‹ M. le Duc s'amuseChapitre 4 sur 5 · I-'amphitryon souriait · texte numérisé non relu

I-'amphitryon souriait

-: — Monsieur de La Reynière, n'entendez -vous pas ?

— ' Si fait, monsieur Merciery j'entends fort bien. Vous plaît-il un peu de ces pigeons à Fêau-de-vie?

Le bruit redoublait.

— Grimod, je crois que l'on heurte à la porte, ^t M« de Bonnières, jeune avocat de quelque réputation,

— - Tu ne te trompes pas, mon cher ami ; laissons î^eurter, la serrure est solide.

— - Mais cependant. . .

— Monsieur de Rivarol, des figues d'OUi ouïes? — • Je veux bien, répondit l'homme de lettres,

^^ès^friand.

Comme onze heures vinrent à sonner,' Grimod <ie

174 y. H. LE DUC s'amuse

La Reynière se tourna vers «es hérauts et leur ^^^t alors d'ouvrir la galerie.

Une cohue de visages échelonnés, surpris, gouj leurs, agités, curieux, apparut derrière les débattants. Il y avait des femmes , il y avait c enfants, il y avait des gens de la rue. D'ahord, n'osèrent rien dire. On n'entendait que la cadeiL de leurs pieds, car il était expressément défendu m^^^^ s'arrêter; on ne pouvait que traverser pour faL:*^^^^' place à d'autres.

Tout de suite il y eut une sensation générale d* bahissement, parmi ceux d'en haut et parmi cei d'en bas. '

Le3 mangeurs regardaient les passants ; les pa^ sants regardaient les mangeurs. Quelques-uns de derniers étaient vexés qu'on les montrât en spec — tacle. Les autres, moins scrupuleux, n'y prenaient^ pas garde, et buvaient.

Peu à peu les langues des promeneurs «e délièrent ; à quelques rires étouffés succédèrent quelques propos railleurs.

— Tiens I regarde donc ce gros, comme il bâfre en baissant la tète.

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— Et cette dame toute reluisante, qui cause d'un sî dédaigneux avec son voisin sans paraître s'ocer de ce qui se passe autour d'elle.

- Faites circuler I faites circuler I criait Grimod a Reynière.

XI bout d'ime demi-heure, la galerie se vida, îs avoir livré passage à cinq ou six cents perdes environ ; les dernières furent les plus rebelles în aller, car, de propos en, propos, la licence s'émise de là partie ; les .rires s'étaient tournés en es, on s'était pris de chansons, on avait soufflé nombre de bougies. Néanmoins, moitié de gré, ^tié de force, les hérauts finirent par congédier oublie malencontreux, et tout rentra dans l'ordre, es qu'ils eurent fermé soigneusement les portes La galerie supérieure.

let épisode jeta un peu de contrainte sur les cônes de Grimod de la Reynière, •a marquise de Perverie, qui faisait ce soir-là son rée dans le monde, était la seule qui ne parût ^ctée de rien.

3e grand calme, joint à cette grande beauté, lui ait l'admiration de tous. Elle n'étudiait pas, elle

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n'écoutait pas pour profiter, comme font neuf ^^^m^ovinciales sur dix ; elle avait la science iiin>^^€; les hommes la regardaient à l'envi, les femacac^^es avec envie.

Et non-seulement les hommes et les femoci^s, mais encore les valets, ces pauvres êtres dont on niait l'humaîiité. Les valets, leurs flacons à la mstin, debout le long du mur, fixaient leurs yeux ard^u^^ sur cette belle femme et faisaient mentir mille fois le magnétisme en la laissant insensible et tranquille sous cette obsession muette. La marquise de Perverse ne les voyait pas. Ils eussent pu la contempler ceï^* ans, comme alors, face à face, sans qu'elle les "^^^ Jamais. Quelque chose lui disait qu'il y avait d.^^ valets là, et elle ne regardait pas là.

Pourtant là, dans cet angle, deux étoiles étaî^^*^* arrêtées sur elle, deux flammes comme il s'en éveil^^ chez les jei^^nes tigres lors de leurs premières colèr^^ ou de leurs premières amours, deux yeux de 1^*" quais, deux prunelles d'enfant de dix-sept ans, in^' . mobiles,' éblouies I *

Ce valet regardait la marquise de Perverie, comt^^ bien certainement il ne peut être donné à Thomni^

ns sa vie que de regarder une seule femme; il nveloppait, il la buvait avec son âme, il Tembrasî^t tout entière, dans ses moindres mouvements,

jusque dans les nuances^ les plus imperceptibles ' sa beauté.

La marquise de Perverie était assise entre M. de ^stellane et le prince de Gonzague. Ces deux mes- . surs se penchaient souvent vers eUe pour lui par- *• et lui sourire. Elle répondait avec mesure, mais aréablement toujours, sans mettre de prix à ses ^oles. Sa conversation était ce qu'elle devait être, ^ns cette réunion si folle et si diverse.

J'ai dit que le public admis dans la galerie supé- ^Ure s'était amusé à éteindre les bougies qui se buvaient à sa portée. Cela avait répandu quelles plaques d'ombre dans la salle. Des domesti- ^^s s'occupaient à rallumer, lorsque l'orchestre qui • ' faisait entendre au loin cessa tout à coup ses ^ords.

Grimod de La Reynière dressa la tète d'un air in-

Après quelques secondes de silence» la musique -prit ; mais ce fut pour entonner un chant doulou-

reux, plein de notes gutturales et funèbres. Si h

musique a une couleur, on peut dire que cell -^^^-ci était de la musique noire. L'oreille y distinguait ^3es fragments d'hymnes religieuses, des sanglots ^e plain-chant et ces soupirs prolongés qui travers ^^it les mélodies sépulcrales. Involontairement Tass^:*^^*!" blée éprouva une pénible sensation. Les fourchfe*'t^s s'arrêtèrent, les verres furent posés à moitié vid^^« Un esprit fort, Robbé de Beauveset, murmura, r

— Diable I cela n'est pas gai :

Le marquis de Marnésia fronça le sourcil :

— Voilà des dièzes qui gâtent singulièreio^^* le vin,

— Une vraie chanson à porter ma femme ^" terre ! dit Rivarol.

— C'est san^ doute encore une invention de G^^^^' mod, ajouta le censeur Coquelei.

Mais Grimod paraissait n'être pour rien là-dedstt^^* n s'étonnait comme les autres, et comme les axitsr^^ il était légèrement ému. Les valets ne se pressai^^* pas de rallumer les bougies-; leur main tremblait- ^ semblait que chacun pressentît qu'il allait se pass^' quelque chose d'inusité.

»rimod de La Reyniere se leva enfin pour aH^r

oir le mot de cette énigme.

1 n'avait pas fait deux pas que la porte de la salle

xvnt avec retentissement.

Jn spectacle étrange se produisit alors.

)ualire laquais tout habillés de noir s'avan-

But solennellement, portant sur leurs épaules

immense plat d'argent^ démesurément ovale, l'ecouvert. .

Is ployaient tous les quatre, sous ce pesant fardeau, ^'approchant de la table, où la surprise des cons était au comble, ils l'y déposèrent au milieu, 1 sans user de précautions infinies.

-a musique jouait toujours.

Lutour de la table il n'y avait pas] un souffle, pas

geste; seulement cinquante regards cloués sut plat monumental.,.

Jne voix annonça :

— Monsieur le duc de Noyal-Treffléan l ît, comme par miracle, le linge qui recouvrait cef aveau service s'écarta en un cUn-d'œil.

cinquante regards plongèrent à la fois comme e tombée de flèches sur un même but.

• Un cri de stupéfaction sortit de cinquante j)o,

trines.

Horreur!

Ce plat contenait un être humain !

Un être humain presque /lu, couché tout de? sen long, dansl'attitude d'un ppisson gigantesque, entouré d'herbages, couronné de plantes aquatiques, les bras étendus et collés contre le corps, muet, pâ^le, sans mouvement et les yeux fermés... le duc <le Noyal-TreffléanI

D'abord on n'osa pas parler.

On regardait... /

Et puis la musique d'enfer ne cessait pas de ^^ faire entendre; elle devenait hautaine, elle ouvrai* les portes, elle approchait.

A tout prendre cette scène était inouïe et ne r^^" semblait à rien dans son audace effrénée. Était^^ joyeux? Était-ce terrible? Fallait-il rire ou s'inqui^" ter? A cette hauteur, la farce devient sauvage et *^ rire se glace sous la sueur froide. Il est de ces aittiï" sements formidables qui donnent le frisson et dotit on se passerait volontiers ; ce sont ceux où l'imag* de la mort figure comme ingrédient de' joie.

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moins, aii premier aspect, la surprise avait nt dominé Teffroi que les femmes n'avaient L le temps de s'évanouir. Elles commenmaintenant à y songer, lorsqu'un mouveichappa au duc sur sa couche verte et argen-

espira.

aouvement fut suivi d'un soupir comme fait tnme qui se réveille. La poitrine se haussa, les doigté de la main se contractèrent, m^is IX restèrent clos.

iporte, l'assemblée était rassurée ; bientôt elle rire.

duc de Noyal-Treffléan reprenait peu â peu issance; im bourdonnement confus arrivait à eilles; ses paupières commençaient à percevoir iieur vive, bien qu'il ne les eût pas encore tes; la chaleur pénétrait son corps, mais la e sommeillait toujours, rendant, il y eut un moment où il crut entenes voix rapprochées et en foule : il venait de se sur sou séant, livide et les cheveux collés aux es, comme quelqu'un qni n'est plus mort, et

qui n'est pas encore vivant, et tel que Rembran. 0=^^ représenté le ressuscité Lazare. Aloi^s il ouvrit -^vaguement les yeux, ♦mais il lès ferma aussitôt, csê^zwH lui avait semblé y Voir entrer un million de j:^ o{guards éclatants. C'étaient les lustres de la salle • ïl retomba dané son plat.

Cette fois, une clameur joyeuse, la clameur <3es

convives, étouffa la musique, souffleta les lumièies

et monta jusqu'au plafond. ïls avaient pris leur pa-iti.

Grimod de la Heynière donnait l^exetnple. ;

♦A présent ils étaient bien certains que ce n'était |

qu'une comédie, et ils voulurent la pousser jusqi:!-'^^^

bouti !

— Il faut le découper I criait-on. |

— Oui! oui! I Un cercle de fourchettes brandies s'éleva autour

du duc de Noyal-Trefïléan.

C'étaient des cris, des transports!...

Chez lui, cependant, la pensée commençait à b^^ tailler vigoureusement. 11 s'agitait. Il se débattait contre ce qu'il croyait être un cauchemar lumineux- l^ A la fin il ne lui fut plus permis de douter dé ^^^ prochain réveil.

A.U même instant il sentit une légère piqûre au 3LS, et il entendit Grimod de la Reynière deman-

— Qui est-ce qui veut un morceau du duc de

>yal-Treffléan?

L'éclair est moins rapide. D'un bond, oubliant ou niptant sa faiblesse, il se roula sur lui-même et se essa debout.

Quand il vit à ses pieds ces hommes et ces femmes ngés en rond, le vertige le prit, et il sauta en bas la table.

Il y eut un hurrah prolongé.

Ce fut alors qu'un personnage respectueux, en i nous retrouvons M. Soleil, s'approcha de lui et a vivement sur ses épaules un ample manteau.

Le duc n'était pas tellement étourdi qu'il ne pût le Connaître.

— Monseigneur est-il content de moi? lui demanda t étrange officieux.

•^ Diable 1 dit le duc en souriant, ceci est uh peu f ; je te donne trois cents louis* Après ce colloque rapide et qui ne fut entendu dé :îrsonne) le duc de Noyal-Treffléan, qui n'était pas

tout à fait remis de cette secousse imprévue, et dont les jambes fléchissaient,' fat entraîné par M. Soleil dans une pièce voisine?

Quand au bout de vingt minutes environ il reparut, étincçlant de broderies et de velours, recouvert de ses insignes, droit, fier, coiffé, le sourire sur les lèvres, comme s'il sortait des appartements de Versailles, tout le monde se leva.

11 était pâle encore, et cette pâleur légèrelnen^ répandue ajoutait à la noblesse de son visage. Ls cravate' blanche était gracieusement serrée autoui du cou, et le jabot, neige aux pUs' de soie, descendait en s'éparpillant sur sa poitrine. Il n'avait pas encore franchi cette limite qui sépare l'homme mûr du vieillard; il ne voulait pas la franchir. C'était un de ces rares débauchés qui déjouent tous les calculs et toutes les prévisions des moralistes ; qui avancen' dans le vice et dans l'âge, frais, gras, fleui-is ; qu» les excès ne tuent pas, mais qui parviennent, a^ contraire, à tuer les excès ; à Taise dans leur dépra* vation comme des grives dans un champ de raisim joyeux et impunis à dégoûter de la vertu et à fa tomber la bêche des mains d'un trappiste.

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De ces hommes il en est bien peu, mais on en <^inpte cependant. Le duc de Npyal-Treffléan était de ce nombre; il promettait de vivre cent ans, au grand scandale de la chrétienté et à Tébahissement profond des bonnes gens, qui, bien que prévenus des tourments réservés au crime dans l'autre monde, He sont pas fâchés néanmoins de le voir châtié dans celui-ci'.

Avec le duc de Noyal-Trefïléan, la morale en ac- "tion en est pour ses frais de maxime, et, pour notre part, nous sommes vraiment fâché que le personï^age odieux et méprisable de cette histoire ait cette Ûeur de santé, ce port majestueux et calme, cette force et cet esprit que la justice divine devrait seulement réserver à l'honnête homme. Par malheur, je ^e suis que l'historien d'une époque et le peintre ^'un gentilhomme.

Le duc de Noyal-Treffléan s'assit à la place qui ^tait restée vide depuis le commencement du«»epas, ^* il se trouva justement en face de la marquise de ï^ôrverie.

H la regarda curieusement et attentivement, ^omme il savait regarder ; de ce regard savant, ef-

fronté comme un baiser, âpre comme un instrunaeïjif de chirurgie, voyageur comme une puce.

La marquise soutint tranquillement ce regard. Il en fut surpris.

Une fois assis, le duc recueillit les compliments sans fin que lui valait son entrée originale, et il ne s'occupa plus qu'à regagner le temps perdu. 11 mangea comme un poëte du temps de Villon; il but comme un musicien de tous les temps. Grimod de la Reynière le regardait faire avec une admiration qui allait jusqu'à l'attendrissement.

Ce souper tant de fois interrompu se remit donc en marche avec une furie nouvelle, comme une diligence dont on a fermé les portières et qui roule svx une pente rapide.

n semblait que cet incident dût être le dernier. Les bougies étaient rallumées toutes ; l'orchestre i^' visible revenait graduellement à des sentiments meilleurs, exprimés en plus harmonieuses cadences. Les services se succédèrent, toujours de plus en 'p^^^ somptueux ; les vins se reprirent de babil charm^^^ et de charmant éclat; il y en avait de roses qui b^""' laient langoureusement, il y en avait d'écarlateô ^

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daient sourdement au^ fond du verre, brillants ■g^eilleux.

îs vins ont des œillades comme les femmes, et à certaine heure on se grise rien qu'à les voir. e souper alla ainsi jusqu'à travers vingt-quatre ices»

uant au dessert, ce fut quelque chose de trans^ iantaU Qn couvrit la table de miroirs, sur uels des sables diversement coloriés figuraient jgants parterres. Des arbustes véritables porrt des fruits confits à leurs branches. Et, pour pléter l'illusion, toute une société de petits per* lages en sucre se promenaient sur un boulingrin iUé de fleurs.

3ds Fornement principal de ce dessert, et oeluî souleva le plus de transports laudatifs, ce fut norceau d'architecture candie, représentant le tt de Trimalcion^ d'après Pétrone. Les colonies chapiteaux, les corniches, tout était d'une ité do profil remarquable. Drapées avec vérité, figures étaient composées avec une excela pâte d'amande. Ce surtout, qui était alors nouveauté, occupait trois pieds de longueur

sur vingt pouces de large et trente d'élévai 11 était une heure du matin. La chaleur des des haleines et des flambeaux suffoquait.

On fut obligé d'ouvrir les fenêtres toutes grai Alors la lune entra, claire entre les arbres n la lune des nuits 'd'été; elle regarda mangei hommes et ces femmes, et elle parut y prendr( plaisir.

Ce n'est pas tout. A l'instant le plus animé, mod de la Reynière approcha une allumette fleur d orange du festin de Trimalcion; le fc communiqua à une mèche' soigneusement ca Aussitôt le temple se couvrit de feux odorants ; gerbes s'élancèrent au plafond; un chœur de p étoiles ronges, bleues et jaunes dansèrent au-d de la table. Pour ne pas effrayer les femmes, Gi eut le soin de prévenir que ces étincelles, n leur vivacité, étaient tellement innocentes qi tissus les plus légers n'en recevaient aucun mage.

Ce spectacle inattendu obtint beaucoup de si et à dater de ce jour, l'introduction de la pyroti dans les dessert? fut presque universellemei

^°^^ ; tous ks pâtissiers s'empressèrent d'adapter des

ta d'artifices à leurs décorations.

^ souper était enân arrivé à son apogée.

L*hôte se leva, et étendant son verre :

' "^ A la santé de M. le duc de Noyal-Treffléan,

s'écria-t-il.

Tout le monde acclama.

Après le choc des verres, et lorsqu'il se fut incliné,

^^ici ce que le duc répondit :

"^ Eh bien! oui, vous avez raison; à ma santé î A

^ santé de tous ceux qui vivent grandement! A ma

^^^ié. Je suis la force, la richesse, la joie. J'étais né

pour être dieu de l'Olympe ou roi de Juda, satrape

^^ sybarite, consul ou sultan. Ce qu'il me fallait,

^ ^tait la pourpre de Tyr et les parfums de TAsie,

^^ flacon de Massique dans la poitrine, une cou-

^oune de fleurs sur la tête, et la queue de mon chien

^^^pée. Il me fallait un siècle de marbre et non un

Siècle de bois, de grands palais, des salles immenses

^^ j'aurais du moins eu la place de traîner mon

^bre. J'étouffe dans nos mœurs de nains et dans

^^^ï^ monde resserré! C'est ce qui fait que j'enfonce

portes et que je vais audelà. Au delà, c'est le

les

cri des hommes puissants. A ma santé! J'ap tiens à une race qui compte parmi ses anc( Nemrod, Salomon et Tarquin, âmes géantes ; quelles il faut des corps géants,t et dont les des dants décroissent de jour en jour, broyés e les murailles sans cesse rapprochées d'une soc qui manque d'air. » Moi, j'ai mis les pieds su société. Là où les autres s'arrêtent et font détour, j'enjambe. Toutes mes facultés physic et morales, je les ai élargies outre mesure; fa vider la botte de Bassompierre, pleine de vin qu'au bord? A ma santé! Que ma vie soit touj^ un vaste fleuve roulant l'or, les chants, les fleuK rachées au rivage! Que je vive toujours dans i impénitente volupté, debout comme à présent; jevive pour les larges soifs, pour les fêtes moqueu pour les délires de toute sorte, pour les chim réalisées, pour les désirs sans frein et les jouissaî sans morsl^ Le ciel m'a donné une âme à bail ne veux la lui rendre qu'après en avoir expi tout ce qu'ellecontient de pensées mystérieu impies, cachées, audacieuses, insensées ! Mon ^ tence aura été un concerto de toutes les passai

M. L£ D17C s'amuse 191

élevées à leur dernière puissance, où chaque note

aura fourni son volume de son le plus excessif,

^ù les cordes des violons auront été tendues à se

ï^otQpre, Cela aura été beau et cela aura *été entendu

^® loin. Souvent je in'admire. Autour de moi se

Si'onpent les amours et les éclats de rires intermina-

*^l^s,à mes pieds se roulent, dans les plus bum-^

*^les et les plus ravissantes contorsions, toutes les

^^i^taisies, tout ce qui s'achète, se donne, se prend ou

^^ "t^-ouve. Ce globe est à moi. Je m'y empare à mon

Si*^ de tout ce qui me plait, j'y mets les deux mains

^* c^n me laisse faire. A ma santé, à ma santé donc I

•'^ ^uis un des rois de ce siècle. Où vais-je ainsi? je

^ ^Xi sais rien. Où va4-on derrière moi? peu m*im-

P^^^e, Rien ne me résiste, rien ne me fait hésiter,

^^ les mains jointes ni les éclairs de l'épée nue. Je

^^is roi, bien roil Ma couronne est scellée à mon

^^^Xit, et, pour la faire tomber, il faudrait faire tomt

*^^x^ ma tète avec elle 1

Ces paroles qui tenaient à la fois de l'ode et de la ^^^lédiction, on les écouta en silence, presque avec *'^i*xeur.

