduire M. le duc, dans une voiture escortée etiermée, chez les trappistes du couvent de laMeiUeraye. M. le duc y est resté trois jours, et en est parti le quatrième, emmenant avec lui deux frères qu'il était parvenu à détourner de la voie pieuse.

» 20 juillet. — Pendu M. le duc pour la première

fois. '

318 M, i£ DUC S'^HUSE

» i*' août, -^ Proooré à M. le diic, pendant la nuit, des visioug eacbantereasBa eu manière defionge. Le ciel de (ou lit 6'est ouvert par ua méoaiufime ingénieux, et a laissé voir à ses regards un autre del bleu^ rose et étincelant^ peuplé de personnages animés, rempli de chanti d'oiseaux at parfumé des odeurs les plus divines» Una nymphe s'est détachée^ en effeuillant des roses jusqu'à oe que la lit s'en Couvât eouvert^ Alors, par des teintes et des gcadationis presque insenâibled^ les nuages ont pàli^ les étdles ont fermé Fceil, et nymphes, fleurs, oiseaux, tout a disparu.

» Premier lundi d'août,— Visiteà madame Fleuret, rue des Deux-Écuë. L'industrie de cette femme est originale et nouvelle. C'est la directrice des Res^mbleuses. Eile cherche partout les filles qui i*essemblent aux plus belles femmes de la cotir et de la vîUe. Elle les habille comme elles ^ leur fait affecter le même son de voix, adopter les mêmes tournures de phrases, les mêmes mots favoris. L'illusion est complète autant que possible. Rien n'égale en ce genre Thabileté àe madame Fleuret, qui est riche et qui fait son métier en grand ; c'est une artiste véritable.

M^ LE BDO s'amuse 319

Elle â ainsi vendu en effigie les beautés les plus considérables du royaume^ la reilie, la duchesife de Polignac et plUsieut*é autres. Tous les Ixidns, amoureux de nuages peints^ abondent cbez elle. Madame Fleuret est en relation suivie avec leis femmes de chambre et les laquais de grandes maisons; par conséquent elle se charge de fournir à toutes les commandes et cela dans le plus bref délai.

» Demandé pour M. le duc la princesse de L***.

» Pris note par madame Fleuret de cette fbtimiture, et renvoyé à quinze jours.

» 19 août.— Fendu M.le duc pour la deuiième fbis.

» 3 septembre. -^ M. le duc s'eôt réveillé ce matin sur l'arête du toit de la Sainte-Ghapellé, où je TaVais fait lier solidement. Il a d'abord manifesté quelque surprise en se voyant ainsi, puis il a crié; mais comme le temps était fort beau et que cinq heures venaient à peine de sonner, il a fini par prendre tranquillement son parti et par se rendormir. Une heure après, sa respiration était mesurée et douce comme celle d'un enflant.

» 6 septembre. ^ Donné à M. le dud tmé fête mythologique, d'après les plus célèbres écrivains dé

320 H. LE DUC s'amuse

Fantiqulté. Au point du jour, M. le duc s'est trouvé sur un rif âge inconnu ; une robe de laine blanche ceignait son corps ; ses pieds posaient sur des sandales.

» Avant qu'il ait eu le temps de se rendre compte de sa situation, une barque conduite par un vieillard à la barbe neigeuse, s'est dirigée vers lui.

» — Qui es tu? kii a demandé M. le duc,

D — Je suis le fils de la Nuit et de TÉrèbe, je suis Caron.

» La barque dans laquelle est entré M. le duc a lentement sillonné les eaux, pendant que plusieurs ombres, nageant vers elle, s'épuisaient en efforts désespérés pour se cramponner à ses bords. Le nocher s'est montré impitoyable et les a repoussées maintes fois de l'aviron...

» Ensuite on a traversé le Tàrtare, qui était représenté dans toute son horreur : ténèbres souterraines, bruit de chaînes, grands brasiers vomissants, sanglots et figures tordues, corps calcimés, rochers couverts de cendre rouge, abîme de couleuvres, roues tournantes, marais infects, basphèmes et gémissements sans fin.

M. LE DUC S'AMDSB 321

» Un démon guidait M. le duc dans ce labyrinthe efifroyable, et le trio des Furies agitait ses torches pétillantes en le précédant.

» M. le duc, qui était demeuré froid jusqu'alors, a * paru goûter quelque agrément en se trouvant tout à coup dans les Ghamps-Élyséens.

