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M. Libri, le National et le Moniteur

Une assignation lancée par M. Libri , membre de l’Institut, appelait , le 2C2 août dernier, les gérants du Moniteur et du National devant le tribunal de la Seine. Après un court exposé de M. Chaix d’Est-Ange , l’affaire a été remise après vacations.

Le ministère public a déclaré, en outre, que d’ici là l’instruction sera terminée et l’ordonnance de la chambre du conseil rendue.

Cette déclaration est d’un bon augure ; mais , à vrai dire , nous n’y croyons pas beaucoup.

L’affaire portée par M. Libri devant les tribunaux est certainement l’une des plus étranges qui se soient produites depuis longtemps.

On nous permettra d’en faire ici le résumé historique.

Un rapport , trouvé après la révolution de Février dans les papiers du ministère des Affaires étrangères , parut dans le Moniteur , le 19 mars suivant. Ce rapport était signé de M. Boucly , substitut du procureur du roi près le tribunal de la Seine, et adressé à M. le Ministre de la Justice, qui l’avait communiqué à son collègue du ministère des Affaires étrangères.

Quelle influence détermina la publication de cette pièce con - O fidentielle au Moniteur alors que M. de Lamartine, en possesv sion du ministère , le 19 mars , a protesté contre cette publication ? C’est ce qu’on ignore.

11 faut y voir l’effet d’une malveillance systématique dont

• M. Libri a eu déjà à souffrir, et à laquelle la justice de son pays peut seule mettre un terme.

; Que contenait cependant le Rapport de M. Boucly? Rien , si . ce n’est une série d’imputations qui ne reposaient sur aucun tV fait réel.

Des bruits diffamatoires avaient été habilement répandus dans le public sur l’origine de la bibliothèque de M. Libri. On savait que cette bibliothèque était riche en manuscrits précieux, > en collections rares; on savait, en outre, que M. Libri, à son c arrivée en France, n’avait pas une fortune considérable, et on

l’accusait d’avoir audacieusement profité de sa haute position dans l’enseignement public , et des missions particulières qui lui avaient été données en diverses circonstances, pour compléter sa bibliothèque à l’aide d’emprunts faits dans les établissements dont sa double qualité de membre de l’Institut et de professeur au collège de France lui ouvrait l’accès.

Ces bruits , propagés par la malveillance , avaient pris assez de consistance au bout de deux ans pour motiver le rapport de M. Uoucly, chargé par son supérieur de rechercher la vérité. Or, nous l’avons dit, si ce document, soustrait par l’infidélité aux cartons du ministère des Affaires étrangères, est plein d’allégations , il ne renferme aucun fait précis sur lequel puisse reposer une accusation sérieuse.

A la suite de la publication faite par le Moniteur à la date du 19 mars, et de l’insertion, dans le National du 5 avril, d’un article portant que M. Libri avait été condamné autrefois, en Italie , à deux ans de prison pour vol de livres dans les bibliothèques , M. Libri, menacé dans sa liberté, et bien plus même dans sa vie, dut chercher son salut dans la fuite.

Lui parti, son domicile fut envahi, ses papiers furent saisis , ses livres emportés , ses tiroirs forcés , toute sa propriété livrée à des mains étrangères, sans qu’aucune des formalités prescrites par la loi eût été observée. Aucun mandataire de M. Libri ne fut autorisé à assister à cette spoliation ; car quel nom donner à des visites dont le plus clair résultat a été, dit-on, la disparition de valeurs représentant une somme de 45,000 francs.

Quinze ou dix-huit mois se sont passés depuis que l’accusation la plus grave qui puisse frapper un homme d’honneur a été lancée contre M. Libri; mais la justice, saisie de cette affaire, ne s’est pas hâtée, et, disons-le, ne se hâte pas de prononcer. Cependant, M. Libri n’a rien épargné pour obtenir satisfaction : lettres, demandes, supplications, il a tout mis en œuvre, mais vainement. Une commission de trois personnes a été nommée â l’effet d’examiner les faits articulés contre M. Libri , les vagues allégations qui se sont produites, rechercher l’origine des livres trouvés en sa possession , en dresser l’état , et préparer un rapport complet. Mais ces trois personnes, payées à la journée , ne semblent pas le moins du monde pressées d’en finir. Ce sont tous les jours de nouvelles visites, de nouveaux inventaires, et il y a peu de temps encore, une semaine ou deux, que deux ou trois caisses de livres ont été enlevées du domicile de M. Libri , sous prétexte de hâter l’achèvement d’un travail qui menace de durer toujours.