• Toutefois, on applaudit longuement.

— A boire ! dit ensuite le duc Noyal-Treffléan en tendant son verre à Tun des gens qui se tenaient derrière lui.

Celui-ci hésita un moment, regarda le duc de travers, et, jetant loin de lui le flacon qu'il avait à la main, il répondit :

— Non!

Le duc se retourna pour le voir en face.

Il s'était fait un silence de stupeur.

C'était un jeune homme en costume d'éphôbe; sa tête s'élevait, pâle et triste, sur sa robe blanche ; ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules nues. Tout à l'heure, c'était o^lui qui regardait avec tant de flamme la marquise de Perverie.

En présence de tous ces yeux, il resta immobile.

Puis, fiévreusement, il arracha le bandeau doré qu'il avait au front, déchira sa robe, et murmura sourdement :

— Je ne veux pas demeurer ici un instant de plus. J'ai honte et j'ai peur. Vos parfums me brisent la tête et me dévorent les yeux; je ne sais plus où je suis ; vos rires me donnent envie de pleurer, et mes pleurs me rendent furieux. Ce que vous dites, je ne

veux i^as l'entendre ; ce que vous faites, je ne veux pas le voir. Toutes mes idées se troublent au milieu de Vous. Je sens chanceler ma raison. Laissez-moi . partir. Ces vêtements de comédien m'indignent et m'entrent dans les chairs.

Grimod de la Reynière se leva.

Le duc de Noyal-Treffléan le contint avec un sourire.

"^ Non, laissez-le dire; il m*a causé une minute de surprise dont je lui suis reconnaissant. D'ailleurs, J6 puis fort bien me verser à boire moi-même.

^i*eiiant un flacoji des mains d'un antre laquais, il ^ gratifia d'une rasade royale qu'il vida lentement ^* jusqu'à la dernière goutte.

*-'*éphèbe était toujours debout.

• As-tu tout dit? demanda le duc après avoir

P^sé ^n verre.

"■^ Pas encore, répondit-il en relevant son regard

^^î>re; mais si vous êtes curieux de savoir le reste,

^^ o.\issi, la parole me tourmente. Je vous ai trop

^^^^-temps regardé boire sans que vous m'ayez re-

^ o^^dé pleurer. Et puis, du reste, comme vous dites,

^ est divertissant de voir d^ temps à autre sortir

un bon flot de haine du cœur d'un horame. Moi, ne suis qu'un enfant. Écoutez pourtant, si cela voi^ amuse. Vos paroles ne sont pas seulement barbare et ridicules, elles sont folles de la pire folie , de I folie aveugle. Obi vous ne m'effrayez pas, je n'e pas peur, je ne tiens à personne; derrière moi il n' a pas une miette d'affection; je ne dois rien à la se ciété, au contraire; une fois par basard je peux doi" dire ce que j'ai sur le cœur. Allez, ce n'est pas u métier d'bomme que vous faites ici, et, si bas que j sois à vos pieds, je me trouve encore plus haut qm vous en ce moment. Versez-vous donc à boire, moi sieur le duc I

Puis s'adressant à tous ;

— Oui, buvez, buvez 1 Devenez pâles, ivres, hm lancés, abandonnés! buvez, et que le torrenUieF vresse charrie vos raisons perdues ! Que le vin cou! désordonnément dans votre corps, faisant la chase à votre âme, à votre tête, à tout ce qui vit et p» pite en vous I Par ici, par ici, boisson vengeress— entre bien partout : tue ce souvenir, éteins ce regrŒ ne laisse pas un de leurs sentiments debout! Buv&buvez encore, et tant que vous pourrez boire.

votre santé! mon Dieul penser que la plupart de tous ces hommes ont chez eux le baiser d'une femme ou d'une sœur qui les attend l De tous ces gentilshommes, pas un qui ne pourrait^ s'il le voulait, passer heureusement sa soirée sous les ombrages de son parc ou à la fenêtre de son château, la main dans les cheveux de son enfant I Dire que les voilà tous, s'attachant à bien dissiper le peu de cœur qu'ils ont, ne voulant ni de la tendresse, ni de la rêverie, ni du ciel, ni rien de ce qui est bon, suave et simple I Ils ne craignent donc pas qu'un jour la justice divine ^e leur demande : « Qu'avez-vous fait de la forc# et ^^ l'intelligence que je vous ai départies? b Hélas I "S en font de la débauche, de l'oubli, des rubans *^<^liés de vin, de folles actions et de lâches discours. •^^tiez, vous me donnez le vertige. Et lorsque, non ^ixtents de vous dégrader, de vous anéantir vous- 'ïieuxes, je vous vois encore ouvrir vos belles mains ^^Uches pour en souffleter la maigre joue du peu- ^*^> ce n'est pas même de la colère que je ressens, ^st une grande pitié pour vous, mêlée à une grande ^^^ï^eur!

A^lors il se tut.

— Duc, est-ce que vous ne reconnaissez pas ce drôle? dit Grimod de la Reynière d'un bout de la table à l'autre.

— Ma foi, nonl L'aurais-je vu déjà en autre lieu?

— Regardez-le bien au front; n'apercevez-vous pas une marque, une cicatrice, comme qui dirait un accent circonflexe?

— En effet.

— Consultez vos souvenirs. Rappelez-vous cette visite que nous fîmes ensemble à l'hospice des Enfants trouvés.

— Il y a trois ans ?

— Juste î dit Grimod de la Reynière.

— Eh bien? demanda curieusement le duc de Noyal-Treffléau.

— Eh bien, n'avez-vous pas mémoire d'un jeune garçon dont la physionomie studieuse nous frappa?

— Et que vous recueillîtes dans un élan d'humanité contre lequel je m'élevai de toute ma raison.

— Précisément.

— 11 se nommait, je crois...

— Emile.

— J'y suis tout à fnit maintenant, fit le duc; ainsi

donc ce maraud, qui voudrait aujourd'hui nous tuer de la parole et nous brûler du regard, n'est autre... que cet enfant trouvé.

Le duc de Noyal-Trefîléan éclata de rire ; rassemblée tout entière en fit autant.

Celui qui portait ce nom d'Emile montra son front, beau sous I9S larmes, et eut cette réponse :

— Enfant trouvé I c'est la première fois que je suis glorieux de ce titre, car il n'est personne ici que je ne rougii-ais d'appeler mon père.

— Va-^enl je te chasse ! cria Grimod.

Mais comme il allait sortir, il entendit s'élever une voix qui lui dit :

— Venez demain, à mon hôtel, faubourg du Roule.

Énaile tressaillit; et, s'inclinant, il baisa respectueusement un pan de la robe de celle qui venait de prononcer ces mots.

C'était la marquise de Perverie.

Le lendemain de ce souper mémorable, et dont toutes les gazettes, Gazette bleue^ Tableau mouvant de Paris, Mémoires secrets, s'emparèrent pour en faire un conte des Mille et une Nuits; le lendemain, disons-nous, vers huit heures du matin, trois petits coups secs frappés sur les contrevents encore fermés, éveillaient le bon docteur Champdoiseau dans son domicile.

Comme on le sait déjà, il occupait sur le quai des Augustins une grande boutique, quoiqu'il ne vendît rien du tout; mais ce local de plain-pied était favorable à ses travaux mystérieux.

En entendant frapper contre la devanture, présage

■ne visite qui lui parut un peu matinale, le docir Champdoiseau s'enveloppa à la hâte d'une feuillette couleur souris qui trotte^ et passa sa tête jtos perruque à travers un petit œil-de-bœuf pratift^é dans le haut d'un volet.

j Cependant l'inconnu, qui n'était pas au fait de ces préparatifs, s'était mis à frapper derechef.

i ^- Eh bien, eh bien, prononça le docteur mal ^Veillé, à qui en avez vous donc de la sorte, brave ioiutne?

En apercevant cette digne figure dans ce cadre

^'^provisé, l'homme ne put s'empêcher de sourire.

— — Daignez tourner votre prunelle un peu plus de

^^ e^té, docteur, dit-il en reculant de quelques pas.

"*^— Ohl ohl attendez donc... je ne me trompe

*^^^ixit... vous êtes mon homme d'hier soir. Parbleu I

^^3^^z le bienvenu.

-Ëît le reste de cette phrase, commencée à la lu-

"^"^^^"Xie, s'acheva dans les profondeurs de la boutique,

'^^^'t l'estimable Champdoiseau mit d'empressement

"^^nir tirer les verrous de la porte.

"*■*— Ma foi, vous êtes de parole, fit-il en se présen-

-^^"t d'un air à la fois épanoui et curieux.

— Est-ce à dire que vous ne comptiez plus sur xKzma visite? reprit l'autre légèrement goguenard.

— Bon! je ne dis pas cela... mais entrez donc, ^Titrez donc...

Ainsi qu'un héros de tragédie, le docteur avail^ E-^s jambes nues sous sa douillette. .

Néanmoins il prit le temps de retirer un ou de'BJX volets, afin de laisser pénétrer la clarté du joui* à l'intérieur.

Une fois entré, le visiteur se plongea sans îaq^^^ •dans l'unique et solennel fauteuil de la pièce, pe «^' dant que le médecin s'empressait de compléter ^* toilette au fond de l'arrière-boutique.

Ce visiteur déjà prévu, et avec lequel il impo^=^^ que nous fassions connaissance sans plus tard^^^' l'étrange serviteur que nous avons vu à l'œuvre veille, l'individu au plat d'argent et aux paroï- ^^ énigmatiques, n'était autre que ce personnage dO" ^^ le singulier emploi a été défini dans le prologue ^^"^ cette histoire. Ce n'était pas précisément l'hom-^^^^ de peine de M. le duc de Noyal-Treffléan, c'était ^^ contraire son homme de plaisirs, le Lebel de cet ^ tre Louis XV, le machiniste souterrain de ses distr^

M. LE DCC s'amuse 201

is véhémentes. Il s'appelait François Soleil. Sans 3 rebutante, sa physionomie offrait un ensemble vulgarité contre laquelle luttaient désespérément IX yeux pleins d'inteUigence et une bo,uche aussi quente que les yeux. A en juger par les lignes ►f ondes de son visage, le chapitre réservé des pastis de cet homme, passions tombées de la table de L maître, devait être d'une nature particulière. Il

été difficile de clouer un âge à ce front sans amiir comme sans bassesse, dépoli, mais non ridé, yant jamais été jeune, il espérait n'être jamais IX. Mais sur ce masque de rustre diplomate se it une vie ardente et dissimulée avec effort, toute avie refoulée et de désirs incomplètement assou-

Yivant au milieu des excès qu'il suscitait pour ï^ui, il semblait un Tantale de nouvelle espèce aptant lui-même les fruits de la table mythologique quelle il sait qu'il ne doit point s'asseoir. Et pourt il avait faim de deux appétits, de l'appétit de

maître d'abord, et ensuite de son appétit à lui, nçois Soleil.

.11 bout de cinq minutes, le docteur Ghampdoiseau irut, nouant sur ses genoux les boucles de sa

NJ

vieille culotte de velours, et assujettissant avec^ une . certaine crànerie les deux ailes de sa perruque iaci -oiUé poudre et moitié graisse.

— Voilà qui est faiti Et maintenant, mon. ^her monsieur, je suis tout à votre service. I

— Docteur, vous vous méprenez; c'est moi çui j demeure absolument au vôtre, dit le nouveau- v^^^u.

— Enfin, peu importent les termesj reprit le r^^édecin; causons!

— C'est cela; causez d'abord, je vous écoute. L'honorable docteur était visiblement embarra^^^'

il chercha aux alentours de son oreille une dém^^'^

geaison absente ; enfin il poussa un profond souj^^^^

ai'

— Quand vous voudrez.*, dit monsieur Soleil ^^

tendant toujours.

— Eh bien!.,. Mais..^ Ne veniez-vous pas me ^^^^ mander quelque chose?

— Distinguons > docteur ^ ne vouliez-vous p^' m'ofirir quelque chose?

— Vous avez raison. Je suis si troublé. •. Il feu^ vraiment que la nécessité m'y pousse».* J'ai tai^^''''^ besoin d'argent I

— D'argent? •

M. Soleil, en répétant ce mot, essayait d'en lire à l'avance la signification sur le visage du médecin. Mais la bénignité parfaite de cette physionomie déroutait toutes ses suppositions.

— Venez, dit le docteur Cliampdoiseau d'un air de mystère et comme s'il se fût décidé à l'accomplissement d'un grand acte; suivez-moi.

Il remua deux ou trois clefs dans sa poche et précéda son visiteur de plus en plus intrigué.

Dans Tarrière-boutique où ils pénétrèrent tous deuxç le carreau était encombré d'un amas de livres ï*aixces, ternes, jaunâtres, recroquevillés, plus répugnants à voir et à humer qu'une collection du Jour- '^^ de Trévoux, qui constitue, comme on le sait, le paradis du rat.

-— Voilà ma bibliothèque , prononça le docteur Ghampdoiseau avec une certaine velléité d'orgueil.

— Ahlah!

— De bien bons livres, ajouta-t-il, et tous bien ^hers. .

-^ Vraiment? dit M. Soleil en jetant un coup d'œil dédaigneux sur les bouquins*

— Vous plaît-il d'examiner les titres de quelquesuns?

Déjà, sans attendre une réponse, le docteur avait saisi au hasard quelques-uns des volumes les plus hérissés d'aspeel.

Mais M. Soleil, lui frappant sur l'épaule :

— Un autre jour, mon cher docteur, nous examinerons tout cela à loisir; aujourd'hui vous savez ce qui m'amène.

— C'est juste, dit le savant en replaçant à terre plusieurs in-folio dont il. avait les bras surchargés avec amour.

Et, se redressant, il guida son interlocuteur dans une pièce qui tirait sa lumière d'une cour étroite en forme de puits.

— Nous sommes dans mon cabinet, articula- t-il avec respect, ou plutôt dans mon laboratoire : c'est ici que loin des regards profanes j'accomplis mes expériences, grandes et petites.

Le magasin d'un docteur Faust ou d'un Paracelse eût pu seul offrir une idée de l'étrançe et malpropre confusion qui régnait dans cet habitacle. Les rayons étaient envahis d'une armée de cylin-

dres, de fioles aux becs variés, de métaux de toute couleur, et de paquets de drogues qui saisissaient l'odorat. A travers ces aspirations multiples, fuyantes, criardes, plaintives, et si cruellement en opposition, un poëte allemand n'eût pas manqué d'écrire le* Ballet des Odeurs, pour le théâtre impossible d'une principauté imaginaire.

— Hein? s'écria le docteur en se retournant vers M. Soleil, comme pour provoquer son admiration.

Mais celui-ci se sentait évidemment mal à l'aise au milieu de cette atmosphère faite pour des hommes spéciaux, épris de science jusqu'à la gorge.

— Oui, oui, c'est très-beau, certainement, mais ce n'est pas ici, je pense, que nous devons avoir notre entretien.

*— Avez- vous vu mes deux cyclopes?

— Quels cyclopes.

— Et mon colosse?

— De quel colosse parlez-vous?

— Du colosse que j'ai formé et que j'élève, parbleu 1

M. Soleil toussait.

— Mes cyclopes ont encore leurs deux yeux, il est

206 • M. LE DUC S'AMDSE

vrai, continua le docteur Ghampdoiseau; mais dan. — quelque temps j'espère qu'ils n'eu auront bientôt* plus qu'un.

M. Soleil s'agitait en faisant la grimace. ~

— Mon colosse n'est encore qu'au berceau ; ma^Kz il est certain qu'il ne peut manquer d'atteindre gra^ duellement un développement gigantesque prép ai z: par mes soins.

M. Soleil piétinait.

— Je vous en prie^ docteur, laissez là votre cC^ losse et vos cyclopes, et songez à ce qui m'amène.

— Volontiers.

— D'abord, sortons d'ici.

— C'est ce que j'allais vous proposer, dit le médecin en soulevant une trappe.

— Qu'est-ce que vous faites? demanda M* Soleil étonné.

— J'ouvre la porte de sortie. Venez.

— Où cela?

— Venez, vous dis-je, il vous reste encore d'autres choses à connaître.

— Mais, docteur, vous me menez à la cave.

— Je le sab bien. Venez toujours.

M. Soleil, poussé par la curiosité, se décida à le suivre, bien qu'en grommelant.

—A quoi diable aboutiront tous ces préliminaires? pensait-il.

Ds descendirent ainsi au fond d'un caveau assez l>as, mais spacieux et frais, et qui était éclairé par deux soupiraux ouvrant sur le quai.

Cette fois ce fut une odeur de comestibles qui s'empara du nerf olfactif de M. Soleil.

Cette cave n'était en effet qu'un garde-manger.

D*énormes fromages hollandais et normands en garnissaient les parois; des buissons d'artichauts s'échafaudaient dans les angles; on remarquait, pendus par les pieds, deux ou trois coqs. Le reste des provisions se composait de fruits secs et de salaisons , telles que anchois de Nice , morues vertes et harengs de Flandre.

— Ah çàl s'écria M. Soleil, je tombe d'un gourmand chez un autre. Tudieu! docteur, il paraît que vous apportez des soins tout particuliers à "Votre nu- > trition.

— Oh! oh! ce n'est pas pour moi, dit le docteur avec un rire d'humilité.

— Etpour qui donc? , .

— C'est pour mes mégalanthropogénésîens.

— Comment dites-vous cela?

— Je dis mégalantbropogénésiens... de mégalan '

thropogénésie ou l'art de procréa' de grands hommes.^ ^

— Vous procréez des grands hommes?

— Certainement,

— Mais encore, dans quel genre?

— Dans tous les genres et au choix. Voulez-vou^^^^ des mégalanthropogénésîens guerriers ou iiTint7^ i —

un Alexandre ou un Newton? Je peux vous en mon- '

trer. J'ai des mégalanthropogénésîens musiciens et:^*^

poètes, sculpteurs et peintres, navigateurs et méde

cins. Tel que vous me voyez, en ce moment je m'oc

cupe à former un mégalanthropogénésien de l'ordrc^^^ des voleurs ou bandits, destiné à lutter avec le^^* modèles du genre, et qui surpassera un jour, j'eu^^ suis certain, les plus célèbres malfaiteurs, tels qutff-* Mandrin et Cartouche. Mais, comme vous le pense^^ bien, ceci n'est qu'un pur article de curiosité et àA=^ fantaisie.

— Je comprends, dit M. Soleil, qui ne comprenar"* pas.

M. LE DUC sVamuse 209

• — - Prévenez-moi quand vous voudrez avoir un ^^galanthropogénésien? Il ne s'agit que de faire s^vre au sujet un régime dont je possède seul le secret, et pour la composition duquel sont rassemblées et fréquemment renouvelées les provisions que vous voyez ici.