» Un vent mélodieux comme le soupir d'une flûte circulait sous les bosquets en fleur d'un jardin à perte de vue. 11 y avait des groupes d'hommes qui étaient assis Sur le gazon : ils portaient la tunique aux manches courtes et étaient couronnés^ les uns de violettes, les autres de narcisses mêlés au lierre.

» M. le duc s'est approché d'eux en les interrogeant. C'étaient Laërte, Platon le grand, Ménandre, Arétin, Philibert Delorme et le léger Hamilton ; leur conversation l'a surpris et intéressé au dernier point; et il ne serait pas du tout impossibl^e que M. le duc eûtpu se croire, du moins pendant quelque minutes, retranché pour tout de bon du nombre des vivants.

» Un banquet, auquel les sept sages de la Grèce sont venus le prier gracieusement, a continué l'illusion, en imprimant toutefois une direction plus humaine à ses plaisirs.

» Les vins dorés de FArchipel ont alxHidammeiit coulé dans les coupes d'argent, d'onyx et dW; les parfums asiatiques ont brûlé sur des trépieds, et des joueurs d'instrum^its cachés dans le feûills^e ont enivré les convives de ricoites .harmonies. Hamilton et Laêrte sont tombés sous la table.

» La fête Vest terminée par un ballet général^ auquel est venue s'adjoindre la société de madame de Lauraguais (qui avait. prêté son parc à cette mascarade)^ ainsi que la plupart des sujets de TOpéra, déguisés tous, hommes et femmes, enégypanset en bacchantes.

» 8 septembre. — Pendu M. le duc pour la troisième fois. »

Christine et Trois-Mai s'étaient arrêtées après ce passage ; leurs yeux se levèrent et se rencontrèrent pour échanger une expression d'étonnement.

. En effet, ce journal devait leur paraître bizarre : quelles folies ! quels plaisirs I çà et là, il est vrai, une couleur douteuse ou ime gouttelette de sang. Mais pouvaient-elles croire à la réalité de ces récits, tout au plus comparables à ceux de M. Galland?

— Allons ! c'est un roman que fait ton mari, dit Trois-Mai.

— Tu crois ?

Christine était pensive.

— Comment veux-tu qu'il en soit autrement ? Ce réveil sur im toit, cette bairque.à Caron, et ce refrain d'un pendu !

— Je t'ai dit, Trois-Mai, que mon mari était l'agent de M. le duc de Noyal-Treffléan. Cet écrit nous indique la nature de ses rapports avec ce grand seigneur.

— Mais, Christine, songe donc à tout ce qu'il y a d'extraordinaire dans ce que nous venons de lire.

— J'avoue que cela dépasse mon intelligence*

— Voyons plus loin, dit Trois-Mai.

— Tu as raison.

Elles reprirent leur lecture après avoir tourné plusieurs feuillets.

a 10 septembre. — Avoir jeté M. le duc dans la Seine et l'avoir servi comme un poisson au souper de M. Grimod de la Reynière, où il n'a repris ses sens qu'au moment d'être mangé par les convives. »

— Quel duc original 1 dit Trois-Mai.

324 V. LE DUC s'amuse

Christine continaa :

a il septembre. — Visite au docteur Champdoiseau... » ,

— Le docteur Champdoiseaul s'écria la jeune fille.

— Tu le connais ?

— C'était mon protecteur à l'hospice, mon ami. Oh 1 voyons î voyons !

€ Les révélations du docteur m'ont appris un important secret, au sujet de cette jeune fille que M. le duc avait fait jeter hier soir dans Paris, seule^ sans pain, sans argent, et que j'ai fait conduire chez ma femme. •• d

Christine se tut et se tourna vers Trois-Mai.

— Cest de moi qu'il s'agit, dit celle-ci en frémissant malgré elle.

La main de Christine saisit celle de Tenfant.

— C'est de nous, dit^Ue ; ce qui te regarde me regarde, et ce qui te frappe me frappe aussi.

Mais une pâleur subite avait remplacé sur les joues de Trois-Mai les vives couleurs qu'y avait versées sa gaieté d'auparavant.

— Moi, j'étais sous la puissance de ce duc! pensait-elle épouvantée.

— Comment se fâit-il ?

— Vois donc encore, je t'en supplie.