On a fait à M. Libri le singulier reproche de s’être enfui au lieu d’avoir patiemment attendu les événements. Si l’on veut bien se rappeler ce qui se passait à Paris aux mois de mars et d’avril, au plus fort de la tempête révolutionnaire, alors que

les ennemis politiques de M. Libri étaient au pouvoir, on conviendra que le reproche est au moins plaisant; M. Libri aurait été mis en prison , il y serait depuis quinze ou seize mois , sous la prévention de détournement d’objets appartenant à l’Etat, et il pourrait bien , au train dont vont les choses , y rester quatre ou cinq autres mois; or, M. Libri est atteint d’une maladie organique qui deviendrait mortelle après une séquestration de quelques semaines au plus.

En somme, de quoi s’agit-il? Un homme honorable, membre de l’Institut, entouré d’amitiés considérables, revêtu de fonctions importantes , est accusé d’avoir usé de sa position officielle pour accroître sa bibliothèque aux dépens des bibliothèques publiques; on affirme qu’il s’est fait le spoliateur de nos richesses nationales, et que, partout où il a passé, des soustractions importantes ont été remarquées. Un rapport signé par un magistrat de la royauté de Juillet accueille ces vagues accusations, mais sans préciser aucun fait; laisse planer sur cet homme les soupçons les plus graves ; puis tout à coup ce rapport confidentiel , adressé au Garde des sceaux , est soustrait au cabinet du Ministre des Affaires étrangères et rendu public par le Moniteur officiel de la république.

Le savant incriminé quitte la France, se réfugie en Angleterre, sous le coup des menaces les plus violentes; et, à l’abri des coups de ses adversaires inconnus, écrit, sollicite, appelle la lumière, se réclame de la justice de son pays, amoncelle preuve sur preuve, et la justice se tait.

Cependant alors qu’on marchande a l’accusé les moyens de se justifier, sa maison, ses papiers particuliers, ses meubles, sa bibliothèque, ses manuscrits, son argent, tout enfin est livré au hasard de fouilles et de recherches faites , qui le croirait , sans ordre et sans expertise.

Il semble , au premier abord , que lorsqu’une accusation du genre de celle dont M. Libri est la victime se produit , les preuves du crime ne peuvent pas manquer. Eh bien ! depuis dix-huit mois que le Moniteur s’est fait, a l’instigation de certains hommes, l’organe de ces accusations, aucun fait certain, irrécusable , n’a pu encore être articulé. Après dix-huit mois on en est resté aux insinuations.

Nous avons patiemment étudié cette singulière affaire, qui a ému les corps savants de toute l’Europe et la presse de l’Angleterre, de l’Allemagne, de l’Italie; nous avons pris connaissance des écrits publiés par M. Libri, et notamment de sa lettre adressée à M. de Falloux, Ministre de l’Instruction publique, de sa réponse au Rapport de M. Boucly, rapport que son auteur, mieux informé aujourd’hui, ne signerait probablement pas; de la brochure de M. Naudet, conservateur de la Bibliothèque nationale, de la lettre de M. Jubinal a M. Paul Lacroix , et de

tous ces écrits il résulte pour nous cette conviction que, pour l’honneur du pays, il faut se hâter de terminer la plus déplorable affaire dont les annales de la justice aient retenti depuis longtemps.

Que faut-il penser de cette affaire , si étrangement engagée ? Faut-il croire, comme beaucoup de personnes en position de savoir les choses, que la politique est la première, l’unique cause des persécutions souffertes par M. Libri ? On ne doit pas oublier que M. Libri , arrivé en France, à la suite de troubles politiques, fut d’abord accueilli comme un ami par les républicains de l’école du National; mais M. Libri était avant tout un homme d’ordre; il ne croyait pas que la république fût indispensable au bonheur de l’humanité , il se rallia â la politique de M. Guizot, et, de là, des rancunes et des haines effroyables; c’était bien plus qu’un ennemi pour le parti qui a triomphé en février, c’était un apostat.

Ainsi l’accusation lancée contre M. Libri tout à coup, brusquement, le 19 mars, et préparée par de longues et souterraines calomnies, ne serait plus que le fait d’une vengeance politique, l’œuvre d’une coterie violente , d’un parti étroit, passionné, exclusif, contre un savant illustre. Et le hasard d’une révolution portant ce parti au pouvoir , il a abusé de sa toutepuissance.