I^endant que le docteur Ghampdoiseau parlait, Fi^eLuçois Soleil le regardait dans les yeux, étourdi ^^ ce qu'il entendait, et cherchant vaguement son ^^exnin au milieu de ces paroles entrelacées et dé- ^^sonnahlcs. A la fin, il se fatigua de prêter son at- ^ïition à ces sornettes, et frappant du pied sur le sol ^^as et noir du caveau :

^- Au nom du ciel, docteur, quittez pour un ms- ^Bnt vos dissertations; venons-en au but. V us m'a- "Vez donné rendez-vous; me voici, qn'est-cu que vous ^^e voulez?

— Je veux vous faire participer à l'œuvr© immense ^t glorieuse des mégalanthropogénésiens dans la limite de vos moyens pécuniaires, c'est-à-dire en vous instituant le banquier de cette entreprise scientifique. Qu'en pensez-vous ?

2ld M. LE DUC s'amuse

Et il se campa sur ses hanches comme un homm- .^naie content de lui-même.

M. Soleil ne répondit pas, mais il fit entendre xnm: MZJiXL gémissement plaintif.

— Eh bien? reprit le docteur qui attendait un^-^zMrne réponse.

— Si nous sortions de cette cave? murmura soMT^z^on interlocuteur.

— Pas encore, mais asseyez-vous sur ce fromager» "S^* M. Soleil s'assit sur un fromage. Il avait l'air d'uir-«uun

patient. Il n'écoutait plus.

— J'ai besoin de beaucoup d'argent pour mes es^r expériences ; vous le concevez facilement ; je comptiP^^^te sur vous ; et, en échange, je vous Uvrerai ce que j t- J^ vous ai promis.

Exatspéré et ouvrant impétueusement les bra^^-^^^ M. Soleil cria de toutes ses forces :

— Mais encore une fois, docteur, vous ne m'avez- ^^»ez rien promis I rien I rien !

— Croyez-vous ?

— Mais je le jure .sur la tête de vos cyclopes, d^^ -^^ vos colosses et de tous vos monstres en général.

— C'est singulier. Alors il faut reprendre de pli

iaut. Combien payeriez-vous, par exemple, la conliaissance d'un secret de monsieur le duc de Noyai- Trefûéan.

— D'un secret ?

— Ou d'un mystère, comme vous voudrez.

— J'entends bien, dit M. Soleil, attentif, et se S^^ttant le nez d'un air réfléchi.

— Eh bien?

— Damel mon cher docteur, cela dépendrait du ■'Mystère ou du secret.

— Allons, allons, je vois que vous me soupçon- ■"^^^ ; peut-être croyez-vous qu'il s'agit d'une niai- ^^i*ie, d'une peccadille sans importance. Détrompez- ^"Ovis, le secret dont je parle est sérieux et surtout t^lx.4s fertile que vous ne l'imaginez. En l'exploitant ^^v-^c adresse, vous en avez jusqu'à la fin de vos jours.

— OhîohI

— Et il faut tout mon amour de la science, croyez- *^ lien, pour me décider à vous le livrer entière- ^^^nt. Mais la science a ses nécessités.

— • Sans doute, sans doute... Enfin ce secret? de- ^^nda M. Soleil avec un empressement où perçait ^^aumoius une pointe de méfiance.

— Voilà ce que c*est: Le 3 mai 176. , à on heures et demie du soir...

M. Soleil dressa l'oreille.

— ... Ou onze heures trois quarts^ M. le duc c^ d< Noyal-Treffléan était dans un hôtel de la rue ?]MI lâ trière, où Tavait fait demander une actrice qu'il Imziionorait, je crois, de sa noble protection.

— La Clarendon, n'est-ce pas ?

— Précisément.

M. Soleil frappa sur sa cuisse.

— Ah 1 docteur, s'écria-t-il, quel regret veiL ^^izvous de réveiller ! C'est le seul jour où ma police -ait été mise en défaut.

— Votre police?

— Mais continuez.

— Ce jour donc, reprit le docteur Champdoise^"» ou plutôt cette nuit, à l'heure que je viens de vous indiquer, M. le duc, qui avait renvoyé sa voitui^«^i«J sortait de l'hôtel par une porte dérobée, empor sous son manteau un enfant qui venait de naîtra qui était le sien.

— Le sien I

— Ou pour mieux dire la sienne, car c'était

lUe. Pauvre petite, je crois la voir encore, douceaent endormie dans les bras de son père, qui lui ihantait, en marchant, des chansons aux oreilles. 11 'aisait un orage épouvantable : Paris passait à la lesive. Même je me souviens que cette niiit-là je gagnai iix gros rhume de cerveau. Pourtant vous n'eussiez >as reconnu M. le duc, tant il était allègre ; il sauaît les ruisseaux plutôt qu'il ne les enjambait. La petite dormait toujours. Moi j'étçrnuais à briser les •everbères, et je crois vraiment, mon cher M. Soleil, ïu'il n'y a que les grands seigneurs au monde pour ne pas s'enrhumer quand il pleut. Qu'en pensez-vous ?

— Après?

— Après, il déposa sa fille à la maison des Enfantstrouvés, et tout fut dit. ^

— • Aux Enfants-trouvés I

— D'abord cela m'étonna, mais après quelques réflexions je finis par comprendre la haute sagesse de cette mesure. Monsieur le duc de Noyal-ïreffléan ^st un bon père, me dis-je ; il n'a pas voulu exposer sa fiUè aux séductio^s d'un monde élégaut^et per- ^®rs. En lui cachant sa brillante origine, il a pré-

214 M. LE DUC S'AirÙSE

tenda écarter de son âme la paresse et l'orgneil, ce^ deux fléaux de la femme. C'est fort bien pensé. L^ duc, en cela, s'est rencontré avec de grands pMIo sophes.

François Soleil n*écoutait plus.

Le coude au genou et la tête dans une de s^^i mains, il réfléchissait :

— Oui, le Toilà bieni mùrmurait-il ; je le recor^mnais à cette action de ténèbres. Insatiable I Insati-^si ble I Puis, relevant la tête et la secouant comme po^»J en chasser des pensées obsédantes :

— Eh bien ! docteur, reprit-il, comment retrouv— ^ cette enfant à présent?

Le docteur Champdoiseau le regardait d'un a^ ^^ narquois.

Évidemment c'était là qu'il l'attendait. Ses peti't'^ yeux, sa bouche entr'ouverte étaient a*emplis d'une maUce triomphante .

— Rien de plus simple, répondit-il ; ne suis-je pas le médecin en chef de Thospice des Enfants-trouvés ?

M. Soleil bondit sur le fromage qui lui servait de siège, et l'exclamation de joie qui sortit de sa poitrine fit résonner la cave entière.

^Serait-il vrai?

— Je savais bien, contioua Champdoiseau eu souriant, que je finirais par vous intéresser. Vous me preniez sans doute pour un rabâcheur d'histoires, et voilà tout. Vous vous disiez : « Champdoiseau n'est îu'uu savant; Champdoiseau ne sait rien de ce qui se passe dans le monde. » Aussi je vous étonne. Sachez donc que je connais cette enfant comme si c'é- ^tma fille; qu'après l'avoir vue naître, je Tai vue Sï*andir, que je l'ai presque élevée; enfin^ si j'ose ^*exprimer de la sorte, que j'ai eu l'honneur de lui servir de deuxième père. Ah ! vous m'écoutez à présent. Et si vous saviez la jolie fille que c'est aujourd'hui! C'est le premier visage sur lequel je me suis ^iïpris à regarder autre chose que la maladie ou 1^ santé. Jusqu'alors j'avais tâté le pouls à tout le ^onde, mais je n'avais serré la main à personne. £lle m'a, fait comprendre la grâce et la jeunesse^ Croiriez-vous que moi, tète blanche, j'en rêve sou- Tent devant lom alambics? Ses grands yeux se mettent à briller au fond de mes vieux livres^ et je me retourne quelque fois croyant l'entendre courir. Alors je me fâche contre ma faiblesse et je me dis 3

« Voyez-vous cette octogénaire à qui le ciel envoie des visions de damoiseau ! » Et je me fêtche contre le ciel qui me les envoie si tard et qui semble se moquer de moi si doucement. Mais vous ne savez pas comme Trois-Mai est belle I , —Trois-Mai?

— C'est son nom. Un nom de fleurs et de printemps, le seul nom que je comprenne et que j'aie pu retenir. Trois-Mai I n'est-ce pas que cela est joli? Si j'avais une fille, il me semble que ja ne l'aurais pas appelée autrement, quand même elle serait née au mois de décembre. Et puis, comme elle ressemble à son nom ! Ab I M. le duc est bien heureux î

— Au moins, est-il venu la voir à l'hospice?

— Trois fois, pas davantage; c'est ce qui m'étonne.

—Seul?

— La première fois, il y a bien longtemps, c'était avec moi, qui l'avais engagé adroitement à visiter cet asile philanthropique ; la deuxième fois, c'était avec Mt de la Reynière, un de ses amis...

— Et Is troisième fois ?

— La troisième fois, c'était avant- hier.

M. le duc était seul.

— Avant-hier, dites-vous?

— Avant-hier. 11 s'entretint longtemps avec le sôus-directeur, à ce que Ton m'a dit ; il lui remit une bourse pleine d'or, s'il faut en croire les indiscrétions d'un garçon de salle qui m'est absolument dévoué.

— Avant-hier... pensait M. Soleil; cette jeune fille que le duc a suivie si longtemps sous un déguisement d'homme du peuple... ce serait bizarre, en vérité... Et, dites-moi, monsieur Champdoiseau ^ dans ses rares visites à l'hospice^ monseigneur a-t-11 parlé quelquefois à sa fille ?

— Jamais !

— Du moins a-t-il manifesté pour elle quelqu'une de ces sympathies que trahissent le regard et le geste?

— Aucunement.

— Mais encore, a-t-il fait surveiller son éducation? Peut-être que des ordres secrets émanés de lui...

— Du tout. Trois-Mai çi reçu l'éducation commune à toutes les pensionnaires, et jamais une seule faveur, une seule distinction n'a pu faire soupçonner

la connaissance du sang glorieux dont elle est issue!::^ Jt-r «ui

— C'est singulier 1

— N'est-ce^pas? continua le bon Ghampdoiseauxir-jsau^ pour moi, je mets vainement mon esprit à la tortura -ac-^re^ dans le but de pénétrer les projets de M. le duc dE^ de Noyal-Treffléan. Ils doivent être d'une nature philo -tJlosophique toute nouvelle.

— Docteur, dit François Soleil après un instant» ^de réflexion, pourriez-vous me faire en quelques moci:^ ots le portrait de cette jeune fille?

— Le portrait de Trois-Mai? Mon Dieu ! je ne sî^ — ais pas si mes souvenirs sont exacts. Je la vois pourta^^^mt toutes les semaines, mais c'est son âme que je garde toujours dans sa figure, et non ses traits. Estqu'il y a une autre manière de regarder ceux qu'»»- on aime?

— Enfin, vous devez vous rappeler cependant si elle est brune ou bfonde.

— Si je mêle rappelle! olil oui. Elle est blbn^^^ comme un rayon céleste, comme l'épi mùrissar^»-*» comme...

— C'est bien cela, se dit tout bas M. Soleil. Et taille?

• — Sa taille I poursuivit Chainpdoiseau en proie à une douce exaltation^ c'est celle du bouleau flexible^ dix palmier élancé, de l'arbrisseau qui se balance au gré du zépbirl

— J'entends : une taille moyenne. Ses yeux?

- — Ses yeux sont ceux des anges 1

-— Des yeux bleus.

— Mais à quoi bon tous ces détails ? demanda le ^^decin; sUivez-moi^ allons à l'hospice des Enfants- Trouvés; vous la verrez par vous-même>^cre qui vaudra bien mieux.

— - C'est inutile, dit François SuleiL

— Inutile?

— Vos renseignements me suffisent et je n'ai pas *>esoin d'autre chose.

— • Vous ne voulez pas voir Trois-Mai !

•"^ Pourquoi faire?

* — Dame... je ne sais pas... Cela vous regarde. ^Près tout, faites à votre volonté et prdnez ce que ^^ TOUS semblera de mes révélations.

C'est fort bien dit, docteur ; et pour vous prou-

^** xn^ gratitude, tenez, voici une bourse qui con- *^^*^t cent louis ; acceptez-la, et puisse cette somme

220 M. LE DUC S'aML'SE

doter la France d*im couple ou deux de mégalan- ^ thropogénésiensl Le docteur Champdoiseau tenait la bourse dans*^^

sa main.

Il la regardait, il la soupesait*

Il s'en méfiait aussi.

Chez les gens honnêtes, Targent gagné trop facile ment épouvante.

Ses yeux exprimaient une crainte enfantine, et 1 tremblement de ses lèvres traliissait une lutte inte rienre.

— Cent louis 1 murmura-t-iL Il passa lentement la main sur sou front.

— Écoutez-moi, monsieur Soleil, reprit-il d'u voix émue, je vous ai dévoilé mes travaux, je v(k ai raconté mes espérances. La science n'a pas, ^^ crois, de disciple plus zélé que moi, d'adorateur pi "» — '^' enthousiaste. L'argent que vous m'offrez, je l'a»-^^^' cepte, parce que j'espère vous le rendre un jour ^^^^ ^

, centuple. Mais je le refuserais sans hésitation si, ^^^ la confidence dont il est le prix, devait résulter t:^^^ ou tard quelque malheur pour ma pauvre Trois-M-^^* Je vous ai dit mon affection pour cette enfant. P*'<^'

^nnettez-moi donc (et en parlant de la sorte le vieillsn»<i se sentait venir les pleurs aux yeux) qu'il ne lui

sex^a fait aucun mal par vous ; promettez le moi, je

^^<^xis en supplie.

M. Soleil eut un mouvement d'épaules.

— Je vous le promets^ dit-il.

— Jurez le moi, poursuivit le docteur Champdoi- ^^ciu en joignant les mains ; jurez le moi sur quel- ^vxe chose de sacré.

— Sur tout ce qu'il vous plaira.

— Eh bienl... sur les mânes de votre mère.

M. Soleil se leva brusquement.

n jeta im mauvais regard sur le docteur, puis il ^^prit la bourse et la mit dans sa poche.

Tout cela sans proférer une parole.

Le docteur le regardait avec surprise en même ^Cîmps qu'avec effroi.

Il se demanda tout bas ce que ces deux hommes, ^e père et ce valet, prétendaient faire de cette jeune fille.

M. Soleil se dirigea vers la porte du caveau.

Le docteur le suivit machinalement. ^

M. Soleil repassa par le laboratoire, par la biblio-

thèque, par la chambre à coucher, et enfin il s^ retrouva dans la boutique.

Une fois là, il se retourna vers le docteur 4 ^ oa-.

sterne.

— Maintenant, lui dit-il, voulez-vous conn-aifc-itre pourquoi j'ai refusé tout à l'heure d'aller voir ^3«vec vous la fille du duc de Noyal-Treflléan?

— Eh bien ? balbutia le docteur.

— C'est que, depuis avant-hier, la fille du duc^ 4^ Noyal-Treffléan a disparu de Tbôspice des Enfar^*^' Trouvés 1

Et, sans attendre de réponse, M. Soleil poussa ^^ bout de sa canne la porte de la rue et s'en alla tr^P-^^ quillement.

Quand il eut fait vingt pas :

— Allons ! penséi-Ml, j'ai bien fait de m'assuri l'autre soir de cette fillette que suivait M. le duc l

ï-ia marquise de Perverie demeurait vers le milieu ^ faubourg du Roule, qui commençait alors à de- ^■^ir un quartier à la mode, et qui était déjà un ^-^rtier élégant.

Hi'hôtel qu'elle occupait était neuf, audacieuse- ^nt neuf du haut en bas : à cette grande dame ^^Mtrue d'hier, il avait fallu une maison bâtie d'hier.

ïoiat de lourdes tapisseries, point de ces hautes Géminées à féeries pouvant abriter sous leur man- -^u blasonné une douzaine de barons Mieux.

Tout était riant et clair là-dedans^, il faisait bon ivre au milieu de ce luxe jeime et franc, de ces

2M M. LE DUC s'amuse

lambris récemment dorés, de ces beaux m promettaient de durer des siècles.

Aussi s'attendait-on involontairement i gir quelque frais et gracieux visage derriè tières éclatantes.

Emile n'avait pas manqué de se rend marquise de Perverie, selon l'invitation qi reçue d'elle-même au souper de Grimod ( niére.

Emile était, comme on Ta vu, un beî fier, plus fier qu'il n'aurait dii Tètre, av( veux bruns.

Il était vêtu d'une lévite bumble et gî en portaient alors les domestiques. ' Sa taille était ordinaire, mais il mari résolution, et il portait la tête haute, cf commun dans ce temps d'élégante f qu'il se présenta à l'hôtel de Perv^ manda à parler à madame la marif garda et on Técouta sans trop lui t?

l'introduisit auprès de M. le majoi^ M. le majorélome s'appelait Tur|f homme.

Il re^ut Emile avec cette importance familière des subalternes qui ont du ventre et des économies.

Il lui demanda ce qu'il savait faire. Au lieu de répondre : «ToutI» comme le bossu de Phrygie, Emile répondit : «Rien, ))Le majordome n*en fut pgis surpris.

Une grande partie de la domesticité du dix-huitième siècle n'aurait rien perdu à s'appeler l'Inutilité.

Et puisque aussi bien qe jeune homme se recommandait si hautement de madame la marquise, Turpin ne vit aucun mal à le placer dans l'antichambre, ^n attendant de nouvelles instructions. Valet chez Grimod de La Reynière, Emile fut donc installé valet chez madame de Perverie.

Il avait la livrée verte avec le galon d'argent, il eut la livrée anjaranthe avec le galon d'or.

Parlons de lui, puisqu'il doit tenir une des premières places dans ce roman.

U est des enfances heureuses et faciles, toutes couronnées de candeur et d'amour. Le romancier qui les trouve siir son chemin s'arrête devant elles et se complaît dans leur peinture gracieuse, bouquet de lumière allumé sans effort sous sa palette, ronde

226 M. LE Dtc s'amuse

de printemps, peuplée de sourires, brouillard naissant, éclairé de beaux regards bleus et doux. C'est un chapitre ravissant à écrire et que Ton écrit toujours, ne fût-ce que pour retarder le drame et jeter un rayon d*or sur les ténèbres sanglantes de l'action. Il est des enfances presque divines, soit qu'elles aient leur nid entre deux jolis bras de femme du monde ou qu'elles soient mangées et barbouillées de caresses par les mères du peuple. Le baiser tonnant de la mansarde vaut alors le baiser ouaté du salon. Le même soUrire s'éveille à la même heure sur les riches berceaux tapissés de dentelles et sur les humbles berceaux en osier. C'est presque la même chanson, vague et somnolente comme les cendres du foyer, qui s'endort à tous les petits chevets blancs, et dont le refrain expire derrière lés rideaux tirés.

Telle ne devait point être Tenfance d'Emile.

D'un monde de religieuses et d'infirmiers, il passa sans transition à un monde de laquais et de valets • de chambre. A la tranquillité sombre et pieuse de rhospice, succéda l'agitation grossière de l'hôtel. Il connut les mœurs de ses compagnons brodés à l'épaule comme lui, et il s'effraya de leur bassesse ani-

ïïiole et de leur immoralité narquoise ; il sut ce que

"^«liaient ces Lafleur de comédie, ces Marton et ces

Lisette, avec lesquels il passa son temps à jouer aux

^«^.xtes, -^ ce qui est la grande occupation et le pre-

^^^^cxier divertissement des gens de livrée.