« Le parti que je peux tirer de cette découverte, lut Christine, est immense et équivaut à une fortune. Je dois cacher avec soin le secret de la naissance de Trois-Mai jusqu'au jour où.,, »

Elle s'interrompit pour porter la main à son cœur qui défaillait.

— Lis donc, murmura la jeune fille avec anxiété. Mais le. livre tremblait tellement entre les doigts

#de Christine qu'à son tour Trois-Mai fut obligée de le prendre. Un intérêt puissant lui serrait l'âme ; elle ne respirait plus. Encore une ligne, et elle allait savoir quel lien existait entre elle et ce grand seigneur qui semblait s'être délecté de ses misères. . Encore une ligne, et elle allait savoir si eUe devait être fière ou honteuse de son origine, si eUe devait relever la tète ou l'incliner davantage.

Elle cherchait cette ligne, lorsque tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit et François Soleil apparut sur le seuil. 11 s'arrêta immobile. A la vue de ces deux femmes serrées l'une contre l'autre, frissonnantes et dévorant d'un œil effaré ks pages de

ly

son infâme manuscrit, il comprit tout. Sa face blanchit, ses nerfs tressaillirent.

D'un bond il s'élança vers l'endroit où Christine et Trois-Mai étaient assises.

— Malheureuses 1 cria-t-il>

Et sautant de ses deux mains sur le cahier révélateur, il le ressaisit avec rage et l'enfouit dans sa poitrine.

Les deux jeunes femmes se rejetèrent sur leurs chaises, pâles et agitées d^une inexprimable terreur.

— Sortez I dit-il à Trois-Mai après un instant de silence effrayant pour tous les trois.

Puis, comme la pauvre fille ne r^oiuait pas plus que si elle eût été de pierre, il la prit par la main et la conduisit jusqu'à la chambre voisine, dont il ferma la porte au verrou.

11 revint devant sa femme.

Ce qu'il éprouvait alors, nul langage humain ne saurait l'exprimer; c'était de la honte, de la confusion, de la crainte et du désespoir. Aux yeux de Christine il sentait qu'il n'était plus qu'un monstre maintenant , que tout amour lui était désormais fermé, tout respect impossible. Le hasard lui avait

arraché son masqué, et la laideur de son âme apparaissait entière. Ses dents se choquaient. Il avait froid. On aurait dit la colère décontenancée d'un serpent dont un coup de pioche vient d'exposer au grand jour le ténébreux retrait. Enfin il balbutia :

— Avez-vous... tout... lu?

— Non, répondit faiblement Christine, qui n'osait le regarder en face.

— Avez-vous lu ce qui concerne Trois-Mai? demanda-t-il encore.

— J'allais tout apprendre lorsque vous êtes entré. Il respira.

— Ainsi vous ne savez rien sur elle, sur sa naissance?

— Rien.

François Soleil fit deux ou trois fois le tour de la chambre. Au dernier tour il s'arrêta : sa femme fondait en larmes.

n prit une chaise et s'assit dans un coin , sans mot dire, comme pour laisser à cette douleur le temps de se passer. Ainsi font les hommes.

Quand il crut le moment venu 2

— Christine, dit-il doucement, CKristine!

Pas un souffle^ pas un geste.

n se leva et chercha à lui prendre la main. A ce contact inattendu elle palpita, une horreur involontaire s'empara d'elle, et sa tête se redressa. François Soleil recula par un mouvement machinal et honteux. Il venait de lire sa condanmation dans un regard de sa femme.

Aussitôt la brutalité rentra chez lui, en même temps que la nette perception de son infamie. Le sang lui arriva aux yeux, et il donna un grand coup de poing sur la table.

— Pardieu! je vous trouve bien imprudente et bien hardie de vous mêler de mes affaires. Qui vous a donné ce droit de fouiller ainsi dans mes actions et de chercher à pénétrer ma conduite? Pourquoi profiter de mon absence? Ai-je jamais refusé

. de répondre à vos questions^ et ne pouviez- vous me demander ce que vous teniez tant à savoir? Mais non, non! il vous fallait la ruse et la désobéissance. Vous savez tout, à présent. Eh bien! en êtes-vous plus avancée?

Amesure qu'il parlait, son débit devenait précipité ; il se familiarisait avec son courroux.