Nous voudrions pouvoir citer quelques-uns des documents accumulés par M. Libri dans les brochures et les livres qu’il a publiés pour sa défense. Rien n’est plus curieux , plus instructif , plus concluant. Mais un fait profondément triste ressort de cette défense : c’est que la totalité de nos bibliothèques et de nos établissements scientifiques est dépouillée d’une bonne partie des richesses que le temps y avait amassées.

Cette révélation a peut-être éveillé bien des colères , mais la dilapidation reste un fait acquis. Manuscrits précieux , livres rares, autographes , ont disparu , et les collections les plus importantes sont dépareillées.

On a trouvé, il est vrai , dans la bibliothèque de M. Libri , des livres et des papiers portant le sceau de plusieurs de nos établissements publics , et ses ennemis se sont écriés : « Voyez ! voilà les preuves du crime ! »

Preuves surprenantes, en vérité! Ne sait-on pas qu’il ne se fait pas en France, non-seulement à Paris, mais encore à l’étranger, une vente un peu considérable de livres, d’autographes , de manuscrits, d’estampes , qu’on ne retrouve dans cette vente un grand nombre de volumes et de pièces marqués de l’estampille de nos bibliothèques ? Ces dilapidations ont creusé un gouffre qu’il sera presque impossible de réparer; elles durent depuis longtemps, et le commerce de la librairie a profité de nos dépouilles.

Pour ne citer qu’un fait à l’appui de cette assertion, M. Libri a envoyé à M. de Falloux un ballot contenant deux cent sept volumes , recueillis en quelques jours chez deux ou trois libraires de Londres. Et c’est à Berlin, à Vienne, à Francfort, dans vingt autres villes, comme à Londres. Ces livres, portant la marque de nos bibliothèques publiques, se vendent publiquement.

On estime que l’ex-bibliothèque royale a perdu , à elle seule , près de cinquante mille volumes. Les pertes de la bibliothèque Mazarine, de la bibliothèque de l’Arsenal, de la bibliothèque Sainte-Geneviève, ne sont pas moins énormes.

Un fait certain , c’est qu’on n’ose pas en publier le chiffre ; le gaspillage, l’incurie le désordre ont été partout.

Qu’on nous permette de citer encore un fait : le récolement des livres imprimés du British Muséum , a été fait en trois semaines, sans le secours d’aucun employé supplémentaire, et il a été constaté que cet établissement possédait 431,539 volumes dont aucun n’a manqué à l’appel. Qu’on essaye d’en faire autant aux bibliothèques de Paris , et seulement alors on saura ce qui a disparu.

Rentrons maintenant dans la question spéciale qui nous occupe.

Si les attaques dont M. Libri a été l’objet ont été vives , elles ont eu pour effet de réveiller toutes les sympathies des hommes les plus éminents de la presse à l’étranger. Mille témoignages publics lui en ont été donnés en Allemagne, en Angleterre, en Italie; et, malgré ces attaques, c’est M. Libri qu’on a chargé à Londres du récolement et du classement des livres appartenant à la bibliothèque de Y Athenœum. Est-ce assez significatif ?

En l’état des choses et grâce aux pièces à l’appui publiées par M. Libri , aucune des allégations fournies par ses adversaires ne subsiste. Pourquoi le procès ne suit-il pas son cours ? et pourquoi le rapport des commissaires nommés n’est-il pas déposé? Qu’on y songe bien; il y va de l’honneur d’un homme connu tout au moins par ses grands travaux, ses nombreuses connaissances , les hautes positions qu’il a occupées. Il est temps que la justice prononce, il est temps que la lumière se fasse.

Quant à nous , après avoir mûrement étudié cette affaire , nous sommes déterminés à la pousser jusqu’au bout sans trêve ni repos , et nous ne nous lasserons pas que justice ne soit rendue à qui de droit.

Un mot encore. Un bruit a couru dans le temps, sans que nous puissions garantir son degré d’authenticité. On a prétendu queM. Libri avait fait sérieusement l’offre de sa bibliothèque , de ses manuscrits, de ses autographes au gouvernement fran-

çais. On comprend toute l’importance de ce fait dans la cause qui se débat , mais la vérité ne nous est pas connue. Ne pourrait-on pas remonter à la source de ce bruit , et savoir ce qu’il renferme d’exact ?

Si M. Libri est coupable, il importe qu’il soit puni : si M. Libri est innocent, comme nous en avons la ferme conviction , il importe encore que les machinations inqualifiables de ses ennemis anonymes soient dévoilées. Dans les deux cas, la justice du pays doit se hâter.

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