On le roua de coups pendant les premières années "3 ^^xsqu'à ce qu'il se fût fait un poing à l'égal des plus -^^^lustes, apte à la riposte, et qu'il eût appris à cas- ^^ï les bouteilles sur la tète de ses semblables.

Alors on le laissa être ce qu'il voulait être, c'est- ^^dire un enfant rêveur, farouche et solitaire,

Grimod de La Reynière croyait avoir beaucoup fait ï^oilr lui en le retirant d'un hospice pour le mettre ^^ns un office. Il se trouvait généreux et il s'applau- ^iissait volontiers de ce qu'il croyait être un beau '^i'ait. Ses amis l'en avaient chaleureusement félicité.

Lorsqu'il entra chez lui, le petit Emile savait déjà lire et écrire; il ne lui fit rien enseigner de plus, afin de ne pas lui inspirer des sentiments propres à l'élever au-dessus de sa médiocrité.

A rhospice, on lui eût mis im métier entre les mains : à l'office, on en fit un désœuvré.

On pouvait en faire pis.

Heureusement la nature était bonne chez Éml Mais nul n'était là pour diriger ses qualités et çonner son caractère ; il marchait en aveugle da la vie, sans but, sans volontés, ayant de l'énergie n'en sachant que faire, un cœur que personne ne vendiquait et qui lui dévorait sourdement la p trine de ses flammes ignorées.

Peu lui importait de rester dans le peuple ou d' ^ sortir, il n'aimait pas plus les maîtres que les valetle spectacle de la richesse ne lui avait jamais ca\]»d'insomnie, ndn pas que son imagination fût bcr^' ^' née, mais elle ne s'épuisait pas en désirs frivoles.

Jusqu'à présent il n'avait demandé à la société a- '^^^ ' tre chose que l'impossible : une famille.

Il eût été trop simple pour lui de demander toi d'abord des choses qui se peuvent.

Même à tout prendre, il se trouvait plus à son ai^'* dans les rangs obscurs du peuple, où il pouvait d '^ moins cacher sa tète pleurante sans être vu.

Sa fougueuse incartade au souper de Grimod de L.- Reynière venait pUitôt d'un instinct de révolte qia< d'une idée d'ambition ou d'envie.

liivrée entièrement au tourbillon du monde et :x fêtes parisiennes, la marquise de Perveiie ne Lperçut pas dans les premiers temps de la présence Emile.

Hlle ne pensait plus à lui, non plus qu'à Tincident L^rdi qui l'avait mis en lumière à ses yeux.

Bans son hôtel, elle ne voyait guère que ses cornes ; son regard hautain n'était jamais tombé xas l'antichambre ou ne se promenait qu'à dix •xaces au-dessus de la tète de ses laquais.

X.e plus souvent elle était escortée de damerets et ^hbés, qui étaient pour elle ce que sont les nuages Xes machines pour les déesses d'opéra, ïllle ne faisait, pour ainsi dire, que traverser la ^ne.

Sur ime marche de l'escalier ou à l'entrée d'une ►x^e, un flambeau à la main, Emile la regardait idement et impunément sans qu'elle soupçonnât Inexistence...

ïlUe était si belle à voir, même en secret I Surtout i^e était née grande dame. Dès le premier jour, elle '^ait eu la fierté et la grâce, sans savoir comment, ^ïis les avoir cherchées. Elle était élancée comme

doivent l'être ou le paraître toutes les vraies gran- mdi dames ; mais élancée sans maigreur^ assez «pnlp m »— gp

pour donner de la majesté à sa robe. Ses mou ve-

ments sveltes et onduleux faisaient songer à ces beaux cygnes des étangs royaux. Comme eux, ^lle avait le calme blanc et la splendeur muette, On devinait en elle la race de ces femmes dont le corps n'est que la cuirasse du cœur, ambitieuses, nrmjstérieuses, à qui le monde peut jeter par pitié un Scarrbn pour mari, mais qui sont de force à lui rendre un Louis Xry pieds et poings liés. Elle savait j donner à son sourire et à son regard les nuances | les plus opposées, charmantes et nombreuses comme les variétés d'une fleur. Sa figuré était un théâtre

où se lisait, depuis le front, morceau de marbre, j«s-

qu'aux lèvres et au inenton, tout un répertoire de comédie satirique et profonde.

La marquise de Perverie n'avait que vingt-cinq ans ; ses cheveux n'étaient précisément ni blonds ni noirs, ils avaient cette belle teinte châtaine, presque rousse, que les peintres puissants affectionnent jusqu'à ridolâtrie. H était fâcheux que la poudre en éteignît les magnifiques reflets. Ainsi couronnée, elle

tait* sa tète légèrement jetée en arrière et défait les hautes lignes d'un cou pour la louange du- 1 le Cantique des Cantiques n'aurait pas eu assez >ire et de neige.

tie fois que la marquise était passée, Emile pola main sur ses yeux comme s'il avait eu une

se sentait plus abandonné que jamais, pendant le hasard lui avait fait rencontrer dans lajordome Turpin un protecteur, presque un

ît homme, d'une intelligence et d'un cœur secones, qui était veuf de trois femmes et qui s*enait comme si toutes les trois eussent encore été de aonde, s'intéressa machinalement à lui et s'en fit manière de confident. Emile était assez jeune r l'écouter avec politesse, quoique le majordome un bavard de la pire espèce, un bavard polie. 11 s'occupait avec une importance comique affaires du temps et dé la cour ; les maximes soes travaillaient cette tête massive, devenue tête îlutionnaire par distraction plutôt que par conion. Au milieu des devoirs de sa charge, en

levant sa caune sur un marmiton indocile, il se surprenait à rêver de rafifranchissement des peuples et de la paix imiverselle. Ainsi qu'il aimait à le raconter, sa philosophie datait d'un jour où il avait eu l'honneur de servir à table M. Helvétius et verser un , potage brûlant sur les cuisses de M. Grimm.

Le langage de ce gros individu était le même que . celui des coryphées du système de la nature, passé ^ à l'alambic du ridicule et de la déclamation quand | même. Le mot ne sortait de sa bouche que flanqué 1 de deux épithètes, une à droite, l'autre à gauche, et | soigneusement enveloppé dans une métaphore. Ses deux joues étaient pleines de phrases emphatiques, qu'il débitait avec des gestes oratoires et en grasseyant, ce qui lui composait une prononciation nourrissante. Le concierge de l'Académie ne devait pas s'exprimer en plus beaux termes, et Ton recon naissait facilement un homme élevé dans la saine poétique de Marmontel et imbu de la rhétorique des Incas,

ïurpin avait chez lui tous les ouvrages des encyclopédistes reliés en veau et dorés sur tranche; îl en avait permis et recommandé la leetiure à son

M. LE DUC S*AMDSE 233

jeune protégé. Ce fut en fouillant dans cet arsenal, que celui-ci tomba sur un livre qui portait son nom : Emile, Guidé par une curiosité naturelle, il le prit et le lut, d'abord avec intérêt, ensuite avec passion et douleur. Cet Emile était si différent de lui-même I C'était un enfant si complètement aimé, si entièrement heureux ! Le ciel lui avait donné un si bon père!

— Quel est donc ce M. Rousseau? demanda-t-il au majordome.

— Jeune téméraire ! s'écria Turpin, prononce avec plus de respect le nom de ce philosophe incomparable, dont les œuvres immortelles, animées du feu sacré de la patrie et (Je l'humanité, ont leur place marquée au temple de Mémoire!

Après cette phrase, il respira bruyamment,

— M. Rousseau est-il vivant? continua Emile.

— Hélas î répondit Turpin en portant la main à ses paupières, la Parque, la cruelle Parque a tranché de

sa faux impitoyable les jours de l'homme vertueux !

— Combien eut-il d'enfants? demanda encore Emile.

— Le nombre m'en est inconnu ; je sais seulement

i34 M. LE DUC s'amuse

qu'un sort de fer Tempêcha de goûter la douceur de leurs embrassements.

— Est-il possible ?

— Oui ; il fut obligé, dit-on, de les abandonner sur la voie publique, afin de s'occuper plus tranquillement et plus exclusivement du bonheur de l'humanité.

Emile bondit comme sous la morsure d'un aiguillon,

— Allons donc, s'écria-t;il, cela ne peut pas être; c'est un blasphème, un mensonge 1 .. .

— C'est la vérité, prononça sentencieusement le majordome ; jeune présomptueux, ne cherche poiût à pénétrer la conduite du sage. Contente-toi d'imiter ses vertus.

— Mais cet Emile ?

— Cet Emile n'est qu'un être fictif, enfant de l'*' magination et de la sensibilité.

— Quoi! cette tendresse attentive, ces caresses, ^^ amour, ces mille soins sublimes et presque célest^^^ tout cela ne serait qu'invention et chimère !

— Tu l'as dit; tel est, du reste, le noble privil^fiT^ de l'homme inspiré, qui sait donner à ses moindr^^

ats les prestiges de la vraisemblance. Que cela étonne i)oint : l'illustre Jean-Jacques était bien ble de faire Téducation d'un fils imaginaire, même, lorsque je n'étais encore qu'un humble oyé dans les cuisines de M. de Silhouette, il ouvient d'avoir composé un plat de bœuf aux tures où il n'entrait absolument que du j^ambon . blanc de volaille.

iloquent majordome eût pu continuer sur ce ton qu'Emile l'écoutât. Plongé dans un abkne de dons nouvelles, interdit de ce qu'il venait d'ap- Ire, le jeune valet tenait ses yeux fixés en terre rdait le silence. Malgré lui, son âme naïve se tait à l'idée d'une contradiction si barbare chez )rieux penseur.

Si tu veux en savoir davantage, lui avait dit in en finissant, tu peux consulter les Mémoires an-Jgcques écrits par lui même; tu les trouveras 3 du Compère Mathieu^ sur le quatrième rayon a bibliothèque.

soir, Emile montait rapidement les degrés qui usaient à sa petite chambre dans les greniers iôtel, et d'où rœil embrassait un vaste horizon

déployé sur Paris. Il emportait sous son bras les

Confessions.

Dès les premiers feuillets, cette lecture l'attacha comme aucune n'avait fait encore. Cette jeunesse timide, vagabonde, haineuse, ces amours de grands chemins, ces brutalités sans cause, ces larmes sans raison, tous ces délires d'un sang fermenté, le troublèrent puissamment et éveillèrent en lui des fibres jusqu'alors inconnues. Il ne voulait pas aimer ce Rousseau, et pourtant^ il se sentait sur le. point de l'adorer. Plusieurs fois il s'arrêta" comme oppressé par maints tableaux énergiquement sympa* thiques.

Il arriva enfin au septième livre, où l'écrivain r^' conte comment l'idée d'abandonner son premî^^ enfant lui fut suggérée au milieu d'une compagc»^^® de table, et comment il s'y détermina « gaillari^" ment et sans le moindre scrupule. » Ua éblouis^^' ment passa sur le visage d'Emile. Il crut avoir ni^^'^ lu.

A deux fois il revint sur cette phrase dont il ^^ voulait pas comprendre les mots, si odieux et ' calmes en nipme temps. Il eut peur pour la gloi- ^

M. LE uuc s'amuse 237

du grand hoiùme. Une larme chaude tomba sur la page, mais elle ne Tetfaça point.

La nuit venait.

Emile alluma une 'chandelle et continua sa lecture.

Au bout de quelques instants, un gémissement sortit de sa poitrine. Ce qu'il avait pris pour une erreur, pour une faute, née d'un instant d'égarement et Toubli, c'était un crime; c'était plus qu'un crime, îetaît un système. Rousseau venait dé porter son leuxième enfant à l'hôpital.

« Je crus faire un acte de citoyen et de père, iBait-il; je me regardai comme un habitant de la ipublique de Platon, m

— Quoil murmura Émile^les plus pauvres d'entre s pauvres, les mendiants de la rue, se font une >lvipté d'élever leur enfant! Quand ils partent le atin, c'est sur ce front endormi que leurs lèvres veillent le courage. Ils marchent pieds nus pour >ïiner des vêtements à l'être qu'ils ont créé et qu'ils 'gardent vivre avec joie; ils rognent leur pain afin * lui en réserver une part plus large, et chaque ^^chée est pour eux une conquête. Ils dorment sur

des planches pour lui laisser la paille ou la laines de leur couche; en revanche, ils ne lui demanc3enl qu'un de ses sourires ou un de ses regards p^our se payer de toutes leurs privations ; dès qu'il E3»eut marcher, ils font de lui leur trésor anjbulant^ ik mettent sur son corps, en nippes et colifichets, to^^tes leurs économies, tous les sacrifices, le prix du -travail et du sommeil, du jour et de la nuiti Et Jui, Jean-Jacques, lui, un philosophe, un poëte, il pf^nd son enfant, le dépose sur le seuil d'une maison publique, et s'en retoiune chez lui gaillardement et ^^am le moindre scrupule!, . .

Le volume était tombé des mains d'Émilc;

U le ramassa.

A peine avait-il commencé le huitième livre (^1^'^ trembla d'horreur en lisant le passage suivant :

« Mon troisième enfant fut mis aux Enfants-Tr-^ '^^' vés, ainsi que les deux autres. Cet arrangement ^^ parut si bon, si sensé, si légitime, que si je ne u^ ^^ vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par ég-^^ pour la mère; mais je le dis à tous ceux à qui m^^ liaisons n'étaient pas cachées ; je le dis à Diderot ^* à Grimm, je l'appris dans la suite à madame d'Éf ^'

j et dans la suite encore à madame de Luxemirg, et cela librement, sans aucune espèce de nésité et pouvant le cacher aisément à tout le nde. »

-.8 pauvre enfant qui lisait ceci sentait sa raison te à faullir et son cœur ppêt à se briser. Le vent la nuit battait en vain son front qui restait brûti Ses yeux étaient fixes. Tout bas il se demant de quelle chair et de quel sang avait donc été d ce philosophe audacieux I...

t voulut aller jusqu'au bout, il lut, il lut tours.

Fn quatrième enfant fut abandonné par Hous-

l lut, il lut encore, ^uis un cinquième, lais celui-ci, c'était le dernier. Le livre était

îette lecture laissa une longue traînée de réflexions fond de Tàme d'Emile. Une imagination altérée txve toujours dans l'ouvrage qu'elle absorbe des is ou des pensées qui lui sont personnelsi Quelqueses de ces lignes furent poiir lui comme les barres

d'un soupirail, à travers lesquelles il crut entr&^^oir vaguement le mystère de sa naissance.

— Je dois être, se disait-il, le fils d'un honacme qui a pensé. Jean- Jacques ! comme moi tiL fus valet, mais l'orgueil entra dans ton âme et ouvr lît la porte à l'envie. Comme toi je subirai les souffra^^mces et les humiliations, mais je ne veux pas qu'elle^s^ me rendent comme toi jaloux et méchant. Du maX qm me sera fait, il ne reviendra pas du mal aux au-tres; je ne serai pas l'animal enragé qui mord parce cjn'iï a été mordu.

Ainsi cet enfant sondait la route âpre et douloureuse que le destin lui avait tracée.

. — Seulement, c'est horrible de n'avoir personne à qui dire : « Voici toutes mes tortures d'aujourd'hui^ voici tout mon courage de demain. » Dieu a écarts de moi tout appui et toute affection. Mais ne suis-J® pas ingrat en parlant de la sorte? N'ai-je pas nn ami, un protecteur dans le bon vieillard ChamP' doiseau, le médecin des Enfants -Trouvés? C'est le seul qui ait veillé sur mon enfance, et j'ai souveo* surpris des larmes à ses paupières lorsqu'il me r^' gardait. Bon docteur! C'est à lui que je dois touti

st lui qui m'a enseigné la force et la résignation... Emile regarda une dernière fois les étoiles avant refermer sa croisée.

— J*ai toujours pensé, murmura-t-il en s'endormt, que le docteur Champdoiseau a connu mon

tJn jour^ le majordome Turpin, qui voyait ^ ^^' croitrela tristesse du jeune valet, lui proposa de V^ ^mr au Gi^and" Vainqueur^ où il ne pouvait manqu^^^ ^® trouver des distractions d*un goût piquanti

Emile accepta.

Apres tout, ce majordome avait ses heures d^ P^' pularité, comme tous les grands politiques, et li-^ "^ reculait pas plus devant un rigodoii el^une partL^ ^^* grisettes que devant les doctrines de La Mettrie»

Le Grand-Vainqueur^ situé à la barrière des G^^"^' lins, partageait autrefois la célébrité des salles <J^ ^^ Courtille et des Porcherons ; il rivalisait ave^' ^^

^and'Salon et là Maison-Blanche. On y faisait des irties et des noces. La fricassée s'y dansait et s'y rangeait (excusez ce pitoyable jeu de mots). Le îuple des faubourgs Saint-Germain, Saint-Benoit, BùntJacques y affluait les jeudis et les dimanches.

C'était là que le majordome Turpin avait conduit Qciile.

Quand ils entrèrent, la foule était grande ; il faisait laud. On dansait et Ton mangeait dans la même Jle : les danseurs^ au milieu, les mangeurs alen- >\xr. De façon que l'odeur des mets et du vin, la leur, l'huile des quinquets, la poussière et les babines, tout cela formait une atmosphère impérieuse, n brouillard épais, à travers lequel on distinguait ir leur estrade drapée de rouge, les musiciens, s'éertuant.

Dès leurs premiers pas dans la cohue, Turpin et mile rencontrèrent quelques camarades.

C'étaient en grande partie des cochers, des laquais, Bs cuisiniers, des coureurs, des piqueurs, tout un londe galonné, insolent, tapageur. Chacun d'eux vait une fille au bras. Alsace, le postillon, avait une lanchisseuse de bateau qui achevait de salir à la

barrière les déshabillés blancs de ses pratiques Lapierre, le valet de chambre, avait Jeanneto la caxdeuse, une grande fille aux beaux yeux mais qui, était trop hardie ; Christophe, le palefre nier, promenait avec ostentation une jolie crieusc de celles qui vont par les rues, en répétant à tue-têt sur un mode plaintif: Mes nouas varies! mes belh nouas varies t mes belles nouas varies! ou bien : Pouc râmés^ pouas écossés! Sa mise était très-propre; c'é tait une robe d'indienne blanche à petites mouche rouges, avec un tablier de burat vert; enfin, Fei rand, le laquais de Monsieur, et Lacravate, le la quais de Madame, escortaient, le premier, Toinon L coquetière, vêtue d'un casaquin blanc et d'une jup de taffetas cramoisi, et le second, xme jeune fill( toujours parée en amazone, qui portait en bandou lière une mauvaise guitare, et qui gagnait sa vie i vendre des livrets de chansons.

— Bonsoir, mes enfants ! s'écria Turpin en distri huant des poignées de main de toutes parts ; bonsoir, Javotte ; bonsoir, Agathe; bonsoir, Nina; voilà un beau fils que je vous amène à dégourdir...

Il montrait Emile.

M. LE Dçc s'amuse 245

— Reluquez-moi çà, comme c'est tourné, comme e*est bâti ; on dirait le timbalier du roi de Maroc I Ce serait mon fils qu'il ne serait pas plus beau.

— J'en suis tout éberlouie, dit Jeannetbn la cardeuse, en faisant une grande révérence.

Mais déjà on entendait grincer les violons de la prochaine contredanse, et la bande joyeuse s'envola pour aller prendre position au milieu de la salle...

ïurpin, demeuré seul avec Emile, s'attacha à lui faire les honneurs du Grand- Vainqueur et à lui montrer les illustrations féminines d'alors.