— Vous vous trouviez trop heureuse comme cela, n'est-il pas vrai? La tranquillité vous pesait, sans doute. EL est des femmes qui préfèrent le malheur au repos. A présent, vous n'avez plus rien à désirer, vous êtes satisfaite; vous avez de quoi pleurer, c'est une occupation. Ah 1 vous voilà bien toutes, machines à sensibilité, toujours en quête d'un motif de douleur ! nfaut que votre cœur mange incessamment, qu'il ait, comme votre corps, sa pâture quotidienne ; et lorsque vous avez passé im jour sans lui donner un soupçon, ou une inquiétude, ou un projet à dévorer, vous vous croyez mortes ou perdues 1

Il la regarda.

— Mais parlez donc au moins 1 dites donc quelque chose I cherchez donc à vous défendre ou à vous excuser 1

Au lieu de lui répondre, Christine, dont les yeux

avaient séché à ces paroles, se leva d'un pas ferme.

— Où allez-vous? dit-il en se mettant devant elle.

— Je m'en vais.

— Christine !

— Je ne peux plus vivre M; je veux partir avec Trois-Mai.

— Chîigtînel

-^ Vous m*avez trompée indignement^ et je me déshonorerais en restant un instant de plus.

François Soleil était hagard ; il passa deux fois la main sur son fix)nt^ comme pour rappeler une idée^ une phrase, un mot.

— Écoutez-moi... mùrmura-t-il.

Sa femme, ayant levé les yeux sur lui, en eut pitié. Elle Técouta.

•— ^ Vous me haïssez donc bien? demanda-t-il presque en tremblant. *

— Je ne vous aime plus.

Il chancela comme s'il eût reçu un coup de couteau, et il étouffa un gémissement.

— En vous épousant, continua Christine, j^avais . cru épouser un honnête homme; vous avez abusé

mon père, vous m*avez abusée; il ne doit plus y avoir rien de commun entre nous.

— Un... honnête homme! répéta François Soleil qui se redressa à ce mot; et qui vous dit que je pouvais être un honnête homme? Qu'en savez-vous?

Croyez-vous qne c'est toujours par plaisir qu'on se fait lâche ou coquin? Qui vous dit que je n'ai pas essayé d'être un honnête homme et que la fatalité ne s^est pas mise en travers de mes bonnes intentions? Non, je ne pouvais pas être un honnête homme^ je ne pouvais pas! je ne pouvais pasl entendez-vous?

Christine hocha la tête incrédulement.

— Ah I vous ne me croyez pas I n vous paraît que l'honnêteté est une chose naturelle^ parce que vous l'avez trouvée en vous, au matin de votre vie, et que personne ne l'a empêchée de croître. Cela ne vous a rien coûté et vous croyez que cela ne coûte rien aux autres. Allez, mon vice est plus à plaindre que votre vertu n'est à louer. Vous n'avez pias eu d'efforts à faire, vous, pour être aimante et bonne ; nul n'a jamais empêché votre sourire; à peine venue au monde, quelqu'un vous a prise sur ses genoux en vous faisant sauter; vous appartenez à cette nature de filles du peuple issues de pères laborieux et de mères respectables. Pourquoi donc n'auriez-vous pas été honnête? Et moi, pourquoi l'aurais-je été? Je suis né au plus bas de l'échelle humaine, dans la boue, par hasard ; j'ai été accueilli comme un far-

deau, délaissé comme un rebut. Au moins, vous, Christine, vous avez eu autrefois quelques journées de bonheur, lorsque vous étiez petite. Mais moi, je n'ai eu ni enfance, ni jeunesse. Ma mère était méprisable, et j'avais beau faire, je ne pouvais pas l'aimer ; d'un regard elle me faisait rentrer toute ma tendresse au ventre. Un soir que j'étais affamé de tendresse, j'essayai de l'embrasser pendant qu'elle dormait ; elle se réveilla, et, s'armant d'un balai, elle me mit tout le corps en sang. Voilà ce que c'était que» ma mère. Allez donc chercher de la graine d'honnête homme parmi ceux que l'on élève ainsi! La pensée ne m'est venue que par la souffrance. Au moins, vous, il vous revient quelquefois sur la figure, ne fût-ce que lorsque vous dormez, il vous revient d'anciens sourires; je vous en ai vu. Mais moi, mes sourcils sont restés froncés depuis ma naissance ; le cri perpétuel a déformé ma bouche et fendu mes lèvres ; mes joues ont pâli sous les soufQets et sous les pleurs. Et puis, quelle éducation m'a-t-on donnée? quels principes ai-je reçus? quels exemples m'a-t-on dit de suivre? Je n'ai jamais rencontré que des gens grossiers, des imbéciles et des cri-