— Voici, lui disait-il, la belle Bourbonnaise ou la Nolivèlle débarquée, celle qui a donné lieu à la chanson ; c'est une bonne fille qui n'a que le tort de trop aimer les farauds... Ce beau brin de femme que tu vois passer avec un mantelet d'indienne à coqueluchon, c'est Jacquette, la marchande de cire d'Espagne; elle est avec un tireur de bois flotté du quai Saint-Bernard, qu'elle doit épouser dans quelques jours... Tiens I bonsoir, Fran(^oise, ma passion delà halle au beurre, tu es rouge comme un bigarreau et

Ton jurerait Dieu que tu os en colère.

. 246 M. LE DUC s'AMrsE

— Ehl pargaienne, il y a bien de qaoi^ répondit Françoise la grande blonde; c'est un Nicodème qui voulait me manier le menton; ne voilà-t-il pas un beau morceau de contrebande avec ses mollets en planche de bois ! c'est comme la barque d^Asnières, ça ne sert plus qu'à passer l'eau. Ma foi ! je te lui ai

. appliqué, avec votre permission, mon moule de gant sur la mâchoire^ et je lui ai dit sa généalogie, dont il se souviendra.

— Tu as donc toujours du sel sur la langue, mademoiselle la beurrière?

— Faut-il pas aussi se laisser dévisager par ces muguets qui s'en viennent vous chercher castiUe? Tiens, tiens I le voilà qui passe là-bas avec sa figure de la noce des pendus ; n'a-t-il pas l'air de ITiuissier du diable? Parle donc, enseigne de cimetière, marionnette du pilori, balustre de la grève? Tu veux faire le quelqu*un, et ton père a été étoufifé dans de la filasse; tête de caniche, pilier de boulevards I

La grande blonde, remontant sur sa colère comme sur un cheval au galop, s'éloigna en égrenant sur son passage les tropes du chapelet poissard.

Emile et Turpin riaient aux éclats.

Sur un autre point du bal, ce furent de nouveaux portraits^ car le majordome était un habitué du Grand- Vatnaueur^ et il savait à fond toutes les aventures de ces demoiselles.

— ' Quelle est celle - là , qui porte un joli déshabillé de toile à carreaux rouges? demandait Emile.

• — C'est Nanette, l'herbière, qui s'est sauvée Tan deimier avec un garnement de clerc de procureur, et qui s'en est revenue toute seule.

— Cettfe autre en chapeau à la préférence ?

"■ — C'est la Plantard, une porteuse de pain chez les boulangers ; elle est jolie et la douceur même, mais ^lle vit avec un espion de police qui lui mange tout ^* la bat comme plâtre.

— Et cette petite qui tremble toujours?

*— C'est Nicolina, la petite marchande de pain ^*^ice; on l'a surnommée mademoiselle la Gelée.

— La Gelée ! Pourquoi cela? interrogea Emile. •*- Dame! c'est toute une histoire... Mais nous

ï^^iivons la lui demander. Eh I la Gelée, écoute donc I^^r ici.

Turpin appela une enfant assez pauvrement ar-

rangée, qui ne cessait de sourire et de trembler.

— Dis donc, petite poupée de chapelle d'enfant, voilà un camarade qui désire savoir pourquoi on t'appelle comme ça mademoiselle la Gelée. Racontelui donc cet emblème à ce curieux ; cela nous fera rire, et on te paiera à boire.

— Je le veux bien, pardi ! avec ça qu'il ne fait ;*^X pas chaud ici et que je commence à grelotter; • vrai! la fraîcheur tombe; ne trouvez-vous pas?S^ ^ Brrr...

En disant ces mots, ses dents claquaient, quoique .ace la sueur ruisselât de son visage, et elle tortillait somr^^n pauvre corps chétif.

Emile la regardait avec pitié.

— Voici ce que c'est. Un jour de Sainte-Genevièva qu'il faisait un froid à couper le visage, je vend» "is dii pain d'épice, comme c'est mon métier, devant J« porte de Saint-Étienne-du-Mont, toute transie, parc€ que mon chaudron était éteint. Voilà deux ans de çà, et je n'y peux jamais penser sans ^frissonner. Brrr... Ce qui fait que j'avais quinze ans, car j'en ai dix-sept du mois dernier, mais j'étais fraîche alors | nomme de la salade de mârhe, si bien que tous les J

M. LE BUG s'amuse 249

hommes s'en venaient me godelurioter. Par exemple, ce jour-là il n'y avait pas foule autour de mon étalage, car il faisait un temps à ne pas mettre dehors le cousin de mon chien. Brrr... Notez que la nuit arrivait de toute la force de ses grandes jambes noires, et que la neige commençait à tomber, brin à brin, comm.e de la charpie ; le suisse, qui est un bel homme, était venu fermer les portes de l'église, après m'avoir souhaité une bonne nuit... Ah bien ! oui, moi, il fallait que je demeure pour attendre ma mère ; à preuve qu'elle m'avait donné une petite chapdelle que j'essayai d'allumer plusieurs fois, mais que la neige/ éteignait toujours... Alors j'eus Tinvention d'aller me mettre sous le réverbère, et de crier bien fort, puisqu'on ne me voyait. plus: Pain d'épicel Achetez du bon pain d'épice!

— Et il passait beaucoup de monjie ? demanda Emile.

— Pas rame d'un juif, mon gentil monsieur I et c'est ce qui me désolait, car je sentais mes lèvres se fendre, et puis j'avais l'onglée si fort, si fort, que j'aurais pu me couper les doigts avec les dents sans rien sentir du tout. Brrr... Ne voilà-t-il pas cependant,

250 M. Lfi DUC s'amuse

sur les huit heures, que je vois venir M. Lapierr^^ grimpé sur sa voiture, avec sou gros manchon d'our* ^ pour s'échauffer les pieds, qui me regarde et qi^ ^ dit : « Vous ne devez pas avoir chaud, oui-dà, \^^^ belle?

— Non, monsieur, lui fis-je, moi, en grelottant. -*- ''

— Voulez-vous venir vous dégourdir un petit ins- — ' *' tant au cabaret de la place?

— Vous avez bien de la bonté, mais ma mar-- --''''' chandise?

— Bon I il fait si froid, que personne ne pourra ^^^'^ desserrer les dpigts pour en acheter, ni les dents ^s>^ pour en manger.

— C'est égal, M. Lapierre, que je lui répondis ^^^ bien malgré moi, ma mère m'a dit de rester, voyez- — — ^ vous bien ; sans rancune ! à une autre fois I »

Et je me remis à crier : Pain d*épice I Qu est-ce quiT^^^ veut du pain d'épice? » Malgré cela, je ne sentais plus mes pieds. Brrr...

— Nigaude I s'écria Turpin.

— Combien de temps restâtes-vous donc ainsi? di* Emile à qui ce récit faisait mal.

— Ma fine ! à dix heures, je ne sentais plus rien.

M. L£ DUC s'amuse 251

^e nulle. part; ma mère m'avait^oubliée en buvant

sa goutte au Fetit-Trou,,, Tout ce que je sais, c'est

Î^G lorsque je me réveillai le lendemain matin,

J ^vais une belle robe blanche qui m'avait été cou-

^^e par la neige pendant mon sommeil. J'en fus

Malade tout un grand mois, et depuis j'ai toujours

conservé une grande peur de la neige et de l'hiver.

Voîlà pourquoi les gouailleurs du quartier Saint-

M^oxcel ont pris l'habitude de ne plus m' appeler que

Mademoiselle la Gelée.

Kicolilia tremblait et souriait.

"^^ Merci, lui dit Turpin.

— Oh! ben, il n'y a pas de quoi, répoûdit-elle ; Puisque vous m*avez promis de payer du pivois.

— C'est juste, retrouve-toi par ici après le menuet. . . Car on dansait le menuet au Grand- Vainqueur, le

MeHuet de la cour de France, épiique et solennel. ï-ie peuple avait conservé encore des prétentions à Télégance et à la légèreté. 11 n'y avait pas le Hioindre porteur à crochets qui ne tendit la jambe et n'arrondit les bras avec le moelleux d'un courtisan émérite; la marchande d'œufs rouges saluait et Se balançait comme madame de Sévigné«

— Dansons, dit le majordome à Emile.

— Je n'ai pas le cœur à la danse, répondit celui-ci.

— Bah! cela viendra, il suffit que tu y aies les pieds. Allons inviter nos dames.

— Comme vous voudrez.

Turpin promena ses regards dans le bal ; mais Ja plupart de ses connaissances étaient déjà au bras de leurs galants. Chacun avait sa chacune.

L'orcheste préludait.

11 avisa debout contre un pilier deux femmes se^" les qu'il ne connaissait pas. Leur costume était ^^' pie et leur physionomie modeste. Petites toutes dl-cux» on eût dit les deux sœurs. Elles étaient jolies, '^^ chacune avec une expression différente. Cell^ î^^ paraissait être la plus âgée, quoiqu'elle n'eù'"^^ P^ vingt- cinq ans, avait les yeux vifs et la bo^ ^^"® joyeuse; les accords de la musique éveillaiei^-'* ^^ elle dés tressaillements involontaires. L'autre ^^ 9^ n'accusait pas encore dix-huit ans, n'offrait su»^ ^^ visage qu'une expression étonnée; elle était 'séri-^^^e et même triste.

M. LE DUC SAMISE 253

Le majordome Turpin poussa Emile vers ces deux ersonnes et formula son invitation.

Elles rougirent ensemble. La première eut un mouement de joie ; la seconde baissa les yeux. ^

Emile demeura frappé des traits angéliques de la sconde.

Cependant, la bouche en as de cœur, Turpin atindait une réponse. '

— Ces dames sont-elles retenues ?

— Mais... non, monsieur... balbutia la première. Sa compagne la regarda d'un air effaré, en lui

»oussant le coude.

Emile à son tour fit sa demande à celle-ci.

Elle hésita.

— Accepte donc, Trois-Mai, lui dit l'autre à voix >asse ; personne ne nous connaît ici.

Elles prirent alors le bras des deux hommes, qui es entraînèrent au milieu de la salle où le menuet illait commencer.

Emile ne se lassait pas de regarder la jeune fille qu'il venait d'entendre désigner sous le nom de Trois-Mai; sa candeur et ses grands yeux le ravissaient malgré lui. Il éprouvait pour elle je ne sais

quelle sympathie qu'il lui eût été difficile de définir. ^ -^ C'était de l'intérêt, c'était de ramoiu*, c'était une ^^ pitié instinctive.

De son côté, Trois-Mai sentait brûler ses joues ^^^ lorsqu'elle levait ses yeux sur lui.

Après le menuet, les deux femmes voulurent s'é ^^ é-

chapper, mais le majordome les retint par la ars-Jln robe.

— Parbleu! mes jolis oiseaux, leiu* dit-il, vous ne^^mie refuserez pas une petite collation sur l'ongle dic:.»- Jlu pouce. Holà! les autres, Alsace, Toinon, Ferrand, JE^l, Nicolina, Jacquette, par ici! par icil

— Mais, monsieur...

Émilé eut un regard de reproche pour la jeunot -^le fille qui voulait fuir, et qui resta.

— Allons! ne craignez rien, s'écria Turpin; nour- ^^ sommes de bons lurons et nous ne vous ferons poin'- ^ ^ ri t

de mal. j

Comme les abeilles au son d'une cloche, les la - — ■ quais et les grisettes s'assemblèrent en groupe au tour du majordome. Ils s'approchèrent d'une tabL - Haus nappe, autour de laquelle ils se tassèrent sir J

M. LB DUC S*AMUSE 2îJo

des bancs de bois, riants, rouges, et s'éventant avec leurs mouchoirs. ^

D'un coup de poing, le majordome appela le garçon de service.

— Approche ici, Henri lY î lui dit-il familièrement,' ^t apporte-nous un cervelas, un jambon, un pain de trois livres et du vin blanc à six sous la pinte.

— Est-ce tout, bourgeois?

*- Pas encore, Jocrisse; tu y joindras du fromage ^ la pie pour ces dames, et, si tu te dépêches, ça te "^a-udra pour ta peine un sou de deux sous.

— Merci, bourgeois.

-^ Dites donc, la Cloche I fit Turpin en apostro- Pliant une fille d'une figure charmante quoiqu'un Peu luronne, coiffée d'un chapeau à la Colin-Maillard qui lui cachait presque les yeux.

— Qu'est-ce que tu me veux, rEnflé?

— C'est41 à éplucher les lentilles sur le Pontïtouge que tu as attrapé ce casaquin de siamoise et ce ^^rrosse de dentelle qui t'éborgne?

— Et pourquoi pas, M. de l'Acacia? On a encore Qe quoi se faire brave, sauf votre respect; craignez- '^ous donc que je mette le feu à vos poudres?

256 M. L£ vue s'amuse

Ëisile était assis en face de Trois-Mai. Ils ne bu

vaient et ne mangeaient guère, mais leurs cœurs « < disaient de ces choses muettes qui ont le regard pou^i^ traducteur.

— Ehl Victoire, chante-nous donc une ronde oi^ 1

im branle à danser, dit Turpin ; quelque chose d m drôle, tu sais bien.

— La Carignan ou Escoussi^ Escomsa?

— Non, non, c'est trop vieux. Autre chose!

Victoire, qui n'avait pas froid aux yeux et qi — :ae

Ton avait surnommée la petite Saute-au-cou, entairrzia la chanson suivante sans se faire prier, entremêla i»it chaque distique d'une réflexion parlée : ^

C'est Sazon la Camarde, Savez- vous cet* histoire-là?

(La savez-vous, dites?)

Un monsieur z*à cocarde Sur le port l'accosta;

(Voyez-vous ce muguet!)

>i]zon qu'est égrillarde Vabord le gouailla;

(C'est bien fait !)

Il offrit la poularde, . Dam! cela la tenta!

(C'te goulue !)

prit

Devant le corps-de-garde, Aytic elle il passa ; (Ohl ohl)

V'Ia-t-il pas qu'on les r'garde, Oh I je gage qu'on les verra...

(Pardine, ces aveugles!)

La ronde avait quatre-vingts couplets.

Au cinquante-septième, l'orchestre annonça une Contredanse; on se dépêcha de vider les verres; quelques femmes mirent les restes du jambon dans leurs poches, et tout le monde se leva.

Celle qui accompagnait Trois-Mai prit d'elle-même le bras du majordome...

11 ne resta plus à table que la jeune fille et le jeune Valet.

— Voulez-vous encore danser, mademoiselle? lui d.emanda-t-il timidement.

— Merci, dit-elle, je suis lasse.

Ils se turent. Emile fut heureux de ce refus qui le laissait seul avec elle.

Au bout de quelques instants :

— Venez-vous souvent au Grand-Vainqueur? re-

— C'est la première fois.

— Moi aussi.

Les amoureux sont si bètes dans leur conversation, que nous serions tenté de renoncer à écrire cellelà, si nous ne comptions un peu sur l'indulgence du lecteur et beaucoup sur ses souvenirs. Il est une heure d'amour, unique et qu'on n'oublie pas, une heure qui a sonné pour chacun de nous^ et dont l'écho vibre encore dans nos cœurs à de lointains intervalles. C'est cette heure délicieuse et embarrassée, placée néanmoins au-dessus de toute raillerie humaine, que nous voudrions qu'on se rappelât en faveur de nous, bien qu'il eût été plus simple peut-être de mettre en tête de ce chapitre : « Scène à écrire par le lecteur. »

La musique jouait avec un tel tumulte qu'ils étaient obligés, pour s'entendre, de se pencher l'un vers l'autre par-dessus la table» Jamala on né fut plus isolé aumilieu de tant de bruit, jamais on ne fut tant inaperçu au milieu de plus de lueur. Ce qu'Emile dit à Trois-Mai, entre ces bouteilles décoiffées, parmi ces débris de pain, la tète ébranlée pàl* les violons, par les éclats 'de joie, par cette rencontre

oprévue, c'est ce que chacun eût dit à sa place, est cette divagation sensible, émue, verveuse, qui dsit le cœur par ses côtés les moini retranchés et s plus accessibles. En amour, il ne s'agit pas tant î faire le siège de la raison que celui de Textravamce.

Il lui dit sa tristesse d'hier et sa joie de maintemt, comment elle était pom* lui une apparition leste et le rattachement aux choses de la vie. lacun d'eux raconta son histoire à l'autre, bistre cruellement brève; et lorsqu'ils apprirent leur igulière communauté de destin,îlsne s'en aimèrent e davantage. Emile en eût voulu à Trois-Mai 5tre plus heureuse ; Trois-Mai en eût voulu à Emile itre plus- heureux. Mais comme cela, à la bonne lire! nul ne pouvait en vouloir à l'autre ; tous les iix étaient bien seuls^ bien abandonnés, bien libres ; Q ne s'opposait à ce qu'ils fissent ensemble leur imin sur la terre. Ils prirent du courage dans leur our, et ils se promirent tout ce qu'on se promet à âge où le i*egard étincelle comme un diamant, la voix est vibrante et fraîche, où la bouche n'est un sourire, où le cœur n'est qu'un brasier I

Cependant autour d'elix le plancher de la guinguette tremblait sous les coups de talon des danseurs

résolus. Rubens n'eût pas mieux torchonné ces vi-

f sages écarlates, qui avaient du rire jusqu'aux oreilles. Les musiciens, insensibles^ et maigres au milieu ^i de cet embonpoint en fusion, pinçaient leurs basses, ^ pétrissaient leurs flageolets, agaçaient leurs musettes. — Gomme eux, les quinquets avaient de la mélancolie ^ dans leur flamme jaune. Mais la contredanse allait -^ toujours en dépit 'des quinquets et des musiciens, .^ se suffisant à elle-même, et remplaçant l'harmonie ^^ et l'éclat pai* une action vive et animée.

Cela faisait un cadre étrange à cette causerie naïve ^ et passionnée, un fond tourmenté et criard sur lequel — • se découpaient ces deux adorables profils de dix-sept -=* années. ÉmiLe, si muet auparavant, ne cessait de ^^^ parler ou plutôt de rêver tout haut. Il entassait pro- — jets sur projets, félicités sur féUcités ; il prenait les mains de Trois-Mai et il lui parlait dans les yeux. Ils avaient tout oublié de ce qui les entourait; qui sait s'ils n'eussent pas donné en ce moment tous les concerts des anges pour la musique du Grand- Vainqueur?

S'apercevant tout à coup de l'attention avec laquelle elle écoutait le jeune homme, et combien son cœur gagnait d'émotion à le regarder autant qu'elle faisait, Trois-Mai eut un instinctif et délicieux éveil de pudeur. Ses deux mains se portèrent vivement sur ses yeux comme si elle eût voulu leur ôter pour le moment la permission de voir; le sang de la jeunesse et de la virginité monta à ses joues, et tout son Tisage apparut naïvement troublé, ainsi que derrière les plis chiffonnés d'une gaze rose. 11 lui tombait des cheveux sur le front et sur le cou, au. hasard sortis en touflcs de dessous une coiffe. Sous ses cheveux et sous sa coiffe, elle souriait pourtant, et l'on voyait bien qu'elle s'efforçait à contenir cette surabondance de vie donnée par l'éclosion du premier amour.

— Qu'avez-vôus? demanda Emile avec inquiétude.

L'enfant demeurait cachée et pensive, comme si elle n'eût pas entendu.

— Mon amie, répondez-moi, qu'avez-vous ? reprit-il avec une douce instance. Vous ai-je fâchée sans le vouloir et sans le savoir? Pourquoi ne me

2ôâ M. LS D10€ s'amuse

regàrdes-voud plus comme auparavioit? Répondeîmoi^ je tous en 6upplie«

El comme elle se taisait toujours^ il lui prit les dettXmainfl^ et, les écartant avec délicaté&se^ il décpiH yrit ainsi la sublime confusion du visage de Trois^ Mai.

-* Emile ! balbutia-tnelle en baissant lêd yeux.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Qu'est-ce (pie vous avez? sîécriâ*t-il pouï» le moins aussi ému qu'elle.

— Rien; je «uiâ heui^ttse»..

âeê deux mains tombèrent tout â fait. Ils se turent longtemps ensemble, écoutant les voix nouvelles et Innombrables éveillées en eux. tls essayèrent aussi de ne point »e regarder, afin d'amasser une plus grande quantité de déliées lorsqu'ils se regarderaient ensuite. Je suis sûr qu'on eût entendu battre leurs cœurs ainsi qu^on voyait frémir imperceptiblement leurs lèvres. Leurs prunelles, vaincues d*amour, se fermaient par intervalles comme celles des oiseaux aux approches de la nuit.

— Vous m^aiinerez toujours ? disait-elle.

— Est-ce que je pourrais faire autrement! répoudâit-il ; et qui m'aimerait hors vous?

M. tt DCC S'AMtSE 263

— C'est comme moi, enfant trouvée pour qui toute affection est un bienfait du ciel I

O beauté de la jeunesse ! divines clartés des visage» de seize ans ! ettravagances délicieuses dé l'âme et de la tête ! ô jeunesse 1 jeunesse I Tenez^ arrêtonsnous encore sur cette page éclairée des rayons de l'itmocence qui rêVe, chapitre inédit de la vie du eîel, causerie enivrante et qui fait mal, tant elle fait de bien ! Où prennent-ils^ mon Dieu ! cette somme <ie bonheur si grande, les amoureux que l'on reneontre, silencieux et illuminés, dont le regara est si profondément vague et dont la bouche est remplie ^e feu? S'ils ont tant de peine à respirer, dans ces ^"ïioments où nul sacrifice ne coûterait, c'est que la "^ie réelle les gêne. Ils sont bons, le contentement ^xiime chacun de leurs traits, volontiers ils embrasseraient tout le monde.

Ne laissons donc point passer cette chaste scène 4*amour entre ces deux enfants qui ont eu notre ^ge, sans leur sourire avec sympathie.

— Une mère, disait-il en laissant aller son cœur à. la dérive ; une mère ! si j'en crois voire regard si l>on, votre front élevé, la vôtre doit être nécessaire-

264 M. LE DUC s'âmusi^

ment une dame de condition ; vous n'êtes pas du sang du peuple, vous, on le voit bien, vous avez de plus que moi la noblesse écrite sur le visage.

— Je n'en sais rien, Emile ; à l'hospice nous n'avions pas de miroir,

— Je n'en avais pas non plus, et cependant tout m'y disait déjà que je n'étais qu'un enfant obscur né dans la mansarde ou dans la rue, de ceux-là qui embarrassent plus qu'ils ne compromettent, qui viennent avec les mains rudes, avec les cheveux rudes, avec le cœur rude aussi, quand ils ne rencontrent — ^^

pas sur leur passage un ange comme vous. Trois-

Mai 1 un être de trop, et dont sans doute ne s'inquié

talent plus le lendemain ceux qui l'avaient abandonneras la veille. Oh 1 je suis bien du peuple, je le sens, du-^*^ peuple mal commode et qu'on ne mène pas. J'ai des éclairs d'ambition à m'éblouir moi-même, mais ils ne durent pas plus que des éclairs ; et puis après,, voici que la lâcheté du repos vient me prendre cor et âme. Je ne suis ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais ; cependant, je devine qu'il s'en faudrait de bien peu pour que je devinsse entièrement l'un oc l'autre.

Elle, de son côté :

— Je ne suis qu'une pauvre fille, je n'ai pas de msée, je n'ai qu'un cœur. Je n'ai pas de mérite à re bonne, car Dieu m'a faite ainsi; j'aime ceux li m'aiment. Je ne sais rien et je n'ai rien vu. histoire de ma vie pourrait s'écrire avec une larme

une prière. A l'hospice, les sœurs avaient pour pi de saintes tendresses, une attention constante ; que je n'oublierai jamais. Je ne sais quelle vo- ►nté m'a fait enlever de ce lieu de repos, pour me jter sans ressources sur le pavé de Paris. Hélas 1 je isse morte mille fois de faim et de peur, si le ciel 'eût envoyé vers moi quelqu'im pour me secourir I

— Quelqu'un? interrogea Emile.

— C'était au bord du quai, le soir de ma sortie es Enfants-Trouvés; je marchais au hasard, me onfiant au ciel et répétant les oraisons qu'on m'a pprises, lorsqu'un homme, frappé de ma pâîur, vint tout à coup à moi et me demanda où j'alais. Il parlait avec douceur. Je. lui racontai mon Qfortune et men abandon; alors il me conduisit hez sa femme, dans une grande maison bien triste, >ù jp flomeure «nver elle depuis quinze jours.

266 M. LE DVC s'amuse

— Et cette femme ?

— C'est Christine, c'est celle qui danse avec votre camarade.

— Mais son mari?

— Nous le voyons bien rarement, à peine deux, fois par semaine ; c'est l'homme de confiance d'un gl'and seigneur, auprès de qui le retiennent presque incessamment les devoirs de son emploi.

•— Mais, chère Trois-Mai, vous ne pouvez demeurer toujours avec ces braves gens.

— Oh ! je le sais bien; mais Christine m'a promis qu'avant peu elle me procurerait de l'ouvrage et que je pourrais alors ga'gner ma vie en travaillant. Allez, j'ai le cœur trop fier pour ne pas hâter moimême cet instant de tous mes vœux !

Emile lui sourit avec bonheur, et leurs deux mains restèrent longtemps entrelacées. . .

Cependant le majordome ïurpin, ayant terminé ses entrechats et ses pirouettes, revenait vers eux, conduisant d'un air triomphant l'amie de Trois- Mai.

Mais tout à coup nos danseurs se trouvèrent en présence d'un homme qui, les bras «croisés, les yeux

M. 11& DUC s'amuse 267

OQts de colère» adressa ces paroles à la jeune œ :

Christine, que faites-vous ici?

tte voix, mordante comme le roulement d'un lin à caféj la iit tressaillir.

Vous le voyez, répondit-elle, je ne fais point de »• ••

lomme qui venait d'apparaître était Frani^ois

Bien de mal? reprit^il en Teuclouant de son re- ; quoi 1 je vous défends de sortir, je mets vos ' 18 sous clef et rien ne vous arrête ; vous désertez lison pour venir vous livrer à des joies suspectes un lieu comme celui-ci, avec des gens...

Tout beau ! Interrompit ïurpin, l'élégant parlevez les yeux et voyez sur quel bras s'appuie une, avant de vous répandre en généralités santés.

Monsieur Turpin ?

Moi'-mème, monsieur Soleil.

L'ancien cuisinier de M. de Silhouette?

Le factotum de M. le duc de Noyal-Treffléan?

Avec ma femme !

— Vraiment ! J'en suis enchanté^ ravi; le hasai^-c ne pouvait me réserver une surprise plus douce ; reo^ vez n^es sincères félicitations, mon cher M. Soleil, s^ui Tamabilité et les grâces modestes de celle que les dieux vous donnèrent pour compagne. Nous venons de danser ensemble un menuet que Terpsichore ^rji approuvé.

' Celui à qui s'adressaient ces tirades ne paraissait pas y prêter Tattention qu'elles méritaient ; il avait dans ses doigts la main de Christine et la tourmentait nerveusement.

— Qu'est devenue Trois-Mai? lui disait-il à voix basse et presque en menaçant son oreille de ses dents.

— Écoutez, écoutez, interrompit le majordome en le prenant par les épaules afin d'être bien sur de son auditeur ; voilà que la jalousie vous a troublé de ses poisons dangereux ; pourquoi vous gonfler le cœur inutilement? Celle que l'hymen fit vôtre n'a nullement dérogé à sa dignité personnelle en pénétrant dans cette enceinte; ignorez-vous quç les plus hauts personnages empruntent souvent au Bacchus populaire la lVanoh«3 gairté que Plutus leur refuse*^

B n'y a pas deux automnes de cela, j'ai rencontré M!, le duc de Noyal-Treffléan dans une guinguette <ie la barrière des Sergents.

— Eh I je sais bien qu'il va partout! répliqua Soleil eu se débarrassant de Tétreinte du majordome, Christine 1 reprit-il revenant vers sa femme, où est Trois-Mai?

— Rassurez-vous, François, elle est ici.

— Où?

— Nous allons la retrouver au bout de cette rangée de tables ; nous l'avons laissée avec un ami de monsieur.

— Désormais je n'aurai plus de confiance en vous, Christine ! Je vous avais remis cette enfant en vous disant que j'attachais la plus grande importance à ce qu'elle ne quittât pas un seul instant notre demeure.

— Comment vouliez-vous que j'exécutasse scrupuleusement un ordre que je ne comprenais pas ?

— Vous n'avez pas besoin de me comprendre pour m'obéir.

— Je sais que je suis une esclave, c'est vrai ; mais Ce n'est pas ma faute si, après être restée renfermée comme une criminelle, lasse de voir cello pauvre

270 M. LE DUC S'AMtJSE

petite s'ennuyer comme moi, et soupirer après un peu

de bruit et de lumière, nous n'avons pu résister au

désir de nous promener et à la tentation d'entendre ^^ de la musique. Mais comment avez-vous su que nous-^^ étions ici?

-*- Gela vous inquiète, ii'est-ce pas? Je sais toutea^^ vos actions/ et je ne suis jamais plus près de voua^^ que quand vous ne me voyez pas.

Ici maître Soleil se donnait une puissance un peu^^ trop diabolique ; il n'y avait rien que de très-simple^^ dans sa subite apparition au Grand-Vainqueur 4m^^ Ayant aposté, pour surveiller Tr ois-Mai, un dea^^ agents ordinairement attachés aux pas de sonc — maître, il avait appris la double escapade de sa^ femme et de la jeune fille, et il s'était hâté de venii^ les troubler par sa présence.

— Je ne la vois pas, reprenait-il en promenante ses yeux à droite et à gauche.

— Ayez un peu de patience, c'est plus loin.

— Christine, pour la première fois que vous vou» avisez d'enfreindre mes ordres, vous me créez des tourments dont je me souviendrai toujours, Enfin, où est cette Jeune fille ?

— J'en suis désolée, dit Christine, mais je crois e nous nous sommes trompés de côt^; c'est làs... oui, là-bas...

La pauvre femme tremblait de tous ses membres ; lis François Soleil n'avait pas entendu, occupé 51 était à parler avec un inconnu qui venait de frapper sur l'épaule en lui disant précipitammt:

— Je ne m'étais pas trompé : M. le duc, déisé en homme du peuple^ vient d'entrer au Grandtinqueur.

François Soleil porta la main à sa tête et y en- , iça ses ongles.

— Tous mes plans, dit-il, toutes mes espérances vanouissent s'il rencontre Trois-Mai.

— Vos ordres? demanda l'inconnu .

— Ahl Christine! Christine 1... Je voudrais que le and- Vainqueur s'écroulât...

— Vous pl^ît-il que nous sciions Igi charpente? inanda l'inconnu avec une froideur qui prouvait elle ponctualité présidait à l'exécution des moinîs pensées de Soleil.

— Non, mais il faut immédiatement..,'

François Soleil chuchota quelques mots à roreili^== de son subordonné,

— G'est bien, dit celui-ci. Aidez-nous de ce côté,..^ nous allons commencer de Tautre.

Il disparut, tandis (jue Soleil, ressaisissant la^^a main de Christine avec brutalité, lui disait :

— Si vous ne me faites pas retrouver Trois-MaEi— i d'ici à deux minutes, je ne réponds plus de m p r=ik colère I

— Venez, venez, elle est là-bas, nous aurions dtï 1

suivre M. Turpin, qui connaît mieux la salle qu^^« moi... Vous m^avez tellement troublée que j'en a— ^i perdu la mémoire... Suivez-moi bien... les vdid

Mais en ce moment un effroyable vacarme s'élev^^* de plusieurs points de la salle à la fois ; des goui"*" "*" dins atteignaient les quinquets et les mettaient eiz:^::^^ pièces ; les danseurs et les danseuses, éclaboussé^^^ par rhuile chaude, se heurtaient dans un pêle-mêl^^ aussi dangereux pour les mœurs que pour les vét ments. L'orchestre, élevé à quatre pieds du sol, interrompit ses stridentes harmonies, se levant spoi^— tanément pour réclamer le silence; mais deo^^ hommes à épaules herculéennes s'étaient formés et^

M. LE DUC S'aMLSE i>73

arc-boutant contre les parois peu solides, et les ébranlaient avec force ; l'estrade éventrée croula, lancjant au milieu de la salle des hommes, des instruments et des bouteilles.

La foule, qui s'était ouverte devant cette cataracte, n'avait pu néanmoins se disperser assez tôt pour éviter entièrement un choc terrible ; çà et là des femmes roulaient, meurtries sous la chute des musicûens.

L'obscurité n'était pas encore complète; un ou deux quinquets sanglotaient leur lueur effrayée sur cette scène. Au milieu du tohu-bohu, un homme aux vêtements souillés de vin, taché de boue, marchait le sourire à la bouche, promenant voluptueusement ses regards sur le désordre qui régnait autour de lui.

C'était le duc de Noyal-Treffléan...

François Soleil allait aussi, de son côté, cherchant sa femme, cherchant Trois-Mai, cherchant Turpin, lorsque l'individu que nous avons déjà vu lui parler revint de nouveau.

— Tenez, le voyez-vous? lui dit-il ; le voil^ qui se dirige de ce côté. Nous aurait-il vus ?

— Ce n'est pas probable ; il ne nous sait pas ic^S. — . 11 a l'air bien heureux l

— Il aime le tumulte. Un tremblement de terr^ le rendrait fou de joie.

— Mais, vous voulez donc qu'il vous aperçoi^^e, M-SoleU?

— Allez, dites à mes hommes de continuer le branle-bas; qu'on renverse tout devant lui !

Le duc approchait*

Soleil, qui craignait d'être vu, monta sur "«-^^ banc, et cassa d'un coup de canne un des derni^^s quinquets*

Cette partie de la salle se trouva plongée dans l^s ténèbres.

HarengèreSj cardeuses, filandières, sabotière5, crieuses, bouquetières, toute cette population vivace et fortCj les hommes de la Râpée et de la Grenouillière, les marmitons, les commissionnaires, les cochers, tous et toutes se poussaient, se heurtaient; s'entremêlaient, formant une seule int erjectionhurlante, assourdissante.

Pierre Aubin, en voulant retenir Jacqueline, aveuglait Marie- Jeanne let cognait Bertrand. Henriette la

vinaigiière égratignait Julienne la découpeuse. 11 y a^ait des coups de poing de postillon, des coups de coude de piqueur, des coups de pied de palefrenier. On s'étranglait et on se mordait. D'autres voulaient à. toute force se remettre à la danse et criaient : La musique î

La tempête du Granrf-T'amg'W^^r allait crescendo; le majordome Turpin, seul et les bras croisés, con* templait philosophiquement ce spectacle aux ar-' dentés péripéties.

— C'est beau, c'est très-beau ! disait-il ; Pluton^ le dieu du sombre empire, a dû donner un bal pareil le jour de son union avec Proserpine. Voyez-vous ces flots de chair qui s'entre-déchirent en roulante les uns sur les autres ces cheveux poudrés, épars, tjtii s'épanouissent comme l'écume des vagues ! Emile, mon cher enfant^ vous dont je veux former Tesprit et le cœur, où donc êtes-vous pour admirer ce tableau magique?

Turpîn avait beau se retourner, ses yeux ne pouvaient plus distinguer personne au travers des ombres amassées derrière lui ; quant à sa voix, il était impossible qu'elle dominât le tumulte parvenu à

son comble. Les femmes jetaient de ces sifflements aigus qui vous ratissent la moelle épinière. Les hommes, les uns par cruauté, les autres par plaisir, nageaient dans ces ondes humaines ; les tables étaient renversées , les chaises et les bancs semblaient vouloir prendre leur revanche une fois et s'asseoir sur la foule à leur tour..

Du sein de cette confusion se détachait, comme un géant brumeux qui marche en courbant des herbes sous ses pieds, la stature imposante du duc de Noyal- TrefÛéan. Il n'y avait point d'obstacles pour lui, il n'y avait point de femmes évanouies, il n'y avait point d'enfants écrasés ; il passait sur tout et sur tous. Quelquefois, quand il était trop resserré, il levait le poing, et aussitôt place était faite.

Tous les quinquets étaient éteints. Qu'on se figure un millier de gens cherchant à la fois une issue pour fuir cette succursale du Tartare. Il n'y a pas de bruit de guerre, pas de mousquetade, pas de coup de foudre, qui puisse donner une idée de ce remueménage où le plancher et le plafond frémissaient de compagnie, où les yeux avaient des éclairs, les lèvres des jurons, les mains des soufflets!

Comme il arrive prjesque toujours en pareil cas, la foule se porta d'un seul côté, vers un point de la salle où des barriques pleines étaient superposées contre le mur et formaient une cloison humide, toujours suintante. C'était la provision de semaine du Grand-Vainqueur ; ces futailles, vieux rejets des celliers de Bercy, vermoulues et moisies, n'offraient qu'une faible résistance. Au choc monstrueux qu'elles subirent^ deux se défoncèrent, laissant tomber un fleuve de vin et d'eau-de-vie. La Seine ellemême, sortie tout à coup de son lit pour entrer par les fenêtres, n'eût pas causé plus d'effroi.

Un quinquet, qui n'était pas bien mort, pencha sa mèche et fit courir des veines bleues sur cette inondation...

Quelques robes s'allumèrent; de gros souliers ferrés s'abattaient dans la flamme et en lançaient des jets jusqu'à hauteur de tête ; les ivrognes riaient stupidement; plusieurs se traînaient sur les genoux pour tremper leurs doigts dans le vin ; c'était une folie, une fureur, — que dominait par intervalles le violon d'un pauvre musicien idiot, resté seul debout au milieu de cette bagarre.

Ce violon jouait un bien vieux air, dont voici les

paroles :

Je ne puis, Colin, ^Tarder davantage; En filant mon liu^ Je yais au village ; Toi, dans le hameau Gardeatpi de dire.,.

De temps en temps un hurlement plus formidable ' que les autres étouffait la chanson, mais on Tentendait un instant après.

Les hommes de François Soleil avaient fermé et barricadé les portes du Grand- Vainqueur. La flamiûe avait donc beau jeu. Mais la garde arriva, qui entra par les fenêtres défoncées, portant des tdt* ches...

Garde-toi de dire Que dessous Tormean Nous venons de rire.

La garde fit évacuer le bastringue.

Le duc de Noyal-Treffléan avait disparu. »

François Soleil retrouva sa femme, et le majora dôme Turpin retrouva François Soleil* Mais qu'étaient devenus Emile et Trois-Mai?

Le long de la rue Mouffetard, voyez-vous ces leux ombres qui vont lentement, appuyées l'une ur l'autre et ne laissant après elles qu'un doux aurmure de voix? Il semble que sur leur passage le oir se fasse plus caressant^ et que les bruits des maions s'apaisent. De temps en temps on les voit se etourner, et puis attendre, leurs regards plongés [ans le lointain que leur oreille interroge*

Ce sont nos deux enfants perdus*

Deux enfants heureux ! car le ciel leur a donné aaintenant plus qu'un père, plus qu'une mère, ►lus qu'une femille ! te ciel leur a donné l'amour.

280 M. LK DUC s'amuse

Après avoir été mis au ban de la société, ils peuvent narguer la société à leur tour et se passer d'elle. .

Ds marchent.