minels. Si le ciel voulait faire de moi un honnête homme, il fallait qu'il s'y prit autrement, car il en est des hommes comme des fruits qui pourrissent à côté des mauvais. J'ai eu tous les bons instincts, et tous les bons instincts ont été tués en moi, un à un jusqu'au dernier. Persoime n'a voulu plus fermement que moi l'honnêteté, soyez-en certaine, Christine, et personne plus que moi n'en a été incessamment détourné comme par un bras de fer. J'ai du courage pourtant, un courage atroce. Mais entendez donc incessamment le chant des bourses d'or secouées à vos oreilles I Essayez donc de dormir sur un grabat gonflé de tentations ! J'ai cédé, mais au dernier moment,TDaais après avoir défendu le terrain pied à pied, acculé contre la mort I

Cette fois, Christine Técoutait attentivement, mais elle ne le comprenait pas ou elle ne voulait pas le comprendre. Si, devant elle, quelque chose pouvait plaider pour lui, c'était son accent plutôt que ses paroles, c'était son visage plaintif, c'était son geste amer. Elle ne bougeait pas.

— Allons, Christine, reviens à la raison, essayat-il de dire ; il ne faut pas t'affecter comme cela. De-

maiu tu n'y penseras plus. Les meilleurs ménages ont leurs mauvais jours.

Et il fit un effort pour sourire gaiement.

— J'ai eu le tort de te parler trop haut ; une autre fois je me contiendrai mieux ; ce n'est que le premier mouvement. J'espère que tu ne m'en garderas pas rancune. Tiens, rends-moi la clef, afin que je serre ce cahier qui a été la cause de notre querelle.

Christine fouiUa dans sa poche et tendit la clef. Il la prit. Son regard tâcha de surprendre le sien, mais vainement. Il alla droit au coffre, devant lequel il fut obligé de s'agenouiller. Pendant cette opération, Christine s'écria soudainement en cachant sa figure :

— Oh 1 c'est un métier abominable !

— Je le sais bien, dit-il sans se retourner, mais je n'ai pas pu en trouver d'autre.

— Vous n'avez donc pas d'âme ?

— Plût au ciel que je pusse dire non !

Le coffre était fermé ; il se releva.

— Eh bien 1 si vous voulez me le prouver, repritelle, laissez-moi partir avec Trois-Mai.

— Encore !

— C'est la seule grâce que je vous demande.

— Où irez-vous?

— Je l'ignore, mais qu'importe 1... François, JQ vous en prie, •..

— Eh bien! non, s'écria-lril impétueusement, vous ne partirez pas, je ne le veux pas% Vous êtes mon bien et ma chose. Pourquoi vous ai-je prise, après tout ? ce n'est pas pour votre plaisir, c'est pour le mien. Vous ne partirez pas.

— mon Dieu ! murmura Christine.

— Vous m'êtes nécessaire ; j'ai besoin de vous voir, de vous parler. Tant pis si cela vous déplaît. Vous savez bien que je n'ai que vous au monde. Je me suis habitué à votre visage, à votre voix si douce, à votre manière de parler, de sourire, de marcher^ à tout ce qui est vous enfin. J'aime jusqu'à vos pleurs et à vos plaiuteâ. Moitié de ma chair, vous devez souffrir ce que je souffre, saigner là où je saigne, tomber là où je tombe. Appelez-moi démon, je le veux bien ; mais si démon que je sois, j'ai besoin chaque joiu* de ma part de paradis : il me la faut, dussé-je la prendre de force, car il est trop clair que je ne l'aurai pas dans l'autre monde.

— Oh ! taisez-vous . taisez-vous. ...

33(î M. LE DUC s'amuse

— Il me faut votre bonté et votre douceur après une journée de honte. Au bout de mon désespoir, il me faut votre radieuse insouciance et votre tranquillité d'âme. Vous ne pouvez pas partir et vous ne partirez pas.

— De grâce !

— Non ; les démons ne laissent pas ainsi s'envoler les anges d'entre leurs mains.

— Vous me tuerez donc? demanda Christine.