Cette aflfreuse rue MouflFetard leur paraît courte et riante. Et pourtant ce n'est pas de la nuit qu'il y fait, c'est du charbon. Les masures dont elle est bordée s'eflFacent dans une ombre flottante qui ne permet aucun relief, aucune apparence exacte ; dans une ombre taquine et sans raison qui bouche les fenêtres ou les agrandit déinesurément, qui masque une porte ou qui se couche à ses pieds, roulée en bloc de vapeur grisâtre. De temps en temps, la rue se déchire sur un de ses côtés et forme une ruelle étroite ou un cul-de-sac, que remplit seul Tceil rouge d'un réverbère. Quelquefois aussi, c'est un vieux mur qui se dévoile tout à coup et tout blanc ; un pan de mur affaissé et qui s'en va en poussière, avec de grands vides et des lézardes à loger le bras, laid et triste comme un octogénaire idiot.

De tout cela ils ne voient rien. Et cela ne nous étonne pas. Les amoureux passent toujours enve-

M. LE DUC S*AMtJSE 281

loppés dans une nue, comme les dieux ou les déesses en envoyaient aux héros des poëmes antiques. Emile et Trois-Mai descendaient depuis un quart d'heure la rue Mouffetard sans en regarder les laideurs et les ténébrosités. Au contraire, ils trouvaient à toute chose un air de sympathie. Le pavé ne s'était fait inégal et dur que pour ralentir leur marche ; quel gazon eût pu lui être préféré? La rue était longue, et cependant ils eussent désiré qu'elle le fût davantage. Ah I si la rue où l'on aime pouvait lie jamais finir!

J'en appelle à tous ceux qui ont aimé à Paris, c'est une bonne chose. Que ce soit dans le Paris d'été, étouflfant et aphrodisiaque, ou dans le Paris d'hiver, le Paris du soir flamboyant et crotté, au coin d'une rue qui verse le gaz, ou au coin d'un fauboiirg qui verse le givre^ je le répète, c'est une bonne chose.

Alors on ne se forme plus qu'une idée imparfaite du vice. Toutes les maisons semblent receler de braves gens. Vous croyez voir briller des sourires au bout de chaque corridor, et les figures les plus

282 ' M. LE DUC S'AMTJSE

rébarbatives vous apparaissent mondées de ten* dresse*

Tant que vous n'aurez pas aimé à Paris, vous détesterez Paris* Mais qu'une belle passion vienne vous y prendre, ou seulement quelques gracieuses amouretteS) monnaie d'une passion, et peu à peu la terrible ville changera d'aspect à vos yeux. Vos coudes rentreront mieux dans chacun de ses angles. Vous aimerez Paris de la même manière que vous aimez un camarade qui vous a vu rire et qui vous a vu pleurer. Des liens mystérieux s'établiront entre les pierres et vous, entre la Seine et vous, entre les habitants et vous. Un beau matin vous vous réveillerez retenu comme Gulliver dans les mailles d'un filet invisible, mais celui-là vous ne pourrez pas le rompre et vous' ne voudrez pas le rompre. L'amour, c'est la seule initiation à Paris. Avec l'amour, vous arriverez à comprendre et à excuser la rue Mouffetard.

Éniile et Troifr-Mai poursuivaient leur entretien si . brusquement coupé par l'iucideût du b&L Ils étaient sortis, portés par la foule, de la salle du lirand-Vain- ^ueur. Une fois hors de péril, c'est en vain qu'ils

M. LX DOC S'aMOSE 283

valent cherché et appelé leura compagnom. La Luit né permettait de reconnaître personne* Il leur Lvait donc fallu prendre un parti et se décider à re- '^enir seuls tous deux ; leurs âmes ployaient sous le >onheur* Trois-Mai avait dit à Emile qu'elle démenait rue des Prouvaires, à l'angle de la rue Saintïonoré ; et ils allaient vers la rue des Prouvaires Lvec cette lenteur rêveuse et charmée qui fait si bien entir le prix de chaque pas chez les amoureux.

Comme ils se trouvaient en ce moment dans la 'ue Contrescarpe, la jeune fille murmura:

— Je suis fatiguée ; reposons-nous un peu.

Ils cherchèrent un banc, et ils en avisèrent un 3ut près du portail d*une haute et grande maison, eu distante de Thôtel de TÉminence grise.

Tous deux s*âosirent côte à côte.

L'ombre les enveloppait comme une trame d*arainée; et dans l'angle que le baûc de pierî'e formait onire le mor, l'œil d'une chouette âeul eut pu les écouvrir.

Il n'y avait pas doux minutes qu'ils étaient là lorsu'un léger coup de marteau résonna sur la porte e la maison V

Un guichet s'ouvrit.

— Qui est là? demanda une voix de rin--*:érieur.

— Ami, répondit un homme couvert d'un cfc^apeau rond rabattu sur le visage.

— Que voulez-vous?

— Théos et Vérité.

Si bas que furent prononcés ces deux mots, ils arrivèrent néanmoins à l'oreille d'Emile.

n comprit que c'était un signal.

L'homme au chapeau rond rentra, et la porte se ' referma sur lui.

Emile ne prêta pas d'autre importance à cet incident : on vivait dans un temps inquiet et mystérieux; Paris sentait vaguement s'agiter ses entrailles.

Le silence se rétablit.

Trois-Mai avait incliné sa tête sur l'épaule du jeune homme ; elle se sentait souffrante sans oser l'avouer. La terreur qu'elle avait éprouvée à la salle de danse et la marche qu'elle venait de subir, tout cela, joint au trouble inséparable de la révélation

d'un premier amour, s'était réuni pour accabler cette pauvre petite âme.

Elle tremblait de fièvre.

Son sourire se décolorait de plus en plus;, ses lèvres blanchissaient.

Tout à coup un second coup de marteau retentit à la porte.

Pour la seconde fois, le guichet s'ouvrit, et la même voix demanda:

— Qui va là ?

— Théos et Vérité.

Emile aperçut deux individus, l'un en redingote, l'aiitre en habit vert. Ils avaient répondu ensemble et ils se tenaient par le bras.

Celui qui avait Thabit vert étant le plus rapproché, ce fut naturellement sur lui qu'Emile porta son attention.

Il vit un homme d'une taille au-dessous de la médiocre, vêtu avec une sorte de recherche, les cheveux poudrés et ramassés dans une bourse, un peu guindé, un peu empesé, grêle de formes, et dont la démarche présentait un bizarre mélange d'assurance et de précaution tout à la fois.

286 M. LE DUC d'AMtSE

Avant d'entrer, cet individu fit jouer son regard autour de lui.

Ses deux yeux inquisiteurs rencontrèrent deux yeux étonnés.

Il hésita.

Puis^ quittant le bras de son compagnon, il avança vers le banc.

— Qu'estKîe que vous faites là? dit-il d'une voix aigre et brusque, empreinte d'un désagréable accent provincial.

Emile et Trois-Mai ne répondirent pas*

Seulement Emile regarda cette figure, qui était presque sur la siennOé

C'était une face effilée et pâle, aux pommettes saillantes, aux muscles frémissants ; c'était un frout étroit, une prunelle qui papillonnait, une bouche aux lèvres contractées ; dans l'ensemble, c'était quel* que chose de vivant et de mort, dont on ne se rendait pas bien compte.

Emile détourna la tête.

L^homme à l'habit vert allait répéter sa question lorsqu'il fut rejoint par son compagnon qui s'impatientait.

' — Allons, Maximilieu, voua voyez bien que ce sont deux enfante ; vos Inquiétudes sont ridicules, venez.M

Il l'entraîna.

Et, pour la seconde fois, la lourde porte qui s'était entre^bàillée se referma avec un bruit pesant,

Trois-Mai, qui avait eu quelque frayeur, voulut se lever et continuer sa route.

— Marchons 1 dit-elle d'une voix altérée*

Mais à peine eurent-ils fait une dizaine de pas, qu*Émile la sentit chanceler et comme défaillir.

n lui prit les deux mains. Tout à l'heure brûlantes, elles étaient à présent plus glacées que du marbre .

Il jeta les yeux sur elie : ses yeux tournaient au blanc et sa tète se renversait, cherchant un appui. Elle murmura :

'—Cet homme m'a fait peur. Je... je me trouve mal...

Son corps s'aJBfaissa, soutenu par Emile, et se coucha sur le pavé*

Il poussa un gA»

Que faire? Où chercher du secours? Et comment

la quitter, d'ailleurs? Cette tête qui repose dans ses mairis^ peut-il lui donner une pierre pour chevet? Appeler ? la rue est déserte. Les bourgeois redoutent les pièges des voleurs et n'ouvrent pas facilement leur porte. Ils ont le sommeil dur. L'égoïsme et la crainte leur mettent du coton dans les oreilles.

Emile se désolait.

— Trois-Mai! entendez-moi... Trois-Mai! revenez à vous... un peu de force...

Trois-Mai était évanouie.

. En ce moment onze heures sonnèrent à une horloge voisine; onze coups bien lents, bien graves, bien en harmonie avec le temps pur et calme qu'il faisait; onze voix qui chantèrent dans le firmament. «

Emile regardait autour de lui avec les yeux du ésespoir.

Soudain, à l'extrémité la plus rapprochée de la rue Contrescarpe, il entendit un bruit léger de pas; et sur le gris d'une muraille il vit se dessiner une forme noire qui s'avançait avec promptitude.

— A moi I à moi ! s'écria-t-il en se soulevcaat sur un genou.

M. LE DUC S*AMCS£ 289

La fonne noire approchait. C'était une femme. •• Elle se pencha sur le groupe gisant à terre et prononça quelques ^paroles 4e compassion. Ses habits indiquaient qu'elle appartenait à la classe du peuple.

— Pauvre petite I dit-elle en examinant le visage de Trois-Mai ; elle est sans connaissance.

— Ah ! sauvez-la, sauvez-la, je vous en prie I

— Attendez... ce n'est rien...

La femme chercha vivement dans sa poche et en tira un mouchoir, dans lequel était enveloppée une cassolette.

Cette cassolette^ elle la fit respirer à Trois-Mai.

Bientôt un mouvement sensible agita les traits de la jeune fille.

— Voyez ! elle revient à elle ; son cœur recommence à battre ; voyez. . . ,

Mais Emile ne regardait pas, il écoutait.

n écoutait cette voix q]d le frappait étrangement et qu'il lui semblait avoir déjà entendue. Il écoutait... Et il cherchait aussi à distinguer la figure de cette femme, — de cette femme qui cachait des sels

et des flacons sous un costume presque indigent.

jfe90 M. LE DOC S'AHOSB -- — .^

Elle demeursât io^diiiée sur Trais-Mai*

À la fin, eUe se releya.

Et, en se relevant^ sa ^te apparali^

Une exclamation s'arrêta ^a^ofi I|a.go]:ge étvangli» d'Emile. Il ouvrit la bouche. Uu frisson imprima une secousse immédiate à tout son ëtre^ et il resta effasé et tremblant.

Il voulut dire : Meircil e^ il Be le put pas.

Pendant ce temps, la femm^ a^élo^si »9BS inème l'ayoir regardé.

Elle atteignit la maison mystéiiei^sesL «onteva k marteau et échangea le mot de passe. La porte s'our vrit pour elle, comme elle s'était ouverte poimr tes trois précédents personnages*

Alors la lumière de l'intérieur, frappant aoudain j 9ur son visage, réclaira de profil aux yeus asdents / d'Emile. Et cette fois il ne douta plus. B venait de reconnaître madame la marquise de Pecveiiel'...

La marcjuise de Perverie, seule, la nuit, à onze | heures, sous un déguisement l La marquise, à pie courant dans un quartier perdu, repaire de chiffoij niers I elle, une grande dame ! eUe, si fiére, ai rie si belle et si admirée I

M. LE DUe S'AM0S£ 291

- C'était Tpois^Mai qui ess^y^ de se smàm&Êé

Mais Emile avait tout oïd^ié pour ne phis songer qu'àr la marquise.

Debout^ immobile, il se ^enuadail ee fa^leaUaÊI faire dans cette maison* Aucune lumière ne se »o&* trait an dehor» fj&mt s^tiblail silemeieiix an dedso»* Un instant il crut avoir rêvé. Ses deux midne se portèrent à son frofily et il secoua pltssieur» fois sa tète avec frénésie. Le marteau^ ïe gcâdiet et le si^al lui semblèr^fli tm triple jeu de son imBfpAe^im.

n ^cha égaîeâient de cMassef le sonveitir' deé paroles de l'homme à Thabit vert^

L'image de la marquise fnil r^ussée àvee empor^ tement.

— Allons, donc î s'éoria-t^fl, je sniu fou t Mais alors qu'il prononçait ces paroles, son regard s'abattit sur un objet bïànc qm touchait ses pieds. B le ramâsàa*

CTétaM le monchmr onbKé par ta femme de tout à Theure. IJh mouchoir de fine denteRe, petit^ htôàé^ et qui exhalait ce parfum particulier aux geûà du monde.

n chercha précipitamment^ l'un des bouts, et fly trouva les armes de la marquise de Perverie.

— Oh I dit-il à voix basse.

Et s*étant assuré qu'il n'était vu de personne, il serra ce mouchoir dans sa poitrine.

Trois-Mai avait tout à fait repris sentiment; elle ressaisit le bras d'Emile, et tous dfeux se remirent en route.

Avant de quitter la rue Contrescarpe, il retourna la tète une dernière fois.

— Qu'est-ce que vous avez? lui demanda Trois- Mai, et que regardez-vous ainsi? On dirait que vous vous voudriez revenir sur vos pas.

Elle ne croyait pas deviner si juste. Emile eût donné plusieurs ans de sa vie pour être seul en ce moment, afin d'attendre la marquise et de pénétrer le mystère de la maison aux rendez- vous;

Il ne répondit pas à la question de Trois-Mai ; mais une idée subite éclaira son cerveau. Il hâta le pas.

Autant leur marche avait été lente, autant elle se fit rapide maintenant.

Bientôt ils arrivèrent au bas do la rue de la Harpe^ sans avoir rompu le silence.

— Comme nous allons vite ! dit Trois-Mai qui s'arrêta pour respirer et pour sourire.

Emile ne souriait pas»

— Marchons! répondit-il; marchons^ car il se fait tard.

— Une minute seulement I

— L'inquiétude de Christine doit être grande ; venez !

— Vous ne me disiez pas cela tout à l'heure, reprit doucement la jeune fille.

— De grâce, venez ! venez I / Ils gagnèrent les quais.

L'impatience d'Emile se dévoilait manifestement; les minutes lui semblaient des heures, et, lorsqu'il passa dessus, le Pont-Neuf lui parut avoir une lieue de long.

Il était évident qu'il avait un projet.

De son côté, Trois-Mai devenait plus triste à mesure qu'elle approchait de la rue des Prouvaires. Lorsqu'elle n'en fut plus éloignée que de quelques pas, elle dit à Emile :

— Quand nous reverrons-nous ?

— Demain, après-demain, le plus tôt possihle.

294 M. LS DUC s'akuse

-^ Christine est bon&e, die voos reoens» Sivous saviez comme noiiflTiv<Hi« seules toutes deux ! €e sera une distraction pour elle; poqrmoiee sera ua bonheur.

— GhèreT^rois-^Mail

— C'est singulier, vous n'avez plus Tair de m*écoater avec la même attention ; vos yeux ne se fixent plus sur les miens et vous ne me parlez plus comme an bal. D'où vient cela^ mon ami? Qui donc fait votre préoccupation et votre tristesse ?

— Rien, dit vivement Emile; rien, je vous assnil!.

— Je ne sais pourquoi il mé vient à eette heure de fâcheux pressentiments, soupira la jeuoe fiUe en hochant lia tète.

Us étaient dans la rue dss ProuvaireB# ^

Trois-Mai s'arrêta devant ûjoie porte d'allée^ jet dit :

— C'est ici,

A ce moment il passa comme un rémœrds datis le cœur d'Emile; il quittait tant de grâce, tant de douéeur et ta^t d'amour I

Quand il sentit dans sa main celle de Troi!»Mai^ il eut un mouvement pour laretenir...

Tout à coup la marquise de Peryerie lui tiBvint à la pensée.

M. LE DUC S AwrusE 295

Il ttessaîUit comme un homme qui se réveille.

— Adieu ! lui dit la jeune fîll^ en mettant un sourire dans sa voix.

Elle disparut au fond de l'allée obscujte.

Emile eut franchi en un quart d'heure la distance de la rue des Prouvaires au faubourg du Roule. Il ne marchait pas, il courait ; il ne courait pas, il volait. La figure de la marquise s'attachait à ses pas : il la voyait auprès de lui, agenouillée sous des vêtements, noirs, et il se rappelait qu'elle lui avait parlé et qu'il avait respiré son haleine.

Minuit sonnait quand il rentra à l'hôtel de la Perverie.

La sueur découlait de son front ; il n'en pouvait, plus. ^ ^

Dé son cœur â sa gorge ce n'était qu'un vaste battement.

Chez le portier, il se laissa tomber sur la première chaise.

. — Y a-t-il longtemps que M. Ti;rpin est rentré? demanda-t-il dès qu'il put prononcer quelques mots.

— Une demi-heure à peu près.

— Et... madame la marquise?

296 M,. LB DUC s'amuse

— Madame la marquise ? répéta le portier d'un air dUtonnement.

—Oui.

— Madame la marquise n'est pas sortie de la soirée.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Parbleu !

— Elle n'a été ni à l'Opéra ni à la retraite de Saint-Philippe?

— Non.

— C'est étrange ! se dit tout bas le jeune homme.

— Mais pourquoi me faites-vous ces questions?

— C'est qu'il m'avait semblé rencontrer tout à l'heure madame la marquise.

Le portier prit Emile par le bras, l'entraîna hors de la chambre et le conduisit sans mot dire au miliea de la cour.

Là, il lui montra du doigt les fenêtres toutes éclairées de l'appartement de madame de Perverie.

— Voyez-vous?

— Oui, je vois, murmura Emile.

— Eh bien? ajouta le portier.

— Je me suis trompé.

— Probablement.

Emile mouta chez lui, en remuant dans sa tète un monde de réflexions.

Sur l'escalier, il se croisa avec la femme de chambre, mais il n'osa pas l'interroger.

— Après tout, qu'ai-je besoin d'autre preuve que ceci ? murmura-t-il en pressant sur sa poitrine le mouchoir trouvé dans la rue Contrescarpe.

Les écrivains du dix-huitième siècle ne se sont préoccupés du peuple que beaucoup trop tard. Ils ne l'ont vu que lors de ses premiers désordres, ils ne l'ont entendu que lors de ses premiers grondements.

En revanche, ils nous ont donné un dix-huitième siècle de leur façon, un dix-huitième siècle exclusif, qu'ils ont enfermé dans un palais, dans un boudoir ou dans une charnrille.

C'est une procession interminable de marquis, de chevaliers, de vicomtes, de commandeurs, de petits-maîtres et de petites-maîtresses. Voici Eliante et Zulmé qui se rendent à la promenade, vêtues d'une

amazone couleur de pensée, avec une canne entre les doigts.

Vdld Tabbé pirouettant , le mousquetaire juraht et le financier t'Uihinàtit. Voici Gléon, Dàtiais, Saint- Fal, gens de qualité, boiirtisans, amoureux, joueiu^s, couverts de deûtelleé, de poudre, de dianiahts, de rouge et de ridicules.

Ils remplissent toutes lés histoires et tous les romans, n n'y k place que pour eux dans les gazettes et dans les featires.

Mfids où sont donc EUstacbe, Baptiste, André, Pierre, Nicolas, Mathieu et les autres? t)ù sont Louise, Marie et Jeannette? Où est le peuple, enfin?