— Je vous emprisonnerai pour mieux vous adorer à mon aise 1 répondit François Soleil.

— Ah I Je suis damnée 1 s'écria la pauvre femme en se laissant tomber sur une chaise.

— Non. Mais vous tâcherez de vous habituera moi, tel que je suis et tel que vous me connaissez maintenant. Si c'est im sacrifice, eh bien ! vous en serez bénie, récompensée plus tard. Ne soyez pas désolante et inflexible, Christine. Peut-être auprès de vous deviendrai-je meilleur, peut-être Dieu permettra-t-il....

— Ne parlez pas de Dieu.

— C'est vrai ; Dieu n'a rien à faire ici, j'en parlais seulement pour te faire plaisir ; mon Dieu, c'est

toi, rien que toi. Ne t'en va pas. Je t'en <îonjure. Après un moment de silence :

— Christine, quel mal t'ai-je fait? Quelle peine sérieuse fai-je causée? mon cœur a«t-il été pour toi celui d'un malhonnête homme? Hélas I hélas 1 aux jours les plus horribles de ma destinée, j'ai su trouver pour toi des sourires de bonheur et d'amour» Que t'importent ce livre et les absurdités qu'il renferme ? Dis-moi, suis-je quelquefois rentré ici avec du sang sur les vêtements ou sur les mains ? Tu sais bien que non... Ahl si j'ai été, par hasard, pâle et brusque, et frémissant, si ma voix ne t'a pas répondu, si mon œil est resté attaché à la terre sans sourciller, si de mon bras j'ai écarté ta caresse naïve, pardonne-moi, Christine, pardonne-moi I Mais ne t'en va pas; oh I reste 1 reste J

— Non, dit Christine, non.

— Reste ! continua4-il en joignant les mains, ta seras heureuse désormais, je ne serai plus ni brutal ni jaloux, tu sortiras quand tu voudras, à toute heure; tes moindres désirs seront exaucés. Que veux-tu? Que te faut-U? Parle, est-ce de l'argent j beaucoup d'argent? J'en ai ! tiens. •••

338 M. L£ DUC s'amuse

Il s'élança vers un secrétaire^ mais sur un mouye- , ment de dégoût de la jeune femme, il s'arrêta.

— Eh bien, non, non, dit-il; c'est vrai, je n'ai plus la tête à moi, je deviens fou. Christine I aie pitié !

Il tomba sur ses deux genoux.

— Reste I je ne te dirai plus rien, je ne t'approcherai plus, je me tiendrai toujours à distance, coinme à présent. Je ne serai plus ton mari, je serai ton laquais. Tu seras libre de me haïr et de me détester, mais, au moins, que je te voie, que je t'entende t

— Nonl

C'était décisif. Elle fit en même temps un pas vers la chambre où Soleil avait enfermé Trois-Mai. Lui, en un cUn d'œil il fut debout. Sa figure changea ou plutôt redevint ce qu'elle était un quart d'heure auparavant. Le feu de ses joue brûla ses larmes, et il n'en parut plus rien.

D'un tour de bras il ramena sa femme au miUeu de l'appartement.

Une idée lui était venue, àlui, l'homme aux idées.

— Tu n'aimes donc pas Trois-Mai? dit-il.

— Quoi I s'écria Christine sans fcomprendre.

— Tu ne Paimes donc pas ? réponds.

— Hélas! c'est ma seule tendresse, c'est mon unique amitié. Trois-Mai, c'est ma sœur, c'est presque ma fille ; moi^ ne pas l'aimer !

Il la regardait fixement.

— Ah ! s'écria-t-elle tout à coup comme frappée par un éclair ; je comprends : vous pouvez la perdre et vous la perdrez I vous la perdrez, n'est-ce pas?

Il resta muet. .

— Oh I oui, je le devine à votre rejgard cruel, oui, vous êtes capable de tout, même de vous venger de moi sur elle. lâcheté ! sur une enfant I Mais répondrez-vous à votre tour? La perdrez-vous, dites?...

Elle attendait anxieuse, égarée, toute tremblante.

— Cela dépend de vous, dit-il froidement.

— De moi?

— De vous, répéta-t-il.

— Je resterai I dit Christine...

FIN DE M. LE DUC s'AM¥SË ^

1. Voir pour la suite de cette histoire l'onvrage intitulé Froiti^ Sokit.

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