Qu'a-t-on fkit dii dix-huitièmë siècle des inansardes, des gtehiers, des cabarets, des échoppes remplies de toiles d'araignée et de plaintes? Qu'at-on fait du dix-huitième siècle des pauVres diables, des ouvriei's, des filles mendiantes? du dix-huitième siècle éh ttlaihs rbuges, qui avait des tàfches de travail à ses vêtements, ^lëndëux, i^ésigné, mais qhi s'épftndait si lafgetilent sur le pavé de Paris lés grands jours de ffite? OÙ est le dix-huitième siècle du peuple?

Il disparaît dans l'orbe lumineux de la cour. Les poètes chantent Eglé tt composent des tragédies qui se passent dans des temples. Les romanciers font des romans qui se passent chez les Turcs, et dont les héros s'appellent Acajou, Aloès ou Colibri. En cela, ces écrivains, nés du peuple eux-mêmes, fils de paysans ou de boutiquiers pour la plupart, méritent un blâme sévère. La vanité les a perdus. Ils ont préféré se mettre les derniers à la queue du roi que les premiers à la tête du peuple. L'antichambre l'a emporté sur la rue; ils ont été élégants, aveugles et futiles à plaisir.

Ouvrez, consultez les annales : presque tout le dix-huitième siècle se passe entre la cour et les philosophes. Du peuple, il en est à peine question.

Personne ne s'en occupe. On ne sait ce qu'il fait, ni ce qu'il dit, ni ce qu'il pense.

Lui-même, d'ailleurs, semble s'oublier, s'annihiler complètement. Iln'a plus cet esprit querelleurdu temps de la Fronde ; il n'a plus cette humeur insolente et basse du temps de la régence. Il n'écume plus à la surface des événements politiques. Jusqu'aux trois quarts du siècle, il faut chercher le peu-

pie dans les coins obscurs des pamphlets ou dans les Sottisiers^ recueil de chansons grossières, mais caractéristiques. Il faut le chercher jusqu'au moment où on le rencontre derrière le cercueil de Louis XV, qu'il escorte en riant et en chancelant, une bouteille à la main. Alors seulement on voit le peuple, et on le voit bien, car cette fois il barre le chemin et force les regards. On plonge jusqu'au cœur de sa vie passée et de sa vie présente. Il surgit tout d'un coup et tout d'une pièce avec ses vices, avec sa haine, avec sa colère tardive, avec sa v^igeance qui boite, avec sa joie sacrilège et grosse des douleurs futures.

Qu'on ne s'étonne donc pas si, à partir de ce moment, le peuple fait de larges irruptions dans e^tte histoire. Nos mains habituées aux rampes dorées des hôtels vont s'appuyer plus souvent sur le bois humide ou sur la corde des escaliers obscurs. La vie va se montrer sous ses aspects dénudés ; et l'heure est venue où le fard tombera des joues, comme le plâtre des plafonds.

Suivez-nous donc, pour commencer, chez l'homme que nous awonsloisséaxi Grand- Vainqueur j brisant les quinquets et renversantles tables,chezFrançois Soleil.

Nous assisterons à un drame intime, à un drame populaire.

François Soleil occupait avec sa femmeun deuxième étage de la nie des Prouyaires, une des rues les plus animées et les plus populeuses du quartier 8aint-Honoré, mais auèsi une des plus sombres^ une rue qui sent le chiffon/ la lessive, la cuisine étemelle, toat ce qui constitue les rouages grossiers de Id vie. C'est une des rues de Paris dont les maisons sont le plus misérabletnent habitées par en haut; on le reconnaît à la quantité de marchands d'habits qni y passent et repassent, thei'momètrë bertaih de la pauvreté.

En effet, le marchand d'habits, avec sa chanson criarde et incessante^ est plus cruel que le montrepiété, qui ne dit mot et qui attend ; le marchand d'habits est impitoyable, il s'atrête^ il interroge de l'œil les mansardes ^ il les interpelle â haute voix; il vous tourmente, 11 vous rappelle votre indigence à chaque instant du jour; si vous êtes endormi, il votis réveille ; si vous rfètes pas chez vous^ il repassera dans une heure, dans deux heures, dans trois heures, lui ou un autr^ : a Marchand d'habits I Vieux

habits à vendre ! > Et ainsi de suite jusqu'au soir. Il

n'aura pas de i^epos qtie vous ne lui ayei: vendu votre vieil habit ou votte vieille robe. Au bout de la journée^ le marchand d'habits rentre cbcE lui, chdrgé de toute la misère des greniers de Paris: dentelles de noces vendues en pleurant^ humbles vestes recoui^ues aux coudes, langes dfes enfants mortSj et même quelquefois langes des enfants vivants. A son tdur^ il lés monte et les enfouit aussi "lui dans sdh grenier. Le leildemàin il reGoriitiiencé.

L*appai?temeiit des époûx\goleil se composait de trois ou quatre petites pièces meublées^ eotnmodément, mais avec simplicité^ d'un aspect un peu froid et qui s'hat'mouiait avec les temps de pluie.

Il faut avoir vingt ails, rêver l'avenir rose, être amoureux avec délire ou ambitieux avec rage, pour vivre heuretli dans ces chambres glaciales, qui seraient des ptisons si elles avaient des barreaux; Les inurs, doiit on entend s'égrëùer la poussière derrière les tapisseries parcheminéëfe et flasques, semblent vous gronder dé vos éclats de rire et vous en vouloir de vos pensées d'espéranfce. Mettex-vous aujourd'hui des rideaux blaiics à Votre fenêtre, ils seront

gris demain, après-demain ils seront jaunes. Le plancher et lé plafond adorent les reflets tristes delà chandelle, cette maigre chandelle des pauvres gens qui appelle les fantômes du désespoir, fatigue les yeux, et fait sortir de tous les trous une légion d'insectes timides et d'araignées rêveuses .

C'était là-dedans que François Soleil avait logé sa jeune femme^ par la raison que la nie des Prouvaires n'était ni trop près ni trop loin de l'hôtel de M. de Noyal-Treffléan. C'était là-dedans que Christine, enterrée vivante, voyait s'écouler lentement ses jours depuis huit ans bientôt. ,

L'histoire du mariage de François Soleil avec cette pauvre créature est une chose touchante. Un soir de dimanche, comme il sortait de l'hôtel de M. de Noyal-Treffléan, le cœur gros des actions de la semaine, il entra dans une rue «presque déserte où cinq ou six petites filles dansaient une ronde en chantant. Il s'arrêta à les regarder, rêveur, à quelques pas d'elles. C'était en été, l'air était tranquille et doux ; tout dans cette petite rue, aux magasins fermés, respirait un bon parfum. Les jeunes filles s'en donnaient à cœur joie dans leurs belles robes

M. L£ DUC S'AMUSB 305

blanches volantes. François, adossé contre une maison d'en face, suivait depuis quelque temps leur cercle d'un air envieux, — lorsqu'une d'entre elles, la plus grande, une enfant de quinze ans, se détacha tout à coup de ses compagnes, vint à lui, et le saluant de son plus angélique sourire :

— Voulez-vous danser avec nous, monsieur? lui dilrelle. ^

Il ne répondit rien, tant il se sentait ému, mais il se laissa prendre la«main et entraîner dans ce groupe charmant*. •

Ce fut pour lui une heure divine ; il lui en vint aux yeux des larmes d'attendrissement et de bonheur.

Celle qui l'avait invité si naïvement était la fille d'un artisan usé par le travail et ne vivant guère .qu'au jour le jour. François Soleil alla le voir le lendemain. Dès qu'elle l'aperçut, Christine se prit à rougir et se prit à trembler.

— Que voulez-vous? demanda le père.

— Être votre gendre.

— Rendrez-vous ma fille heureuse?

François Soleil se tut un instant ; puis il répondit :

— PouYee-vous lai donner {Mtr ci pflûf là que^e chifibn, uii bomiiet nouveau^ iquelqueè fan&idiidies à la mode?

«—Tout lee qu'elle voudra,

— Prenez-la done, si elle y €«:isent«

Ainsi fiit conclue cette union d(mt le tdel détourna les yepx, et qui ne devait amener que de fimestes fruits.

Quelques mois &çitè»s le p^e 4^ GhriiHiiie moarat. Il mourut de travail, ce qui est parfois tiHe maladie. Sut le lit de sangle où il couchait depuis sa jeunesse, mais où il ne dormait plus depuis sa viieil' lesse, les derniers conseils qu'il donna au mari de sa fille fiurent cevdt-^i t

— Ne bMtàlisez pAs trop ChHslMe».4 Pitôsez-lUi quelque chose de temps en temps.iié Elle vous aime, c'est le principal... Vous, tester un honnête hoinikiie^ mais ne soyez pas toujout*s distrait et sombre comme on vous voit; que la jme de votre cceii^ monte plos souvent à votre - front et à vos lèvres&u Àdien^ adieu... Donnez mxm AoûL à vote premier^.

Ge dernier vœu ne fut pas plus idéalisé que les

antres. Depuis huit aas, huit sièales I Gfari^tine n'avcdt pas reticotitré uu jou? de bouheur ou simj^ement de gaieté. Dieu kd avait HBfusé un enfant ; et sa jeunesse 6'^ allait, feuille par feuille^ souj^re par sourire, rongée par l'ennui*, comme une fleur rongée par un ver. Ge^^endant Christine était née pour le plakir et pour la vie en dehors^ elle avait Tallégresse sur la bbudie, la aanté sur les joues^ H semblait qu'elle ne fût venue au monde que pour y Ibriller et pas pbui^ jBiutre efaose. Toute jeunette^ «quand elle mettait une robe, ce n'était pas pour s'habiller, c'était pour s'en pare*» Et saa ple^isir à elle coûtait réellement si peu de ûhose ! C'était mohis que rien^ le grand air, une proinmade avec quelques rubans neufs sur la tète^ la grand'messe de Pâques^ enfin le bruit^ iâ vivacité^ la compagi^ie^ tout ce qui est l'existence des femmes-. Christine eut tout cela, jusqu'au jour de son mariage.

Dès qu'elle fut mariée, adieu le plaisir et les beaux rètes t D fallut que ses yeux si limpides et si brillants s'habituassent au vide et au noir; elle ne Vécut alors positivement ni pour elle ni pour les autres, elle vécut pour la vie, ce qui est le pire des-

tin. Ce n'était pas qu'elle eût de la répugnance pour son mari. Au contraire. Elle n'aimait et n'avait jamais aimé que lui. Mais elle sentait qu'entre eux deux il y avait quelque chose de funeste. Cet amour comportait du malaise. François ne rentrait au logis que fatigué de ses luttes avec l'impossible, et trouvant une créature nsûive qui Tinterrogeait involontairement de son regard doux et curieux^ malgré lui sa conscience se révoltait au contact de cette innocence qui semblait deviner ses anxiétés et en avoir compassion.

Ainsi Ton conçoit que ce fut avec ivresse que Christine s'attacha à Trois-Mai. amie inattendue et consolatrice envoyée par le ciel.

Elle ramassa cette affection, comme une négresse un bijou perdu. Trois-Mai devint sa poupée^ pour la toilette de laquelle elle eût mendié de la dentelle et du satin ; elle lui avait donné tout ce qu'eUe avait de plus beau, et il avait bien fallu que celle-ci acceptât^ car Christine était violente dans ses^bons mouvements^ comme Ff ançois Soleil dans ses mauvais.

La vie de ces deux femmes se passait dans une rêverie agissante et parlée ; elles voyageaient conti-

nuellement dans le cœur Tune de l'autre, et y faisaient chaque jour les plus ravissantes décou*^ "vertes.

Leurs amusements uniques étaient la chanson et k danse. — Christine avait absolument voulu apprendre à danser à Trois-Mai, — la chanson à voix tasse, la danse au pied furtif , lorsque le verrou est tiré sur la porte. Je ne sais pas ^ je vous fais bien comprendre ces 4eux figures, ange et oiseau, ces deux sœurs de souffrance et de candeur...

Pour donner une joie à Trois-Mai, pour voir un sourire dans ses yeux, Christine eût accompli des prodiges, réalisé des choses fabuleuses, comme par exemple d'avoir une volonté et de l'opposer à celle de son mari.

C'était ce qu'elle avait fait la veille en allant au bal du Grand' Vainqueur. Seule, elle ne l'eût certainement pas osé. Mais en songeant au plaisir et aux étonnements que ne manquerait pas d'éprouver Trois-Mai, elle n'avait pu résister au désir de lui procurer ce qu'elle croyait être la plus somptueuse des sensations humaines.

Nous savons comment se termina cette fête si

310 M. LB BUC S'AMUSB

joyeusement commencée , et les faits qui s'ensuivirent.

n n'était pas venu de pensées de jalousie à Christine en voyant la sollicitude de François Soleil pour Trois-Mai. Néanmoins cette sollicitude s'était manifestée au Grand' Vainqueur d'une si étrange façon et avec un tel emportement, qu'elle ne put se défendre le lendemain de chercher le mot de cette énigme.

Elles étaient assises toutes deux auprès d'une fenêtre qu'elles avaient ouverte, pour voir par-dessus les maisons voisines un coin du ciel brodé de nuages blancs et gris.

Elles se regardaient , ne sachant par quel bout entamer le gâteau de leur confidence*

— T'es-tu un peu amusée, hier soir? demanda Christine.

— Oh 1 je vous assure! répondit la jeime fille après une courte hésitation consacrée à savourer le délicieux souvenir de la veille*

— Trois-Mai, je te l'ai déjà dit, je veut que tu me tutoies.

— C'est vrai, je l'avais oublié.

M. LE BUG s'amuse 31i

-« Que te disait le jeirne homme avee qui tu as dansé. ?

Trois-Maî rougit.

— Ai-je été indiscFète? demanda Christine.

— Non, tu ne saurais l*ètre avec moi que tu aimes et protèges comme ferait une sœur ainée.

— Mais alors, si tu veux bien me regarder comme ta sœur, tu me permets, n'est-ce pas, de te donner de bons conseils?

— Oh oui!

— Eh bien ! il ne faut pas écouter les Jeunes gens, jamais; il faut rire de leurs fleurettes, vois-tu, car c'est tout l'un ou tout l*autre : si on n*en rit pas^ on en pleure.

— Cependant, Christine, quand on veut être un jour mariée comme toi, il faut bien écouter une fois cehiï qui doit vous prendre pour sa femme»

— Si on veut être heureuse, il&ut rester fille.

— Vraiment 1 n'es-tu pas contente d'être madame Soleil?

•^ Certainement, je ne puis pas dire que je sois malheureuse, dit Christine avec un sourire frère d*une larme ; mais malgré tout, il y a un6 djfiërence

entre la vie que je mène aujourd'hui et le temps où je dansais devant la maison de mon père.

— M. Soleil est peut-être vif quelquefois?...

— Tu as pu t'en apercevoir déjà, mais il n'y à pas que sa vivacité qui m'afflige; figure-toi que sa vie est un mystère impénétrable pour moi ;• souvent une bonne action que je lui ai vu faire la veille se traosforme le lendemain en une combinaison inconcevable.

— N'est-il pas, comme tu me l'as dit, aux gages d'un grand seigneur très-riche?

— C'est ce qu'il prétend.

— Pourquoi ce doute?

— Il est tant de choses que je ne comprends pas dans la conduite de mon mari I Et dire, qu'en ce moment si j'osais, j(j pourrais,, • Tiens, Trois-Mai, tu es jeune, mais, à mon tour, je vais te demander un conseil:

-7- A moi? dit la jeune fille.

— Oui, écoute. Tu vois ce petit coffre, là, au coin? Christine désignait un meuble en bois de chêne,

riche de ferrures, sinon de formes.

— C'est là que François cache un livre, une sorte

M. LE I>UC S'AMUS£ 313

de journal sur lequel il écrit tous les jours ce qu'il fait pour M. le duc de Noyal-Treffléan.

— Mon Dieu ! dit la jeune fille avec un enthousiasme d'enfant, que j'aimerais à m'appeler ainsi I

— L'ambitieuse I

— Mademoiselle de Noyal-TrefQéanl ça sonne comme un carillon de Noël... Mais continue donc.

— Ce coiïre n'a jamais été ouvert par moi. Mon mari en garde la clef, comme un avare celle de son trésor. Eh bien ! si je le voulais, je pourrais y fouiller à mon aise.

— 11 a oublié de le fermer?

— Non, mais il a laissé tomber ceci.

En même temps Christine montra une petite clef polie par l'usage.

— Mais es-tu bien sûre que ce i^it justement la clef de ce coflfre? interrogea Trois-Mai.

Christine fit un signe de tête afOrmatif .

— Gomment le sais-tu?

— Tout à l'heure, j'ai essayé de l'introduire dans la serrure^ et...

— Et?

— La clef est entrée.

-^ Curieuse! dit Trois-Mai en riant.

— Puis, la clef a tourné, continua Christine en baissant la tète.

— Ah f la clef a tourné?

— Oui, une fois d'abord... et une autre fois ensuite. Le couvercle a cédé. Alors...

— Alors, tu as levé le] couvercle?

— Non, répondit Christine.

— Non?

-^ J'ai entendu du bruit, la peur m*a prise, et je n*ai eu que le temps de le laisser retomber.

-^ Ahl s'écria Trois-Mai, tu vois bien que tu avais levé le couvercle.

— Oh! si peu, si peu 1...

— Enfin, voyons la suite.

— Quand je n*ai plus rien entendu, je me suis rassurée, j'ai rougi de mon indiscrétion, et j'étaisbien résolue à ne plus jouer désormais le rôle de la septième femme de Barbe-Bleue

-^ Lorsque 7 ^

— Je me suis aperçue qu'un papier passait...

— Aie ! aïe I

— Dans ma précipitation à refermer le coffre je

ny avais pas pris garde. Juge du danger que j'aurais couru si je ne m'en étais aperçue à temps I

— Enfin, ce papier?

— Ce papier... c'était u» cahier.

— Bon ; mais ce cahier ?

Christine hésita un moment ; puis, toute co}i£as6 :

— ' Le voilà, dit-elle.

Trois-Mai ne put s'empêcher de p^tir d'un éclat de rire qui alla briser se3 notes argentines contre les murs renfrognés.

Christine la regardait avec étoimement.

— Que faire? dit-elle.

— Dame f il faut lire, ■—Tu crois?

— Assurément.

— Je n'ose... fit la jeune femme.

— Pourquoi cela?

— Si mon mari venait à l'apprendre et à se fâcher?

— Alors, ne lis pa$.

Christine leva sur Trois-Mai un éloquent regard.

— Trois-Mai, dit-elle, tu as tort de t'amuser de mon embarras; je souffre, bien vrai!... Si jamais tu

es mariée^ écoute ce que je dis, tu te souviendras de mes inquiétudes et peut-être alors ne riras-tu pas autant.

Ce peu de mots avaient été prononcés d'un accent ^ triste et simple, qui alla au cœur de Trois-Mai. Elle demeura les yeux vagues, et comme réfléchissant.

Tout à coup elle^saisit le manuscrit qui était dans les mains de Christine.

— Lisons, dit-elle; car à ta place, oui, je le sens, j'aurais fait ce que tu as fait.

Christine poussa un cri de joie.

— Lisons I répéta-t-elle.

Les deux jeunes femmes se rapprochèrent et placèrent le manuscrit sur leurs genoux. Trois-Mai le tenait d'une main, tandis que de l'autre elle entourait les épaules de son amie.

fiiles commencèrent.

Christine lisait à voix haute, en se guidant da doigt.

Trois-Mai suivait du regard.

Voici quelques fragments de cet écrit. Certains d'entre eux ont la valeur d'un document historique et ont occupé jadis les libellistes.

H. LE DUC s'amuse 317

C'est la crème et la quintessence du panier des extravagances du dix-huitième siècle .

£n tète de la première page on voyait :

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